A SAINT-LOUIS
Repasse TAchéron, ô père du pays,
De nos princes l'honneur, sage et vaillant Louys,
Et viens veoir estonnô nos villes furieuses,
Arracher de leurs tours tes fleurs victorieuses
Et, au lieu du beau lis, sans honte et sans honneur.
Arborer lâchement la marranne couleur !
Viens voir que maintenant, au cerilre de la France,
Tes enfants mecognus n'ont plus d'obeyssance.
Que Paris est frontière, et que dans tes palais,
Le tvran d'Arragon a logé ses valets.
{Second discours libre).
Après la mort de Henri III, assassiné à Saint-Cloud par Jacques Clément, quelques fidèles royalistes proclamèrent le roi de Navarre roi de Franco. La Ligue toute puissante choisit de son côté pour roi le cardinal de Bourbon (1), qui était au pouvoir de Henri IV, et un lieutenant général, qui fut le duc de Moyenne, gouverna en son nom. Dès les
(1) Charles, cardinal de Bourbon, frère pulnô d'Antoine de Bourbon, père de Henri IV, ne le 22 décembre 1520, mort le 9 mai 1590, proclamé roi le 21 novembre 1589 sous le nom de Charles X par les ligueurs. Il avait été arrêté aux Etals de Blois cl mourut pri.sonnior à Fontenay-le-Comte, mais bien traité par son neveu Henri IV qu'il avait rcconmi pour son légitime souverain.
b^ GABRIELLE D ESTREES.
premiers jours, Mayenne promit une convocation prochaine des Etats généraux. Henri IV, de son côté, fit la même promesse pour le mois d'octobre 1589. Un arrêt du Parlement de Paris, du 29 novembre, fixa leur réunion pour le 3 février d590, à Melun; un autre arrêt les convoqua pour le 9 mars à Orléans. La guerre civile empêcha qu'il fut donné suite à ces différentes convocations. La" bataille d'Ivry, qui est du 14 mars 1590, permit à Henri IV de venir assiéger Paris, qui ne fut débloqué que vers septembre par le duc de Parme.
Le 29 novembre 1590, Mayenne convoqua de nouveau les Etats pour le 20 janvier 1591, à Orléans. Le siège de Chartres fit ajourner leur réunion à Reims pour le mois de mai.
Les Etats ayant pour unique mission l'élection d'un roi, tous les efforts de Henri IV avaient pour but d'empêcher leur réunion. Cette convocation à Reims était à redouter pour lui, plus que toute autre; à lïssue de l'élection du roi de la Ligue, les députés l'auraient conduit à la cathédrale pour le faire sacrer, et la France, fatiguée et ravagée par la guerre civile, eût de guerre lasse accepté l'élu après le vote et la cérémonie.
Une réunion préliminaire eut lieu à Reims. Elle était composée des princes de la maison de Lorraine, des ambassadeurs de Savoie et d'Espagne, du nonce du nouveau pape Grégoire XIV, qui venait de se déclarer ouvertement pour la Ligue et qui avait envoyé le cardinal Landriano, chargé de fulminer de nouvelles excommunications contre Henri IV. Là les diverses ambitions se dessinèrent : Philippe II réclamait la couronne pour l'infante Isabelle, petite-fille, par sa mère Elisabeth de Valois, de Henri IL L'infante (aurait épousé l'archiduc Ernest et se serait assise avec lui sur le trône de France. Le jeune duc de Guise (1) posait sa candidature en invoquant la mémoire de son père. Le duc de Mayenne se prévalait des services qu'il rendait à la Ligue depuis plusieurs années; le duc de Nemours (2) rappelait sa belle défense de Paris contre Henri IV en
(1) Charles de Lorraine, duc de Guise, fils de Henri et de Catherine de Clèves, 1571-1640. Fut enfermé à Tours après l'assassinat de son père à Blois, s'échappa en 1591, traita avec Henri IV en 1594, devint gouverneur de Provence et soumit Marseille au roi, mourut en Italie.
