‹ Gabriel Tarde et l'économie politique [microform], un essai d'introduction du point de vue psychologique dans le domaine économiqueChapitre 206 sur 233 · II. — Le principe de la concurrence · texte numérisé non relu

II. — Le principe de la concurrence

Accroître à tout prix le rendement, tel était le but de l’économie classique. Mais cela exigeait encore qu’on activât, qu’on stimulât à outrance l’initiative privée et le meilleur moyen, croyait-on, c’était d’établir entre ces

activités une sorte de stimulation bienfaisante. De là, ces éloges pompeux adressés à la concurrence, ce génie heureux de ) humanité, cette force prodigieuse qui multipliait la production.

Mais l’école classique ne voyait pas les atrocités sans nom que cette concurrence entraînait avec elle, ces exploitations iniques d’ouvriers et d’ouvrières, spécialement dans certaines industries, comme celles de l’habillement par exemple.

Le marchandage et ses nombreux abus, si terribles en Angleterre et flétris par les Anglais du nom de sweating System, le prix dérisoire des salaires dont devaient se contenter une foule d’ouvriers, surtout ceux des fabriques, les durées excessives des journées de travail exténuantes, 1 exploitation inhumaine des enfants euxmêmes, enrôlés de très bonne heure dans l’atelier et astreints à fournir des Journées de douze à quatorze heures, tes tortures physiques et morales que cette fièvre du travail infligeait aux femmes obligées de fréquenter l’usine, les atteintes criminelles que cette anarchie du travail portait à la famille toujours disloquée, et n’ayant même pas un jour pour réunir ses membres dispersés, le danger de rachitisme et de dégénérescence de la race que de tels abus rendaient imminent : tels étaient les principaux résultats de cette concurrence, de ce fameux principe bienfaisant, résultats que le collectivisme devait bientôt reprocher si violemment à l’économie classique.

Or, larde, lui aussi, a protesté avec indignation contre

ces effets funestes et même contre le principe fondamental du laisser-faire. Et cette indignation est telle que dès le début de sa Psychologie économique nous le voyons prévenu contre l’économie politique ellemême, qui, ne voulant tenir compte que dupointde vue objectif, est tombée fatalement dans ces erreurs funestes.

Et il s’est appliqué à mettre en doute le caractère universel et général que cette école attribuait au principe de la concurrence . 11 n’a vu dans cette fameuse loi qu’un phénomène d’opposition économique, fait malheureux, nécessaire assurément et surtout passager. 11 viendra un jour, en effet, où l’adaptation aura remplacé l’opposition et la lutte, où l’harmonie présidera aux rapports économiques et sociaux des peuples et des sociétés.

Quant à l’intérêt personnel, ou, comme dit Smith, « l’effort naturel de chaque homme pour améliorer sa condition » (i), ce fameux principe de l’économie classique, ce ressort qui assurerait la vie et le progrès de la société, cette loi primordiale de l’éeonomie politique. Tarde ne lui accorde pas ce rôle prépondérant. Pour lui en effet, il n’y a pas, comme le pensait Smith, un facteur spécial pour le domaine économique, l’intérêt, un pour le domaine moral, la sympathie ; il n'y a qu’un facteur pour tous les domaines sociaux, économie, morale, droit, etc., c’est le sentiment ou la sympathie.

î. Adam Smith. Lu richesse des nations.

Enfin Eécole classique a méconnu entièrement que le grand moteur de toutes les activités psychiques, et du coup nous englobons dans la terminologie de Tarde, les faits économiques sociaux aussi bien que psychologiques, la raison ultime de toutes les transformations historiques et de toutes les évolutions économiques, c’est l’invention, cette fée dont la baguette est si puissante. G est elle, nous 1 avons vu, qui préside aux facteurs de la production, qui par ses combinaisons heureuses oppose de nouvelles méthodes, de nouveaux procédés, aux vieilles disciplines démodées et tombées dans le domaine commun ; c’est elle enfin qui avec ses auxiliaires, la division du travail, l’échange et l’association sous toutes ses formes, produit des harmonies merveilleusement fécondes. Fille du loisir, l’invention adapte la nature à l’homme et les hommes entre eux, diminue la durée de travail.accroit les loisirs eux-mêmes et par là l’instruction et le bonheur des travailleurs, développe les moyens de locomotion, agents d’harmonisation économique ; elle est enfin sinon le capital entier, du moins le capital essentiel.

§ 2. — Le eolleetivii^me I- — Insuffisance de cette théorie

Tout aussi sévère et judicieuse est la critique que Tarde a laite du collectivisme. Notons toutefois qu’il a

loué chaleureusement les doctrines socialistes d’avoir « dégelé l’économie politique », d’avoir passionné un peu ces questions traitées si sèchement auparavant, d’avoir enfin introduit le point de vue humain dans ces questions d’où il n’aurait jamais dù disparaître. En prenant vivement le parti des travailleurs, elles ont forcé la société de s’occuper de l'homme, des individus, de guérir les blessures que la « machinofacture » aggravait de jour en jour et rendait plus douloureuses.

