Gabriele D'Annunzio intime
Je me rendis vers la fin de septembre 1897, à Pescara, ville natale de Gabriele D'Annunzio, à l'occasion du discours politique qu' il devait adresser à ses électeurs d'Ortona.
Le chantre aristocratique et hautain des a Vierges aiix Rochers » venait donc s' incliner sur les foules haillonneuses et cueillir soigneusement (avec quelles pattes effarouchées d'angora, mon Dieu !) des hommages et des votes dans la paume boueuse de la glèbe. C'était là une attitude originale et quelque peu absurde, qui affriolait singulièrement ma curiosité de lettré et de psychologue. Je m'attendais néanmoins à le trouver plus puissant que jamais, souple et cruel comme une lame d'acier miroitant au soleil.
Durement corseté d'ambition et d'orgueil, mâchant avec indifférence l'ivraie des injures, le poète saurait mieux que tout autre jongleur politique, faire pirouetter la Vérité et montrer ses mille et une faces selon les groins ou les fronts purs des auditeurs.
Le train filait parmi les magnifiques décors du « Triomphe de la mort. » C'était maintenant, à droite, à gauche, sous un midi de chaux vive, le paysage rude et crispé des Abruzzes, un paysage qui semble modelé par la fougue des Titans, avec la rouille des verdures automnales et, au loin, des montagnes aux crêtes de bronze. J'évoquais la silhouette élégante et fine de Gabriele D'Annunzio et la sensualité éparse de son geste féminin, en une salle électorale empestée d'haleines alcooliques, parmi une foule dépoitraillée et gesticulante qui voit revenir l'enfant du pays mué en prince des poètes.
Mais voici : le train roule, avec fracas, à travers la haute cage d'un énorme pont de fer, et je vois en une violente débandade de barreaux noirs, les eaux jaunâtres de la Pescara qui s'évaporent vers l'azur et dont la turbulence hargneuse semble charrier des torses cuivrés, des croupes recuites au soleil, des groins hirsutes, toute la palette, enfin, du peintre Michetti, l'ami fidèle de D'Annunzio.
A un demi-kilomètre de distance se dresse un autre pont de fer réservé aux véhicules et aux piétons et qui joint la route de Castellamare à Pescara. De loin les pilastres noirs semblent peigner les eaux fangeuses du fleuve, comme les torsades lourdes et opaques d'une chevelure rousse. Au delà, les rives s'élargissent formant une vaste embouchure éblouissante d'or solaire et mon regard monte jusqu'aux soieries bleues et frissonnantes de la pleine mer.
C'est l'heure où les u parcmzelle » (brigantins, barques de pêche) se dodelinent doucement à l'ancre, avec des langueurs et des plaintes de berceau. Elles sont alignées, à la queue leu-leu, le long des rives, avec leurs prélarts rabattus en guise de tente, avec leur mâture ennuagée des fumées grasses que l'on voit sourdre de l'entrepont où l'on frit du poisson. Les grandes voiles triangulaires de soufre, d'ocre et de tan sont retombées, bouffantes aux pieds das mâts nus, et le beaupré tâtonne sur les innombrables prunelles virantes des vagues, au large. Il y a quarante-deux ans, sur le pont d'une de ces minuscules u paranzelle » naquit Gabriele D'Annunzio.
Le train siffle en se faufilant entre des terrasses fleuries et des toits en ruines, surplombant de petites places ensoleillées et des cours humides et bleues. Cela me permet de plonger le regard dans l'intérieur de Pescara. Le train stoppe dans une grotesque petite gare.
Entrant dans la petite ville au trot d'un cheval tintinnabulant, je laisse derrière moi, dans le fond du paysage, la Maïella et le Gran Sasso, la plus haute montagne des Abruzzes. J'ai tout d'abord une impression d' Orient au miroitement aveuglant des maisons cubiques et blanchies à la chaux. Elles sont presque toutes inachevées, avec des trous pour fenêtres, et des solives qui émergent des murs, comme des os trouant la peau. L'insouciance des habitants est telle qu' ils s'installent aussitôt que le toit les abrite, et les maisons achevées sont vite souillées par le caprice des passants. En voici une qui porte, en lettres énormes écrites au charbon sur la hauteur de la façade: Viva Altobelli! (l'adversaire politique de M. D'Annunzio).
Je longe de rugueuses murailles en ruines, jonchant la rive droite de la Pescara. Ce sont les restes de l'ancienne forteresse des marquis de Pescara, qui autrefois ceinturonnait toute le petite ville, et dont les créneaux délabrés se mirent aujourd'hui dans les eaux jaunes.
Sur la place centrale, c'est l'encombrement bruyant d'un marché méridional, toute l'exubérance des campagnes entassée pêle-mêle avec un fouillis de couleurs et une explosion de voix tonnantes. Et je croise, parmi des treillis de cornes et des houles de croupes, des dames élégantes du high-life romain, des littérateurs et des journalistes venus de partout pour le discours à sensation.
Une heure après, dans un vaste édifice situé au-delà du chemin de fer, à un kilomètre de Pescara, Gabriele D'Annunzio, debout sur une estrade, imposait d'un geste calme le silence à deux mille personnes. La porte avait été fermée sur des centaines de paysans qui s'entêtaient quand même, et criaient au déhors. Un grand gaillard au profil de poisson, gesticulant à une fenêtre, notamment domina de ses vociférations la première phrase de l'orateur.