II. — La psychologie économique et le collectivisme
§ I. — L’économie classique
Ce sont en général des griefs très judicieux et très fondés que Tarde a soulevés contre cette école. Il lui a surtout reproché son matérialisme ruineux et ses prétentions chimériques d’édifier une science purement objective.
!• — Le matérialisme de l’économie classique Son caractère objectif
Matérialisme . — En effet cette école a voulu définir l’économie politique la science de la richesse et son but est avant tout de poursuivre l’acquisition de cette richesse, de favoriser et de développer à tout prix la
I. Nous n’établirons pas de parallèle avec les autres théories économiques. En effet ce sont là les deux grandes tendances auxquelles on peut rattacher quelque peu presque toutes ces théories, et Tarde lui-même n’a guère envisagé dans ses considérations que l’économie classique et le collectivisme.
production. En cela, elle a évidemment raison ; mais son tort est de ne voir que cette richesse, de ne compter comme digne d’attention que cette même richesse. Quant à l’homme, il semble quelle n’ait vu trop souvent en lui qu’une sorte de machine servant à la production des richesses. Développer le maximum de rendement, tel semble être son rêve et sa préoccupation la plus chère, sans se soucier beaucoup du bonheur intellectuel et social de l'individu. Aussi a-t-on pu dire que l’ouvrier de telle fabrique n’était guère capable souvent de faire qu’un dix-huitième d’épingle, ce qui est assez réduire l’étendue des capacités professionnelles des individus.
Ce caractère matérialiste des théories de l’école classique, dénoncé d’ailleurs par Tarde lui-même quand il a jeté un coup d’œil historique sur les doctrines économiques, tient pour une grande part à la prétention de l’économie classique de vouloir être objective. Nous avons vu avec quelle vigueur Tarde s’est élevé contre cette prétention. Ce n’est pas une économie politique pure, c’est-à-dire une économie objective, froide, sèche et inhumaine qu’il faut édifier, c’est une économie sociale, qui fasse entrer en ligne de compte l’homme avec ses passions aussi bien qu’avec son intelligence, qui tienne compte de son cœur aussi bien que de sa volonté et qui envisage enfin l’homme vivant en société, produisant et consommant.
Une science économique purement abstraite qui ne
considère qu un être abstrait, un homo ceconomicus , ne peut exister. C’est une digression peut-être brillante, mais ce ne peut pas être une science, de même que l’hypothèse d’un Robinson perdu dans une île ou d’un homme nature n estqu un thème propre à l’imagination d un Daniel de Foë ou d’un J. -J. Rousseau et qui leur
permette de broder des fantaisies brillantes, mais irréalisables.
Car enfin que voyons-nous autour de nous ? Des hommes en rapport entre eux, des individus qui se copient, s’imitent, souvent s’opposent, et qui en définitive finissent ou finiront par s’entendre. Rien mieux, de nos jours il nous est donné maintes fois d’observer ces individus s’échauffer mutuellement, se passionner pour la défense d’une idée sociale économique ou religieuse. Voilà l’élément que l’école classique a dédaigné, élément qui préside pourtant aux destinées économiques, puisque tout en définitive peut se ramener à des répétitions, à des heurts, à des combinaisons de désirs et de croyances.
L économie classique n'a pas voulu voir ce côté subjectif, cette introduction nécessaire de l’élément psychologique dans son sein, parce qu’elle prétendait garder comme discipline de n’aborder aucun élément étranger, c’est-à-dire aucun élément qui ne parût objectif. Mais, aux yeux de Tarde, cette prétention est trompeuse et elle a tout simplement amené l’école classique à bâtir des systèmes purement déductifs, à échafauder tant
bien que mal de pures théories malheureusement en contradiction avec les faits. Et l’on a pu voir ainsi Ricardo et son continuateur Karl Marx s’évertuer à nous donner une théorie de la rente, par exemple, alambiquée et pleine d’obscurités, se servir même de formules mathématiques abstruses et inutiles pour arriver, ou plutôt ne pas arriver du tout, à expliquer un fait si simple à définir, quand on l’envisage dans son vrai point de vue. Il était plus simple en effet d’ouvrir les yeux, d’observer les faits et de les analyser tout bonnement à la lumière de la psychologie.
Nous ne reviendrons pas sur ce qui a été dit au sujet des prétendus empiétements que Tarde a reprochés vertement à l’écojiomie politique. Nous avons également assez insisté sur le problème de la division du travail et sur la théorie des prix, pour ne plus y revenir. Au reste, les conclusions de l’économie classique, aussi bien que celles de Tarde sur ces graves questions, vont rentrer quelque peu dans le rapide coup d’œil que nous devons jeter encore sur le fameux principe de la concurrence, ou du laisser- faire, ou laisser-passer.