‹ Gabriel RichardChapitre 27 sur 39 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Premières années du Père Rasle. — Son arrivée au Canada.— Missionnaire des Abénaquis près de Québec. — Va aux Illinois. — Transféré chez les Abénaquis de Nanrantsouak en 1693. — Y passe les trente dernières années de sa vie. — Hostilités des Abénaquis et des Anglais. — Leurs diverses entrevues avec les gouverneurs de la Nouvelle-Angleterre. — Conférences à Pemaquid et à Casco. — Drames sanglants.— Paix d'Utrecht. — Conférence à Portsmouth, sans résultat. — Rôle du Père Rasle auprès de ses ouailles. — Dévouement des Abénaquis. — Tête du Jésuite mise à prix. — Nanrantsouak saccagé et le Père Rasle massacré.

ÉBASTiEN Rasle ^ naquit à Pontarlier, dans la province de Lyon, le 4 janvier 1657. Il entra au collège des Jésuites à Dôle, le 24 septembre 1675. Après y avoir fait son noviciat,

I. Des écrivains ont écrit Racle et Râlé. Cette dernière appellation est contraire à la tradition, et peu en usage parmi les historiens contemporains du célèbre Jésuite.

il fut nommé professeur de cinquième au séminaire de Carpentras, où il séjourna deux ans, puis il fut appelé à Nîmes, et successivement à Carpentras et à Lyon pour enseigner la théologie. De là il passa à sa troisième année de probation, et il partit pour le Canada le 23 juillet 1689. Pendant les vingt-quatre années qui précédèrent sa vie de missionnaire, le Père Rasle sut trouver assez de loisirs pour s'occuper de bonnes œuvres, et Ton cite entre autres, la congrégation des jeunes ouvriers et celle des portefaix de Lyon, qu'il sut diriger avec un zèle admira])le. « Personne qui ne vit en lui une âme d'apôtre, » écrit le Père de Rochemonteix. « Dévouement, activité, vertu, santé de fer, il avait tout ce qu'il faut pour réussir dans les missions sauvages ; aussi ne fut-on pas étonné de le voir s'embarquer pour l'Amérique du Nord. Alors, on s'expliqua également pourquoi ce religieux, si avare de son temps, aimant l'étude et les œuvres de charité, faisait encore de la peinture et des ouvrages de tour: tout cela devait un jour servir au futur apôtre dans les forêts du Nouveau-Monde 1. »

I. Les Jésuites et la Nouvelle - France au XVIIe siècle, Vol. III, p. 470.

Arrivé à Québec le 13 octobre, le Père Rasle fut aussitôt envoyé à la mission abénaquise de Saint-François de Sales '^ pour se mettre au courant de la langue de ces sauvages. « A mon arrivée à Québec, écrit-il à son frère, je m'appliquai à apprendre la langue de nos sauvages. Cette langue est très difficile, car il ne suffit pas d'en étudier les termes et leur signification, et de se faire une provision de mots et de phrases, il faut encore savoir le tour et l'arrangement que les sauvages leur donnent, et que l'on ne peut guère attraper que par le commerce et la fréquentation de ces peuples. »

Le Père Rasle doué comme il l'était d'une merveilleuse mémoire, eut bientôt fait de se familiariser avec l'idionie abénaquis, comme il apprit plus tard à parler avec correction l'illinois, l'outaouais et le huron.

Le 13 août 1691, le Père Rasle quitta Saint- François de Sales pour se rendre chez les Illinois qui venaient de perdre leur missionnaire. Arrêté pendant plusieurs mois à Michillimaki-

I. CeUe mission était à une lieue et demie environ de Québec, dans les parages du saut de la Chaudière. Elle avait été ouverte durant l'été de 1683. et les Jésuites l'avaient appelée Saint-François-de-Sales, parce qu'ils en avaient conçu l'idée, le 29 janvier, jour où tombe la fête de ce saint.

nac, il arriva enfin à destination au printemps de 1692. Dans une lettre à son frère il nous fait connaître avec un grand luxe de détails les mœurs et coutumes de ces sauvages lointains au milieu desquels le Père Marquette avait, dès 1674. jeté la bonne semence. Le Père Rasle ne demeura avec eux que pendant un an, après avoir opéré tout le bien que son ambition pour la conquête des âmes avait dû lui inspirer.

