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CHAPITRE III

Mgr Flaget, évêque de Bardstown. — Sa visite pastorale en 1818.— Son arrivée triomphale à Détroit.— Ramène la paix parmi les paroissiens du curé Richard.-— Mgr Flaget se rend aux chutes Niagara, puis à Montréal, et enfin à Québec. — Accueil cordial qu'on lui fait. — Retourne à Détroit où il passe quatre mois avant de prendre ie chemin de sa ville épiscopale.

V| 'on sait que la ville de Détroit relevait de Im» l'évêché de Bardstown. M^"^ Flaget, qui s'intéressait tout particulièrement à la population qui l'habitait, et dont le curé était un ami de cœur et un confrère en religion, résolut, vers cette époque, de diriger sa \isite pastorale vers ce centre qui donnait déjà les plus lîelles espérances d'avenir. Il fallait une certaine dose de courage pour entreprendre une semblable course, avec des movens de irans-

port tout à fait primitifs, à travers des contrées souvent désertes. Le prélat désirait aussi rendre visite à ce Canada dont il avait beaucoup entendu parler et qui l'attirait comme une seconde patrie. Il savait d'avance qu'il rencontrerait la plus grande sympathie au sein de cette population si française et si catholique.

M""" Flaget partit de Saint-Thomas, le 15 de mai 181 8, pour sa visite pastorale, accompagné des abbés Bertrand et Janvier, et de deux jeunes gens, nommés Godefroy et Knags, qui s'en allaient à Détroit. Ce vaillant Prélat ne devait revoir sa ville épiscopale que le 30 juin de l'année suivante, après avoir parcouru plus de deux mille milles, faisant partout œuvre de bien, et ne laissant sur son passage que des bénédictions ]iieusement recueillies par les populations catholiques qui relevaient de sa haute autorité.

Avant d'atteindre la ville de Détroit, il s'arrêta à Cincinnati, à Urbana, à Salomon, au fort McArthur, au fort Finley et à la Rivièreau-Raisin. Alais laissons-le parler lui-même par l'intermédiaire de son journal.

« Nous arrivâmes à Cincinnati le 19 mai, et nous y séjournâmes pendant deux jours. Nous

primes des arrangements pour l'achat d'un lopin de terre et l'érection d'une église ; nous baptisâmes un enfant. Cincinnati progresse rapidement, mais il est malheureux de constater cjue les protestants ont de beaux temples, tandis que les catholiques ne possèdent pas même de chapelle dédiée au culte divin.

« A l'hôtel de Fort Finley, tous les membres de la famille, sans exception, étaient infestés d'une éruption de la peau. La mère nous prépara de ses propres mains, couvertes de plaies hideuses, le pain de blé d'Inde qui nous était destiné. Une jeune fille, de son côté, trancha le lard du souper, et nous dîimes nous contenter des mêmes tasses qui servaient à la famille. Il n'y avait qu'une seule chambre à coucher pour quatorze ou quinze personnes. Les voyageurs durent se reposer sur le plancher nu, et y dormirent du mieux qu'ils purent. Grâces à Dieu, ni le sommeil ni l'apj^étit ne me firent défaut dans cet hôtel, et je remarquai avec plaisir que mes compagnons de voyage furent aussi bien partagés que moi sous ce double rapport.

« A la Rivière-au-Raisin, nous primes le thé chez M. Anderson, membre du Congrès et presbytérien en religion. Je remarquai sur la figure

de cet homme l'empreinte de la piété. Rien de plus édifiant que la conversation de cet excellent homme. Je serais bien surpris si lui et sa famille ne se convertissent pas un jour au catholicisme. »

A dix milles de Détroit, Thumble cortège épiscopal se vit entouré d'une cavalcade que les amis de l'abbé Richard avaient organisée pour faire escorte au vénérable Prélat. La prcx:ession défila alors avec toute la pompe possible jusqu'à Détroit, à la résidence du curé. Ce fut une heure bien agréable pour ces deux apôtres du Seigneur que de se \-oir, pour ainsi dire, acclamés non seulement par les catholiques, mais par les protestants, par le gouverneur Cass et par le général Macomb. Cette journée si belle, si consolante, devait avoir son lendemain plus heureux pour le curé de Détroit.