(2) Charles-Emmanuel de Savoie, duc de Nemours, dit le prince de Genevois, 1567- 1595, était fils de Jacques de Savoie, duc de Nemours et de Genevois, et d'Anne d'Esté. Celle-ci, qui en premières noces avait épousé François de Loraine, due de
1590, le marquis de Pont, fils aîné du duc de Lorraine, posait aussi sa candidature sans aiitro titre que sa naissance et que l'ambition ordinaire aux princes de sa famille, enfin le duc de Savoie rappelait qu'il était fils d'une fille de France et qu'il avait déjà usurpé Salluces et la Provence.
Ces prétentions effrayaient Mayenne, qui était meilleur Français au fond que tous les autres, qui se serait effacé devant un plus digne que lui, et qui chercha, dès cette époque, à traiter avec Henri IV. Il ne trouva aucun appui auprès des quelques députés des Etats qui, malgré la vigilance du roi, avaient échappé à ses coureurs et avaient pu se rendre à Reims.
Le 13 septembre 4595, les députés n'étaient pas arrivés en nombre à Reims et Mayenne écrivit au Parlement de Paris que les Etats se tiendraient le 20 octobre à Soissons. Mais Henri IV tenait la campagne et Soissons ne fut accepté par personne. Ce fut alors que Mayenne, de plus en plus effrayé des compétitions espagnoles, voulut mettre l'élection du roi sous la sauvegarde de la population de Paris. Les Etats furent criés pour le 20 décembre à Paris.
Le 3 décembre survint la mort du duc de Parme; le 13 décembre arrivèrent l'archevêque de Lyon (1), fougueux ligueur, et le cardinal de Pellevé (2), archevêque de Sens, un énergumène de ces temps agités; un Français partisan de Philippe II qui mourut de colère et de rage en assistant au triomphe définitif du roi légitime. Les députés qui s'étaient rendus à Reims arrivèrent ensuite à Paris. Enfin, l'ouverture des Etats, d'abord ajournée au 17 janvier, eut définitivement lieu le 26.
Dès le commencement de l'année, le duc de Mayenne avait fait une déclaration par laquelle il invitait tous les catholiques français à se
Guise, devenue veuve en 1563, se remaria à Jacques de Savoie. De ce second mariage elle eut doux fils, dont Charlos-Emmanuol, qui se trouva ainsi ôtrc le frère utérin du duc de Mayenne, sous lequel il servit pendant la Ligue. Il défendit Paris lors du premier sièf^e do celle ville par Henri IV et se distingua à la bataille d'Ivry où il commandait sous Mayenne.
1; Pierre d'Espignat, archevêque de Lyon, primat des Gaules. {2} Pellevé (Nicolas de), né à Houen en 1518, évéque d'Amiens en 1533, archevêque de Sens en 1563, C4»rdinal nommé par Pie V en 1570, mort archevêque do Reims en 1594: ligueur dévoué .'i lEspagne, joua un triste rôle comme prélat français aux Etals de 1593.
joindre à lui dans le but d'obtenir pour le pays un gouvernement stable. Il insinuait même qu'on ne ferait pas de difficultés de recevoir pour roi Henri de Navarre s'il voulait renoncer à l'hérésie qui avait fait tout le mal de la France. Mayenne était toujours le plus patriote des ligueurs, ce qui, il faut le reconnaître, n'était pas bien difficile. Sa déclaration fut enregistrée au Parlement le 5 juin 1593.
Le danger était très grand pour Henri IV, la moindre entente entre les prétendants compromettait sa cause et il fit les plus grands efforts pour empêcher les députés de se réunir. Une déclaration royale menaça des peines les plus sévères ceux qui se rendraient aux Etats. Son Parlement de Châlons rendit un arrêt par lequel il déclara que la ville où se tiendraient les Etats et où se ferait l'élection d'un roi de la Ligue serait rasée.
Ces menaces avaient un inconvénient :les plus modérés et les plus timides restèrent chez eux, les ligueurs vinrent seuls, bravant tous les dangers et la majorité leur fut acquise.
