‹ Gabrielle D'Estrées, Marquise de Monceaux, Duchesse de BeaufortChapitre 1 sur 60 · TÉMOIGNAGE DE FRATERNELLE AMITIÉ · texte numérisé non relu

TÉMOIGNAGE DE FRATERNELLE AMITIÉ

C'est le nom de Henri de Bourbon qui doit être le premier écrit en tête de cet ouvrage. C'est encore son histoire que celle de cette maîtresse dévouée qui s'attache à sa fortune et qui, prenant la place abandonnée par la femme légitime, suit le roi, partage ses dangers et lui donne des fils.

D'humeur douce et d'esprit agréable, elle le soignait de ses mains dans toutes ses maladies. Seule, elle savait l'arracher à ses sombres accès de découragement et de mélancolie. Elle était sa consolatrice dans toutes ses peines et la conseillère intelligente qui apportait la définitive conclusion à tous les partis importants.

Pendant ce temps, la reine menait une existence équivoque, cachée dans un château-fort au fond de l'Auvergne.

Comme le Béarnais, Gabrielle était brave et, à Amiens, elle resta impassible sous la canonnade du cardinal d'Autriche, attaquant le camp royal.

Elle était tolérante. Henri disait : « Il ne faut plus faire de distinction de huguenots et de catiioliques, mais il faut que tous soient bons Français. » Elle, animée du môme esprit, se constituait la protectrice attitrée des protestants auprès du roi; contribuait à vaincre la résistance des parlementaires à l'enregistrement de l'Edit de pacification religieuse et protégeait en même temps les Jésuites contre les proscriptions de ces magistrats.

VIII GABRIELLE D ESTREES.

Elle était serviable pour tous et elle fut l'actif intermédiaire qui rallia à Henri, Lorrains et ligueurs.

Elle était généreuse, « elle usa des largesses qu'elle tenait du roi pour lui venir en aide et pour secourir TEtat dans ses plus pressantes nécessités (1). »

Le roi, dont la tendresse pour elle avait grandi chaque année, décidé à l'épouser, poursuivait son divorce avec Marguerite de Valois. Les robes de noces étaient prêtes, les fiançailles avaient été célébrées le jour du mardi-gras 1599; elle allait être reine de France (et quelle belle reine), lorsqu'elle mourut. On parla de poison, mais elle était grosse pour la quatrième fois, et la vérité est qu'un accouchement prématuré et malheureux, l'enleva en quelques jours.

Cette brave Picarde fut la mère d'une race de soldats, les Vendôme, qui servirent vaillamment la France sur terre et sur mer. Le dernier fut le vainqueur de Villaviciosa. Cet illustre général, mélange étrange de vices obscurs et de valeur éclatante, sauva, ce jour-là, deux monarchies, occupées par les descendants du Béarnais.

Le soir de la bataille, comme le campement n'avait pu suivre les vainqueurs, Vendôme fit d'abord de ses mains, à Philippe V, un lit de repos avec quelques brassées d'étendards pris dans la journée sur les Impériaux, ensuite il envoya un courrier à Louis XIV pour lui annoncer la victoire.

Le dernier des descendants de Gabrielle payait la dette de son aïeule au sang de Henri IV.

(1) Poirson, Histoire de Henri IV.

Sefnhac de Languedoc, 15 juillet 1889.

Les Babou de la Bourdaisière et les d'Estrées.

Gabrielle est-elle née en Touraine ou en Picardie et en quelle année? S'il faut en croire M. Paulin Paris, annotateur de Tallemant des Réaux, et M. le baron Angellier, auteur d une notice intéressante sur le château de la Bourdaisière, près de Tours, Gabrielle serait née en Touraine, à la Bourdaisière, en io65. Nous ne savons quel est le document qui rend ces deux auteurs si affirmatifs.

Personne n'a jamais pu produire un acte quelconque, relatif au lieu de naissance de Gabrielle, et la Picardie réclame, avec la plus entière conviction, Gabrielle, comme étant née au cliàteau de Cœuvres. S'il ne nous est pas possible d'indiquer avec preuves à l'appui la province où elle a vu le jour, nous pouvons tout au moins contester la date de io6o comme celle de sa naissance et y substituer une date exacte.

Gabrielle avait dix-huit ans lorsqu'elle s'est mariée, c'est elle-même qui le dit dans une lettre revêtue de sa signature, qu'elle a adressée le 27 août 1594 à M. l'official d'Amiens. H s'agissait pour elle d'obtenir l'annulation du mariage qu'elle avait contracté un peu plus de deux ans auparavant avec le sieur de Liencouii : Vous le monstre dame Gabrielle d'Estrées assistée de ses tantes et sœurs et autres parents, qu'estant aagée seulement de dix-huit ans, elle aurait par force et contrainte esté mariée.... » La procédure qui fut

entamée à Amiens à la suite de cette requête contient un autre document qui vient confirmer le premier. C^est l'interrogatoire que Gabrielle subit en cours de procès devant l'official le 17 décembre 1594. Sur interpellation elle déclare « qu'elle est âgée d'environ vingt et un ans. » Si donc Gabrielle avait vingt et un ans environ en décembre 1594, elle avait dix-huit ans et demi en juin 1592, époque de son mariage à Noyon, et elle serait née vers la fin de 1573 (1), d'après son propre témoignage.

Sa mère, Françoise Babou de la Bourdaisière, dame d'Estrées, marquise de Cœuvres, appartenait à une famille de Touraine peu ancienne. Les Babou avaient reçu leur premier éclat du mariage de Philbert Babou (2), seigneur de Souliers, maire de Tours, avec Marie Gaudin, dame de la Bourdaisière, célèbre par sa beauté. Cette Marie Gaudin devint une des maîtresses de François P^ Depuis ce moment richesses et honneurs entrèrent dans sa maison.

Le château de la Bourdaisière (3) fut reconstruit entièrement par les ordres du roi dans le style de la renaissance. Les travaux datent de 1520, époque à laquelle le roi faisait commencer la construction de Chambord et de Saint-Germain. Sans avoir la richesse et l'importance de ces palais, le château de Marie Gaudin était remarquable, notamment par les ornements délicats des fenêtres de la façade qui faisaient ressortir de nombreux F couronnés.

Il fut plus tard démoli par le duc de Choiseul et ses matériaux servirent à la construction de la pagode de Chanteloup.

Le frère de la dame de la Bourdaisière devint cardinal et ambassadeur à Rome. On voit son tombeau dans l'église de Saint-Louisdes-Français. Son fils, Jean Babou (4), fut l'homme illustre de la famille. Seigneur de la Bourdaisière, de Sagonne et de Thuisseau, chevalier des ordres du roi, grand maître de Tartillerie en 1567, ambassadeur à Rome, intendant de la maison du duc d'Alençon, gouverneur et bailli de Gien, d'Amboise, de Touraine et de Brest. Il fit un grand mariage en épousant la fille d'un ministre d'Etat de

(1) Or, en l'année 1573, Antoine d'Estrées habita presque continuellement son château de Cœuvres, comme il appert de différents actes notariés de cette époque. Il est donc probable que c'est à Cœuvres qu'elle est née.

(2) Mort en 1571, enterré dans la chapelle de Bondésir, près la Bourdaisière.

(3) Commune de Ro:'he-Corbon.

(4) Né en 1511, mort le U octobre 1569.

Henri II, Françoise Robertet (i). Ils eurent quatre garçons et sept filles.

Des quatre fils, deux, Pliilbert et Fabrice, moururent en bas âge. Jean, baron de Sagonne, qui commandait la cavalerie de la Ligue, sous Mayenne, à la bataille d'Arqués le 21 septembre 1389, y fut tué par le comte d'Auvergne, qui n'avait alors que seize ans. Georges, l'aîné, sieur de la Bourdaisière, fut grand maître de l'artillerie pour la Ligue. Après le siège de Chartres, qu'il soutint contre Henri IV, sa nièce Gabrielle d'Estrées négocia son accommodement; il devint alors capitaine de cent hommes d'armes du roi et reçut le collier de l'ordre à la troisième promotion de chevaliers, le o janvier io9o.

Les filles étaient Marie (2), Françoise (3), Isabelle (4), Madeleine (5), Diane (6); deux autres furent religieuses et successivement devinrent abbesses de Beaumont, près de Tours. La dernière, appelée aussi Madeleine, mourut le 16 novembre 1613, dans cette abbaye.

Leur mère devenue veuve, plus belle encore que ses cinq filles, faisait à cinquante ans un mariage d'amour et épousait en secondes noces le maréchal duc d'Aumont, dont elle n'eut pas d'enfants.

Toutes ces femmes de la famille des Babou eurent assez mauvaise réputation et particulièrement Françoise, mère de Gabrielle. « Elles étaient belles, mariées, intrigantes, dit Saint-Simon; on les appelait de leur temps les sept péchés mortels (7). »

(1) Fille de Florimond de Robertet.

(2) Mariée à Claude de Beauvilliers, deuxième du nom, comlo de Saint-Aignan, le 18 septembre 1560, au château de Fontainebleau.

(3) Mariée le lo février 1559 à Antoine d'Estrées, marijuis de Cu'uvres.

(4) Mariée à François d'Escoubleau, sei^nieur de Jouy-d'Auaneau et de Mondoubloau, manjuis d'AUuyes et de Sourdis, {gouverneur de Chartres, premier écuyer, clii'valier des ordres du roi en 1585, mort en 1602.

(5) Mariée à Honoré Ysoré, baron d'Ervault, f^ouverneur de Blayc. (G) Mariée à Charles, comte de Turpin, seigneur de Montoiron.

0) Saint-Simon, t. X, p. 345, éd. in-12. Hachette. — Pour compléter le nombre des pédiés il fallait donc compter aussi les deu.x religieu-ses ? Tallemant des Réaux dit MU on appelait les six filles d'Estrées (Gabrielle et ses cinq sœurs) et leur frère, les sept péchés mortels. Il cite aussi ces vers à propos des funérailles de Gabrielle :

J'ai vu passer par ma fenêtre Les six péchés mortels vivants Conduits par le bastard d'un prêtre Qui tous ensemble allaieiil rlianlant :

Un requicscat in p«r- Pour le septième trépa^sr.

Du côté de son père, Gabrielle appartenait à une famille ancienne (1) et d'une très bonne noblesse de Picardie.

Henri IV a écrit de son grand-père, Jean d'Estrées :

« Est toute fraîche encore la mémoire des grands services faits à cet estât par le sieur d'Estrées, son grand-père, lequel a servi durant le règne de quatre roys nos prédécesseurs (2), sans intermission en toutes les guerres qu'ils ont eu, s'estant trouvés en toutes les batailles qui se sont données et tous les notables exploits de guerre qui se sont faits de son temps et toujours avec quelque particulière remarque de sa valeur; ayant après plusieurs grandes et honorables charges, eu celle de grand maître de l'artillerie de France, qu'il a si dignement et si longuement tenue, qu'il a esté mesme par les étrangers recogneu pour le plus grand personnage et le plus intelligent qui ait manié cette charge (3). »

De son temps encore, on a écrit un volume du récit des sièges auxquels il a assisté (4). Il a inventé une fonte nouvelle pour les canons et a fait faire de grands progrès à Tartillerie. C'était un homme de haute taille, sec, portant une longue barbe blanche, qui s'en allait tranquillement par les tranchées monté sur une grande jument alezane (5), qui ne baissait pas plus la tête que son maître sous les volées de canons. Il était né en 1486 et avait été page de la reine Anne de Bretagne. Cette grande princesse avait conservé du vieux temps les saines traditions pour l'éducation de la jeunesse. Elle ht souvent donner le fouet à Jean d'Estrées. Il le reçut particulièrement en voyage, lorsqu'il ne conduisait pas avec toute l'attention voulue celui des mulets de la liticre de la reine confié à sa surveillance. Nous pensons que l'état des chemins en ces temps reculés explique suffisamment la sévérité de la prudente dame.

Le bâtard d'un prêtre était Balagny, fils naturel de l'ôvêque de Valence, qui épousa Diane d'Estrées en 1S96.

(1) Voir sur l'origine et la généalogie des d'Estrées : Les d'Estrées, par Ch. Lefebvre, à Neufchatel-en-Bray, 1885, imprimerie Cœur-de-Roy.

(2) François 1er. Henri II. — François II. — Charles IX.

(3) Lettres d'érection du duché de Beaufort. MM. Dupuy, vol. II.

(4) Discours des villes, châteaux, forteresses battues, assaillies, prises sous Jean d'Estrées, grand maître de Vartillerie, par F. D. L. T. François de La Tour, commissaire ordinaire de l'artillerie. Paris, 1563, réimprimé en 1712 avec cette même date de 1563, par les soins du cardinal d'Estrées.

(5) Brantôme.

Jean d'Estrées servit sous cinq de nos rois et non sous quatre, comme on le fait dire par erreur à Henri IV dans le document signé de lui que nous avons cité. Il avait douze ans à l'avènement de Louis XII et fit sous lui ses premières armes en Italie ; il avait vingtneuf ans à Tavènement de François I" et assista à toutes les batailles de son règne. Henri lï le fit grand maître de l'artillerie par lettres patentes du 9 juillet 4550. En cette qualité il servit François II et Charles IX et mourut le 23 octobre 1571 à Cœuvres. Il avait contracté une grande alliance, grâce à un acte de bravoure de sa jeunesse. Pendant les guerres d'Italie, Jacques de Bourbon, bâtard de Vendôme, était blessé, renversé de son cheval et abandonné des siens. Jean d'Estrées vint à lui, et, après un rude combat, le prit en croupe et lui sauva la vie. En reconnaissance de ce service, le bâtard de Vendôme lui donna en mariage sa fille aînée, Catherine de Bourbon, dont la mère appartenait à la puissante famille des Rubempré. Jean d'Estrées acheta alors plusieurs seigneuries qu'il ajouta à la châtellenie de Cœuvres. Le 4 mars 1529, il avait acheté par devant Commitel, notaire à Pierrefonds, de la veuve de noble homme Regnauld de Moyencourt, écuyer, en son vivant seigneur de Ploisy, ladite seigneurie de Ploisy. Il faisait cette acquisition tant en son nom qu'en celui de M"''^ Catherine de Vendôme, son épouse. Il prit plus tard, dans des actes notariés que nous avons eus sous les yeux, les qualités de chevalier de l'ordre du roi, capitaine de cinquante hommes d'armes, maître général de l'artillerie, premier baron sénéchal du Boulonnais, vicomte de Soissons, seigneur châtelain de Cœuvres, Cutery, Vierzy, Dommiers, etc. On prétend qu'il fut le premier gentilhomme de Picardie qui se convertit au protestantisme. Il y a certain pillage d'église dans son voisinage auquel il n'a pas été étranger, mais enfin il revint au catholicisme.

Son fils Antoine, père de Gabrielle d'Estrées, fut un des fidèles de Henri IV; mais il était plus dévoué que capable. C'était un homme léger, insouciant, livré au plaisir, et qui, le 10 octobre 1589. étant gouverneur de La Fère, présidait à un ballet pendant que le marquis de Pierre, à la tête des ligueurs, grâce à des intelligences qu'il avait dans la place, y pénétrait (1), le faisait prisonnier et s'emparait de

^h h liiî i.iii priMMiiiiri ci iiii> il rançon par M""* Kioniiioiid de Halvin, marquis do Mcinclay, ^jouverncur de La Fèrc pour la Lv^xic. Quatre mois après, il (Hait encore

richesses considérables que les familles royalistes du pays étaient venues déposer dans La Fère, comme en un lieu plus sûr que leurs châteaux (1). Antoine d'Estrées ne gouvernait guère mieux sa famille que les affaires du roi. Sa femme, après lui avoir donné neuf enfants, dont huit encore vivants, l'avait quitté, quoique âgée d'environ quarante-huit ans, et vivait avec le marquis de Tourzel-Alègre, gentilhomme d'Auvergne, gouverneur pour le roi de la ville d'Issoire.

Antoine d'Estrées avait eu sept filles. L'aînée était morte en bas âge. Françoise était mariée au sieur de Bournel, baron de Mouchi (2). Angélique était à cette époque abbesse de Berteaucourt, dans le diocèse d'Amiens (3), et devait faire ensuite tant parler d'elle comme abbesse de Maubuisson. Diane (4) devint la maréchale de Balagny et Gabrielle fut la célèbre maîtresse de Henri IV. Les deux dernières, Julienne-Hippolyte (5) et Françoise (6), celle-ci encore très jeune, étaient avec leur mère. L'aîné des frères de Gabrielle, le marquis de Cœuvres, devait mourir bien jeune au siège de Laon. Le second, qui se préparait à l'Eglise, devait devenir évêque de Noyon, puis prendre

prisonnier, lorsque l'ôvêque et le gouverneur de Soissons, M^c de Roncherolles, seigneur d'Hacqueville, signèrent un acte passé devant deux notaires de Soissons, par lequel ils se constituaient tous deux les cautions d'Antoine d'Estrées « de la somme de 3,000 escus sol pour parfait paiement de sa rançon, payable ladite somme un mois après qu'iceluy S' d'Estrées sera sorti de ladite ville de La Fère. »

(1) Gombard, Siège de La Fère par Henri IV.

(2) Gabriel de Bournel, seigneur de Namp, baron de Mouchi, arrière-petit-fils de Guillaume de Bournel, grand maître de l'artillerie en 1473.

(3) Henri III écrivit, le 26 avril 1586, au marquis de Pizany, son ambassadeur à Rome, le chargeant « d'intercéder et s'employer envers Sa Sainteté à ce que le bon plaisir d'Icelle soit de pourvoir Angélique d'Estrées, religieuse à l'abbaye de Poissy, de l'abbaye de Berteaucourt, ordre de Saint-Benoist, au diocèse d'Amyens, vacante par le trépas de feue Anne-Anthoinette Halvin, dernière abbesse d'icelle. Et vous me ferez service fort agréable en ce faisant, » ajoute Henri III.

(4) Un grand nombre de généalogies désignent Diane comme l'aînée de la famille; elle était la quatrième. Ils lui font épouser le maréchal de Balagny, le 15 février 1586, et la font mourir en 1595. Ce sont les dates du mariage et de la mort de Renée de Clermont d'Amboise, première femme du maréchal. Diane fut la seconde. Elle répousa en février 1596 et mourut en 1626. Elle a laissé postérité.

(5) Julienne-Hippolyte d'Estrées épousa, le 7 janvier 1597, Georges de Brancas, duc de Villars, frère du défenseur de Rouen pour la Ligue.

(6) Françoise épousa Charles, comte de Sanzay, baron de Tupigny, d'une famille de Bretagne grandement apparentée, qui s'était établie dans les environs de Pontoise. Ce fut Angélique d'Estrées, devenue abbesse de Maubuisson, qui lit ce mariage.

répée en 1595, après la mort de son aîné, et mourir à quatre-vingtdix-huit ans, en plein siècle de Louis XIV, maréchal de France, duc et pair. Tels étaient les différents membres de la famille d'Estrées.