Depuis plusieurs années déjà, des catholiques établis dans un endroit à proximité de la ville, appelé la Côte nord-est, s'étaient montrés récalcitrants à propos d'église, de cimetière. Les choses s'étaient envenimées au point que l'évêque de Bardstown avait dîi sévir contre cette fraction de dissidents et même leur interdire 3'entrée de l'église. Il y a^■ait plus d'un an que

ce petit schisme durait, lorsque Monseigneur Flaget fit son apparition à Détroit. Dès le premier jour, l'évêque eut une entrevue avec les chefs du parti révolté, et après leur avoir promis qu'il lèverait l'interdit sur leur église, qu'il leur permettrait de se servir de leur cimetière, et que même il leur enverrait un prêtre une fois par mois, ceux-ci s'engagèrent à contribuer à l'érection d'une église à Détroit, et à oublier tout le passé. Monseigneur Flaget voulut recevoir leur soumission, et le 9 juin, le Prélat se fit conduire processionnellement jusqu'à la Côte nord-est, musique du régiment en tête. Les paroissiens présentèrent des adresses à leur évêque, dans les deux langues, et celui-ci leva solennellement l'interdit, à la grande joie du curé Richard, qui avait souffert plus que de raison de cette triste chicane. La réconciliation fut complète, et dès ce jour-là, une collecte faite au profit de la nouvelle église, produisit la jolie somme de cinq cents piastres.

Ce même jour, l'évêque de Bardstown dina chez le gouverneur Cass et le jour suivant chez le général Macomb.

Pendant son séjour à Détroit, Monseigneur Flaget dut, pour obtempérer aux désirs des citoyens de langue anglaise, prêcher dans leur

langue. Afin d'apporter aux catholiques la plus grande somme d'instruction, il tint avec le curé Richard des conférences sur des sujets religieux sous forme de controverse. Ce genre de prédication, aujourd'hui abandonné, avait autrefois une assez grande vogue. C'est là l'origine de l'expression bien connue « prêcher la controverse ».

Le 1/ juin, Monseigneur Flaget. accompagné de l'abbé Bertrand, quitta Détroit avec l'intention de se rendre jusqu'à Québec. Il atteignit d'abord Bufïalo, le 23, mais il ne fit qu'y passer. Le jour suivant, il aperçut les chutes du Niagara qui provoquèrent chez lui une légitime admiration. La description qu'il eu a laissée mérite d'être notée.

« Ces chutes, dit-il, offrent le plus grand et le plus sublime spectacle qu'il soit possible à un mortel de contempler sur cette terre. Il n'y a pas d'expression qui puisse définir la sensation que produisent sur nos âmes ces torrents de liquides, formant une nappe de près d'un mille de largeur, et tombant perpendiculairement d'une hauteur de cent cinquante pieds. Les vapeurs qui s'en échappent, bien qu'elles soustraient à vos regards une partie de la cataracte,

donnent à l'imagination l'idée d'un gouffre, d'un abîme, qui vous remplissent d'une crainle religieuse, et vous donnent la sensation d'une terreur telle que vous n'en avez jamais ressentie. A notre arrivée, le soleil était obscurci par des nuages, et il en fut ainsi pendant un certain temps, alors que nous dévorions des yeux ce spectacle étonnant, quand tout à coup les rayons solaires percèrent la nue, et nous firent apercevoir plusieurs arcs-en-ciel au sein de ces vapeurs émergeant du plus profond de l'abîme. Les masses d'eau s'engouffrent dans ces abîmes, rebondissent du gouffre en bouillonnant, et vous croiriez apercevoir à travers la vapeur un fleuve lacté \'enant du lointain. Il est impossible, même pour l'esprit le plus froid, de ne pas se sentir ému en présence de cette merveille. Que Dieu est grand et combien doitil être loué! Hélas! me disais-je, les flots de la grâce, beaucoup plus étendus, et plus abondants que cette cataracte, coulent à chaque instant dans les cœurs des hommes, et la plupart d'entre eux ne sont guère plus impressionnés que le roc sur lequel retombent les eaux ! N'estce pas le cas pour moi-même ? O mon Dieu, ne le permettez pas ! »