Le jour où sous la présidence de Mayenne, les Etats furent ouverts ïl n'y avait que cent trente députés pour toute la France. La réunion se fit au Louvre, dans la grande salle du premier étage, celle qui précède les appartements du roi et à laquelle on parvient par les Grands degrés.
Qu'était-ce que cette réunion? Le Languedoc n'avait pas envoyé un seul député, le clergé et le tiers Etat étaient seuls représentés, la noblesse en masse était absente.
Il n'y avait ni un prince du sang, ni un officier de la couronne, ni un premier président de Cour souveraine, ou du moins ceux gui siégeaient sous ces titres avaient été investis récemment de leurs dignités par Mayenne.
Celui-ci prit séance sous un dais de drap d'or sur une estrade élevée de trois degrés. En arrière, les princesses se trouvaient dans une galerie ; derrière le duc, sur l'estrade, était groupée une nombreuse suite (i). A sa droite siégeait, dans une chaire isolée, le cardinal de Pellevé. Devant l'estrade, se trouvait une table où s'asseyèrent les secrétaires d'Etat, faisant face aux députés; ceux-ci
(1) Les ducs de Guise, d'Aumalc, d'Elbeuf, les ambassadeurs des ducs de Lorraine et de Mercœur, les seigneurs de la Chaslrc, de Rosne, de Villars, de Belin, d'Urfé et autres seigneurs.
ABJURATION ET DIVORCE. i>5
occupaient la salle. A droite de l'estrade était le clergé; à gauche, la noblesse représentée par un seul membre, le seigneur de Viarme « vestu d'une robe fourrée, qui, combien qu'il ne fut aucunement député, estait assis seul sur un des bancs de la noblesse. » (Procèsverbal du tiers Etat.) Entre ces deux ordres, siégeaient les députés du Parlement, le Conseil d'Etat, la Chambre des Comptes ; au fond les députés du tiers.
Mayenne et la meute lorraine qui voulaient leur part à la curée de la France avaient eu la pudeur de ne pas s'asseoir sur les fleurs de lys. Les princes comme les conseillers des Parlements et les délégués des autres Etats généraux avaient toujours siégé sur des bancs couverts de velours violet semé de fleurs de lys d'or, les piliers des salles de leurs réunions étaient toujours tendus des mêmes étoff'es. Aux Etats de la Ligue, tous les sièges et la salle étaient revêtus de velours cramoisi uni.
Mayenne ouvrit lui-même les Etats. D'après le procès-verbal du tiers, « il aurait élégamment proposé en termes exquis francoys, la cause et occasion de ladite assemblée.... »
Le cardinal de Pellevé, prenant ensuite la parole « en mesme langue », remercia le duc de Mayenne longuement « et en discourant desdites choses passées tant en France que à Rome.... et entre autres choses dict qu'il avait cousté au Saint-Siège apostolique jusques à la somme de six cent mil escuz de deniers clairs qu'il avait envoyés en France pour soutenir les guerres.... »
Le Journal de L'Estoile raconte que le duc de Mayenne, fort ému, y harangua et parla si bas, que les deux tiers des assistants ne l'entendirent pas et en parlant il changea souvent de couleur. Au sortir de la séance, M""' de Mayenne dit à son mari qu'elle avait eu peur qu'il ne se trouvât mal parce qu'elle l'avait vu pâlir trois ou quatre fois. Quant au cardinal de Pellevé, qui harangua pour le roi d'Espagne et pour le légat, l'historien de Thou prétend qu'il parla en vieillard et dit bien des choses inutiles et hors de saison. Après ces deux discours, la séance fut levée et renvoyée au lendemain.
Le même jour, le roi, de son côté, revendiquant ses droits, fit une déclaration pour le maintien de la loi salique datée de Chartres du 29 janvier 1593.
A la même date fut signée une proposition de MM. les prinr.os. pré-
lats, officiers de la couronne, seigneurs, gentilshommes et autres catholiques estans du parly du roi.