Mais elles se sont arrêtées en chemin et ont gardé la velléité de considérer les faits économiques comme des phénomènes objectifs. Elles ont assurément cherché à flétrir les capitalistes ; mais en fait les diatribes de Lassale et surtout les déductions de Karl Marx s’adressent au capitalisme, à cette catégorie historique qui caractérise le monde économique moderne, plutôt qu’aux patrons et aux capitalistes qui ne peuvent agir autrement. C’est plutôt au régime qu’ils s’attaquent. Le capitalisme, déclare Marx, c’est cette forme de la production qui est caractérisée par le salarial, c’est-à-dire par un mode de rémunération insuffisant et injuste; c’est un régime dans lequel le capitaliste empoche indûment les dividendes et les bénéfices que rapporte une entreprise. Ces bénéfices ont été réalisés, grâce à l’effort des travailleurs, source de toute valeur. De la sorte, le capitaliste touche tout simplement ce qui devrait revenir intégralement aux travailleurs et ne leur laisse même

que ce qu’il leur faut absolument pour ne pas périr de faim.

Or, cette forme inique, dit Marx, n’est qu’une catégorie historique, apparue avec le machinisme, qui disparaîtra à son tour et qu’il faut se hâter de pousser à la catastrophe finale. C’est une catégorie qui a remplacé la vieille institution du servage, précédée elle-même de l’esclavage. Au reste, Marx est confiant dans l’avenir et cette disparition lui paraît absolument nécessaire. Le capitalisme en effet porte en lui-même les germes de sa propre destruction ; il se détruira de lui-même. La raison en est bien simple : à chaque étape nouvelle, le capitalisme se développe davantage et est même à peu près arrivé à son apogée. Avec ce développement ascendant augmentent aussi les inconvénients qui sont de son essence : la capitalisation croissante des instruments de production, l’accaparement grandissant de la terre par un nombre de plus en plus restreint d’individus qui la concentrent presque entièrement en leurs mains. De là un mécontentement général qui grandit chaque jour, une poussée nouvelle vers les rangs des travailleurs et des miséreux, l'accroissement incessant de la misère. Finalement la catastrophe arrivera et avec elle une révolution complète, une forme nouvelle de la répartition de la richesse, Fessor du prolétariat et la paix générale.

Nous avons pu voir combien la théorie de Tarde est plus simple, moins acerbe, combien s«;s idées sont plus

pondérées et ses vues plus judicieuses. Nous savons aussi qu’il est au pôle opposé du collectivisme, système qui n’a pas fait ses preuves, nous dit-il à propos de la propriété. Et ce n’est pas seulement sur cette question qu’il rejette le collectivisme, mais c’est encore à propos de la théorie de la valeur et de toutes les questions principales de l’économie politique. Rappelons brièvement ces divergences sur la théorie de la valeur, nous réservant d’insister sur une différence plus profonde encore qui sépare ces deux systèmes.

IL — Théorie de la valeur

Nous l’avons vu, Karl Marx prétend édifier une théorie purement objective de la valeur d’échange et comme commune mesure nécessaire pour pouvoir comparer les objets relativement à leur valeur, il ne voit qu’une chose qui puisse lui servir de mètre ou d’étalon : c’est le travail humain cristallisé dans la production de l’objet.

Au contraire, Tarde remarque justement que cette commune mesure est absolument défectueuse. Gomment en effet expliquer que telle terre d’une fertilité rare et qui n’exige que peu de labeur donne un rendement bien supérieur que celui que procure péniblement tel arpent de terre défriché à grand’peine dans une lande, ou sur un plateau ? Pourquoi tel terrain stérile, mais situé tout près d’une villea-t-il tant de valeur comme

terrain à bâtir ? En fait, on ne peut trouver aucune commune mesure purement objective et seule la psychologie peut nous fournir ces quantités mesurables à l’aide desquelles nous pourrons apprécier la valeur des choses. Ces quantités, ce sont précisément les désirs et les croyances, dont Tarde nous a donné maintes fois des analyses si intéressantes. On devine qu’en fait ce reproche de Tarde s’adresse tout aussi bien à l’économie classique et spécialement à la these de Ricardo sur la valeurtravail.

Nous avons repris ici cette théorie de la valeur chez les collectivistes^ parce qu’en tait, comme le remarque avec justesse M. G. Richard (i), elle est le fondement de la théorie du capital, delà plus-value et du sur-travail, c est-à-dire qu en somme tout le marxisme repose sur elle.

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