CHAPITRE IV
Témoignages des historiens sur le Père Rasle. — F. Convers. — Le Père de la Chasse. — F. Parkman. — J. P. Baxter. — Appréciation de l'œuvre du Père Rasle.
BL ne nous reste plus maintenant qu'à rapporter les divers témoignages des écrivains qui ont mentionné dans leurs ouvrages le célèbre missionnaire jésuite. L'éloge est la note générale, bien que chez quelques-uns la louange perde singulièrement de sa valeur à côté des critiques plus ou moins acerbes de sa conduite. Ainsi Francis Convers, son principal biographe, après avoir ajouté à son nom les qualificatifs d'ambitieux, de partisan, d'autocrate, d'arrogant, de caustique, finit par la déclaration suivante : «Je ne puis analyser son histoire sans recevoir l'impression qu'il fut pieux, dévoué, un homme extraordinaire. Nous avons
devant nous un savant nourri au banquet de la science européenne, accoutumée aux raffinements de l'une des nations les plus cultivées du vieux monde, qui dit adieu aux joies du foyer et aux attractions de sa terre natale, ix)ur passer trente-cinq ans de sa vie au sein des forêts, sur un rivage lointain, au milieu de sauvages dégoûtants, seul, sans compagnon, si ce n'est les féroces enfants des bois. Avec eux il vécut comme un frère, comme un bienfaiteur, comme un ami ; partageant leur sort, leurs coutumes, leurs besoins, leurs périls, les rigueurs du climat ; tenant sa vie pour peu de chose dans l'accomplissement du devoir, et la terminant victime des dangers auxquels il a dédaigné se soustraire. Il a fait tout cela dans le but d'amener au bercail de son église ces hommes primitifs, où ils devaient, d'après lui, apprendre à connaître la vérité et la lumière de la foi qui vient du Ciel. »
Si, réellement, le Père Rasle était un homme aussi extraordinaire que l'a écrit Convers, comment pouvait-il être arrogant, autocrate, ambitieux, etc. ? Voilà un exemple de cet illogisme qui caractérise les écrits de certains auteurs protestants lorsqu'ils parlent des catholiques ou du catholicisme, sans les connaître.
Convers prétend que le Père Rasle se laissait guider dans ses actes par cet article de la théologie catholique, qui veut que la fin justifie les moyens. M. Baxter lui-même semble vouloir insinuer la même chose, par le fait que l'on trouva dans les papiers du Père Rasle l'ouvrage du Père Busembaum, intitulé: Medulla TJieologicœ Mordis, qui aurait émis une semblable opinion. Or, rien de plus faux : ni l'Eglise catholique, ni Busembaum, ni le Père Rasle n'ont professé une semblable doctrine. Du reste, le seul fait que l'ouvrage de Busembaum ait été trouvé dans la bibliothèque du Père Rasle, n'est pas une preuve que celui-ci partageait toutes les opinions théologiques de son confrère.
Passons à d'autres témoignages. Le Père de la Chasse, qui avait connu intimement le Père Rasle, en parle avec éloge : « Il 4tait infatigable, écrivait-il, le 29 octobre 1724, à un religieux de son ordre, dans les exrcices de son zèle; sans cesse occupé à exhorter les sauvages à la vertu, il ne pensait qu'à en faire de fervents chrétiens. Sa manière de prêcher, \'éhémente et pathétique, faisait de vives impressions sur les cœurs. . . Il ne se contentait pas d'instruire presque tous les jours les sauvages dans son
église, il les visitait souvent dans leurs cabanes; ses entretiens familiers les charmaient ; il savait les assaisonner d'une gaieté sainte qui plaît beaucoup plus aux sauvages qu'un air grave et sombre; aussi avait-il l'art de leur persuader tout ce qu'il voulait ; il était parmi eux comme un maître au milieu de ses élèves.
<• Nonobstant les continuelles occupations de son ministère, il n'omit jamais les saintes pratiques qui s'observent dans nos maisons. Il se levait et faisait son oraison à l'heure qui y est marquée. Il ne se dispensa jamais des huit jours de la retraite annuelle ; il s'était prescrit ix)ur la faire les premiers jours du carême, qui est le temps que le Sauveur entra dans le désert. . ,
« La pauvreté religieuse éclatait dans toute sa personne, dans ses meubles, dans son vivre, dans ses habits. Il s'interdit, par esprit de mortification, l'usage du vin, même lorsqu'il se trouvait au milieu des Français; de la bouillie, faite de farine de blé-d'Inde, fut sa nourriture ordinaire. Durant certains hivers, où quelquefois les sauvages manquent de tout, il se vit réduit à vivre de glands; loin de se plaindre alors, il ne parut jamais plus content. . . C'était lui qui cultivait son jardin, qui préparait son bois de chauffage, sa cabane et sa sagamité, qui
rapiéçait ses habits déchirés, cherchant par esprit de pauvreté à les faire durer le plus longtemps qu'il lui était possible. La soutane qu'il portait lorsqu'il fut tué. parut si usée et en si mauvais état à ceux qui l'en dépouillèrent, qu'ils ne daignèrent pas se l'approprier, comme ils en eurent d'abord le dessein. Ils la rejetèrent sur son corps, et nous la renvoyèrent à Québec.