Quant à Gabrielle, la chronique scandaleuse la représente fort injustement dépassant de beaucoup Tinconduite des femmes de son sang. Dès l'âge de seize ans elle aurait été vendue à Henri III pour la somme de 6,000 écus et cela par l'entremise du duc d'Epernon qui était, prétend-on, Tamant de sa sœur Diane, la future maréchale de Balagny. Montigny, chargé de porter la somme à la mère, en garda* 2,000 écus. Si de semblables récits pouvaient être sérieusement discutés, nous ferions remarquer qu'elle n'avait pas seize ans à la mort de Henri III et que ce déplorable prince, perdu de honteuses débauches, était alors impuissant depuis plusieurs années. Les mdmes chroniques prétendent qu'elle fut aussi vendue à Zamet, le riche financier, qu'elle vécut un an avec le cardinal de Guise, qu'elle appartint successivement au duc de Longueville, au duc de Bellegarde et à plusieurs gentilshommes des environs de Cœuvres, tels que Brunet et Stenay.

L'exagération évidente de tels récits sont la preuve de leur fausseté. Comment croire à de pareils désordres qu'il faut tous placer avant sa première entrevue avec Henri IV, avant novembre i590, c'est-à-dire avant qu'elle eût dix-sept ans?

Les témoignages contemporains méritent peu de confiance, surtout aux époques de luttes religieuses et de guerre civile. Les ligueurs furent implacables dans leur haine contre Henri IV, et ils ne reculèrent pas plus devant la calomnie que devant le poignard. Il ne leur sullit pas que Gabrielle d'Estrées, oubliant ses devoirs, devint publiquement la maltresse du roi et lui donna des enfants nés d'un

double adultère; ils ont voulu faire d'elle une fille perdue dès sa première jeunesse, une sorte de courtisane de grande maison. Après qu'elle fut devenue maîtresse en titre, comme on disait alors, ils ne désarmèrent pas pour cela, et, d'après eux, elle trompa Henri IV .et lui fit légitimer des enfants qui ne lui appartenaient pas. Quelle bonne fortune que de faire croire à la postérité que le vainqueur d'Arqués et d'Ivry était un Sganarelle vulgaire qui ne fut empêché d'épouser celle qui se jouait de lui que par la mort de cette habile courtisane!

Certes, Gabrielle est née au milieu de toutes les corruptions de la société de son temps, et elle a eu les plus déplorables exemples dans sa propre famille; mais nous aimons à nous en faire un autre portrait que celui qu'en a tracé la haine sans pitié des partis vaincus. La vérité, qui laisse encore à sa charge et à celle de Henri IV de bien grandes fautes, nous montre en elle une gracieuse et douce créature malgré ses égarements. Elle s'employait toujours à maintenir la paix autour d'elle. Confidente de toutes les pensées du roi et de tous ses mécontentements, elle avertissait chacun de modifier sa conduite; elle pansait toutes les blessures et effaçait toutes les offenses. La faveur dont elle jouissait, si dangereuse en d'autres mains, n'était employée que pour le bien de tous. C'était par elle que passaient toutes les grâces et toutes les faveurs, c'était sur elle que chacun comptait pour obtenir la réparation des injustices dont il se croyait la victime (1).

D'Aubigné, qui se plaint si amèrement et si injustement d'Henri IV, ne trouve sous sa rude plume que des éloges en parlant d'elle. Elle a su le désarmer par sa douceur et son esprit aimable; le sévère huguenot reconnaît la décence de sa tenue et dit « que son extrême beauté ne tenait rien de lascif » et qu'il est étonnant qu'ehe ait eu si peu d'ennemis (2).

Il est, en faveur de Gabrielle, bien d'autres témoignages. Nous invoquerons seulement l'amitié très vive qu'eurent pour elle trois femmes dont la vertu et la dignité de la vie n'ont jamais été effleurées par aucun soupçon. Nous voulons parler d'abord de Madame Catherine de France, depuis duchesse de Bar, sœur unique du roi. C'était

(1) Pierre Mathieu, Histoire de Henri IV.

(2) D'Aubigné, Histoire universelle.

une protestante d'une piété élevée. Elle a consenti à se lier avec Gabrielle, à l'accepter comme sa future belle-sœur, et à vivre avec elle dans une grande intimité. Sa seconde amie fut la veuve du prince d'Orange, Louise de Coligny, la fille de l'amiral. Protestante zélée, mère de famille objet de tous les respects, qui elle aussi a fait les vœux les plus ardents pour voir régulariser par le mariage la situalion irrégulière de Gabrielle. Sa troisième amie était une catholique, digne par sa piété et ses vertus de figurer à côté de la princesse d'Orange; nous voulons parler de la veuve de Henri III, de Louise de Lorraine, de ce type frêle et touchant de Famour conjugal. La petite reine blanche de Chenonceaux avait traversé sans souillures la cour du dernier des Valois, et inspirait le plus respectueux intérêt à Henri IV. Gabrielle eut Toccasion de montrer à son égard sa générosité et vint en aide avec délicatesse à ses royales infortunes (1). Elle traita avec les créanciers de Catherine de Médicis, qui voulaient expulser de Chenonceaux la pauvre reine sans asile, et lui fit ensuite don de son traité (2). Ces trois femmes, si estimées, auraient-elles publiquement fait profession d'être les amies de celle que nous décrivent les pam{)hlets du temps, s'il fallait ajouter la moindre créance à leurs récits scandaleux ?

Il est encore une grande dame, de famille princière, proche parente de la reine Louise, qui vécut dans l'intimité de Gabrielle, mais que nous ne saurions comparer aux trois premières. Nous voulons parler de la belle Louise de Guise, qui devint ensuite la princesse de Conti.

Henri IV avait un moment songé à l'épouser. Dans ce fameux entretien qu'il eut à Rennes avec Sully, en lo98, relativement à son mariage, le roi, après avoir parlé des filles à marier des pays étrangers (3), ajoute :

« Quant à celles de dedans le royaume, vous avez ma niepce de

(!) La pénôrosilé de GabrioUc ne se démentit jamais; sa bourse et ses bijoux furent mis plusieurs fois au semcc de l'Etat, notamment en 1596 pour lo sit^c do La Fère et en 1591 pour la reprise d'Amiens.

{2) Lu ruine, Louise fie Lorraine, par le comte de Haillon. Palnia Cayet commet une erreur lorsqu'il prétend que Gabrielle, mécontente de certains propos de la reine, empêcha Henri IV de lui faire tout le bien qu'il se proposait. Voir aux Archives de (^hcnonceaux, par l'abbé Chevalier, In rossion h la reine du traité do Gabriolie.

^3) Economies royales.

Guise qui seroit celle qui me plairoit le plus, nonobstant ce petit bruit que quelques malins esprits font courir, qu'elle ayme bien autant les poulets en papier qu'en fricassée : car pour mon humeur, outre que je croy cela très faux, j'aymerais mieux une femme qui fist un peu l'amour, qu'une qui eut mauvaise teste, de quoy elle n'est pas soupçonnée, mais au contraire d'humeur fort douce et d'agréable et complaisante conversation et pour le surplus de bonne maison, belle, de grande taille et d'apparence d'avoir bientôt de beaux enfants. »

On voit qu'Henri IV n'eût pas eu trop de répugnance à la choisir pour reine ; « n'y appréhendant, ajoute-t-il, rien que la trop grande passion qu'elle tesmoigne pour sa maison, et surtout pour ses frères, qui lui pourroient faire naistre des désirs de les eslever à mon préjudice et plus encore de mes enfants, si jamais la régence de l'Estat lui tomboit entre les maias. » Cette Lorraine comprenait bien qu'elle n'eût pas déparé la dignité royale, et elle ne dût pas pardonner à Gabrielle de lui avoir enlevé l'affection du roi. Elle vit plus tard Gabrielle, qui était de petite noblesse à côté de celle des Guises, prête à monter sur ce trône, objet de son ambition et de ses regrets. Comment l'eût-elle sincèrement aimée ?

Deux romans (1) de la fin du xvi' siècle ou du commencement du

(1) Longtemps le premier de ces deux ouvrages avait été attribué à M™" la princesse de Conti. Tallemant des Réaux, qui sous une forme légère fournit à l'histoire beaucoup de renseignements précieux, avait cependant dit que cette princesse était l'auteur des Adventures de la Cour de Perse. Or, supposer que sur le même sujet, dans un style différent, elle ait composé deux romans, est inadmissible. Nous avons nous-même, fort à tort, longtemps partagé la croyance qui faisait de la princesse l'auteur des Amours du Grand Alcandre. Puisque ce ne peut être elle, cherchons qui a écrit ce roman curieux à plus d'un titre et dont Tauteur connaissait si bien les personnages et les événements dont il parle. M. Tamisey de la Roque a bien voulu nous avertir de notre erreur à propos de nos premières publications sur Gabrielle, mais il ne nous a pas donné la clef de l'énigme. En traitant ailleurs cette question il s'exprime ainsi : « .... On sait que si beaucoup d'écrivains les donnent (les Amours du Grand Alcandre) sans hésitation à la fille du Balafré, un petit bataillon d'érudits des plus distingués, qui a M. Paulin Paris à sa tête, regarde cette opinion comme insoutenable. J'ai trouvé dans une copie de l'histoire des Amours du Grand Alcandre que possède la Bibliothèque Nat. (fonds français n° 23,302) à la fin du volume qui n'a pas de pagination, cette note sur laquelle j'appelle toute l'attention des chercheurs : « Aucuns attribuent cet escrit à la princesse de Conty, les autres à la marquise de Mouy des Ursins, dont il y a plus d'apparence, n'étant pas vraysemblable que la princesse de Conty eut parlé d'elle mesme de la manière qu'il se trouve en iceluy. " T. de La-

JEUNESSE ET MARIAGE. il

xvii% traitent, l'un, sous le titre des Amours du Grand Alcandre, l'autre, sous celui des Adventitres de la Cour de Perse, de l'histoire amoureuse des premières années du règne de Henri IV. Les Amours du Grand Alcandre pourraient être attribuées avec quelqu'apparence de raison au duc de Bellegarde. Les Adventures de la Cour de Perse sont de M'"^ de Guise, plus tard princesse de Conti. L'un et l'autre parlent d'une autre façon que la chronique scandaleuse à laquelle nous faisons allusion plus haut, des personnages de la cour et notamment de Gabrielle.

On a fait dire aux Amows du Grand Alcandre plus qu'ils n'ont voulu. On a affecté, lorsqu'il s'est agi de Gabrielle, de prendre au pied de la lettre les expressions dont l'auteur s'est servi, on a attaché au mot « amant »un sens charnel, lorsqu'il est employé au figuré et appliqué à ceux qui témoignèrent par leur assiduité et leurs hommages l'admiration qu'ils avaient pour sa beauté et la vive sympathie que leur inspirait son caractère doux et aimable. Ce genre de sentiment tout platonique était déjà à la mode, au moins dans les romans. Ceux-ci le décrivent accidentellement en attendant qu'il fasse le fond des récits de M"° de Scudery et de M"'^ de Lafayette.

Si tous les admirateurs de Gabrielle ont été des amants heureux, il faut reconnaître que, dès le début de la vie, elle avait dû renoncer, pour se livrer à l'inconduite la plus précoce, à l'espoir de se marier un jour. La meilleure preuve du reste que les Amours du Grand Alcandre n'ont pas donné ce rôle à ceux qu'ils ont appelés du nom d'amant, c'est ce qu'ils disent du duc de Bellegarde. La chronique scandaleuse prétend que Gabrielle fut sa maîtresse avant d'a-

roque. Bulletin critique de littérature et d'histoire, 18 nov. 1876. — Le fonds Bé- Ihunc de la B. N. Mss. n® 3,443 possède \m exemplaire des Amours du Grand Alcandre sur lequel se trouve l'indication que cette histoire a élé donnée à Salomon de > B(^lhune, l'ambassadeur et le collectionneur, par le duc de Bellegarde lui-même. No •serait-ce pas là un hommajçc de l'auteur?

Nous serions assez porté à croire que le duc de Bellegarde a en effet composé lui-même les Amours du Grand Alcandre. En attendant que le dernier mot soit dit sur cette question, nous citerons toujours ce livre qui contient des renseignements précieux dont nous avons pu à diverses reprises contrôler l'exactitude. S'il use quelquefois des licences du roman, il est le plus souvent exact dans les faits (ju'il précise. Les Adventures de la Cour de Perse prennent des libertés bien plus grandes

avec la vérité, notamment I' "V""'»: font motirir (1 ■!>-"-^"" '\r clin-^M-in de n'rire

plus aimée de Bellegarde.

voir connu Henri IV et qu'après, elle trompa le roi avec cet ancien amant. Les Amours du Grand Alcandre disent très clairement, en racontant les premières tentatives du roi pour se faire aimer de Gabrielle : « Mais elle qui n'aimoit point le roy, et qui avoit donné toutes ses affections à Bollegarde, se mit dans une extrême colère contre Henri, lui protesta de ne l'aimer jamais, et lui reprocha qu'il l'empêchait d'épouser Bellegarde, dont la recherche avoit cette fm. » La plus vulgaire habileté devait dicter à celle qui voulait encore à cette époque devenir duchesse de Bellegarde une conduite prudente et retenue. La haine des ennemis de Henri IV et le manque de documents certains ont défiguré l'histoire de Gabrielle. Nous tâcherons de la faire voir sous son véritable jour.

ni

Le château de Cœuvres. Première entrevue d'Henri IV et de Gabrielle.

Le château de Cœuvres, berceau de Gabrielle d'Estrées, où elle a certainement passé sa jeunesse, et où elle paraît être née, est situé à douze kilomètres au nord-est de Villers-Cotterets et à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest de Soissons. C'est là que Henri IV est venu camper du 8 au 10 novembre 1590, qu'il l'a vue pour la première fois et a conçu pour elle cette vive passion, qui a duré jusqu'à la mort tragique de cette « beauté surprenante. » L'ancien château, entièrement ruiné à la Révolution, a subi des restaurations importantes (1); il en existe encore les vastes communs, le colombier seigneurial, le mur du nord par lequel on entrait dans la grande cour, le pavillon sud-ouest et des cuisines et dépendances voûtées en pierres de taille, établies sous la façade est.

Nous nous sommes plu à reconstruire pièces à pièces ce manoir

(1) Le propriétaire actuel est M. le comte de Berticr de Sauvigny, qui a réuni un grand nombre de documents sur les d'Estrées, et qui a mis à notre disposition, avec la plus gracieuse générosité, ce qui intéressait Gabrielle.

des d'Estrées, et, à Taide de documents anciens, nous pourrions le faire revivre dans ses plus minutieux détails (1). Nous nous contenterons de dire qu'en 1590, à l'époque de la première visite de Henri IV, Cœuvres formait un rectangle de 70 mètres de long sur 64 de large. Chaque angle était flanqué d'un pavillon carré qui faisait saillie dans les fossés. Toutes les constructions, d'un style renaissance fort élégant, étaient élevées sur deux étages de caves voûtées. L'entrée du château était sur la façade nord, du côté du bourg de Cœuvres. On traversait le fossé sur un pont-levis qui conduisait à un pavillon d'entrée, placé au milieu du rempart qui fermait tout le côté nord. La porte était crénelée et voûtée. Le côté de l'ouest était sans construction; un rempart reliait les deux pavillons nord-ouest et sudouest. Entre les pavillons sud-ouest et sud-est s'étendait la façade méridionale; là se trouvaient d'élégantes arcades servant de remises où l'on abritait les litières et les pesants carrosses de Tépoque. Les arcades, qui avaient disparu dès la tin du xvii^ siècle, étaient en 1590 surmontées d'une terrasse d'où l'on découvrait la riante vallée de Valsery. Le pavillon nord-est servait de chapelle; le pavillon sudouest et le petit corps de logis qui le relie à la terrasse servaient, d'après la tradition, d'habitation à Gabrielle d'Estrées et à sa sœur Diane. Les deux pavillons nord-ouest et sud-ouest étaient desservis par un escalier hors-d'œuvre, tournant dans une tourelle à jour.

Les fenêtres étaient ornées de sculptures, et la toiture, couverte d'ardoises, avait des « cheneaux et faistes avec ornements en plomb. » Le corps principal de logis occupait la façade est. Ses fenêtres extérieures donnaient sur un parterre avec grande pièce d'eau carrée, allées, contre-allées et charmilles, dont les arbres étaient taillés dans le style du temps. Le parterre et la pièce d'eau étaient au niveau du fond des fossés qui régnaient le long des autres façades. Sous le logis de l'est, il y avait dix grandes pièces voûtées, affectées aux cuisines, offices, débarras, qui existent encore. Du sous-sol on montait dans les étages supérieurs par deux larges escaliers en pierres de taille. Au rez-de-chaussée de ce logis de Test se trouvait une grande salle de six travées, lieu ordinaire de réunion, où la famille prenait ses repas. Au premier, une galerie

l'abbé Poqucl.

occupant non seulement la longueur de la grande salle, mais s'étendant encore au-dessus de deux autres pièces du rez-de-chaussée, était desservie à ses extrémités par les deux escaliers d'honneur. Elle servait pour « les festes et balets. » Elle était « cintrée et lambrisée de mœrin et planchéiée par bas avec un lambry de menuiserie et des bancs aussy de menuiserie au pourtour (1). » Plus tard, vers le milieu du xviir siècle, cette galerie des fêtes fut transformée en salle de spectacle. Au nord du château, au-delà des fossés, touchant le bourg de Cœuvres, se trouvent encore aujourd'hui et presqu'intacts les communs du château. Parmi divers bâtiments fort anciens affectés autrefois aux écuries, au logement du fermier général, etc., on remarque deux vastes magasins en pierres de taille avec deux étages de voûtes, d'une longueur, l'un de QQ mètres, l'autre de 69, destinés à renfermer les grains et les récoltes. Sur les frontons sont sculptées des pièces de canon lâchant leurs bordées. Sur l'archivolte s'élèvent de distance en distance de petits vases surmontés de boulets. Non loin de là, dans la basse-cour, existe encore le colombier de la seigneurie, avec une serre voûtée au rez-de-chaussée s'ouvrant sur le potager; il porte la date de 1559. C'est la même main qui a élevé d'une façon si solide et château et communs, à grand renfort de pierres de taille et de voûtes. Cette main est bien celle de Jean d'Estrées, grand maître de l'artillerie, qui a commencé à donner tout son lustre à cette importante famille des d'Estrées.

Lorsque le roi se présenta au château de Cœuvres, il y fut reçu, en l'absence de M"''' d'Estrées, par Gabrielle et Diane d'Estrées. La tenue des deux jeunes sœurs devait être irréprochable; l'une, Gabrielle, âgée alors d'environ dix-sept ans, était blonde dorée, d'une taille admirable, d'un teint d'une blancheur éclatante (2) ; elle

(1) Inventaire du duché d'Estrées.

