‹ Gabrielle D'Estrées, Marquise de Monceaux, Duchesse de BeaufortChapitre 4 sur 60 · DÉPUTÉS DES ROYALISTES · texte numérisé non relu

DÉPUTÉS DES ROYALISTES

L'archevêque de Bourges (3), Renaud de Beaune.

François le Roy de Chavigny (4).

Pompone de Bellièvre (5).

Nicolas d'Angennes de Rambouillet (6).

Gaspard de Schoraberg, comte de Nanteuil (7).

(1) Eslienne Bernard, avocat au Parlement de Dijon, né à Dijon (loo3-1609), député du Tiers Etal aux Etats généraux de 1593, maire de Dijon, ligueur jusqu'à l'abjuration de Henri IV. Il fut alors nommé lieutenant général du bailliage de Châlons (Saône).

(2) Honoré du Laurens, avocat général au Parlement de Provence, noté comme très dévoué au roi d'Espagne. Cet illustre Provençal racheta plus tard ses erreurs de 1593 par son dévouement à Henri IV. Il mourut archevêque d'Embrun. Magistrat éminent, prélat digne d'estime, né à Tarascon en 15o4, mort le 24 janvier 1612.

(3) Renaud de Beaune, né à Tours en 1527, mort en 1606. Evêque de Mende, archevêque de Bourges, puis de Sens (1596). Il présida les Etats de Bloisen 1588, reçut l'abjuration de Henri IV en 1593, et devint grand aumônier de France. Il était fils de Jacques de Beaune de Samblançay, surintendant des finances i30us Charles VIII, Louis XII et François ^r, qui, accusé faussement de malversations, fut pendu en 1525.

(4) François le Roy de Chavigny, vieux capitaine royaliste aussi distingué par son courage que par sa probité. Il était devenu aveugle, ce (|ui l'empôcha d'être maréchal de France dès le règne de Henri III. Il fut lieutenant général d'Anjou, de Touraine et du Maine, et eut la capitainerie du château de Chinon. Ce fut lui qui, chargé par Henri III de garder le cardinal de Bourbon, bientôt Charles X, le livra h Henri IV. Il mourut le 18 février 1606, à quatre-vingt-sept ans.

(:;) Pomponne de Bellièvre, né à Lyon en 1529, ambassadeur de Charles IX en Suisse cl en Pologne, surintendant des finances en 1575, ambassadeur en Angleterre en 1586, chancelier de France en 1599, en disgrâce en 1604, mort en 1607.

(6) Nicolas d'Angennes, seigneur de Rambouillet, de la Villeneuve et de la Moutonnière, vidame du Mans, marié h Julienne d'Aniuenay, était le quatrième fils de Jac(|ues d'Angennes, seigneur de Rambouillet, et d'Isabeau Cotereau, dame de Maintenon. Ambassadeur en Angleterre en 1566, chevalier du Saint-Esprit en 1580, lieutenant général des armées et capitaine des gardes sous Charles IX et Henri III. Il survécut à Henri IV, qui le Ht en 1604 capitaine des cent gentilshommes de sa maison. Il mourut à plus de quatre-vingts ans.

(7) Gaspard de Srhomberg, comte de Nanteuil, né en Saxe (1540-1599), guerroya contre los Turcs en 1566, commanda un corps de reUres pendant les guerres de religion, fut colonel général des bandes noires et resta fidèle h Henri III. 11 serv'it ensuite Henri IV, contribua grandement à soumctlrc la Bretagne et prépara avec de Thou les bases de l'Edit de Nantes.

Godefroy le Camus de Pontcarré (1).

Jacques-Auguste de Thou (2).

Louis de Ré vol, secrétaire d'Etat (3).

Les ligueurs n'avaient pas d'autres raisons d'exister, que de soutenir l'incapacité de Henri de Navarre, à cause de son hérésie, de recueillir son héritage. Sous ce prétexte, ils gouvernaient, ils remplissaient les charges de l'Etat et dilapidaient les finances du pays. La nouvelle de la prochaine conversion du roi menaçait de déjouer leurs projets et de mettre fin à cette orgie honteuse. Pendant le plus longtemps qu'ils purent, ils se retranchèrent derrière mille subtihtés de casuistes de mauvaise foi. Enfin, poussés dans leurs derniers retranchements et bien renseignés par l'Espagne qui leur avait fait la leçon, ils déclarèrent, et les Etats avec eux, qu'ils n'admettraient comme bonne la conversion du roi, que lorsque notre Saint-Père le Pape aurait expressément admis le roi de Navarre dans le giron de l'Eglise catholique. Or, ils se croyaient certains, d'après les dires de l'Espagne et de ses adhérents, que jamais le Pape ne donnerait Tabsolution au Béarnais.

Suarez de Figherra, duc de Feria, représentant de Philippe II, était arrivé à Paris le 9 mars. Dès le 2 avril, il était reçu par les Etats

(1) Godefroy le Camus, seigneur de Pontcarré et de Torcy, fils de Jean Camus, sieur de la Roche, Bagnols, etc., notaire et secrétaire du roi, et d'Antoinette de Vignole, dame de Pontcarré. Il fut maître des requêtes en 1573, premier président du Parlement de Provence en 1588, conseiller d'Etat en 1594. Quelques jours avant sa mort, Henri IV, qui croyait partir pour la guerre, le nomma conseiller de régence en 1610.

(2) Jacques-Auguste de Thou, fils de Christophe, prévôt des marchands, puis président au Parlement. Il naquit à Paris en 1553 et mourut en 1617, entra d'abord dans l'état ecclésiastique ; à la mort de son frère et de son père, devint président à mortier, servit Henri III et tâcha de le rapprocher de Henri IV. Il parut aux Etats de Blois en 1588. Après avoir suivi Henri IV dans les camps, il fut nommé grand maître de la librairie du roi, prépara les bases de l'Edit de Nantes en 1598, fut nommé membre du conseil des finances en 1610, et négocia les traités de Sainte-Menehould en 1614 et de Loudun en 1616. H a laissé des Mémoires et une Histoire.

(3) Louis de Révol, secrétaire d'Etat, chargé des affaires étrangères sous Henri III et Henri IV, de 1588 au 14 septembre 1594, jour de sa mort. Il fut remplacé le 25 du môme mois par M. de YiUeroy, qui s'était rallié à Henri IV dès les premiers jours de l'année 1594. Révol avait succédé en 1588 au môme de Villeroy, lorsque celui-ci tomba en disgrâce sous Henri III.

ABJURATION ET DIVORCE. 7i

généraux auxquels il proposait, le 28 mai, d'offrir la couronne de France à l'infante Isabelle, tille du roi d'Espagne et petite-fille par sa mère de Henri II, roi de France. Il demanda d'abord que les Etats désignassent comme roi l'archiduc Ernest d'Autriche, qui devait épouser l'infante. Ce choix fut très impopulaire oL le duc de Feria, comprenant qu'il ne serait jamais accepté par les Etats, proposa le 10 juillet aux chefs de la Ligue de choisir le jeune duc de Guise.

Heureusement, même à Paris, il se trouvait encore de bons Français, des patriotes qui s'élevèrent courageusement contre cet abandon à l'étranger dont le résultat menaçant était l'avènement au trône d'une dynastie allemande. Le Parlement, qui, au fond et sans toujours avoir le courage de le montrer, était resté attaché à la succession de la descendance de saint Louis, se réveilla, et dès le 28 juin 1593 « la court du Parlement donna arrest, toutes les chambres assemblées, qu'il ne serait faict eslection pour roy de France d'aulcun prince ou princesse étrangère, estant directement contre la loy salicque et loys fondamentales du royaulme; ce qui serait signifié à M" du Maine par le Président le Maistre. » (Procès-verbal du tiers Etat.) Ce mémorable arrêt avait été rédigé d'avance par Pierre Pithou(l).

Abjuration du roi.

Il y eut certainement des protestants qui espérèrent que l'avènement au trône de Henri ÏV serait le triomphe de la réforme et que la France subirait le jôug des religionnaires. D'autres plus modérés désiraient voir le roi chasser l'Espagnol et, maître en son royaume, tenir la balance égale entre les deux religions. Mais pour accomplir

[\) Pierre Pilhou, né ii Troycs (1539-1U96), jurisconsulte émincot, élève de Cujas. Protestant converti au catholicisme en 1573, partisan de Henri IV, fut procureur général pour le roi au Parlement de Guicnne, et l'un des auteurs de la Satyre Mcnippée; il devint procureur général du Parlement de Paris après le triomphe de la cause royale.

l'un ou l'autre programme il fallait vaincre la Ligue et ses alliés.

Henri IV, qui était le plus juste et le plus tolérant des princes, poursuivait le second programme. Malgré sa bravoure et son activité infatigable, en juillet 1593, il était depuis quatre ans roi de France, et n'avait pas pu encore entrer dans sa capitale. Il avait constamment tenu la campagne et il n'avait pas conquis la moitié de son royaume. Les Etats de la Ligue siégeaient au Louvre depuis plusieurs mois et pouvaient chaque jour élire un roi catholique, espagnol ou lorrain, sous l'influence de Rome et de l'Espagne, s'ils savaient s'entendre et s'ils ne s'effrayaient pas de la gravité d'un tel acte. La défection éclaircissait les rangs de ceux qui avaient soutenu depuis quatre ans l'héritier légitime. La situation de celui-ci était devenue absolument critique.

Henri IV sentait bien le danger qu'il courait. Son activité cherchait un aliment dans des déplacements incessants et l'entraînait de Chartres à Dreux, à Mantes, à Compiègne, à Saint-Denis, — il tournait autour de ce Paris dans lequel il ne pouvait entrer et où cependant ses pires ennemis étaient tous réunis pour régler son sort et celui de la monarchie.

Il sentait près de lui les fidélités s'attiédir, il comprenait que le lendemain de l'élection d'un roi, même étranger, ses partisans catholiques qui lui criaient encore aujourd'hui: « à la messe », allaient l'abandonner.

