CHAPITRE I
Premières années de Gabriel Richard. — Ses études théologiques.— La prêtrise. — • Le clergé français proscrit.— Emigration aux Etats-Unis. — L'abbé Richard se rend à Baltimore. — Les missions illinoises. — La mission des Kaskaskias. — L'abbé s'y rend et y demeure jusqu'en 1798. — Tableau qu'il fait de la mission. — Nommé curé de Détroit par Mgr Carroll, évêque de Baltimore. — Remplace l'abbé Levadoux, sulpicien comme lui.
L'abbé Gabriel Richard naquit clans la ville ^ j4 de Saintes, en Saintonge, le 15 octobre 1767. Il était le troisième fils de François Richard, écrivain de la marine à Rochefort, et de Marie - Geneviève Bossuet. dont il serait assez facile de retracer la parenté avec l'illustre Bossuet, évêque de Meaux. Parvenu à l'âge de s'instruire, le jeune Gabriel entra au collège
de sa \ille natale que dirigeait alors un respectable prêtre. M. Hardy ; il y fit la majeure partie de ses études. En octobre 1784, il se rendit au séminaire d'Angers où florissait une célèbre école théologique tenue par les Sulpiciens. Une année plus tard, le jeune Saintongeois prenait l'habit ecclésiastique, avec l'intention bien arrêtée de s'agréger ix)ur toujours à la compagnie de ses illustres maîtres. Il dut donc aller à Paris au commencement de 1790 et il reçut l'ordre sacré de la prêtrise le 15 octobre 1791. au jour précis du vingt-quatrième anniversaire de sa naissance. La France venait justement d'entrer dans cette j>ériode de tourmente révolutionnaire qui devait amonceler tant de ruines. Les décrets du 27 mai et du 26 août 1792, prescri\'ant le bannissement de tout prêtre insermenté, allaient jeter en dehors de la patrie française des milliers et des milliers de ces malheureux en soutane qui n'avaient d'autres ressources que leur espoir en Dieu, quelques pièces d'argent et un peu de hardes. Une fois dehors, où iront-ils? Que faire à l'étranger où ils sont inconnus, où leur langue n'est point parlée, leur foi souvent méconnue? C'est donc la détresse qui s'offre à leur vue, c'est le pain noir de l'exil qu'il va falloir mendier, c'est
peut-être la mort par la faim et les pri\ations.
De pauvres évêques et prêtres français durent donc traverser les Alpes et les Pyrénées pour fuir la persécution ou la mort. D'autres nobles proscrits, surtout ceux de Bretagne et de Normandie, coururent chercher un refuge en Angleterre et à Jersey. La proximité de ces îles devait naturellement les attirer et les induire à cherciier une hospitalité à laquelle ils étaient peut-être loin de s'attendre. Comment, en effet, pouvaient-ils esjîérer que la protestante Albion accueillerait des enfants de la France catholique, surtout des prêtres? Cependant elle fut large, l'hospitalité anglaise, elle fut généreuse et même poussée jusqu'aux dernières limites du possible.
