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Certes, peu d'endroits convenaient moins que ce hangar pour y développer la magnificence des périodes harmonieuses !
Spectacle d'une ironie savoureuse et d'une stridente modernité ! Gabriele D'Annunzio, le poète nostalgique du Poema paradisiaco, le ciseleur de rêves précieux, lisait là-bas, tout au fond de la salle, d'une voix monotone, des rêveries politiques, de poétiques progTammes de tyran et une réfutation du Socialisme ! Or, il m'apparaissait an loin sur l'éstrade, élégamment sanglé d'un habit noir, délicat, mignon et fragile, sur la houle vaste du peuple. Il avait par instants le geste d'un rameur lassé qui s'abandonne un peu sur ses rames, et les cadences molles de sa voix halaient en douceur les pesants radeaux des âmes, sur un fleuve d'images étincelantes.
Certes le prodige du verbe soulevant les masses parut s' accomplir, aux yeux du poète, car des bravos violents ponctuèrent son discours, hachant les volutes du style.
Plus tard, je vis des électeurs frénétiques lui ouvrir une brèche à coups de poings dans la foule et sa voiture s'enlever au trot parmi des hourras.
Comme je débouchais sur la plage, six « paranzelle » déployèrent toutes grandes leurs voiles triangulaires couleur d' ocre et de rouille, au large, sur le soleil déclinant. Elles titubaient, mélancoliques, parmi les pourpres fastueuses du soir. Sur la place centrale, le marché était fini. Des filles de joie, aux seins débordants, avec des jupes couleur de moisson dorée et des corsages pareUs à des étalages d'oranges... trois par trois... débouchant hors des ruelles noires, vinrent se promener sur la place bleuie et toute bourdonnante du son de d'Angelus. C était le même clocher qui chantait jadis sur le berceau du poète-enfant lorsqu'il scandait les mélopées d'airain avec ses petit doigts griffeurs.
Je voulus évoquer 1' adoléscence du poète, parmi la splendeur éblouissante des cérémonies chrétiennes, et j' entrai dans 1' église de Pescara. Imaginez une grandiose écurie aux murailles souillées. Les autels?... des tréteaux de bois recouverts d' une nappe sale, avec au dessus une madone
ivre, boucles dorées, et joues de cire vermillonne — l'air d'une riche courtisane trébuchant dans la boue ! Des saints Josephs avec aux pieds des petits flacons de moutarde et des boîtes à conserves (portant encore l'étiquette « Tomates ») contenant des rieurs de papier poussiéreuses.
Je sors de l'église et je vois en face s'allumer les vitres du « Circula » qui est le club des aristocrates. Des officiers y bâillent accoudés devant une piètre limonade. Un ami m' arrête au passage et m' oblige à m' asseoir... Des présentations suivent: entr' autres celle du premier pharmacien de Pescara M. Luise, un parent de Gabriel d'Annunzio. Avec des gestes nuancés de coloriste et une brillante ironie, ce jeune fils des Abruzzes me décrit le pays, la race, la paresse irréductible et l' intelligence vivace de la population.
« Voici, — me dit-il en m' indiquant une table voisine — regardez! « ce jeune homne trapu à barbiche blonde, c' est le frère de Gabriele « une tête de linotte qui singe son frère en tout. Le nom de Gabriele « est devenu le capital de ses spéculations ! »
M. Luise veut bien me montrer la maison de la famille d'Annunzio. Nous suivons une ruelle sale (la principale rue de la ville!) avec des boutiques profondes où brûlent des quinquets jaunes, et des odeurs de haillons souillés et de fruits pourris. Sur nos têtes, le bariolage déferlant d' innombrables linges pendus à des cordes, en travers de la rue, si bien que les souffles intermittents de la mer les font papillonner et claquer comme des drapeaux sur une entrée triomphale.
La maison de d'Annunzio devenue aujourd' hui la demeure solitaire de sa mère, n'a rien de spécial sinon sa petitesse qui la distingue un peu des maisons voisines.
