‹ Gabrielle D'Estrées, Marquise de Monceaux, Duchesse de BeaufortChapitre 5 sur 60 · AVAIT ÉTÉ MARIÉE DEUX FOIS · texte numérisé non relu

AVAIT ÉTÉ MARIÉE DEUX FOIS

4" Avec M'* François de Crèvecœur; de ce premier mariage vint :

Loyse de -Crèvecœur, fille unique, qui épousa François Gouffier, amiral de France. Ils eurent pour fils :

François Gouffier de Crèvecœur, père de

Anne Gouffier, dame de Liencourt.

S'' Avec M" Jacques, bâtard de Vendôme; de ce second mariage vint :

Catherine de Vendôme, épouse de Jehan d'Estrées. Ils eurent pour fils :

Antoine d'Estrées, père de

Gabrielle d'Estrées, dame de Liencourt.

Anne Gouffier et Gabrielle d'Estrées étaient donc bien cousines issues de germains. C'était une parenté ûu troisième degré et les canons de l'Eglise interdisaient au veuf d'épouser en secondes noces les parentes de sa première femme, sœurs, nièces, cousines. Le mariage ainsi contracté sans les dispenses de l'Eglise était considéré comme n'ayant jamais existé.

Le dossier contient encore des conclusions prises au nom du sieur

d'Amerval: Sy parvostre sentence, dit Pierre Roche, son procureur, en s''adressant à l'oftîcial, « ledit mariage est déclaré nul et irrite (1), qu'il vous plaise par la même sentence condamner ycelle demanderesse à rendre et restituer audit défenseur les bagues (2) et joyaux et toutes autres choses, qui lui ont été données pour arrhes et en faveur dudit mariage. »

Paul Accard, procureur de la demanderesse, réplique à ces conclusions et requiert « que ledit sieur d'Amerval soit condamné à rendre et restituer tous les meubles, bagues et joyaux qu'il peut avoir, appartenant à ladite dame demanderesse, et ceux aussy qu'elle lui pourroit avoir baillés et donnés, lors du susdit mariage. » Le promoteur, qui signe Adrien Vérité, requiert la comparution du père de la demanderesse pour être entendu sur le chef de violence et de contrainte allégué par sa fille, comme l'ayant forcée à contracter mariage avec de Liencourt. Il conclut aussi à ce que l'official entende sur ce chef et sur celui de la parenté tous les témoins qu'elle pourra produire, enfin il conclut à ce que de Liencourt soit visité par deux médecins et chirurgiens habiles. Sur le vu de ces réquisitions, l'official ordonne que la demanderesse produise tous les témoins qu'elle pourra sur la parenté invoquée par elle. Il semble par son silence rejeter les réquisitions en ce qu'elles sont relatives à la comparution du sieur Antoine d'Estrées et autres témoins des violences exercées contre elle. Enfin il ordonne que le sieur de Liencourt sera visité par deux médecins et chirurgiens et prescrit un interrogatoire supplémentaire de la demanderesse. C'est ce second interrogatoire, qui suit celte ordonnance, que nous avons analysé à la suite du premier.

Le 21 décembre, Jehan Juvenis, docteur médecin, Lebœuf, docteur en chirurgie, tous les deux prenant le titre de docteurs royaux, procèdent à la mission qui leur a été donnée par le juge. D'Amerval comparaît devant eux, donne des détails très précis sur la chute qu'il a faite et sur l'impuissance qui en est résulté. Il prête serment qu'il a respecté sa femme. Les docteurs expliquent ensuite fort savamment les conséquences de sa chute et concluent à son impuissance. Nouvelles communications du dossier au promoteur et conclusions de celui-ci tendantes à l'annulation du mariage, le tout à la date du

(1) Sans force.

(2) Bijoux.

ABJURATION ET DITORCE. 101

22 décembre. Le lendemain, vendredi 23, l'official, assisté de son greffier, siégeant en sa maison claustrale, avait fait assembler le conseil pour adviser et délibérer sur le jugement qu'il avait à rendre, lorsqu'il fit appeler de nouveau le sieur d'Amerval. Celui-ci réitéra le consentement qu'il donnait à être jugé par l'official d'Amiens. Il ajouta qu'il ne croyait pas, lors de la célébration de son mariage, que le lien de parenté fût un empêchement légitime, et qu'il ne s'est pas mis en peine d'en obtenir dispense du Saint-Siège Apostolique.

Nous trouvons encore au dossier les lettres de commissions de l'official de Noyon, datées du 1" décembre. Puis des lettres de délégation, signées de Beaupuis, doyen, agissant au nom du chapitre de l'insigne Eglise de Noyon, administrant le siège vacant de l'évêché. Ces secondes lettres sont datées du 24 décembre. Elles complètent et régularisent les premières datées du 1'"" décembre de Péronne et signées par l'official seul de Noyon.

Arrive enfin la sentence; mais, avant de l'analyser, faisons une observation sur une étrange omission de la procédure. Il s'agit d'annuler un mariage. La partie demanderesse ne produit pas la pièce principale, l'instrument sur lequel le juge doit prononcer : l'acte de célébration de ce mariage. On ne le réclame même pas et c'est tout au plus si, deux jours avant de rédiger sa sentence, l'official, dans un interrogatoire complémentaire, demande à Gabrielle si les bans ont été publiés conformément aux prescriptions de l'Eglise, ou s'il y a eu dispense obtenue relativement à la publication de ces bans. Il lui demande ensuite où elle s'est mariée et le nom du curé qui a procédé à la célébration de son mariage. La production de l'acte de mariage était cependant indispensable; car si, contrairement aux dires conformes des parties, il y a eu des dispenses relatives à la parenté existant entre Gabrielle et Anne Gouffier, l'acte fera mention de ces dispenses et l'un des griefs invoqués par Gabrielle fera complètement défaut pour annuler le mariage. C'est ce même acte qui contiendra les renseignements nécessaires sur la publication des trois bans, qui doivent précéder le mariage. Enfin, c'est cet acte qu'il faut annuler et le juge n'en réclame pas la production!

102 ©ABRIELLE D'ESTRÉESw

La sentence de l'official.

La sentence est signée le 24 décembre et déposée au greffe de l'official. Elle n'est lue et signifiée aux procureurs des parties que le 7 janvier suivant (1), ce qui explique que les auteurs ne sont jamais d'accord et citent tantôt l'une, tantôt l'autre de ces dates, comme étant celle de la sentence (2).

Il est assez explicable que les termes de cette sentence n'aient pas été connus par les contemporains.

Le procès, pour lequel Gabrielle demandait l'annulation de son mariage pour cause de contrainte exercée sur elle par son père, et pour cause d'impuissance de son mari, faisait beaucoup de bruit; et, lorsqu'intervint, quelques mois après, une sentence prononçant cette nullité, on ne demanda pas sur quels moyens le juge avait annulé le mariage, on ne douta pas que ce ne fût à cause de Timpuissance alléguée au début du procès par la demanderesse. Il n'y avait à ce moment pour le public aucune façon de connaître autrement que par les récits qui en étaient faits oralement les décisions de justice.

La nouvelle se répandit partout que l'official d'Amiens avait déclaré d'Amerval impuissant; et chacun faisait des gorges chaudes sur cet homme, qui avait eu selon les uns, huit et selon d'autres, quatorze enfants d'un premier mariage, et qu'un juge ecclésiastique, pour faire sa cour au roi et à sa favorite, déclarait impuissant.

Au siècle suivant, dans un procès qui se plaida au Parlement de Paris, dont nous parlerons bientôt, relatif à la succession de Gabrielle d'Estrées, il fut question de la sentence de l'official d'Amiens, et non seulement on ne mit pas en doute un instant que l'infirmité de d'A-

(1) Voyez à l'appendice.

(2) Il en fut de même de la sentence prononçant dissolution du mariage de Marguerite de Valois; elle fut rendue et signée le 17 décembre 1599, et ne fut lue aux procureurs des parties que le 22 du même mois.

ABJURATION ET DIVORCE. i03

merval n'ait été le motif de l'annulation du mariage, mais encore le célèbre avocat Pucelle soutint que la sentence était juridique et crut devoir apporter de nouveaux arguments pour bien établir cette impuissance.

La légende était donc faite; pour tous le mariage avait été annulé pour cause d'impuissance, et personne ne croyait à la régularité d'une sentence qui se basait sur une allégation prétendue mensongère de Gabrielle et sur un aveu complaisant de la part du mari, corroboré par un certificat menteur de deux docteurs. Aussi de nos jours, M. Berger de Xivrey, dans le travail que nous avons déjà cité de lui, a-t-il répété cette légende, et s'est-il apitoyé sur le sort de d'Âmerval, qui faisait le vilain métier de mari vénal et complaisant, parce qu'il avait quatorze enfants à nourrir! Il avait pourtant eu la sentence entre les mains, il en cite des passages incomplets et il ne parait pas l'avoir lue en entier. Notamment il parle des « amples considérants » dont rofficial fait précéder sa sentence. Or, il n'y a pas un seul considérant dans le texte. On appelle motifs ou considérants la discussion en fait ou en droit qui précède dans un jugement le dispositif ou la sentence proprement dite. Les motifs ou considérants des jugements n'existaient pas dans notre ancien droit. L'offîcial d'Amiens vise les actes de procédure, puis, sans discussion, sans raisons alléguées, rend la sentence. Qui n'a pas lu des arrêts de notre ancien Parlement rendus en quelques mots, quelquefois en une seule phrase? Cela amenait des abus et des injustices; la cour disait en nommant les avocats : La partie d'un tel est déboutée de sa demande. Et puis c'était tout. Et pourquoi était-on débouté? Nul ne le savait. On ne savait guère mieux pourquoi on gagnait. La loi du 24 août 1790 a mis un terme à cet abus et aujourd'hui tout jugement contient d'abord des considérants ou motifs, qui discutent le droit ou le fait, et ensuite un dispositif, qui en est la conséquence. La sentence d'Amiens ne contient donc aucun considérant et ce que M. Berger de Xivrey a appelé « d'amples considérants, » c'est tout simplement une ample énumération des actes de la procédure.

C'est d'abord la requête introductive d'instance présentée par Gabrielle qu'il reproduit intégralement; les constitutions de procureurs et élections de domicile; les délégations faites en faveur de l'offîcial d'Amiens par l'official et aussi par le chapitre de Noyon pour juger le procès de Gabrielle; l'indication de la comparution des par-

i04 GABRIELLE d'ESTREES.

ties; de leurs interrogatoires; de leur confrontation; de l'audition des témoins, sans, bien entendu, indiquer d'aucune façon' ce qui a été dit ou déclaré; c'est encore Tindication qu'un troisième moyen en cours de procédure est invoqué par Gabrielle pour obtenir l'annulation de son mariage, à savoir la parenté au troisième degré. C'est la constatation à plusieurs reprises que les parties acceptent bien sa juridiction et refusent celle de l'official de Noyon. L'official indique ensuite que la procédure a été communiquée au promoteur qui a donné ses conclusions. Il vise un certificat d'un médecin et d'un chirurgien, relatif à lïmpuissance de d'Amerval alléguée contre lui, mais bien entendu sans dire ce que contient le certificat, « attestatione unius doctoris medici et unius chirurgi super imbecillitate et frigiditate dicti rei allegata. » Il vise l'aveu de d'Amerval que sa première femme était parente au degré prohibé avec Gabrielle. Le visa de cet aveu est d'autant plus remarquable que, d'après la procédure, d'Amerval a fait, à plusieurs reprises, l'aveu de son impuissance et par écrit, et dans ses interrogatoires, et que la sentence, qui vise l'aveu de la parenté, ne dit pas un mot de Taveu d'impuissance. Enfin il vise les dernières conclusions du promoteur en ces termes: «Vu les dernières conclusions du promoteur, par lesquelles il ne s'oppose pas à ce que le mariage soit déclaré nul à cause de l'empêchement provenant de la parenté au troisième degré. » Après ces conclusions, l'official ajoute : « Caeterisque visis et mature consideratis. » Puis ensuite : « Nobiscum assumptis quibusdem sacrée Theologiae doctoribus et de concilie plurimum juris positurum. » Enfin il annonce qu'il rend sa sentence en ces termes : « Pretensum matrimonium interdictos d'Amerval et d'Estrées, contra leges et statuta Ecclesiae attentatum, ab initio nuUum, et ideo irritum declaravimus et declaramus. » « Il condamne ensuite les deux parties à restituer mutuellement les arrhes donnés en vue du mariage. » C'est là tout le dispositif et toute la sentence proprement dite; le juge la signe. Tout ce qui suit n'est qu'affaire de forme : c'est le dépôt de la sentence dans les archives de l'officialité, c'est sa signification faite aux procureurs des parties et au promoteur près la cour spirituelle. C'est enfin la mention que Pierre Roche, procureur de d'Amerval, à la lecture de sa semence, proteste et déclare faire appel. Disons que cet appel, qui ne pouvait être qu'un appel comme d'abus devant le Parlement de Paris, n'a eu aucune suite.

Nous avons beau lire et relire ce document, malgré ce qui a été dit et même plaidé devant le Parlement, malgré ce qui a été écrit jusqu'à nos jours, ainsi que nous le verrons bientôt, il nous est impossible de voir dans cette décision une constatation quelconque de l'impuissance de d'Âmerval. L'official François Roze était un fort habile homme et la façon dont il a mené cette affaire le prouve, mais il n'a pas recueilli la récompense des précautions prises par lui, car tout le m(^nde a attaqué sa sentence en la méconnaissant. La position était délicate pour lui. Il avait à juger la favorite d'Henri IV, et, fût-il un juge disposé à la complaisance, il ne fallait pas le laisser paraître et il fallait, pour que le service à rendre au roi fut complet, que sa décision fût non seulement favorable, mais encore inattaquable. Aussi a-t-il apporté un soin extrême à se placer toujours sur un terrain parfaitement solide.

On a ignoré jusqu'à aujourd'hui ce qui s'est passé relativement à la prétendue récusation de l'official de Noyon par d'Amerval. La \éi"ité ressort de notre dossier. Nous avons vu que Gabrielle n'a jamais cité son mari devant l'official de Noyon, par conséquent jamais celui-ci n'a eu à le récuser. Nous savons qu'au moment du procès, Noyon était aux mains des Espagnols et que le cours de la justice était interrompu. Dans cette situation, Gabrielle s'adresse au juge le plus voisin, à l'official d'Amiens; mais celui-ci, qui veut procéder avec la plus grande régularité, ne se contente pas d'être accepté comme juge, et par Gabrielle qui l'a saisi, et par d'Amerval qui déclare qu'il ne veut être jugé que par lui et non par l'official de Noyon; l'official François Roze exige encore et les délégations en forme authentique de l'official de Noyon et ensuite la même délégation de la part du doyen et des chanoines du chapitre qui administrent le siège vacant; ceux-ci approuvent la pro. Jdure commencée et le délèguent pour juger le procès. Voilà donc sa compétence bien établie.

Il s'agit maintenant pour lui de rendre une sentence parfaitement juridique. La première cause de nullité proposée par Gabrielle, la contrainte exercée sur elle par son père, ne ressortait pas, à notre avis, suffisamment des pièces de la procédure. Lorsque l'official, interrogeant Gabrielle, lui demande quelles ont été les contraintes exercées contre elle, elle répond : « Que ce auroit esté le commandement absolu de son père de faire ce qu'il vouloit, et cela se fist sous peine de lui désobéir, de sorte qu'elle fut forcée.... » Un seul té-

406 GABRIELLE d'j:STRÉ]SS.

moin de l'enquête, le sieur du Fay, est entendu sur ce fait et il ne parle que des protestations de Gabrieile contre la volonté de son père qui veut la marier, et de ses pleurs, mais d'aucun acte de contrainte. Le juge ne pouvait pas admettre ce premier moyen. Comment l'Eglise pouvait-elle annuler un mariage par le seul motif qu'une tille avait obéi à l'ordre verbal de son père, non appuyé de menaces ni de violence, d'aucune contrainte morale ou matérielle?

Le second moyen, l'impuissance de d'Amerval, avait un autre inconvénient : quelque bien établie que semble être cette impuissance par le certificat des deux docteurs, médecin et chirurgien, et surtout par les aveux complets et répétés de d'Amerval, Fofficial devait penser que la malignité publique n'admettrait jamais cette cause de nullité comme véritable et peut-être lui-même éprouvait-il quelques doutes et craignait-il sur ce point l'entente des parties. L'offîcial aurait donc été dans un grand embarras si, en cours de procès, Gabrieile n'avait pas produit un troisième moyen qui est venu sauver la situation.

On s'est aperçu fort à propos qu'Anne Gouffier, la première femme de d'Amerval, était cousine, issue de germains, de Gabrieile d'Estrées, sa seconde femme, et qu'il n'avait demandé aucune dispense pour l'épouser. Dès lors, la procédure indique bien la voie que va suivre l'official. Les deux premiers moyens de nullité restent au second plan. Tous les efforts du juge s'appliquent à éclaircir complètement cette parenté. Il entend six témoins, sur lesquels cinq ne sont interrogés que sur ce point. Il réclame à la demanderesse une généalogie écrite, et, dès que ce moyen de nullité est bien établi, son siège est fait, la procédure est terminée.

Si la loi de 1790 avait existé en 1594, le juge aurait été obligé de donner des motifs sur le rejet ou l'admission des conclusions des parties, et nous pensons qu'il aurait rendu un jugement à peu près dans ce sens : « .... Sur le premier moyen de nullité, tiré de la contrainte exercée par le père : attendu que la preuve de cette contrainte ne résulte pas de l'enquête; que l'ordre paternel, qui n'est accompagné d'aucune violence ni d'aucun acte matériel, ne peut être considéré comme une contrainte suffisante, ayant violé le consentement nécessaire au mariage; — sur le second moyen, tiré de l'impuissance du mari : attendu que le certificat des médecins n'est pas concluant; attendu que les aveux d'impuissance formulés

ABJURATION ET DIVORCE. i07

par d'Amerval, soit vis-à-vis les docteurs, soit dans ses interrogatoires, peuvent avoir pour origine son désir personnel de voir annuler son mariage; — sur le troisième moyen : attendu qu'il est constant que Gabrielle d'Estrées, seconde femme de d'Amerval, est parente au degré prohibé par les canons de TEglise d'Anne Gouftier, sa première femme; qu'il ne pouvait pas contracter ce second mariage sans dispenses de l'Eglise et qu'il ne les a ni demandées ni obtenues; — par ces motifs : rejetons le premier et le second moyen de nullité proposés et, adoptant le troisième, nous déclarons le prétendu mariage entre d'Amerval et d'Estrées attentatoire aux lois et aux statuts de l'Eglise, nul dès le commencement et par conséquent n'ayant pas existé. »

Mais le juge de i594 n'avait pas à donner de motifs de son jugement; il les remplace par renonciation que nous avons indiquée des pièces de la procédure, ne reproduisant de ces pièces que les conclusions de la demanderesse et l'aveu fait par d'Amerval de la parenté ayant existé entre ses deux femmes. Sa sentence repousse ensuite implicitement les deux premiers moyens produits par Gabrielle, en ne parlant que du troisième, qui est adopté par lui.

Devant cette façon de procéder, il n'est pas permis de dire que le juge d'Amiens a été un juge complaisant. La sentence n'est pas le résultat d'appréciations plus ou moins contestables. S'il annule le mariage, c'est en se basant sur un fait indéniable, reconnu par tout le monde, sur un lien de parenté. Le public a cru qu'un juge ecclésiastique avait prêté les mains à une action immorale; nous ne faisons pas cette étude pour arriver à la réhabilitation de François Roze (l), officiai d'Amiens, chanoine prébende, etc., il y a bientôt trois siècles. Etait-il un juge intègre? Nous sommes heureux d'y croire; mais certainement il était un juge habile.