Aux Etats-Unis, comme au Canada, la réception des prêtres émigrés fut aussi cordiale qu'en Angleterre. Plusieurs Sulpiciens. quatre, croyons-nous, partis de Saint-Malo en avril 1791. étaient arrivés à Baltimore au mois de juillet. C'étaient les abbés François-Charles Nagot, Jean Tessier, Antoine Garnier et Michel Levadoux. Ils avaient pour compagnons de voyage trois jeunes Anglais aspirant à la prêtrise, et l'illustre auteur du Génie du Christianisme. Chateaubriand en parle dans l'introduc-
tion de son P^oyage en Atnériqu^ : « Au printemps de 1791, dit-il, je dis adieu à ma respectable et digne mère, et je m'embarquai à Saint- Malo : je portais au général Washington une lettre de recommandation du marquis de la Rouairie. Celui-ci avait fait la guerre de l'IndépeiKlance en Amérique, il ne tarda pas à devenir célèbre en France par la conspiration royaliste à laquelle il donna son nom. J'avais pour compagnons de voyage de jeunes séminaristes de Saint-Sulpice, que leur supérieur, homme de mérite, conduisait à Baltimore. »
C'était par la sage intervention de M""" Carroll, premier évêque des Etats-Unis d'Amérique, que les Sulpiciens avaient résolu d'aller fonder un séminaire à Baltimore. Vers cette époque, l'abbé Dubourg, qui plus tard devait être évêque de la Nouvelle-Orléans, fondait à Issy une école préparatoire, sous le patronage des Sulpiciens. Il en avait confié la direction à l'abbé Gabriel Richard, (jui se chargea en même temps de la classe des mathématiques. Cette besogne tombait dans le goût du jeune prêtre, très versé dans les sciences exactes, et porté d'instinct à se faire l'éducateur des autres. Mais les fureurs des révolutionnaires s'accroissant tous les jours, M. Emery, alors supérieur
de Saint-Sulpice, jugea qu'il serait peut-être plus sage d'envoyer le professeur à Baltimore y fonder une chaire de sciences mathématiques. Le voyage fut aussi vite entrepris que décidé. L'abbé Richard, qui avait dû se réfugier dans une chapelle obscure jwur recevoir l'onction sacerdotale, comprit dès lors que son existence serait désomiais en butte à des tribulations dont il lui était difficile de prévoir le tenne. Quoi qu'il en fût, il courut hardiment vers le Nouveau Monde, sans se soucier des périls de la mer ni des épreuves probables de sa nouvelle carrière.
Dès son arrivée à Baltimore, l'abbé Richard se hâta de se rendre au séminaire saluer l'abbé Nagot. Il y rencontra plusieurs Sulpiciens, dont les uns, comme l'abbé Dubois, étaient arrivés en 1791, et les autres, les abbés Chicoineau, Flaget, David et Badin, ne les avaient précédés que de quelques semaines. L'abbé Richard avait traversé la mer en même temps que MM. Cicjuard et Maréchal, tous deux prêtres du plus haut mérite, et dont le premier devait plus tard rendre d'éminents services à l'Eglise du Canada, et l'autre devenir évêque de Baltimore. On conçoit aisément que le Séminaire de Baltimore, à ses débuts, ne pouvait être bien florissant. La
première année, il n'y eut qu'un seul élève ! Il fallut donc que l'abbé Richard se résignât à abandonner sa chaire pour prendre le chemin des missions, partageant en cela le sort de plusieurs de ses confrères que M"' Carroll avait envoyés dans divers postes où ils seraient plus agréables à Dieu et plus utiles à la religion. C'est ainsi que M. Maréchal fut envoyé dans le comté de Sainte-Marie, M. David dans le Bas- Maryland, M. Ciquard chez les Indiens de Passamaquoddy. M. Flaget à Vincennes, M. Levadoux aux Illinois. Muni de l'agrément de son supérieur, M. Richard partit pour les missions de l' Illinois avec M. Levadoux, en même temps que M. Flaget se dirigeait vers Vincennes. Les trois missionnaires firent ensemble le voyage, d'abord jusqu'à Pittsburg où ils séjournèrent quelques semaines, puis ils se rendirent à Louisville, dans le Kentucky, où ils se séparèrent non sans éprouver une vive émotion.
Bien que les colonies anglaises d'Amérique eussent conquis leur indépendance politique et commerciale depuis 1783. l'évêque de Québec n'avait pas cessé, jus(|u'en 1790, de gouverner les missions illinoises, comprises entre le Mississipi et l'Ohio. Le 19 mars 1790. M. Ladeu
écrivait à l'évêque de Québec, qu'il quittait son diecèse pour accepter la cure de Saint-Louis que lui offrait M^"" Carroll. Le Père Meurin, jésuite, et l'abbé Pierre Gibault avaient été successivement vicaires généraux de l'évêque de Québec, et M. Gibault l'était encore en 1782, avec résidence à Kaskaskia. Les missions dites des Illinois comprenaient, à cette époque, cinq paroisses principales: la Prairie du Rocher, la Nouvelle-Madrid, Sainte-Geneviève, Kaskaskia et Kahokia \ Les desservants à Sainte-Geneviève et à la Xouvelle-Madrid furent en 1773 le Père Hilaire, en 1778 M. Bernard, en 1785 M. de Saint-Pierre, en 1787 le Père Louis Guignes, en 1789 le Père Ledru. Les registres de Kahokia manquent depuis 1761 jusqu'à 1783; mais ils mentionnent pour cette année-là M. Bernard, pour 1786 INI. de Saint-Priest, pour 1789 le Père Griboult. A Kaskaskia, après M. Gibault en 1782, viennent M. F. Bernard en 1784. M. Pyet en 1785. ]\L de Saint- Pierre qui était en même temps curé de vSainte-
I. Entre Kaskaskia et Kahokia, il y avait eu. jusqu'en 1788, deux autres paroisses, Saint-Philippe et Sainte- Anne. Elles furent alors abandonnées à la suite d'inondations du Mississipi, qui forcèrent les habitants à chercher un refuge ailleurs.