Le type de ces serviteurs est le chancelier de Chiverny. Ce haut magistrat se peint naïvement lui-même dans ses Mémoires : Au moment de me raUier à Henri IV, « j'étais combattu, dit-il, d'un costé par mon affection et obligation naturelle au bien de cet Etat et par l'obéissance que je devais à mon roy et d'autre costé retenu par les justes appréhensions que j'avais du succès des affaires de Sa Majesté, voyant quasi toute la France alors révoltée contre luy avec un très puissant ennemy armé en teste, le roy de contraire religion, en laquelle il ne voulait estre forcé et sans changer laquelle il était impossible de le voir asseuré de ce royaume.... »

C'était donc une fidéhté jusqu'à la conversion et cependant c'était un de ceux sur lesquels il pouvait encore compter et qui s'éloignerait un des derniers. Les autres, à cette époque, ne songeaient guère qu'à savoir quelle part ils pourraient se faire et à quel prix ils pourraient se vendre. Ces représentants de la féodalité voulaient bien

du roi pour chef, tant qu'il pouvait lutter contre la mauvaise fortune et leur payer leur concours. Mais si les Etats élisaient un roi catholique, béni par Rome et soutenu par l'Espagne, c'est à lui qu'ils iraient offrir leurs épées et demander leur part des dépouilles de la monarchie.

Quant au chancelier de Chiverny, quoiqu'Henri IV pût très bien voir à cette époque les limites que son dévouement ne dépasserait pas, il était lié à la cause des Bourbons par sa charge de chancelier, et il fut en réalité un agent très important qui assura pour une grande part le succès définitif du Béarnais. Il avait contracté depuis longues années, avec M""** de Sourdis et son mari, une alliance qni avait pour but la fortune de leurs deux maisons. Ils étaient de la mêmje province, voisins de terres et de châteaux. Nous avons vu que, dès le règne de Henri III, Chiverny était gouverneur et lieutenant général pour le roi de sa ville de Chartres et du pays Chartrain. Lorsqu'il se rallia à Henri IV, son gouvernement lui fut maintenu et de plus il obtint celui de l'Orléanais et du Blaisois. Sous Henri III aussi, M. de Sourdis était gouverneur particulier de la ville de Chartres et lieutenant de roi pour la province.

M™'' de Sourdis avait une grande influence sur sa nièce Gabrielle d'Estrées, qu'elle avait élevée et poussée à devenir la maîtresse de Henri IV. Cette influence était à cette époque son apport dans l'association qui la liait avec le chancelier. Leur avidité et leur ambition étaient grandes, mais en 1593 l'époque de la moisson n'était pas encore arrivée, il fallait semer et attendre (1).

il) Ce fut f^rAce à Gahricllo (|u'un dos fils de Chiverny fut évC'que de Chartres en !o96 et que le fils aint' de M"'" de Sourdis fui nomuK'^ cardinal en loOn à vinal et un ans.

" Au commencement du mois iir novrinDic de ladites année lo98, M. ustMiue de Chartres, Messirc Nicolas de Thou, oncle de feue ma femme, estant à sa maison de Villebon près Palaiseau, mourut hç^é de soixante-dix ans, après avoir tenu ledit évèchè vinf:l-cin(| ans.... et comme c'était un(f place et di^mitè en l'E}?lise (jue je luy avais moycnnéc et que j'avais toujours infiniment souhaitée après luy pour un de mes enfants.... j'envoyai en m^^mc temps de Paris où j'étais avec le Conseil vers le roi qui estait lors à Monceaux, et écrivis à madame la duchesse pour obtenir ledit évéché pour mondit fils. Channoy, l'un de mes secrétaires, que j'y envoyay, trouva que S. M. avait desjà eu avis de Cv?sle mort ; et comme maditc dame la duchesse, officieuse en cela pour moy. s'en allait le troiiver pour luy en parler, il arriva dans sa chambre et

hiy ni'''i>'^ 'ni '^lit |p ttrerni'''' • M > inrii^lPixci» nr»iit «^fiyonv; Uu^f> .iim lo l.niiJwu-nniP

Le chancelier avait de tout temps conseillé au roi, avec une insistance particulière, de se faire instruire dans la religion catholique et de se convertir. Il soutenait qu'à ce prix seul Henri éviterait un échec complet et peu éloigné.

Le roi résistait à son chancelier comme aux autres ; comme il avait résisté aux demandes de Paris et de Chartres, et de tant d'autres villes : Convertissez-vous et nous ouvrirons nos portes, lui disait-on. Sur le refus de sa conversion, les sièges se prolongeaient et l'autorité du roi était partout tenue en échec.

Gabrielle d'Estrées intervint à son tour, elle n'avait besoin des incitations ni du chanceher, ni de personne. Son intérêt comme son affection pour le roi lui avaient depuis longtemps ouvert les yeux. Il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir, en 1593, le vide qui se faisait dans la petite cour de Henri IV. Le manque d'argent, le refroidissement des plus vieux compagnons d'armes, l'abandon imminent des membres du clergé encore fidèles, préoccupaient tous les esprits. Gabrielle devait être navrée de ce spectacle. Henri IV, de tout temps, avait pris l'habitude de l'entretenir de ses affaires (1).

Il devait rencontrer auprès d'elle, sinon des conseils dictés par une intelligence supérieure, au moins ceux qu'inspirent l'affection et la communauté d'intérêts. Avec elle il causait à cœur ouvert.

« Elle lui avait fait entrevoir, dit Mezerai, la misère du peuple et la perspective de passer le reste de ses jours les armes sur le dos, dans les fatigues^ dans le tracas, le hasard, les embûches, loin du repos et des douceurs de la vie (â). »

M. de Chartres est mort, voilà maintenant le fils de M. le chancelier évesque. » Sur quoy ladite dame le remerciant avec toute affection luy dit comme je lui en avais escrit pour l'en supplier : «■ Cela, dit le roy, est fait : je commanderai au s>^ de Gèvre de l'expédier », dont ladite dame m'ayant aussitôt donné assurance par le retour de Chaunoy.... etc.... et ainsy je vins à bout de ce que j'avais si longtemps poursuivy et fis mondit fils évoque de Chartres. »

(1) Economies. S'estant résolu de faire venir près de lui M«ie de Liancourt afin d'avoir une personne confidente, pour lui pouvoir communiquer ses secrets et ses ennuys et sur iceux recevoir une familière et douce consolation telle qu'il estima t cette dame obligée de lui estrc par les grands intérêts qu'elle avait à la conservation de sa personne.... (Sully, voyage à Clermont après la prise de La Fère.)

(2) Mezerai, t. III, p. 1066. — Sully, Economies royales :« Quelques-uns de ses confidents et plus tendres serviteurs entre lesquels se peut mettre sa maîtresse, firent apporter à son changement l'absolue conclusion. ^> ï. II, p. 123.

D'Aubigné (1), qui fut dès le premier jour séduit par sa douceur et sa beauté, n'approuve pas, comme Mezerai, le rôle qu'elle a joué dans la conversion du roi. Il est de ceux qui rêvaient la domination du protestantisme. La conversion du roi est, pour lui, une trahison que Henri IV a commise envers les siens et Gabrielle a été sa complice. « Mais le dernier instrument fit plus que tout, c'est la marquise de Monceaux, bientôt duchesse de Beaufort. Celle-ci, au commencement des amours du roi et d'elle, ne se confiait en serviteurs et en servantes qui ne fissent la cène et profession de réformés. Elle preschait sans cesse la fidélité de ces gens-là, se plaignait de la tyrannie exercée sur le roi par les catholiques » et exhortait ce prince à la persévérance en sa religion. « Mais quand l'espérance de venir à la royauté par le mariage fut fortifiée en l'esprit de cette dame et qu'en lui-mesme on eust fait couler que tous les ministres ensemble ne pourraient dissoudre le premier mariage et que le Pape seul estait capable de frapper un si grand coup, alors elle eu.st les suasions puissantes de ceux qui, en changeant d'opinion, se vantent d'avoir espeluché les premières et dès lors emploia sa grande beauté et les heures commodes des jours et des nuits pour favoriser ses discours sur le changement.... » Toutefois, d'Aubigné pardonna à Gabrielle, mais jamais à Henri IV. Il avait été le gai compagnon de jeunesse du prince de Navarre. A Nérac comme à Casteljaloux, ils avaient ensemble fait de ces farces un peu fortes comme on en jouait autrefois en Gascogne. Plus tard, il fut l'écuyer du roi de Navarre, l'un de ses lieutenants, partagea ses dangers sans marchander sa vie. A partir de la conversion, ce caractère tout d'une

(1) Agrippa d'Aubi};n6, né " en l'iiostcl Saint-Maury •> près de Pons, on Saintonge, le 8 f(^vrier 1552. Sa mère, Catherine on l'Estang, mourut en le meUant au monde, do là son prénom œgre parlus. Son père Jean, homme de loi et de plume par sa naissance, homme d'action et d'ôpèe par les événements, était licencié en droit et juge ordinaire de Pons, en Saintonge, et un décidé capitaine huguonol. Le jeune Agrii»pa lut un savant précoce, un hardi soldat, un huguenot digne d'estime. Après la paix de La Hochelle en i")T6, il devint écuy.r du roi de Navarre ; il était avec lui à la cour des Valois et le décida à fuir en 157G. A 25 ans» il devint lieutenant ; en 1586, gouverneur d'Oléron, enfla de Maillezais. 11 .servit comme maréchal de camp à Coutras ; après la conversion du roi, il s'éloigna de la cour, tomba en défaveur, et sous Louis XIU dut scxpalricr. Il est mort h Genève en 1G.JÛ. Auteur de livres d'histoires et d'uiuvres salyricjues, il écrivit : ses Mànoircs, Histoire univcrscltc, Ic^ Iraqiquns. fr fniron do. Firn>slc, etc. Il fui yrand-pèri» do M^c do Mainloiion.

pièce devint un censeur incommode &t fâcheux, récriminant sans cesse, tenant des propos à l'emporte-pièce. Sa figure s'était allongée d'une barbe de prédicant intraitable, il ne plaisantait plus, il prêchait et blessait; le roi l'éloigna de sa personne.