A la séance des Etats du 4 février, le légat du Pape fut admis à haranguer les députés et à leur donner sa bénédiction. Ce même jour, après que le légat et toutes les personnes étrangères aux Etats se furent retirés, Mayenne informa l'assemblée « qu'il avait nouvellement reçu par un trompette du party contraire une proposition à luy envoyée parles princes, prélats, officiers de la couronne, principaux seigneurs catholiques, tant du conseil du roy de Navarre (1) que autres estans près sa personne, afin de parvenir au repos tant nécessaire en ce royaume pour la conservation de la religion catholique et de l'Etat. » C'était une réponse à la déclaration de Mayenne du 5 janvier dernier et une proposition d'entrer en conférence. Après en avoir fait donner lecture à haute voix, « le sieur de Mayenne aurait requis ladicte assemblée d'adviser présentement s'il estait expédient de leur y faire réponse et quelle? »
Le trompette qui avait apporté cette pièce de Chartres s'appelait Thomas Lhomme. Le cardinal de Pellevé « dit tout haut qu'il était d'advis qu'on donnast le fouet au trompette, pour lui apprendre une autre fois à ne se plus charger de telles bagatelles. » L'assemblée, au contraire, prit la proposition au sérieux et en délibéra pendant plusieurs séances. Malgré l'opposition passionnée des Espagnols ou plus exactement des députés à leur solde, cette proposition finit par être acceptée et donna lieu aux conférences de Suresnes (2).
(1) Les ligueurs et les Etats, pendant toute leur session, ne donnaient à Henri IV que le titre de roi de Navarre, quoiqu'il eût été sacré à Chartres le 27 février 1592 et qu'il fût reconnu roi de France par une partie de la nation.
(2) Les Etats avaient chargé Monin Langlois, un des échevins de la ville de Paris, ligueur, député aux Etats, de s'entendre avec le sieur de Vie, gouverneur pour le roi de Saint-Denis sur le choix du lieu où se réunirait la conférence. Le sieur Langlois, rendant compte de sa mission, déclara que « sur le tout ils n'avaient trouvé lieu plus propre et commode à faire ladite conférence que le lieu de Suresne, pour la beauté et grandeur d'icelluy et le nombre des maisons logeables et bien meublées qui y sont ; que à ceste occasion ils avaient ensemblement et d'un commun accord arresté ledit village, icelluy party en deux par esgallc portion et marque, et qu'au sort jecté d'une pièce de quinze sols par un paysan qui passait, la croix nous estait advenue et par le moyen d'icelle la partye et costé ou est l'église assize qui est la plus belle, et à ceux du party contraire (le parti du roi) la pille, ou est l'écusson des fleurs de lys et la couronne. » (Registre du tiers Etat.)
La tlécision des Etats fut que « il ne sera faict aucune conférence avec le roi de Navarre ny aucuns hérétiques; sera seullement conféré avec les catholiques tenans son party pour chose qui deppend de nostre religion et de l'Estat; mais ne sera conféré pour l'establissenient d'unroy hérétique.... » (Séance du 4 mars 1593.)
Tout l'intérêt historique des Etats s'attache dès lors aux conférences de Suresnes, ouvertes dans cette petite ville le 29 avril (1) entre les députés des Etats et les seigneurs catholiques du parti du roi. Les discussions des séances du Louvre, l'arrivée du duc de Feria, ambassadeur d'Espagne, sa réception par les Etats, ses intrigues et l'argent qu'il répandit parmi les députés pour acheter leur vote, dans la pensée qu'on allait procéder à l'élection d'un roi, n'eurent pour résultat que de troubler profondément le royaume et d'inquiéter les consciences. La vraie et utile négociation se faisait hors de Paris. Là, au nom du roi, de sincères catholiques venaient affirmer que l'héritier du trône allait revenir à la foi catholique, qu'en conséquence il n'existerait plus aucun prétexte pour ne pas le reconnaître comme roi de France et fils aîné de l'Eglise. Les députés à la conférence de Suresnes étaient :