(2) Portrait de Gabrielle, par M"'' de Guise :

« La riche coiffure de Stéphanie qu'elle avait semée de quantité de brillans, enchâssez dans l'or de sa belle tresse, la faisait remarquer avec avantage par dessus toutes les autres dames. Bien qu'elle fust vestue d'une robe de satin blanc, si est ce qu'il semblait estre noir à comparaison de la neige de son beau sein. Ses yeux estaient de couleur céleste et si luisants qu'on eust difficilement peu juger s'ils empruntaient du soleil leur vive clarté, ou si ce bel astre leur estait redevable de la sienne. Avec cela, elle avait les deux sourcils également recourbés et d'une noirceur

avait une dignité naturelle et décente qui ne l'abandonna à aucune époque de sa vie. Sa physionomie était douce et gracieuse. Sa sœur Diane, quoique de taille légèrement contrefaite, avait la beauté de la famille et surtout la vivacité et la hardiesse qui manquaient à sa sœur. Elles avaient débuté dans le monde très jeunes. Brantôme les avait vues, au Louvre, peu avant la mort de la reinemère (i), et il nous les signale parmi les jeunes beautés de cette cour brillante des Valois, qui jetait son dernier éclat. La guerre civile, les barricades de Paris les avaient forcées de quitter leur hôtel de la rue des Bons-Enfants pour se retirer dans le manoir paternel.

Quant au Béarnais, il avait trente-sept ans. Il était roi de France depuis un peu plus d'un an. Il n'avait pas de capitale et assez peu de royaume. Il était dans toute la vigueur de l'âge, maigre, pauvre, manquant de linge, portant des pourpoints usés par sa cuirasse. Malgré tout, il avait un entrain endiablé, une gaieté co«imunicative au milieu de tous les dangers et un esprit étincelant, dont on retrouve les éclairs dans sa vaste correspondance. Il enjôlait chacun par ses saillies et sa familiarité. Il déployait d'ailleurs une activité prodigieuse. Il tenait toujours la campagne; le jour, il se battait, faisant le coup de pistolet comme un de ses gens d'armes; le soir, sa tente dressée, il écrivait à tous les souverains de l'Europe, à toutes les villes et à tous les chefs de son parti, ne négligeant rien pour réussir. Il avait encore le temps d'être amoureux. C'est bien le roi national qui a eu toutes les qualités et tous les défauts de son peuple et qui, à force d'énergie, de mépris de sa vie, a donné la paix à ce pauvre pays de France.

Parmi ceux qui accompagnaient Henri IV à Cœuvres, l'on remarquait Bellegarde (2), son grand écuyer, jeune et brillant gentilhomme.

aimable, le nez un peu acjuilin, la bouche de la couleur des rubis, la porjîC plus blanche que n'est l'ivoire le plus beau et le plus poly et les mains dont le leint esjjalait celui des roses et des lys mêle/ ensemble, d'une proportion si admirable qu'on les prenait pour un chef-d'œuvre de la nature. •> (Les Advenlurcs de lu Cour de Perse, p. 27, II.)

(1) Janvier 1589.

(2) Ropcr de Sainl-Larry, duc de Bellegarde, né en 1563, marié en 1596 à Anne de Roeil, lille du seigneur des Fontaines, gouverneur de Saint-Malo, mort le 18 juillet 1G46, ù quatre-vingt-quatre ans, enterré aux Jésuites de Dijon.

qui voulait épouser Gabrielle et qui avait eu l'imprudence d'entretenir le roi des mérites de sa maîtresse. Gabrielle avait pour lui une vive affection ; elle fut longtemps avant de pouvoir l'oublier, et Bellegarde, de son côté, en était fort épris.

Henri IV, séparé de sa femme depuis plusieurs années, fatigué de sa liaison avec Corisande d'Audoins (1), comtesse de Guiche, avait alors le cœur libre et fut vivement frappé à la vue de Gabrielle. Que se passa-t-il, pendant cette première rencontre, avec la femme qui devait avoir tant d'influence sur quelques années de sa vie ? Laissat-il paraître l'impression qu'il éprouvait? cela est probable; mais il est certain aussi que Gabrielle ne s'y arrêta pas, qu'elle ne songeait qu'à se marier, et qu'elle dut prendre l'empressement et les compliments du Béarnais comme l'hommage ordinaire que tous les hommes rendaient à sa beauté. Le roi quitta Cœuvres le 11 novembre pour aller coucher à Château-Thierry.

Les Amours du Grand Alcandre et ceux qui les ont copiés placent

(1) Diane d'Audoins, connue sous le nom de Corisande, avait épousé Philibert de Grammbnt, comte de Guiche, gouverneur de Bayonne et sénéchal de Béarn. Elle devint veuve à 26 ans, en 1580 ; son mari fut lue au siège de La Fèrc. Elle avait été élevée avec Catherine de Bourbon, sœur de Henri IV, en même temps que Jeanne du Monceau-Tignonville, plus taVd baronne de Pangeas, et Louise de Châlillon, qui épousa Teligny, assassiné à la Saint-Barthélémy, et se remaria au prince d'Orange. Henri IV eut pour Corisande, la compagne de sa jeunesse, une vive affection. C'était une femme des plus séduisantes. La Navarre l'avait surnommée la belle; elle en était la plus riche héritière. Michel Montaigne, d'après la comtesse d'Armaillé, épris de son mérite. Ta rendue célèbre en lui dédiant les vingt-neuf sonnets d'Etienne de la Boétie. Elle mit sa fortune au service de la cause du Béarnais, elle levait et payait elle-même des régiments. Après la bataille de Centras, Henri IV, quittant l'armée, revint à franc étrier en Béarn, accompagné du comte de Boissons, dont alors il approuvait l'affection pour sa sœur et qu'il songeait à marier avec elle. Les deux guerriers apportaient au château de Pau les vingt enseignes conquises sur le duc de Joyeuse et les mirent aux pieds de Catherine et de Corisande.

On a prétendu que le fils de Corisande, Antoine de Grammont, né vers 1576, était à Henri IV et qu'il lui offrit plus tard de l'avouer pour sien. Les Amours du Grand Alcandre prétendent qu'il répondit « qu'il aimait mieux estre gentilhomme que bastard d'un roy. » — « Vois un peu, dit Grammont dans les mémoires de ce nom, ce que ce serait que les Grammont sans ce beau travers ! Ils auraient le pas devant les César de Vendôme. Tu as beau rire, c'est l'Evangile. » En 1590, Corisande, envahie par un embonpoint précoce, avait perdu ses charmes. Henri IV la négligeait fort. Corisande survécut à Henri IV et mourut à Paris fort oubhée malgré son esprit, en 1620.

peu après cette époque une seconde visite de Henri IV au château de Cœuvres. Us prétendent que, pour aller se jeter aux pieds de Gabrielle, il traversa les lignes ennemies déguisé en bûcheron. Gabrielle, tout entière à son affection pour Bellegarde, l'aurait fort mal reçu, et, après quelques mots piquants, se serait retirée en laissant à Diane, sa sœur, le soin de recevoir le roi. Les mêmes auteurs racontent que Henri IV décida Antoine d'Estrées à amener ses deux filles à la cour, qui se tenait, prétendent-ils, à Compiègne, que là il se déclara publiquement amoureux de Gabrielle, qu'il témoigna assez rudement à Bellegarde qu'il ne voulait plus de compagnon en son amour, disant « qu'il ne plaignait aucun travail pour n'en avoir point en la royauté et que sa passion lui était plus chère que toutes les couronnes du monde. Bellegarde, fort troublé du langage et de l'action avec laquelle il était proféré, promit à son maître tout ce qu'il exigea. »

Il y a certainement un fond vrai dans tout ceci qu'il n'est pas difficile de démêler d'avec le roman qui l'entoure. Il est évident qu'après avoir vu Gabrielle à Cœuvres, au commencement de l'hiver, Henri IV a dû chercher et réussir à la revoir avant le printemps suivant. Il est évident encore qu'il a pris les moyens nécessaires pour décider Bellegarde à renoncer à Gabrielle ; mais le séjour de celle-ci à Compiègne nous semble très douteux. A défaut de Compiègne, le roi a pu immédiatement revoir plusieurs fois Gabrielle : pendant le siège de Saint-Quentin en décembre 1500, en janvier vers le 43, lors de son voyage à Chauny, et enfin dès le mois de mars lorsque Gabrielle, accompagnée de sa tante M"° de Sourdis, vint au camp du roi devant Chartres.

Henri IV ne tenait pas encore à celte époque de cour proprement dite ; quelques femmes ou filles de ses partisans qui venaient à son camp ou dans la ville où il s'établissait passagèrement, en constituaient à peine l'apparence. Le séjour à Compiègne était d'autant plus difficile que le château ne pouvait pas être habité. Le roi y avait fait transporter ses hôtels des Monnaies de Paris et d'Amiens et y avait installé l'administration de ses forêts. Il traversait souvent la ville pour se rendre dans l'ouest de son royaume et alors il occupait une maison de la place au Change, appelée l'hôtel d'Arras ou des Rats. Il y arrivait fort peu accompagné, comme un particulier, dormant peu et voyageant toujours très vite. La simplicité de ses allures,

la modestie de son train, contrastaient fort avec les habitudes de Mayenne et des autres chefs de la Ligue. Ceux-ci voyageaient toujours accompagnés d'une, nombreuse escorte de reîtres, ou de wallons, qui rançonnaient le pays. Compiègne était à cette époque la ville de refuge de quelques anciens serviteurs du feu roi. Henri IV, ne pouvant de Saint-Cloud transporter le corps de Henri III à Saint-Denis, qui était aux ligueurs, l'amena à Compiègne et le déposa dans une chapelle. Toujours fidèle au roi, Compiègne demeura solitaire jusqu'en mars 1594, époque de la prise de Paris. Le château fut alors rendu à sa destination primitive, et Thôtel des Rats fut abandonné.

Siège de Chartres. Alexandre Farnèse (1591-1592).

M"'^ de Sourdis avait servi de mère à Gabrielle depuis sa première enfance. En 1591 elle lui servait de chaperon. La tante et la nièce ne se quittèrent guère pendant leur vie. Dès le début du siège de Chartres M"'"' de Sourdis vint avec elle au camp royal. La réduction de Chartres les intéressait tout particuKèrement. M. de Sourdis avait été autrefois nomme par Henri III gouverneur de la ville et lieutenant de roi pour le pays Chartrain. Depuis que la Ligue s'était emparée de Chartres, il tenait la campagne en Beauce et avait son quartier général à Bonneval. Son chef immédiat, le gouverneur du pays Chartrain et de l'Orléanais, était le chancelier de Chiverny.

On se battait en famille, comme dans toutes les guerres civiles. Le frère de M""' de Sourdis, Georges Babou de la Bourdaisière, marquis de Sagonne, commandait dans la ville pour la Ligue. M'"^ de Sourdis faisait des vœux pour le succès du roi qui devait permettre à son mari de rentrer dans son gouvernement de Chartres et à son amant, le chancelier de Chiverny, dans son gouvernement du pays Chartrain. Les habitants se défendirent vigoureusement; leur réponse aux sommations que leur lit faire Henri IV, à plusieurs reprises, est ca-

JEUNESSE ET MARIAGE. i9

ractéristique des passions de l'époque. Ils déclarèrent chaque fois qu'ils étaient prêts à ouvrir leurs portes au roi s'il se convertissait d'aboid à la religion catholique, mais qu'ils se refusaient à reconnaître un hérétique pour leur souverain.

L'évêque de Chartres, Nicolas de Thou, tenait secrètement pour le roi et appartenait au parti des politiques. Il faut le compter parmi ces chefs de l'Eglise gallicane, alliés des magistrats de nos Parlements, dont la courageuse résistance aux ordres de Rome, sauva la France de la domination espagnole, tout autant que l'épée de Henri IV et de ses compagnons. Ces prélats patriotes donnèrent leur appui au descendant direct de saint Louis, quoiqu'il fût huguenot, confiants en sa parole de s'instruire dans la vraie religion. Us souffrirent sans en être ébranlés les excommunications des Papes plutôt que d'aider Rome à faire asseoir sur le trône de France une Infante d'Espagne mariée à un prince lorrain ou allemand.

On se battait vaillamment au camp royal, et comme toujours Henri IV ne se ménageait pas. On dansait en revenant de la tranchée et Gabrielle était publiquement courtisée par le roi. La ville capitula le 15 avril et ouvrit ses portes le 19. M. de Sourdis fut rétabli dans ses fonctions.

A en croire la tradition, c'est alors que Gabrielle devint la maîtresse du roi. Il semble prouvé que Henri IV lui fit à cette époque une cour assidue, mais s'il en eût dès lors été écouté, il serait difficile d'expliquer l'abandon dans lequel le roi la laissa ensuite pendant plusieurs mois. Il est certain au moins que de cette époque date la vive affection qu'il eut toujours pour elle.

Après le siège de Chartres, Gabrielle se retira à Cœuvres chez son père. Henri IV s'occupait avec activité de lever des troupes à l'étranger et s'adressait à toutes les puissances protestantes pour en obtenir des secours. Il ne pouvait compter en temps ordinaire sur sa noblesse. H la réunissait avec grand'peine pour un siège ou une bataille. Le lendemain elle se dispersait regagnant ses châteaux, sans se préoccuper du sort du roi lui-même. Pour parer à cet inconvénient qui lui avait fait perdre déjà à plusieurs reprises le fruit de ses succès, il empruntait de toutes mains, engageait son domaine de Navarre et vendait les seigneuries de son duché de Vendôme pour enrôler des mercenaires.

Le 10 Juillet, il se rendit en Picardie et en attendant les troupes

étrangèi'es dont on lui annonçait la prochaine venue, il se rapprochait de Cœuvres et de Gabrielle. Le 25 juillet il mit le siège devant Noyon, siège qu'il entreprit d'après de Thou et Sully « sur la prière de M''^ d'Estrées. » La ville capitula le 19 août et le gouvernement en fut donné à Antoine d'Estrées. On voit là la première manifestation de l'influence de Gabrielle.

Après la prise de Noyon, Gabrielle, dès le 3 septembre, revint à Chartres et assista au baptême d'un fils de M"''^ de Sourdis qui fut fait avec grande pompe dans la Cathédrale. L'enfant fut tenu sur les fonts par M"'^ Catherine de Soissons, abbesse de Chelles, le cardinal de Bourbon son neveu, et le chancelier de Chiverny. Les Chartrains furent témoins, en cette occasion, de brillantes fêtes que leur gouverneur donna en l'honneur des illustres parrains et marraine du nouveau-né.

Henri IV resta en Picardie pendant tout l'automne, recevant fort lentement, par les Pays-Bas et par Calais, les troupes qu'il avait engagées. Le 29 septembre, dans la plaine de Vandy, il passa enfin la revue « la monstre », comme on disait alors, de d4,000 Allemands et de 6,000 Anglais. Octobre et novembre furent employés à s'assurer tout le cours de la Seine en dessus et en dessous de Paris. Le 24 novembre, pour achever l'isolement de sa capitale, il vint camper devant Rouen dont il commença le siège. Il avait avec lui, outre les troupes dont nous venons de parler, 6,000 Suisses et 4,000 hommes de ses vieux régiments français et gascons. Il fut rejoint encore dès les premiers jours de son arrivée devant Rouen, par un assez grand nombre de gentilshommes, ce qui porta l'effectif de son armée à près de 35,000 hommes.

C'était l'armée la plus nombreuse qu'il eût encore pu réunir. La chute de Rouen était d'autant plus importante, qu'elle menaçait d'affamer Paris, et qu'elle entraînerait la soumission de toute la province. Villard, qui commandait pour la Ligue dans Rouen, étendait son autorité sur le Havre, Elbœuf et toutes les villes de la haute Normandie. Henri IV jouait alors la plus grosse partie de son règne et il espérait bien la gagner. Mayenne (I), chef de la

(1) Charles de Lorraine, duc de Mayenne, second fils de François de Guise et de Anne d'Esté, né en 1554, mort en 161 J, joua un rôle principal comme chef de la Ligue et lieutenant général du royaume, il fit sa paix avec Henri IV en 1596. Il était le frère des deux Guise assassinés à Blois par ordre de Henri III.

Ligue, était aux abois, la Ligue n'avait plus de troupes, et faisait un pressant appel au roi d'Espagne, pour obtenir de lui l'envoi d'une armée qui réussirait h faire lever le siège de Rouen et ranimerait le zèle des Ligueurs. Ce ne fut qu'en janvier 1593 que les troupes espagnoles franchirent la frontière. Le duc de Parme élaità leur tête.

C'était la seconde fois qu'il quittait les Pays-Bas sur l'ordre de Philippe II pour secourir la Ligue. En 1590 il avait obligé Henri IV à lever le siège de Paris, il revenait en 1592 pour le forcer à lever le siège de Rouen. Alexandre Farnèse, duc de Parme, avait pour mère Marguerite d'Autriche, la fille naturelle de Charles-Quint, qui fut sous cet empereur gouvernante des Pays-Bas. Alexandre Farnèse était un stratégiste formé à bonne école. Il avait fait ses premières armes à Lépante sous les ordres de son oncle don Juan d'Autriche et depuis vingt-huit ans avait servi glorieusement l'Espagne sur tous les champs de bataille. Il était lui aussi gouverneur des Pays-Bas, mais, vieux avant l'âge (il était né en 1544), hydropique, goutteux, miné par le chagrin qui l'accablait encore d'avoir été injustement accusé de la perte de l'invincible Armada, il désapprouvait l'intervention de l'Espagne dans les affaires de France, surtout l'intervention telle que la comprenait Philippe II. La France n'était pas un pays dans lequel on pouvait faire aucun établissement durable en réduisant toujours les subsides et en armant seulement quinze ou vingt mille hommes. Philippe II avait toutes les ambitions, et malgré la ruine de ses finances il voulait les satisfaire encore sans fournir les fonds nécessaires. Farnèse savait qu'on ne pouvait pas faire entendre raison au roi. Il avait été élevé h Madrid avec don Carlos et don Juan d'Autriche et connaissait bien ce prince qui n'accordait sa confiance à personne et qui, toujours soupçonneux, attachait des espions aux pas de ses meilleurs serviteurs, fussent-ils même ses parents.

Sujet obéissant, Farnèse entra en France, en plein hiver, avec 13,500 hommes d'infanterie et 4,000 chevaux et fit sa jonction avec Mayenne, à Guise, où se trouvaient déjà réunis 2,000 Suisses soldés |)ar le Pape pour combattre Henri IV et 700 cavaliers fournis parle duc de Lorraine.

Le 20 janvier, le roi, apprenant l'approche des ennemis, quittait son quartier général de Darnetal (1), pour aller au-devant des ducs de

!; Près Rouen.