Ce qui nous intéresse surtout dans cette alTaire, c'est d'établir qu'aucune accusation sérieuse ne peut être formulée contre Henri IV, comme ayant abusé de son pouvoir pour faire gagner à Gabrielle un procès que le ti'oisième moyen rendait imperdable. Aucune sentence

(1) Nous conseillons h ceux que ces questions int(^ressenl de lire la procédure de l'annulation du mariage de Henri IV et de Marguerite de Valois. B. N., Mss., fonds français 10,200. — François Uoze, en 1596, fut assassiné par des voleurs au moment où il allait prcndro powcssion de l'évAché d'Orléans, au(|uel Henri IV venait de le f»irc nommer,

i08 GABRIELLE d'eSTRÉeS.

n'est plus juridique, plus inattaquable que celle-là. Aussi d'Amerval, qui, après avoir par l'organe de son procureur déclaré qu'il en faisait appel, non seulement s'est bien gardé de donner suite à cet appel, mais encore a accepté cette sentence par l'acte le plus éclatant qu'un homme puisse faire dans un cas pareil, c'est-à-dire en se remariant.

Ce troisième mariage aurait été rendu impossible si la sentence avait contenu autre chose que ce que nous y voyons, et avait proclamé l'impuissance de d'Amerval. Il a en effet fallu que, pour épouser M"' d'Autun, ainsi que nous allons le voir, il établît que son précédent mariage était dissous, et pour le faire il a été forcé de produire la sentence.

Le testament de d'Amerval, que nous avons reproduit plus haut, est le seul document qui cherche à incriminer Henri IV. D'Amerval dépose chez deux notaires d'Amiens un testament par lequel il déclare que, «par respect pour le roy.... pourobéyrauroy.... par crainte de la vie, » il est sur le point d'avouer son impuissance. Par le même testament, il jure devant Dieu et devant les hommes qu'il est bien portant et fort capable d'avoir des enfants.

Quel est donc ce triste personnage qui signe cette déclaration le 4"2 décembre 1594, qui la dépose le 17 du même mois chez les notaires, et qui, le même 17 décembre, avoue avec détails à l'ofticial qu'il est impuissant; qui le 21 renouvelle ses aveux, sous serment, devant les deux docteurs, en entrant dans de plus amples détails encore?

Où est la vérité? Est-elle dans son testament? Est-elle dans ses interrogatoires? Nous n'hésitons pas à répondre qu'elle est dans ses interrogatoires; que d'Amerval était réellement impuissant, et que Gabrielle disait la vérité lorsqu'elle racontait que son père l'avait mariée à un infirme. Cela ne nous sera pas difficile à établir.

Le procès de 1651.

Depuis longtemps cette affaire était jugée. Gabrielle et Henri IV étaient morts, lorsqu'en 1651, devant le Parlement de Paris, se dé-

roulèrent les débats d'un procès scandaleux qui eut un grand retentissement. La duchesse d'Elbeuf, fille de Gabrielle d'Estrées et de Henri IV, demandait à son frère aîné, César, duc de Vendôme, la restitution de la part qu'il avait touchée dans la succession de leur mère commune. Elle prétendait qu'il était né de Henri IV, avant la dissolution du mariage de leur mère avec d'Amerval de Liencourt, qu'en conséquence il était enfant adultérin incapable d'hériter, et que la sentence de l'official d'Amiens n'avait pu avoir d'effet rétroactif. Elle soutenait ensuite qu'elle-même, née après la dissolution du mariage, elle avait seule droit de se dire héritière de sa mère. Ce malheureux mariage de Gabrielle venait encore, après cinquante-sept ans passés, jeter le trouble et la discorde parmi ses descendants.

On était en pleine fronde. César et son fils aîné, le duc de Mercœur, avaient fait leur paix avec la reine et Mazarin. César était amiral depuis un an (1), et, peu de mois après le procès, le duc de Mercœur devait épouser l'ainée des nièces du cardinal. Le duc d'Elbeuf et sa femme tenaient toujours pour la fronde. Ils étaient à peu près ruinés, et espéraient arracher au Parlement, sous la pression des événements, une sentence injuste contre des adversaires politiques.

Le procès fut plaidé solennellement à l'audience de la Grande Chambre, le 13 juin, par Bataille, avocat du duc et de la duchesse d'Elbeuf, et par Pucelle, célèbre avocat de l'époque, pour le duc de Vendôme. Les plaidoiries nous ont été conservées (2). Bataille plaida fort convenablement et en termes mesurés un système inconvenant; quant à Pucelle, sa plaidoirie fut remarquable. Il flétrit, comme elle le méritait, cette fille de Henri IV, qui en 1628 joua le rôle d'espion de Richelieu au donjon de Vincennes, pour perdre son frère César que le cardinal cherchait à convaincre du crime de lèse-majesté. C'est la môme qui, vingt ans après, venait par un procès scandaleux attenter à la mémoire de Henri le Grand, de sa mère et essayait de faire déclarer adultérin ce même frère qu'elle avait cherché à livrer à Richelieu.

(1) Il prêta serment en qualilô d'amiral en compaj^nic de son second fils, le duc de Beauforl, pour la survivance, le 12 mai 1650. MM. Dupuy, vol. 77u, fol. 110 et fonds Sainl-Ccrmain 20,796, fol. 76.

(2) Arrest de la Cour du Parlement.... ensemble les plaidoiries à Paris à l'imprimerie de la veuve Guillemot, rue des Marmousets, proche l'église de la Magdeleinc, 1651.

110 (5ABRIÉLLE d'ÉSTREE^.

Bataille avait laissé échapper dans sa plaidoirie Une allusion à la calomnie répandue à l'époque de la naissance de César, qui lui donnait pour père le duc de Bellegarde. Pucelle soutint que César était bien le fils de Henri IV, la meilleure preuve qu'il l'était « fut de l'advouer pour son fils, » s'écria-t-il,

Prolemque fatetur

Jupiter esse suam

« Parole qui doit fermer la bouche à la calomnie et qui toute seule repond assez à l'histoire scandaleuse du dernier siècle, à ces imprimez infâmes; à ces ouvrages d'une main ennemie, escrits d'une plume trempée dans le fiel, d'une médisance horrible qui se répand en d'autres lieux sur des têtes bien plus illustres que celle de ma partie (1). »

L'avocat du duc de Vendôme s'occupe ensuite de la sentence de l'official d'Amiens, et, partageant l'erreur commune, parle de l'impuissance de d'Amerval, proclamée par cette sentence : « Impuissance évidente et certaine, dit-il, qui se rencontroit en la personne du feu sieur de Liencourt et qui estant survenue depuis son premier mariage par un accident extraordinaire, justifiée par des preuves authentiques, dont la foy ne sauroit être révoquée en doute.... » L'avocat expose ensuite que le mariage a été déclaré nul et que la sentence n'a jamais été frappée d'appel comme d'abus, elle a même été acceptée et exécutée par le sieur de Liencourt, qui, se voyant libre et maître de sa personne, a contracté un troisième mariage avec damoiselle Marguerite d'Authun (2), « si toutefois on peut qualifier de ce nom d'honneur une conjonction funeste qui ne servit qu'à découvrir l'abus qu'il faisait de ce sacrement et le dessein qu'il avait eu de tromper cette damoiselle. >^

Peu après, dit l'avocat, d'Amerval fut assigné devant l'official de Paris par sa troisième femme, qui alléguait encore son impuissance

(1) L'avocat voulait parler, sans doute, des propos offensants qui couraient sur le compte de la reine et de Mazarin.

(2) Marguerite d'Aulun ou d'Authun, dame de Ruival et de Chandos ou Champelos, morte à Avignon le 21 février 1616 et enterrée en l'abbaye de Braisne, au diocèse de Soissons. Apres la dissolution de son mariage avec d'Amerval de Liencourt, elle épousa Henri Robert dé la Sîark, duc de Bouillon. Elle était fille de Jacques d'Autun, sieur de Chandos ou Champelos, et d'Elisabeth de Pluviers.

ABJURAtlON ET DIVORClÈ. 111

pour obtenir la dissolution de son mariage. Ce fut le 2Ô février 1600 que fut rendue cette nouvelle sentence :

« Dicimus matrimonium inter praefatas partes contractum, licet in sacra ecclesia solemnisatum, nullum, irritum et invalidum fuisse et esse et ob ejusdem rei frigiditatem et impolentiam, quatenus de facto processit, illud rescendimus et easdem partes ab invicem separamus, eidem actrici alii nubere in doraino permittentes, dicto autem reo ne in posterum matrimonium cum virgine aut aliâ quavis muliere contrahere pr^esumat (1). »

Quand le ministère public eut à prendre la parole, ce fut Tavocal général Omer Talon qui se leva. Il s'exprima avec une impartialité qui n'était pas sans mérite à l'époque. « Ainsi le roy Henri le Grand, dans la force de son âge et le milieu de ses conquêtes, dans la condition en laquelle estoit réduite la famille royale, ayant aimé la duchesse de Beaufort, et eut d'elle trois enfants naturels, nous ne travaillons pas pour justifier leurs consciences, parce qu'ils en ont rendu compte dans un autre tribunal. » Ensuite, il expose à grands traits la doctrine du vieux droit de la monarchie : les enfants naturels peuvent être légitimés par lettres du prince; ils peuvent être ainsi rendus capables de posséder des charges, remplir des offices, recevoir des donations, de recueillir des legs; mais le prince, malgré toute sa puissance, ne peut les faire héritiers de leurs parents et ne peut les rendre capables de succéder ah intestat. Aucune des parties présentes n'a pu hériter de M"''' la duchesse de Beaufort. Ils avaient recueilli des gratifications et des dons. En 1619 est intervenue entre eux une transaction improprement appelée partage, car il n'y a partage qu'entre cohéritiers.

Sans pousser plus loin l'analyse, on voit avec quelle rigou.^euse dialectique l'avocat général arrivait à déclarer que là, où il n'y avait pas eu partage, on ne pouvait pas réclamer et revenir sur un acte qui ne pouvait pas avoir existé.

Puis l'avocat général examinait les effets de la sentence de l'offi-

0) Le rapprochement du dispositif de la sentence de l'officia! de Paris, du dispo- Milif do la senlcntc d'Amiens vient corroborer notre opinion : que le jupe d'Amiens n'a pas adopté le moyen de nullité tiré de l'impuissance de d'Amerval. En cfl'cl, il invoque seulement la violation des lois et décrets de l'Eglise par un mariage entre alliés au dejtré prohibé, tandis que l'official de Paris invoque en propres lermei «■ rei frigiditatem et impotentiam. »

cial d'Amiens et disait : « Que si le consentement de ceux qui se sont mariés n'est pas légitime ou qu'ils ne soient pas en estât ny en puissance de le contracter (par exemple un homme déjà marié, un prêtre, un religieux), il n'y auroit point de sacrement ny d'obligation, à cause de la résistance, de l'incapacité, de l'inhabileté de la personne. Ainsi celui qui seroit impuissant, estant comparé à un enfant impubère, n'est pas capable de contracter.... en telle sorte que la déclaration portée par une sentence de l'official, devant lequel l'impuissance est justifiée, ne déclare pas le mariage nul, mais il déclare qu'il n'a jamais esté contracté légitimement, et remontant jusqu'au principe, elle déclare celui qui^ est impuissant un trompeur, qui n'a jamais reçu la grâce ni l'office du sacrement. » La conséquence de ce système était que le mariage de Gabrielle d'Estrées n'avait jamais existé, que César et la duchesse d'Elbeuf, Tun né pendant ce mariage et l'autre née après son annulation, étaient sur le même rang et que la duchesse ne pouvait en rien critiquer la naissance de son frère César. Toute cette partie des conclusions de l'avocat général repose sur cette erreur de fait, que là sentence d'Amiens est basée sur l'impuissance de d'Amerval. Mais cette erreur heureusement n'avait aucune influence sur le bien fondé du raisonnement du ministère public. Dans l'espèce, l'annulation d'un mariage entre alliés avait les mêmes effets que l'annulation d'un mariage contracté avec un impuissant; le mariage était « ab initio nuUum » et les conclusions d'Omer Talon étaient toujours justes.

La Grande Chambre du Parlement rendit immédiatemant un arrêt conforme à ces conclusions :

«La cour a déclaré et déclare les parties de Bataille non recevables es demandes par elles faites et contenues en leur requête présentée les 29 avril et 20 may et aux lettres par elles obtenues le 7 juin, sous dépens, fait au Parlement, le 13'^ jour de juin 4651. Signé : Guyset. »

Quelqu'actives qu'aient été nos recherches, nous n'avons pas été assez heureux pour découvrir le dossier de la procédure suivie par la troisième dame d'Amerval de Liencourt, contre son mari, devant l'officialité de Paris. Mais nous en savons assez par un factum pubUé avant l'audience au nom de César de Vendôme (i), par les plaidoiries

(1) Clairembault, vol. H31 MM. B. N.

de M* Pucelle et par la sentence citée par cet avocat pour conclure en connaissance de cause.

Après le procès d'Amiens, d'Amerval avait pu, aidé par l'opinion publique, l'aire croire à tout le monde que l'accusation d'impuissance formulée par Gabrielle d'Estrées était fausse. Après le jugement de Tofficial de Paris, proclamant cette fois-ci son infirmité, jugement dont il n'a pas appelé devant le Parlement, il n'y a plus de doute possible. Il était bien réellement impuissant. D'ailleurs le juge de Paris n'est pas tendre ni hésitant pour ce maniaque de virilité et non seulement il annule ce troisième mariage, que d'Amerval a eu la folie de conclure, mais encore il lui interdit toute nouvelle union; tandis qu'il autorise Marguerite d'Autun à se remarier. Aussi, délivrée de ce déplorable mari, a-t-elle épousé le duc de Bouillon, dont elle a eu une fille : Louise de la Marck, qui a épousé le marquis de la Boulaye. Celuici a joué un rôle sous la Fronde comme agent de Mazarin. Marguerite d'Autun, que certains documents nomment par erreur d'Autun de Poyanne, est morte à Avignon en 1616 (1). Le duc de Bouillon lui a survécu de longues années.

Quelles sont, pour nous résumer, les conclusions de ce récit? Elles sont, il nous semble, complètement en faveur de Henri IV, et c'est le but que nous sommes satisfait d'atteindre.

Non seulement nous pensons que le roi a été étranger au mariage de Gabrielle d'Estrées, mais que ce mariage a été fait contre lui : qu'il fût déjà l'amant de Gabrielle ou qu'il ne le devînt que plus tard. Nous croyons encore qu'aucun reproche ne peut lui être adressé à propos du procès de nullité de ce même mariage ; qu'on ue saurait appeler abus de pouvoir son intervention très probable vis-à-vis de d'Amerval, lorsqu'il s'est agi d'obtenir la sentence de l'ol'ficial d'Amiens. Il

(1) Nous devons à l'obligeance du savant M. Tamizey de Larroquc des renseignements sur Marguerite d'Autun. Sa mère, Elisabeth de Pluviers, se maria quatre fois : l» Avec Jacques d'Autun, seigneur de Cliandos (peut-^'lrc Champelos) ; 2o avec Bertrand de Baylens, seigneur et baron de Poyanne, sénéchal des Landes, capitaine et gouverneur de Dax, nommé chevalier de l'ordre du Saint-Esprit le 3 janvier 1599; 30 avec Charles Kobert de la Marck, comte de Maulevricr et de Braisne: i» av<»c Louis de Pluviers, baron de la Roque, neveu de ladite Elisabeth de Pluviers

Elle fut surtout connue sous le nom de M°»" de Poyanne, ce qui explique que le nom de Poyanne soit quelquefois donné par erreur h la fille née de son premier mariage, (lui s'appelait seulement : Marguerite d'Authun. Voir, sur la mère, Tallemant des Kéaux, édition P. Paris, t. I", p. 188.

est évident que Gabrielle avait révélé depuis longtemps à Henri IV la triste aventure de ses noces, et, lorsque le roi, au moment du procès, a fait faire injonction à d'Amerval de reconnaître son impuissance, il se bornait à lui enjoindre d'avouer une infirmité réelle. Il ne réclamait donc de lui que l'aveu de la vérité, afin de délivrer de liens odieux celle qui venait de lui donner son premier fils.

La procédure terminée, le roi revint directement d'Amiens à Paris avec Gabrielle d'Estrées, où ils arrivèrent le 27 décembre. Il n'y avait pas plus de deux heures qu'il était de retour de son voyage de Picardie et se trouvait encore tout botté dans la chambre de sa maîtresse qui habitait alors l'hôtel du Bouchage; il avait près de lui le prince de Conty, les comtes de Soissons et de Saint-Paul et plus de trente ou quarante gentilshommes de la cour; les seigneurs de Ragny et de Montigny s'approchaient de lui pour le saluer, lorsqu'un jeune garçon fort petit, mêlé h la presse des gentilshommes, lui porta un coup de couteau. Le coup, parce que le roi s'était baissé pour relever les deux seigneurs qui le saluaient, ne porta « que dans la face sur la lèvre haute du costé droict et lui coupa une dent. » L'assassin était «n nommé Chastel, fils d'un drapier de Paris et élève des Jésuites, c'était un écolier de dix-huit ans.

Le lendemain, Henri IV écrivait à Duplessis-Mornay : « Vous entendrès, par celle que j'ay commandé à Lomenie de vous escrire, ce fruict des Jésuites et des ligueurs, et comme je l'ay belle escapade.... »

Le châtiment ne se fit pas attendre; le 7 janvier, Jean Chastel fut pendu en place de Grève et son corps brûlé. Un jésuite, le P. Guignard, qui était de son collège et qui partageait avec quelques-uns de son ordre les doctrines régicides des prédicateurs de la Ligue, « qui avait, comme nous l'apprend Henri IV lui-même dans sa correspondance, composé plusieurs escripts et mémoires approuvans et soubstenans d'en commettre un semblable contre moy », fut exécuté quelques jours après. Les propositions régicides du P. Guignard étaient au nombre de neuf, celles concernant Henri IV disaient : « Et premièrement que si en l'an 1572, au jour de la Saint-Barthéiemy, on eust saigné la veine basilique, nous ne fussions tombez de fièvre en chaud mal.... » La dernière proposition est plus nette encore : « Que si on ne peut déposer (le Béarnais) sans guerre, qu'on guerroie : Si on ne peut faire la guerre, qu'on le face mourir. » Un arrêt du Parlement de Paris bannit tous les jésuites du royaume.

Absolution papale (1595).

La sentence rendue par l'official fut signifiée aux parties ou plus exactement à leurs procureurs, le 7 janvier 1595. A partir de cette date le roi ne perdit pas un moment pour faire de Gabrielle ce qu'on appelait alors une maîtresse en titre. M""" de Liencourt disparaît, nous la verrons bientôt s'appeler M"''^ la marquise et plus tard M""" la duchesse; elle aura à l'avenir sa place à la cour, le roi lui présentera les ambassadeurs, les plus grands seigneurs du royaume et les magistrats.