M. Luise me parle du poète en l'appelant « il poetino » (le petit poète), avec un air protecteur, comme d'un bon garçon qui fait bien ses classes, se fait honneur, et promet de devenir un bon père de famille.
Un cycliste nous devance en pédalant rapidement. Je l'entrevois seulement; il m'a paru jeune, blond et souple. — C'est le fils aîné de Gabriel d'Annunzio.
Nous rentrons. M. Luise, dont l'amabilité est sans bornes, me donne des détails sur les moeurs du pays. Il exalte le génie inventif et créateur de la race, et des anecdotes s'égrènent. « Un jeune horloger « a fait construire hors de Pescara des palais somptueux, sur des des- « sins et des plans à lui. — On ignora longtemps l'origine de sa ri- « chesse. Mais un jour l'on découvrit qu' il falsifiait les pièces de cent « sous. »
— « Regardez: ce bahut de chêne a été fabriqué ici.... Et puis « vous goûterez le Corfinio. »
M. Luise me présenta une amphore d'une élégance de style surprenante et j'en versais une sorte de Chartreuse inoubliable. — «Voici, « dit-il, encore un produit du pays; le grand peintre Michetti a dessiné « les amphores et D'Annunzio puise dans ce breuvage l'inspiration de « ses belles images. »
Le lendemain matin, une voiture à trois chevaux, empanachés, cliquetants et bariolés comme des mules espagnoles, m'emporta sur une route crayeuse qui court parallèlement à la mer à un kilomètre de distance. Voici la sapinée dont m'a parlé le pharmacien, hier au soir, et où Gabriele D'Annunzio, nichait ses premières amours, par les soirs exaspérés d'avril.
Il guettait ici, paraît-il, — à l'heure où la lune d'or jaune émerge des chaudes vapeurs du soir — il guettait les fraîches paysannes aux hanches arrondies comme des amphores et dont les jeunes mamelles sourient, brunes et parfumées, à l'échancrure des corsages.
Oh ! la fraîcheur de la brise marine montant des plages roses avec un parfum exquis d'algues mortes et la pacifiante caresse de la solitude ! — Je vois de loin, en contrebas, l'établissement de bains, ses toiles
soulevées comme des jupes et ses pilotis pareils à des jambes nues marchant contre la vague fraîche. Puis la villa d'Annunzio m'apparaît, sur la plage, une villa quelconque, dont les salles, tapissées de rouge sombre, s'ennuagent des volutes bleues de l'encens, aux lueurs tamisées des lampes discrètes, quand le poète travaille, tout seul, le long des jours (les volets clos hermétiquement!) et le long des nuits, aux bruissements lassés de la mer sur les galets.
Je suis la côte et je découvre sur une colline le couvent de Santa Maria Maggiore, emmitouflé d'un bois d'oliviers. C'est dans ce couvent, que Gabriele D'Annunzio écrivit « Uenfa?it de volupté » et son chef-d'oeuvre « Le triomphe de la mort. »
Par une pente roide la voiture grimpe vers la ville de Francavilla qui se profile à croppetons, décrépite et mystérieuse, sur la colline. Je me faufile par des ruelles qui dégringolent dans le noir. Puis ce sont des boutiques à mi-corps sur la rue empouacrée de fumée. Et des boucheries, des boucheries à n'en plus finir. Tout le village est plein de leur sanguinolence affreuse ! Des têtes de veau, des têtes de vache alignées sur les seuils ou bien en trophée sur les boutiques. Sur le versant opposé, la colline a une pente douce qui m'amène à la villa de Michetti. Elle se dresse sur le sable de la plage, à un kilomètre de celle de D'Annunzio. C'est le peintre lui-même qui a conçu le dessin bizarre de cette maison idéale, entièrement construite en vue de l'œuvre à produire. Elle est presque quadrangulaire. La grande porte est ronde comme un tunnel et perce de part en part la villa. Il y a des fenêtres quadrangulaires pour encadrer exactement un paysage, et des fenêtres oblongues. Chez Michetti, les hôtes mangent débout et dorment dans des chambres qui n'ont pas de fenêtres, mais des meurtrières, afin qu'ils ne s'y attardent pas. Sur la porte l'on voit un étrange fouillis d'inscriptions phéniciennes. Le peintre Michetti a épousé une paysanne et ses enfants échevelés poussent violemment en liberté sur la plage, giflés par les vagues et n'obéissant qu'à la nature !
