‹ Gabriel Tarde et l'économie politique [microform], un essai d'introduction du point de vue psychologique dans le domaine économiqueChapitre 109 sur 233 · I. Psychologie économique, p. a4i · texte numérisé non relu

I. Psychologie économique, p. a4i

Or, la meilleure méthode, en cette recherche, est de prendre un certain nombre de professions, de les observer pendant un certain temps dans le même pays, de noter leurs variations dans la considération générale ainsi que les variations concomitantes qui semblent les accompagner.

On verra alors qu’en Grèce par exemple, l'agriculture et l’industrie étaient hautement considérées à l’époque homérique, les dieux mêmes tenant à honneur de mettre la main à la bêche ou à l’enclume. Plus tard, M. Guiraud (i) nous fait observer que le travail industriel devient méprisable et assurément parce que l’esclavage, déjà rencontré à l’époque homérique, s’est depuis développé beaucoup. Aussi peut-on dire qu’en règle générale « un métier gagne en considération quand il se recrute dans des couches sociales de plus en plus élevées et inversement », raison de la vogue de nos jongleurs, « amuseurs de nos châteaux » du moyen âge, des miniaturistes et enlumineurs de missels, des littérateurs et des artistes du xiii* siècle à la Renaissance, raison du prestige du métier militaire sous la République romaine, parce qu’il attirait l’élite de la jeunesse, et ce prestige baissa vite quand ce métier « n’exerça plus d’attrait à la fln que sur des malheureux sans ressources, sur des vagabonds et des déclassés ».

I. Guiraud. La inain-d œuvre industrielle dans l’ancienne Grèce.

•i. Tarde. Psychologie économique, pp. a44-a47-

Un métier s’élève done ou s’abaisse dans l’estime ]mblique à raison du rang des personnes qui l’exereent;

( t de même aussi à raison du rang de celles qui en ] irofitent. C’est pourquoi les offices les plus vils, comme ( elui de valet de chambre, honorent un homme quand ils i ont remplis pour un monarque. Toutefois il n’y a jamais lien d’humiliant à se servir soi-même, ou à servir les ] lersonnes de sa famille ou de sa maison, ou encore à I ravailler pour le public, pour une foule dispersée et impersonnelle ; mais le préjugé humain attache un ( aractère plus ou moins servile à travailler pour une ]>ersonne, ou un petit groupe de personnes.

Une profession est encore plus ou moins honorablement cotée d’après le but qu’elle poursuit et les moyens I lont elle se sert ad hoc. Ainsi les professions qui ourent des perspectives de gain, la spéculation commerciale, la fabrication industrielle, sont réputées moins ] lonorables que celles qui protègent contre les dangers 1 les pertes : la profession militaire, protectrice par exceljence, contre les périls d’invasion et de spoliation étranifère ; la profession saderdotale, réputée, à l’origine, défendre l’homme contre des légions d’invisibles ennemis, de puissances occultes et néfastes », professons partout et toujours fort cotées. Et de même, les nétiers qui nous garantissent contre la douleur physique, surtout contre des peines de nature spirituelle, ;’est-à-dire sociale, par exemple le métier de médecin, le chirurgien, de juge sont mieux considérés que ceux

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qui nous procurent de la joie, du plaisir physique, comme les cuisiniers, les parfumeurs, les danseuses, môme que les arts voués au divertissement spirituel, tels que l’art dramatique, le roman, la musique. «Mais le progrès épicurien de la civilisation tend à faire disparaître celte singularité et à renverser même l’ordre indiqué. » La nature des moyens employés par les divers métiers a autant d’inffueuce que celle des buts poursuivis. Les métiers qui se servent d’agents physico-chimiques, de moteurs mécaniques sont réputés inférieurs à ceux où l’on agit par la direction des forces végétales ou animales et surtout à ceux qui arrivent à leurs tins en exerçant une action intermenlale autour de soi. C’est la raison du prestige des métiers où l’on commande ; l’armée, la magistrature, l’administration publique ; des métiers où l’on enseigne : le clergé, les professeurs, les orateurs, les grands publicistes ; des métiers ou plutôt des arts où l’on émeut : les poètes, les littérateurs, les artistes. Ainsi le corps des journalistes qui se recrute pourtant dans les « milieux de moins en moins recommandables » et qui aurait dù baisser par conséquent, a grandi cependant dans l’opinion, parce que a l’action contagieuse qu’il exerce n’a cessé de s’étendre par la facilité des communications et la dilTusion graduelle du journal. Et quant aux journalistes de marque, ils comp-

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