En 1693, enlm, le Père Rasle fut appelé à prendre le chemin de la mission abénaquise de Nanrantsouak, petit village situé à six milles de Xorridgewock, presque vis-à-vis l'embouchure de la rivière Sandy, dans le Kennébec. C'est là qu'il passera les trente dernières années de sa vie, avec ses chers Abénaquis, dont il avait déjà appris par d'autres missionnaires, les excellentes dispositions à l'égard de la religion catholique et aussi des Français avec qui ils vivaient dans une douce alliance depuis de longues années déjà. Etant plus rapprochés des centres anglais, les Abénaquis de Nanrantsouak entretenaient des rapports commerciaux plus fréquents et plus suivis avec les négociants de Boston qu'avec ceux de Québec. Mais ils n'allaient pas au delà, restant toujours attachés aux Français et à la religion qui était côm-

mune aux deux nations. Les Anglais, eux, voyaient d'un mauvais œil cette amitié ; ils auraient préféré s'attacher une peuplade qui, par sa nature belliqueuse, pouvait décider du sort des armes entre les deux peuples rivaux du continent américain. Pour arriver à leur fin, ils eurent recours à divers moyens qu'il est bon de mettre au jour, afin de mieux faire comprendre la conduite du Père Rasle au cours des événements qui vont suivre.

Au moment même où le Père prenait possession de sa nouvelle fonction, les Abénaquis concluaient avec les Anglais fortifiés à Pemaquid un traité de paix, qui ne devait pas être de longue durée, car avant l'expiration d'une année, ils avaient fait irruption sur les établissements de la Nouvelle- x\ngleterre.

Au mois de novembre 1694, Bomaseen, chef des Abénaquis de Nanrantsouak, accourait à Pemaquid, demandant à parler au capitaine March, commandant du fort. Il se déclara fort ennuyé des aggressions de ses congénères, et il assura March que son plus grand désir était d'y mettre un terme. March ne voulut pas l'écouter, comme il aurait dû, et il fit arrêter Bomaseen puis incarcérer à Boston comme traître et suspect. Quelque temps auparavant,.

les Anglais avaient pris quatre Abénaquis et les avaient mis à l'ombre. Cette conduite fut loin de rencontrer l'approbation générale. Hutchinson, le grand historien du Massachusetts, dont l'opinion est assez accréditée, n'hésite pas à déclarer que ces actes de violence ne peuvent être excusés. « C'est une de ces actions, dit-il, qui ont été la cause que les Anglais furent accusés d'injustice à l'égard des sauvages, en les provoquant ainsi à toutes les cruautés qu'ils ont commises pour se venger d'eux. »

L'exaspération des Abénaquis, à la vue de tant d'actes hostiles de la part d'une nation C[u'ils détestaient d'avance, parvint bientôt à son comble. Témoin de ces faits, le Père Rasle aurait bien voulu faire consentir les sauvages à rester tranquilles, mais comment leur faire saisir que l'esprit de vengeance est indigne d'un bon chrétien, quand eux n'y voyaient qu'un acte de courage et même de vertu? Tout de même il réussit à leur faire comprendre qu'il valait mieux attendre des circonstances plus favorables pour obtenir des Anglais ce .qu'ils demandaient, c'est-à-dire la reconnaissance de leur droit à rester maîtres chez eux.

Le traité de Riswyck, signé en 1698, vint jeter un peu d'eau froide sur les ardeurs guer-

rières des Abénaquis, bien qu'il ne réglât pa» la sempiternelle question des limites de l'Acadie. Aux yeux des Anglais, le territoire habité par les sauvages de Nanrantsouak restait toujours attaché à leur domaine, tandis que les Français le réclamaient pour eux. Le fait est qu'il n'appartenait ni à l'une ni à l'autre des deux nations. Les Abénaquis prétendaient rester les maîtres du sol à titre de primi occupantes, de même que les Iroquois que personne n'avait encore troublés sous ce rapport, parce qu'on les savait trop redoutables. Pourquoi l'Angleterre agissait-elle autrement à l'égard des Abénaquis? Est-ce parce qu'ils étaient plus faibles, moins populeux? Quoique valeureux, les Al^énaquis ne demandaient pas mieux que de vivre en paix avec leurs voisins, Français et Anglais, mais à conditon que leurs terres ne fussent pas envahies par les étrangers.

Neuf années s'étaient déjà écoulées depuis le jour où le Père Rasle avait mis le pied sur le rivage du Kennébec; son œuvre de missionnaire portait des fruits de salut, mais elle était sans cesse exposée à subir de terribles assauts. Le voisinage des Anglais était un danger constant pour la foi des Abénaquis; s'ils prêtaient allégeance à l'Angleterre, c'eût été périlleux.

Aussi préférait-il les voir rester en bons termes avec les Français, leurs amis de vieille date.

