Gabriele d'Annunzio et son théâtre
Les premiers recueils de vers et de prose de Gabriele d Annunzio del' Intermezzo auPoèma Par adisiaco, de Y Enfant de Volupté au Iriomphe de la Mort, sout contenus dans ce cycle rouge de la sensualité, qui, sur les romans, porte le nom de Cycle de la Rose; c'est-à-dire de la chair, du sexe, de la volupté, delà vie anxieuse, de l'anxiété inapaisable de l'individu, isolé au milieu de notre société dans l'épanouissement et la fureur de son profond égoïsme.
Cette première manière d'art fut nécessairement édoniste et vagabonde. Comme ceux des poètes allemands modernes, Lilienkron et Scheerbart, interprètes de Nietzsche, les héros de d'Annunzio, à leur désir sans frein de jouissance, ne trouvent pas même de bornes dans la douleur d' autrui, et, de plus, ils cherchent leur plaisir et poursuivent leur joie, jusque dans leur propre souffrance . Ce qui leur donne un caractère d'élévation spirituelle, un signe de superbe aristocratie, qui les révèle comme des êtres inutiles, insupportables, mais beaux.
Dans le Triomphe de la Mort, comme dans VIntrus et dans Y Enfant de Volupté, d'Annunzio expose une seule « dramatis persona », seule et
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synthétique, qu'il met presque au centre du monde contemporain. Cette personne, passionnée et intelligente, n'a pas une énergie intérieure capable de diriger sa propre volonté. Consumée par toutes les flammes de la chair et de l'esprit, elle oscille et ondoie sur toutes les passions. Tour à tour, elle s'affaisse presque vaincue, s'aplatit comme unfélin, puis de peur d'être submergée par le flot immense de la vie des autres, pour ne pas mourir, tout d'un coup, elle rebondit, dans une perpétuelle nécessité de vengeance contre la vie. Ces romans forment ainsi « le drame de l'être non volontaire », une négation même de toute volonté, devant la tyrannie invincible de la chair et les suprêmes nécessités de la vie sociale.
Andréa Sperelli,Tullio Hermil et Giorgio Aurispa, ne sont conduits que parleur « nécessité sensuelle » ou par leur « mysticisme sensuel », qui domine une civilisation chaque fois que le « mysticisme spirituel » disparait avec les religions déchues. Ils semblent suspendus perpétuellement sur les abîmes de la mort ou de la folie.
Mais leur mal originel évolue avec chacun d'eux, et tend à disparaître. La volonté impuissante de Sperelli, qui le vouait au « désespoir passif », avec ses dégoûts et son désir inassouvi, « tra il tedio délia vita et la paura délia morte », entre l'ennui de la vie et la peur de la mort, va chez Tullio Hermil jusqu'à la décision au crime, qui n'est commis que dans un éclair de volonté, suivi d'une longue et veule dépression, pleine de remords. Aurispa est déjà
beaucoup plus fort; il résiste aux influences extérieures, il se forge une vie intérieure profonde, il s'y abîme avec toute sa volonté ; mais cette force de volonté acquise se tourne contre lui-même, et le mène impérieusement au désespoir actif. Aurispa entraine l'Amante devant le gouffre de la mort et s'y précipite avec elle. Au point de vue de la volonté, il représente une grande évolution de ses deux autres incarnations : Sperelli et Hermii. Il veut le crime et n'admet pas le remords, il tue et se tue; il avait voulu vaincre l'Ennemie, la Chair, mais, battu par la vie, il se venge et triomphe dans la mort.
Le Cycle de la Rose se ferme ainsi sur un triomphe atroce, qui est en même temps la défaite du mâle. La pensée philosophique que l'on peut tirer de ce triple drame, c'est qu'un homme instinctif et impulsif qui veut faire converger toutes les expressions de la vie vers son plaisir, en fermant son âme à toute corrélation sociale, féconde, tombe sous la furie de son instinct, dans le tumulte de sa force indisciplinée, exubérante et inféconde.
La « turris eburnea » de l'égotisme édoniste s'écroule sur les champs opulents de la vie, comme dans ces Romans de la Rose.
Les poèmes de d'Annunzio suivent l'évolution développée dans les aventures de ses romans. Parfois, comme dans YIntermezzo, son sensua-
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lisme poétique se traîne comme une femme lascive et insatisfaite; d'autres fois, comme dans Ylsotteo, livre chaste de contemplation amoureuse abstraite et froide, il n'est qu'une élégance. Et qu'il le traîne dans les méandres du désir et du dégoût, ou qu'il le contemple dans des fictions de créatures antiques, c'est à travers lui que le Poète voit la société, la nature, la vie.
Il vit sensuellement la Grèce et Rome. Sa vision sensuelle, ardente ou calme, enveloppa toutes ses créations dans les forêts du Plaisir, au milieu des créatures nues etenlacées. Mais un jour, une angoisse subtile calma le Poète. Dans son âme passèrent des frissons de bonté et de sagesse. Le Poema Paradisiaco et les Odi Navali furent contemporains du sobre et poignant chapitre de la Maison Paternelle, dans le Triomphe de la Mort. Ayant beaucoup souffert, il comprit les volontés nouvelles de la collectivité. Il sortit de son égoïsme stérile. Alors il chanta à la jeunesse :
« Odo altro suono, vedo allro bagliore, « vedo in fraterni occhi ardcre vive c< lacrime, odo fraterni petti ansare (1).
A partir de ce moment, d' Annunzio s'achemina vers unenouvelle activité, vers l'activité nationale. 11 entra
(1 J'entends d'autres voix, je vois d'autres éclairs, je vois dans des yeux fraternels brûler de vives larmes, j'entends des poitrines fraternelles haleter.