Parme et de Mayenne. Il laissait au vieux maréchal de Biron la conduite du sièg-e qui était déjà fort avancé. La ville, d'après les gens du métier, aurait dû capituler sous huit jours, ou être enlevée d'assaut, si le roi avait été bien servi par Biron et si l'attaque avait été continuée avec la même vigueur que lorsque le roi était présent. Mais Biron pressait assez mollement le siège, il ne mettait aucun succès à profit et semblait ne chercher qu'à prolonger une lutte qui le rendait nécessaire. Si beaucoup de gentilshommes de Tarmée du roi ne songeaient qu'à se battre bravement et à retourner au bout de peu de temps dans leurs terres, il y avait autour de Henri IV un noyau de vrais soldats de fortune, qui vivaient de la guerre et en espéraient tous leurs profits. Un trop prompt succès du roi les rendait inutiles.

Pendant que ceux auxquels il était obligé de se fier le trahissaient ainsi, le roi s'opposait habilement aux progrès du duc de Parme, qui pendant cette campagne mit en œuvre toutes les ressources de la tactique mihtaire du temps. Il refusait toujours la bataille à Henri IV, ne voulant pas, en pays ennemi, risquer le succès de la campagne et l'existence de son armée, dans une action décisive. Il comprenait bien que chaque jour gagné entamait les forces de Henri IV. Le duc de Parme tournait autour de Rouen, cherchant à échapper à la vigilance du roi, pour secourir la ville et se jeter sur Biron. Le roi lui faisait tête, couvrant le siège, mais dès qu'il marchait en avant pour attaquer, l'Espagnol se dérobait.

Le 24 février, une sortie de la garnison de Rouen infligea un sanglant revers à Biron. Le roi dut à son tour se dérober aux Espagnols et venir rétablir un siège qu'il avait laissé en si bonne voie. Malheureusement l'abandon d'une partie de sa noblesse le força à lever le siège et à se borner à tenir la campagne. En réunissant les troupes de Rouen à celles qu'il avait jusqu'alors opposées au duc de Parme, et en faisant un appel pressant aux gentilshommes de toutes ses provinces, il eut encore sous ses ordres 23,000 hommes. S'attachant alors aux pas du duc de Parme, n'ayant plus à couvrir un siège qu'il avait abannonné, il infligea cinq échecs successifs près d'Yvetot, au duc de Parme, et allait à Ranson trouver l'occasion de le vaincre et de le détruire, lorsqu'il en fut empêché par l'inertie du maréchal de Biron et de quelques seigneurs français convertis à ce malencontreux avis : — Veux-tu donc aller planter tes choux à Biron? disait

le vieux maréchal à son fils qui s'étonnait de voir son père lui refuser cinq cents chevaux suffisants pour déterminer l'entière déroute des Espagnols à Ranson.

Le 16 mai, le duc de Parme couronna cette campagne si bien menée de part et d'autre, par une manœuvre hardie, il était acculé à la Seine et semblait ne pouvoir échapper à Henri IV. Mais le duc, pendant la nuit, fit construire un pont de bateaux en face de Caudebec et fit passer la rivière à son armée, en couvrant la retraite avec quelques troupes qu'il commandait en personne. Il fut grièvement blessé (1), mais il échappa à Henri IV et regagna Paris à grandes journées.

Avant de s'éloigner, Farnèse fit demander à Henri IV comment il avait trouvé sa manœuvre. — Notre roi, qui n'avait manqué ni d'habileté, ni de valeur, mais que la fortune et ses généraux avaient trahi, répondit non sans quelqu'amertume et sans quelqu'injustice : J'appelle cela fuir.

Déjà deux fois le mauvais esprit de ceux qui l'entouraient lui avait ravi le succès au moment où il allait le saisir. Une première fois, ils l'avaient empêché d'enlever Paris, une seconde fois ils s'étaient opposés à ce qu'il détruisît l'armée espagnole en continuant ratta(|ue de Ranson. La retraite habile du duc de Parme était un échec des plus dangereux pour la cause royale. L'armée de mercenaires étrangers et de gentilshommes de toutes les provinces, réunie, à l'aide de si lourds sacrifices, se fondit autour du roi. Après cette campagne SI brillamment menée de part et d'autre, Henri IV, abandonné de la

(1) Farnèse mourut des suites de cette blessure le è décembre suivant à Arras. Dans un travail de M. Auguste Laugel, paru dans la Revue des Deux-Mondes en 1883, sur Alexandre Farnùse, auquel nous empruntons divers renseignements, nous lisons une citation d'un auteur espagnol du xvp siècle, le capitaine Vasqucz, qui raconte «ivoir vu Farnèse quitter Bruxelles et s'acheminer une troisième fois vers la France : « Je le vis le jour (|u'il sortait de Hruxelics avec toute sa cour, quoique le froid fût très rigoureux; il était vêtu d'une manière magnifique.... je puis assurer, comme témoin oculaire, qu'il se tenait à cheval avec une peine extrême; et s'il n'avait eu à ses côtés deux laquais pour le soutenir, il serait tombé plus d'une fois ; ce qui n'empêchait pas que, avec le courage invincible dont il était doué, il ne s'cfforvAt de rester ferme sur ses étriers et ne fil la meilleure contenance possible, en ôtarit son chapeau, selon sa courtoisie accoutumée, pour saluer ceux qui le regardaient. •• (Extrait des Mrmnirrs dr i<i f>nr.i/t,^ hisinriqur rspngnole.) Quelques jours après Farnèse élail mori

plupart de ses soldats, se trouva dans la situation la plus critique.

Villard, de Rouen, commandait aux deux tiers de la Normandie, le duc de Mercœur tenait la Bretagne pour la Ligue et venait de recevoir un secours de 5,000 Espagnols, ~ le duc de Savoie se maintenant en Provence malgré les succès de Lesdiguières, toutes les autres provinces étaient divisées entre Mayenne et le roi. Celui-ci, réduit à une faible armée, ne pouvait même plus songer à attaquer Paris.

C'est dans ces circonstances critiques que se forma contre Henri ÏV le tiers-parti, dont les membres étaient recrutés jusque dans le camp royal. On comptait parmi eux les princes du sang et le plus zélé d'entre eux était le comte de Soissons, que le roi avait songé à marier avec sa sœur Catherine. La formation de ce tiers-parti était d'autant plus dangereuse, que son programme offrait une solution satisfaisante pour bien des gens, aux difficultés du moment. Le frère du comte, le jeune cardinal de Bourbon, devait être proclamé roi; il abandonnerait l'Eglise, et relevé par le Pape de tous ses liens religieux, il épouserait l'Infante d'Espagne. C'était là le roi catholique nécessaire à la pacification du royaume, et son mariage avec l'Infante, était un dédommagement suffisant accordé à Philippe II pour les sacrifices qu'il avait faits jusqu'à ce jour.

Comment le Béarnais huguenot, qui comptait chaque jour quelque nouvelle défection parmi les siens, allait-il pouvoir continuer la lutte contre ces nouveaux ennemis, plus redoutables que les ligueurs?

Mariage de Gabrielle.

Au milieu de toutes ces difficultés, la fortune sembla vouloir l'accabler en le frappant dans ses affections les plus intimes. Gabrielle, restée en Picardie, éloignée du roi pendant cette longue campagne, poussée par sa famille à accepter un établissement convenable à son rang, persécutée par son père, dut, malgré ses pleurs et ses

protestations, oublier, elle aussi, celui que la fortune trahissait, et consentir à épouser le sieur de Liencourt.

Voici le récit que les Amours du Grand Alcandre font de ce mariage et des causes qui l'amenèrent :

« Cependant, l'amour de Henri IV croissant tous les jours, le père de Gabrielle s'en sentant importuné, elle voulut sortir de celle tyrannie, et, pour en trouver un plus raisonnable sujet, elle désira d'être mariée.

» Il se présenta un gentilhomme du pays tout propre à cette alliance, il avait du bien et était d'une bonne condition, mais, pour le regard de sa personne et de son esprit, ils étaient aussi mal faits l'un que l'autre. Gabrielle fit jurer au roi que le jour de ses noces il arriverait et la mènerait en un lieu où elle ne verrait son mari que quand elle le voudrait, lui ayant persuadé qu'elle ne consentirait jamais à lui faire une infidélité. Mais ce jour ayant passé sans que le roi fût venu, n'ayant pu abandonner une entreprise fort importante qu'il avait, elle jura cent fois de s'en venger, et toutesfois elle ne voulut jamais coucher avec lui : si bien que son mari, pensant être plus autorisé chez lui que dans la ville où il avait été marié, et dont le marquis d'Estrées était gouverneur (I), il l'emmena; mais elle se fit si bien accompagner des dames ses parentes qui s'étaient trouvées à ses noces, qu'il n'osa vouloir que ce qu'il lui plut. Le roi étant arrivé là-dessus, à la plus prochaine ville, manda le mari, qui amena sa femme, présumant d'en tirer à tout le moins quelqu'avantage à la cour. Partant de là, le roi l'emmena avec lui, et, afin qu'elle ne fut pas seule, mena sa sœur, une dame sa cousine, et s'en alla de ce pas attaquer la ville de Chartres. »

C'est là le roman. Voici maintenant l'histoire.

Antoine d'Estrées, à aucune époque, n'a été un père complaisant. Il n'a jamais prêté les mains à une liaison de sa fille avec Henri IV, et, après que celte liaison fui formée, il paraît avoir été longtemps sans la lui pardonner. Nous lisons, en effet, dans une lettre de Henri IV à Gabrielle du 26 juin 1593, cette phrase significative : ^ Je vous cuydois à Saint-Denys, mais le commandement de votre père vous a retenue. Je suis très ayse que vous soyez bien avec lui, vous ne mereprocher(«s phis qji'ii vous vouillo mal h mon occasion. »

'\) Il fut gouverneur de Noyon du 19 août 1591 au 30 mars 1393.

Le père résolut de profiter de l'absence du roi et de l'abandon dans lequel se trouvait sa fille pour la soustraire à l'influence de Henri IV, et pour la marier. Ne pouvant plus songer à unir Gabrielle et Bellegarde, il lui chercha un mari dans son entourage. Il choisit un gentilhomme fort riche d'ailleurs, de très bonne noblesse picarde et veuf d'une de ses parentes, Anne Gouftier de Crevecœur (1). C'était Nicolas d'Amerval, sire de Liencourt, baron de Benais, seigneur de Cerfontaine, etc. Le futur avait trente-six ans. Au physique il était petit, assez mal tourné (2). Au moral, il était d'un caractère faible et tout à fait au-dessous du rôle que lui destinait Antoine d'Estrées. On comprend 1res bien le peu d'entraînement que Gabrielle dut avoir pour cette alliance ; mais c'était une époque où les enfants respectaient l'autorité paternelle, et elle céda aux ordres de son père.

Le mariage eut lieu à Noyon, dans les premiers jours de juin 1592.

(1) Anne Gouffier de Crevecamr était la fille de Messire François Gouffier, chevalier, seigneur de Crevecœur et Bonnivet, lieutenant général pour le roi en Picardie, propriétaire de quinze seigneuries aux environs d'Amiens.

(2) Son père était bossu et portait le même prénom de Nicolas que lui. On trouve la signature du père au bas de l'acte d'association faite entre les Princes, dite la Sainte Union ou mieux la Ligue qui fut signée à Péronne le 13 février 1577. C'est lui qui fut chargé d'apporter la pièce à Paris.

Assassinat de M^^e d'Estrées (juin 1592).

A la même époque que se célébrait le mariage de Gabrielle à Noyon, et peut-être le même jour, sa mère, M'^^ d'Estrées, était assassinée dans la nuit du 8 au 9 juin à Issoire, en Auvergne, avec le marquis de Tourzel-Alègre.

Le marquis était son amant depuis plusieurs années déjà. Voici l'origine de leur liaison : Antoine d'Alègre, baron de Meillaud, père du marquis, tua en duel François du Prat, baron de Thiern. Guillaume du Prat, baron de Vitteaux, vengea son frère en tuant à son tour Antoine d'Alègre (1573). Le marquis d'Alègre était fort jeune à la mort de son père et trois ans après, en 1576, il fut envoyé en Allemagne par son oncle Yves d'Alègre, qui l'avait fait son héritier. Le neveu se substituait à l'oncle, qui avait été désigné, avec le comte d'Escars(i), comme otages destinés à garantir au prince palatin Jean-Casimir, le paiement des reîtres qu'il avait amenés à Henri IIL Le roi paraît avoir oublié ces otages, car le jeune marquis d'Alègre ne put rentrer en France qu'en 1583. Son oncle était mort pendant ces sept ans d'absence et il dut soutenir de longs procès pour rentrer dans son hérit i-c. usurpé par des cousins. En dehors de ses procès, sa principale

,1; Jean (le Pcrusse, comte d'Escars, prince de Careiicy, comte do la Vautjnyon, < hcvalier des ordres du roi, maréchal, sénéclial et gouverneur du Bourbon?) «i^ tïK de François d'Escars cl d'isabcau de Bourbon, mort le 21 septembre 1595.

occupation paraît avoir été de venger la mort de son père en se préparant à se battre avec le baron de Vitteaux. Brantôme nous représente ce baron comme un terrible duelliste, dont les victimes ne se comptaient plus, et nous raconte que le jeune marquis d'Alègre, depuis son retour d'Allemagne, était devenu très fort à l'épée sous un professeur célèbre de Tépoque, appelé Jacques Ferron, de la ville d'Ax, « qui avait été à moi », dit Brantôme. Ce fut le 7 août 1583, d'après L'Estoile, que les deux adversaires se rencontrèrent dans un champ derrière les Chartreux (1), à huit heures du matin. Ils se battirent la poitrine nue, en manches de chemises. Le baron tira deux grandes estocades, coup sur coup, qui forcèrent d'Alègre à reculer. Vitteaux « se mit alors auxEstramacons ». Mais d'Alègre parait tous les coups, et prenant son temps, renversa son adversaire d'une estocade et le perça ensuite de plusieurs coups d'épée « sans user d'aucune courtoisie de vie (2). »

Le marquis d'Alègre, en vengeant son père, avait, sans le savoir, causé une très vive satisfaction à M""" d'Estrées. Sa victime, le baron de Vitteaux, avait autrefois, le 31 octobre 1575, non pas tué en duel, mais assassiné un amant de M°''' d'Estrées, qu'elle aimait fort, le beau du Gua, colonel de la garde de Henri III (3).

En apprenant l'issue du duel et la mort de Vitteaux, elle fit appeler le jeune vainqueur, le combla de présents et depuis cette époque devint publiquement sa maîtresse.

Nous pouvons donc fixer approximativement à Tannée 1583 l'époque où M""^ d'Estrées, dépassant déjà la quarantaine (elle s'était mariée le 14 février 1559), abandonna son mari et ses enfants pour vivre avec d'Alègre.

Elle accoucha un an après de la dernière sœur de Gabrielle appelée Françoise, qui, après avoir dû épouser Biron (4), se maria avec le comte de Sanzai (5).

(1) Le couvent des Chartreux était situé sur l'emplacement actuel du jardin du Luxembourg, dans sa partie sud. Le clos ou jardin des Chartreux était longé par la rue d'Enfer.

(2) Brantôme.

(3) Louis Bérenger du Guast, ou du Gua, célèbre par ses démêlés avec Marguerite de Navarre, qui fut soupçonnée d'avoir chargé Vitteaux de le tuer.

(4) Voir Tallemant des Beaux et la lettre du président de Vernyes, aux documents. (5' Charles de Sanzai, baron de Tupigny, d'une famille grandement apparentée

GABRIELLE ET D AMER VAL. 2y

Le scandale était public, et la naissance d'un enfant adultérin devenait chose grave. Le mari, Antoine d'Estrées, crut devoir prendre visà-vis de sa femme diverses précautions; notamment le 27 novembre 1586 (1), par acte passé chez Laclef, notaire à Cœuvres, il révoqua toute procuration qu'il avait pu donner à Françoise Babou, « n'entendant qu elle s'en puisse aider et prévaloir » et veut que « les procurations antérieures deviennent nulles et sans aucun effet ni vertu. » M. d'Estrées est assisté de deux témoins, Antoine de Blois et Campan, prêtre, chapelain du château de Cœuvres.

D'Alègre, nommé par Henri IV gouverneur d'Issoire, en Auvergne, son pays, vint prendre possession de son gouvernement un peu après Pâques 1590. M'"'' d'Estrées l'y rejoignit avec ses deux plus jeunes filles et tout un train de maison. Cette femme, déjà vieille, ayant conservé toutes les allures libres de la cour de Henri III, vivant publiquement avec un jeune homme qui n'avait pas trente ans, causa beaucoup de scandale dans la petite ville d'Issoire. En pénétrant dans les provinces, la Ligue s'épurait. De loin ses adhérents démêlaient mal les projets des Lorrains et, leurs criminelles ambitions. Dans une ville comme Issoire, à cette époque, toutes les bonnes familles catholiques étaient ligueuses. On comprend que le nouveau gouverneur, quoique du pays, ne dut rallier personnellement à la cause de Henri IV aucune fraction importante de la partie saine de la population. Il n'avait pu, en etTet, maintenir la place fidèle au roi qu'en s'alliant à une coterie locale composée de spadassins et de gens obscurs, à la tête de laquelle se trouvaient les frères Auteroche, les Liron, un boucher appelé le grand Bessand, Blezin et autres gens de sac et de corde qui, par leurs violences, intimidaient la ville.

L'avarice du marquis d'Alègre qui, selon les traditions du temps, voulait s'enrichir dans son gouvernement, n'avait d'égale que la rapacité de M"*' d'Estrées. Un sourd mécontentement régnait parmi leurs partisans dont l'appui n'avait rien de désintéressé. Par économie, d'Alègre n'avait pas de gardes et ne payait pas de garnison.

de Bretagne, établie près de Pontolse. Ce mariage fut fait par Angélique d'Estrées, devenue abbesse de Maubuisson.

(1) C'est à M. le comte do Bcrticr de Sauvigny que nous devons la connaissance de cet acte curieux.

les hommes de sa faction étaient les maîtres et gardaient les portes de la ville. D'Alègre était logé dans une maison bourgeoise connue sous le nom de maison Charrier et il ne prenait aucune précaution pour sa sûreté personnelle.