Le premier acte de Henri IV dans cette voie, fut la signature des lettres de légitimation de César. Comme toutes les lettres patentes, elles ne portent que la date du mois pendant lequel elles ont été rédigées. Elles sont de janvier 1595. Leur enregistrement au Parlement est du 3 février. Le roi rappelle dans quel état il a reçu le royaume « proche d'une quasi inévitable ruine.... On a vu, ajoute-t-il, que nous l'avons relevé et par la grâce de Dieu tantôt rétabli en son ancienne force et dignité, n'ayant à ce épargné non seulement notre labeur, mais notre sang et notre vie.... » Il espère que son courage et sa force seront héréditaires chez ceux qui proviendront de lui et « puisque Dieu n'a pas encore permis que nous en ayons en légitime mariage, pour être la reine notre épouse depuis dix ans, séparée de nous, nous avons voulu en attendant qu'il veuille nous

donner des enfants qui puissent légitimement succéder à cette couronne, rechercher d'en avoir d'ailleurs en quelque lieu digne et honorable, qui soient obligés d'y servir, comme il s'en est vu d'autres de cette quaUté qui ont très bien mérité de cet état et y ont fait de grands et notables services. Pour cette occasion ayant reconnu les grandes grâces et perfections, tant de l'esprit que du corps qui se trouvent en la personne de notre chère et bien aimée la dame Gabrielle d'Estrées, nous l'avons depuis quelques années recherchée à cet effet, comme le sujet que nous avons connu le plus digne de notre amitié. Ce que nous avons estimé pouvoir faire avec moins de scrupules et charges de consciences que nous savons que le mariage qu'elle a contracté avec le s"" de Liancourt était nul et sans avoir jamais eu aucun effet, comme il s'est justifié par la séparation et nullité dndit mariage qui s'en est depuis ensuivi. Et s'étant ladite dame après nos longues poursuites et ce que nous avons apporté de notre autorité, condescendu à nous obéir et complaire.... » un fils est né qui jusqu'à présent a porté le nom de César Monsieur et ses vertus précoces décident le roi « .... en Tavouant et reconnaissant notre fils naturel de lui accorder nos lettres de légitimation.... » Chaque mot de ce document devrait être souligné et mérite réflexion.

Henri IV dit encore qu'il accorde ces lettres à César parce que « .... le défaut en sa progéniture l'excluant de toute prétention à la succession de cette couronne et de ce qui en dépend, mais aussi de celle de notre royaume de Navarre, et de tous nos autres biens et revenus de notre autre pastrimoine.... il demeurera en très mauvaise condition, s'il n'était par ladite légitimation, rendu capable de recevoir tous les dons et bienfaits qui lui seront faits tant par nous que par autres.... » Pour ces causes. César est déclaré légitime afin qu'il puisse acquérir, tester, recevoir donnation, et tenir telles charges, dignités, offices, tant de lui que des rois ses successeurs. Le Parlelement de Paris enregistra sans protestation.

Le roi d'Espagne depuis cinq ans faisait la guerre au roi sans la lui avoir déclarée. Il avait tenté, pendant les Etats de la Ligue, de faire élire .à sa place sa fille Isabelle et l'archiduc Ernest qu'elle devait épouser; il avait eu recours à l'intrigue, à la corruption et aux armes pour venir à bout de ses projets. Le roi résolut de lui déclarer enfin la guerre, ce qu'il effectua dans les premiers jours

de l'année. Il avertit le 7 avril le duc de Lorraine, iui enjoignant de ne pas intervenir en faveur des Espagnols. Il avertit aussi la ville impériale de Besançon, lui signalant l'ambition de Philippe II qui se couvrait du voile de la religion.

Il rejoignit en Bourgogne Biron, qui avait commencé les hostilités dès le commencement de l'année, et le 7 juin rendait compte à sa sœur Catherine de l'affaire brillante de Fontaine-Française à la suite de laquelle l'armée espagnole se mit en pleine retraite. L'affaire avait été des plus glorieuses pour Henri IV personnellement et le succès fut favorisé ^Dar la défiance que les Espagnols témoignaient à Mayenne et à ses ligueurs dont ils craignaient quelque trahison.

Cette année 1595 devait entin voir s'accomplir le raccommodement complet de Henri IV et de la papauté auquel Gabrielle avarit donné tous ses soins.

Lorsque Henri IV parvint au trône, Sixte-Quint gouvernait l'Eglise. Les Espagnols s'attribuaient le rôle de défenseurs du catholicisme et les princes lorrains s'étaient jetés dans leurs bras. La faction espagnole dominait dans le Sacré-Collège. Sixte-Quint, sous la pression de la Ligue, de l'Espagne et de ses sentiments personnels qui lui faisaient appréhender pour la foi catholique en France l'avènement d'un roi protestant, excommunia Henri IV et le déclara incapable de régner. Il le combattit encore avec des armes temporelles : il favorisa la royauté du vieux cardinal de Bourbon (1) et la lieutenance générale du royaume de Mayenne. Il leur fournit des troupes et de l'argent. Peu à peu les sentiments du Pape se modifièrent. Henri IV, non seulement respectait le catholicisme et ne témoignait en aucune façon l'intention de convertir la France au protestantisme, mais au contraire il avait ciiargé le marquis de Pisany d'assurer le Pape qu'il allait se faire catholique lui-même. Une partie du clergé et de nombreux seigneurs catholiques s'étaient 'ralliés à lui. Enfin la Ligue ne* paraissait pas pouvoir balancer les progrès du parti monarchique. La diplomatie vénitienne et le grand duc de Toscane plaidaient auprès du Pape la cause de Henri IV et lui montraient l'ambition des ligueurs et les visées de l'Espagne. « La Ligue ne peut subsister d'elle-même, disait Venise qui n'aimait pas Philippe II, elle va se marier avec l'Espagne et elle vous demandera de payer sa dot. » Le

1; Pio(lani(^ roi par les Ut?ueursle 21 novembre 158y.

118 ' GABRIELLE d'ESTRÉKS.

Pape commença à ouvrir les yeux et à s'apercevoir que la religion n'était qu'un prétexte et un moyen. Ce grand Pape voulut alors la neutralité et donna les ordres nécessaires à son légat Gaetano. Mais la Ligue était aussi puissante à Rome qu'à Paris. Le roi d'Espagne fut averti que le Pape faiblissait. Le comte d'Olivarez reçut des instructions, un violent conflit éclata entre lui et le Pape, il alla, prétend-on, jusqu'à menacer Sixte-Quint de le faire déposer. Quelques jours après ces scènes, le 27 août 1590, le Pape succombait à la suite d'une rapide maladie. On se demanda si Philippe II, qui avait fait disparaître son propre fils, qui avait fait assassiner le prince d'Orange, n'avait pas fait empoisonner le Pontife.

Quant aux ligueurs, en France, ils témoignèrent publiquement une joie indécente de la mort du Saint-Père.

La faction espagnole toute puissante procéda à l'élection d'un nouveau Pape, Urbain VII (1), qui ne vécut que treize jours, et lui donna le 5 décembre 1590 comme successeur le cardinal Sfondrato, qui prit le nom de Grégoire XIV (2). Immédiatement de nouvelles bulles d'excommunication furent lancées contre Henri IV, le clergé et les seigneurs royalistes. Le clergé français, réuni à Mantes, protesta contre de telles mesures et les Parlements royalistes de Tours et de Châlons rendirent des arrêts de déclaration comme d'abus, prononcèrent la nullité des bulles et ordonnèrent qu'elles seraient brûlées publiquement. Le pontificat de Grégoire XIV ne dura que dix mois, mais le Pape eut le temps de dissiper en subsides à la Ligue les trésors amassés par l'excellente administration de Sixte-Quint.

Ce fut Clément VIII (3) qui succéda à Grégoire XIV. Il était de la faction espagnole et il se laissa persuader par les Lorrains, d'abord que Henri IV ne se convertirait pas, ensuite, après sa conversion, qu'il n'était pas sincère et qu'il n'attendait que d'être devenu le maître incontesté pour persécuter le catholicisme et faire de la France un Etat protestant. Il fallut longtemps à Clément VIII pour rendre justice à la conduite de Henri IV. Mais à partir du moment où il vit clair dans les intrigues des ligueurs. et des Espagnols, rien ne l'ar-

(1) Le cardinal Castagno prit le nom d'Urbain VIL

(2) Le cardinal Sfondrato était Milanais. Il avait été lié avec saint Charles Borromée. Evêque de Crémone, il tut promu au cardinalat en 1583, pape en 1599 et mourut le 15 octobre 1591.

(3)^Cardinal Aldobrandini.

rêta plus. Le sort de Sixte-Quint aurait pu lui donner à réfléchir. Il n'en fut rien, les menaces de l'Espagne ne l'arrêtèrent pas. De lui-même il envoya à tous les religieux de France l'ordre de prier à nouveau, comme autrefois, pour le roi. Les capucins Minimes et autres inlorr^èrent Henri IV, en avril 1595, quo le Pape venait de leur prescrire de prier Dieu pour sa prospérité, sa santé et le bien de ses affaires. Sixte-Quint avait refusé de donner audience au marquis de Pisany (1), demandant a être reçu comme ambassadeur de Henri IV. Clément VHI avait refusé de recevoir des lettres des seigneurs catholiques du parti du roi, plus tard il avait refusé de voir le duc de Nevers, ensuite le cardinal de Gondi, enfm le duc de Piney Luxembourg. Dès que ses yeux se furent ouverts, il lit demander lui-même à Henri IV l'envoi d'un ambassadeur.

Le roi fit partir aussitôt pour Rome (mai 1595), son premier aumônier, du Perron, évêque nommé d'Evreux, pour solliciter son' absolution. Il remit à du Perron deux lettres, une pour le Pape pleine de protestations de sa foi en la religion catholique et l'autre pour le duc de Toscane, invoquant son amitié inviolable et le priant d'assister son ambassadeur de ses conseils, car il avait prescrit à du Perron de s'arrêter à Florence avant de se rendre à Rome.

Du Perron trouva à Rome d'Ossat, l'çvéque de Rennes, et tous deux tirent tomber les derniers obstacles à l'absolution. Le 30 août 1595, un consistoire fut tenu à Monte-Cavallo, dans lequel la majorité des cardinaux se rallia à l'opinion du Pape et Henri IV y fut admis à rentrer dans le giron de l'Eglise. Le samedi 16 septembre, la cérémonie publique eut lieu sous le portique de Saint-Pierre, au son du canon du fort Saint-Ange. Les deux prélats français, au nom de Henri IV, se soumirent publiquement à des actes de pénitence et d'humilité qui rappelaient peut-être un peu trop les cérémonies du moyen-âge.

1 1) Jean do Vivonno, marquis de Pisany, dit de Toreltes, sei^our de Saint-Gonard, chrvalier des ordres du roi, capitaine de cinquante hommes d'armes de ses ordonnances, colonel (le la cavalerie italienne, puis de la cavajerie U^gère française, fut avec(!;clal et énergie ambassadeur en Espagne et en Italie sous Charles IX, Henri III, Henri IV. Catherine de Médicis le maria ù soixante-trois ans, à Julia Savelli, de la maison romaine des Ficsque. Il fut le pèro de la célèbre marquise de Rambouillet. Dans les derniers temps de sa vie, Henri IV le chargea de IVducation du jeune prince de Condé. 11 mourut en octobre 1599.

Le résultat enfin obtenu réjouissait tellement tout le monde, que ce furent surtout les ennemis de Henri IV qui rappelèrent les détails de cette cérémonie. Lorsqu'elle fut terminée, tous les Français présents à Rome, cardinaux, archevêques, évéques, théologiens, prêtres de tous grades et nrlionaux de tous rangs, allèrent chanl^r le Te Deum à Saint-Louis-des-Français. Rome elle-même fut en fête.

Ces bonnes nouvelles arrivèrent au roi alors qu'il était occupé au siège de La Fère. Elles lui furent apportées par Alexandre d'Elbenne (1), un Florentin qui avait été premier maître d'hôtel de la reine Louise, gentilhomme de la chambre du roi Henri UI, colonel de l'infanterie italienne en France et qui, depuis son retour dans sa patrie, était demeuré dévoué à la France et à son roi Henri IV.

L'affaire de Cambrai reçut à la même époque une solution aussi contraire aux intérêts du roi, que celle de Rome lai avait été favorable. De tous temps Gabrielle d'Estrées avait été très dévouée à un homme diversement jugé par ses contemporains. Nous voulons parler de Balagny, le bâtard de l'évêque de Valence, Montluc. C'était un hardi aventurier qui, gouverneur de Cambrai, avait profité des troubles de l'époque (1587) pour se faire prince souverain et indépendant de cette ville. Il avait épousé Renée de Clermont d'Amboise (2), sœur du brillant et intrépide Bussy d'Amboise. Elle avait dans le cœur quelque ressemblance avec son frère, son ambition égalait son courage, mais son avidité déparait ses autres qualités. En novembre 1593, Henri IV était à Dieppe lorsque M""" de Balagny arriva

(1) Alexandre d'Elbcnnc, d'une famille de Florence qui vint s'établir en France sous Henri IL Né à Lyon le 7 mai 1354, il suivit le roi Henri ÏII en Pologne en qualité de gentilhomme ordinaire dont il eut le brevet à son retour en France. Retourné en Italie en lo89, il s'intéressait beaucoup à la réconciliation de Henri IV et du Saint-Siège. Le cardinal d'Ossat le cite dans ses lettres. En 1596, le roi lui envoya un brevet de conseiller d'Etat pour lui témoigner sa reconnaissance et il lui écrivit deux lettres. A. d'Elbennc lui ayant apporté ses leUres d'absolution, ce grand prince lui donna le collier de l'ordre de Saint-Michel et lui fit expédier un brevet pour être reçu chevalier du Saint-Esprit à la première promotion. En 1605-, le roi nomma des commissaires pour informer de sa noblesse. La mort de Henri IV l'empêcha d'être chevaher. Il mourut en 1613 ; il avait épousé sa parente Marguerite d'Elbenne.

(2) Renée de Clermont d'Amboise, fille de Jacques de Clermont d'Amboise et de Catherine de Beauveau, elle épousa Jean, bâtard de Montluc, seigneur de Balagny, prince de Cambrai, le 15 février 1586. Elle mourut de désespoir de la prise de Cambrai par les Espagnols le jour même de la capitulation de la citadelle, 9 octobre 1395.

incognito et vint lui offrir de la part de son mari la souveraineté de Cambrai. Gabrielie était venue visiter les importantes propriétés que sa famille avait en Normandie (1). M""" de Balagny sut la mettre dans ses intérêts. Elle offrait Cambrai au roi à la condition que son mari le tiendrait à foi et hommage de lui. En échange il recevrait le titre de prince, devait être fait maréchal de France et toucher 140,000 écus. En même temps, M. de Balagny cherchait à attacher sa fortune à celle de Gabrielie, en l'entretenant d'autres combinaisons qui devaient lui assurer la suzeraineté pour elle-même de Cambrai si le roi y consentait. Comme elle était, à cette époque, grosse de quelques mois, elle lui parlait aussi de rendre cette suzeraineté héréditaire en faveur des enfants qu'elle aurait du roi. Gabrielie sembla à diverses reprises s'être bercée d'une idée de souveraineté indépendante pour elle et ses enfants. Ses proches n'apportaient aucune réserve dans leurs velléités ambitieuses et il fut un moment où ils parlèrent même de constituer en Champagne ou en Franche-Comté une principauté relevant de la couronne et tenue à foi et hommage par Gabrielie ou par son fils César. Les projets relatifs à Cambrai n'eurent pas de suite pour Gabrielie, elle se contenta d'appuyer auprès de Henri IV les propositions de Balagny et de sa femme et le roi consentit à signer le traité qu'on lui demandait. Quelques mois après, en 1594, alors que le roi faisait le siège de Laor^, Balagny sut se concilier pour toujours sa bienveillance en lui amenant 500 chevaux, 3,000 hommes de pied et d'abondantes munitions. Ce concours opportun au moment décisif lui permit de battre si rudement la place, que la capitulation fut signée le 22 juillet et Laon ouvrit ses portes le 2 août 1594.

En 1595, époque à laquelle nous sommes arrivés, les Espagnols vinrent mettre le siège devant Cambrai. I^es habitants envoyèrent des députés au roi pour lui représenter les exactions de Balagny et de sa femme, leur tyrannie et lui demander de relever directement de son autorité et de les délivrer d'un despote. Le roi les renvoya en donnant des louanges à leur attachement à la France et en leur promettant d'aller bientôt lui-même à Cambrai avec son armée les délivrer des Espagnols et régler leurs affaires. Avant de se retirer, les députés avertirent le roi qu'en apprenant le refus de Sa Majesté

1' Les d'Eslrées. par .M. i'A\. L(T('bvrr. CdUir-do-Uoy, imprimour à NciitVhàloI on-

i22 GABRIELLE D'eSTRÉES.

de les débarrasser de Balagny, les habitants de Cambrai ne défendraient plus leur ville avec le même dévouement. Gabrielle insista vivement auprès du roi en faveur de son protégé et les députés partirent mécontents. Le roi prit les mesures -nécessaires pour hâter les opérations militaires en Franche-Comté contre les Espagnols. En attendant que son armée put se mettre en marche, un secours important fut envoyé par le duc de Nevers, secours à la tête duquel il avait mit son fils, le duc de Rethelois. Ce dernier put entrer dans Cambrai, mais Henri IV, que divers événements avaient retardé dans sa marche, apprit en route la capitulation de la ville, livrée aux Espagnols par ses habitants, et la reddition de la citadelle dans laquelle M""* de Balagny s'était enfermée; elle mourut le même jour dans un accès de désespoir : « Affirmando di morir contentissima poiche morira prmcipessa. »

La paix avec Mayenne.

Il y avait longtemps que Henri IV avait renoué de bonnes relations avec les princesses de la maison de Guise, qui lui tenaient de si près par le sang. Pendant le premier siège de Paris, en avril 1593, la duchesse de Guise (1) et sa fille (2) avaient obtenu un passeport du roi pour sortir de la ville et aller résider dans un de leurs châteaux. Elles vinrent à Mantes, où se trouvait la cour, pour saluer Sa Majesté

(1) Catherine de Clèves, duchesse de Guise, fille de François de Clèves, duc de Nevers (1548-1633), épousa en premières noces, en 1560, le prince de Porcien, et sous son influence embrassa le calvinisme. Elle abjura en 1566, dès qu'elle fut veuve. En secondes noces, elle épousa le duc Henri de Guise, tué aux Etats de Blois. Dans sa vieillesse, elle fit de grandes libéralités aux égUses, pour racheter, prétendait-on, les galanteries de sa jeunesse.

(2) Louise-Marguerite de Lorraine, princesse de Conti (1574-1631). Elle épousa en 1605 François de Bourbon, prince de Conti, fils du premier prince de Condé. Elle eut un fils de Bassompierre appelé Latour-Bassompierre et fut .exilée par Richelieu dans sa terre d'Eu, où elle mourut presqu'aussitôt.

LA MAITRESSE EN TITRE. iS3

et M""' Catherine sa sœur. « Madame de Guyse et sa fille viennent voir ma sœur un de ces jours, » écrit le roi à Gabrielle le 19 avril. Ces femmes de la maison de Guise étaient adroites et quelque peu intrigantes. Catherine de Clèves, la veuve de Henri de Guise assassiné à Blois, quoique âgée alors de quarante-cinq ans, était encore remarquable par sa beauté et son esprit. Elle avait été galante et mondaine. Elle en avait conservé beaucoup d'enjouement dans la conversation. Sa tille, Louise de Guise, était encore fort jeune à celte époque; elle avait dix-neuf ans. Dans les Adventures de la Cow* de Perse, elle se décrit elle-même telle qu'elle était à cet âge : « Daphnis estallait tant de beautés et de grâces qu'il n'y avait celuy qui la voyant ne jugeait d'abord qu'à l'advenir Amour se servirait d'elle pour blesser les cœurs et en faire des conquestes. » Les contemporains ne démentaient pas ce portrait. Sully raconte que Henri IV disait d'elle, lorsqu'elle avait vingt-trois ans, qu'elle était « d'humeur douce et d'agréable et complaisante conversation et pour le surplus de bonne maison, belle, de grande taille et d'apparence d'avoir bientôt de beaux enfants. » Quant à la duchesse de Monlpensier (1), qui ne vint pas à Mantes, mais qui avant sa mort, survenue en 1596, entoura pendant plus de deux ans Gabrielle de prévenances et de démonstrations d'affection, elle était de trois à quatre ans plus jeune que sa belle-sœur. Elle aussi avait été belle et brillante, et le bras de Jacques Clément passait pour avoir été armé par elle ; ses beaux yeux n'auraient pas été étrangers ap fanatisme du jacobin.

