CONCLUSION
Nous avons termine l’exposition de cette théorie curieuse et, on peut le dire, originale. Ce n’est pas un traité que Tarde a voulu nous laisser ; c’est une suite d’idées qu’il jette à profusion, comme quand on cause sur des questions économiques, habilement mêlées de digressions intéressantes. Et l’on devine combien est ingrate la tâche du commentateur qui veut faire de toutes ces conversations brillantes, de ce cliquetis fulgurant d i-
dées un sec et dogmatique exposé.
Cette originalité de Tarde consiste dans le point de vue psychologique qu’il a adopté pour traiter ces questions et même toute la science économique. Ce n’est pas toutefois de psychologie individuelle qu’il s’agit ici, mais bien de psychologie sociale. C’est dans les états d âme qui résultent, dans chacun de nous, des actions et des réactions dues à notre vie en société que Tarde ira chercher l’explication des phénomènes économiques et non pas seulement dans l’âme de l’individu isolé.
C’est en somme la caractéristique de Tarde : il reste
toujours un psychologue ; il ne voit les phénomènes économiques qu’à travers ce prisme, trompeur ou non, peu nous importe ici ; en tout cas, ce prisme a un merveilleux avantage et l’on peut dire qu'il permet d’apporter dans toutes ces <iuestions plus d’humanité. Ce système subjectif voit avant tout l’homme et ses besoins, mais besoins de toutes sortes et pas seulement les besoins materiels. Quant aux richesses, elles n’outde réalité véritable que pour l’homme, de raison d’être que pour lui ; elles doivent donc lui être subordonnées, àu reste cette théorie est plus consolante, je dirais même plus humaine ; car elle nous prouve que nos efforts sont quelque peu voulus par nous et que nous sommes vraiment les auteurs de nos actes. Elle nous incite à développer notre initiative privée, à être, chacun dans notre sphère, des inventeurs. Même dans le plus humble travail, nous pouvons faire des combinaisons imaginatives, sources de plaisirs dont n’est pas privé le moindre artisan. Quelle différence entre cette thèse et ces théories multiples qui nous représentent comme des cellules de vastes organismes, vivant et agissant uniquement par eux !
Et tout cela nous est exposé avec une ric hesse éblouissante du détail, un charme pénétrant du style, et une éloquence souveraine, et qui a fait dire à M. Espinas : pour lui « toucher, convaincre, entraîner, voilà ce qui importe. Et en effet, il touche, il convainc, il entraîne tous ceux qui ne réservent pas leur hommage exclusif
au culte impénitent de la science » (i). Cette éloquence s’adresse tout droit au fond de l’àme et c’est ce qui lait assurément sa persuasion.
Dans son article sur Cournot, Tarde a dit qu’un philosophe ne saurait avoir d’autre philosophie qu’une phi- I losophie ressemblant à sa personne ; c’est bien ce qui
I le caractérise du moins. C’était un poète, ont dit juste-
I ment MM. Espinas et Bouglé, et son œuvre, pourrait-on
ajouter, est une sorte de poème dont le sujet est l’explication même du monde, une sorte de de reru.Tiinatu.ra où, comme chez Lucrèce, on rencontre une note de ; pessimisme fort attachante et fort poétique. Je n’en
veux citer pour exemple que cette perle extraite d’une note que Tarde a mise dans sa Psychologie économique. « Quand un homme sympathique et bon vient à mourir, dit-il, il reste de lui quelque chose de vivant encore et qui peut être comparé hardiment à la gloire du plus grand capitaine : le souvenir tendre, affectueux ou reconnaissant, qu’il a laissé au cœur de ceux qui, l’ayant vu et apprécié, le revoient encore, l’entendent parler et reconnaissent pour ainsi dire le son de sa voix. Mais I malheureusement, quand ceux-là meurent à leur tour,
‘ ils ne sont pas remplacés ; aussi peut-on dire, que à cha-
cun d’eux qui meurt, le mort aimé perd un peu de sa vie survivante, s’achemine vers sa seconde mort bien