C'est là, dans la famille de ce sauvage inspiré aux pinceaux trempés
de feu, que D'Annunzio écrivit ses premiers romans, tous pantelants de vie exubérante et d'amour féroce.
Mais le cœur palpitant des capitales industrielles, le grouillement des foules révolutionnaires fascinaient déjà son esprit migrateur, et le désir de la domination absolue crispait jusqu'au spasme son poing fragile et nerveux de lettré Byzanthin, dans ses nuits d'insomnie !
Plutard à Milan, dans un banquet de littérateurs, je rencontrais D'Annunzio à la fois exténué et rajeuni par l'ivresse du travail et de la gloire. Ses yeux continuellement aiguisés électrisés par l'angoisse et l'attente du triomphe, resplendissaient étrangement dans sa face pâlie, desséchée et comme brûlée par le soleil de l'Ambition intérieure....
Dans le désir de pousser toujours plus loin, les confins de son âme impérieuse et de son esprit créateur, il aboutissait, hélas, à une colossale méprise : il croyait donner à sa littérature une portée politique, tandis qu'il ne donnait à sa vie qu'une portée littéraire !
Relisez-donc le prologue des « Vierges aux Rochers » par exemple ; Gabriele D'Annunzio y discute longuement politique et sociologie, rêvant d'asservir les foules à quelque fantastique empire de Rome dont il serait l'empereur. Et ce sont des exaltations puériles, à galoper à travers la campagne romaine en forçant des tas de décombres et
mettant en déroute des chèvres à défaut de cohortes. Pauvres souvenirs du volontariat, et des mélancoliques sorties en peloton! Et plus récemment, ivresse du jeune snob, sautant les obstacles avec les meutes, aux chasses princières !
Quand par un coup de fortune inespérée, la grande actrice Eleonora Duse entrainait violemment, à travers l'Italie, un tragédien de génie Ermete Zacconi, dans une folle tournée où il fallait, coûte que coûte, glorifier le nom du poète, à la veille de la première de la « Gloire » D'Annunzio déclara avec un orgueil et une ingénuité stupéfiants : « Demain, l'on fera, les barricades! » Or c'était terriblement se méprendre que d'attribuer une telle influence à son drame ! Songez que les étudiants de Palerme, bien loin de se laisser charmer par son style avaient rejeté globalement son œuvre pour immoralité. Songez que des pseudo-amis de Madame Duse suppliaient le public dès la première scène : « Sifflez, « de grâce / car la Duse est perdue ! Mon Dieu / qui nous de'li- « vrera de ce fumiste ? » On sait quelle fut la chute de la Gloire » et V exaspération du public Napolitain devant le magnifique premier acte !
D'autre part, son œuvre est assentiellement littéraire, parce qu'elle dérive des littératures. Et ne croyez pas que je veuille par là diminuer la grandeur de D'Annunzio. Il y a des artistes qui vivent une puissante vie de luttes (même avec toute l'apparence du calme et de la monotonie), la notent au fil des jours et créent une littérature. Tels Jean-Jacques Rousseau, Georges Sand, Henrik Ibsen ! D'autres au contraire vivent longuement leur vie dans les livres et en tirent une littérature héroique et une vie littéraire. Lisez le « Feu » et vous pourrez suivre ce que j 'appelle* la vie uniquement littéraire imaginée et rêvée de M. D'Annunzio.
Avez-vous remarqué l'ingénuité de Stelio Effrena, se préparant avec une perplexité énorme et des transes de condamné à mort, au mignon discours qu'il lira tout simplement devant une centaine d'invités, dans une salle médiocre ? Gabriel d'Annunzio, qu'il m'est permis
de confondre avec son héros, joue toujours devant nous la comédie de l'improvisation qui lui est absolument impossible.
