I. Reçue politique et parlementaire, lo octobre
plus navrante peut-être que l’auire, car elle n’est remarquée ni pleurée de personne » (r).
C était un poète et il aimait à comparer le monde à une œuvre d art, selon l’antique conception hellénique. Par là, remarque M. Dauriac, il se rapprochait de Nietzsche, le plus hellénique, après Goëthe, de tous les penseurs allemands. « Nietzsche aimait à se représenter la création comme un jeu et à se représenter la puissance qui gouverne le monde sur le type d’une activité normalement inditrérente, mais souverainement intelligente et très profondément artiste, donc amie de l’unité dans la variété, de l’opposition dans la répétition, éprise par dessus tout de concurrence et de lutte, pourvu que le dernier mot fût assuré de rester à l’harmonie, à la paix,
à la variation, à l’individuation ; c’est de l’Héraclite, du Nietzsche, du Tarde (□).
On peut donc dire de Tarde que son œuvre c’est 1 homme même. Nous ne pouvons exposer ici la vie de ce penseur; rappelons seulement quelques-uns des traits qui caractérisent cette figure attachante. A propos du monument érigé en son honneur à Sarlat. le 12 septembre iqog, M. Fernand Faure félicitait Gabriel Tarde d’être toujours resté libre et indépendant et d’avoir résisté sans cesse « à toutes les tyrannies, à celle de la mode, a celle des doctrines et des coteries, aussi bien
I. Tarde. La psychologie économique, t. II, p. 88. a. Dauriac. Année philosophique, X XVI, igoG.
scientifiques que politiques » . C’était un esprit fort original et qui dans toute sa vie a montré cet esprit d’indépendance qui le caractérisait dès le jeune âge, dès le collège, nous dit M. Faure. Plus tard magistrat, puis chargé du service de la statistique, il gardera cette particularité. Ce fut enfin un « grand professeur à sa façon. Ses exposés, ses développements n’ont assurément rien de didactique, au sens ordinaire du mot. Il apprenait beaucoup parce qu’il suggérait beaucoup... Personne n’a été moins doctrinaire, personne n’a moins dogmatisé que lui » (i).
Nous avons vu qu’il avait un fond de pessimisme, assez prononcé même pour que M. Espinas pût le placer « à côté de Leopardi et de Schopenhauer, parmi les philosophes qui ont le mieux montré le néant des choses humaines et l’horreur de notre destinée ». Et malgré tout MM. Faure et Espinas remarquent avec raison qu’il était en réalité un idéaliste et un optimiste très sincère. « Dans l’immense conflit de désirs et de croyances, dans le formidable enchevêtrement d’initiatives et d’inventions individuelles qu’il aperçoit à la source même de la vie sociale, il croit au triomphe final de la bonté, de la beauté, de l’amour. Sous le chaos apparent du monde, il découvre l’ordre et l’harmonie ». Et M. Espinas corroborait cette idée de M. Faure, en ajoutant cette
I. Discours prononcés le la septembre 1909, in Revue politique et parlementaire, 10 octobre 1909.
phrase sur l'œuvre de Tarde : « L arnour est doue à sou tour appelé à inspirer la science, j)arti<îulièrement l’économie sociale et la politique. »
M. Faure note enfin que cet auteur éminent resta toujours attaché à sa vieille terre de Périsjord, à tel point qu’il avait déclaré vouloir reposer « dans la friche sacrée où dorment ses aïeux ». « Mon premier mot, disait aussi M. Thamin, sera pour admirer la fidélité de Tarde envers son pays natal et la gratitude de ce pays envers lui ». C’est précisément cet attachement sincère qui nous a valu ces pages si émues sur le bonheur des champs, disséminées dans son œuvre ; il aimait « sentir sa racine » dans cette terre de ses aïeux.
Tarde est enfin un idéaliste convaincu : « 11 croit au triomphe de l’intelligence sur la force, de l’amour sur la lutte. Une société a, comme un homme, besoin pardessus tout d un grand amour ; et si elle cesse d’aimer quelque chose plus que la vie. sa vie dès lors ne mérite plus d'être vécue... Se civiliser, c’est sympathiser chaque Jour davantage «(i). Celte observation de M. Thamin est partagée aussi par M. Espinas qui voit, même dans Gabriel Tarde un philosophe religieux, et même chrétien : « Il nourrissait l’espoir d’unir un jour les forces dispersées de la science, de la religion et de l’art pour une floraison nouvelle du catholicisme. » Et M. Espinas retrouve dans la formation de son esprit,