Ses exactions exaspéraient la population et son impopularité commençait à ébranler l'influence de la coterie qui s'était donnée à lui. Les frères Auteroche résolurent en juin 1592 de se débarrasser de lui et de continuer à tenir la ville d'Issoire pour le roi, sans avoir de gouverneur. Dans la nuit du 8 au 9 juin, douze assassins conduits par les Auteroche, pénétrèrent par une porte de derrière dans la maison Charrier, gagnèrent une galerie intérieure sur laquelle donnait la porte de la chambre à coucher occupée par d'Alègre et M""" d'Estrées et vinrent placer un pétard contre cette porte. Ce fut ]yjme ct'Estrées qui se réveilla la première. « Je sens une mèche qui brûle, » dit-elle; en même temps, d'Alègre entendant du bruit, sauta du lit et se mit à entasser des meubles pour neutraliser l'effet du pétard. L'explosion eut lieu pendant ce travail et blessa grièvement d'Alègre au bras. S'emparant cependant d'une pertuisane qu'il avait toujours au chevet de son lit, il engagea une lutte désespérée avec ses assassins. Sa résistance inattendue les surprit et il allait peutêtre avoir l'avantage lorsque Blezin, l'un des assaillants, se précipitant à corps perdu sur lui, le renversa et le perça d'un coup de poignard. M""^ d'Estrées chercha à se réfugier dans la chambre de ses femmes, mais le grand Bessand alla l'arracher de la ruelle d'un lit : « Hélas ! Messieurs, voulez-vous tuer les dames aussi? — Oui, répondit le boucher, nous voulons tuer le chien et la chienne », et il lui porta un coup de poignard sous la mamelle gauche dont elle mourut aussitôt. On pilla tout, jusqu'à la chemise de cette malheureuse, et son cadavre nu fut jeté sur la place publique avec celui de d'Alègre. Au petit jour la population put contempler l'œuvre de sang de ses chefs. Liron, l'un d'eux, fit le surlendemain enlever les cadavres et les envoya à Meillaud, seigneurie voisine appartenant à d'Alègre, où ils furent enterrés.

A cette époque de troubles civils et devant une bande de pareils misérables, les parents et amis de d'Alègre ne purent songer à obtenir du pouvoir royal la répression de ce crime. Si on avait commencé une enquête contre les assassins, ils eussent livré la ville à la Ligue. Les amis se firent justice eux-mêmes. Liron le jeune, ayant eu

GABRIELLE ET d'aMERVAL. 81

l'imprudence de sortir d'Issoire, fut tué à la campagne, chez un de ses parents, qu'il avait été visiter. Desrieux (i), ami de d'Alègre, envoya deux hommes résolus, qui tuèrent dans la ville à coups de pistolet Liron père et Vidal Auteroche. Le même Desrieux, traversant un autre jour la place principale d'Issoire, se croisa avec Jean Auteroche et le tua de sa main. Non content de cette exécution, Desrieux, qui était venu fort accompagné ce jour-là, fit saisir trois autres des assassins et les fit pendre mimédiatement. Les autres se sauvèrent en sautant par dessus les remparts.

Tel était l'état de la France que, trois ans après son avènement au trône, Henri IV ne pouvait venger lui-même, dans une ville soumise à son autorité, la mort d'un de ses gouverneurs.

Gabrielle quitte son mari (1592).

Nous avons laissé Gabrielle au moment où elle venait de s'installer chez son mari au château de Liencourt, près Nesle. Nous avons dit qu'elle s'était mariée au commencement de juin. Nous avons entre les mains deux documents relatifs à la date de son mariage assez difficiles à concilier entre eux.

Lors de son procès en divorce elle fut interrogée, comme nous l'avons déjà dit, le 17 décembre 1594 par l'official d'Amiens sur l'époque de son mariage. Gabrielle répondit qu'il y avait deux ans et trois mois qu'il avait été célébré à Noyon dans une chapelle de l'église principale. Cela nous reporte au mois d'août 1592.

Cette date est confirmée par l'interrogatoire de d'Amerval. Elle n'est cependant pas exacte. Nous avons trouvé au Cabinet des titres de la Bibliothèque Nationale un document des plus importants relatif à la date de ce mariage et nous avons dû en partie modifier nos premières opinions : Ce sont des lettres royaux, dont voici un extrait :

(1) Capitaine royaliste qui résidait alors à Glcrmont.

3â GABRIELLE d'eSTRÉES.

« Don d'Assy et Saint-Lambert à M""" Gabrielle d'Estrées, X Juing

» Henri par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre à noz améz et féaulx les gens de nostre Conseil et de nos comptes de La Fère, etc.... Scavoir faisons que Nous voulant recognaistre comme notre amé et féal chevalier des Ordres, capitaine de cinquante hommes d'armes de nos Ordonnances, le s"" d'Estrées, notre lieutenant général au gouvernement de l'Isle-de-France, les grands et recommandables services qu'il a fait à nos prédécesseurs et à nous en diverses occasions et voulant par ces susdites considérations gratifier notre chère etbien-aimée dame Gabrielle d'Estrées sa fille, femme de notre amé et féal gentilhomme de notre Chambre le s"* de Liencourt, luy avons donné et délaissé, donnons et délaissons.... nos terre et seigneurie d'Assy dépendant de notre comté de Marie consistant en maison, bois, prés, terres, molins, fermes, comme toutes justice haute, moyenne et basse, droits et proficts seigneuriaux toutes circonstances et dépendances et tout ainsi que le tout se poursuit et comporte et ainsi que nous et nos fermiers en ont toujours joui. Ensemble le château de Saint-Lambert le tout de notre ancien domaine et patrimoine pour en jouyr et user de sa part et les avoir, tenir et posséder par ladite dame Gabrielle d'Estrées sa vie durant, etc.... Donné à Liencourt le dO^ jour de juing de l'an de grâce mil 5 quatre- vingt-douz et de notre règne le quatrième. Signé Henry. » — A droite de la signature du roi et plus bas on lit : A la charge de le faire viser par M. Duplessis et au-dessous : par le Roy comte de Marie signé : Lomenic. A gauche de la signature du roi et plus bas se trouve : Veu par Duplessis par le très exprès commandement du Roy. — La pièce est originale et sur parchemin et se trouve vol. 1086, n*" 76.

Gabrielle était donc mariée avant le 10 juin, mariée évidemment depuis peu de jours, car ce don d'Assy et de Saint-Lambert est un cadeau de noces que lui fait Henri IV, accouru à la nouvelle de ce mariage. L'itinéraire du roi indique sa présence à La Fère le 7 juin et à Clermont le 11. L'acte que nous citons ajoute une date à cet itinéraire, celle du 10, à Liencourt. Gabrielle s'est donc trompée dans ses interrogatoires. Elle aurait dû répondre au juge qu'elle était mariée depuis deux ans et six mois et non pas depuis deux ans et trois mois.

Les deux terres données par Henri IV sont restées dans la pos-

session de Gabrielle. En 1598 elle en fait don à César de Vendôme à l'occasion de ses fiançailles avec la fille du duc de Mercœur. Nous lisons en effet au contrat de mariage de César (1) : « .... Aussy a été présente à consentir et passer les choses susdictes, haulte et puissante dame Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort, mère dudict s' de Vendosme, laquelle a dict qu'elle le tenait pour son vray et principal héritier.... et pour lui rendre le témoignage qu'elle porte de son affection lui a donné et donne en faveur dudict mariage par donation entre vifs pure et irrévocable, le duché de Beaufort.... la terre et seigneurie de Vandeuil.... Le droict qui Imj compette et appartient en terre d/Assy et de Sainct-Lamhert seize en Picardie.... Faict et passé au château de la ville d'Angers, en présence de.... le cinquième jour d'avril 1598. »

Cette libéralité du roi faite à Gabrielle immédiatement après son mariage nous inspire les réflexions suivantes :

Gabrielle a dû devenir la maîtresse de Henri IV au siège de Chartres. Elle l'a facilement décidé à la suivre en Picardie et à faire le siège de Noyon. La longue et malheureuse campagne de Normandie les a tenus éloignés l'un de l'autre. Henri IV a été absolument étranger à ce mariage, fait par le père contre lui, et Gabrielle y a résisté autant qu'elle a pu, et a en vain attendu le roi auquel elle a fait de pressants appels. Henri IV ne pouvait y répondre, il était aux prises avec Farnèse. Dès que celui-ci eut repris la route de Paris, le roi accourut, mais il ne put la revoir qu'après son mariage, chez son mari, à Liencourt, et n'a pu que donner à Gabrielle les terres d'Assy et de Saint-Lambert, pour la consoler de l'état où elle était réduite.

Ce fut d'ailleurs toujours la prétention de Gabrielle, pendant son procès en divorce, d'avoir été mariée malgré elle par son père; elle invoquait cette contrainte comme une des trois causes de nullité de son mariage.

Un des témoins de l'enquête, le sieur Du Fay, enseigne au régiment de Picardie, élevé page chez le marquis d'Estrées, dans la maison duquel il se trouvait au moment du mariage, déclare à TolTicial avoir entendu Gabrielle dire : « Hé bien, ils veullent que je l'espouze, en parlant de d'Amerval, et me veullent mettre hors de céans; je le

1) Voir ce contrat aux documents.

ferai contre ma volonté, mais ils n'y auront pas grand contentement, et, de faict, lorsqu'on la voulu faire espouzer, ne fist jamais que pleurer et se tourmenter. »

Quant à l'histoire de Henri IV, retenu par une entreprise importante et mis dans l'impossibilité de venir enlever la mariée le soir même de ses noces ; quant au refus de Gabrielle de coucher avec son mari; quant à l'intervention de sa tante et de ses cousines pour empêcher celui-ci d'exercer ses droits, se sont là de pures inventions, démenties par la propre déclaration de Gabrielle :

« Enquise, si le jour des noces, luy et elle n'auroient pas eu copulation ensemble, a dict que non, parce que comme elle croit qu'il a eu quelque coup ou autre mal qui l'auroit rendu impuissant et inhabile à rendre le devoir de mariage, jaçoit (1) qu'il s'y soit mis en effort et quelquefois encore du depuis durant le temps de trois mois... A dist aussy qu'elle n'a eu aucuae querelle ny contestation avec ledit s. de Liencourt et autant qu'ils ont esté ensemble ont esté en paix et eust bien désiré qu'il eust esté tel quil est requis, encore quelle ne Veust pas aymé auparavant (2). »

Ainsi Gabrielle est mariée contre son consentement, mais elle se soumet; elle reste en Picardie chez son mari, en sa seigneurie de Liencourt, près de Noyon. Pendant trois mois, elle subit cette triste existence de cohabiter avec un mari infirme. On voit se manifester son caractère doux et résigné. Ces trois mois se passent en paix, sans orages entre les deux époux. Elle eût bien désiré qu'il fût tel qu'il est requis, encore qu'elle ne l'eût pas aimé auparavant, car elle se serait soumise à son sort.

Le père, le marquis d'Estrées, devait s'applaudir du bon emploi de son autorité. Il avait enlevé sa fille à Henri IV, il l'avait mariée à un gentilhomme riche. Il ne prévoyait pas l'impuissance de d'Amerval, causée par une chute de cheval; car son gendre avait eu quatre enfants de son premier mariage (3) ; mais il était écrit qu'Antoine d'Es-

(1) Malgré.

(2) Dossier de la procédure suivie devant l'official d'Amiens.

(3) 1° Charlotte, mariée en 1661 à Olivier de Longueval, seigneur de Beaumont. 20 Marie, mariée le 16 février 1612 à Isaac de Saint-Simon, vicomte de Clastres. 3o et 40 un fils, Nicolas, ainsi qu'une autre fille, morts tous deux avant 1594. Il y a loin de là aux quatorze enfmts que lui prêtent les chroniqueurs pour rendre plus piquante la prétendue déclaration judiciaire de l'impuissance de d'Anaerval.

trées ne saurait pas plus garder sa fille que sa femme ; après trois mois de cette triste existence, côte à côte avec d'Amerval, c'est-à-dire au mois de septembre 1392, Gabrielle abandonna son mari et, assistée de sa tante, M""^ de Sourdis, elle alla rejoindre Henri iV, dont elle ne quittera plus la cour désormais.

D'Amerval de Liencourt fut-il un mari vénal et complaisant?

Quel rôle Henri IV avait-il joué dans le mariage de Gabrielle? La tradition, que nous n'adoptons pas, veut que ce soit Henri IV qui ait choisi lui-même, pour sa maîtresse, un mari complaisant et vénal, afin de l'émanciper et de la soustraire à l'autorité gênante de son père. Les At?iours du Grand Alcandre ne contredisent pas cette tradition, ainsi que nous l'avons vu plus haut. D'après eux, c'est Gabrielle qui, pour échapper à la tyrannie paternelle, désire se marier, et Henri IV, d'accord avec elle, lui promit de ne pas laisser consommer le mariage. Il faut reconnaître que la plupart des contemporains accusent Henri IV d'avoir choisi lui-même un mari complaisant pour sa maîtresse. Ce qu'il y a de plus grave en faveur do cette opinion, c'est que le savant M. Berger de Xivrey l'a adoptée dans un Mémoire fort intéressant, publié il y a déjà bien des années par lui, dans la Bibliothèque des Chartes (1). Il a écrit, à propos du mariage préparé et accompli par la volonté du roi, cette phrase que nous retenons : « Nous avons peine à nous rendre compte aujourd'hui de cet étrange amalgame d'une sorte de concession aux convenances obtenue par des moyens où la contradiction flagrante, loin de diminuer le scandale, semblait devoir Taugmenter beaucoup. En d'autres temps, on y eût mis ou plus d'audace, ou plus d'adresse et de mystère. »

t) Année 186i.

En l'absence de toutes preuves, cet étrange amalgame^ cette contradiction flagrante, qui doit augmenter le scandale, ne sont-ils pas des arguments bien forts contre l'opinion qui attribue à Henri IV une action aussi blâmable ; à quels embarras s'exposaient bénévolement les deux amants? La demande en dissolution de mariage, intentée deux ans après, n'est-elle pas la preuve que Gabrielle a subi la contrainte paternelle en épousant d'Amervai de Liencourt et que Henri IV, que nous verrons si ardent à suivre le procès, n'a été pour rien dans la conclusion d'un mariage, source de tant d'ennuis pour lui?

Voici d'ailleurs le résumé de l'argumentation de M. Berger de Xivrey : 1° Le sire d'Amervai de Liencourt a épousé Gabrielle par ordre du roi. Il a reçu en argent le prix de sa complaisance. Cela résulte de l'interprétation d'une procuration notariée signée de Henri IV (nous allons l'examiner); 2° plus tard, après la naissance de son premier enfant, Gabrielle a voulu faire annuler son mariage et s'est adressée d'abord à l'official deNoyon, ensuite à l'official d'Amiens (1). Sur la demande et l'injonction du roi, de Liencourt, complaisant jusqu'au bout, s'est encore immolé à la volonté de Henri TV et s'est prêté à l'annulation de son mariage; cela résulte de l'interprétation de son testament (2).

A l'appui de ce premier point, que Liencourt a consenti à jouer le rôle de mari complaisant et en a reçu le prix, voici la procuration citée :

Elle a été passée à Clermont, en Beauvoisis, le vendredi 12 juin 1592, avant midi, en l'hôtel du roi, par devant deux notaires royaux au bailliage de Clermont, par Henri IV, roi de France et de Navarre, agissant plus spécialement ici comme comte de Marie, seigneur de La Fère, à noble homme Philippe de Longueval (3), seigneur de Manicamp, surintendant des affaires de Sa Majesté au comté de

(1) C'est une erreur de M. Berger de Xivrey, ainsi que nous le verrons plus tard.

(2) Il est bien entendu que M. Berger de Xivrey pose en principe que les relations de Gabrielle et de Henri IV étaient notoires avant son mariage avec Liencourt, sans cela tout son système s'écroulerait de lui-même.

(3) Philippe de Longueval, seigneur de Manicamp, était le troisième fils de Philippe II de Longueval, seigneur de Haraucourt et de Cramailles, et de Françoise d'Estrées, sœur d'Anîoine d'Estrées. Il était par conséquent cousin germain de Gabrielle d'Estréos et avait épousé Isabelle de Thon, dame de Manicamp.

GABRIELLE ET DAMERVAL. 37

Marie, avec plein pouvoir de vendre, disposer et aliéner du tout, à toujours.... la terre et seigneurie de Falvy-sur-Somme, ses appartenances et dépendances, justices et seigneuries, sans rien excepter.... pour et au profit de messire Nicolas d'Araerval, seigneur de Liencourt, chevalier de l'ordre du Roi, gentilhouime de la chambre, naguère gouverneur de la ville et bailliage de Chauny..., moyennant la somme de douze mille écus, pour demeurer quitte par Sadite Majesté envers ledit sieur de Liencourt de la somme de huit mille écus que Sadite Majesté déclare que M. de Liencourt a avancée pendant qu'il était gouverneur de Chauny, tant pour payer la garnison de cette ville que pour en réparer et entretenir les fortifications pour le service du roi, ainsi qu'il en a dûment fait apparoir à Sadite Majesté, et dont elle se tient pour contente et satisfaite.... Le surplus du prix, montant à quatre mille écus, les recevoir par ledit procureur et bailler et délivrer es mains de maître JuUien Mallet, conseiller, trésorier et receveur général de Sa Majesté pour la maison de Navarre et autres domaines.... L'acte est signé par le roi et contresigné par M. de Loménie, secrétaire d'Etat pour les affaires de son royaume de Navarre.

M. Berger de Xivrey voit, dans cet acte, une libéralité déguisée de huit mille écus faite par Henri IV au sieur de Liencourt. Il tire cette conclusion : 1° de la date du 12 juin 1592, qui est voisine de celle de son mariage avec Gabrielle d'Estrées; et 2° de cette phrase que nous avons soulignée; d'où il résulte que le roi se contente de ce que le sieur de Liencourl lui en a dûment fait apparoir, qu'il s'en tient pour content et satisfait, et qu'il n'a soumis sa réclamation à aucune vérification ni à aucune formalité financière. Ajoutons avec impartialité, à l'appui de la thèse de M. Berger de Xivrey, ce fait qu'il n'a pas connu : la libéralité que le 10 juin le roi avait faite à Gabrielle en lui donnant les domaines d'Assy et de Saint-Lambert.

Ces arguments, malgré leur importance, ne nous persuadent point.

Nous remarquerons d'abord que le procureur choisi par Henri IV, pour régler avec d'Amerval le prix de ses complaisances, est Philippe de Longueval, seigneur de Manicamp, neveu d'Antoine d'Estrées, dont le caractère se prèlait peu à une semblable mission. En etîet, lorsque, plus tard, au commencement de 1504, pendant le siège de I^on, Henri IV voulut trouver une résidence pour loger Gabrielle d'Estrées, il s'adressa au même seigneur de Longueval, qui, avec

beaucoup de dignité et de fermeté, refusa de recevoir chez lui la maîtresse du roi, quoiqu'elle fût sa cousine (1). Il est donc invraisemblable qu'il se fut prêté à servir d'intermédiaire dans une négociation peu honorable, et avouons que Philippe de Longueval était mieux placé que M. Berger de Xivrey pour se rendre compte du véritable caractère de la procuration qu'il acceptait. Nous ne comprenons pas, en outre, la modicité de la somme employée à acheter un homme aussi riche que d'Amerval. Enfin, dans la supposition d'une libéralité, que signifie cette soulte qui limite la générosité royale et indique un marchandage, ayant pour résultat de faire rentrer dans la bourse du roi une somme de quatre mille écus?