L Allégorie de P Automne est une merveilleuse rêverie longuement ciselée, publiée, il y a six ans, et soigneusement encastrée dans le « Feu ».
Toujours et partout Gabriele rêve de bouleverser de monde, d'un tour de phrase. Il donne au livre et au poème, une importance sur le foules. Hélas, les foules vivent dans une ignorance parfaite des poètes, et c'est uniquement la Foscarina, l'artiste de génie affolée d'amour pour le poète qui peut avoir les troubles et les éblouissements qu'il voudrait communiquer aux foules. Il y a quelque tristesse à voir Stelio Efïrena, étaler avec une superbe et princière désinvolture les images péniblement élaborées, polies et repolies en des nuits de travail. (Lisez la scène sur la lagune et le conte magique de X Arciorgand).
Nous avons vu plutard cet écrivain raffiné, qui avait méprisé les bourgeois du haut de sa culture minutieuse de Bénédictin, virer vers le socialisme dans 1' espoir de donner à sa vie une importance plus que littéraire.
Remarquez que déjà dans son discours à Pescara, D'Annunzio parlait de son vaste projet de rénovation théâtrale, en considérant ses tragédies au théâtre d'Albano comme autant d'actions politiques. Au fond, il rêvait son Bayreuth assez peu ressemblant aux amphithéâtres d'Athènes, et où l'on paierait des prix fort élevés. Somme toute: l'Art d'Eschyle réservé aux snobs cosmopolites.
C'est ainsi qu'un homme avisé et pourvu de sens pratique (du moins dans ses rapports avec ses éditeurs) se laisse mystifier par son orgueil jusqu'à croire la « Ville morte» supérieure à l'œuvre wagnérienne !
Les drames de D'Annunzio sont essentiellement littéraires et d'une complexité verbale qui n'a rien à faire avec la simplicité grecque.
En conclusion, les tragédies d'Eschyle et de Sophocle étaient vécues tandis que la vie de D'Annunzio est imaginaire, façonnée en guise d'œuvre tragique !
L'on y trouve des nœuds et des dénouements disposés savamment pour le public. Et sa politique est semblable ! Non que M. D'Annunzio ne puisse par un court apprentissage, arriver à discuter une loi! Mais parce que sa puissance est unie aux paroles écrites, agencées, méditées. Sa force est antipratique, parce qu'elle évolue dans le réve et la beauté, ce dont les peuples et les parlements se moquent! La phrase de la Foscarina « II mondo é vostro ! » est digne d'une petite grisette. Aussi je me garde de la confondre, quoi qu'en disent les méchantes langues — avec cette actrice de génie, la Duse !
Le « Feu » qui aurait pu être le chef-d'œuvre de D' Annunzio, charrie dans son style toutes les scories et les cendres de ces colossales combustions d'orgueil. Et d'abord une apoplexie verbale qui manque ses effets, puis un relâchement général des périodes encombrées de répétitions ; enfin l'utilisation des matériaux déjà usés, et la reconstruction des vieilles images D'Annunziennes, polies ou chargées.
Ce ne sont plus les courants mélodieux d'images du « Triomphe de la Mort » et des « Vierges aux Rochers » mais la joie de les avoir trouvées. Car dans le « Feu » D'Annunzio charge son style habituel : il sait trop qu'une griserie dérive de la lecture de ses œuvres, et il nous raconte l'ivresse d'avoir composé « U Allégorie de V Automne » « La ville morte », etc....
Le Ier mars 1901, à neuf heures du soir, dans la vaste salle souterraine du théâtre Olympia, D'Annunzio inaugurait l'Université Populaire Milanaise, en lisant son dernier poème « La Chanson de Garibaldi. »
L'auteur du « Feu » nota, dès le début de son trop long discours préliminaire, le fait inusité d' un poète inaugurant une Université Populaire.
Naturellement, il s'empressa d'en tirer de merveilleux présages pour la renaissance intellectuelle et morale de l'Italie.
