GABRIEL FACRE ET LES POETES
que le Flamand Watteau et le Lorrain Verlaine, le Pyrénéen Fauré a participé à la création d'une Ile-de-France imaginaire et dorénavant réelle, pareille à un vieux parc murmurant de jets d'eau où sous les arceaux de verdure se poursuivent des couples fantômes vêtus en masques de la Comédie Italienne.
Le premier rang est pourtant enlevé d'un point à Verlaine par le poète belge Van Lerberghe (dix-huit poèmes) dont M. Fauré a élu successivement La Chanson d'Eve et Le jardin clos, ce dernier recueil chanté pour la première fois en public durant la guerre. Ces poèmes écrits tantôt en strophes régulières, tantôt en vers libres, rappellent quelque peu la manière de Verhaeren.
Depuis l'armistice M. Gabriel Fauré a encore publié deux suites de mélodies qui ont causé l'émerveillement général par leur étonnante jeunesse et leur abondante inspiration. Les Mirages (1919) sont dûs à la plume féminine de la baronne de Brimont ; un peu trop parés d'épithètes qui ne sont que des chevilles décoratives, ils ont de l'élégance, du nombre et n'ignorent pas la séduction verlainienne des mètres impairs :
Nocturne jardin tout rempli de silence Voici que la lune ouverte se balance En des voiles d'or fluides et légers.
Mieux encore que Les mirages de M'"® de Brimont, VHorizon chimér rique de M. de la Ville de Mirmont montre que M. Fauré, toujours averti des directions intellectuelles du moment, ne reste pas insensible à ces velléités de renaissance classique dont nous sommes présentement les spectateurs. Ce sont quatre poèmes marins d'une langue ferme et virile d'où nous citons pour l'exemple ces lignes vraiment assez bien venues et qui ne seraient pas indignes de Moréas :
Hors du port qui n'est plus qu'une image effacée Les larmes du départ ne brûlent plus mes yeux. Je ne me souviens pas de mes derniers adieux... 0 ma peine, ma peine, où vous ai-je laissée?
Le premier devoir de celui qui entreprend la transposition musicale d'un poème c'est d'en pénétrer l'esprit et de réaliser entre le texte et le
commentaire sonore une fusion assez étroite pour que l'un et l'autre ne forment plus qu'un tout inséparable. L'intelligence de M. Fauré unie à sa sensibilité l'a merveilleusement secondé dans cette tâche. La musique de ses mélodies a puisé son essence, son rythme, son mouvement à la sources des poèmes dont elle naissait. Hugo et Gautier ne l'incitent guères à sortir des voies d'un formalisme assez conventionnel mais déjà Baudelaire, en des œuvres à peu près contemporaines du Papillon et la fltur ou des Matelots, lui confère un accent et une intensité tout à fait différents. A se familiariser avec la poésie symboliste (que l'on compare entre eux les trois recueils de lieder) elle se fait plus légère, plus diaphane, plus docile aux suggestions du verbe, se prête aux entrelacs d'arabesques plus flexibles. Le commerce de Verlaine la porte à son point de perfection comme un corps féminin que des noces heureuses amènent à son complet épanouissement. On ne sait qu'admirer le plus alors de sa grâce ou de sa flamme ou de sa prodigalité inépuisable. Mais avec l'âge des cheveux blancs et des paisibles strophes de YHorizon chimérique, c'est le tour de la sérénité, du discours dépouillé, du trait pur et sans reprise. Contrairement à Debussy qui nous a, sa vie durant, donné les marques d'un goût très entier, M. Gabriel Fauré s'est abandonné sans scrupule aux complaisances d'un éclectisme auquel le prédisposait sa tolérance native ; mais s'il a admis des poèmes de toutes les écoles, même les plus opposées, il trouvait en soi de quoi prêter de l'unité à ces éléments provenant d'origines aussi diverses. D'ailleurs ces vers hétérogènes gardent pourtant entre eux quelques points communs qui sont un tour généralement plus sentimental que cérébral, l'éloignement des excès et le ton fréquent de la sincérité. Pas d'emphase ni de grandiloquence, pas non plus d'amertume sans rémission ; pour M. Gabriel Fauré la mélancolie n'est jamais désespérée : il n'est point de si épaisses ténèbres que l'aube prochaine ne les dissipe et s'il passe un nuage, les rayons du soleil ont tôt fait d'en percer le mince voile, comme dans ces vallées ariégeoises où le maître a vu le jour. Il évite l'hermétisme, le concetto, la « pointe assassine » et l'intellectualisme transcendant. Certes il fut toujours lettré trop judicieux pour ne pas discerner dès ses premiers feux l'éclat incomparable de l'astre