CHAPITRE VIII
Ôi) parle du curé Richard pour l'épiscopat. — Un procès met fin à un désir général. — Excommunication d'un paroissien scandaleux. — Procès qui s'ensuit. — Le curé, condamné à payer les frais, est forcé de prendre le chemin de la prison.— Apparition, en 1832, du choléra à Détroit. — Le curé Richard y succombe. — Ses funérailles. — Eloge funèbre. — Appréciations de son œuvre.
NE vie aussi utile, toute dépensée au service de sa patrie et à la protection de ses concitoyens, à quelque nationalité ou croyance qu'ils appartinssent, devait nécessairement attirer l'attention non seulement de l'épiscopat américain, mais de Rome même. Aussi bien, lorsqu'il s'agit d'ériger Détroit en évêché, tous les yeux se portèrent Aers l'abbé Richard pour le désigner comme futur évèque. «■ Il nous faudrait un évêque à Détroit, écri-
vait l'abbé Dejean, missionnaire ; si M. Richard, notre digne sui^érieur, était nommé évêque, il pourvoirait plus facilement à nos besoins. » Des prélats s'interposèrent auprès de M^ Fenwick, qui, en sa qualité de titulaire du diocèse de Cincinnati, se trouvait obligé de faire la recommandation à Rome. De prime abord, le Prélat laissa entendre que le Souverain Pontife ne considérait pas encore que le temps fut propice, et il ajoutait : « Le Père Richard est bien connu à Rome ; son zèle, sa piété et ses travaux sont tenus en haute estime à la cour romaine, et là-bas on est convaincu qu'il ferait honneur à l'épiscopat.^)
Dès lors, il fut convenu que les évêques américains proposeraient, pour remplir tout siège vacant, trois prêtres de talents et de vertus, en les désignant, par les qualificatifs de digne, plus digne, et le plus digne, suivant le degré du mérite de chacun d'eux. D'après ce système. le nom de l'abîmé Richard ne pouvait manquer de figurer sur la liste des candidats. L'opinion générale, du reste, le désignait pour ce poste d'honneur. En 1828, sa nomination fut même annoncée dans les Annales de la propagation de la Foi. Un missionnaire disait : « Si M. Richard n'est pas l'évêque du Michigan, il en sera tou-
jours bien le martyr. » Il est assez probable qu'il aurait été choisi, si un malheureux procès avec l'un de ses paroissiens n'eût été cause d'une série d'événements qui devaient le mettre hors des rangs. Pourtant le pauvre prêtre n'était pas beaucoup coupable. Voici les faits en deux mots :
L'évêque de Cincinnati l'avait forcé d'excommunier un Canadien qui, après avoir abandonné sa femme au Canada, s'était remarié à Détroit sans la permission du curé. Comme le scandale était public, et que le concubinaire ne semblait nullement disposé à mettre fin à sa vie scandaleuse, il fallait ou sévir ou sembler approuver sa conduite. L'évêque voulut sévir, et l'abbé Richard dut obéir à son chef spirituel. Le paroissien en question traduisit son curé devant les tribunaux civils, et le brave curé fut condamné à payer une amende de douze cents piastres. Comme ses moyens pécuniaires ne lui permettaient pas de défrayer une telle dépense, M. Richard eut à subir, une fois de plus, la peine de l'incarcération. Mais il ne resta pas longtemps dans sa prison. Les juges lui permirent de rester prisonnier sur parole dans les limites du comté de Wayne.
Le diocèse de Détroit fut érigé en 1833 ^ six mois après la mort du vénérable apôtre du Michigan. Au printemps de 1832, le choléra asiatique apporté à Québec par des émigrés européens, se répandit rapidement le long du Saint-Laurent jusqu'aux grands lacs. Cette épidémie, la plus terrible que nous ayons connue, fit des ravages désastreux dans le Michigan. Détroit fut littéralement décimé. Ceux qui ne mouraient pas, fuyaient devant le danger, et dans l'espace de quelques semaines, la population de la ville se trouva réduite de moitié, soit par la mortalité, soit par le départ des familles. En face d'un tel fléau, l'abbé Richard ne désarma point. Nuit et jour il était à son poste, prêt à voler au premier appel. Il résista d'abord à la contagion, mais après deux mois d'un dévouement sans bornes, il fléchit sous le poids de la fatigue et de l'épuisement. Le 9 septembre, le médecin déclara son état alarmant. Il empira jusqu'au 12. L'abbé Badin, qui le veillait, lui ayant annoncé que son heure dernière arrivait, le bon prêtre se fit admini.strer les derniers sacrements de l'Eglise, puis,
I. Son premier titulaire fut un Français, Mgr Résé, dont les successeurs furent Mgr Lefèvre, Mgr Borgess, et, depuis 1888, Mgr Foley.