A Florence, quelques jours auparavant, Gabriele D'Annunzio avait renoncé à sa candidature politique, déclarant que son œuvre illuminante de citoyen et de poète aurait plus d'efficacité loin du Parlement et des clientèles électorales. Mais tout le monde savait bien qu' il refusait la lutte uniquement parce que son infaillible instinct méridional y flairait un second échec. S'emparer d'un collège électoral inébranlable, à Rome, à
Milan peut-être, voilà le plan. Et n'est-ce pas pour un poète glorieux un excellent moyen de fasciner le peuple que d'inaugurer ses écoles?
Sur la scène du théâtre Olympia, assis devant une table à housse verte, le poète lut très lentement son poème épique «La Nuit de Caprera» (troisième partie de « La Chanson de Garibaldi » ) d'une voix incolore, scandant les mots, en les accompagnant d'un léger coup de poing sur le manuscrit, très préoccupé de la splendeur intime de la langue italienne et négligeant tous les effets de mouvement et de pittoresque.
Cette lecture pour lettrés dérouta singulièrement le peuple milanais habitué aux paraboles véhémentes de Turati, aux coups de massue de Ferri et à son style couleur de pain blanc. Devant ces affamés.... de vérités palpables, Gabriele D'Annunzio avait un peu l'air d'un cordonbleu découvrant, sous un couvercle fumant, de succulentes béatilles.
Ces quatre mille têtes attentives s'embrouillaient quelque peu dans les festons somptueux et interminables des vers. Joignez à celà, une métrique toute rénovée et toute indépendante et vous comprendrez aisément que l'auditoire souligna de formidables applaudissements uniquement les évidentes allusions contre la monarchie. Aussi, était-ce de son sourire le plus narquois, le sourire de sa barbiche blonde, que D'Annunzio, sanglé dans un habit noir, accueillait les acclamations populaires, se levant à demi, et s'incurvant sur la table jusqu'à faire luire sa calvitie à toute électricité.
C'est un beau et grand poème que « La Nuit de Caprera». Sans doute il y a là des énumérations de héros qui n'ont d'homérique que la longueur, des souvenirs classiques encombrants, etc.... Mais cette œuvre est conçue avec une ampleur et exécutée avec une pureté de ligne admirables. Pour la première fois Gabriele D'Annunzio écrit sans snobisme cosmopolite et sans guipures vaines. Sur les assises mêmes de la race et de la tradition nationale, ce poème est ouvert à une très large humanité. Le style de D'Annunzio n'en demeure pas moins un style complexe qui exige du lecteur une certaine initiation intellectuelle.
Ce fut donc miracle que l'énorme auditoire non assis ait fait si bonne contenance devant le déferlement de ce poème de mille vers.
Somme toute, un triomphe magnifique et retentissant qui lui permit de braver et de vaincre aisément, la sottise générale du public en faisant représenter quelques jours après, une œuvre de haute poésie complexe telle que « La Ville Morle. »
D'ailleurs, la force caractéristique de Gabriele D'Annunzio c'est sa veine. Il apparut jadis à vingt ans, ivre de sa jeunesse et de l'enthousiasme plein les yeux sous ses boucles dorées. Il fut aussitôt celui qu'une ville entière admire, couve et chérit, celui à qui les femmes donnent volontiers leurs sourires. Quelques années plus tard il eut un méchant procès d'adultère et fut condamné par les tribunaux: mais il bénéficia d'une amnistie!
Puis vint le scandale des plagiats, authentiques vraiment, mais n'écrasant pas sa personne. Le moment fut néanmoins des plus dangereux. On le crut fini. Ici comme ailleurs, la fortune le favorisait en lui donnant pour ennemis un jeune inconnu et une pauvre petite revue. Cachant son jeu il exaspéra les critiques Italiens par son silence; impavide, il sourit tout juste ce qui était nécessaire pour dérouter ses
ennemis. Et l'on sait pourtant de quelle façon les journaux s'acharnèrent contre lui.
Un faux plagiat aux apparences énormes fut dénoncé à la petite revue par un anonyme (D'Annunzio lui-même, paraît-il), et quelques jours après déclaré fumisterie. La campagne sombra ainsi dans le ridicule et D'Annunzio, dans une lettre au Figaro s'écriait : « En voulezvous des phrases et des images (et voilà bien son style !) vous qui vivez des miettes tombées de ma table? » Puis il y eut le silence et l'on oublia. Ce fut justice, car il demeure néanmoins l'élu de la Fortune.