Le jour où la duchesse de Guise et sa iille firent à Mantes leur visite au roi, Gabrielle était présente. Ces dames avaient une vive curiosité de la voir, ayant entendu parler de sa grande beauté. Elles étaient accompagnées du duc de Bellegarde. Si l'on se rappelle que le roi avait, peu de mois auparavant, manifesté à Gabrielle toute la jalousie que lui inspirait sa conduite et sa légèreté dans ses rapports avec le grand écuyer, on comprend que cette entrevue, quoique très véritable, ait été souvent racontée par les romanciers. Bellegarde, voulant tranquilliser son maître, fit ouvertement la cour à M"° de Guise et même aussi à sa mère. Gabrielle, sous les yeux du roi et devant celui qu'elle aimait sans doute encore et qu'elle avait délaissé

(1) Catherine-Mario de l...,,,,,..,, ^ii., .„ ..m <l(^ Moiilp» li.^.. . ^i....- . ,; ,,, , wo h

Louis 11 de Monlf)cnsier. ElU? était sœur de Henri de Guise.

pour devenir la maîtresse en titre, devait être assez émue. Quant aux dames de Guise, le spectacle qu'elles avaient sous les yeux ne pouvait que les divertir fort et leur faire oublier les émotions du siège de Paris.

Plus tard, le 22 mars 1594, lors de son entrée dans sa capitale, la première visite que fit Henri IV fat encore pour les dames de Guise. Ces princesses, qui avaient grand désir de sauver quelques épaves du naufrage de la Ligue, qui était le grand naufrage des ambitions de leur famille, se mirent, pour plaire à Henri IV, à faire une cour assidue à Gabrielle. Elles se constituèrent les intermédiaires de leurs parents, mais à leur tour elles choisirent elles-mêmes Gabrielle pour les servir auprès du roi, et obtenir tout ce qu'elles pouvaient désirer. C'est ainsi que Gabrielle fut amenée à ménager la paix de Mayenne.

Leur entreprise commune eut un plein succès. Le jeune duc de Guise, le frère de W^" de Guise, considéré l'année précédente (1593), comme un des plus dangereux candidats au trône, par Henri IV, fit sa paix en novembre 1594, se remit complètement avec le roi et obtint de lui la charge la plus importante qui fût alors vacante, le gouvernement de Provence. Ayant rarement l'occasion de dire quelque bien des Lorrains, constatons avec équité que pendant la vie de Gabrielle ces orgueilleuses princesses lui témoignèrent beaucoup d'affection et de reconnaissance pour les services qu'elle leur rendit à cette époque. Elles l'assistèrent jusqu'au moment de sa mort. Quant aux princes dont elle avait facilité le raccommodement, ils restèrent ses alliés et ses amis, de même qu'ils furent de loyaux et fidèles sujets du roi dès qu'ils eurent signé leur paix.

Le traité avec le duc de Mayenne fut long et difficile à conclure. Le principal négociateur était le président Jeannin, magistral ligueur de Dijon. Une des difficultés à résoudre avait pour origine les protestations de la reine douairière, Louise de Lorraine, contre tout pardon accordé aux meurtriers du roi son époux. Mayenne ne pouvait accepter la paix avec Henri IV si toutes les procédures commencées n'étaient pas annulées et s'il était possible de les faire revivre sur la plainte de la reine. Après bien des pourparlers on finit par tomber d'accord sur les points qui les divisaient encore. Tout fut réglé à Follembray, dans ce gracieux château que François I" avait construit au milieu de la forêt de Coucy. Henri IV s'y rendit un

jour de novembre 1595, le président Jeannin y vint de son côté. Le roi quitta le siège de La Fère quelques heures et, sous prétexte d'une partie de chasse, apporta son adhésion au traité. L'édit de réconciliation, c'est-à-dire l'acte royal lui-même, ne fut définitivement dressé qu'en janvier 1596. Outre des sommes d'argent importantes accordées à Mayenne, le payement de 350,000 écus de dettes, le gouvernement de TIle-de-France pour son fils, le roi lui accordait une amnistie générale pour le passé et lui donnait trois places de sûreté pour six ans : Ghâlons -sur-Saône, Dreux et Soissons. Enfin, tous les jugements, arrêts, sentences qui pouvaient intéresser Mayenne comme ancien chef de la Ligue, étaient annulés. L'édit portait encore que le meurtre de Florimond d'Alluye, marquis de Maignelay, tué sur l'ordre de Mayenne au moment où il fut soupçonné de vouloir remettre la place de La Fère au roi, serait enseveli dans l'oubli. Le duc de Mayenne protesta que cet accident était arrivé contre sa volonté.

Le traité avec Mayenne portait aussi que le roi accueillerait favorablement les demandes des ducs de Mercœur et d'Aumale. Ils n'étaient pas compris dans le traité. Quant au duc d'Aumale, il y avait un arrêt rendu contre lui par le Parlement; le roi promit de surseoir à son exécution et même de le supprimer, « s'il se mettait dans son devoir. » Le traité voulait encore « que ce qui avait été accordé sur les articles du duc de Joyeuse, du marquis de Villars, de Montpezat, de Lestrange, commandant en la ville du Puy en Velay, de Saint-Offange, gouverneur de Rochefort en Anjou, de Pierre de Cosme, gouverneur de Craon, et d'Eusèbe du Puy-du- Fou-Le Severie, gouverneur de la Ganache, fusl effectué, pourvu que le duc fist apparaistre dans six semaines qu'ils l'avaient accepté.... » « Ainsi ce prince, dit encore Mezeray, fut retiré par la bonté du roi et par l'assistance de la marquise de l'abysme où son obstination l'avait jette et obtint les plus avantageuses conditions que jamais sujet eust obtenu du roy, en France.... »

Un autre édit daté de Follembray, accordait au duc de Nemours (1) la paix et de grands avantages.

(1) Henri de Savoie, duc de Nemours, dit aussi le marquis de Saint-Sorlin (1572- 1632), joua un rôle dans les troubles de la Ligue. Après sa réconciliation avec Henri IV, il le servit de .son épée au siège d'Amiens. Ce n'était pas un prince lorrain.

Les deux édits des ducs de Mayenne et de Nemours rencontrèrent de grandes oppositions au Parlement de Paris, principalement le premier. Le Parlement ne vérifia celui du duc de Mayenne qu'après deux jussions. Il fut enregistré au Parlement, le 9 avril, à la cour des Comptes, le 7 mai et à la cour des Aydes, le 29 mai.

11 semble qu'un traité secret avait dû intervenir entre Mayenne et Gabrielle. De Thou, en racontant que c'était Gabrielle qui avait ménagé la réconciliation de Mayenne avec Henri IV, ajoute qu'il s'était engagé, dans le cas ou le roi l'épouserait et donnerait par cet acte la grande légitimation aux enfants déjà nés d'elle, à se déclarer lui, ses parents et ses partisans pour ses enfants et à leur assurer le trône à l'exclusion de tous les princes du sang(l).

Lorsque tout fut convenu et signé, Mayenne sollicita une entrevue du roi.

Le mercredi 31 janvier 1596, il vint trouver Henri IV à Monceaux pour faire publiquement sa soumission. M""" la marquise, ainsi qu'on appelait déjà Gabrielle, ayant eu les peines de l'accommodement, voulut avoir l'honneur de présenter elle-même le prince soumis et repentant. Elle avait fait de grands préparatifs pour recevoir Mayenne et pour enlever tout regret et toute amertume à la démarche qu'il faisait. Elle n'était arrivée que la veille à Monceaux avec sa sœur Diane. Elles amenaient une troupe de cuisiniers, de musiciens et de comédiens. Les cuisiniers se mirent à l'œuvre sans retard, les autres furent logés chez les habitants du village avec ordre de n'apparaître qu'au signal convenu (2).

Le lendemain, Mayenne arriva à Monceaux à midi, accompagné de six gentilshommes. A cause de son obésité, trois écuyers durent le soutenir pour descendre de cheval. Gabrielle l'attendait à la porte du château (3) où, après l'avoir reçu avec toutes les caresses et bon

Il était né d'un second mariage d'Anne d'Esté, veuve du duc de Guise François de Lorraine. Celle-ci avait épousé en secondes noces, en 1563, Jacques de Savoie, duc de Nemours et de Genevois, dont elle eut deux fils. C'est ainsi que Henri de Savoie, duc de Nemours, se trouvait le frère utérin de Guise, assassiné à Blois, de Mayenne et des autres enfants issus du premier mariage de leur mère.

(1) Voir de Thou, livre CXIII, et Remarques sur la confession de Sancy, tome V, page 127 du Journal de Henri III.

(2) Caro, Histoire de Meaux.

(3) L'Estoile.

visage qu'il était possible, elle le conduisit elle-même et le mena par la main jusque dans la chambre du roi où Sa Majesté, assise sous son dais, attendait le duc. Celui-ci, entrant dans la chambre, fit trois grandes révérences et, à la troisième, comme il eut mis le genou en terre pour baiser les pieds de Sa Majesté, le roi, s avançant avec un visage fort gai, le releva et l'embrassa, lui disant ces mots : « Mon cousin est-ce vous ? ou si c'est un songe que je voys? » A quoi le duc de Mayenne ayant répondu avec grandes soumissions et révérences « le supplia de croire qu'il avait gravé dans le cœur les soumissions qu'il avait écrites et signées sur le papier » (1), le roi lui dit alors cinq ou six paroles qu'on n'entendit pas et l'emmena dans son cabinet où ils furent quelque temps ensemble.

Ils allèrent ensuite se promener dans le parc. Monceaux avait appartenu à la reine Catherine de Médicis, ses jardins étaient fort ornés. La vue magnifique que l'on avait de la façade, aujourd'hui détruite, qui regardait le couchant, s'étendait au-delà des cimes verdoyantes du parc, vers Trilport, le cours de la Marne, Meaux et sa plaine entourée de riches coteaux. C'était là un cadre digne des personnages réunis ce jour là chez Gabrielle d'Estrées.

Henri IV, entraînant Mayenne, prit le malin plaisir, par sa marche rapide, d'essouffler son gros cousin. La tradition indique encore une allée avec pente prononcée où Mayenne dut demander grâce. « Touchez là, mon cousin, vous ne recevrez jamais d'autre déplaisir de ma part », lui dit Henri IV (2). Dans un pavillon voisin, Gabrielle lui fit servir du vin d'Arbois, que son hôte avait la réputation de préférer à tout autre. La détonation de deux petits canons annonça le commencement des fêtes. Il faisait un temps magnifique malgré la saison, le parc se peupla de divinités, de bergers et de bergères, qui chantaient les louanges des deux héros de la fête, puis vint le dîner, à deux heures de l'après-midi. Le roi, assis à une table à part, avait Gabrielle à ses cotés. Le duc était « en une autre table joignante celle du roy qui estait à potence, qu'on appelait la table des gentilshommes, ayant auprès de lui M"° Diane d'Estrées, qui aidait sa sœur à faire les honneurs de la fête. » A la fin du repas le roi se leva et porta le toast suivant : « A la perdurable amitié de moi le roi,

Il Mczerai.

2) L'Estoilc.

avec mon cousin du Maine ! A l'éternelle paix de mon royaume 1 A la gloire et au bonheur d'icelui! »

Après le dîner il y eut comédie. On joua une pièce allégorique et mythologique du poète Sigongne dans le goût du temps (1).

La journée se termina par un souper luxueux et un feu d'artifice.

Mayenne promit ce jour là fidélité à Henri IV et amitié à la marqitise. Il tint fidèlement ces deux engagements.

En quittant Monceaux après la visite de Mayenne, Gabrielle et Diane se rendirent à Paris, où celle-ci se maria le 17 février. Elle épousait le maréchal de Balagny, qui était veuf à peine depuis quatre mois de Renée de Clermont. Les noces furent célébrées magnifiquement à l'hôtel d'Estrées, rue des Bons-Enfants. M"'" Catherine, sœur du roi, honora ces noces de sa présence et le 20 février elle et Gabrielle étaient revenues au château de Follembray, auprès du roi qui continuait le siège de La Fère.

Le roi apprit devant La Fère la prise de Calais par les Espagnols. La reine Elisabeth s'empressa de lui offrir ses bons offices pour reprendre cette place ; mais Henri IV, qui savait bien que son intervention ne serait pas désintéressée, dut la refuser, pensant que Calais était encore mieux entre les mains des Espagnols qu'entre celles des Anglais.

Le i3 mai, des négociations s'ouvrirent avec la garnison espagnole de La Fère pour la reddition de la place. Ceux-ci prouvèrent à Henri IV qu'ils avaient encore des vivres pour tenir deux mois et obtinrent ainsi une capitulation fort honorable qui fut signée le 22 mai. Ils se retirèrent avec armes et bagages et enseignes déployées.

Henri IV remit le commandement de la place à Annibal d'Estrées, marquis de Cœuvres, frère cadet de Gabrielle.

Avant de quitter La Fère, il y reçut la nouvelle qu'Ardres venait de tomber aux mains des Espagnols.

(1) Poète satyrique, alors écuyer d'écurie du roi, gouverneur de Dieppe, mort en 1611.

Gabrielle marquise de Monceaux.

C'est encore à cette année 1596 que se rapporte une déclaration importante du roi relative à Gabrielle d'Estrées et à son fils César. Henri IV, par des lettres patentes en date du ^2S janvier, rappelle que par celles du 3 février 1595 il avait déclaré et advoué César son fils naturel « et iceluy légitimé et voulu qu'en tous actes et honneurs, ajoute-t-il, tant en jugement que hors il soit tenu, censé et réputé légitime, pour estre capable de tous dons, legs et autres dispositions, comme pareillement de pouvoir tenir telles charges, estats, dignités et offices desquels il serait pourveu et décoré tant par nous que nos successeurs roys.... Nous avons estimé, que l'un des principaux témoignages et effets dicelle légitimation, estait de rendre ledit César habile et capable de la succession de nostre très chère et bien-aimée dame Gabrielle d'Estrées sa mère, ce qui toutefois ne peut estre, sans que ladite dame d'Estrées, par volonté expresse, preste son consentement à ladite légitimation, au moyen de quoy nous voulons l'inciter à ce faire.... nous avons désiré luy donner et octroyer toutes les marques honorables, droits et émoluments, qui ont accoutumé d'estre donnez aux mères et la rratifier d'abondant en tout ce qu'il nous sera possible. Pa?' ces causes, ayant eu sur ce l'advis des princes, seigneurs et autres grands et notables personnages de nostre conseil déclarons, voulons et ordonnons, que

nostre dite chère et bien-aimée dame Gabrielle d'Estrées, dès' à présent ait et jouisse des droits de bail et garde-noble, et que pareillement tous dons et autres fruicts et profits de tous les bienfaits qui procéderont de nous ou de nos successeurs roys ou autres, et aussi tous autres biens acquêts dudit César, soient régis et administrez durant la minorité d'iceluy César et jusques à l'ûge porté par l.wiifo rruKhnn,' (\\ i.;»r <'t SOUS l'autorité d<^ Inditc damc Gabrielle

1 La (iMiiumr ne l'.iris iix.m la lin dc la gardcnoblr i Ml tus pour les garçons ti quinze ans pour les tilles.

.... voulons, ordonnons et nous plaist que ladite d'Estrées succède entièrement audit César advenant son decez sans enfans procréez par luy en loyal mariage.... dérogeant de nostre grâce spéciale à toutes choses à ce contraire et mesme à ce que par la disposition d'icelle coustume, notre considération pourrait apporter quelqu'empêchement audit droit de succession ou garde-noble, que voulons et entendons entièrement appartenir à ladite d'Estrées.... »

Cet acte important qui donnait à Gabrielle la garde-noble de son fils et la succession éventuelle de tous ses biens pour compléter la légitimation de César, alors que la coutume de Paris refusait à un enfant dans sa situation tout lien de parenté légale avec sa mère, fut enregistré sans opposition au Parlement le 19 mars 1596 et à la Chambre des Comptes le 9 août suivant.

Gabrielle, pour compléter ces lettres patentes du 28 janvier, se présenta par procureur, le 16 février suivant, au greffe du Parlement et déclara qu'elle agrée et accepte l'effet et accomplissement de ces lettres patentes, la garde-noble, l'administration des biens de César, sa succession. Le procureur au Parlement, maistre Pierre Beauxamis, qui la représente, consent de plus « ....que ledit César Monsieur soit habile et capable de la succession d'icelle dame de Monceaux et succède réciproquement.... » Le greffier signe : Voysin (1). Ces deux actes donnaient ainsi à César, contrairement à la coutume de Paris, le droit de succéder à sa mère et à celle-ci le droit de lui succéder. Si les lettres patentes du roi pouvaient, par un acte de la puissance souveraine, modifier la coutume au regard de Gabrielle, il est douteux que la déclaration de Gabrielle devant le Parlement eut une valeur quelconque et put autoriser César à lui succéder à elle-même. Nous verrons plus tard les difficultés qu'Antoine d'Estrées souleva à la mort de sa fille et sa prétention de lui succéder en vertu de la disposition suivante de la coutume : « Art. 311. Les père et mère succèdent à leurs enfans nés en loyal mariage s'ils décèdent sans hoirs de leur corps, quant aux meubles acquêts et conquets immeubles et à leur défaut l'ayeul ou l'ayeule et les autres ascendans. » Cette même violation de la coutume paraît être encore l'origine du procès de 1651 entre César et sa sœur la duchesse d'Elbeuf (2).

(1) C'était le grand-pc:e du ministre de Louis XIV.

(2) Voir plus haut page 108.