En fait de religion, Gabrielle ne devait pas croire à grand'chose. Petite-fille de Jean d'Estrées qui fut quelques mois protestant, élevée au milieu d'une familUe où la conduite des femmes fut toujours peu édifiante, elle n'avait pas, comme Henri, puisé dans sa première éducation des principes de piété qui survivent à tous les égarements et à tous les événements de la vie. A côté d'elle Henri IV était un dévot (1), que nous voyons encore le dernier jour de sa vie, couché sur son lit, lisant un livre de piété pendant une partie de l'aprèsdîner avant de monter dans le carrosse où il devait être frappé par Ravaillac.

Lorsqu'il voulut se convertir, il résolut de le faire sérieusement.

Au moment d'accomplir cet acte solennel de son retour au catholicisme, il voulut avoir Gabrielle d'Estrées auprès de lui et lui écrivit cette lettre :

« J'arrivay arsoir de bonne heure et fus importuné de dieu-gards jusque à mon coucher. Nous croyons la trefve et qu'elle se doit conclure ce jourd'huy. Pour moy je suis à l'endroict des ligueurs, de l'ordre de Saint-Thomas (2). Je commence ce matin à parler aux évesques. Oultre ceux que vous manday hier pour escorte, je vous envoyé cinquante harquebuziers qui valent bien des cuiraces. L'espérance que fay de vous voir demain retient ma main de vous faire plus long discours. Ce sera dimanche que je fairay le sault périlleux. A l'heure que je vous escris, j'ay cent importuns sur les espaules, qui me fairont haïr Saint-Denys comme vous faictes Mantes. Bonjour mon cœur, venés demain de bonne heure.... Ce xxiii^ juillet. (De Saint-Denis.) »

« Ce sera dimanche que je ferai le saut périlleux.... » Faut-il voir dans cette phrase une plaisanterie hors de propos, un trait de son

(1) En maintes circonstances graves, sa pensée se tournait vers Dieu : « Je lui fis voir que c'était un fils. « Il leva les yeux au ciel ayant les mains jointes, et rendit grâces à Dieu. Les larmes lui coulaient sur la face aussi grosses que de gros pois. » Récit de la,naissance du Dauphin, par Louyse Bourgeois, sage-femme, etc., etc. A Pans, chez Henry Ruffin, rue Calandre, à l'Image Saint-Martin, MDCLII.

(2) La trêve fut cependant conclue quelques jours après.

humeur gouailleuse? Nous ne le pensons pas; ce qu'il a voulu dire, c'est qu'il allait accomplir un acte entouré de péril.

Déjà, pendant les conférences de Suresnes, les députés des Etats avaient répondu à l'annonce de la conversion du roi, qu'ils ne la considéreraient pour bonne qu'avec l'approbation du Pape. Or, le pape Clément VIII était encore fort hostile à Henri IV à cette époque et il était dévoué à la Ligue et à l'Espagnol. Il l'avait excommunié, déclaré dans ses monitoires incapable de régner. Le péril était dans une conversion qui ne satisferait pas les catholiques, que le Pape refuserait d'admettre et qui lui aliénerait les protestants.

Ce ne fut donc pas sans des hésitations bien naturelles et en comprenant tout le péril d'un acte qui pouvait ruiner les vues ambitieuses de ses ennemis, mais aussi qui les raffermiraient s'ils parvenaient à faire douter de sa sincérité, que Henri IV choisit Saint-Denis comme lieu de réunion des conférences religieuses qui devaient précéder sa conversion. Il appela auprès de lui les princes, les officiers de la couronne, les principaux des cours du Parlement et les grands seigneurs qui lui étaient fidèles ; il voulait qu'ils fussent les témoins de ce grand acte.

Le 22 juillet, il laissa sa sœur à Mantes et vint se fixer à Saint- Denis. Poussé et soutenu par Gabrielle, il était au contraire blâmé par sa sœur qui ne voulut jamais changer de religion et qui se désolait, avec ses dames protestantes et quelques fidèles serviteurs, du changement prochain du roi.

Le vendredi 23, le roi réunit l'archevêque de Bourges, grand aumônier de France, les évéques de Nantes (4), de Chartres (2) et du Mans (3), du Perron (4), évêque désigné d'Evreux et célèbre théôlo-

(1) Philippe du Bec, évoque de Nantes.

(2) Nicolas de Tliou, évéque de Chartres.

(3) Claude d'Anf,'ennes, évê^iue du Mans.

(4) Jacques Davy du Perron, fils de Julien Davy et d'LVsine le Cointe, né à Saint- Lô en 156G, était de la relij,Mon réformée. Abjura et entra dans les ordres, fut lecteur de Henri III, s'attacha au jeune cardinal de Bourbon. Eut de nombreux succès dans la controverse, et diflérenles conversions, notamment celle de Sancy, lui valurent la plus grande réputation. Il contribua à la conversion du roi, qui ensuite l'envoya à Home négocier son absolution. Lorscjuil y arriva en (lualilé d'ambassadeur, il trouva l'affaire très avancée par d'Ossat. Il fit avec celui ci, au nom du roi, l'abjuration pubhque et fut solennellement absous. Fut sacré évéque d'Evreux en I59G, créé cardiii'' "(•• (''<'vnorit VIII <••- '»'>'» *v' .«■■-"iio -.r..».,., .-.-.i,,. ,|,. <->,.. ^Tand aimiô-

gien de l'époque. La conférence dura de six heures du matin à une heure de l'après-midi. L'histoire nous a conservé les points principaux qu'ils examinèrent. Il est assez curieux de voir quels étaient les doutes qui agitaient le roi à ce moment. Ce fut d'abord sur le culte des saints qu'il interrogea les théologiens. Faut-il prier tous les saints? demandait Henri IV. Les évêques répondirent affirmativement et développèrent sur ce point les doctrines de l'Eglise. La confession auriculaire est-elle nécessaire? demanda-t-il ensuite. La réponse fut encore affirmative. Sa troisième question fut relative à l'autorité du Pape. '.( A quoy on lui dit qu'il avait toute authorité es causes purement spirituelles, et qu'aux temporelles, il n'y pouvait toucher au préjudice de la liberté des rois et des royaumes (1). » Lorsqu'ils entamèrent l'examen du sacrement de l'Eucharistie et de la présence réelle, Henri IV dit : « Je n'en suis point en doute, car je l'ai toujours ainsi creu. » L'évêque du Mans ayant résumé ensuite l'ensemble des dogmes de l'Eglise, le roi « leur promit de se conformer du tout en la foy de l'Eglise catholique, apostolique et romaine. »

En même temps que Henri IV poursuivait à §aint-Denis avec la plus grande sincérité l'étude des points qui pouvaient le séparer de FEglise, le cardinal de Plaisance (2), légat du Pape auprès des Etats, fit publier ce jour même, 23 juillet, une exhortation imprimée adressée à tous les catholiques de France. Elle annonçait que la conversion du roi serait nulle et défendait aux séculiers et aux ecclésiastiques de se rendre à Saint-Denis à cette occasion et de répondre à l'appel que le roi avait adressé à tous de venir assister à ce grand acte. Cette exhortation ne fit aucun effet et le peuple de Paris accourut au contraire en foule.

La cérémonie eut lieu le 25 juillet, jour de dimanche, vers neuf heures du matin, au milieu d'un grand concours de gens de toutes classes. Le roi était habillé de satin blanc, pourpoint et chausses, avec bas à attaches de soie blanche et souliers blancs. Il portait un manteau et un chapeau noir. Il était assisté des princes de son sang, des officiers de sa couronne et des nombreux seigneurs qui avaient

nier de France et commandeur de Tordre du Saint-Esprit. 11 mourut à Paris le 5 septembre 1618.

(1) Palma Cayel, Chron. novennaire.

(2) Philippe de Sega, évêque de Placentia en Espagne, dit le cardinal de Plaisance, fut légat du pape Clément VIII auprès des Etats de la Ligue.

répondu à son appel et précédé de ses gardes, enseignes déployées et les tambours battant. L'église était richement ornée, les rues tendues de tapisseries et jonchées de fleurs. Le peuple de Paris encombrait littéralement les rues étroites de Saint-Denis, avide de voir le « Biarnais » (1). Bientôt la ville retentit de ses acclamations. Il avait été conquis en quelques instants par la bonne mine et la vivante figure de l'héritier de la vieille monarchie, qui marchait saluant et riant à tous. Les cris de vive le roi ! le faisaient définitivement roi de France, malgré les Espagnols, les Romains, les Lorrains et les ambitieux de toutes les robes.

— Qui êtes vous? lui demanda l'archevêque de Bourges sur le seuil de l'église.

— Je suys le roy.

— Que demandez-vous?

— Je demande à être reçu au giron de l'Eglise catholique, apostolique et romaine.

Le roi s'agenouilla ensuite à la porte de l'église et dit d'une voix forte : « Je proteste et jure devant la face du Dieu tout-puissant de vivre et mourir en la religion catholique, apostolique et romaine, de la protéger et défendre envers tous au péril de mon sang et de ma vie, renonçant à toutes hérésies contraires à icelle Eglise catholique, apostolique et romaine. » Il remit ensuite à l'archevêque ces mêmes paroles écrites et signées de lui. Puis il entra dans l'église entouré des prétats, des religieux de Saint-Denis, des curés-doyens de Paris et de Beauvais, des curés de Saint-Eustache, de Saint-Sulpice, de Saint-Gervais, de Saint-Médéric de Paris et d'une foule de prêtres, dont les rangs étaient rompus par le peuple qui cherchait à s'approcher du roi et faisait retentir les voûtes de ses vivats. Après l'abjuration renouvelée aux pieds du maître-autel sur les saints Evangiles, après la confession derrière le maître-autel, la grand'messe célébrée par l'évoque de Nantes, le Te Deiwiei les largesses d'argent faites à la foule, le roi retourna à son logis.

Il dîna publiquement devant ceux qui purent et voulurent entrer. On chanta en musique son Benedicite et sesgrAces. Après dnier il entendit un sermon de l'archevêque de Bourges et enfin vêpres. Puis il monta à cheval pour aller à Montmartre prier dans l'église du lieu.

