CHAPITRE IV lÆ TRAVAIL
§ I. — Définition et caractères
Dans la psychologie économique ce chapitre est inti» tulé : trai'aux, ce qui dénote bien la préoccupation de Tarde de s’occuper des efforts de l’homme en mouvement, plutôt que du travail abstrait, généralisé, personnifié. Précisons doue cette notion du travail.
Définition. — Tout travail implique un but, des moyens et des obstacles, comme d’ailleurs tout jeu et toute opération militaire. Mais dans le jeu, les obstacles, c’est le joueur qui se les crée à lui-même, pour avoir le plaisir de les surmonter, tandis que les obstacles résistent au travailleur contre son gré et de même toute opération militaire consiste à détruire plus qu’à produire, au lieu que l’effort de l’homme a pour but une production de richesses. Aussi le travail peut être défini : toute dépense de force humaine en vue de reproduire une richesse.
Travail et invention. — L’efiet propre du travail est de reproduire et non de produire. C’est qu’en effet, le travail est tout le contraire de l’invention ; il est essentiel-
lement imitatif : pour réaliser son but^ il faut au travailleur un modèle qu’il essaye d’imiter, qu’il emploie dans ce but des procédés connus, au moyen desquels il devra vainc c des obstacles également connus; « tout est imitation et reproduction dans le travail économique ». Certes, il y a bien un effort de recherche dans tout travail, une série de petits problèmes tour à tour posés et résolus par le travailleur, que ce soit un maçon qui cherche à combiner ses moellons, ou un écolier qui traduit une version latine ; mais a ce n’est pas du nouveau qui est cherché, c’est un but mille fois visé qui est poursuivi par des procédés employés des milliers de fois ». Tout autre est l’effort qui tend à l’inconnu. Rechercher du nouveau n’est pas travailler... Voilà donc nettement affirmée la distinction du travail et de l’invention (i).
Mais Tarde est cependant forcé d’ajouter que dans la réalité des faits, travail et invention sont iatimement mêlés et à des doses du reste très inégales. Dans l’effort de l’artisan le plus routinier, il trouve une grande part de « reproduction imitative », mais aussi une petite « part d’ingéniosité qui sert de ferment et de condiment à la première et lui donne sa saveur spéciale ». Et de même, t il n’y a pas d’œuvre géniale qui n’ait sa part d’imitation » .
La division du travail et l invention. — Cette réserve faite, il faut nettement distinguer le travail de l’inven-
tistique y fait absolument défaut, il est rebutant et fastidieux au plus haut degré »
La fatigue et l'ennui. — Le travail provoque deux phénomènes psychologiques dont les économistes n’ont à tort tenu aucun compte : la fatigue et l’ennui. Ils ont bien traité de la fatigue ; mais, comme les socialistes, au seul point de vue de la durée du travail.
Il y a deux sortes de fatigue : fatigue musculaire, à
laquelle on a presque uniquement pensé dans tous les débats relatifs aux effets des machines, qui auraient, croit-on, allégé le labeur humain et W fatigue nerveuse ou fatigue de l'attention, supplice nouveau introduit par la machinofacture dans le monde moderne ; c’est de celle-ci que dérive le progrès des maladies mentales, du suicide, de l’alcoolisme. Cette fatigue nerveuse est due à l’attention, fixe et continue, exigée pour la surveillance des machines et elle est beaucoup plus dangereuse pour l’homme que la fatigue musculaire, que la machinofacture fait du reste disparaître de plus en plus, tandis qu'elle augmente celle des nerfs. Il en est de même de la fatigue intellectuelle qui grandit sans cesse, produite par le développement de la bureaucratie et par l’extension des carrières libérales. Tarde cite tout spécialement la fatigue de l’examinateur, non du professeur ; car celui-ci « résout à chaque instant de petites difficultés neuves et renaissantes ». Dans toute cette étude. Tarde s’appuye sur l’autorité deM. Mosso.
La machinofacture a-t-elle accru ou diminué l’ennui?
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qu un « petit effet, un flot dérivé » . Et Stuart Mill a donné aussi quelque peu dans cette erreur. Or, la division du travail n’est pas la cause du l’invention, mais une condition souvent faible de son essor. Les « grandes et capitales idées vraiment rénovatrices sont nées du loisir et de la liberté d’esprit, non de travail et de la contrainte d’un esprit assujetti à une seule et unique occupation », et « quelle que puisse être la cause des inventions, dès qu’elles sont réalisées, l’accroissement de la puissance du travail est dû non pas à la division du travail, mais aux inventions elles-mêmes ».. . , remarque de Mill que Tarde adopte pleinement.
Enfin le travail diffère en ce ([u’il est j)lus ou moins pénible, tandis que l’invention est plus ou moins agréa-