Monseigneur Flaget arriva à Montréal le 5 juillet, après s'être arrêté à Kingston oîi il fit un sermon. « Mon cœur, dit-il, devint ivre de joie, quand je me vis encore une fois dans une ville catholique, au milieu de mes frères de Saint-Sulpice. »

Le 9 juillet, l'évêque de Bardstown accompagné de quelques prêtres, prenait passage sur ie bateau qui devait le conduire à Québec, terme de son voyage. Il y séjourna pendant quatre jours. Il visita les églises, les communautés religieuses. « O mon Dieu ! s"écrie-t-il, quel plaisir pour un cœur catholique de voir tant de monuments de la piété et de la religion dans un pays aussi lointain! Le séminaire, les sœurs hospitalières, la cathédrale, etc. — J'ai vu trop de choses édifiantes pour ne pas en faire mon profit. » Partout le digne Prélat fut accueilli avec les égards dus à sa dignité. On le combla même de présents.

De retour au séminaire de Saint-Sulpice, le 21 du même mois, Monseigneur Flaget n'en partit que le 2 août. Pendant ces douze jours, il vécut de la vie de ses confrères, suivant leurs exercices, comme il faisait autrefois à Issy. Entre temps il parcourut les environs de Montréal, se rendit à Sainte-Anne du bout de l'Ile,

où il rencontra un vieux compagnon de classe qu'il n'avait pas vu depuis l'année 1787. C'était l'abbé Malard, qui lui fit une réception des plus cordiales.

Parti de Montréal le 2 août, Monseigneur Flaget revit Détroit le 27. Le Prélat consacra les quatre mois qui suivirent aux missions du Michigan qu'avaient desser\'ies jusque là le vénérable M. Richard et ses prédécesseurs, sans avoir été visitées par aucun évêque. Ce fut à cette époque que fut tenue une assemblée générale des Indiens du Nord-Ouest, dans le but de conclure un traité avec le gouvernement des Etats-Unis. Il y avait, à Sainte-Marie, pour cette solennelle circonstance, dix mille sauvages appartenant à neuf différentes tribus. L'évêque crut qu'il serait sage de sa part d'assister à ces réunions d'où il pourrait peut-être retirer quelque avantage pour ses missions. Il espérait aussi recouvrer pour son église les anciennes possessions des Jésuites dans le Michigan. C'est ce qu'il fit, grâce à la courtoisie du gouverneur Jennings et du colonel Johnson, alors agent des sauvages. Quelques années plus tard, après la mort de M^"" Flaget, le colonel se plaisait à rappeler le souvenir de cet événement mémo-

rable. marqué par la présence d'un évêque dans ces contrées lointaines. « Lorsque jVP"^ Flaget quitta Sainte-Marie, après ni'avoir remercié des égards que j'avais eus pour lui, il me dit: « Je n'ai rien de mieux à vous donner que la « bénédiction d'un évêque », et après m'avoir béni, il me dit adieu avec la plus grande affection de cœur. Je ne l'ai jamais vu depuis. »

Monseigneur Flaget passa tout l'hiver de 1819 à côté de son digne curé de Détroit. Il prêcha un retraite aux catholiques ; tous les dimanches il donnait une conférence aux protestants, qui l 'écoutaient religieusement, sans faire cependant beaucoup plus.

Ce fut le 29 mai 1820 que le Prélat adressa un dernier adieu au clergé et à la population de Détroit. Se faisant accompagner de quelques jeunes gens qui voulaient devenir séminaristes d'abord et prêtres ensuite, il prit la route de sa ville épiscopale qu'il ne devait revoir que le 30 juin. On imagine aisément quelle fut la joie de cet évêque, après une absence de plus d'un an. en revoyant ses chers séminaristes, son zélé collaborateur, Monseigneur David \ et la

I. Les bulles nommant l'abbé J.-B.-M. David, évêque de ;Mauric?.stre in partibus et coadjuteur de l'évêque de

foule de citoyens qui l'aimaient comme un père et le vénéraient à l'égal d'un saint.

Bardstown, étaient datées du 4 juillet 1817. Mgr David fut consacré le 15 août 181 9. Ce fut la première consécration épiscopale à l'ouest des Alléghanys.

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