(1) Façon de prononcer ce mul à répoijuc.

Là le peuple alluma un grand feu de joie et cet exemple fut imité par les villages de la vallée de Montmorency et des environs (1).

Le soir, lui qui ne remettait jamais rien au lendemain, il écrivit avec ses secrétaires à tous les Parlements de son royaume une lettre datée de Saint-Denis en France, du 25 juillet 1593, signé Henry et contresignée Potier, leur annonçant à tous sa sincère conversion.

A partir de ce jour, il ne manqua jamais une occasion de faire publiquement acte de bon catholique (2).

Le 30 juillet, la trêve fut conclue pour trois mois entre Henri IV et le duc de Mayenne. Elle fut renouvelée pendant tout le reste de l'année. Dès le 31 juillet, M. de la Clielle, maître d'hôtel du roi, partit pour Rome afin d'annoncer à l'évêque de Rennes, d'Ossat, l'abjuration du roi et la prochaine ambassade du duc de Nevers qui devait le suivre et solliciter du Saint-Père l'absolution du roi.

La conversion, annoncée à la population de Paris par ceux qui revenaient de Saint-Denis, fut accueillie par tous avec la plus grande joie. Le roi devint aussi populaire en quelques heures qu'il avait été haï jusque-là par les Parisiens. Il avait pour lui toutes les fem-

(1) Allons donc mes amis, Allons tous dru et épais

Allons tous à Saint-Denis, Pour luy demander la paix :

Devostement recognoistre Nous irons jusqu a sa table,

Ce grand roy pour noslre maislre. Tant il est prince accostable.

{Satyre Menippée).

(2) Ainsi, le 2 octobre 1593, étant à Chartres, il se rendit à la Cathédrale. L'évêque l'attendait et le conduisit dans le chœur " Où il y avait un oratoire préparé pour le roy avec un ciel qui estait pendu à la perche, auquel lieu fit sa dévotion et fut chanté le Te Deum laudamits, va à l'évêché, repart le lundi. (Registre du clerc de l'œuvre, archives départementales.)

Dans ses actes, dans sa conduite, dans ses paroles, Henri IV eut toujours le soin d'affirmer la sincérité de sa conversion. Au besoin Gabrielle d'Estrées veillait ellemême à ce qu'il n'eût aucune distraction. C'est en 1596 et peu avant l'arrivée du légat, le cardinal de Florence, que se place l'anecdote suivante racontée parL'Estoile:

« Geste nuict (samedi l^r mars), Madame fut fort malade et y fust le roy jusques à minuit. Le lendemain après dîner, S. M. la retourna voir où il trouva Vaumesnil, qui pour la désennuier touchait le luth et jouait dessus le psaume 78. Les gens entrés, lors le roy commença de chanter avec les autres, mais M^<^ de Monceaux qui estait près de lui, l'engarda de poursuivre et lui mettant la main sur la bouche le pria de ne plus chanter, ce qu'il fist et se tust. De quoy indignés, quelques-uns de la religion disaient : « Voyez-vous cette vilaine, qui veut engarder le roy de chanter les louanges de Dieu? »

mes, et celles qui l'avaient vu ne tarissaient pas en éloges sur sa bonne mine et la dévotion qu'il avait montrée. A partir de ce jour, sa cause fut gagnée. Les Etats, que les Parisiens considéraient à leur arrivée comme devant leur donner un roi catholique et la paix, n'avaient plus, à leurs yeux, aucune mission maintenant qu'on avait vu à Saint-Denis l'héritier légitime assistant à la messe et béni par les prélats. Les Espagnols et leurs prétentions tombaient sous le ridicule, les ligueurs étaient l'objet des plaisanteries de tous. Le peuple, après la bourgeoisie, faisait aussi sa satyre Menippée. Les députés, les seize et les exaltés de la Ligue qui s'étaient donnés aux Espagnols et qui avaient reçu de PhiUppe II de larges subsides, commençaient à se voir débordés et cherchèrent à se ménager quelqu'accommodement avec celui qu'ils appelaient encore le roi de Navarre, mais qu'ils appréhendaient de voir bientôt être pour tous le roi de France.

Sa cause depuis sa conversion avait fait de tels progrès que, dès le mois d'août, ils cherchaient à traiter avec lui par l'intermédiaire de Gabrielle.

Le samedi :21 août, dit L'Estoile, Guarinus, violent prédicateur de l'époque, « preschant à Saint-Etienne-des-Grœys, dit que les trois docteurs que le Béarnais avait fait venir à Saint-Denys pour son instruction estaient ses m....; parla des amours de lui et de la Gabrielle, laquelle il accoustra de toutes façons. De quoy les seize mal contents l'allèrent trouver et Boucher (1), qui en avait babillé aussi, et leur remonstrèrent la faute qu'ils faisaient d'en parler, veu qu'on prétendait se servir d'elle. Auxquelles ils répondirent qu'ils n'y entendaient rien et qu'ils le faisaient tout exprès à deux tins : l'une pour toujours entretenir le peuple en haine contre le roy de Navarre pour sa mauvaise vie, et l'autre pour lui oster (au peuple) tout soubçon qu'il pourrait avoir qu'on pratiquait quelque chose avec elle. »

Les députés chaque jour, isolément, se soumettaient à Henri IV. Le 22 décembre il y eut encore une séance des Etats de la Ligue au Louvre, après laquelle il ne reste plus trace d'eux dans l'histoire. On peut leur savoir gré de tout le mal qu'ils pouvaient faire et qu'ils ne firent pas.

Cette année 4593 vit s'affermir l'affection du roi pour Gabrielle. Au commencement, le roi doute encore d'elle. H semble que les inquiétu-

(i) Guarinus et Boucher étaient deux violents prédicateurs de la Ligue

des qui le rongent, les dangers qui le menacent aient tout à coup touché Gabrielle. Elle n'est plus la maîtresse coquette et légère de la fin de d592, elle est la compagne dévouée qui partage les soucis et les peines du roi et dont l'affection éclaire les conseils qu'elle lui donne. Dissimulée dans quelque coin de l'église de Saint-Denis, elle assiste à l'abjuration, en partie son œuvre.

Dès le mois d'avril de cette même année, le roi semble avoir pensé à l'épouser et prescrit les premières démarches auprès de sa femme, la reine Marguerite, pour obtenir son adhésion à leur divorce par consentement mutuel.

L'année 1594 s'ouvrit pour Henri IV sous les meilleurs auspices. Le 1" janvier il fit son entrée dans Meaux, et reprit les hostilités contre Paris. Gabrielle habitait les avant-postes, et de son pavillon de Montmartre elle pouvait suivre les opérations du siège poussées avec ardeur du côté des royalistes. Mayenne remplaça le comte de Belin, gouverneur de Paris, qui lui était devenu suspect, par le comte de Brissac (1). La population parisienne était devenue royaliste et la défection éclaircissait dans les provinces les rangs des ligueurs. Les événements marchent: Lyon, Orléans, Bourges, font leur soumission.

Le 6 mars, Mayenne sort de Paris avec toute sa famille pour n'y plus rentrer; le 15, Villars signe l'engagement de livrer Rouen. Le comte de Brissac, le prévôt des marchands Lhuillier, le premier échevin de la ville Langlois et leurs nombreux amis, s'entendent avec Henri IV pour lui livrer Paris. Ils préparent pendant la nuit du 21 au 22 mars l'entrée du roi, qui s'effectua par la porte Neuve dès cinq heures du matin. La population l'acclama partout où elle le reconnut et l'escorta jusqu'à Notre-Dame où il alla entendre chanter un Te Deum. La garnison espagnole se retira le même jour avec armes et bagages et le roi la vit défiler à sa sortie par la porte Saint-Denis. Tous les corps d'Etat pendant la journée le reconnurent comme souverain.

Le capitaine du Bourg, qui commandait la Bastille pour le duc dé Mayenne, en sortit le 27 par une capitulation honorable.

Le 29, Rouen était remis au roi par l'amiral de Villars.

Le Parlement, le 30 mars, rendait l'arrêt suivant :

« La cour a cassé et révoqué, casse et révoque tout ce qui a esté

(1) Charles de Cossé, comte de Brissac, nommé le 5 janvier 1594 gouverneur de Paris en remplacement du comte de Belin.

faict, arresté et ordonné par les prétendus députés de l'Assemblée tenue en ceste ville de Paris soubz le nom d'Estats généraux de ce royaume, comme nul et laict par personnes privées, choisies et pratiquées pour la plupart par les factieux de ce royaume et partisans de l'Espagnol, et n'ayant aucun pouvoir légitime; faict défense ausdits prétendus députés de prendre ceste qualité et de plus s'assembler en ceste ville ou ailleurs, à peine d'estre punis comme perturbateurs du repos public et criminels de lèze-majesté, et enjoint à ceux desdits prétendus députés qui sont encore de présent en ceste ville de Paris de se retirer chacun en leurs maisons pour y vivre soubz l'obéissance du roy et y faire le serment de fidélité par devant les juges des lieux. »

Le 6 avril, le Parlement chargea Guillaume du Vair (1) et Philibert de Masnier « de supprimer ce qui se trouvera estre à supprimer es registres et liasses de ce qui s'est faict et passé en la cour pendant ces troubles, contre la mémoire du défunt roy et l'honneur, obéissance et fidélité due au roy à présent régnant. »

Tels furent les fruits de la conversion du roi.

Tandis que de tous côtés la cause royale faisait des progrès, Henri IV ayant entrepris le siège de Laon, Gabrielle voulut se rapprocher de lui. Elle était dans un état de grossesse avancée. Elle alla s'installer à Coucy, où elle n'habita pas le château, mais une maison située au centre de la ville. Ce fut là que, le 7 juin 1594, elle donna le jour à son fils César, le futur duc de Vendôme.

On voit encore à Coucy la chambre où elle accoucha, et une inscription du temps, placée au-dessus de la haute cheminée sculptée, rappelle cet événement et en fixe la date (2).