En 1703, le gouverneur Dudley fit demander aux Abénaquis une entrevue à Casco, afin de leur soumettre ses projets à leur égard. Il leur fixait la date du 20 juin. Ceux-ci consentirent, mais à la condition que le Père Rasle assisterait aux délibérations, afin, disaient-ils, que tout se passât sans préjudice à leur religion et au roi de France. Le missionnaire ne se souciait pas de prendre part à cette conférence, ne f{it-ce qu'à titre de témoin muet, car il savait d'avance qu'il n'en résulterait rien de bon pour ses ouailles. Cependant, de guerre lasse, il finit par consentir à les accompagner, suivant sa coutume.

« Je me trouvai, dit-il. où je ne souhaitais pas être, et où le gouverneur ne souhaitait pas que je fusse \» De son côté le gouverneur avait eu la précaution de se faire accompagner d'un ministre de son culte. Son adresse aux Abénaquis est acquise à l'histoire. « C'est par ordre de notre reine, dit-il aux sauvages réunis, que je viens vous voir; elle souhaite que nous vî-

I. Lettres édiifiaiites et curieuses, écrites des missions étrangères, Paris, 1781, t. VI, pp. 202-203.

vions en paix. Si quelque Anglais était assez imprudent pour vous faire du tort, ne songez pas à vous en venger, mais adressez-moi aussitôt votre plainte, et je vous rendrai une prompte justice. S'il arrivait que nous eussions la guerre avec les Français, demeurez neutres, et ne vous mêlez point de nos différends : les Français sont aussi forts que nous; ainsi, laissez-nous vider ensemble nos cjuerelles. Nous fournirons à tous vos besoins, nous prendrons vos pelleteries, et nous vous donnerons nos marchandises à un prix modique. »

Puis, prenant à part le Père Rasle, le gouverneur anglais lui dit : « Je vous prie, monsieur, de ne pas porter vos Indiens à nous faire la guerre. » Ce à quoi le missionnaire répondit avec la plus femie assurance : « Ma religion et mon caractère de prêtre m'engagent à ne leur donner que des conseils de paix i. »

C'était au tour des sauvages à prendre la parole. L'un d'eux s'avançant auprès du gouverneur, lui dit dans son langage à lui : « Grand Capitaine, tu nous dis de ne point nous joindre au Français, supposé que tu lui déclares la guerre; sache que le Français est mon frère;

Ibidem, p. 203.

nous avons une même prière lui et moi, et nous sommes dans une même cabane à deux feux, il a un feu et moi l'autre. Si je te vois entrer dans la cabane da côté du feu où est assis mon frère le Français, je t'observe de dessus ma natte, oti je suis assis à l'autre feu. Si, en t'observ'ant, je m'aperçois que tu portes une hache, j'aurai la pensée: que prétend faire l'Anglais de cette hache? Je me lève pour lors sur ma natte pour considérer ce qu'il fera. S'il lève la hache pour frapper mon frère le Français, je prends la mienne et je cours à l'Anglais pour le frapper. Est-ce que je pourrais voir frapper mon frère dans ma cabane, et demeurer tranquille sur ma natte? Non, non, j'aime trop mon frère, pour ne pas le défendre. Ainsi, je te dis, grand capitaine, ne fais rien à mon frère et je ne te ferai rien; demeure tranquille sur ta natte, et je demeurerai en repos sur la mienne \ «

Ainsi finit cette conférence. L'Anglais s'en retourna chez lui sans avoir pu faire consentir les Abénaquis à rester indifférents dans les luttes qui pouvaient éclater d'un jour à l'autre entre les colonies française et anglaise d'Amé-

I. Ibid., p. 204, Penhallow rapporte autrement cette entrevue.

rique. Le fait est que peu de temps après l'on apprit à Nanrantsouak par des sauvages de retour de Québec, que la guerre était allumée entre la France et l'Angleterre. Aussitôt les sauvages ouvrirent leur conseil, et après avoir mûrement délibéré sur ce qu'ils devaient faire, ils ordonnèrent aux jeunes gens de tuer les chiens pour le festin de guerre; l'on ferait ce jour-là le recrutement des guerriers. Le festin eut lieu, et deux cent cinquante Abénaquis s'engagèrent à prendre les armes contre les Anglais. Puis tous coururent se confesser au Père Rasle. « Je les exhortai, dit-il, à être aussi attachés à leur prière que s'ils étaient au village, à bien observer les lois de la guerre, à n'exercer aucune cruauté, à ne tuer personne que dans la chaleur du combat, à traiter humainement ceux qui se rendraient prisonniers, etc. »

Les deux cent cinquante guerriers Abénaquis se dispersèrent ensuite sur le territoire anglais par groupes variables, et au jour fixé pour frapper un grand coup, ils firent main basse sur les villages désignés d'avance, tuèrent deux cents personnes et ramenèrent cent cinquante prisonniers.