« Autant il se traitait durement lui-même, autant il était compatissant et charitable pour les autres. Il n'avait rien à lui. et tout ce qu'il recevait, il le distribuait aussitôt à ses pauvres néophytes. Aussi la plupart ont-ils donné à sa mort des démonstrations de douleur plus vives que s'ils eussent perdu leurs parents les plus proches. . . Vous jugez bien, mon révérend père, que ses vertus dont la Nouvelle-France a été témoin depuis tant d'années lui avaient concilié le respect et l'affection des Français et des sauvages. . . Personne ne doute qu'il a été immolé en haine de son ministère et de son zèle à établir la vraie foi dans le cœur des sauvages. C'est l'idée qu'en a M. de Belmont. supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, à ]\Iontréal. Lui ayant demandé les suffrages accoutumés pour le défunt, à cause de la communication de prières qui est entre nous, il me répondit, en se
servant des paroles si connues de saint Augustin, que c'était faire injure à un martyr, que de prier pour lui. Injiirium facit iiiartyri qui orat pro eo.»
Cette lettre du Père de la Chasse, alors supérieur de la mission des Jésuites, dans la Nouvelle-France, est un docunient important, pour ce qui regarde en particulier le caractère du Père Rasle, son genre de vie au milieu des sauvages. Or, il paraît évident, d'après lui, C[ue ce misionnaire était un saint, un apôtre, un homme de Dieu, un véritable ascète. Le langage de l'abbé Belmont, sulpicien fort remarquable, confirme en tous points l'opinion du supérieur des Jésuites.
L'historien Parkman ne fait que répéter en d'autres termes la véhémente diatribe de Francis à l'adresse du Père Rasle, mais il s'en tient là. Pas un mot d'éloge sur la vie édifiante du missionnaire des Abénaquis. Pourtant sa renommée comme historien impartial n'eût pas soufïert, s'il avait eu le courage de parler plus franchement, à l'instar de Francis. Tous deux s'accordent à dire, avec Baxter, que le Père Rasle ne doit pas être considéré comme un martyr de la foi. Ils ont peut-être raison, mais leur appartient-il de décider une question dont ils ne
peuvent être juges ; ils n'ont ni mission, ni qualité pour cela. Il appartient à l'Eglise cathoilque seule de statuer en la matière. N'empêche que les catholiques ont bien le droit de penser dans leur for intérieur que le Père Rasle fut un martyr dans le sens large du mot, martyr du devoir, martyr de son dévouement à la religion, martyr aussi de son patriotisme. L'histoire de sa vie est là pour le prouver. Ou'est-il besoin d'avoir recours aux légendes et aux fables inventées siu- son compte dans le but de le déprécier et même de l'avilir? L'historien véridique et impartial ne peut puiser à ce fonds, parce qu'il est trop méprisable.
L'accusation la plus sérieuse que M. Baxter porte contre le Père Rasle, n'est pas neuve. Il n'a fait lui-même que rééditer pour la centième fois la vieille rengaine contre les missionnaires de l'Acadie, les Bigot, les Thury, qu'ils poussaient les sauvages à faire la guerre aux Anglais, à détruire leurs fermes, et même à les occire sans miséricorde. Qu'en savent-ils vraiment? Est-ce parce que les gouverneurs de la Nouvelle-France entretenaient avec ces missionnaires une certaine correspondance, rendue nécesaire par les besoins d'information sur les agissements de ces peuplades dont ils avaient
jusqu'à un certain i)oint la cliarge et la direction comme catholiques ? Nous avons lu et relu ces lettres, et tout ce qui s'en dégage ne sort pas du domaine général des recommandations au sujet des Abénaquis et de l'importance de conserver leur amitié. Il est facile de comprendre que les gouverneurs comptaient plus que sur une alliance stérile avec ces sauvages qu'ils avaient maintes et maintes fois protégés ; ils avaient besoin de leur appui pour soutenir les assauts répétés des Anglais. Le misionnaire était le seul homme qui pût réussir à réchauffer l'amitié et à maintenir une alliance dans toute son intégrité. Aussi s'y employait-il de grand cœur, croyant faire œuvre de patriotisme. Est-ce à dire pour cela que le missionnaire désirait la guerre et incitait les sauvages à l'entreprendre ? A quoi eût-il servi au Père Rasle d'engager ses chers Abénaquis à lever la hache de guerre? Eût-ce été dans le but de servir les intérêts de la religion? Hélas! il ne le savait que trop bien: la guerre, pour les Indiens, n'était souvent qu'un prétexte pour assouvir leur soif de vengeance, exercer leurs cruautés sans nom. tuer, piller, etc. La religion catholique ne pouvait bénéficier de ces scènes de carnage. L'Eglise a toujours eu horreur du sang, car sa mission
en ce monde est toute de paix, d'harmonie et de charité.
Le Père Rasle n'était pas un homme sanguinaire, comme quelqu'un l'a représenté, aimant à faire le coup de feu contre l'Anglais. Il était prêtre et missionnaire tout d'abord. Ses supérieurs ne l'avaient pas envoyé à Nanrantsouak ix)ur aider les Français dans leurs combats, mais pour s'occuper de l'avenir religieux des Abénaquis. Vivant au milieu d'eux comme un anachorète, il n'avait d'autre ambition que de sauver leurs âmes par la prédication de l'exemple et de la parole. Il bâtit leurs églises, les décora de sa propre main, et travailla de toutes ses forces à adoucir leurs mœurs, à réformer leur éducation. Cette tâche était énorme. Réussit-il à la remplir au gré de ses vœux? Nous ne le croyons pas, car c'eût été miracle autrement, étant données les dispositions d'esprit de ces sauvages à l'égard des Anglais, qui représentaient à leurs yeux un double ennemi, ennemis de leur religion et ennemis de leur race.