Il y a un argument plus fort encore contre cette interprétation donnée à la cession de la seigneurie de Falvy. Nous savons que Nicolas d'Amerval fut gouverneur de Chauny de 4590 jusque vers l'époque de son mariage. Il est donc assez naturel qu'au moment où d'Amerval quittait son gouvernement, il fût réglé des dépenses qu'il y avait faites. Il y a toute vraisemblance que ces dépenses étaient réelles. Toutes les municipalités et tous les gouverneurs, qui étaient du parti du roi pendant cette période, lui flrent des avances. Les finances royales étaient dans le plus triste état, et Henri IV ne tenait la campagne qu'à force d'emprunts, tandis que chaque gouverneur et chaque ville se défendaient avec leurs propres ressources. Il est donc inadmissible que d'Amerval, riche comme nous le savons, ait été le seul gouverneur du temps qui n'ait pas fait la guerre à ses dépens.

Pendant cette période de 1590-92, les hgueurs battirent en tous sens la campagne de Chauny. Nous voyons, vers la fin de 1591, alors que d'Amerval était gouverneur, que la garnison de Chauny attaqua, il est vrai sans succès, le sire de Rieux, gouverneur de Pierrefonds pour la Ligue, qui passait à portée de Chauny pour aller ravitailler Noyon. Quelques jours après, La Chanterie, maître de camp d'un régiment pour la Ligue, voulut renouveler ce haut fait. Il fut moins heureux que le sieur de Pàeux. Il fut surpris par la garnison de Chauny et sa troupe fut dispersée. Enfin, avant la fin de cette année 1591, les ligueurs, voulant venger La Chanterie, essayèrent de sur-

(1) Histoire de Follambray, par l'abbé Arthur Vernier. Histoire de la ville et des sires de Coucy-le-Château, par Melleville.

prendre Chauny, mais cette tentative amena un véritable désastre, ils tombèrent dans une embuscade. Un grand nombre d'entre eux furent faits prisonniers, et trois cents chevaux furent les trophées de la victoire remportée par la garnison de Chauny (1). D'Amerval ne resta pas inactiC pendant cette période. Certainement il n'a pas fait la guerre sans argent, et, comme Henri IV était hors d'état de lui en donner, il a bien fallu qu'il en fît lui-même l'avance.

Nous voyons encore qu'en 1o92, Henri IV non seulement réglait ses comptes avec d'Amerval en lui cédant la seigneurie de Falvy, comme l'établit la procuration citée, mais qu'il les réglait encore avec la municipalité de Chauny et la payait de ses avances d'argent et des fournitures de vivres que, pendant la même période, elle avait faites à son armée (2). Il créait, au protit de la ville de Chauny, une rente d'une dizaine de milliers de livres, en lui cédant et transportant la ferme des huitièmes et vingtièmes deniers perçus sur les vins dans son territoire (3). La ville de Chauny jouit de ce revenu jusqu'en 1602, c'est-à-dire pendant dix ans, et toucha ainsi environ 100,000 livres. Arrêt du Conseil du 27 octobre 1601 (4). Ainsi, pour payer le gouverneur de Chauny, Henri IV cède une seigneurie de son domaine privé, moyennant une soulte en argent, et, pour payer la municipalité, il lui cède la jouissance d'une fraction des revenus de la couronne. Tout cela ne démontre-t-il pas la pénurie du trésor royal, et la soulte de 4,000 écus, touchée par Henri IV des mains de d'Amerval, n'éloigne-t-elle pas toute idée de libéralité en achevant de mettre au jour les besoins urgents du roi? On voit, en somme, combien est inadmissible l'interprétation donnée à la procuration et quel démenti cette interprétation reçoit de faits précis et incontestables.

M. Berger de Xivrey trouve encore un argument en faveur de sa thèse dans ce fait que Henri IV n'a soumis la réclamation du sieur de Liencourt à aucune formalité financière et qu'il se contente de ce qu'il en a dament fait apparoir à Sadite Majesté et dont elle se tient iHU/r rrniteiitc et sati^f«ntr

(Ij 11 esl u remaniucr qno hi pruciiuilion ciléc plus haut parle du payemoiit de la garnison de Chauny (pii, ainsi (juon le voit, ne ména;;ea pas ses sorties.

(2) Soiicc historique sur Chauny, in-12, 1838, par Capc^iumonl.

(3) Les anciennes rues de Chauny, par Cli. Bréard, in -S», 1874.

(4) Arch. nal. Scct. administ. Ch. des Compte». M<^ni. 444, foi. 48.

Remarquons d'abord que les termes de la procuration n'excluent pas l'idée qu'un compte de dépenses, avec pièces régulières à l'appui, ait été produit. Ajoutons que le sieur de Liencourt n'est payé ni avec les deniers de l'Etat, ni par la cession d'un fief de la couronne, mais par la cession d'une seigneurie appartenant à Henri IV et faisant partie de son domaine privé. C'est ainsi qu'en maintes circonstances le Béarnais a payé, avec son domaine, les dépenses que ne pouvait solder le trésor royal. Nous le voyons notamment aliéner, les unes après les autres, les seigneuries de son duché de Vendôme qui, en 1598, n^était plus guère qu'un titre nu(l). César, devenu duc de Vendôme, dut racheter plus tard tous les domaines aliénés, avec la dot de Françoise de Lorraine. Dans Tespèce, Henri IV aliénait une seigneurie de son comté de Marie; la chambre des comptes ne pouvait intervenir à aucun titre dans cet acte, qu'il accomplissait comme simple particulier, « agissant plus spécialement ici comme comte de Marie et seigneur de La Fère, » ainsi que le dit, en propres termes, la procuration citée.

Des considérations d'un autre ordre nous persuadent que d'Amerval n'a pas été choisi par Henri IV pour couvrir sa liaison avec Gabrielle. De semblables maris sont toujours comblés de faveurs. Ce n'est pas la situation de d'Amerval : on lui enlève son gouvernement de Chauny et on ne lui donne rien en compensation. Il réclame le paiement d'avances faites par lui pour le service du roi ; on le paie, il est vrai, mais si parcimonieusement qu'il doit rembourser une soulte au roi en argent comptant. Il ne paraît pas à la cour et se retire en Picardie, où il habite tantôt son château de Liencourt, près Noyon, tantôt sa seigneurie de Jumelles (:2), près Amiens, sans exercer aucune charge, ni aucun commandement. Enfin, dès que M"''' de Liencourt a un enfant, il ne remplit pas le rôle qui incombe à ses pareils, de donner son nom au nouveau-né. On ne songe qu'à se débarrasser de lui, on lui fait un procès pour arriver à la dissolution de ce mariage, tandis qu'on l'aurait payé deux ans auparavant pour le contracter. On va même plus loin : on lui

(1) Donation du duché de Vendôme à César Monsieur, 3 avril 1598. Bibl. Nat., Mss. fonds Dupuy, vol. 88.

(2) Aujourd'hui Jumel, canton d'Ailly-sur-Noye.

persuade, à tort ou à raison, que, s'il résiste au procès, sa vie est en danger. A quoi a-t-il donc été bon? En quoi s'est-on servi de sa prétendue complaisance? Au récit plein d'invraisemblance, qui représente Gabrielle et le roi choisissant d'Amerval pour échapper à la tyrannie du marquis d'Estrées, substituons cet autre : que c'est le père qui a marié sa fille, alors tout s'explique, tout devient naturel.

Comment admettre en outre qu'Antoine d'Estrées, qui a été si longtemps à pardonner à sa fille d'être devenue la maîtresse de Henri IV, ait été à l'époque du mariage le complice du roi et ait donné son autorisation à sa fille pour une union honteuse avec un mari vénal? Cette autorisation du père était nécessaire, et elle a été certainement donnée en 1592; sinon Gabrielle eût, en 1504, invoqué l'absence de cette autorisation comme une cause de plus de la nullité de son mariage. Que signifie encore cette pensée, prêtée à Henri IV, de soustraire Gabrielle à la tyrannie paternelle en la mariant? Est-ce que l'autorité du mari contre l'inconduite de sa femme n'est pas autrement armée par la loi que l'autorité du père vis-à-vis de sa fille? Si une fille espère quelquefois trouver dans le mariage plus de libertés et de facilités de se mal conduire, c'est dans la pensée de se cacher et surtout de couvrir la conséquence de ses fautes, mais jamais de vivre publiquement avec un amant.

Lorsque, plus tard, Henri IV prendra M'"" d'Entragues dans sa famille pour en faire sa maîtresse, il ne songera pas un instant à la marier. On comprend très bien qu'un prince marie une maîtresse avec laquelle il veut rompre, afin d'assurer ainsi son avenir. Mais on ne comprend pas Henri IV élevant à plaisir entre lui et Gabrielle les obstacles que devait lui susciter l'existence d'un mari, quelque paisible qu'il fût. Toutes ces raisons, ?i simples et cependant si substantielles, reçoivent-elles un démenti de la procuration citée plus haul? Nous avons vu que non.

Nous croyons tout à fait que d'Amerval eût accepté ce rôle de mari vénal, s'il lui eût été ofiert; nous en croyons voir la prouva dans iino clause de son testament (1) :

' Je donne et lègue à Charlotte et à Marie d'Amerval, mes deux lillcs, tous et chacun de mes meubles acquêts rt rnnqnots immeubles,

(1) Voir plus loin ce tcslamcnl.

en quoy j'entends estre compris, ce qui a esté acquis par D^ Gabrielle d'Estrées, ma femme, depuis que nous sommes ensemble alliez par mariage. »

Or, comme le jour où il écrit ces lignes, sa femme l'a quitté depuis plus de deux ans pour suivre la cour, il est évident que d'Amerval prétendait faire bénéficier à ce jour ses deux héritières des libéralités de Henri IV, dont il espérait que sa succession s'accroîtrait par le fait d'une liquidation de ses acquêts de communauté.

Ce qui avait été acquis par Gabrielle, sa femme, était déjà fort important en décembre 1594.

Etant encore avec son mari, elle avait reçu, le 10 juin 1592, les terres d'Assy et le château de Saint-Lambert, en Picardie, ainsi que nous venons de le voir.

Depuis qu'elle avait quitté d'Amerval, le roi, dans le courant de l'année 1593, lui avait fait payer une dot de 50,000 écus par son domaine de Navarre (I).

Le 2 février 1594, Duplessis-Mornay, agissant comme intendant de la maison et des finances de Navarre, assisté des sieurs de la Briche, de Bergues et de laBeffis, commissaires députés par lettres patentes du roi, avait vendu et aliéné la terre et chastellenie de Vandeuil à Messire d'Escoubleau de Sourdis, évéque de Maillezai, fils aîné de M""^ de Sourdis et cousin germain de Gabrielle, « ladite seigneurie de Vandeuil estant du propre et ancien domaine de Sa Majesté.... » moyennant 50,000 écus soleil que le contrat constate avoir été payés comptant entre les mains des commis de Messire Julien Mallet, trésorier général de la maison et de l'ancien domaine de Navarre. L'acte est passé par devant deux notaires de Mantes : Thibault et Lemoyne.

Quelques jours après l'évêque fait une déclaration de command d'où il ressort qu'il a acheté la seigneurie de Vandeuil pour le compte de Gabrielle d'Estrées (2).

Ses revenus étaient augmentés par une pension mensuelle que le roi lui faisait payer par Hotman, le trésorier de son épargne, pour « l'entretênement » de sa maison. Cette pension, qui fut en 1593 de 400 écus

(1) Archives des Basses-Pyrénées.

(2) Voir aux documents les cotes 8 à 12 du deuxième Inventaire des archives de Gabrielle.

GABRIELLE ET d'aMERVAL. 13

par mois, fut portée à 500 écus par brevet daté de Mantes, du 1" février lo94(l). En 1596, elle était de mille écus par mois.

Henri IV lui fit encore les libéralités suivantes dans le mois d'avril loOi :

Le 8, une commission de S. M. adressée à MM. des Comptes, à Rouen, aux Présidents et Trésoriers généraux de France, établis à Rouen, les informe qu'elle a donné et octroyé à ladite dame « tous et chascuns les deniers provenans et qui se trouveront luy estre deubz à cause des estatz des levées particulières de deniers faictes au pays et duché de Normandie, tant par commission de lieutenants i^énéraulx que aultres, jusques et y compris l'année 1593, pour munitions, estappes, ravitaillemens, provisions, chevaulx d'artillerie, revente d'iceulx, payemens des gens de guerre, impositions sur marchandises et denrées et générallement de tous comptes de quelque nature qu'ils soyent fors et excepté ceulx des aydes, tailles, greniers à sel, domaine et recepte générale. »

Cette libéralité dut être d'un recouvrement difficile, car nous voyons que le 8 novembre de la même année Gabrielle obtient une seconde commission du roi adressée à Messires Eustaclie de Saint-Yon, Jehan Godeau, Jean-Pierre Balleu, Robert de la Verdie et Gobelin, inaistres ordinaires en la Chambre des Comptes de Rouen, Roger de Vallois, sire de Beaumanoir, « pour faire la recepte desdits deniers pour laquelle S. M. les a commis et députez. »>

Le 18 du même mois d'avril 1594, un brevet, contresigné Forget, fait don à Gabrielle « de la somme de 21,033 livres tournois, à prendre sur les deniers provenans de la nouvelle attribution et augmentation (les gaiges attribuez aulx receveurs du domaine. >•

[ij lirrxci dr pinsKjii pour G. d'Estvri's. - Aujourdiiui, premier du mois de février 1594, le roi estant h Mantes, a ordonné (lue restai de pension (juil fait paier à la D" de Lianrourl par le trésorier de son Epargne h raison de ([ualre cens cscus I)ar moys pour lui parfaire jus(|ues ù cinq cens cscus par chacun desdils moys 'luelle veult luy cstrc payé par ledit trésorier de son Epargne cl ayant voulu le présent brevet lui cstrc expédié (|u'cllc a signé de sa propre main et fait contresigner .1 moi son conseiller d'Estat et de son commandement. Henry. Contresij^mé illisiMomcnt.

— Quittance signée (JabricUe d'Eslrées, du s mai donnée h Holman, trésorier de l'Epargne.

— Quittance signée Gabrielle d'Eslrécs dt; timj tons .>iu^ ^,m jM».h .. i..- l.juin 1594. (Cabinet des Titres, B. N., Dossier d'Estrées, n»» 78, 7», 80.)

Le 22, un autre brevet lui attribue 22,000 livres à prendre « sur les premiers deniers qui proviendront de la vente et allocation qui sera faite des justices et gardes nobles en pays et duché de Normandie et ressort du Parlement de Rouen. »

Le 30 avril, le roi lui fait encore don de la finance qui proviendra du rétablissement et attribution « qui se fera aux advocats de Sa Majesté et eslections et greniers à sel de son royaume, fors et excepté la somme de ^ 0,000 livres que S. M. a accordé en don au S"" G*" de Thorigny. »

Terminons la liste des dons de l'année 1594 en parlant encore d'un brevet du 31 août, contresigné Forget, qui attribue à Gabrielle « tous et chascuns les deniers provenans des refformations et suppléments des ventes cy devant faictes des terres vaines et vagues et autres domaines du duché d'Allençon et comté d'Evreux dont joyssait feu Monsieur frère du Roy, dernièrement décédé; lesdictes ventes faites tant à titre de fiefs que aultrement, ensemble des oultrepassements et surmesures d'icelles ventes, amandes et autres condempnations qui pourraient estre à cause de ce, adjugées à S. M. »

On voit que le 12 décembre 1594, jour où d'Amerval écrit son testament, les acquêts de sa femme constituent déjà une fortune.

Remarquons que ces libéralités ont une origine différente suivant l'époque. En 1592, c'est le domaine privé du roi qui fournit les terres d'Assy et le château de Saint-Lambert. En 1593, c'est le royaume de Navarre qui fournit les 50,000 écus de sa prétendue dot. En février 1594, c'est encore le domaine privé qui fournit la seigneurie de Vandeuil. A partir de la première grossesse de Gabrielle (César est né le 7 juin 1594), c'est le domaine de l'Etat qui paye. Cet événement coïncide avec la reddition de Paris (22 mars 1594). Ce sont donc les premiers dons de ce genre que nous venons de citer et les premiers que nous révèlent les papiers de Gabrielle inventoriés après sa mort(l).

Mais revenons à d'Amerval, à son testament, à ses dispositions à être un mari vénal et à sa prétention de comprendre dans son patrimoine les biens acquis par sa femme depuis leur mariage. Nous n'avons pas trouvé de documents relatifs à la liquidation des reprises de Gabrielle après son divorce. Mais en réalité l'espoir de d'Amerval

(1) Voir inf'rà les Archives de Gabrielle.

fut déçu; il n'a jamais retiré de protit de son alliance avec Gabrielle sinon d'être payé de ce qui lui était dû par le roi, pour les dépenses qu'il avait faites alors qu'il était gouverneur de Chauny.

Débuts de Gabrielle à la cour.

Le départ de Gabrielle de chez son mari dut être favorisé par le voisinage de Henri ÏV. Il séjourna en eff'et à Noyon du 9 au 16 septembre. A cette dernière date il écrit : « Je m'en vais coucher à Compiègne pour être demain à Senlis et après-demain à Saint- Denis. ') Gabrielle paraît avoir été de ce voyage et depuis lors s'être attachée aux pas du roi et avoir exactement suivi les changements de résidence de la cour. « Le roi allant selon les occasions, nous dit Chiverny dans ses Mémoires, tantôt à Saint-Denis, à Mantes, à Chartres où nous autres de son conseil le suivions ou allions tous seuls selon qu il estait nécessaire pour son service. » La cour, le conseil et le personnel gouvernemental se déplaçaient donc fort souvent et passèrent cette année là les mois d'octobre et de novembre à Saint-Denis et le mois de décembre à Chartres. C'est pendant cette période que Gabrielle fit ses débuts sur ce petit théâtre agité par de nombreuses rivalités.

Elle paraît avoir été, dès le début surtout, préoccupée de jouir de sa liberté de femme séparée de son mari. L'étude des lettres de Henri IV nous montre que les premiers temps de vie commune ne furent pas longtemps paisibles. Gabrielle ne paraît pas avoir répondu à ta vivacité des sentiments du roi.

Il existe vingt-huit lettres authentiques de Henri IV à Gabrielle. Les seize premières ont été écrites pendant l'année 1593. Ce ne sont que des épaves d'une correspondance de chaque jour. Dès que Henri IV s'absentait, il envoyait à Gabrielle messages sur messages. Cette correspondance si active, si passionnée dura, avec des lacunes, jusqu'à la mort de Gabrielle.

La lettre la plus ancienne, d'après Tordre généralement adopté, est du 4 février 1593; néanmoins, ce classement est défectueux.

La longue et importante lettre classée fin décembre d 594 par le savant éditeur des Lettres missives, lettre qui nous dévoile les orages du début, les légèretés de Gabrielle et les plaintes du roi, est en réalité de fin décembre 1592 et doit commencer la série de cette correspondance.

La fin de l'année 1592 et le commencement de l'année suivante nous donneraient ainsi dix-sept lettres authentiques, dont quelquesunes nous permettront de nous rendre compte des nuages qui troublèrent les rapports des deux amants. Nous pourrons ainsi réduire à leur juste valeur les conséquences à tirer des plaintes du roi qui ont été exploitées avec tant de malveillance contre sa jeune maîtresse et dont le sens a été toujours aggravé et souvent tout à fait dénaturé.

