CHAPITRE I
L'ouvrage de M. J. P. Baxter, sur le Père Rasle. — Ses affirmations. — Autorité du Père Charlevoix affirmée par plusieurs historiens anglais et américains.
■pç^N 1894 paraissait à Albany, capitale de jBm^ l'état de New- York, un gros volume de 450 pages, intitulé : The Pioneers of New France in New Bn gland, par James Phinney Baxter, A. M., auteur de plusieurs autres ouvrages historiques d'une certaine importance. Ces écrits ont apporté à leur auteur de la notoriété et du prestige dans le monde américain.
Son dernier, celui dont nous allons nous occuper, touche à un sujet essentiellement canadien. Malgré le titre général qu'il porte, il n'est en réalité qu'une relation détaillée de la vie du Père Sébastien Rasle, jésuite célèbre qui, de 1689 à 1724. année de sa mort, consacra son talent, son énergie et son zèle d'apôtre à convertir les sauvages, et qui, après avoir fourni la plus laborieuse carrière, comme aussi la plus mouvementée, fut tué par les Anglais, dans sa mission abénaquise de Xanrantsouak, sur les bords de la rivière Kennébec.
Cette mort tragique aurait pu amener des complications sérieuses, si le gouverneur de la Nouvelle-France l'eût voulu. IMais il resta plutôt dans l'indifférence, au grand regret des sauvages, qui avaient perdu leur missionnaire en même temps que l'espoir de continuer de demeurer dans le pays de leurs ancêtres. La mission de Xanrantsouak finit donc avec la disparition du Père Rasle, et bientôt un grand silence se fît dans ces contrées où les Abénaquis avaient vécu pendant de longues années, se croyant maîtres chez eux.
La mémoire du Père Rasle serait vite tombée dans l'oubli, si des historiens, Charlevoix surtout, n'eussent conservé la tradition à son sujet
Cette tradition, respectable à tous égards, fut toujours respectée, du moins dans les grandes lignes. Les historiens américains n'ont guère contredit Charlevoix à venir jusqu'à l'apparition du livre de M. Baxter. Ce dernier a déployé tant de zèle et mis un si grand soin à parfaire son œuvre, que nous nous croyons justifiable de l'apprécier à sa juste valeur, sans arrière-pensée comme sans préjugés.
Dans sa préface, M. Baxter commence par affirmer, sans preuves, que le témoignage de Charlevoix ne vaut que ce que valent généralement les récits de voyageurs qui recueillent des notes ici et là, plus ou moins véridiques, les rédigent au hasard de la plume, et puis les lancent dans le public sous forme de livre. Voilà une très grave affinnation, d'autant plus grave qu'elle s'adresse au plus ancien historien de la Nouvelle-France, à un écrivain des plus féconds et des plus érudits, à celui qui a été l'inspirateur de tous les historiens du Canada, des Etats-Unis, et même de France, qui se sont occupés des Canadiens français. Personnellement nous avions toujours été sous l'impression que le jésuite Charlevoix avait préparé son bel ouvrage sur le Canada avec le plus grand soin, ayant sous les yeux d'abondantes
notes et une masse de documents propres à le guider dans l'élaboration de son œuvre. N'étions-nous pas justifiable de penser ainsi, quand tant d'écrivains, anglais et français, protestants et catholiques, l'avaient toujours cité comme un historien digne de foi, , ou, ne le citant pas, lui avaient emprunté, sans lui en donner crédit, une foule de détails qu'ils auraient toujours ignorés sans lui?
Dans ce concert d'éloges nous omettrons systématiquement les écrivains français, dont l'autorité pourrait être suspecte à plusieurs, précisément à cause de leur nationalité. Tenonsnous en donc aux auteurs anglais et angloaméricains. Ouvrons John Gilmary Shea à la préface de son excellente traduction de Charlevoix. Que dit-il : « The history of New France, by Father Charlevoix, is too well known and too highly esteemed both for style and matter to need any explanation of its scope or object hère. The praise of Gibbon will alone assure the English reader that as an historical work it is of inconsiderable merit. »
Nous n'avons pu retracer nulle part l'opinion de Gibbon dont parle ici Shea, mais il n'y a pas de doute que le célèbre historien anglais se pro-
nonce favorablement à l'égard de l'ouvrage de Charlevoix.
Nous trouvons dans un ouvrage de date récente, intitulé : Dictionary of American Literature, deux appréciations de V Histoire de la Nouvelle-France, qui sont loin d'être malveillantes. La première est de Fred. W. Hodge, du bureau ethnologique de Washington. Il s'exprime ainsi : " The author, a French jesuit, well known for his monumental History of New France, was an acute observer. . . His Letters are replète in valuable information regarding the Indian tribes and settlements visited, etc. »
La seconde est de M. Charles W. Colby, professeur d'histoire à l'LTniversité McGill de Montréal : « Charlevoix. dit-il, had command of invaluable sources and shows undoubted cleverness. »
Voici une autre opinion provenant d'un historien fort distingué des Etats-Unis, Charles C. Smith, trésorier de la Société historique du Massachusetts, qui a contribué pour une si large part au grand ouvrage de Justin Winsor, Narrative and critical history of America : •« Among the later French writers the prééminence belongs to the Jesuit Father, Pierre
François-Xavier de Charlevoix, who had access to contemporaneous materials, of which he made careful use ; and his statements hâve great weight,- thoiigh he wrote many years after the events he describes. »
Qu'est-il besoin de multipHer les opinions sur le mérite et l'autorité du Père Charlevoix, puisqu'il y en a tant qui l'affirment et si peu qui la mettent en suspicion? M. Baxter a-t-il oublié que l'historien de la Nouvelle-France a résidé à Québec pendant plusieurs années, et qu'il a dû profiter de son séjour ici pour se renseigner le mieux qu'il a pu sur les événements de son temps? Soyons donc de bon compte, et donnons à chacun son dû. L'autorité de Charlevoix est indéniable, et la meilleure preuve que nous puissions en donner, est la persistance avec laquelle tous les historiens du Canada et même des Etats-Unis le citent sans le contredire.
Ce point établi, entrons sans plus tarder dans la vie du Père Rasle, que nous avons écrite avec la plus stricte impartialité, oubliant pour le quart-d'heure notre origine française et notre titre de catholique.