Quant à la garde-noble de César accordée à Gabrielle par les lettres patentes du roi, quelques mots d'explication sont nécessaires. La garde d'un enfant est aujourd'hui la tutelle de cet enfant et appartient au survivant du père ou de la mère avec droit d'usufruit sur les biens de l'enfant mineur. Sous l'ancienne monarchie, la garde était noble ou bourgegise, selon la qualité du mineur. La garde confiée à Gabrielle ne pouvait être que noble, Henri IV ayant fait de César un des grands seigneurs de France en le reconnaissant pour son fils. « L'origine de la garde-noble peut venir du droit des fiefs, dit le jurisconsulte Pothier, depuis qu'ils furent devenus héréditaires. Comme ils ne laissaient pas d'être chargés du service militaire lorsque des mineurs succédaient à des fiefs, le seigneur, au lieu de les en investir, s'en mettait en possession, en percevait les fruits à son profit, en se chargeant de l'éducation des mineurs auxquels ils appartenaient, et cette puissance durait jusqu'à ce que les garçons eussent atteint un certain âge auquel ils pussent rendre le service militaire. » Dans l'espèce actuelle, le roi dérogeait à la coutume en donnant la garde-noble à une femme; mais comme nous verrons Gabrielle devenir pair de France, nous ne devons pas nous étonner de la voir investie de la défense et de l'administration des fiefs que son fils possédera bientôt. Voici d'ailleurs un exemple du fonctionnement de la garde-noble de César entre les mains de Gabrielle. Nous devançons la date de l'événement. César fut fait duc de Vendôme en 1598 par Henri IV et Gabrielle administra le duché. C'est en vertu de la garde-noble de César que Gabrielle écrivit le 20 février 1599 la lettre suivante aux maire, échcvins, manans et habitants de Vendôme :

0 Messieurs, j'ay esté bien estonnée de la mort de Monsieur de Vignolles et vous puis afiirmer que le roy l'a beaucoup plaint et regretté parce qu'il le tenait plain d'affection et de fidélité à son service et à celluy de mon fils le duc de Vendôme, vous avez bien subject de le regretter aussy car je sais que son but et son intention étaient de vous porter en vostre conservation, j'espère que vous recouvrerez cette perte en la personne de Monsieur de Harambure, gentilhomme ordinaire de la chambre de S. M., à qui sadite M. a donné la charge de gouverneur de la ville de Vendôme et pays Vendômois duquel vous pouvez attendre tout bon et doux traictement comme vous lui devez aussy rendre tout respect, honneur et obéis-

sance à quoi je m'asseure que vous vous disposerez tous biea volontiers et de leur donner tout le contentement qu'il doit espérer de vous, je luy ay aussi accordé la capitainnerye du château qui vous doibt être un témoignage comme en mon particulier je l'estime et si je n'avais grande connaissance de son mérite que je me serais oposée à son establissement, mais au contraire je le désire plus que des personnes du monde. C'est pourquoi je vous exhorte de rechef de vous disposer de le recevoir et de l'honorer et le respecter comme vous debvez, ce que me promettant que vous ferez je ne vous en diray pas icy davantage, priant Dieu, Messieurs, vous avoir en sa sainte garde. Escript à Paris le vingtième febvrier mil cinq cent quatre-vingt-dix-neuf, signé : d'Estrées, plus bas Giraud et en la suscription à Messieurs les maire et échevins, manans et habitans de la ville de Vendôme (1). » (Extrait des registres de la ville de Vendôme, 20 février 1599.)

Il était assez naturel de penser que Gabrielle, immédiatement après la prononciation de son divorce, chercherait un autre nom en quittant celui de son mari. Voici une quittance qui nous montre que même avant le divorce elle avait songé à abandonner ce nom de M"''' de Liencourt, qui lui avait causé de si amers chagrins.

« Nous, Gabrielle d'Estrées, dame et comtesse de Coiicy, confessons avoir reçu comptant de M^'''' François Hotman, conseiller du roy et trésorier de son épargne la somme de cniq cens escus sols à nous ordonnés pour notre remboursement de pareille somme que nous avions advancés par commandement de S. M. en certaines affaires concernant son service dont elle ne veult estre faict aucune mention ni déclaration de laquelle somme de cinq cens escus.... etc.... et en témoignage de quoy nous avons signé la présente à Saint-Germainen-Laye le 12 novembre 1594. Signé : G. d'Estrées. »

Cette velléité de prendre le nom de dame de Coucy, qui convenait assez bien à celle qui venait, quelques mois auparavant, de donner un tils au roi dans cette même ville, n'eut pas de suite. Nous n'avons jamais vu ce nom ailleurs que sur cette quittance écrite sur parchemin. Coucy étant à cette époque dans Tapanage de la duchesse

(1) C'est à la bienveillance de M. le comte de Bertier que nous devons encore la connaissance de ce document que nous n'avions rencontré nulle part.

d'Aïigoulême, il lui fut impossible de prendre un titre qui appartenait à cette princesse comme attaché à un de ses tlefs.

Dès i595 Gabrielle prit le nom de marquise de Monceaux, elle eut aussi, avec l'autorisation du roi, la jouissance de la seigneurie de ce nom, qui n'appartenait cependant ni à elle ni au roi. Monceaux dépendait à cette époque de la succession de la reine-mère Catherine de Médicis qui l'avait construit. La reine était morte laissant des dettes énormes, ses créanciers s'étaient syndiqués et avaient mis à leur tête l'un d'eux, Pierre Cadet, qui poursuivait la vente de nombreux domaines et qui soutenait de plus nombreux procès encore. Pendant la Ligue, bon nombre de ligueurs avaient occupé les terres et châteaux laissés par la reine-mère. Ce ne fut que sous le gouvernement tutélaire de Henri IV que les créanciers purent revendiquer leurs droits et que la liquidation put enfin s'accomplir. Il n'est donc pas étonnant que les créanciers, reconnaissants envers le roi, lui aient offert l'habitation provisoire de Monceaux et que celui-ci y ait installé Gabrielle dès 1595. Ce fut là quelle reçut le duc de Mayenne en janvier 1596. Monceaux ne put être mis en vente aux criées du Parlement que le 25 mars suivant, jour où « le sieur du Tillet, écuyer, sieur de Gouaix, fut déclaré, par arrêt du Parlement, adjudicataire comme plus offrant et dernier enchérisseur de la terre et seigneurie de Monceaux, appartenances et deppendancesd'icelle mouvantes du roy.... » le tout au prix de 39,000 écus, près de 500,000 francs de notre monnaie. Du Tillet était le prête-nom de Gabrielle.

A propos de Monceaux, nous trouvonsaux Archives de Gabrielle ({), cote 5, un brevet contresigné Forget, scellé de cire jaune, qui lui fait remise « des lotz et ventes, quintz et requintz (2) et autres droits seigneuriaux. »

Le nom de M"'" de Monceaux, que la cour donnait à Gabrielle depuis

(1) Voir plus loin.

(2^ Le quint et requint (^laicnt les droits perçus par le seigneur suzerain sur la vente d'un fief. Ce droit s'i^levail au quint de la valeur du fief, c'est-à-dire au cinquièmo, le rcquint ('-lait le cin(iuième denier du quint. Le quint doit se comparer au lods ; le f/uint ('•lait dû au seif^neur fc'^odal pour rali(^nation du fief senant. Le lodf; était dû au seijjneur censicr pour la vente de l'hérilage censucl. L'héritage censuel était une terre vendue h un particulier non noble moyennant une redevance annuelle ol perpétuelle nppel«^e cens. Kn pays de droit écrit, lo A<79 s'appliquait indifféremment aux fiefs et aux héritages censuels.

plus d'un an et que nous retrouvons dans la correspondance des ambassadeurs, fut alors possédé par elle en vertu d'un droit régulier; elle put même y ajouter bientôt le titre de marquise. En effet, Henri IV par lettres patentes « données à Lyon en septembre 1596, scellées sur lacques de soye au grand sceau de cire verte.... » élevait, créait, érigeait Monceaux et ses dépendances en titres, dignités et prééminences de marquisat et Gabrielle d'Estrées en titre de marquise pour en jouir elle et ses héritiers.

Ce fut vers le milieu de cette année ^596, au mois de juillet, qu'arriva un légat du Pape qui devait jouer un rôle important en France en intervenant fort habilement en faveur de Henri IV dans les diverses négociations pacifiques entamées par lui avec le duc de Mercœur, avec l'Espagne et avec le duc de Savoie. Ce légat était Alexandre de Médicis, cardinal de Florence (1), proche parent du duc de Toscane, prince de la plus haute valeur qui, quelques années plus tard, devait monter sur le trône pontifical sous le nom de Léon XL Henri IV, pour affirmer ses sentiments de dévouement au Saint- Siège et son amitié pour le duc de Toscane, voulut l'accueillir avec les plus grands honneurs. Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné, vint l'attendre à la frontière; et successivement à mesure qu'Alexandre de Médicis traversait nos provinces, les gouverneurs venaient au devant de lui et la noblesse du pays montait à cheval et l'escortait. Le roi lui-même avec le duc de Mayenne, son nouvel ami, vint le chercher jusqu'à Montlhéry. On lui ménagea une véritable entrée triomphale à Paris et le petit prince de Gondé que, depuis sa conversion, le roi faisait élever dans la reUgion catholique, le harangua comme héritier désigné du trône.

Ce fut à cette même époque (1596) que Henri IV résolut de réunir une assemblée de notables pour faire face aux embarras financiers

(1) Alexandre de Médicis, fils d'Octavien de 'Médicis et de Françoise Salviati, né en 1536, mort en 1605, connu sous le nom de cardinal de Florence, entra dans TEglise après la mort de sa mère, fut le représentant de Cosme l'^^ à Rome, et remplit ces fonctions diplomatiques pendant plus de quinze ans. Evoque de Pistoia puis archevêque de Florence, il fut cardinal en 1583, de la nomination de Grégoire XIII. Il fut envoyé en France par Clément VIII comme légat a latere en novembre 1595, après l'absolution de Henri IV, et remplit pendant deux ans sa mission avec succès et une grande habileté. A la mort de Clément VIII, en 1605, il fut élu Pape sous le nom de Léon XI et régna vingt-sept jours.

qu'il éprouvait. D'abord convoqués à Gompiègne, les notables furent définitivement réunis à Rouen. Il entrait dans les projets du roi de faire un séjour prolongé dans cette ville, qui avait si longtemps résisté à son autorité, et de frapper les populations par le spectacle prolongé d'une cour nombreuse et brillante, telle qu'il n'en avait pas encore réuni de semblable même à Paris. La marquise de Monceaux arriva la première le jeudi 10 octobre 1596, précédant le roi de quelques jours et alla loger au palais abbatial de Saint-Ouen, élégante construction du commencement du xvi^ siècle. Le vendredi H et le dimanche 13, Groulart(i), premier président du Parlement de Normandie, vint la saluer. Il en avait reçu le commandement du roi par deux gentilshommes, les sieurs de Sainte-Marie (2) et de FeuqueroUes. Le roi arriva le 16 octobre 1596 et n'en repartit que le 6 février de l'année suivante.

Il réunit à Rouen l'assemblée des notables, signa un traité d'alliance avec la reine d'Angleterre, lit baptiser la fille qu'il eut à cette époque de la marquise., reçut avec pompe le légat du Pape, fit luimême une entrée solennelle dans Rouen avec un grand déploiement de troupes et une escorte extraordinaire de princes, maréchaux et grands officiers de la couronne, gouverneurs de provinces, grands seigneurs, gouverneurs de villes, officiers de tous grades. Pendant l'hiver, les ambassadeurs, le haut clergé, toute la noblesse de France hommes et femmes, les chefs de cours souveraines, les magistrats des provinces se succédèrent à Rouen pour rendre hommage au roi et faire leur cour à Gabrielle d'Estrées.

Madame, sœur unique du roi, arriva à Rouen le mardi 12 novembre. Les échevins avaient décidé qu'on irait au devant d'elle à quelques quarts de lieues et qu'elle serait supphée de dispenser la ville de la fermeture des boutiques. Un président à mortier et douze conseillers au Parlement allèrent la haranguer. On blâma fort le

(1) Claude Groularl, seigneur de la Court, né à Dieppe en 1551, mort à Rouen en 1607, membre du grand conseil de Henri III, premier président du Parlement de Normandie sous Henri IV, savant lettré, autour d'une traduction latine de Lysias, jurisconsulte distingué, avait pris part à la réformation de la coutume de Sovmandie. W fut un des chefs du parti des itoliliduc*^. cl él.iil (mi -landi» favnir aiii.rés do Henri IV et de Gabrielle d'Estrées.

(2) Henri Robert Aux Kpaules, -H-m n.- .s.uiii'-M.uir. (jiti un depuis k.iuu dr Rouen.

président d'avoir usé des termes de Serenissime Altesse, « chose qui sentait trop la flatterie italienne, » dit Groulart.

La ville ne savait comment recevoir d'aussi nombreux visiteurs. La plupart des grands seigneurs ayant amené toute leur maison avec eux, il falluL passer des marchés pour assurer leur nourriture et celle de leurs gens. Les plus riches se contentaient des plus modestes logements et n'en avait pas qui voulait.

La municipalité pourvut à tout avec le plus grand zèle. Pour l'entrée du roi notamment elle fit construire des arcs-de-triomphe, des rochers, des statues allégoriques et obélisques dans le goût du temps pour lui témoigner son aff'ection. Il y eut un combat naval sur la Seine entre des galères et des vaisseaux ronds (i). La \ille n'était pas éclairée, on ne pouvait pas laisser une telle population plongée dans l'obscurité dès la chute du jour qui arrive si tôt en hiver. Le gouverneur M. de Montpensier ordonna le 3 novembre aux quarteniers de faire mettre par leurs centeniers et dizeniers « en tous carrefours des rues et autres lieux de leurs quartiers de longues chandelles de six à la livre dans de grandes lanternes d'estemyne. » La police redoubla de vigilance pour la protection de tous ces nobles hôtes.

Le lundi 4 novembre, dans l'après-dîner, le roi fit l'ouverture de l'assemblée des notables dans la salle même de l'appartement qu'il occupait à Saint-Ouen.

C'est là qu'il prononça cette célèbre harangue, si souvent reproduite et de tant de différentes manières par les historiens. 11 existe cependant à la Bibhothèque Nationale, Mss. fonds Dupuy, vol. 7, folio 19, le brouillon de cette harangue écrit et remanié de la main de Henri IV lui-même.

Le roi avait dû conserver cette pièce comme souvenir de cette importante journée, car après le texte de la harangue il a ajouté de sa propre main ces mots : « Prononcée par le roy à Flouan le lundy après disner 4 novembre 1596. »

Le texte est d'une grosse écriture régulière et posée et porte seize ratures et plusieurs corrections interlinaires : « Si je vouloys aquérir

(1) Nous empruntons la plupart de ces renseignements à la très curieuse réimpression de VEntrée de Henri IV à Rouen, récit contemporain enrichi de notes remarquables par M. Ch. de Robillard de Beaurepaire.

le lyltre d'orateur (1), jaroys (2) apryns quelque belle et longue harangue et la vous prononceroys avec assés de gravité, mays Messieurs (3) mou désir me pousse (4) à deus (o) plus gloryeux tytres quy sont (6) de m'appeler lybérateur et restaurateur de cest Estât, pour aquoy parvenyr ie vous ay assamblés, vous scavés à vos despans (comme moy aus myens) (7) que lorsque Dieu m'a apellé a reste courone jay treuvé la France non seulement quasy ruynée mays presque toute (8) perdue pour les Francays (9) par la grâce dyvyne, par les pryeres et bon conseyls de mes cervyteurs (10) quy ne font professyon des armes, par l'ospée de ma brave et généreuse noblesse (H) de laquelle je ne dystingue poynt les prynces pour estre nostre plus beau tyltre, foy de jantilhôme (12), par mes peynes et labeurs, je lay sauvée de la perte (13) sauvons la (14) asetheure de la ruyne, partycypés, mes chers suyes (15) à cette cegonde gloyre avecques (16) moy comme vous avés (17) fayt a la premyère. Je ne vous ay poynt apelés comme fesoyent mes prédécesseurs pour vous fayre aprouver leurs volontés (18) ie vous ay assamblés pour recevoir (19)

(1) Le roi avait d'abord mis : la réputation d'estre orateur et a raturé ensuite : la réputation d'estre et a ajouté : le tyltre d'.

(2) Pour j'aurais.

(3) Ici le roi a ajouté en interligne « Messieurs ».

(4) Il y avait poussant.

("i) A la place de deus il y avait d'abord un<j et à la place de glorieux il y avait digne.

(6) Il y avait primitivement quy est.

7) Aus mynis a été ajouté en interli}Tne. ;8) Toute est en interligne.

(9) Pour les Franc^iys était répété deux fois, une largo rature supprime la répétition.

(10) Ces deux mots : mes cervytmres '-^il en • interligne et remplacent un mot raturé qui commençait par ceu.

(H) Les dix-.sept mots suivants sont un renvoi on marge au haut de la page, ajouté après coup.

12) Fin du renvoi.

13) Il y avait ruync.

,\i) Il y avait du (|ui a été raturé cl remplacé par la.

(15) Pour mes cliers suhjects, ces trois mots sont en interligne.

fl6; Le roi avait écrit avec et s'est corrigé en ajoutant tiurs en intiMli'inv

17) Avés est en marge. Fayl a remplacé faites la raturé ns) Il y avait ensuite fuissent elk'iju^f '^ mol^ som eiiac^.

19) Il y avait primitivement ouyr.

VOS conseyls, pour les crere (1), pour les suyvre,bref pour me mettre an tutelle antre vos mayns, anvie qui ne prant (2) gueres aus roys, aus barbes gryses et aus vyctoryeus; mais la vyolante (3) amour que ie porte a mes sujets et l'extresme (4) anvie que jay dajouter ce (o) deus beaus tyltres a celuy de roy me font treuver tout aysé et honorable, mon chancelier vous fera antendre plus amplement ma volonté. »

Le texte est terminé par une S barrée d'un trait, placée au milieu de la page. Le roi a écrit toute la harangue d'une écriture plus grosse que son écriture ordinaire.

Du soin avec lequel le texte a été corrigé, de la grosseur exceptionnelle de l'écriture, nous concluons que le roi a lu et non pas récité sa harangue. Le roi le dit d'ailleurs au début : « Si je voulais.... j'aurais aprins quelque belle harangue et je la vous prononceroys avec assés de gravité. » Il l'a donc lue.

« Le roi, dit L'Estoile, à l'entrée de ses Etats de Rouen fist une fort belle harangue, mais brusque et courte, selon son humeur et qu'on disait sentir un peu beaucoup son soldat. «

M'^^ la marquise avait écouté la harangue, cachée derrière une tapisserie et il voulut en avoir son avis : — « Auquel elle fist response que jamais elle n'avait ouy mieux dire : seulement s'estait-elle estonnée de ce qu'il avait parlé de se mettre en tutelle : « Ventre-saintgris ! lui respondit le roy, il est vray, mais je l'entends avec mon espée au costé.... »

Quelques jours après, le li novembre, Gabrielle accouchait au monastère de Saint-Ouen d'une fille. Le lendemain 12, le roi écrivait à M. de Harambure : « .... Au demeurant vous saurés que ma maistresse est accouchée hier d'une fort belle fille. La lettre étant écrite, datée et signée de la main du roi, cette date est la véritable, quoique les Mémoires de Groulart, si exacts ordinairement, indiquent la date du 2 novembre, reproduite et acceptée.

(1) Pour les crere sont en interligne.

(2) Anvie qui ne prant sont en interligne au dessus de plusieurs mots non seulement raturés, mais barbouillés de traits. C'est la première râlure absolument illisible ; l'expression avait dû dépasser sa pensée, il en a fait disparaître toute trace, sauf le dernier mot qui est bras.

(3) Mot ajouté en interligne après coup.

(4) Mot ajouté en interligne après coup.

(5) Sic.

