‹ Gabriel Tarde et l'économie politique [microform], un essai d'introduction du point de vue psychologique dans le domaine économiqueChapitre 211 sur 233 · I. Tarde. L opinion et la Joule · texte numérisé non relu

I. Tarde. L opinion et la Joule

Individualiste, oui ; si, par là, l’on veut dire que son système ne tend rien moins qu’à développer l’initiative de l’individu et l’essor de son activité. Et en effet. Tarde veut que l’on garde jalousement les vieilles traditions, les vieilles coutumes qui sont encore de nature à assurer le bonheur de 1 individu et de la société. Nous avons vu précisément que cet état d'àme lui faisait voir dans l’affaiblissement de la religion, un germe de dissolution sociale, et qu’il désapprouvait qu’on détruisît dans les foules, par une négation précipitée, des croyances qui a\ aient au moins une utilité pratique. Nous avons vu de même qu’il défend jalousement les droits de la propriété individuelle, parce qu’il y voit une condition d application et un stimulant énergique de l’invention, ce grand facteur du progrès économique et social. Nous l’avons vu aussi demander qu’on resserrât le lien familial et qu’on rétablît le culte de la famille. Et en tout cela. Tarde s oppose au socialisme athee, théorie qui prône raffranchisseraent de l’individu de tout culte, de toute religion et de toute superstition pour ne plus croire que lui-même, ne plus suivre que ses instincts (remarquons en passant que sur ce point, les théories socialistes ne sont pas bien loin d’être individualistes, sinon pleinement, au sens des théories du x viii° siècle et de Rousseau, fameuses théories individualistes qui ne prêchaient pas d autres dogmes). Il s’oppose encore au collectivisme et à toutes ces théories qui prônent l’appropriation collective des instruments de production, la nationalisation

du sol, l’abolition de la propriété individuelle et Rétablissement de la propriété collective. Il s’oppose enfin à ces mêmes théories étatistes qui, voulant assurer i’épanouissement le plus intégral de l’Etat et faire de tous les individus des cellules de ce vaste corps, prêchent la destruction de la famille ; parce qu’elle est le groupe le plus solide et le plus capable de gêner les mouvements de cet immense organisme.

Et si Tarde est respectueux des coutumes et des traditions, il n’est pas pour cela complètement réfractaires aux courants de mode, aux idées nouvelles, qui bien au contraire trouvent dans son système une explication péremptoire. Ces courants en effet ont pour résultat d’épanouir la formation des individus et de développer leur initiative. Et si leur apparition produit au premier abord des heurts et des chocs, ces incidents douloureux disparaissent assez vite et bientôt une coutume beaucoup plus vaste, des rayonnements imitatifs plus amples rétabliront l’harmonie, source du progrès social.

Individualiste, Tarde l’est encore, si l’on taxe ainsi un système qui revendique les droits de l’élite, qui prétend que tout part d’une première invention, d’une idée heureuse, pour se répandre peu à peu comme par ricochet sur les couches sociales de plus en plus éloignées, à la manière de ces cercles concentriques que produit une pierre lancée sur une nappe d’eau. Nous le savons en effet, Tarde admet que l’influence de

1 individu peut parfois être considérable, qu’une simple invention peut opérer des transformations inouïes. Il assigne même au grand homme un rôle prépondérant dans les évolutions de l’histoire et dénie à la masse la suprématie que voulait lui accorder le collectivisme.

Mais Tarde n est pas un individualiste, si l’on prend ce mot dans son acception véritable. Et en effet, Tarde est absolument opposé aux fameuses théories de Rousseau et de l’école classique, et qui sont bien des théories individualistes. A chaque instant, nous l’avons vu réfuter ces théories erronées, ces « faux dogmes de Quatrevingt-neuf >> comme dirait Le Play. 11 combat absolument l’idee d’un homo œconomims et ne peut comprendre qu’un homme à l’état de nature puisse jamais exister. Au contraire, l’homme vit entouré de ses semblables ; il les imite et les suggestionne à son tour. La vie n’est qu’un rayonnement d’imitations réciproques, un entrecroisement d’idées suggéréesetnon la résultante des besoins et des intérêts.

Et quant au principe qui est au fond des rapports des individus, tant économiques que sociaux, ce ne peut pas être 1 intérêt personnel ou l’égoïsme, mais c’est la sympathie. L’intérêt personnel ne peut réussir qu’à opposer sans cesse les individualités les unes aux autres et le résultat de ces luttes ne peut être qu’extrêmement douloureux . Au contraire, la sympathie est le ressort par excellence qui doit présider aux rapports sociaux et qui peut seul produire l’harmonie entre les individus.

Enfin Tarde admet largement le principe d intervention de l’Etat. Une réduit pas ce vaste organisme à n ètre, comme on l’a dit, que « le chien de garde de la société », une sorte de gendarme tout simplement. L Etat n’a pas seulement à empêcher la violation de la liberté des individus ; il a encore le devoir d’envisager une foule de situations, dont les économistes lui avaient refusé de s’occuper. Et c’est là une question d’espèce, dans le détail de laquelle Tarde n’est pas entré. On peut affirmer eu tout cas qu'il était partisan de toutes ces lois ouvrières récentes, dont le but est de sauvegarder l'indépendance et la dignité de l’ouvrier. Tarde eut approuvé l’Etat qui, par exemple, au moyen de lois protectrices, restreindrait la portée de cette âpre lutte qu’est la concurrence ; il eût applaudi aux lois sur le repos hebdomadaire ou pour la protection des lemmes et des enfants, etc.

Et ce n’est pas dans ses œuvres que l’on pourra trouver la moindre idée hostile aux associations de toutes sortes. Certes il constatera que telle forme n’a pas réussi et ne pouvait réussir parce qu’insutfisamment adaptée aux goûts du jmblic ; mais il consacrera tout un chapitre de la Psychologie économique à définir l'association, à montrer son caractère vivace malgré les lois humaines et plus fort qu’elles, et même il nous la présentera comme un facteur auxiliaire de l’invention et comme une source d’harmonie. Au contraire l’individu isolé et livré à ses propres forces, comme le voulaient les écono-

mistes classiques, est aux yeux de Tarde un être incomplet, atrophié et il ne croit même pas <iu’on puisse jamais trouver un tel individu.

Ainsi donc la doctrine de Tarde est t l'antipode de r.ndividuaiisme radical des orthodoxes, ren.arqne jnstement M. Mahaim. Sans doute, elle nenousconduit pas au collectivisme... ; mais elle est pénétrée jusqu'au fond du solidansme de l'école nouvelle ; elle repose sur l'idéal d'une société, où la sympathie et le don de soi-même, non l'égoïsme, sont les mobiles cardinaux et où le règni de la paix et du droit, de l'intellectualité et de la beauté assurent le progrès indéfini . (,). Ce n'est donc ni un individualiste, ni un collectiviste, c'est un solidariste (a) et surtout un psychologue distingué.

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