Pendant tout le temps que dura cette guerre

néfaste, les Abénaquis ne cessèrent pas de porter la désolation sur le territoire anglais, ravageant les villages, détruisant les métairies et les forts, enlevant les bestiaux et grossissant le chiffre de leurs prisonniers.

Ces drames sanglants devaient susciter de terribles représailles de la part des Anglais. Durant l'hiver de 1705. le colonel Hilton, à la tête de deux cent soixante-quinze soldats, munis de provisions pour trois semaines, furent envoyés à Nanrantsouak pour s'emparer du Père Rasle et saccager le village. Les Abénaquis ayant eu vent de cette expédition, et se sentant incapables de résister à un ennemi aussi puissant, se sauvèrent dans les bois, abandonnant leur village à l'ennemi. Celui-ci briila l'église, les cabanes et s'en retourna sans plus de succès. Le Père Rasle, de son côté, rapporte que les Abénaquis étaient absents de leur village, mais nullement par suite de la peur des Anglais.

Le traité d'Utrecht, signé en 171 3, vint mettre fin à ces hostilités qui. somme toute, n'eurent fin à ces hostilités c[ui, somme toute, n'eurent d'autre résultat que de remettre en question les droits que possédait l'Angleterre sur l'Acadie et sur le territoire occupé par les Abénaquis. Au lieu de nommer des commissaires qui eussent

fixé la ligne de démarcation entre les deux colonies, en conservant les anciennes limites, comme l'avait proposé le Père Aubery dans ses Mémoires à la cour, l'on eut recours de part et d'autres au statu quo. C'était ouvrir la porte à de nouvelles contestations, qui ne pouvaient être réglées amicalement, chacune des colonies s'en tenant à ses vieilles prétentions. Les Abénaquis devaient souffrir de cet état de choses.

Aux premières nouvelles de la paix, le gouverneur de la Nouvelle-x\ngleterre fit savoir aux sauvages qu'il désirait les rencontrer à Portsmouth, afin de conférer avec eux sur la présente conjoncture des affaires. L'entrevue eut lieu à l'endroit fixé d'avance, à la date du II juillet 1713. Il leur parla comme suit : « Toi homme Naranhous, je t'apprends que la paix est faite entre le Roi de France et notre Reine, le Roi de France cède à notre Reine Plaisance et Port-Royal avec toutes les terres adjacentes. Ainsi, si tu veux, nous vivrons en paix toi et moi : nous y étions autrefois, mais les suggestions des Français te l'ont fait rompre, et c'est pour lui plaire que tu es venu nous tuer. Oublions toutes ces méchantes affaires, et jetons-les dans la mer, afin qu'elles ne pa-

raissent plus, et que nous soyons bons amis. » <' Cela est bien, répondit Tun des sauvages, que les Rois soient en paix, j'en suis bien aise, et je n'ai pas de peine non plus à la faire avec toi. Ce n'est point moi qui te frappe depuis douze ans, c'est le Français qui s'est servi de mon bras pour te frapper. Nous étions en paix,, il est vrai, j'avais même jeté ma hache je ne sais oi^i et comme j'étais en repos sur ma natte, ne pensant à rien, des jeunes gens m'apportèrent une parole que le gouverneur du Canada m'envoyait, par laquelle il me disait : mon fils, l'Anglais m'a frappé, aide-moi à m'en ^'enger, prends ta hache, et frappe l'Anglais. Moi qui ai toujours écouté la parole du gouverneur Français, je cherche ma hache, je la trouve enfin toute rouillée, je l'accommode, je la pends à ma ceinture pour te venir frapper. Maintenant le Français me dit de la mettre bas; je la jette bien loin, pour qu'on ne voie plus le sang dont elle est rougie. Ainsi, vivons en paix, j'y consens.