LA MAITRESSE EN TITRE. i39

Ce fut le 17 novembre qu'eut lieu le baptême de la fille à laquelle la marquise avait donné le jour. Toute la cour était à Rouen. Le roi choisit ce jour là pour le baptême de sa fille comme étant l'anniversaire de sa naissance et de la bataille d'Ivry. La cérémonie eut lieu avec grande pompe et comme s'il se fût agi d'une fille de France. « 11 y eust quatre poésies dressez dans Téglise, l'un à l'entrée, l'autre au fond, le tiers où l'on dépouille l'enfant et le quatrième à l'autel. » Les pages, les gardes du roi et les suisses y assistaient, les trompettes, musiques du roi et les violons se faisaient entendre. Le maréchal de Matignon, le maréchal de Retz, les ducs d'Epernon, de Nevers, de Nemours et de Montpensier portaient le cierge, la sallière, etc. Le prince de Conty portait l'enfant. « Chacun desdits seigneurs ayant une grande tavaiole en escharpe. L'office fut fait par M. le cardinal de Gondy, les marreines estaient Madame de Guise pour et au nom de Madame sœur du roi, laquelle à cause de la religion ne pouvait s'y trouver, l'autre Madame de Nevers ; M. le connestable compère. Madame de Guyse la nomma Catherine-Henriette (1); aucuns disent qu'elle portera le surnom de Vendosme. »

Le roi qui vivait dans les termes d'une grande familiarité avec le connétable de Montmorency, prétendait qu'il voulait marier la fille de Gabrielle avec un fils que celui-ci avait eu cette même année et qui ne fut baptisé que le 5 mars de l'année suivante. Le 15 novembre 1596, le roi écrit de Rouen au connétable : « Mon compère.... Je me porte bien comme faict ma maîtresse et la petite Mademoiselle de Montmorency. » Le 20 novembre il écrit encore : « Mon compère.... Je me porte très bien Dieu merci comme faict César et la petite Mademoiselle de Montmorency pour laquelle on m'a parlé d'un mary qui est de bonne maison et fort riche, mais j'ai juré qu'elle serait dame de Montmorency et de Chantilly. Croyés le mon compère à qui je donne le bon soir. »

Le roi prolongea fort son séjour à Rouen, il songeait même à s'y construire une résidence. Dans cette lettre déjà citée du 15 novembre, Henri IV écrivait au connétable : « Mercredi dernier nous courûmes le cerf.... il vint mourir aux fauxbourgs de cette ville et au lieu où je veux faire le jardin de la maison que je veulx bastir.... »

(1) Elle fui l(^gilim(^o de Framc en lévrier suivant ( ! , pous,! m !t;r» ("»'••' i.^v rlo Lorraine, duc d'Elbcuf. Elle mourut le 20 juin 166:;.

i40 GABRIELLE d'ESTRÉES.

L'hiver, passé par la cour à Rouen, fut fort animé et se termina par des noces brillantes. Georges de Villars Brancas, frère puîné de l'amiral, le défenseur de Rouen, massacré l'année précédente par les Espagnols, épousa une sœur de madame la marquise, Julienne-Hippolyte. Georges de Brancas, fjui appartenait jusqu'alors à Tordre de Malte (1), était connu dans le monde sous le nom du chevalier d'Oyse. La mort de son frère aîné faisait de lui un parti considérable. Gabrielle lui donna sa sœur, présida à toute» les fêtes et le fit nommer par le roi lieutenant général au gouvernement de Normandie. Les noces furent célébrées les 7 et 8 janvier 4597.

L'empressement des dames et des seigneurs auprès de Gabrielle dépassa toute mesure. On l'entourait d'hommages pour plaire au roi, qui en témoignait sa satisfaction; mais le mécontentement était général dans la population. Gabrielle était serviable, accueillante, inoffensive; cependant tant d'honneurs publics rendus à une maîtresse blessaient la morale et étaient d'un mauvais exemple. Dès son arrivée, les échevins de la ville lui firent porter des présents et lorsqu'elle quitta Rouen, ce qu'elle fit en même temps que le roi et que Madame (6 février 4597), les échevins se rendirent en députation jusqu'à Franqueville pour la saluer ainsi que le roi et que Madame.

Le chapitre de la cathédrale semble avoir mis plus de retenue, et nous livrons aux réflexions du lecteur cette phrase qu'on lit sur les registres de ses délibérations : « Est à noter qu'il ne fat délivré à M"'^ la M*^*' de Monsseaux grande amye de S. M. ny pain ny vin, pour certaines causes lors alléguées, à présent celées (2). »

Après ce long séjour à Rouen, le roi rentra à Paris et y arriva vers le milieu de février.

(1) Georges de Brancas était le troisième fils d'Ennemond de Brancas, baron d'Oise, seigneur de Villars, et de Catherine de Joyeuse. Il devint duc et pair en 1626 et mourut à quatre-vingt-neuf ans, le 23 janvier 1657. Voir Tallemant des Réaux sur Mme de Villars.

(2) M. Ch. de Robillard de Beaurepaire.

Amiens.

Les plaisirs et les fêtes de Rouen continuèrent à Paris. Le carnaval fut très gai. Le roi et Gabrielle allèrent à la foire du mercredi des Cendres. Le roi marchanda longtemps auprès d'un joaillier portuguais une bague de huit cents écus qu'il n'acheta pas. Il se contenta de donner au petit César » un drageoir mathématicien, ou estaient gravés les douze signes du ciel.... » Il marchanda beaucoup d'autres objets, mais les marchands ne gagnèrent pas grand'chose à sa venue.

Le dimanche 23 février, qui était le premier de Carême, le roi fit une mascarade de sorciers et alla voir avec la marquise les diverses compagnies de Paris. La mascarade les escortait. Ils se rendirent ainsi chez la présidente de Saint-André, chez Zamet et chez un grand nombre de personnes qui ne les attendaient pas tous. Les compagnies bourgeoises étaient très flattées de voir arriver le roi parmi elles et il lui était fait grand accueil ainsi qu'à sa maîtresse. Celle-ci ne quittait pas les côtés du roi, le démasquait et l'embrassait devant tout le monde. Ils passèrent cette nuit là à courir ainsi la ville et ne rentrèrent au Louvre qu'à huit heures du matin.

Quelques jours après, le 5 mars, eut lieu le baptême du fils de M. le connétable, celui que le roi destinait à sa tille Catherine- Henrielte.

Henri IV était parrain, le légat du Pape baptisa l'enfant, et Gabrielle assista à la cérémonie magnifiquement parée, toute habillée de vert. Le roi s'amusa à disputer avec elle et à soutenir qu'elle n'avait pas assez de biillants dans les cheveux et qu'au lieu de douze (ju'elle avait, il lui en fallait quinze. Il y eut un festin magnifique suivi de ballets, de mascarades et de musique. Les fêles se succédaient sans interruption.

Le mercredi 12 mars, veille de la mi-carême, M"" Catherine, qui

ià^ GABRIELLE d'ESTRÉES.

habitait les Tuileries, offrit au roi et à la duchesse un ballet. Ce fut ce jour-là qu'arrivèrent les fâcheuses nouvelles de la surprise d'Amiens par les Espagnols pendant que la cour s'amusait « à rire et à baller. » « ....Le roy dit tout haut ces mots : Le coup est du ciel ! Les pauvres gens, pour avoir refusé une petite garnison que je leur ai voulu bailler, se sont perdus.... Puis songeant un peu, dit : c'est assez faire le roy de France ; il est temps de faire le roy de Navarre! Et se retournant vers la marquise qui pleurait, lui dit : Ma maîtresse, il faut quitter nos armes et monter à cheval pour faire une autre guerre I comme il fist des le jour même.... (1). »

Le gouverneur espagnol de Doullens, ville située près la frontière à sept ou huit lieues au nord d'Amiens, et qui était alors aux mains des Espagnols, était un excellent officier, hardi et brave autant qu'il était petit de taille. Il s'appelait Hernand Teillo Porto Carero. Apprenant que les habitants d'Amiens se gardaient mal, il forma le projet de surprendre la ville, l'exécuta le U mars au matin avec un entier succès. « Ladite surprise a esté faicte, a écrit Henri IV, sur les huict heures du matin, pendant que tout le peuple estait au sermon et le premier effort a esté par quinze ou seize vestus en paysans et armez de pistolets sous leurs accoustrements, qui se sont saisys de la porte, qui n'estait gardée que par bien peu desdicts habitants, qu'ils ont tuez sans faire aucune résistance; et à l'instant sont arrivés quatre cens chevaulx armez de toutes pièces qui ont donné jusqu'à la grand place de ladicte ville, dont les habitans ont prins un tel estonnement qu'ils ne se sont jamais mis en aulcune déffense.... (2). » Le gouverneur, le comte de Saint-Pol, essaya en vain de résister et rallia jusqu'à cinq habitants ; mais, abandonné de tous, chacun ne songeant qu'à s'enfermer chez lui, il fut obligé de se sauver par une autre porte de la ville. La lettre de Henri IV, qui est adressée à sa ville de Lyon, attribue la perte d'Amiens à ce que, malgré tous les avis, les habitants ne se gardaient pas sérieusement et que, jaloux de leurs privilèges, ils n'avaient jamais voulu souffrir « .... quelque commandement et prière que nous leur avons faicte, de recevoir seulement garnison de deux compagnies de Suisses, pour avoir la garde de

(1) L'Estoile.

(2) Lettre de Henri IV du 12 mars, jour même où il reçut la nouvelle; la perte de la ville est de la veille, 11 mars.

leurs portes.... » Henri IV ensuite assure aux habitants de Lyon qu'il ne cédera pas plus au mauvais effet de la fortune qu'il n'a cédé d'autres fois et annonce qu'il part pour « ceste frontière » avec ce qu'il a de noblesse et, ajoute-t-il, « nous n'y espargnerons ny nostre peine ny le liazard de nostre vie, non plus que nous avons toujours faict quand il en a esté besoing.... » Le jour rnème, il laissa le royaume au connétable et à ses ministres et alla coucher à Pontoise. Le secrétaire d'Etat de Neufville met en post-scriptum à une autre lettre écrite de Pontoise cette même nuit par le roi au connétable : « Le roy a tant de courage qu'il en fournit à tout le monde; mais si nous ne sommes secourus d'hommes et d'argent et de munitions de guerre, notre cas ira mal. Je vous escriray tous les jours. » Le roi passa la nuit à rédiger des instructions pour le connétable.

Quant à Gabrielle, en sortant du bal de chez M"' Catherine, elle réunit à la hâte tout l'argent qu'elle put se procurer, environ 50,000 livres; elle les remit au roi, dont le trésor était vide, puis elle partit en litière une heure avant Henri IV, marchant avec les premières troupes qui se dirigeaient sur Amiens.

Le roi s'arrêta à Beauvais les journées du 13 jusqu'au 17, excitant, par son activité prodigieuse, le zèle de tous. Le 13 il dit au connétable : « J'ay escript partout pour assembler des forces de cheval et de pied » et lui réclamait du canon « car sans cela, ajoute-t-il, nous ne pouvons endommager nos ennemys que des ongles. » Tout en attaquant Amiens, il avait résolu de faire une diversion sur la frontière espagnole, du côté des Pays-Bas, pensant « que nous ne puissions arrester le cours trop violent de la bonne fortune de nostre ennemy si nous ne luy taillons de la besogne dedans les entrailles. » Henri IV pensait à tout, il réclamait munitions, vivres, armes, argent, et prescrivait en môme temps la surveillance nécessaire pour faire voyager en sécurité ce qu'il attendait. Il songe à l'attaque; mais, en général prudent, il s'assure une bonne base d'opérations en réparant les fortifications de Beauvais. (Lettre à l'évêque du 16 mars.)

Le 18, le roi est à Montdidier, où il est rejoint par le maréchal de Biron. Il y passe le 19 et le 20 ; le 21 il se remet en route; il est le 23 à Picquigny, aux portes d'Amiens.

A la fin mars, Henri IV fit une tentative sur Arras, tout en maintenant le blocus d'Amiens.

Il avait conduit six mille hommes de pieds et six cents chevaux

i44 GABRIELLE d'eSTRÉES.

jusqu'à trois lieues d'Arras; sans aucun bruit, il arriva sur la contrescarpe; il put faire abattre le pont-levis de deux portes de la ville qu'il avait fait attaquer en même temps, mais, moins heureux que Porto Carero, il ne put entrer dans la ville et dut se retirer. L'investissement d'Amiens était incomplet, les secours n'arrivaient pas suivant son désir, il se plaint de son isolement. « .... Toute la France y devrait accourir. Pour moy j'y mets volontiers ma personne et ma vie, tant j'affectionne le salut public; et vous asseure que si je pouvais recouvrer cette perte à la France au prix d'icelle, je la tiendrais bien employée et ne pourrais aussy eslire un plus honorable tombeau.... (i). » Le 31 il écrit à M. de Schomberg « .... Je ne me porte pas bien de ma personne et suis assailly de tant de nécessitez et de faix que je ne scay quasi plus à quel saint me vouer, pour sortir de ce malheureux passage.... » Le 5 avril il annonce à Duplessis que sa santé l'oblige à se retirer quelques jours à Beauvais « ou je m'en vais faire ma diette; car j'en ay besoin pour commencer à me sentir assailly de la gravelle, de quoy je ne ra'estais jamais senty comme vous scavés.... M. de la Rivière (2) m'a promis de me guérir de ce mal présent et de mes maux passez.... si vous voyez ma condition, vous la trouveriés pire que du roy de Navarre car je ne suis assisté de personne.... » Gabrielle seule ne lui faisait pas défaut, veillait à sa santé et le suivait dans tous ses déplacements.

La santé du roi réclamait de grands soins. Son armée se maintenait sous Amiens, mais faisait peu de progrès dans Tinvestissement de la place. De puissants secours lui étaient nécessaires en hommes, en argent, en matériel; Henri IV résolut de venir les chercher lui-même.

Le 13 avril, revenu à Paris, il se rendit au Parlement et s'adressa en ces termes aux magistrats :

« Messieurs, ce n'est pas seulement le soing de pourvoir à ma santé qui m'a faict revenir de la frontière de Picardie, mais bien pour exciter un chacun de penser aux nécessitez qui paraissent; estimant que nul ne pouvait ny mieux ny avec plus de force représenter le mal et procurer les remèdes. Vous avés par vostre piété,

(1) 24 mars, de Hangest-sur-Somme, au connétable.

(2) Le médecin du roi.

secouru, l'année passée, infirmes, pauvres, souffreteux, qui estaient dans votre ville; je vous viens demander l'aulmosne pour ceux que j'ay laissez sur la frontière. Vous avez secouru des personnes qui estaient dans les rues, sur les tabliers ou accaignardez près du feu; je vous demande l'aulmosne pour des gens qui ont servi, qui servent nuict et jour et emploient leur vie pour vous tenir en repos.... »

Henri IV fut retenu par sa sa nié tout le mois d'avril et de mai à Paris et à Saint-Germain. Il retourna au camp sous Amiens dans les premiers jours de juin et y fut bientôt rejoint par Gabrielle d'Estrées, qui ne voulait pas se séparer de lui. Le 43 il enleva sous Amiens le village de Cocoment avec le régiment de Saint-Paul, le régiment de Champagne et un corps d'Anglais que la reine d'Angleterre, son alliée, lui avait envoyé. Mais les secours attendus arrivaient avec une lenteur désespérante, l'argent promis par différentes compagnies ou par des corps de villes n'était pas payé, ses amis no répondaient pas à son appel. Il dut encore se rendre à Paris le 21; le 30 juin il était rentré de nouveau dans son camp.

Le 8 juillet il écrit à M. de Brèves, son ambassadeur à Constanlinople : « J'ai fermé mon camp par dehors pour empescher la venue de mes ennemys et conduire mes tranchées jusque bien près de ladicte ville, lesquels je poursuis toujours, attendant le reste de mon armée. »

Le 13 juillet, Henri IV écrit à Rosny : « J'espère qu'avec cela nous irons jusques dans les fossés d'Amiens, dont nous approchons tous les jours. Mais si nous n'eussions fait besogner nos soldats à 30 sols la toise, nous n'en serions pas si près. »

Il faut reconnaître que si quelques serviteurs dévoués donnèrent tous leurs concours à Henri IV, d'autres montraient une complète indifférence. Habitués à voir le roi, depuis son avènement, payer toujours de sa personne, ils se décidaient difficilement à sortir de la vie tranquille que ce prince leur avait faite par ses succès et son habile politique.

Cependant la situation se prolongeait trop; il fallait mettre une fin à ce siège d'Amiens, dont la longueur donnait courage à tous les ennemis du roi. Les protestants eux-mêmes, profilant de ses embarras, s'assemblaient et lui demandaient des avantages et des privilèges qu'il eût été dangereux de leur accorder. Enfin les Espagnols enfermés dans Amiens, attendant avec confiance une armée de secours qui se réunissait dans les Pays-Bas, redoublaient d'énergie

i46 GABRIELLE d'ESTRÉES.

dans leur résistance. Leur position était critique, car la ville était entourée et bloquée par le camp fortifié du roi. Le 17 juillet, les Espagnols tentèrent une sortie qui fut des plus meurtrières. On se battit à brûle-pourpoint. Plus de cinq cents Français furent tués dans les tranchées, mais Tavantage finit par leur demeurer et ils reprirent les positions dont ils avaient été un moment délogés. L'armée de secours espagnole approchait. Le roi s'adressait à tous, princes, gentilshommes et particuUers pour leur demander de venir à son aide. Ses appels réitérés n'étaient pas écoutés. Ce fut en vain qu'il écrivit deux fois au comte de Soissons, son proche parent, celui qui avait voulu épouser sa sœur :

« Maintenant qu'ils nous voient heurter à bon escient à leurs portes et à la veille d'estre maistres de leur contrescarpe, le cardinal assemble ses forces de toutes parts pour me venir combattre ou me contraindre à me retirer.... j'ay tous voulu vous avertir de ceste occasion par ce porteur que je vous envoie exprès et sur ce vous prie de me venir trouver incontinent que vous aurés receu la présente avec le plus grand nombre de vos voisins et serviteurs, mes subjects que vous pourrés rassembler.... » (29 juillet.)

Le comte de Soissons ne vint pas; c'était cependant un prince de son sang auquel sa haute situation dans l'Etat imposait de grands devoirs. Mais il y eut de fidèles serviteurs qui n'abandonnèrent pas un seul instant ce brave roi et sa vaillante armée. Rosny déploya pendant tout ce siège d'Amiens une activité et une intelligence dont l'histoire doit lui tenir compte, et quelle que soit l'opinion que l'on ait sur son caractère haineux, sur son égoïsme, son orgueil et sa mauvaise foi en matière historique, il faut rendre justice à Tactivité de ce grand ministre. Richelieu a dit de lui que ses mauvais procédés aliénaient à son maître plus de personnes que son administration ne lui amassait de testons. Il sembla pendant cette campagne vouloir faire mentir ceux qui comme le cardinal mettent une sourdine à l'engouement général et exagéré qu'on a eu pour lui. Une bonne partie du succès de cette campagne est due à ses soins.

Le 2o août, le roi écrit à ses ministres assemblés à Paris :«.... Il est certain que le cardinal Albert est d'hier arrivé à son armée, que le viel comte de Mansfeld (1) y commande en quaUté de maréchal de

(1) Pierre-Ernest comte de Mansfeld, prince de l'Empire, gouverneur du Luxem-

camp et qu'il s'approche de nous.... » Tous les préparatifs sont terminés, il ne reste plus qu'à combattre : « M. de Rosny, écrit le roi, venés me trouver.... amenés un bon cheval avec vos armes, afin de m'aider à recevoir la bénédiction du cardinal, s'il nous vient voir comme il nous en menace.... » Le lendemain 2(5 août, le roi appelle le connétable de Montmorency pour venir combattre à ses côtés. Il écrit une seconde fois, le 28 août, à son cousin le comte de Soissons. Le 29 il écrit aussi à M. de Harambure, un cousin de Gabrielle d'Estrées avec lequel il est très familier : «.... Borgne, j'ay esté très aise de savoir que vous estes arrivé à Paris. Hastez-vous si vous voulés estre de la bataille, caries ennemis marchent droict à nous. Je monte à cheval pour les aller recôgnaistre. Usés de diligence si vous m'aimes; et si par delà il y en a encore hastés les. Adieu. Ce vendredi matin à six heures, au camp devant Amiens, xxix aoust.... »

Le lendemain 30, Henri IV livre un brillant combat contre l'avantgarde espagnole. Le soir même il écrivait à sa sœur Catherine : « Avec deux cens chevaulx et cens cinquante carabins je les ai deffaicts n'ayant perdu que deux harquebusiers à cheval. Il y a trois cens ennemys morts et plus, deux cornettes prises.... »

Le 4 septembre, Porto Carero, qui défendait vaillamment Amiens, fut tué d'un coup d'arquebuse. Jérôme Carafa, marquis de Monténégro, prit alors le commandement de la place.