Geneviève, en 17S6, et M. de la X'alinière, vicaire général en 1789'. Sainte-Geneviève et la Nouvelle-A'Iadrid étaient situées sur la rive droite du Mississipi. les autres paroisses sur la rive gauche ; Kahokia était situé presque en face de Saint-Louis.
Les abbés Richard et Levadoux eurent à desservir les cinq paroisses que nous venons de mentionner. On trouve le premier à la Prairie du Rocher de 1 793 à 1 798, à Kahokia dans les premiers mois de 1798, à la Nouvelle-Madrid et à Sainte-Geneviève en 1797, à Kaskaskia en 1792 et en 1796. Quant à l'abbé Levadoux, il dut se rendre à Détroit au mois d'août 1796, après en avoir reçu l'ordre de son évêque.
L'abbé Richard demeura ferme au ix)ste et consacra six années de rudes labeurs au milieu des^ Indiens que le contact de la civilisation française avait rendus accessibles à la prédication é\angéli(iue. Le missionnaire eut à subir parmi eux de nombreuses contrariétés, mais aussi de douces consolations. Ce furent peutêtre les plus belles années de sa vie, car il est notoire qu'en se rendant dans la mission de
1. Voir en appendice la liste des missionnaires chez Jes Kaskaskias, de 1670 à 1798. Note A.
Détroit, cet apôtre de Dieu dut souffrir de plus grandes tribulations sans éprouver autant de bonheur. Nous allons le voir bientôt à l'œuvre sur ce nouveau théâtre, bien digne, du reste, de ses talents et de son courage persévérant.
Dans une lettre à l'évêque Carroll. en date du 24 janvier 1796, l'abbé Richard dressait un tableau peu encourageant de l'état de l'Eglise en ces lieux lointains. Il y a\ait une église à Kaskaskia, et une congrégation de 800 âmes, et une autre à la Prairie du Rocher. Parlant de Kaskaskia, il dit : « Le peuple de cet endroit est le pire des Illinois. Il n'y a pas de religion chez eux. et la paresse y règne en souveraine ; aussi l'intempérance et la débauche. >» La Prairie du Rocher lui apportait plus d'encouragement : <• Je suis assez satisfait, disait-il, de mon IK'tit village de la Prairie du Rocher, bien que de graves scandales s'y soient quelquefois produits. Ma principale consolation me vient de cinq ou six familles anglaises, qui vivent à dix ou quinze milles d'ici. Ils sont entourés d'autres familles qui sont protestantes, mais que je réussirais à faire entrer dans le giron de l'Eglise catholique si je pouvais parler l'anglais avec plus de facilité. ^>
L'année suivante, l'abbé Richard dut aller
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visiter les Kahokias, au nombre de trois cents environ; ils \x)ssédaient une belle église qu'avait érigée M. Levadoux. Cette mission, qui comptait plus de cent ans d'existence, avait quelque peu périclité faute de missionnaires. L'abbé Richard s'appliqua à lui rendre son ancien éclat et il mit à cette oeuvre autant de zèle que de prudence. Aussi put-il s'apercevoir, au moment de son départ, que la population commençait à profiter de ses conseils et de ses bons exemples.
Le 22 mars 1798, l'abbé Richard dit adieu à ses missions de l'Illinois et il arriva à Détroit au mois de juin, le jour de la Fête-Dieu, accompagné de l'abbé Jean Dilhet. sulpicien.
L'abbé Levadoux, déjà vieilli, s'en retourna en France pour ne plus rexenir en Amérique.