A la fin d'octobre et au commencement de novembre 1592, la cour resta donc à Saint-Denis. Vers le mois de décembre, le roi dut quitter Saint-Denis, rallier ses troupes et aller au-devant du duc de Parme, qui entrait en France par la Picardie. La mort de ce prince, survenue inopinément le 2 décembre, dissipa son armée « et le roy revint incontinent sur ses pas à Senlis et à Saint-Denys où tous nous autres du conseil et gens de la cour estions demeurés » (1). Il arriva le 9 décembre.

Ajoutons que Gabrielle et M"'^ de Sourdis partirent en avant le 10 du même mois pour Chartres, que le roi ne les rejoignit que le 20 et qu'ensuite tout le monde y demeura jusqu'au mois de février de l'année suivante, malgré plusieurs absences du roi.

Abordons maintenant, à l'aide de la correspondance, Tétude de ce premier séjour de Gabrielle que nous voyons traversé par plusieurs orages, les uns dus à la jalousie du roi, les autres amenés par les lenteurs que Gabrielle apportait à se mettre en route, l'inexactitude avec laquelle elle arrivait dans les villes où le roi l'attendait et le peu de régularité de sa correspondance.

Il ne faut pas oublier d'ailleurs que Gabrielle à cette époque n'avait pas encore dix-neuf ans, et que si son ambitieuse et peu scrupuleuse tante l'avait jetée dans les bras du roi et lui avait probablement conseillé l'abandon de son mari pour venir jouer un rôle bril-

(1) Chiverny, Mémoires.

lant à la cour, Gabrielle recherchait, elle, peut-être, encore plus au fond de son cœur l'occasion de rencontrer le duc de Bellegarde qu elle avait espéré épouser autrefois, et qui a été la passion de sa jeunesse. Ajoutons que Henri IV avait vingt et un ans de plus qu'elle et que Bellegarde était à cette époque âgé de trente ans.

Malgré ses engagements avec le roi, sa légèreté et son inexpérience lui firent certainement commettre des fautes qu'on s'empressa d'exploiter contre elle auprès du roi.

Quant à Bellegarde, retenu en temps ordinaire soit à l'armée, soit dans un de ses gouvernements, il arrivait à la cour lorsque le roi s'en absentait, dans le but certain de rechercher Gabrielle.

En résumé, nous verrons que Henri IV eut à faire la conquête de Taffection de Gabrielle, qu'il dut surtout lui faire oublier Bellegarde et qu'il y réussit complètement.

Griefs du roi.

Les deux genres de griefs que Henri IV avait contre sa maîtresse et dont nous trouvons Texpression dans ses lettres nous amènent à les diviser en deux catégories, afin d'éviter une confusion, semblable à celle commise par beaucoup d'écrivains et môme par M. Jung, dans son très intéressant livre sur Henri IV écrivain. Cet auteur, en effet, attribue à la jalousie du roi des reproches de Henri IV à Gabrielle, qui avaient une toute autre origine.

La première lettre qu'il faut lire est la longue lettre de jalousie classée à tort fin décembre 1594, que l'on trouve en original aux manuscrits de la Bibliothèque Nationale (1). C'est la lettre la plus grave, la seule grave même à la charge de Gabrielle, accusée tant de fois sans preuves d'avoir été infidèle au roi.

Reproduisons-la :

(1) Fonds Dupuy.

« Il n'y a rien qui me continue plus mes soupçons, ny qui me les puisse plus augmenter, que la façon dont vous procédés à mon endroict. Puisqu'il vous plaist me commander de les bannir du tout, je le veux; mais vous ne trouvères mauvais qu'à cœur ouvert je vous en dise les moyens, puisque quelques attaques que je vous aye données assez descouvertement, vous avés faist semblant de ne les point entendre ; ainsi l'ay-je jugé par les responses. C'est pourquoy hier je commencay ma lettre par : Il n'y a pas pire sourd que qui ne veult ouir. Je protesteray pour commencement devant vous, ma chère maistresse, que ce que j'allègueray les offenses que j'ay receues n'est pour en avoir nul reste d'aigreur dans l'âme, me sentant trop satisfait de la peine qu'avés prinse de m'en contenter, mais seulement pour vous montrer mes justes occasions de soupçon.

» Vous savés combien j'arrivay offensé en vostre présence du voyage de mon compétiteur. La force que vos yeux eurent sur moy vous sauva la moitié de mes plainctes, vous me satisfîtes de bouche, non de cœur comme il y parut; mais si j'eusse scu ce que j'ay appris, depuis estre à Saint-Denys, dudit voyage, je ne vous eusse veue et eusse rompu tout à plat. Je brûlerais plus tost ma main qu'elle l'escrivit, et couperais plus tost ma langue qu'elle le dist jamais qu'à vous.

» Depuis vous avoir veue, vous scavés ce que m'avés faict. Tout rassemblé, jugés si je ne vous en vois pas bannir la cause, ce que je doibs espérer. Que me pouvez-vous promettre que ce que vous aviés faict? Quelle foy me pouvez-vous jurer, que celle que vous avés faulsée deux fois? Il faut donc des effects. Vous vous doulés de mes soupçons, et ne vous offensés point des infidélitez et perfidies des aultres ; l'inégalité est trop grande.

» Vous me mandés que vous me tiendrés les promesses que vous me fîtes dernièrement. Comme le vieux Testament a esté aboly par la venue de Notre-Seigneur, aussy vos promesses Tout esté par la lettre que vous escrivîtes à Compiègne. Il ne faut plus parler de je feraxjy il faut dire je fais. Résolvez-vous donc, ma maistresse, de n'avoir qu'un serviteur. Il est en vous de me changer, il est en vous de m'obliger; vous me feriez tort si vous croyés que rien qui soit au monde vous puisse servir avec tant d'amour que moy. Nul ne peut aussy peu égualer ma fidélité. Si j'ay commis quelque indiscré-

GABRIELLE ET d'aMERVAL. 49

tion, quelle folie ne fait pas commettre la jalousie ! Prenés-vous en donc à vous. Jamais maistresse ne m'en avait donné, c'est pourquoy je ne connaissais rien de si discret que moy. Feuillemorte a bien faict connaître, en craignant les ligueurs, qu'il n'estait ny amoureux ny à moy.

» J'ay telle envie de vous voir que je voudrais, pour l'abréviation de quatre ans de mon âge, le pouvoir faire aussy tost que ceste lettre, que je finis par vous baiser un million de fois les mains. Hé bien! vous ne m'estimes pas digne de vostre peinture ? »

Cette lettre est écrite sur du papier petit in-folio ordinaire, elle est de la main du roi, et d'une belle écriture régulière. Elle n'a ni entête, ni date, ni signature et elle recouvre entièrement les quatre faces de la feuille double, sans laisser ni marges ni blancs; il y a trois ratures et les mots « depuis estre à Saint-Denys » sont ajoutés après coup et placés en interligne.

La lettre a été pliée dans le sens de sa largueur et envoyée dans une autre feuille qui lui servait d'enveloppe et portait l'adresse. La première page est un peu salie et usée aux plis, comme si elle avait été portée longtemps dans la poche.

En lisant cette lettre, on remarque d'abord que César n'est pas encore né; il n'y est fait ni de près, ni de loin, aucune allusion, et l'on sait cependant quelle passion le roi avait pour lui. Aurait-il mis, ainsi qu'il le fait, le marché à la main de Gabrielle, sans dire un mot du sort réservé à cet enfant?

Or, si la lettre était de décembre i594, César aurait eu sept mois, et son avenir était dès cette époque la préoccupation particulière du roi.

L'éditeur des Lettres missives a oublié, en faisant ce classement, que, pendant ce mois de décembre 1594, Henri IV était à Amiens en compagnie de Gabrielle, qui poursuivait la nullité de son mariage avec d'Amerval; que le roi, tout en paraissant avoir fait ce voyage pour régler ses affaires de Picardie et tout en rayonnant dans la province, était venu surtout pour faire hâter la marche de la procédure et mettre son petit César à l'abri des réclamations éventuelles du père suivant la loi, c'est-à-dire de d'Amerval.

Pendant ce mois de décembre, Gabrielle habite tantôt Amiens même, où elle assiste à toutes les péripéties de son procès, tantôt au château de Picquigny, oij le roi cherche à la distraire et lui

amène des violons pour la réjouir (lettre du 18 décembre) (1) — ils vivent dans la plus grande intimité, et le petit César, pour lequel Henri IV a une affection passionnée, est un lien qui ne se relâchera plus.

Le 27 décembre ils arrivent tous deux ensemble à Paris et c'est dans la chambre même de Gabrielle, à l'hôtel du Bouchage, au moment où la foule des seigneurs vient saluer le roi que Jean Châtel se glisse parmi eux et tente de l'assassiner.

Cette lettre n'est donc pas de décembre d594; elle ne se rattache pas aux événements si importants qui se sont accomplis alors. Elle parle de Saint-Denis et de Compiègne alors que Paris est pris, que la cour y est fixée, que César est né, que Gabrielle ne songe plus à Bellegarde, mais à épouser le roi, et que son ancien amant fait ouvertement la cour à M"'' de Guise.

S'il est facile d'établir que la lettre n'est pas de décembre 1594, il est plus difficile de lui trouver sa véritable date. Cependant nous croyons y être parvenu.

D'abord son texte indique la ville d'où elle est écrite « .... Ce que j'ai appris depuis estre à Saint-Denys.... » Or, depuis mars 1594, c'est-à-dire depuis son entrée à Paris, le roi n'a plus séjourné à Saint- Denis.

Il est encore incontestable qu'il faut la placer à une époque antérieure à la naissance de César (7 juin 1594), car à partir de cette époque les témoignages publics d'affection pour Gabrielle se multiplient de la part du roi. Il faut même remonter à une époque antérieure au 16 juin 1593, car de cette dernière date à la mort de Gabrielle, il n'y a pas une lettre ni un document qui indique l'existence d'un nuage entre eux. L'amour de Henri IV semble croître avec les années. Cette lettre, placée par erreur en décembre 1594, doit donc être enlevée de cette époque de paix et d'union pour être placée avant le 16 juin 1593 à côté d'autres lettres témoignant les mêmes soupçons et la même jalousie de la part du roi. Ces inquiétudes sur les sentiments de sa maîtresse percent encore dans sa lettre du 9 février 1593, dans la-

(1) « Je payerai d'une plaisante récompense c'est que je meneray à Pecquigny une assez bonne bande de violons pour vous resjouir et vostre subject, qui chérira vous extrêmement. J'ay receu un plaisant tour à l'église : une vieille femme aagée de quatre-vingts ans m'est venu prendre par la tête et m'a baisé ; je n'en ai pas ri le premier. Demam vous dépoluerés ma bouche.... »

GABRIELLE ET D'aMERVAL. 5t

uelle il écrivait : « Mon amour ne peut recevoir d'altération lors d'un rival. » — Le 9 avril, sa jalousie est à son déclin, il écrit : « Que la vérité de ces belles paroles.... m'oste toutes mes vieilles et invétérées opinions I » Sa jalousie est enfin morte le 16 juin, lorsqu'il écrit de Dreux à Gabrielle : « J'ai trop la certitude de votre affection.... «

C'est donc avant le 9 février qu'il faut placer la lettre où nous voyons sa jalousie à l'état aigu, c'est-à-dire en décembre 1592 et non en décembre 1594. Alors tout s'expliquera naturellement. Henri IV est bien à Saint-Denis à cette date. Il revient d'une courte absence, de son expédition contre le duc de Parme; il est rentré le 9 ou le 10 au plus tard. Il y a retrouvé Gabrielle qui y était restée avec la cour. Ils ont eu ensemble des explications dont le roi n'a pas été satisfait. Elle quitte Saint-Denis avec M. et M"''' de Sourdis pour Chartres, oii la cour sera réunie le 20. Henri IV, qui y est resté, lui écrit : « Puisqu'il vous plaist me commander de les bannir du tout (les soupçons) je le veux; mais vous ne trouverez mauvais qu'à cœur ouvert je vous en dise les moyens, puisque quelques attaques que je vous aye données assez descouvertement, vous avez fait semblant de ne point les entendre.... » D'ailleurs des âmes charitables ont su la desservir auprès du roi depuis son départ.... « Mais si j'eusse scu ce que j'ai appris depuis estre à Saint-Denys, dudit voyage, je ne vous eusse veue et eusse rompu tout à plat.... »

Les choses graves rapportées au roi sont : d'abord le voyage à Saint-Denis, pendant labsence qu'il vient de faire, de son compétiteur Feuillemorte (1), comme il appelle Bellegarde.

Ensuite une lettre que Gabrielle a écrite à ce compJtiteuràCompiègne. C'est du moins ainsi que nous nous expliquons ce passage : « Comme le vieux Testament a esté aboly par la venue de Notre-Seigneur, aussy vos promesses (de ne plus revoir Bellegarde) l'ont esté par la lettre que vous (lui) écrivîtes à Compiègne. »

Henri IV a peut-être même lu et intercepté cette lettre : « Si j'ai commis quelque indiscrétion, quelle folie ne fait commettre la jalousie ! » Puis il dit à Gabrielle de choisir entre lui et Bellegarde. « Résolvez-vous.... à n'avoir qu'un serviteur. » Il fait son éloge en passant et dénigre ensuite son compétiteur dont il révoque en doute

(1) Les couleurs pain Nu, cuir tanné, feuille morte étaient à la mode et Bellegarde était un OV'^imi.

et le courap:e et l'amour; il termine enfin fort tendrement sa lettre en lui baisant un million de fois les mains et en lui réclamant « sa peinture. »

Tout ce langage convient à la période que nous indiquons et cadre tout à fait avec la suite de la correspondance.

Le 9 février suivant, Henri IV lui écrit; et c'est, à cinquante jours de distance, comme un écho de la lettre que nous venons de reproduire : « Tenés pour constant (1) (puisqu'ainsi parle le siècle) que mon amour ne peut recevoir d'altération fors d'un rival.... »

(1) Le 9 février, le roi a écrit de Châleaudun à Gabrielle qui est à Mantes : « Je ne partis jamais d'avec vous plus triste (les Etats viennent de se réunir à Paris) et plus constant. Tenés pour constant (puisqu'ainsi parle le siècle) que mon amour ne peut recevoir d'altération par quoy que ce soit fors d'un rival. » Il semble que l'emploi répété du mot constahî soit comme un écho d'une lettre de Gabrielle que voici :

« Je meurs de peur : assurez-moi, je vous supplie, en me disant comme se porte le plus brave du monde. Je crains que son mal ne soit grand, puisque autre cause ne me devoit priver de sa présence aujourd'hui. Dis m'en des nouvelles, mon cavaher, puisque tu sais combien le moindre de ses maux m'est mortel. Combien que par deux fois, j'ai su de vostre estât, aujourd'hui je ne saurois dormir sans vous envoyer mille bonsoirs, car je ne suis pas douée d'une ladre constance. Je suis la princesse Constance, et sensible pour tout ce qui vous touche, et insensible à tout ce qui reste au monde, soit bien, soit mal. Gabrielle. »

Une lettre de Gabrielle au roi est une rareté, un morceau de haute curiosité. Il faut reconnaître que le tour de celle-ci est gracieux et que, s'il y a invention, Tinvention est heureuse. La lettre est citée par Musset Pathay, sans indication d'origine, et il la date du 25 janvier 1596. Cette date est fausse. M. Dussieux, frappé de Terreur de Musset Pathay, a cherché une autre date pour cette lettre, qu'il cite, lui aussi, sans indication d'origiuc, dans ses Lettres intimes de Henri IV, et il la fait remonter à la mi-octobre 1592, époque où Henri IV fut malade à Saint-Denis.

M. Dussieux fait précéder cette lettre du commentaire suivant : « Arrivé à Saint- Denis le 13 octobre 1392, Henri IV y tomba malade et fut saigné. Une sueur abondante lui ôta la fièvre et le garantit d'une nouvelle saignée. C'est probablement à cette occasion que Gabrielle lui écrivit cette lettre. » Ce moi probablement nous montre que nous sommes dans le domaine des hypothèses; n'en sortons pas. La lettre du roi n'est-elle pas comme une réponse aux protestations de constance de la lettre de Gabrielle? S'il y a autre chose qu'une coïncidence dans les mots et les idées due au hasard, nous arriverions à placer, à quelques jours près, la lettre de Gabrielle. Voici comment nous procéderions : Vers le 13 décembre 1592, le roi écrit sa grande lettre de reproches sur la légèreté de la conduite de sa maîtresse. Gabrielle alors ne songe, par sa conduite et par ses lettres, dès qu'elle est absente, qu'à faire oublier au roi ses soupçons. Le roi, le 4 février 1393, se donne à elle dans sa lettre comme un modèle de fidélité. «.... Je ne suis vestu que de noir : aussy suis-je veuf de ce qui me peut porter

Quatre mois après, le 15 avril, il écrit encore : « .... Que la vérité de ces belles paroles proférées avec tant de doulceur, sur le pied de voslre lict, mardy la nuict fermante, m'oste toutes mes vieilles et invétérées opinions ! «

Et il paraît bien d'ailleurs que « ces belles paroles » ont fait un effet complet, car le 16 juin il lui dit : « J'ay trop de certitude de votre affection qui m'est certes bien deue.... »

En remettant la grande lettre de jalousie dans son véritable milieu, c'est-à-dire au début de la vie commune avec le roi, en décembre 1592, elle ne jure plus avec les sentiments et les faits contemporains, et la correspondance suit un ordre logique.

Examinons maintenant le sens véritable d'autres lettres de la même époque, dont certaines expressions ont été à tort attribuées à la jalousie du roi.

Nous avons dit que Gabrielle était souvent en retard, qu'elle se mettait difficilement en route et qu'elle était inexacte à écrire. Ces défauts devaient plus que tous autres cboquer Henri IV qui était l'activité même, « qui faisait toujours diligence », qui prévenait tout le monde et surtout ses ennemis et qui écrivait trois lettres pour une.