Le 6 septembre, Saint-Luc, grand maître de l'artillerie de France, qui dès le commencement du siège s'était dénoué le genoux et était à peine remis de cet accident, eut la tête emportée par un boulet. Enfin, le io septembre apparaît devant Amiens le cardinal d'Autriche avec plus de vingt mille hommes. Les Espagnols marchaient en très bon ordre, suivant la rivière de Somme, couverts de l'autre côté par une longue ligne de leurs chariots et ayant leur artillerie

bourg, nù le 20 juillet 1517, élail le troisième (ils d'Ernest comte de Mansfeld. Il servit sous Charles Quint, assista à la bataille de Saint-Quentin, passa ensuite au service de Charles IX (1569), se signala à Montcontour où il fut très grièvement h\oss6. Il se relira alors à Luxembourg, laissant en France son lils Charles, qui mourut ensuite en Hongrie en 15U5. Picrre-Erncsl, le vieux comte, vivait encore relire dans un magnilique chAleau à Luxembourg, so livrant à tous ses goûts pour les arls cl les sciences, lorsqu'il dut, en 1597, répondre à l'appel de l'Espagne et commander, sous les ordres du cardinal d'Autriche, l'armée envoyée au secouis d'Amiens. Il avait quatre-vingts ans. Il mourut le 2 mai 1604.

en tête. Ils vinrent jusqu'à cinq cents pas du camp français. Le roi était absent, il chassait. Le duc de Mayenne paya ce jour-là sa dette de reconnaissance à Gabrielle en protégeant habilement le camp où elle se trouvait. Tandis que les premiers boulets espagnols commençaient à jeter quelque désordre parmi nous, Mayenne se mit à la tête des troupes les plus aguerries et couvrit nos retranchements. Il fut bientôt rejoint par le roi et le maréchal de Biron, et l'armée espagnole fut vigoureusement repoussée et mise en pleine retraite. La nuit suivante, vers trois heures, elle se retira en silence sans battre le tambour ni sonner la trompette.

Cet échec entraîna la capitulation d'Amiens, qui ouvrit ses portes au roi le 25 septembre.

Cette capitulation fut des plus honorables ; l'armée espagnole sortit avec armes et bagages. Il avait été stipulé que le brave Porto Carero serait enterré dans la cathédrale d'Amiens et que sa sépulture y serait respectée par les Français, en mémoire de sa valeur.

Les Espagnols en quittant la ville détilèrent devant le roi, qui était armé et habillé luxueusement contre sa coutume et entouré d'un brillant état-major et de tous ses compagnons d'armes.

Au moment où le siège d'Amiens était poussé avec le plus d'activité, une occasion se présenta pour Henri IV de témoigner à Gabrielle toute l'affection qu'il avait pour elle. Le dévouement de Gabrielle à cette époque s'était manifesté en plusieurs occasions. Les soins qu'elle lui avait prodigués pendant la grave indisposition qu'il avait eue en avril et en mai; le refus qu'elle avait opposé toutes les fois que le roi avait voulu l'éloigner des dangers et des fatigues du siège pour la renvoyer vivre en paix à Paris ou à Monceaux; enfin la générosité avec laquelle elle avait donné au roi tout l'argent qu'elle possédait pour solder ses troupes qu'il était sur le point de ne pouvoir payer, lui firent prendre la résolution de lui témoigner publiquement sa reconnaissance. Gabrielle avait acheté de M""^ la duchesse de Guise des domaines importants que celle-ci possédait en Champagne et qu'elle s'était trouvée dans la nécessité de vendre pour parer aux dettes nombreuses que son mari et elle avaient contractées autrefois pour faire face aux frais contidérables de la guerre civile. Le 6 juiUet 1597, Gabrielle avait acheté devant Laissin et Croizet, notaires au Chatelet de Paris, le comté de Beaufort au prix de 80,000 écus. Le même jour et devant les mêmes notaires, elle

avait acheté la baronnie de Jaulcourt et la seigneurie de Largicourt pour 40,000 écus. Henri IV résolut d'ériger en duché pairie en faveur de Gabrielle et de son tils César ces importants domaines.

Les lettres patentes de l'érection des comté de Beaufort et autres seigneuries en duché pairie sont de juillet 1597 et ont été signées au camp devant Amiens. Elles invoquent les rayons de la future vertu de César qui reluisait en lui depuis sa plus tendre enfance, la bonne éducation jointe à son bon naturel produira des effets remarquables. Il est trop jeune encore pour soutenir aucun grade ou titre d'honneur. « Mais ayant considéré qu'il n'a rien de si proche que la marquise de Monceaux, sa mère, que tout ce qu'elle a de biens et de grandeur reviendra à ceux de sa race, qu'elle est de son chef digne de tous les titres; qu'elle en est digne par la famille dont elle est issue, qui depuis deux cents ans a commencé à donner à la France des maréchaux, etc.... Sans remonter plus loin, son grand-père a servi sous quatre rois en toutes les guerres et toutes les batailles de son temps toujours avec quelque particulière remarque de sa valeur. Son fils, père de ladite dame, qui a été nourri auprès du feu roi François, a fait la charge de grand maître de l'artillerie à la bataille de Montcontour, est lieutenant général de Picardie et de notre bonne ville de Paris, est gouverneur de l'Ile-de-France, est le plus ancien conseiller de notre conseil d'Etat et chevallier de nos ordres. Son fils aîné, le marquis de Cœuvres, a commencé à se signaler dès son premier âge et a été tué à notre service; son autre fils, le marquis de Cœuvres. est l'imitateur des actions et réputations de ses ancêtres. Par ces considérations, tant celles en l'intérêt de César, que celles en la personne de ladite dame, attendu que César doit recueillir les avantages en biens et honneurs faits à sa mère, que celle-ci a acheté le comté de Beaufort et la baronnie de Jaucourt, que ces terres sont aiîcompagnées de tous les droits, marques et qualités pour soutenir le nom, litre d'honneur et dignité de duché et pairie de France, Erigeons en duché pairie les comtés de Beaufort et chastellenie de Soullaines, Largicourt, estang de la Hort, forêts de ca et de là la Hort, et baronnie de Jaucourt, avec obligation d'une seule foy et hommage et justice relevant directement de la cour de Parlement de Paris, et attendu qu'il s'agit de la personne de César notre tils naturel et légitime pour l'avenir et de la marquise de Monceaux pour le présent, il nous appartient de désigner le rang du duché pairie de

150 GABRIELLE d'ESTKÉeS.

Beaufort, ordonnons et voulons que ce duché pairie prenne rang, degré et séance en tous lieux ou les ducs et pairs de France pourraient se trouver, comme si le duché de Beaufort avait été créé et érigé immédiatement après le duché de Montmorency, sans que, par celte présente érection et les édits de juillet 1566 et may 1579, ce duché puisse par défaut d'hoirs masles être réuni à la couronne, condition et dérogation sans lesquelles ladite dame n'eut voulu aucunement accepter nos libéralités. » Enregistré au Parlement le 10 juillet 1597 et à la Chambre des Comptes le 1" août suivant.

Il était difficile d'asseoir un titre aussi important que celui de duc et pair sur des terres aussi anciennes et aussi nobles que le comté de Beaufort et la baronnie de Jaulcourt, qui avaient appartenu à la maison de Clèves et auparavant à la maison de Foix.

La paix avec Mercœur.

Nicolas comte de Vaudemont, puîné de la maison de Lorraine, se maria trois fois et eut quatorze enfants. D'un premier mariage avec Marguerite d'Egmont, il eut une fille unique qui fut la reine Louise de France, veuve de Henri IIL D'un second mariage avec Jeanne de Savoie-Nemours (1555), le comte de Vaudemont eut un fils, Phihppe-Emmanuel, et une fille, Marguerite.

Le roi Henri IH, amoureux de la reine autant que sa nature et son cœur le lui permettaient, voulut marier sa belle-sœur Marguerite avec son favori le duc de Joyeuse, et s'attacher le jeune frère de sa femme Philippe-Emmanuel. H le fit venir à la cour de France où il fut connu d'abord sous le nom de marquis de Nomény. Henri III le fit duc de Mercœur. Avec cette ardeur sans mesure qu'il apportait dans toutes ses affections nouvelles, il voulut faire de son jeune beau-frère un des plus grands seigneurs de France. Il lui fit épouser, en juin 1576, M"'' des Martigues, le plus riche parti de sa cour, héritière des maisons de Penthièvre et de Luxembourg, la fille unique de Sébastien

de Luxembourg, duc de Penthièvre. Le roi voulut encore déposséder le duc de Montpensier, prince de son sang (1), de son gouvernement de Bretagne et en investir le duc de Mercœur, malgré l'avis contraire des principaux de son conseil qui lui firent remarquer vainement que sa femme, issue de la maison de Penthièvre, avait d'anciennes prétentions sur la souveraineté du duché de Bretagne et des relations dans cette province dangereuses pour l'autorité royale. Leurs prédictions ne tardèrent pas à se réaliser. L'ingratitude du duc de Mercœur lui lit bientôt abandonner le service de son beaufrère, son bienfaiteur et son roi, pour se jeter dans le parti de la Ligue. Il espéra que les troubles civils lui permettraient de devenir un prince indépendant et d'enlever à la couronne de France un de ses plus beaux lleurons. Après l'assassinat du roi, il fit composer et accorda le privilège d'imprimer un livre, qui n'était que l'apologie de l'assassinat. L'auteur, nommé Le Bossu, fut installé par lui à l'évêché de Nantes, où il composa à loisir ce livre criminel. Il y déclarait « le feu roy pire que Néron, Hérode, Judas.... tyran du royaume, traître au genre humain, traître à l'Eglise.... L'assassin du feu roy procède du Saint-Esprit, il est proclamé saint et martyr, digne d'être canonisé!... le couteau qui a servi à tuer le roi doit être conservé comme une relique, etc.... »

Après la prise d'Amiens, le royaume était pacifié, la Ligue abattue, Henri IV était venu à bout de tous ses ennemis, sauf du duc de Mercœur, qui détenait encore la Bretagne et était le dernier des rebelles en armes. Il se refusait à reconnaître l'autorité du roi. La reine douairière, désireuse de montrer sa reconnaissance à Henri ÏV pour la protection qu'elle recevait de lui, avait fait de vains etïorts auprès de son frère pour obtenir sa soumission et pour le ramener à la raison. Son insistance était d'autant plus grande qu'elle venait, cette môme année io97, de recevoir un éclatant témoignage de la générosité de Gabriellc. Celle-ci ayant appris que la veuve de Henri III, retirée à Monceaux où elle espérait y terminer paisiblement ses jours, allait en être expulsée par les créanciers de la reine Catherine de Médicis, traita avec les créanciers h des conditions très avantageuses et céda ensuite son contrat à la reine douairière. Mercœur, qui ne

1 i.olMN II fit- iwjiii liuti. lie rn Ini.i, innr! '""■ '' ;\.iit (^p0US(^ (-iitmi mp' dr

Lorraine, sœur de Henri duc do Guise.

se laissait toucher, ni par les prières de sa sœur, ni par son devoir, ni par les dangers que lui faisait courir sa rébellion, alors que toute la France reconnaissait Henri IV, amena sur sa tête un orage, qui aurait pu détruire à jamais sa fortune et celle de sa famille s'il avait eu affaire à un prince moins généreux que Henri IV et à une femme moins désireuse que Gabrielle de protéger jusqu'au bout tous les membres de la famille de Lorraine. Dans les premiers jours de l'année 1598, Henri ÏV se décida à réunir une armée nombreuse et à aller réduire lui-même Mercœur à l'obéissance en lui enlevant son gouvernement de Bretagne. H avait su jusqu'alors s'y maintenir presqu'en souverain, malgré le maréchal d'Aumont, qui y avait trouvé la mort, et le maréchal de Brissac, soutenu par les Etats de Bretagne, le Parlement de Rennes et une partie de la noblesse. « .... Je pars aujourd'hui pour m'en aller en Bretagne, écrit le 8 février 1598 Henri IV à son ambassadeur à Constantinople, appelle par mes bons subjects dudict pays, lesquels estant las d'endurer la tyrannie et usurpation du duc de Mercure, ont volonté de se rendre en mon obéissance, comme ont commencé à faire les habitants de ma ville de Dinan, lesquels assistez de ma ville de Saint-Malo ont chassé de leurs villes les garnisons dudit duc et s'en sont rendus maistres pour mon service.... »

Les Etats de Bretagne pressaient le roi d'entrer dans la province avec ses troupes, l'assurant que sa présence serait plus puissante pour amener la soumission du duc que toutes les armées de son royaume. Le comte de Schomberg et le maréchal de Brissac, les deux lieutenants généraux du roi en Bretagne, joignaient leurs prières à celles des Etats. Toutes les portes s'ouvrirent en effet devant lui. La noblesse de Bretagne accourait de toutes parts; elle n'était guère sortie de la province et ne connaissait le roi que de réputation, mais Henri IV sut bien vite se l'attacher.

« Un jour entre autres que Sa Majesté estait environnée et pressée, le capitaine des gardes du corps ayant crié : Messieurs, vous pressez trop le roy : « Non, non, dit-il; ma noblesse ne me presse et ne » m'importune jamais. Si elle approche de moy, c'est qu'elle m'aime : » c'est par son assistance que j'espère ruiner tous mes ennemis (1). » Ces paroles donnèrent si avant dans les cœurs de cette noblesse

(1) Dupleix, Histoire de Henri /F (1(510),

bretonne, qu'il n'y avait péril qu'elle n'eût encouru pour le service d'un si généreux prince. »

La duchesse de Beaufort était de ce voyage de Bretagne dans lequel elle devait jouer un rôle important. Elle désirait marier César Monsieur, son fils, avec Françoise, la fille unique du duc de Mercœur et de Marie de Luxembourg, de l'illustre maison de Penthièvre. Ce mariage devait être le nœud des négociations. Depuis des années, Mercœur et sa femme ne refusaient aucune ouverture de paix; mais lorsqu'il s'agissait de conclure, ils étaient insaisissables et ajournaient toujours leurs réponses définitives, renouvelant ensuite les trêves et reprenant au besoin les armes. Gabrielle était déjà à Angers ; elle eut avis de la prochaine arrivée de la duchesse de Mercœur, qui n'avait fait aucune réponse décisive aux ouvertures que le roi et elle lui avaient fait faire sur le mariage de César. Prévoyant de nouvelles et interminables négociations, Gabrielle refusa de la recevoir à Angers et lui fit fermer les portes de la ville. Celle-ci en fut toute décontenancée et elle se retira au Pont-deCé, où elle dut attendre le 6 mars, jour de l'arrivée du roi. Elle fit au roi toutes les soumissions possibles, tant en son nom qu'en celui de son mari. « .... Si les effects du duc de Mercure respondent aux belles paroles que m'a tenues sa femme aujourd'hui, ce sera bien tost faict; de quoy je m'ecclairciray le plus tost qu'il me sera possible et sans m'arrester à rien, que je n'aye mon compte.... » (Henri IV au connétable, 6 mars 1598.)

Gabrielle alla au-devant d'elle, elles rentrèrent à Angers dans la même litière.

On avait dit du duc de Mayenne qu'il n'avait su faire ni la paix ni la guerre. Ce mot était encore plus applicable à Mercœur, qui avait couru le risque d'être traité fort mal, s'il ne s'était pas présenté la possibilité d'unir César avec M'"" de Mercœur, mariage que le roi prit fort à cœur. Quelques jours après, il écrivait encore au connétable :'«.... Je ra'asseure qui vous advouerés que je ne pouvais mieux faire pour César, comme estant le plus grand mariage qui soit en mon royaulmc.... »

Dès le 20 mars 1598, Henri IV fit adresser une circulaire à toutes les autorités et villes du royaume « .... |)Our faire rendre grâces publiques à Dieu de la réconciliation de nostre dict cousin (le duc de ►Mercœur) avec feux de joie, etc.... »

Les négociations avaient été rapidement menées pendant les pre-

iS4 GABRIELLE D'ESTRÉeS.

miers jours de mars par le comte de Schomberg, les présidents Jeannin et de Thou, Louis Potier, sieur de Gesvres, secrétaire d'Etat, et Soffrey de Gali^non (1), chancelier de Navarre. Les députés du duc durent se soumettre aux volontés du roi, la Bretagne se soulevait d'elle-même pour reconnaître son autorité. Les articles les plus importants furent la remise entre les mains du roi, par le duc, du gouvernement de Bretagne, sauf Blavet qui était aux mains des Espagnols; le pardon du passé en faveur du duc et de tous ceux qui avaient suivi son parti. Les ofticiers par lui créés furent maintenus dans leurs charges et offices sous la condition d'un nouveau serment et d'une nouvelle investiture du roi. Le roi permit que le préambule de l'édit contînt la justification du duc « avec des raisons colorées d'artifice pour sa descharge » afin de lui donner l'assurance qu'il ne serait plus recherché pour le passé. Entin, le roi accordait au duc de Mercœur de grands avantages linanciers.

Le 31 mars, toutes les conditions du traité convenues et signées, Henri IV écrivit au connétable : « Mon cousin, mon cousin le duc de Mercœur vint me trouver hier à Briolé ou j'estais venu disner au partir du Verger. Comme je receus de mondict cousin toutes les soubmissions que je pouvais désirer, je luy fis aussy cognaistre combien j'avais agréable ceste recognaissance, et la part qu'il acquerrait en mes bonnes grâces par ce devoir. Je partiray après demain pour aller à Nantes.... »

Le duc de Lorraine s'était employé avec zèle aux négociations de cette paix. Il avait même envoyé Henri de Lorraine, le plus jeune des fils du comte de Vaudemont, évêque de Verdun et ficère consanguin du duc de Mercœur, pour le représenter à cette occasion.

Le vendredi 3 avril, le roi, par acte notarié passé devant Guillot et Lorry, notaires royaux à Angers, fit donation à César de son duché de Vendôme qui avait été l'apanage des princes de la maison de Bourbon (2). « Le roi a bien volu à cause de son affection pour César et aussi à cause du mariage projeté avec la fille de M. et de M""^ de Mercœur, qui doit être effectué dès qu'il sera en âge, et sans que

(1) Né à Voiron en 1530, mort à Paris en septembre 1606, calviniste et homme d'Etat attaché à la maison de Navarre, entra au conseil des finances en 1599.