(t) Guillaume du Vair, illustre magistrat, né en 1556, mort en 1621, conseiller au Parlement de Paris en 1584, premier président du Parlement de Provence en 1399, garde des sceaux en 1616, évêque de Lisieux en 1617, membre influent du parti des politiques sous la Ligue. Fut pendant son séjour à Aix, comme premier président, l'ami du grand Provençal Poyresc. En 1593, las des Etats de la Ligue, il fut un des conseillers du Parlement de Paris qui défendirent la loi salitiue.

(2) Dans son livre intitulé Souvenirs de Coucy, M. de lEpinoy reproduit un t)asrclicf en bois ornant le manteau de la cheminée d'une chambre, non de la maison du Mayeur, comme on l'a dit d'après Vllistoire de la ville de Coucy, par Mel- Icvillc, mais de l'ancien hôtel du commandant de place de ladite ville. 11 s'agit d'aillenrs de la même maison et il n'y a de discussion que sur le point de savoir à qui elle appartenait. C'est dans cette chambre que Gabrielle d'EstrôcB, alors M»* de

Après la naissance de César, la fortune sembla encore favoriser le roi. Deux grands convois de troupes et de munitions amenés pour ravitailler Laon furent arrêtés par le maréchal de Biron. Laon capitula (21 juillet).

Quelques jours avant la capitulation, le 20 juin, un frère de Gabrielle, François-Louis, premier marquis de Gœuvres, âgé à peine de dix-neuf ans, fut tué sous Laon. Cet événement malheureux enlevait à Antoine d'Estrées l'aîné de ses deux fils. François-Annibal, le second, devenu le seul héritier du nom, abandonna aussitôt l'évêché de Noyon, prit l'épée et le titre laissé par François-Louis.

Poitiers se soumit ensuite au roi. La Provence fut délivrée du joug de d'Epernon. Elisabeth et les Hollandais envoyèrent des secours aux Etats de Bretagne qui tenaient pour le roi et combattaient le duc de Mercœur. Le maréchal d'Aumont réduisit Concarneau et Quimper. Le 12 août, le roi signa son traité avec Balagny, prince de Cambrai. Le 18, il fît son entrée dans Amiens. Beauvais, Péronne, Doullens, Saint-Malo se rendent aussi. Henri IV pense que le moment est venu pour lui de faire son entrée solennelle dans sa capitale. Suivant son habitude constante, après être devenu maître d'une des villes de son royaume, il pourvoyait à la sécurité des habitants, réglait Tadministration intérieure et quelque temps après y entrait avec tout l'appareil de la souveraineté. Quoiqu'il fût maître de Paris depuis plusieurs mois, il fixa son entrée au 15 septembre.

Dès le 13, jour de mardi, il y vint avec Gabrielle d'Estrées et le duc de Longueville pour veiller aux derniers préparatifs de la cérémonie. « n couchn chez Dumortier, dit L'Estoile, à la Cousture Sainte-Catherine, et le lendemain s'en retourna seul avec M""* de Liancourt dans son coche à Saint-Germain-en-Laye. »

Liencourt, est accouchée de César. Ce fut en mémoire de cet événement qu'au-dessus de ces sculptures qui ont huit pieds six pouces de longueur sur quatre pieds de hauteur et dont les ligures ont deux pieds six pouces, on plaça quelques années après un médaillon en marbre noir sur lequel se trouve gravée en lettres dorées l'inscription suivante :

« L'an 1594, le 7 de juin, entre 12 et 1 du jour, naquit en ceste salie et fut depuis baptisé en la chambre de dessus, César légitimé de France, duc de Vendôme, prince de très grande espérance, fils de très chrcstien, très magnanime, très invincible et très clément roy de France et de Navarre, Henri 4^, et de madame Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort. »

Le jeudi 15 septembre, vers sept heures du soir, il entra dans Paris aux flambeaux, escorté de nombreux gentilshommes, des seigneurs et des officiers de la couronne, de troupes nombreuses et d'une foule énorme pleine d'enthousiasme. Tous les corps de l'Etat étaient présents. Il voulut profiter de cette occasion pour affirmer publiquement son affection pour celle qui avait eu si grande part à ses derniers succès. Gabrielle, étincelante de diamants, précédait le roi dans une litière. Il montrait au peuple cette rare beauté, la mère de César. « Il estait huit heures du soir, dit L'Estoile, quand S. M. passa sur le pont Notre-Dame (1) accompagnée d'un grand nombre de cavaliers et d'une magnifique noblesse. M""" de Liencourt marchait un peu devant lui, dans une litière magnifique toute découverte, chargée de tant de perles et de pierreries si reluisantes qu'elle offusquait la lueur des flambeaux et avait une robbe de satin noir, toute houppée de blanc. » Il semblait ainsi vouloir dès ce moment l'associer à la royauté et à son triomphe.

Le procès devant rofficlal d'Amiens.

Henri IV avait éprouvé la joie la plus vive de la naissance de son premier fils et nul n'avait la fibre paternelle plus développée. Il fut bientôt effrayé de la situation dans laquelle le mariage de Gabrielle plaçait cet enfant. César ne leur appartenait pas légalement et courrait le grand risque, si le roi venait à mourir, de s'appeler quelque jour César d'Amerval. Il était urgent d'entamer la procédure nécessaire pour rendre libre Gabrielle si malencontreusement mariée par son père à d'Amerval de Liencourt. Le divorce fut donc résolu et entamé devant l'official d'Amiens.

(l;Lc Ponl-Nouf no fut commencé quo quatre ans apn^'s. « Tonés la main, écrit Henri IV à Sully le 16 novembre 1398, à ce que 1 on ne distrayc point les deniers destinez pour le pont de ma ville de Paris; d'autant que je veux qu*on y travaille au commencement de l'année qui vient, ainsi quo je l'osons h M Ir promior prrsidont qui osl un des commissaires. »

C'eût été à Noyon, dans le diocèse où le mariage s'était accompli et où d'Amerval avait son domicile habituel, le château de Liencourt, qu'elle eût dû intenter le procès; mais les Espagnols étaient maîtres de la ville; elle ne pouvait pas s'y rendre, le cours de la justice y était suspendu et l'official de Noyon, l'abbé A. de Melle, s'était réfugié à Péronne. Enfin, un autre motif devait encore la décider à saisir l'official d'Amiens de sa demande : son second frère, François-Annibal d'Estrées, venait d'être nommé évéque de Noyon par le roi, et on attendait les bulles d'investiture de Rome. Outre les difficultés matérielles qu'il y avait à s'adresser à la juridiction ecclésiastique de Noyon, il y avait donc à prévoir, de la part de d'Amerval, la récusation de l'official de cette ville, à cause de la parenté existant entre l'évêque désigné et la demanderesse. Cette récusation aurait amené des retards et une perte certaine de temps, ce que Gabrielle devait vouloir éviter à tout prix-

EUe écrivit donc, le 27 août 1594, la supplique suivante à monseigneur l'évêque d'Amiens ou à monsieur son officiai (1) :

« Vous demonstre dame Gabrielle d'Estrées, assistée de ses tantes et sœurs et autres parents, qu'estant aagée seulement de dix-huit ans, elle auroit par force et contrainte esté mariée par son père et autres ses parents, avec messire Nicolas d'Amerval, s'" de Liencourt, et auroit vescu avec luy l'espace de deux ans ou environ soubs les lois du mariage. »

Puis elle ajoute que son mari s'est trouvé être impuissant, qu'elle s'était confiée à ses tantes, sœurs et autres parents, qui d'ailleurs voyaient assez le peu de commerce ou point du tout que son mari avait avec elle, « et aurait été conseillée de s'adresser à vous comme juge ordinaire pour luy être pourvu de remède convenable.... »

« Ce considéré, monseigneur, il vous plaise octroyer à la suppliante commission pour faire appeler pardevant vous sondit mary, pour estre tous deux oyz pardevant vous aux fins de séparation et déclaration de nullité dudit mariage et, pour informer et vérifier les faits que dessus et autres, avant procéder aux fins susdites, circonstances et dépendances ainsy qu'il appartiendra par raison et vous ferez bien et justice. Signé : D'Estrées, Isabel Babou et x\nne de Maridor.

(1) Dossier du procès devant l'official d'Amiens.

» Présenté le 27* jour d'août 1594 par Paul Accard, procureur près la cour spirituelle, au nom de ladite dame Gabrielle d'Estrées. Signé : Accard. »

L'official appointe la supplique en latin : Que ledit d'Amerval soit assigné devant nous « ofticial d'Amiens, à un jour compétent, pour répondre en personne au contenu de cette supplique. Signé : François Roze. »

Les deux parentes, dont les signatures se trouvent à côté du nom de Gabrielle, sont Isabelle Babou de la Bourdaisière, marquise d'Escoubleau de Sourdis, sa tante maternelle, que nous connaissons déjà, et Anne de Maridor, femme de Jean-Antoine de Longueval, seigneur de Haraucourt, gouverneur de Clermont, en Picardie, maître de camp (1), oncle par alliance de Gabrielle d'Estrées.

Le procès semble suspendu pendant tout le mois de septembre, et c'est le dernier jour de ce mois que l'abbé Adrien Vérité, licencié en droit canon, chanoine prébende de l'insigne Eglise d'Amiens, agissant en l'absence de l'official, François Rose, signe des lettres par lesquelles il ordonne la comparution par-devant lui, pour le jeudi qui suivra la fête de saint Fuscien, sixième jour d'octobre, du sieur Nicolas d'Amerval, afin qu'il réponde en personne aux conclusions de la demanderesse et afin qu'il soit procédé selon le droit et la raison. Il requiert et prie ensuite les juges ecclésiastiques ses voisins de laisser suivre la procédure sur le territoire de leurs juridictions, si cela est nécessaire.

