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Aussi doit-on se rappeler toujours que toute évolution sociale « est dominée, avant tout, par une suite d’heureux accidents qui, grâce au rayonnement imitatif et illimité de chacun d’eux, viennent s'insérer les uns sur les autres et font du progrès, non une pente douce et continue, mais une échelle aux échelons superposés et très inégaux ».
C’est là une généralisation certaine et qui domine toute cette question de l’évolution économique ; mais ce n'est pas la seule et l’on peut encore signaler d’autres généralisations partielles, moins grosses de conséquences toutefois.
Et d’abord le génie inventif « a lui-même quelque chose d’imitatif et de moutonnier » ; il suit des courants de mode, dans un certain ordre à peu près toujours le même. Nous avons eu ainsi pendant de longs siècles de la préhistoire, un âge où l’esprit d’innovation se tournait de préférence vers la domestication des animaux ; le monde moderne, au contraire, est plus obsédé par son désir de capter les forces physico-chimiques, ces agents de l’industrie nouvelle. Et l’on peut penser que le génie humain s’est d’abord appliqué à l’utilisation des forces animales, pour dominer ensuite les forces végétales et celles de la nature inanimée. C’est qu’il est, en effet, plus naturel que l’homme ait d’abord employé les instruments les plus proches de lui. pour aborder ensuite
I, Psychologie économique, p. 282-292.
les plus éloignes. A 1 appui de cette généralisation, Tarde apporte une foule d’exemples pris dans tous les ordres de l’industrie.
En somme, les transformations du capital spirituel — spirituel, puisqu’en définitive, le capital essentiel c’est 1 invention — ont surtout été des accroissements de ce capital. Mais il y a deux manières d’accroître ce capital : 1“ l’apparition de nouvelles inventions; le rayonnement imitatif des anciennes. Ce second mode d’accroissement est particulièrement important dans les sociétés, parce qu’il explique la tendance parallèle à l’agrandissement des concurrences, des oppositions économiques et au développement des associations qui tantôt s’opposent, mais le plus souvent s’allient et collaborent à la paix sociale.
Et c est cet aspect de l’évolution économique qui est le plus intéressant : « le progrès dans l’association est, je crois, dit Tarde, le terme final » de cette évolution. Au reste ce problème de l’association s’est posé de tout temps, chaque fois que l’esprit inventif s’est trouvé arrêté par des obstacles de quelque nature qu’ils fussent et que le type a dû se replier sur lui -même pour s’harmoniser de mieux en mieux avec lui-même. On voit ainsi apparaître à Rome les collegia, associations d’ouvriers de la même industrie ; au moyen âge l’ère des corporations, « après une courte éruption inventive » : et de nos Jours le besoin d’association n’a pas attendu pour reparaître que le génie industriel se soit
épuisé. Et cela prouve que le génie inventif tend tout simplement à diriger son activité vers les nouveaux modes d’association, qui ne sont en définitive que des inventions, consistant à en combiner d’autres.
C’est en effet une invention que de synthétiser des inventions, que « de grouper harmonieusement des inventions élémentaires en une action commune qui les emploie à une même fin par une série logique d’opérations en dépit de leur ordre chronologique et accidentel d’apparition ». Et c est véritablement un inventeur, l’homme qui organise un atelier et fait le premier converger vers un même but des travaux accomplis par
des individus différents.
L’invention est donc bien, comme le dit Tarde, « la source psychologique de toutes les adaptations économiques, réalisées au dehors par l’échange, la division du travail et l’association sous toutes ses formes » .
C’est en somme une théorie de 1 invention que Tarde vient de nous esquisser, de l’invention envisagée au point de vue économique. Et par là même, notre auteur nous a fait comprendre quel rôle prépondérant ce facteur tout psychologique jouait dans le domaine économique. Au reste, toutes ces observations s’enchaînent harmonieusement et il serait fastidieux de reprendre une à une ces idées multiples qui font l’attrait de ce chapitre. Nous n’avons plus à revenir sur les réserves qui
Psychologie économicfue, p.
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ont été exposees a la fin du chapitre du capital à propos de l’exagération que l’on rencontre parfois dans la psychologie économique, surtout à propos du rôle merveilleux de l’invention. Nous reverrons plus loin avec Tarde lui-même la question de la population, et nous nous permettrons quelques détails au sujet de la locomotion et de la vie à la campagne dont on nous a parlé brièvement ici même.
Remarquons simplement le caractère accidentel que Tarde attribue à l’invention. Nous avons déjà vu, brièvement d’ailleurs, dans la première partie de cette thèse, ce caractère de la philosophie de Tarde et qui a fait dire à M. Lionel Dauriac : « La contingence, tranchons le mot, l’accident joue dans la philosophie de Tarde, l’un des tout premiers rôles... L’inventeur imite le dieu de la théologie leibnizienne. Dans le champ des possibles, il en choisit un pour l’appeler à l’existence. Et quand il l’a choisi c’est tout un monde de possibles qu’il entraîne à sa suite » (i). G est bien ce que Tarde enseignait en disant : « Le réel n’est intelligible que comme un cas du possible (2). Au reste, sur ce point, il adoptait presque intégralement la doctrine de son grand maître, Augustin Cournot (3), qui nous a légué toute une théorie du hasard
1. Dauriac. « La philosophie de Tarde » in année philosophique, t. XVI, 1906, p. i65.