le 13, il rendit le dernier soupir, après avoir prononcé le premier verset du Niinc diinittis. Pendant les quelques jours que dura la maladie du curé Richard, la foule éplorée ne cessa pas de venir au presbytère s'enquérir de son état. Mais, après sa mort, cette foule, composée de protestants aussi bien que de catholiques, défila presque sans interruption autour du défunt dont la mort avait respecté les nobles traits.
Ses funérailles eurent lieu le 15, dans l'église de Sainte-Anne. La foule remplissait la vaste nef; c'était toute la population en larmes et en prières venue de tous les coins du Michigan. Au moment de déposer la dépouille précieuse dans le tombeau, M. l'abbé Frédéric Baraga ^ prononça l'éloge funèbre de son confrère et ami en des termes bien touchants. Les émotions eurent libre cours dans les rangs de cet auditoire, dont une bonne partie avait à pleurer, non seulement leur curé, mais aussi des
T. Devint premier évêque de Marquette et du Saut- Sainte-Marie, le 1er novembre 1853, et mourut le 19 janvier 1868. Ses successeurs furent Mgr ÎMrak et Mgr Vertin ; ce dernier est mort le 19 février 1899; il a été remplacé par Mgr Eis.
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parents et des amis dont les tombes étaient à peine fermées.
Le juge Woodbridge devait parler en anglais à la foule qui remplissait le champ mortuaire et dire un dernier adieu à celui qui avait été son ami pendant vingt-cinq ans ; mais l'heure avancée l'en empêcha. Le corps du défunt fut déposé dans le cimetière paroissial; et ce ne fut que trois ans plus tard qu'on exhuma les restes mortels du prêtre pour les déposer dans un caveau spécial en pierre sous les voiâtes de l'église de Sainte- Anne. Le cadavre était parfaitement conservé, et l'on pouvait remarquer encore sur sa figure d'ascète cette expression d'énergie qui faisait le fond de son caractère.
Quand il mourut, l'abbé Richard était âgé de près de soixante-huit ans. En voici soixantedix-huit qu'il est disparu de la scène terrestre, et sa mémoire est restée toute parfumée des bénédictions des familles françaises du Michigan. Personne de la génération actuelle ne l'a connu autrement que par la saine tradition, puisée sur les lieux mêmes où l'abbé dépensa sa vie durant -trente-quatre ans.
M^ Fenwick fut très chagrin d'apprendre la nouvelle de la mort de ce curé dont il disait souvent : « C'est le plus vieux, le plus respec-
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table et le plus méritant des missionnaires du Michigan. »
Le juge Campbell, qui l'avait bien connu, nous a laissé un bon témoignage de son estime pour M. Richard. « Sa large figure sépulcrale, dit-il, était familière à tous. Il n'était pas seulement doué de connaissances artistiques, mais il possédait un excellent jugement et un profond esprit public. Il sut encourager l'éducation par tous les moyens ^. »
Le juge Cooley en parle ainsi : « Le Père Richard, pasteur fidèle et dévoué, malgré des difficultés souvent décourageantes, fit tout en son pouvoir pour amener le peuple de Détroit à la foi chrétienne, et pour moraliser les vies. Il aurait été un homme marquant presque dans tous les milieux et en tout temps. Il était humble et très simple dans ses habitudes. Il agit comme délégué pendant un terme à la satisfaction générale. On lui fit une opposition qui eut l'efifet de lui enlever une nouvelle victoire. Mais il retourna sans se plaindre à sa besogne, à laquelle il se dévoua avec une assiduité infatigable, lorsqu'il tomba victime