IV. — Idéalisme de Tarde
C’est au contraire un individualisme idéaliste qui fait le fond du système de Tarde. Pour lui, ce n’est pas une cause économique qui conditionne l’histoire, c’est une cause psychologique et sentimentale que l’on retrouve dans tout phénomène de la vie. 11 est assurément moniste et n’admet qu’une explication de la vie, mais il professe un monisme idéaliste. Ce qui conditionne les évolutions de l'histoire, ce ne sont pas de purs intérêts économiques, matériels et secondaires, mais les idées et les sentiments des hommes.
Au reste, vouloir tout expliquer par l'économie, c’est tomber dans l’erreur que Tarde a reprochée aux économistes ; c’est croire que l’économie est la science universelle et qui domine toutes les autres ; c’est ne pas voir qu’au contraire toutes les notions, dont se sert l’économie politique, gagnent bien plutôt à être généralisées. Le seul point de vue économique est insuffisant, surtout
dans une théorie matérialiste, uniquement basée sur les intérêts et les besoins,en dehors de tout compromis avec la psychologie. Et en effet les collectivistes ont assez raillé nos socialistes de 1848 pour leur idéalisme enfantin. L’idéalisme généreux des Saint-Simon, des Fourier. des Louis Blanc, et dont ne peuvent encore se défendre complètement nos socialistes contemporains, J. Jaurès. G. Sorel, G. Renard... a soulevé les dédains des marxistes d’outre-Rhin, de Karl Marx et d’Engels notamment.
Le fossé creusé entre Tarde et les marxistes est au fond un abîme ; c’est en somme toute la différence qui existe entre une philosophie matérialiste et une philosophie idéaliste. Mais nous ne saurions hésiter sur ce point et nos préférences vont droit au système de Tarde. Les idées mènent le monde, a dit un philosophe, et M. Fouillée nous a merveilleusement prouvé la puissance des idées dans son beau livre, les Idées- Forces. Comment en effet méconnaître par exemple l’influence de J. -J. Rousseau sur la société de 1789, et n a-t-on pas dit avec justesse que le Contrat social était « l’évangile de la Révolution » ? Comment ne pas reconnaître aussi que la prédication de Pierre l’Ermite n’a pas etc l’etmcelle qui a enflammé de suite le monde chrétien, au point de faire prendre le chemin de la Palestine à des foules entières et cela pendant plusieurs siècles ?
Il est inutile de montrer combien l’explication de tels phénomènes est simple, quand on ne révoque pas en
doute l’importance del’imitation, de la suggestion intermentale.
Par sa théorie de l’invention, Tarde se trouve encore en opposition radicale avec Karl Marx. Assurément, G. Tarde ne nie pas l’influence des masses et des foules et il a même fait sur elles une étude très curieuse (i). Mais les masses ne sont que des imitatrices : elles copient et reproduisent à des exemplaires infinis les manières d’être, les coutumes, les modes d’une élite. Ce qui mène le monde, ce n’est pas le seul intérêt, mais l’idée heureuse et féconde ; ce n’est pas la masse, mais une élite, noblesse ou capitale et peut-être même une nation. Tarde admet donc le rôle prépondérant de l’homme de génie; la véritable cause de toutes les transformations, c’est l’invention, dont on connaît d’ailleurs le caractère accidentel : le grand homme n’est pas un produit fatal du milieu ambiant. Il reste, en somme, maître de sa destinée, dont il est en quelque sorte le créateur. C’est par suite de cet accident heureux qui lui a fait trouver le croisement de deux rayonnements imitatifs, qu’il a pu acquérir la célébrité.