Le promoteur près la cour spirituelle d'Amiens, qui remplit les fonctions de ministère public, met au bas : Soit exécuté selon sa forme et teneur, etc. Christophe Fillet, prêtre chargé de la signification de l'ordonnance de l'official, ne rencontra pas d'Amerval à son domicile et l'exploit fut visé en son absence par Antoine d'Amerval (2), écuyer, Antoine-Louis Maquet, receveur de Maubuisson. D'Amerval fit défaut le 6 octobre. Le juge renvoie l'afiaire au 10. Le mardi 13 oeil) Les relations entre Gabrielle d'Estr('îcs et ces Longueval sont inexplicables ; au commencement de l'année, le llls refuse au roi de la rccevob- chez lui pour faire ses couches; nous voyons maintenant la mère assister Gabrielle comme sa parente, et quelques ann(^es après, le petil-flls, Olivier de Longueval, épousera Charlotte d'Amerval.

(2) C'était peut-élrc un frère de d'Amerval, ce n'était ni son père ni son fils, morts l'un et l'autre à celte époque.

tobre, d'Amerval n'avait pas donné signe de vie. Paul Accard, procureur de la demanderesse, requiert contumace contre lui, et, attendu que d'Amerval est présent à Amiens, il demande au juge d'ordonner sa réassignation. Ordonnance conforme pour le mardi qui suit la fête de la Conception de la Vierge Marie et mandement aux juges ecclésiastiques voisins de laisser exécuter les présentes lettres dans leurs circonscriptions. Le 8 décembre lo94, Christophe Fillet, prêtre, se rend à Jumelles (i), seigneurie du diocèse d'Amiens appartenant à d'Amerval et où demeure habituellement sa mère, dame Adrienne Cauchon de Maupas, et il y rencontre d'Amerval, auquel il signifie les contumaces données contre lui et le cite de nouveau, ce à quoi il répond : « Je satisferay et iray à l'assignation que vous me faictes, ou bien je y envoiray. »>

Le jeudi ^5 décembre, Gabrielle comparaît en personne devant l'official d'Amiens. Elle prête serment, renouvelle sa demande en nullité de mariage, constitue Paul Accard pour son procureur et fait chez lui élection de domicile (2).

A l'instant comparaît M° Pierre Roche, un des procureurs près la cour spirituelle d'Amiens, se disant procureur du sieur Nicolas d'Amerval. Paul Accard, le procureur de Gabrielle, soutient que la cause est personnelle et que d'Amerval doit se présenter lui-même. Le lendemain 16 décembre, Paul Accard s^ présente encore devant l'official (jusqu'à ce moment les conclusions de sa cliente n'avaient visé, comme moyen de nullité, que la contrainte exercée sur elle par son père et l'impuissance de d'Amerval); complétant la requête de la demanderesse, il dit qu'Anne Gouffier, première femme de Nicolas d'Amerval, est cousine germaine de Gabrielle d'Estrées et que cette parenté au deuxième degré est un empêchement dirimant et annulant le mariage de ladite dame Gabrielle et du sieur d'Amerval. Ce même jour, vendredi 46 décembre, le sieur d'Amerval se présente pour la première fois en personne, au greffe de l'officialité, et constitue M^ Pierre Roche pour son procureur. Il demande communication de la procédure écrite jusqu'à ce jour et fait élection de domicile chez Louis de Rély, seigneur de Framicourt, demeurant rue des

(1) Jumel, canton d'Ailly-sur-Noye.

(2) Elle habitait pendant le procès le château de Picquigny. Lettres missives, 48 décembre 1594. Henri IV à Gabrielle.

Jacobins, à Amiens. Il lui est donné acte de ces déclarations. D'Amerval était, depuis plusieurs jours, tantôt dans sa seigneurie de Jumelles, auprès de sa mère, tantôt à Amiens, chez son ami le sieur de Framicourt. Il était en proie à la plus grande perplexité, se trouvant entre la honte d'avouer publiquement son impuissance et la crainte que lui inspirait toute résistance aux volontés du roi. Cette crainte était d'ailleurs singulièrement augmentée chez lui par la nouvelle que le roi avait quitté Saint-Germain le 1" décembre en compagnie de sa partie adverse, Gabrielle. et qu'il venait avec elle à Amiens. Chaque jour les craintes de ce malheureux s'accroissaient; le roi était le 8 à Saint-Quentin, le 9 à Péronne; entin, le 12, Henri IV arrive à Amiens. En apparence, il venait traiter des conditions de la capitulation proposée par la ville de Noyon pour faire sa soumission; les articles furent discutés et signés à Amiens le 14 décembre; mais, en réalité, le procès intenté par Gabrielle devait être sa plus vive préoccupation. C'est alors que d'Amerval paraît se décider à obéir aux citations réitérées qu'il avait reçues de comparaître devant l'ofticial et que cet esprit mal équilibré se résolut à protester, par un testament, contre une annulation qu'il ne pouvait empêcher et un aveu que la vérité devait lui arracher encore plus que la crainte.

Le 12 décembre, tandis que le roi entre à Amiens, d'Amerval s'enferme et écrit le testament suivant :

" Moy (1), Nicolas d'Amerval, seigneur de Liencourt et autres lieux, estant en mon bon sens, recognoissant qu'il n'est rien de plus certain que la mort et plus incertain que l'heure d'icelle, j'ay fait mon testament et ordonnance de dernière volonté, comme il s'en suit, lequel testament est escript de ma main; veux et entends qu'il ait lieu et sortisse son effet, en fin duquel j'ai escript certaines déclarations et protestations que je jure véritables.

» Premièrement je donne mon âme à Dieu créateur et la recommande aux i)rières et intercessions de la Vierge Marie et de tous les saints du Paradis, veux mon corps, l'àrae séparée, estre mis et inhumé solennellement en l'église de Liencourt et pour mes obsèques et funérailles je les remets h la discrétion et avis de M. dOrvilliers.mon cousin, lequel je nomme et eslit pour exécuteur de ce mien testament.

\> U. \ . -MM-, ncMl ■>n,n ',1. nni . 1. ( .( A | ,\ 111

90 CtABRIELLE D'eSTRÉES.

» Je donne et lègue à Charlotte et à Marie d'Amerval, mes deux filles (1), tous et chacun de mes meubles, acquêts et conquets numeubles, en quoy j'entends estre compris ce qui a esté acquis par dame Gabrielle d'Estrées, ma femme, depuis que nous sommes ensemble alliez par mariage.

» Et parce que pour obéyr au roy et de crainte de la vie, je suis sur le point de consentir à la dissolution du mariage de moi et de ladite d'Estrées, suivant la poursuite qui s'en fait devant l'official d'Amiens, je déclare et proteste devant Dieu et devant les hommes, je jure et aftirme que, si la dissolution se l'ait et ordonne, c'est contre ma volonté et par force pour le respect du roy, n'estant véritable l'affirmation, confession et déclaration que je pourrai faire estre impuissant et inhabile pour la copulation charnelle et génération (2). Et en témoignage de ce que dessus, j'ay signé ce mien testament et cette déclaration et profession que j'ai escripte de ma propre main, et de laquelle j'entends ici, après, que moi et les miens nous pourrons servir pour faire annuler ce qui sera fait et ordonné par ledit officiai à mon préjudice et de mondit mariage; lequel présent testament et déclaration j'ay voulu tenir secret et, à ceste fin, ay clos et fermé la feuille de papier présente ou les ay escriptes et l'ay cacheté de mon cachet, ou sont empreintes mes armes ; et prétention de les exhiber ainsi cachetés et clos par devant deux notaires royaux audit Amiens et leur ai déclaré que le contenu de ceste feuille de papier est mon testament et la déclaration et protestation par moy fait et signé de ma main à Amiens, aujourd'hui 12 décembre 1594. Signé : Nicolas d'Amerval. »

Au dos de cette pièce est inscrite l'attestation suivante :

« Attestation des notaires. — Ce jourd'huy, 17, jour de décembre, après midy, comparaît pardevant nous, Louis de Louvencourt et Pierre Touache, notaires royaux, en la ville et le bailliage d'Amiens, messire Nicolas d'Amerval, chevalier, seigneur de Liencourt, fesant sa résidence audit Liencourt, paroisse dudit lieu, estant de présent

(1) On voit là ia confirmation de ce que d'Amerval dira bientôt dans son interrogatoire que, sur quatre enfants qu'il a eus, deux seuls vivent encore.

(2) Il faut se souvenir que le jour de la rédaction de ce testament, 12 décembre, Gabrielle n'avait pas encore produit devant l'official le troisième moyen de nullité de mariage tiré de sa parenté avec Anne Gouffier, qui ne fut invoqué au procès par Accard que le 15 décembre.

ABJURATION ET DIVORCE. 9i

en ceste ville d'Amiens au logis dudit Framicourt, rue des Jacobins, et représente à nous, notaires sus nommés, le présent papier plié, clos et cacheté de son cachet, dedans lequel il a dit estre son testament, qu'il a affirmé avoir escript et signé de sa main propre, contenant certaines déclarations et protestations qu'il entend de garder par devers luy, dont il nous a requis de faire mettre au dos dudit papier que nous luy avons accordé. Laquelle présente déclaration et acte ledit Sieur de Liencourt a aussi signé avec lesdits notaires, auxdits jours et ans dessusdits. Ainsi signé : N. d'Amerval, de Louvencourt et Touache. Aux deux côtés est un cachet de cire d'Espagne ou sont empreintes trois boucles ou besans. Il y a un bout de soye blanche qui tient audit cachet. »

Nous soulignons le passage suivant de ce document : d'Amerval dit que, « pour obéyr au roy et de crainte de la vie, » il est sur le point de consentir à la dissolution de son mariage, et il proteste devant Dieu et devant les hommes, et il jure et aftirme « que, si la dissolution se fait et ordonne, c'est contre sa volonté et par force, pour le respect du roy, » n'étant pas véritable qu'il soit impuissant. On ne peut pas protester d'une façon plus énergique contre la dissolution de son mariage, à laquelle nous le verrons cependant, quelques jours après, consentir à plusieurs reprises pendant la procédure. On ne peut pas non plus protester avec plus de force contre l'aveu d'impuissance, que nous le verrons renouveler plusieurs fois, et devant l'oflicial et devant les docteurs chargés de le visiter.