Le 19 avril 1593, il lui écrit de Mantes :

« Arsoir, tout tard, un de mes lacquays revint, par lequel vous m'assures de ne manquer point à vostre venue, comme vous me l'avez promis. Ce m'a esté une extrême consolation aux travaux que j'ai icy; mais le porteur m'a dict depuis de bouche, que ne partiriés que mardy, cela me tua, craignant vos longueurs. Excusés ma passion si je crains tout de vous, mon bel ange.... »

Le lendemain 20 avril, il lui écrit :

« Mes belles amours, ce sera demain que je baiseray ces belles mains par millions de fois.... l'approche d'un tel heur, que je tiens

de la joyc et du contentement. 11 ne se vit oncques une fidélité plus pure que la mienne; glorifiez-vous-en puisque c'est pour vous. »

A la fidélité du roi, Gabrielle répond par sa constaw , : <, .!,• ne suis pas douée d'une lâche constance, je suis la princesse Constance. »

Le 9 février, le roi reprend deux fois le même mot; il ne dit plus qu'il est fidèle, il dit qu'il est constant. Si notre hypothèse avait quelque valeur, la lettre de Gabrielle pourrait être classée entre le 4 et le 9 février 1593, époque où les événements de Paris le remplissent de tristesse et d'inquiétude et où il fui plusieurs fois indisposé.

cher comme ma vie; mais si vous me le retardés d'un jom^ seulement j'en mourray. »

Elle n'arrive pas, Henri IV n'en meurt pas; mais il lui écrit le 21 :

« .... Je n'eus point hier de vos nouvelles; je nescay à quoyilatenu. Si vous respectâtes le jour de Pâques, je ne l'ay pas faict, si c'est jt3«;resse, vous avés tort. Il est midy et je n'en ai point encore : c'est bien loin de l'asseurance que vos paroles m'avaient donnée de vous voir anhuy. Quand apprendrés-vous à tenir chère vostre foy ? Je n'en fais pas ainsi de mes promesses.... »

Cette phrase soulignée a donné lieu à une équivoque en la prenant isolément. On y a vu la preuve que Gabrielle lui a été infidèle. Laissée au milieu de la lettre, cette phrase signifie seulement que Gabrielle est en retard et n'arrive jamais le jour pour lequel elle a promis sa venue.

Le 16 juin il se plaint encore, quoique plus doucement, de son inexactitude à écrire : « J'ay patienté un jour de n'avoir point de vos nouvelles, car en mesurant le temps cela debvait estre. Mais le second je n'en voys raison que la paresse de mes lacquays.... car de vous e?i attribuer la coidpe, jà n'advienne, mon bel ange.... »

Le 23 juin, il écrit encore cette lettre souvent mal interprétée :

« J'ay trouvé, il n'y a qu'une heure, un moyen de faire achever votre vaisselle. Voilà comme je suis soigneux de vous, cependant que la moindre chose me distrait de votre mémoire. Si je n'avais fait serment de ne me plaindre jamais, je scay que je crierais justement.... »

En lisant la lettre suivante, nous voyons que cette promesse du roi « de ne se plaindre jamais » n'est pas sujette à équivoque, qu'elle s'appUque seulement aux retards de Gabrielle. En effet, trois jours après, le 26 juin, il lui écrit de Dreux :

« J'ay receus la lettre qu'il vous a pieu m'escrire du xxnr de ce mois. Je vous cuydais à Saint-Denis, mais le commandement de vostre père vous a retenue.... Vous dites que si aulcune de vos lettres m'a deu apporter du desplaisir que c'aura esté cette der- » nière (1). Vous scavés bien la résolution que j'ay prinse de ne me plaindre plus; j'en prends une aultre : de ne me, fascher plus. La

(1) Du 23 juin annonçant qu'elle retarde son arrivée sur le commandement de son père.

GABRIELLE ET D AMER VAL. o5

première me faict n'importuner plus personne; la seconde soulagera fort mon esprit.... »

Il ne s'agit là que des longueurs et des retards habituels à Gabrielle. Ces résolutions, de ne se plaindre plus, de ne se fascher plus, ne s'appliquent en rien à ses prétendues infidélités. Comment croire, en effet, que le roi a pu consentir à fermer les yeux sur l'inconduite de sa maîtresse, et plus tard à songer à faire reine de France une femme qui l'aurait trompé ainsi ouvertement?

En résumé, il existe trois lettres dans lesquelles Henri IV exprime sa jalousie et ses soupçons à Gabrielle. L^une grave, la première, mais dont il ne faut pas exagérer la portée. Les deux autres qui ne sont que l'écho de la première. Ces lettres prouvent surtout que Bellegarde, après l'arrivée de M""" de Liencourt à la cour, en septembre 1592, l'a poursuivie de ses assiduités, dès les premiers jours, et qu'il venait à la cour pendant les absences du roi pour la courtiser, — le reste, il faut le supposer, l'ajouter au texte du roi, changer ces soupçons en faits précis, pour condamner Gabrielle.

Les six autres lettres dont nous avons donné des extraits, sont toutes relatives à l'autre grief de Henri IV, à la paresse et lenteur naturelle de Gabrielle.

En juin 1593, toutes traces de jalousie ont disparu, Henri IV a complètement conquis l'affection de sa maîtresse et le calme définitif régnera désormais dans leurs rapports à tous deux.

L'examen de cette correspondance nous a entraîné jusque vers le milieu de 1593. Revenons en arrière pour exposer les faits qui s'étaient passés en Navarre à la même époque où Gabrielle se mariait à Noyon, et quittait ensuite son mari pour venir se fixer auprès de Henri IV.

Madame sœur du roi.

CaLljeiiiio de Niimiih- i khi in iî à Paris le 7 lévrier looi). Ramenée peu de temps après en Béarn, elle y fut élevée dans la religion de

Calvin par sa mère, devenue veuve en novembre de la même année. Son éducation fut singulièrement austère et savante. Sa gouvernante, Marguerite de Selve, baronne Tignonville, fut secondée par M"° du Perray et par M"'"" de Fontrailles et de Vaux, toutes femmes « dont la vie entière est un exemple », dit la reine Jeanne d'Albret dans son testament (1). Elle était élevée au château de Pau en même temps que Jeanne du Monceau-Tignonville, mariée plus tard au baron de Pongeas; que Corisande d'Audoins, qui devint la comtesse de Guiche; et que Louise de Châtillon mariée d'abord à Téligny et qui, restée veuve après la Saint-Barthélémy, se remaria au prince d'Orange. Florent Christien et Palma Cayet leur enseignèrent le grec, le latin et l'hébreu; Charles Macrin, l'histoire et la poésie; Mélin de Vaux, Espinaet à plusieurs reprises Théodore de Bèze, présidèrent à leur instruction religieuse (2). Telle était la forte éducation que recevaient à cette époque les filles de grandes maisons protestantes.

Henri IV avait cinq années de plus que sa sœur. Ces relations de jeunesse expliquent l'amitié inaltérable qui unit toujours Henri IV à la princesse d'Orange, son amour passager pour Jeanne de Tignonville, qui fut abandonnée bientôt par Henri pour la belle Corisande d'Audoins, comtesse de Guiche. Ses serviteurs du même temps s'appelaient déjà Rosny, d'Aubigné, Turenne, et, dans une situation plus inférieure, La Varenne.

La princesse de Navarre, dont l'avenir fut sacrifié aux nécessités politiques, dut successivement épouser la plupart des princes de son temps, le comte de Soissons (3), le duc de Montpensier (4), le

(1) La princesse Catherine de Bourbon, parla comtesse d'Armaillé.

(2) La musique, le chant et la danse complétaient ces études.

(3) Charles de Bourbon, comte de Soissons, troisième fils de Louis I^r, prince de Condé, et de Françoise d'Orléans-Longueville. Il naquit à Nogent-le-Rotrou le 3 novembre 1566, et mourut à Blandy-en-P»rie le l^r novembre 1612. Il était d'une grande bravoure malgré ses défauts, et de plus sa force herculéenne rendait ses exploits prodigieux. A la bataille de Coutras, il démonta plusieurs cavaliers en les saisissant par la ceinture et en les enlevant de leurs selles. Après avoir dû renoncer à épouser Madame sœur du roi, il épousa en 1601 Anne Monte, dont il eut plusieurs enfants, entre autres le comte de Soissons, tué à la bataille de la Marfé, près Sedan, le 6 juillet 1641.

(4) Henri de Bourbon, prince de Bombes, fils de François de Bourbon, duc de Montpensier et de Renée d'Anjou, marquise de Mézières, gouverneur du Dauphiné, gouverneur de Bretagne en 1589, succède à son père en 1592 cornme duc de Mont-

GABRIELLE ET d'AMERVAL. 57

roi Jacques d'Angleterre (1), le prince d'Anhalt (2). Parmi tous ces prétendants, elle conçut une vive passion pour son cousin germain, le comte de Soissons, avec lequel elle avait échangé une promesse de mariage.

Henri IV, qui d'abord avait favorisé ces amours, ayant eu à se plaindre du comte de Soissons, sur la fidélité duquel il comprit bientôt qu'il ne pouvait pas compter, s'opposa à ce mariage. La passion de M"^ Catherine s'exalta, elle voulut se faire enlever par le comte et l'épouser malgré le roi.

A cette époque, Corisande d'Audoins avait été abandonnée par Henri IV pour Gabrielle d'Estrées, et cette ardente Béarnaise en avait conçu un vif ressentiment. Elle songea alors à se venger du roi, en usant de l'influence qu'elle avait toujours conservée sur son amie d'enfance, la princesse de Navarre, et la lança dans une intrigue qui faillit brouiller pour toujours le frère avec la sœur.

Jeanne de Tignonville, baronne de Pongeas, était désireuse de nuire à son ancienne rivale, elle n'avait jamais pu arracher de son cœur le souvenir du passé ni son aff*ection pour le roi, elle l'avertit de ce qui se préparait à Pau. Un homme d'affaires de Corisande d'Audoins avait rédigé la promesse du mariage, le comte de Soissons était attendu à Pau où tout était préparé pour la cérémonie.

Henri TV, tenu au courant de ce qui se passait, écrivit au président du Parlement de Pau la lettre suivante :

« Monsieur de Ravignan, j'ay receu du déplaysir delà façon que le voyage de mon cousin le comte de Soissons s'est entrepris. Je ne vous en dirays autre chose, sinon que s'il se passe rien où v»)us consentiez ou assistiez contre ma volonté, vostre tête m'en respondra.

» 25 mars 1592.

» Henry. »

prnsior cl j^'oiiverncur tic Normandie. Prince Ir^s brave dévoué ù Henri IV, né en 1571, mort en 1608. Il avait épousé HonrieUe-Catherine de Joyeuse dont il eut une nile unique, Marie de Bourbon, mariée h Gaston d'Orléans.

(1) Jacques I«', roi d'Anpflelerre (Jacques VI, on Ecosse), né en 1.166, fils de Marie Sluarl et de Darnley. Il devint roi d'Ecosse en 1567, roi d'AnRlclcrrc en 1603, cl mourut en 1625. Prince faible et sans inlellifjence politique, prépara par ses fautes In n^ volulion dont son llls r.harlcs I^ fut viclime.

(2) Christian I'', prince d'Anlialt-llernbourf;, né en 1.568, mort en 1650, conduisit en 1391 une armée de mercenaires allemands à Henri IV.

Le baron de Pongeas arrivait en même temps à Pau, muni de l'ordre du roi d'arrêter le prince.

Le château de Pau fut le théâtre de scènes regrettables. Le comte de Soissons voulut d'abord résister l'épée à la main. La princesse fut elle-même retenue prisonnière dans ses appartements sur l'ordre du Conseil souverain de Béarn. Le comte de Soissons dut quitter Pau. Madame se plaignit amèrement au roi (1). Henri IV chercha à

(1) Au roy, Monsieur, je vous ay faict entendre, par ma dernière lettre, l'arrivée de Monsieur le comte, mon cousin, à l'occasion de son voyage. C'est une preuve d'amour de laquelle je ne lui puis savoir mauvais gré, et crois qu'étant jugée telle de vous, qui luy avez permis d'en avoir pour moi et véritablement représentée que vous l'auriez pour agréable. Son désir était de m'accompagner jusque au lieu où vous êtes ; et ne me trouvant pas en chemin, ni si prête de partir qu'il se l'était promis, il ferait état de retourner m'attendre au lieu où il ne serait point inutile pour votre service (a). Je n'ay rien reconnu en lui que du plus fidèle serviteur que vous ayez. C'est ce que son arrivée m'a appris, et la principale occasion qui m'ait conviée à lui vouloir du bien, après le commandement que vous m'en avez fait de votre propre bouche. Je lui avais promis de l'avertir du temps que je serais prête, et connaissant son affection telle à son maître et à moi qu'avec votre permission il nomme maîtresse, je m'étais proposé, selon la liberté qu'il vous a plu toujours me donner, de vous parler librement et vous supplier très humblement lui permettre et à moi, en acceptant l'offre qu'il vous a plu me faire par 31. Espérian, du choix de lui ou de M. le prince de Bombes (le duc de Montpensicr), trouver bon que je le préférasse à cette élection, espérant vous faire connaître, lorsque je serais si heureuse d'être auprès de vous, combien j'aurais été soigneuse en cette occasion qui vous importe, ne pouvant commettre ces particularités au papier ni à un tiers, sur le partement de M. Espérian (l'un des secrétaires de la princesse) que je devais despôcher exprès, est arrivé qu'une troupe de mutins du Conseil de ce pays, sans le sceu de M. de Saint- Geniés, du moins comme il me l'a asseuré, ne se voulant pas ressouvenir de ce qu'ils me devaient pour avoir l'honneur d'être votre sœur, et de ma vie passée et présente, ont armé la ville et les faubourgs de Pau, se sont rendus maîtres du château, entre les dix ou onze heures du soir, et sans me faire savoir rien de leurs doubtes, sont venus avec leurs robes rouges impudemment se plaindre qu'ils avaient été avertis que je voulais épouser mon cousin, le comte, et qu'ils doutaient qu'il ne me voulût enlever. Il me semble, Monsieur, que nulle de mes actions n'a su fournir de ce soupçon à ceux qui les ont pu voir et connaître, et qu'il n'est pas permis à telles gens de noircir la réputation d'une personne qui en a préféré le soin à toutes choses. La forme et l'heure signalent cette insolence qui me serait encore supportable s'ils n'y eussent ajouté, avec l'accusation de mon cousin, celte tache à ma réputation. Il était entré dans ce château avec une douzaine de gentilshommes, ayant fait loger

(a) Le comte de Soissons avait abandonné le siège de Rouen pour se rendre à Pau au moment le plus critique pour Henri IV, alors que celui-ci était forcé de marcher au-devant du duc de Parme.

calmer sa sœur et lui demanda de venir le rejoindre et de se fixer à sa cour. La princesse ne se décida à quitter la Navarre, qu'elle devait ne plus jamais revoir, qu'à la fin d'octobre 1592. Elle arriva après un voyage qui ne fut pas exempt de dangers à Saumur, sous la protection de Duplessis-Mornay, qui en était gouverneur. Elle y trouvait deux cœurs dévoués, M. Duplessis-Mornay et la duchesse de Rohan.

Henri IV ignorait alors, comme tous le monde d'ailleurs, qu'une promesse de mariage, signée par sa sœur, la liait au comte de Soissons, et que M"'^ de Gramont en avait reçu le dépôt. Pensant l'affaire terminée, le roi avait écrit dès le mois d'avril 1592 à M. de Ravignan pour l'assurer qu'il était satisfait de son intervention (1).

Le roi navait pas revu sa sœur depuis 1585 qu'il l'avait laissée ré-

scs gardes, et une compagnie de chevaux légers qu'il avait amené pour escorte, trois lieues delà le Gave, où ceux de Pau avaient voulu. Il ne s'était préparé à le vouloir, ni à le pouvoir faire, et moins en jugerais-je, à le penser. Je ne fais pas de double qu'il ne vous en ait demandé justice. Si j'étais aussi libre que lui, ou que j'eusse pu me lier à quelqu'un qui eust porté mes lettres, vous l'auriez reçue beaucoup plus tôt ; mais mon roy, je suis entre les mains de ces méchants, qui ne s'accordent ca rien, sur ce qu'ils veulent faire de moi, qu'à me donner toutes sortes de peines et en tel estât, que je n'ai su m'assurer que celte lettre vous fust Hdélemcnt donnée que par celte voie. Vous m'avez toujours aimée. Je n'ai assurance ni support que de vous; pour Dieu ! mon roy, faites paraître à ce coup que vous m'êtes bon roy et bon frère. Quand je ne serais que la moindre damoisellc de votre royaume, vous ne me déniriez pas la justice. Si, par l'importunité de cet outrage, je me vois abandonnée de vous, je ne veux plus vivre. Je vous en supplie très humblement, les mains jointes et de tout mon cœur. Ce n'est pas sans pleurer, et plût à Dieu que ce fût en vol "e présence ! Je ne cesserai guère cette vie là, jusques alors, si la mort ne me la fait (inir, que je désire. Je ne me reconnais la continuation de votre amitié pour la punition de l'injuste affront qui m'a été fait, et dont le regret, la lièvre double-tierce me relient au lit. Hàtez-vous donc de me secourir, mon cher frère (si je mérite le nom de chère sœur comme vous m'honorez de me nommer souvent\ me permettant de vous aller trouver. Accordez-moi ma rcciuête, mon roy. et pardonnez si je vous ai importuné de ce long discours. Il est très véritable et l'offense (jue l'on m'a faite m'a donné cette hardiesse. Pour Dieu, mon roy, aimez-moi toujours, et je ne changerai mon heur à rien qui vive. Je vous baise un million de fois on esprit. 'I'. N.. Mss. fonds Dupuy. T. LXXXVIII, fol. loG.)

(1) <« Monsieur de Ravignan, j'advoue ce <|ue vous avés fait à Pau pour un des plus signalés services que m'eussiez su faire, et vous prie de continuer ; vous asseuranl <|ue je vous serai toujours bon maître, cl qu'il n(; se présentera occasion que je ne

vous fasse Ji;ir;iilr(^ |;i ynlnntr- «pii» j'.ii dr» rcr-fwjri.n^t i-r» vnv <nr\\ri^< ..

gente en Navarre. Soit qu'il éprouva quelqu'embarras de se revoir en face d'elle, après ce qui s'était passé à Pau, soit que ses graves affaires l'aient retenu (i), le roi ne vint à Saumur, où Madame était arrivée dès le premier de l'an i59o, que le 28 février. Après deux ou trois journées passées ensemble à Saumur, où le frère et la sœur semblaient avoir oublié leurs profonds dissentiments relatifs au comte de Soissons. Madame accompagna le roi de Saumur à Tours, où celui-ci fit faire de grandes réjouissances et rendre de grands honneurs à sa sœur. De là, la cour se rendit à Chartres pour se rapprocher de Paris, car les seigneurs catholiques du parti du roi essayaient de négocier avec les Etats de la Ligue.

C'est pendant ce séjour à Tours que Gabrielle d'Estrées fut présentée à Madame. Celle-ci lui fit cadeau de son portrait (2) et plus tard elle parlait au roi de « ....la perte que j'ai faite d'une si parfaite amie (3). »

Il paraît certain, dès cette époque, que les deux amies d'enfance, M°''' Catherine et la princesse d'Orange, attachèrent un grand prix à leurs relations affectueuses avec Gabrielle, et qu'elles pensaient, non sans raison, que par elle, elles défendraient avec succès les intérêts du parti protestant auprès de Henri IV.

(1) Les Etats de la Ligue s'étaient réunis à Paris le 26 janvier 1593.

(2) Inventaires.

{S] La duchesse de Bar au roi, lettre du 15 avril 1599.

Les Etats de la Ligue.

Page 1