« Mais tu dis que le Français t'a donné Plaisance et Port Royal, qui est dans mon voisinage, avec toutes les terres adjacentes ; il te donnera tout ce qu'il voudra, pour moi j'ai ma terre que le Grand Génie m'a donnée pour

vivre : tant qu'il y aura un enfant de ma nation, il combattra pour la conserver. »

Cette deuxième conférence n'eut pas de résultats plus heureux que la première pour les Anglais de la Nouvelle-Angleterre. Les Abénaquis consentaient bien à garder la plus stricte neutralité, tant qu'il n'y aurait pas de guerre entre les deux voisins d'origine européenne. Ils surent profiter de la suspension d'armes pour rebâtir leur église que les Anglais avaient détruite. Ils s'adressèrent à Boston pour obtenir les ouvriers nécessaires. Informé de leurs démarches, le gouverneur leur fit dire qu'il bâtirait leur église à ses frais, s'ils consentaient à recevoir chez eux un ministre protestant et à renvoyer le Père Rasle à Québec. Les sauvages refusèrent cette offre, en disant que le gouverneur français relèverait leur chapelle de ses ruines, s'ils lui demandaient cette faveur. C'est en effet ce qui eut lieu, et ils virent bientôt se dresser un temple d'assez bonne dimension que le Père Rasle, avec son talent universel, sut orner avec goût et même avec un certain luxe *. « T'ai bâti, dit-il, dans une lettre à son neveu,

I. Convers raconte autrement l'histoire de cette construction, p. 242-243.

du 15 octobre 1722, une église qui est propre et très ornée. J'ai cru ne devoir rien épargner ni pour la décoration ni pour la beauté des ornements, qui servent à nos saintes cérémonies : parements, chasubles, chapes, vases sacrés, tout y est propre, et serait estimé dans nos églises d'Europe. Je me suis fait un petit clergé d'environ quarante jeunes sauvages qui assistent au sen-ice divin en soutane et en surplis. Ils ont chacun leurs fonctions. . . Le grand luminaire ne contribue pas peu à la décoration de l'église; je n'ai pas lieu de ménager la cire, car ce pa3's m'en fournit abondamment. »

La nation abénaquise était profondément chrétienne. Le Père Rasle lui rend ce témoignage dans les lettres qui sont restées de lui. « Tous mes néophytes, dit-il, ne manquent pas de se rendre deux fois par jour à l'office, dès le grand matin, pour y entendre la messe, et le soir pour assister à la prière que je fais au coucher du soleil. Comme il est nécessaire de fixer l'imagination des sauvages, trop aisés à se distraire, j'ai composé des prières propres à les faire entrer dans l'esprit de l'auguste sacrifice de nos autels ; ils les chantent ou bien ils les récitent à haute voix pendant la messe.

Outre les prédications que je leur fais, les dimanches et fêtes, je ne passe guère de jours ouvriers sans leur faire une courte exhortation. Après la messe, je fais le catéchisme aux enfants et aux jeunes gens : grand nombre de personnes âgées y assistent. . . Le reste de la matinée jusqu'à midi est destiné à entendre tous ceux qui ont à me parler. C'est alors qu'ils viennent en foule me faire part de leurs peines et de leurs inquiétudes, ou me consulter sur leurs affaires particulières. . . L'après-midi, je visite les malades et je parcours les cabanes de ceux qui ont besoin de quelque instruction particulière. S'ils tiennent un conseil, ce qui arrive souvent parmi les sauvages, ils me députent un des principaux de l'assemblée, pour me prier d'assister au résultat de leurs délibérations. Je me rends aussitôt au lieu où se tient le conseil ; si je juge qu'ils prennent un sage parti, je l'approuve; si, au contraire, je trouve à dire à leur décision, je leur déclare mon sentiment que j'appuie de quelques raisons solides, et ils s'y conforment. Mon avis fixe toujours leurs résolutions. Il n'y a pas jusqu'à leurs festins où je suis appelé. »

Le fait est que les missionnaires chez les peuplades abénaquises, jouirent toujours d'un

grand prestige. Aussi méritaient-ils tous, sans en excepter un seul, qu'on les écoutât, qu'on leur obéît même dans les circonstances difficiles de leur existence comme peuple. Leurs avis ou leurs conseils étaient généralement marqués au coin de la plus profonde sagesse, parce qu'ils étaient désintéressés. Voilà qui explique pourquoi les Anglais de la Nouvelle- Angleterre accusèrent toujours les missionnaires d'être la cause des malheurs qui leur tombaient sur le dos chaque fois que l'Abénaquis déterrait sa hache de guerre. Ils en voulurent tout particulièrement au Père Rasle, rendu plus suspect que tout autre à raison de sa longue carrière comme missionnaire, et à raison surtout des circonstances qui ^•oulurent que cette période de 1694 à 1723 fut plus particulièrement mouvementée. Glissons, en outre, sur la question religieuse, sur la grande lutte du protestantisme contre le catliolicisme, qui dans ces temps reculés, primait peut-être la question politique. Un Jésuite était considéré par les sectes protestantes comme un homme hors la loi, un être à part, qu'on pouvait injurier, bafouer impunément \ Le Père Rasle ne devait pas faire

Page 1