Est-il vraisemblable, ainsi qu'il le dit, qu'il ait commis un tel acte de faiblesse par suite de crainte pour sa vie, de la part du roi? En lisant les Mémoires d'Agrippa d'Aubigné, on est frappé d'y voir, en plusieurs endroits, l'allégation que Henri IV en voulait à sa vie et cherchait à le faire assassiner. C'était, de la part de d'Aubigné, une crainte bien gratuite, mais qui s'explique facilement chez un homme à l'esprit exalté comme lui et qui vivait à une époque où Ton sortait à peine d'une période de meurtres et d'assassinats, dont la Saint- Barthélémy ne fut qu'un épouvantable incident. Les appréhensions qui hantent le cerveau de d'Aubigné sont dénuées de fondement, et Henri IV, qui a eu bien des défauts, a été certainemeiH le plus humain des princes de son temps. C'est une crainte aussi injuste qui préoccupe d'Amerval, et quelque désir que Henri IV ait eu de voir Gabrielle délivrée des liens légaux qui l'attachaient à son mari.

9â GABRIELLE D'eSTRÉES.

la pusillanimité de d'Amerval lui faisait croire à un danger qui n'existait pas.

Le jour même que d'Amerval faisait le dépôt de son testament chez les deux notaires d'Amiens, c'est-à-dire le 17 décembre, jour de samedi, il comparaissait aussi devant l'official. Accard, en présence de d'Amerval, conclut à la nullité du mariage, il dit que la dame Gabrielle avait obtenu contumace, le 6 octobre, contre son mari; qu'elle l'a fait de rechef assigner pour le 10; qu'il n'avait pas encore comparu le 13 et qu'elle a, ce jour là, obtenu une seconde contumace contre lui; que, sur la signification qui lui en a été faite, d'Amerval comparaît, assisté de M^ Pierre Roche. D'Amerval prend alors la parole; il déclare qu'il a son principal domicile dans le diocèse de Noyon, mais qu'il habite quelquefois sa seigneurie de Jumelles, située dans le diocèse d'Amiens, et à quatre lieues de la ville; que sa mère y réside; qu'il accepte la juridiction de l'officialité d'Amiens, parce que la ville de Noyon est occupée par les ennemis et aussi parce que le frère de la demanderesse a été nommé par le roi évêque et comte de Noyon. En conséquence, il requiert la révocation des contumaces obtenues contre lui et il se déclare prêt à répondre aux demandes et conclusions de la dame Gabrielle d'Estrées. P. Accard réplique au nom de cette dernière et soutient que les contumaces ont été bien et dûment obtenues; qu'elles lui ont été signifiées et que l'official d'Amiens peut juger le procès pendant devant lui; que, si ladite Gabrielle d'Estrées a entamé le procès devant rofficial d'Amiens, c'est d'abord parce que l'official de Noyon ne peut siéger, les ennemis étant maîtres de cette ville, ensuite parce que son frère vient d'être nommé à Tévêché de Noyon, et enfin parce qu'il est le juge le plus voisin des parties. Par toutes ces raisons, auxquelles vient s'ajouter le consentement formel de d'Amerval, Accard soutient que la cause doit être examinée et il offre de développer les moyens de nullité de mariage. D'Amerval, assisté de son procureur, déclare de nouveau reconnaître pour juge l'official d'Amiens et s'offre de répondre aux faits et moyens de la demanderesse. Il est dressé procès-verbal des déclarations des parties, et ce procès-verbal est signé par elles. Le juge, ensuite, ordonne à la demanderesse de déduire ses moyens et causes de nullité, auxquels d'Amerval devra répondre immédiatement. Accard renouvelle ses conclusions verbales, invoquant l'impuissance du

mari et la parenté d'Anne Gouffier et de la demanderesse. Il communique ensuite les faits articulés par lui, par écrit, à la partie adverse, demandant acte à rofficial de l'aveu que fait d'Amerval de la parenté au degré de cousines issues de germains ayant existé entre Anne Gouffier, sa première femme, et Gabrielle d'Estrées, sa seconde. Le juge lui en donne acte. Le même jour, 17 décembre, à trois heures de relevée, Pierre Roche fournit, par écrit, les réponses de d'Amerval aux faits allégués par la demanderesse.

En face des six faits articulés au nom de la demanderesse, nous allons mettre chacune des réponses de son mari. 1° Gabrielle soutient « qu'elle auroit espouzé ledit s' d'Amerval, sous deux ans, ou environ, par force et contraincte et pour obéir à M. son père et autres ses parents, qui l'auroient induite et importunée ce faire, parce qu'elle ne l'avoit hanté ny conversé auparavant et ne luy portoit aucune amytié, luy ayant esté faict quelques rapports de luy touchant sa santé et indisposition de sa personne. » Parle ministère de Roche, son procureur, d'Amerval répond par écrit, sur ce premier article, « qu'il n'a aucune connoissance du contenu en ycelui. » 2" « Pour monstrer qu'il estoit vray de l'indisposition dudit sieur d'Amerval, il n'auroit le jour des nopces et espouzailles ny du depuis aucunement eu la compagnie charnelle d'icelle dame. » D'Amerval, sur ce second article, dit « que le contenu en icelui ne seroit venu à sa cognoissance. » 3° « Depuis ledit temps qu'ilz ont espouzés l'un l'autre, ils n'ont famillierement hanté ni conversé ensemble, encore que quelques fois ilz se soient veuz et ayant quelque tempz demeurés ensemble. » Au troisième article, d'Amerval « confesse le contenu en iceluy estre véritable. » On se demande alors pourquoi il nie le deuxième article. 4" « Que, depuis les prétendues espouzailles, est venu à la cognoissance de la demanderesse que ledit d'Amerval a quelque maladie secrette qui luy est survenue depuis le décès de deffuncte madame Anne Gouffier, sa première femme, qui est la cause de son impuissance au deub conjugal. » Au quatrième article, il « confesse aussi le contenu en ycelui contenir vérité. » 5" « Y a plus, que la défuncte femme dudit s' de Liencourt estoit cousine germaine au s' d'Estrées, père de la demanderesse, ce qui est tout commun et notoire à plusieurs personnes, et à quoy les parents des parties n'ont jamais pris garde ny pensé, ce que sçavoit fort bien ledit s' d'Amerval, sa mère et autres ses parents, qui est un point princi-

pal seul et suffisant pour déclarer nul ledit prétendu mariage comme estant faict et attenté contre les saintz decretz et canons de l'Eglize catholique, apostolique et romaine. » Au cinquième article, d'Amerval « dict aussi qu'il convient du contenu audit article. » 6° « Que tous les faicts que dessus sont véritables, comme le sçait fort bien ledit sieur d'Amerval; qui les a ainsi recogneu et confessé à plusieurs personnes et les a, ladite dame, affirmé contenir vérité. » Au sixième article, « dict pareillement convenir du contenu en icelui et, quant au dernier article, confesse aussi que le contenu en iceluy est vrai. »

On remarquera que d'Amerval a répondu sur sept articles, alors qu'il n'en avait été formulé que six. Cela tient à ce que le sixième article en contient deux : d'abord que tous les faits précédemment articulés sont véritables, ensuite qu'ils ont été reconnus et confessés à plusieurs personnes par le défendeur.

Ces deux documents séparés, que nous avons intercalés l'un dans l'autre, sont tous les deux datés du 17 décembre 1594.

Toujours le même jour, Tofficial, siégeant en sa maison claustrale, et en présence du notaire greffier, a procédé à l'interrogatoire, sur faits et articles, de messire d'Amerval. En voici l'analyse : Il répond qu'il est âgé de trente-huit ans, qu'il demeure à Liencourt et quelquefois à Jumelles. Il n'a point eu connaissance si le père de ladite dame a usé de violences pour la contraindre à l'épouser; il reconnaît qu'elle ne lui a jamais porté aucune amitié, et il ne sait pas si on a rapporté à ladite dame qu'il a quelque indisposition de sa personne. 11 ajoute qu'il y a deux ans et trois mois qu'ils se sont mariés. Il n'a pas connu charnellement ladite dame, parce que, durant son veuvage, il est tombé de cheval et s'est blessé, ce qui l'a rendu impuissant. Il déclare qu'il avait eu des enfants de sa première femme, depuis la mort de laquelle serait arrivée ladite chute. Quoique, depuis son second mariage, il ait plusieurs fois voulu hanter ladite dame, il n'a jamais pu, malgré ses efforts, avoir sa compagnie charnelle à cause de sa chute. Il a consulté deux médecins, dont il ne peut indiquer les noms, et qui sont d'ailleurs morts tous les deux. Enfin il reconnaît que M^"^ Anne Gouffier, fille du seigneur de Crèvecœur, était cousine germaine du sieur d'Estrées, père de la dame Gabrielle, qu'il n'avait demandé aucune dispense pour épouser cette dernière, quoique M. son ami l'official de Beauvais le lui eût con-

seillé; et il ajoute qu'il a eu, de sa première femme, quatre fils et filles, dont il y a encore deux vivants. (Ce sont les deux filles désignées dans son testament.)

Le juge, en terminant son interrogatoire, lui demande s'il n'y a point d'intelligence ou collusion avec ladite dame pour casser et annuler ledit mariage? — A dict que non et qu'il n'a pas parlé à elle, ny elle à luy, ny avec autre. — Enquis si personne ne l'a incité à désirer l'annulation dudit mariage? — A dict que non.

