CHAPITRE IV
Pose de la pierre angulaire de l'église de Détroit. — Détails sur son érection. — Dettes contractées par le curé Richard pour la parachever. — Il ne se laisse pas décourager. — Ouvre son cœur d'apôtre à son évêque. — Il lui offre sa démission. — L'évèque ne l'accepte pas.
Y| A pierre angulaire de la nouvelle église de ^gjl Détroit fut posée solennellement, le 9 juin 181 8, par Monseigneur Flaget.
Le 19 août suivant, la Gazette de Détroit publiait cette annonce :
« Gabriel Richard, curé de Détroit, offre deux cents piastres pour vingt toises de pierre extraite de Stony Island, délivrée à Détroit, sur le quai de M. Jacob Smith, ou deux cent quarante piastres, si elle est déposée sur le
terrain même de l'église. On demande immédiatement cent barils de chaux. On donnera cinq chelins par baril apporté sur le bord de la rivière, et six chelins si on le dépose sur le terrain de l'église. »
La pierre fut fournie par J. - B. Saint- Armour et Louis Desolcourt. Tout le bois nécessaire à la construction fut vendu par MM. Young et Saint-Bernard, qui l'avaient fait couper sur les bords de la rivière au Pin, dans le comté de Saint-Clair.
Il avait d'abord été décidé que l'on poserait une série de colonnades, tout autour du nouveau temple, mais ce projet fut vite abandonné.
Les travaux marchèrent assez rondement.
L'étage inférieur ou le sous-sol fut ouvert au culte à l'automne de 1820. Les deux flèches étaient alors terminées. Pendant que les ouvriers posaient le ferblanc sur le bois de la toiture, l'un d'eux y mit le feu avec le charbon dont il se servait pour chauffer ses fers, mais il ne s'en aperçut point. Ce ne fut que plus tard, durant la nuit, que la flamme attira l'attention des passants. On courut avertir l'unique pompier qui se trouvait alors au poste et qui
donnait profondément. «Vite ! » lui dit-on, « le feu est au clocher de l'église catholique. » — Se tournant d'un autre côté, le pompier répondit : « Soyez sans crainte, le clocher ne brûlera pas, le bois est trop vert. » Et il eut raison.
L'étage supérieur ne fut terminé qu'en 1828^ et l'on y célébra la messe le 25 décembre. Cette église avait cent-seize pieds de long sur soixante de large, avec deux clochers au fronton ; au centre un dôme octogonal de trente pieds de diamètre, et en arrière deux petites coupoles. La partie centrale du dôme était surmontée d'un vaste soleil; les deux coupoles se teiTninaient par une lune et un poisson mobiles. Ces dômes et cette coupole furent rasés en 1842.
Les travaux d'église, qui durèrent plus de dix ans, ne se firent pas sans créer de nombreux embarras au digne curé, qui avait le plus poussé à la roue. Certains de ses marguilliers lui firent la vie dure, à propos des dépenses qui allaient dépasser la mesure de ses ressources. Le temps arriva où il fallut payer ou arrêter l'ouvrage. Le curé paya un peu et s'endetta beaucoup, mais il réussit tout de même à parachever son église. Si parfois il éprouvait des découragements, il se renfermait dans sa chambre, et prenant sa plume, il ouvrait son cœur
abreuvé d'amertume à son évêque, dont il avait su conquérir la pleine et entière confiance.
Dans une lettre à M""" Flaget, le digne curé de Détroit exposait son état d'âme, sans toutefois trop se plaindre des persécutions auxquelles il était en butte :
« Vous pouvez vous imaginer, M^\ combien cette affaire d'église m'est désagréable ; néanmoins, je me sens heureux d'avoir ma part sur la croix de notre Sauveur. J'ai éprouvé, cette année, i)lusieurs contradictions ; mais en même temps j'ai obtenu de grands succès, si mon amour-propre ne me trompe pas. En général le peuple est bien disposé, et je pense qu'un prêtre d'un tempérament calme pourra lui être utile avec de la patience et du temps. J'espère donc que vous ferez tout votre possible pour envoyer à Détroit un autre prêtre pour me remplacer. Comme il sera difficile de bâtir une église sans avoir du secours ailleurs, je me permettrai de proposer une souscription parmi les catholiques du Maryland, laquelle serait appropriée à la construction d'une église et d'une académie à Détroit, sous la direction du curé, afin de prévenir l'ingérence constante et troublante de quelques-uns des marguilliers. »
L'évêque de Bardstown ne jugea pas à propos de retirer de Détroit le vénérable prêtre qui, depuis plus de vingt ans, avait dépensé tant d'énergie pour y maintenir ferme l'étendard du Christ. Il était écrit, du reste, que l'abbé Richard mourrait à son poste, après avoir gravi tous les calvaires et épuisé la coupe de l'ignominie et de la douleur.