Les génies du Midi ont toujours dans leur escarcelle de voyage des dons imprévus de roublardise et de finesse, qui leur permettent de tirer quelque avantage des pires mésaventures. Amusons-nous aussi à considérer la prudence et la circonspection avec lesquelles, D'Annunzio, a soigneusement évité dans ses dernières œuvres, l'influence des littératures étrangères, écartant et repoussant, d'un geste horrifié, les fantômes de ses poètes préférés qu'il conviait autrefois à sa table de travail, comme d'aimables collaborateurs ou de patients « reporters » durant ses veilles laborieuses.
Il s'était persuadé d'autre part, que pour garder intacte et sauve sa réputation d'artiste, il faut donner de temps à autre, des phrases, des poses et des gestes excentriques et inattendus en pâture à la curiosité vorace du gros public. Oh ! pourra-t-on jamais énumerer tous les canards, toutes les carottes et tous les crapauds élégants que l'au-
teur du « Feu » fit avaler aux innombrables microcéphales qui l'applaudissent sans le comprendre, la bouche bée, sous le monocle?..,
Gabriele D'Annunzio, tout vêtu de blanc, bottes veston cravate chapeau, vertigineusement campé sur un grand cheval plus blanc que le marbre de Carrare, Gabriele D'Annunzio, élégant et mignon, couleur de neige, serrant des brides blanches dans son poing ganté de blanc, s'èn allait, parait-il, tous les dimanches écouter l'orchestre municipal sur la place ensoleillée d'un petit village toscan !...
Si bien, dit-on, que les paysans, en le voyant ainsi campé debout dedans ses etriers tous blancs, glorieux et taciturne, disaient: «Eh! la là!... le poète est en train d'essayer son monument équestre!...»
Ce sont là des légendes!... et Dieu me garde de croire aux malins qui prétendent avoir vu le poète partir en chasse... de beaux rêves et d'images, avec au poing le grand arc des Peaux-rouges, en faisant cliqueter sur son dos, en bandoulière, un carquois plein de flèches.
D'ailleurs, après tout, si ca l'amuse?... et si les bourgeois le gobent?... Il peut bien s'affubler à sa guise d'une éblouissante étole d'or, et travailler sur la terrasse de sa villa La Capponci?ia, débout devant un lutrin gothique entre deux grands encensoirs qui fument dans les roseurs de l'aurore! Après tout, si ca l'amuse?...
Qu'en donnant à diner à Madame La Duse et à son éditeur M. Emile Trêves, dans un salon tout tapissé de vrais pétales de roses, il se reserve pour lui seul, un trône superbe horné d' un baldaquin... c'est bien son droit!...
Mais il y a mieux encore!... A Viareggio, Gabriele D'Annunzio se plait a prendre un royal bain de mer, tout nu, en chevauchant à cru, son beau saure Fiammetta. On ajoute qu'une très illustre actrice, grande amie du poète, l'attend sur la plage, en soulevant entre ses bras ouverts un grand manteau de pourpre, pour envelopper le corps ruisselant de ce nouveau roi barbare!...
Est-ce vrai?.... Mon Dieu, à qui se fier?....
Voila que de très jolies dames milanaises me parlent avec des moues pincées et des soupirs, d'un certain oreiller de pourpre que le poète fait prédisposer dans les alcôves de ses magnifiques préférées!...
Faut-il y croire?
Après tout, si cela l'amuse?... et surtout, si cela fait plaisir à ces dames?....
Je loue donc sans limites Gabriele D'Annunzio d'avoir ensorcelé par son art les intelligences de son siècle, et d'avoir turlupiné à miracle le bourgeois de Flaubert par de merveilleuses fumisteries. Que son génie infatigable séduise enfin par un grand chef d'œuvre pur la Gloire immortelle et sacrée qui plane sur l'Espace et sur le Temps !
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