L'official d'Amiens, dont le zèle est évidemment stimulé par la présence de Henri IV à Amiens, procède encore, séance tenante, à l'interrogatoire de Gabrielle. Elle répond « qu'elle est âgée d'environ vingt-un ans, qu'elle demeure pour le présent en ceste ville d'Amiens et qu'il y a deux ans et trois mois qu'elle a espouzé le sieur de Liencourt; qu'elle n'a eu aucune cognoissance, aucune fréquentation ni amytié avec lui, avant son mariage; qu'elle ne l'a espouzé que par contrainte et induction de son père et autres parents. »

Le juge lui demande alors quelles ont été ces contraintes; elle répond « que ça été son commandement absolu, obligation de se marier sous peine de lui désobéir, de sorte qu'elle fut forcée par la volonté de son père, qu'elle n'y a aucunement consenti et qu'elle lui a plusieurs fois déclaré que ce n'était pas sa volonté d'épouser le s' de Liencourt. — Elle dit qu'elle n'a pas eu de relations charnelles avec lui, quoiqu'il ait tenté plusieurs fois, durant le temps qu'ils ont esté ensemble, environ trois mois. Elle a reconnu que, depuis peu de temps, elle avoit parlé à M"'" de Sourdis et à quelquesunes de ses cousines de l'impuissance de son mari. Elle ajoute qu'elle persiste dans sa requête et que le sieur de Liencourt auroit confessé à son père son impuissance à la suite d'une chute de cheval. Elle reconnaît qu'elle n'a eu aucune querelle ni contestation avec son mari, et qu'autant qu'ils ont esté ensemble, ils ont esté en paix et eust bien désiré qu'il eust esté tel qu'il est requis, encore qu'elle ne l'ayt pas aymé auparavant. Elle dit n'avoir pus connu son degré de parenté avec M""' Anne Gouffier avant son mariage. Enquise s'il n'y a pas de collusion et intelligence avec ledit sieur son mari pour parvenir à l'annulation qu'elle prétend de ce mariage. — A dict que non et qu'elle n'y a jamais parlé. — A elle remonstré la grandeur du sacrement de mariage qui est institué en l'Eglise, lequel ne

96 GABRIELLE Ï)'eSTRÉES.

peut estre rompu et dissous des hommes, quaad il est une foiz contracté, et que, pour autre affection, elle ne peut désirer l'annulation d'iceluy, estant qu'il demeure toujours en son entier, et requise de dire la vérité; en conséquence de ce dont nous l'avons interrogée.

— A dit qu'elle a dict la vérité et n'entend point avoir contracté et accompli le mariage (1) avec ledit s'' de Liencourt pour les causes cidessus desduites, que, si ledit mariage estoit selon l'intention de l'Eglise, elle ne prétendroit la nullité comme elle fait et persiste après que nous lui avons fait relire mot après autre, et a signé : G. d'Estrées. »

Nous devançons la marche de la procédure pour analyser un second interrogatoire, qu'elle a subi le 22 décembre.

L'official l'entend d'office et lui demande « sy, cognoissant le défaut et im^puissance du s' de Liencourt, son mari, elle ne vouldroit demeurer avec lui comme son frère, et Tadmonestant de ce faire?

— A dict que non. — Si elle ne savoit pas, auparavant qu'elle eust espousé ledit sieur de Liencourt, qu'il estoit impuissant? — A dict qu'elle n'en sçavoit rien. — Plus, si lors du jour des nopces et autres ensuivants elle auroit donné son consentement pour recevoir de lui le deub conjugal? — A dict que non et ce qu'elle a dit sur ce fait par son interrogatoire n'a point esté qu'elle y a consenti, car jamais elle n'en a eu la volonté et a esté contrainte par les ordres paternels. — Sçavoir si les bans ont esté proclamez selon la coutume de l'Eglise, ou yceux non proclamez auroient eu dispense du supérieur? — A dict qu'elle n'en sait rien. — Si elle auroit pas dit auparavant la célébration dudit mariage à quelques de ses parents que volontairement elle ne consentoit point au mariage et que c'estoit pour obéir à M. son père? — A dict que ouy et s'en est plaincte à plusieurs. — Finalement enquise du lieu et l'église et du curé où a esté célébré ledit mariage et du nom dudit curé qui auroit administré ce saint sacrement. — A dict que ce a esté à is'oyon, en une chapelle de la grande égUse, le nom du curé elle ne le sçait pas. Signé : G. d'Estrées. »

Nous avons rapproché ainsi ces deux interrogatoires subis par Gabrielle à cinq jours de distance, parce qu'ils se complètent l'un

(1) La phrase de Gabrielle peut prêter à équivoque : elle veut dire qu'elle ne croit pas être mariée avec ledit Liencourt pour les causes ci-dessus déduites.

l'autre. Nous revenons maintenant en arrière pour reprendre la procédure au point où nous lavons laissée.

Le samedi 17 décembre, après avoir entendu successivement le sieur d'Amerval et Gabrielle d'Estrées, l'official procède à leur confrontation. Ils persistent l'un et l'autre dans leurs réponses. Le juge ordonne alors la communication du dossier au promoteur pour requérir ce qu'il « voira estre à faire par raison. » Il ordonne ensuite à la dame Gubrielle de produire la généalogie « dont procède Tempéchement de consanguinité on affinité allégué par elle. » C'est ainsi que se termine cette journée du samedi, dans laquelle il faut reconnaître que la présence de Henri IV à Amiens fait rapidement marcher la procédure.

Un point qui paraît avoir vivement préoccupé l'official d'Amiens, c'est celui de sa compétence. Jamais l'official de Noyon n'a été saisi de l'affaire (i), les deux parties sont d'accord pour être jugées à Amiens, elles l'ont déclaré à plusieurs reprises, et dans un procèsverbal signé par elles et dans leurs conclusions écrites; malgré cela François Roze demande à son collègue de Noyon de le déléguer et de le substituer pour le jugement de cette cause.

Le lundi 19, en présence du sieur Accard, le notaire et le greffier de l'official a dit et signifié au sieur d'Amerval» à ce qu'il n'en prétende cause d'ignorance, les lettres en forme authentique de M. l'official de Noyon, datées de Péronne, signées : de Melle et scellées en cire verte en forme de placard, contenant délégation et substitution de l'official d'Amiens, pour connaître de la cause pendante entre Gabrielle d'Estrées et son mari. Le sieur de Liencuurt, en présence de son procureur, Pierre Roche, a librement accepté cette compétence. Il a ajouté qu'ayant eu copie de la généalogie produite par la demanderesse sur l'empêchement d'aflinilé, il la reconnaît véritable; qu'il n'a moyen de la contredire. Accard conclut de nouveau à la nullité du mariage comme attentatoire aux saints décrets et constitutions eccclésiastiques, Pierre Roche, pour ledit sieur d'Amerval, déclare « qu'il n'a pas de moien d'empescher, ainsy mesme que ledit sieur l'a déclaié en personne. »

L'official procède ensuite et sans désemparer à l'audition de plu-

(1) Par conséquent jamais d'Amenal ne l'a récusé, comme tant d'auteurs le répètent.

9^ (5ABRÎÈLLE d'ESTRÉES.

sieurs témoins. C'est d'abord messire Antoine de Halwin, chevalier, seigneur d'Escleberg, Wailly, etc., bailli d'Amiens, demeurant audit Wailly, âgé de cinquante-cinq ans, cité à la requête de Gabrielle d'E.>trées, et qui explique fort clairement la parenté de cette dernière avec Anne Gouffier. Il est d'autant plus à même de bien renseigner l'ofticial, qu'il a épousé, dit-il, la dame Claude Gouffier, sœur de ladite défunte Anne Gouffier. Vient ensuite messire Thimoléon Gouffier, chevalier, sieur de Thois, âgé de trente-sept ans passés, demeurant à Crèvecœur, frère de ladite Anne Gouffier, et qui fait une déclaration semblable à celle de son beau-frère, le bailli d'Amiens. L'official entend après noble homme Jacques Damel, sieur de la Chalotière, âgé de cinquante ans, demeurant au château de Crèvecœur, qui dit avoir été domestique desdits sieur et dame de Crèvecœur, père et mère de la dame Anne Gouffier. Cette situation de domestique n'a, bien entendu, aucun rapport avec celle que l'on désigne aujourd'hui par le même nom. On appelait ainsi un gentilhomme attaché à la personne d'un grand seigneur, lieutenant général au gouvernement de Picardie, comme était le sieur de Crèvecœur, qui habitait sa maison, qui le suivait, à la guerre et qui l'assistait dans ses hautes fonctions. Le sieur de la Chalotière confirme la parenté alléguée par Gabrielle. L'official entend encore Louis de Rély, sieur de Framicourt, demeurant à Amiens, rue des Jacques (Jacobins), âgé de cinquante-neuf ans, témoin cité à la requête de Gabrielle, qui confirme ce qui a été dit par les précédents témoins.

La demanderesse avait cité deux autres témoins pour le 19 décembre, qui font défaut. Ils sont réassignés pour le jeudi 22 décembre et l'official les entend ce jour là. C'est d'abord noble homme Jehan Grisel, sieur du Fay, enseigne de l'une des compagnies du régiment de Picardie, demeurant à Bouquimiles, âgé de vingt ans. « Enquis s'il a entendu que ladite dame Gabrielle ait esté forcée et contraincte par M. d'Estrées, son père, ou autres, à espouser ledit sieur d'Amerval, a dict qu'il a esté nourri page en la maison dudit sieur d'Estrées et y estoit lors du mariage, lequel il scait bien n'avoir esté du consentement libre de ladite dame, parce que auparavant ycelle dame lui auroit dit et déclaré ces motz ou semblables : hé bien ilz veullent que je l'espouse, en parlant du sieur d'Amerval, et me veullent mettre hors de céans, je le ferai contre ma volonté, mais ils n'y auront pas grand contentement, et de faict lorsqu'on la voulu

ABJURATION ET DTVOÏICE.

taire espouser ne fist jamais que pleurer et se tourmenter. » L'official entend ensuite maître Hugues Nicolardot. maître d'hôtel de M. d'Estrées, secrétaire de la chambre du roi, Agé de vingt-neuf ans. Nous voyons par sa déposition qu'entre autres fonctions, il était chargé d'écrire la correspondance du sieur d'Estrées. Il sait que feu M. de Crèvecœur et ledit sieur d'Estrées sont parents, « tant pour leur avoir oy dire que pour avoir plusieurs fois écrit audit sieur de Crèvecœur au nom dudit sieur d'Estrées, lequel soubzignant les lettres, il mettoit toujours : Vostre cousin ; comme ledit sieur de Crèvecœur soubzignoit de mesme celles qu'il lui envoyoit, comme il en peut faire apparoir, ayant encore de ces lettres entre les mains. »

La parenté établie surabondamment, et par la généalogie et par la déposition des témoins, était la suivante :

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