(2) Le comté de Vendôme avait été érigé en titre de duché de Vendômois et dignité de pairie en faveur de Charles de Bourbon, par édit de février 1514, enregistré en cour de Parlement de Paris le 6 mars suivant.

ce mariage soit la condition de la donnation.... A ces • causes, S. M. donne à César par donnation entre vifs le duché et payrie de Vendosme en pays de Vendosmoy apartenances et dépendances d'iceluy en quoy qu'il consiste, en fiefs, domaines, subjects vassaux, droits de patronnage, droit de pourvoir aux offices ordinaires et de nommer aux extraordinaires dont les prédécesseurs ducs de Vendosme ont jouy, boys de haulte fustaye, prez, terres et généralement tous autres droicts seigneuriaux sans en rien réserver.... » Attendu que ce duché est de fort petit revenu, que la plupart des terres seigneuriales et dépendances ont été aliénées, les unes avec faculté de rachat, les autres à perpétuité, que plusieurs grandes dettes et hypothèques existent sur ce duché, S. M. s'engage d'ici à quatre ans, de retirer les terres engagées ou vendues, et si ces terres ne peuvent être retirées d'ici à quatre ans, S. M. en payera le prix à César pour qu'il rachète d'autres terres et seigneuries de façon que les revenus du duché de Vendosme soient les mêmes que ceux qui existaient avant ces aliénations, le roi payera en outre toutes les dettes qui grèvent le duché. Elle déclare encore qu'elle s'est « dénantye et dessaysie » du duché au profit de César qui en prendra le titre et le nom. Si César meurt sans postérité, le duché reviendra aux autres enfants que le roi a ou aura de la duchesse de Beaufort « les masles préférés. » Au moment de l'acte intervient Madame sœur uni(iue du roi qui ratifie, approuve, ladite donation. « Fait et passé, ajoute l'acte, le jour et an susdits à Angers en présence de Messieurs le cardinal de Joyeuse, le duc d'Elbeuf, le comte de Chiverny, chancellier de France, les ducs d'Epernon, de Bouillon et de Montbazon, pairs de France, de Lavardin, de Boisdauphin, maréchaux de France, de Schomberg, comte de Nanteuil, de Bellegarde, grand écuyer de France, de Roquelaure, maître de la garde-robe du roi, du Plessis-Mornay, conseiller du roi en son conseil d'Etat et gouverneur de la ville de Saumur, de Thou, président en la cour du Parlement de Paris, Jeannin, président en la cour du Parlement de Dijon, de Calignon, chancnllier de Navarre et président en la cour du Parlement de Grenoble et des SS" de Villeroy, de Gesvres et de Fresnes, secrétaires des commandements, conseillers au conseil d'Estal de S. M. L'acte est signé Henri et Catherine et scellé du scel royal en cire verte {\). »>

(1) Cette donation du duchà de Vendôme fut coDlirmée par lettres patentes datées

Le 5 avril, on signa le contrat de mariage du nouveau duc de Vendôme et de Françoise de Lorraine. Le mari avait quatre ans et la future quelques mois de plus. Nous retrouvons au bas du contrat les mêmes signatures qu'au bas de l'acte de donation du ducbé de Vendôme et de plus : d'Estrées, grand maître et capitaine de l'artillerie (i) de France, de Souvray, gouverneur et lieutenant général pour le roy en Tourraine, de Sancy, colonel général des Suisses.

Le contrat déclare d'abord que ledict mariage sera effectué aussitôt que les futurs mariés auront atteint l'âge pour le consommer, ce qu'ils ont respectivement promis, « Sa Majesté en sa parole de roy et lesdits sieur et dame duc et duchesse de Mercœur sur leur foy et honneur. » Ensuite le roi promet à César, outre le duché de Vendôme dont il est déjà en possession, huit vingt six mil six cent soixante six écus (2) qui lui seront payés ou à M""^ la duchesse de Beaufort, pour lui tenir lieu de Mens propres. Le duc et la duchesse de Mercœur donnent à leur fille 50,000 livres de rente et revenu annuel à prendre sur le duché de Penthièvre et la principauté des Martigues. Lors de la consommation du mariage, le duc et la duchesse de Mercœur donneront à leur fille 100,000 écus d'argent et 50,000 écus de pierreries. Le duc de Mercœur déclare céder au roi son gouvernement de Bretagne « pour en pourvoir s'il luy plaist comme elle en est suppliée très humblement, ledit duc de Vendosme, son futur gendre. » Pour récompenser le duc de Mercœur de sa démission, le roi lui payera, dans deux ans, 200,000 écus « de laquelle somme lesdits s'* duc et dame ont promis et se sont obligés d'acquérir terres et seigneuries qui seront propres et néantmoins appartiendront à ladicte damoiselle future épouse, comme bienfait de Sa Majesté. »

A ce moment, le contrat contient la mention suivante : « Aussi a esté présente à consentir et passer les choses susdites, haulte et

de Nantes du 15 avril 1598, enregistrées au Parlement de Paris le 24 juillet suivant. Après la naissance du jeune Dauphin, depuis Louis XIII, il y eut d'autres lettres patentes données à Paris le 27 août 1601 qui confirmèrent cette donation nonobstant la naissance du Dauphin. Elles furent enregistrées le 22 février 1602. Ce duché pairie a été éteint par la mort sans postérité de Louis-Joseph, dernier duc de Vendôme, décédé à Vinaros, le 11 juin 1712, le vainqueur de Villaviciosa.

''1) Il avait succédé à Sainl-Luc, tué devant Amiens.

(2) Environ .500,000 livres du temps, 2 millions 1/2 du nôtre.

puissante dame Gabrielle d'Eslrées, duchesse de Beaufort, mère dudit duc de Vendosme, laquelle a dict : qu elle le tenait pour son vray et principal héritier, suivant les lettres patentes de Sa 31ajesté vériffiées de son consentement aux Parlement et Chambre des Comptes de Paris, et pour luy rendre le tesmoignage qu'elle porte de son aftection, luy a donné et donne en faveur dudit mariage par donnation entre vifs pure et irrévocable : Le duché de Beaufort.... la terre et seigneurie de Vandeuil.... les terres d'Assy et Saint- Lambert.... » La dot fournie par Gabrielle seule s'élevait ainsi à environ 2 millions l/'2 de notre monnaie, en estimant les seigneuries à leurs prix d'acquisition.

Nous relevons encore dans ce contrat la clause suivante : Dans le cas où les futurs mariés venus en âge pour consommer ledit mariage « l'un d'eux serait refusant ou deléyant de l'accomplir.... » il paierait un dédit de 300,000 écus.

La minute de l'acte porte les signatures : Henry, Catherine, Philippe-Emmanuel de Lorraine, Marie de Luxembourg, Gabrielle d'Estrées, et plus bas Neufville, Potier et Forget.

Les fiançailles furent faites immédiatement après, dans le château d'Angers, qu'habitaient le roi et Gabiielle, par le cardinal de Joyeuse. Des fêtes magnifiques eurent lieu à cette occasion. Toute la cour ivait été appelée à Angers et s'y était rendue avec empressement, ainsi que toute la noblesse de Bretagne et des provinces voisines. -\ous trouvons trace dans la correspondance de Henri IV du soin avec lequel il veilla à ce que les ambassadeurs étrangers assistassent à ces fiançailles.

Le io avril, le roi se rendit à Nantes avec Gabrielle d'Estrées; la ville et le château lui avaient été remis quelques jours auparavant par le duc de Mercœur. Le 19, le roi écrit au connétable : « Mon compère.... Dieu m'a donné ce jourd'huy un tils qui ne sera moins beau que mon 111s de Vendosme. » Gabrielle venait à Nantes de donner le jour à Alexandre, dit le chevalier de Vendôme, qui fut légitimé l'année suivante par letlres patentes datées de Fontainebleau, avril 1599. Le roi y déclare qu'il légitime Alexandre par les mêmes raisons qui lui ont fait légitimer de France César et Henriette. L'enregistrement en fut fait au Parlement le 5 mai 1599 et à la Chambre des (ioinples le 1^ mai suivant.

Gabrielle dut séjourner en Bretagne, d'abord pour se rétablir de

ses couches, ensuite pour montrer aux Bretons, César, leur nouveau gouverneur, auquel le roi venait encore de donner la capitainerie du château de Nantes et le gouvernement de la ville. A partir de ce jour, le nom du « capitaine César » est souvent donné par le roi à son fils.

Edit de Nantes. Paix de Vervins.

«.... Quant à mes nouvelles, écrit Henri IV au duc.de Caumont la Force, le 5 mai 4598, je vous diray qu'ayant reduict ceste province en mon obéissance, aussy tost que j'auray faict un tour jusques à Rennes, Dinan et Saint-Malo, ou je m'achemine, je m'en retournerai sur la frontière de Picardie, espérant me rendre à Paris dans la fin de cestuy cy. J'ay mis fin à l'affaire de ceulx de la Religion, et de ce costé là j'ay l'esprit en repos.... » Le 2 mai, le roi avait écrit à Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné : « .... Monsieur de Lesdiguières, vous avés esté adverty de la négociation de la paix qui se traicte à Vervins entre mes ambassadeurs et ceux du roy d'Espagne et du duc de Savoye. Les choses ont passé si avant, qu'il a esté accordé qu'il ne sera rien entrepris ny faict acte d'hostilité les uns sur les aultres, d'un mois à compter d'aujourd'hui W^^ jour du présent. Partant je vous prie de l'observer de vostre costé.... »

C'étaient là deux nouvelles graves : L'Edit réglant le sort des protestants en France, et le traité de Vervins, rétablissant enfin la paix en Europe.

L'Edit fut scellé à Nantes le 43 avril, sous les yeux de Gabrielle d'Estrées; il attache à jamais au nom de Henri IV l'honneur d'avoir, le premier, associé à l'exercice de l'autorité, la pratique de la tolérance religieuse et du respect des croyances d'autrui. A cet Edit s'attache aussi le nom de Gabrielle qui, associée à M"'" Catherine et à la princesse d'Orange, travailla avec une habileté et un succès digne d'une si bonne cause, d'abord à modérer les injustes exigences des uns et des autres, ensuite à gagner les conseillers

du roi aux concessions nécessaires, enfin, et ce fut la mission la plus difficile et la plus longue, à obtenir l'adhésion de la magistrature.

Henri IV et avec lui Gabrielle mirent en pratique en cette occasion des idées plus avancées que celles de leur temps.

La conspiration d'Amboise (1560) avait commencé l'ère des guerres religieuses: dirigée contre les Guises, elle fut réprimée dans le sang des protestants, que les Lorrains eurent la perfidie de faire passer pour les auteurs d'un complot qui était dans le cœur de tons les bons Français. Les Guises furent assez habiles pour faire croire à François II et à la majorité de la nation que la guerre aux Guises était la guerre au catholicisme. Cette période de luttes intestines, de persécutions et de massacres fut définitivement close le 13 avril 4598, lorsque Henri IV signa l'Edit à Nantes, dans cette même ville où la conspiration d'Amboise avait été ourdie.

La première trêve apportée à cette lutte impie fut l'Edit de Poitiers de 1577. Cet Edit royal assurait aux calvinistes la jouissance de leur liberté civile, leur liberté de conscience tout entière et la liberté du culte restreinte à des limites acceptables. Mais Henri III n'avait pas le désir d'exécuter des engagements que la crainte seule lui avait fait contracter, et la pression exercée par la Ligue sur lui ne tarda pas à amener la violation constante de l'Edit. Il en fut ainsi jusqu'en 1589. Cette politique sans grandeur et sans franchise lie profila guère au dernier des Valois. Il s'était aliéné tous ses sujets protestants et il n'avait pas satisfait les ligueurs.

Dès son avènement Henri IV rétablit, en fait, l'Edit de Poitiers. Mais cet Edit ne satisfaisait déjà plus les protestants qui réclamèrent le droit de parvenir aux offices, charges et dignités du royaume. 0 n'était pas le moment de soulever une question aussi irritante [Our les catholiques et le roi en ajourna la solution h la prochaine réunion des Etats généraux.

Toute sa politique, pendant les premières années de son règne jusqu'à l'Edit de Nantes, n'eut qu'un but : améliorer le sort des protestants. Malheureusement ses loyales intentions étaient méconnues [)ar ses corehgionnnires eux-mêmes. Dès juillet 1591, l'Edit de Mantes MTiit légalement l'Edit de Poitiers en vigueur. Le !(> mai 1593, à la veille le l'abjuration du roi, les seigneurs catholiques du parti royaliste lirent une déclaration publique de nature à tranquilliser les calvi-

nistes. Le sort de ces persécutés de la veille avait bien changé : ils jouissaient d'une liberté complète au point de vue de leurs droits civils et d^une situation identique à celle des catholiques en tout ce qui concernait leur nationalité, leur domicile, la possession des biens, les héritages, les testaments. Leur liberté de conscience était absolue; ils ne pouvaient être recherchés pour leurs croyances. L'exercice du culte seul était soumis à quelques règles restrictives. Le service rehgieux était interdit dans quarante villes sur huit cents et dans dix-sept baillages sur trois cent vingt.

En ^1595, tous les Parlements les uns après les autres, et celui de Paris le dernier, avaient dû, sur les jussions du roi, enregistrer l'Edit de Poitiers.

Cet Edit, pour lequel les réformés avaient combattu pendant douze ans, ne leur suffisait plus. Lavènement de Henri IV leur avait paru devoir être le triomphe de leur secte et non la pacification du royaume. Il faut reconnaître avec impartialité que les protestants étaient aussi injustes que les catholiques dans leurs prétentions, et que Henri IV n'était approuvé ni par les uns ni par les autres; tous avaient une arrière-pensée ; dominer et persécuter leurs adversaires.

La tolérance qui était dans le cœur de Henri IV n'était pas dans les idées du xvi' siècle. Est-il même certain qu'aujourd'hui nos contemporains aient le respect des croyances d'autrui et de leur libre manifestation comme l'eut alors le chef de la maison de Bourbon?

Henri IV n'alla-t-il pas au-delà de ce qu'il devait à ses anciens amis et n'est-il pas étrange qu'une secte religieuse ait pu réclamer et obtenir le droit de percevoir des impôts, d'entretenir des troupes, de posséder des villes fortes, de réunir des assemblées, en un mot de constituer un Etat ayant sa vie politique, à part dans la monarchie?

On se demande aujourd'hui comment il a été possible, que des troupes de nationalité française aient pu, sous le prétexte qu'elles étaient protestantes, abandonner Henri IV au siège de La Fère, ne pas obéir à son appel au siège d'Amiens, dans le but de le contraindre de céder à leurs exigences relativement à l'Edit de pacification. Hâtons-nous d'ajouter que les catholiques à l'occasion ne se conduisirent pas mieux et que d'un côté comme de Tautre Henri IV avait affaire à des sectaires qui ne comprenaient pas sa pensée. Devant tant de difficultés vaincues, la reconnaissance de tous les esprits to-

lérants et éclairés doit rester acquise au Béarnais qui a su accomplir son œuvre sans irritation ni découragement.

Après le rétablissement de l'Edit de Poitiers, il n'y avait plus que deux questions à régler : la liberté du culte, le droit pour les protestants de remplir les charges publiques.

La liberté du culte fut accordée par l'Edit de Nantes dans les châteaux des seigneurs hauts justiciers pour eux, pour leurs vassaux et pour tous ceux qu'ils voudront admettre sans limitation de nombre. Les seigneurs bas justiciers, en dehors de leurs vassaux, ne pouvaient recevoir chez eux plus de trente personnes étrangères. Dans chaque baillage ou sénéchaussée, les réformés eurent le droit de célébrer leur culte dans deux locaux différents. Enfin le trésor royal devait partout pourvoir aux traitements des ministres, le roi les autorisait en outre à recevoir toutes donnations et legs.

»Le culte réformé était interdit dans les anciennes villes de la Ligue, qui par des traités particuliers, avaient stipulé cette exclusion. Il était encore interdit dans les villes où il n'y avait pas de protestants et dans celles où le culte public serait un danger pour la paix ^ publique. En fait, Henri IV alla, pendant tout son règne, au delà de ses mk promesses et partout où le besoin d'un culte public fut constaté il fut ^■autorisé.

^B La création des Chambres mi-partie assura dans tous les Parle- ^" ments une justice impartiale aux protestants.

Enfin les réformés furçnt déclarés capables d'exercer tous les b emplois civils, comme ils exerçaient de fait de nombreux emplois militaires. Telle fut l'œuvre nouvelle de pacification.

L'Edit rédigé et signé, le plus difficile restait encore à faire, c'était d'obtenir l'adhésion des Parlements.

Ce qui sera la gloire de Gabrielle d'Estrées c'est d'avoir compris la pensée du roi, de s'y être associée et d'avoir été une alliée utile et active. Elle a usé de l'influence qu'elle devait à sa situation et à sa beauté, pour prendre part à la lutte qu'il fallut soutenir et contre les protestaïUs qui étaient insatiables, et contre les catholiques qui n'auraient rien voulu céder. Il ne s'agissait plus pour elle de combattre en allant encourager les soldats par sa présence dans les camps. Son rôle lui convenait mieux, c'était au milieu de la cour, dans la société de l'époque qu'elle recrutait des partisans aux idées de tolérance du roi. Elle apportait à cette propagande une vivacité

i62 GABRIEIXE D'ESTRÉES.

qui inquiétait les catholiques et dont s'émurent particulièrement les parlementaires. Un jour de décembre 4598, alors que la querelle était la plus chaude, des conseillers qui considéraient comme dangereux pour la sécurité de l'Etat d'accorder aux protestants le droit de parvenir aux charges publiques, lui demandèrent audience. Le président Séguier porta la parole au nom de tous. La brave fille que le canon du cardinal d'Autriche n'avait pas effrayée à Amiens, ne se laissa pas intimider par les robes rouges du Parlement. Elle leur ferma la bouche et refusa son intervention auprès du roi dans le sens que lui demandaient ces magistrats. « Elle savait fort bien quelle estait la volonté du roy pour ce regard et qu'il n'en ferait pas autre chose ; aussi ne voiait-elle pas grands raisons pour vouloir empescher ceux de la religion, qui avaient esté bons serviteurs du roi, d'entrer aux Etats veu qu'il l'avait trouvé bon des ligueurs qui toutefois avaient levé et porté les armes contre S. M. (1). »

Les parlementaires se retirèrent, et M. le duc de Bouillon qui, depuis que le roi était catholique, avait cru devoir se donner les allures de chef des protestants, vint la remercier des paroles qu'elle avait dites.

Le 25 février 1599, le Parlement de Paris enregistra l'Edit de pacification.

Gabrielle d'Estrées est morte quelques semaines après, sans avoir pu jeter un voile sur le scandale de sa vie, en devenant l'épouse légitime du roi. On ne lui a ménagé sur ce passé ni les reproches ni les injures. Son intervention en faveur de la pacification religieuse nous fait tout lui pardoiuier. C'est sa réhabilitation, c'est l'honneur de sa vie d'avoir aidé Henri IV dans l'accomplissement de cette œuvre de tolérance et de sagesse patriotique.

Quant au traité de Vervins, il avait été conclu le 2 mai 1598, publié dans tout le royaume le 7 juin et solennellement juré par le roi à Notre-Dame le 21 du même mois. Le légat de Florence s'y employa avec une habileté remarquable. Dès l'année précédente il s'était fait assister dans cette tâche par un moine sicilien, le directeur général des Cordeliers, que son zèle pour la paix conduisit successivement à Madrid et au camp devant Amiens sons le prétexte d'une visite générale des maisons de son ordre. Bonaventure Catalagirone reçut

(1) L'Estoile, Journal de Henri IV, décembre 1598.

bon accueil des deux souverains et jeta les bases de la paix que cimenta le traité de Vervins. Rome était devenue la meilleure alliée de Henri IV. Avec la paix religieuse, l'année 1598 vit la paix européenne.

Les « Economies » et les « Mémoires ».

Sully (4) a été le serviteur préféré de Henri IV, il a joui auprès de lui d'une influence qui n'a fait que grandir jusqu'à la mort du roi, mais il faut reconnaître que, si ses contemporains ont rendu justice h ses qualités, ils ne l'ont certainement pas aimé.

Les surintendants n'ont jamais été populaires. Le plus souvent, leurs exactions et leurs scandaleuses richesses en étaient cause. Quant à Sully, nous croyons qu'il a été honnête et qu'il a dû sa fortune personnelle aux libéralités du roi, à son entente des affaires et surtout à son économie. Ce qu'il a fait pour lui-même, il l'a fait pour l'Etat. L'ordre qu'il a su pour la première fois mettre dans les finances, les sommes considérables qu'il a amassées dans le trésor royal et qu'on a trouvées à la fin du règne, étaient le résultat de son intelligente probité. Mais s'il était un grand ministre, il était, à côté de cela, haineux, brutal, bourru et peu serviable. Les haines qu'il avait attirées sur sa tête lui ont survécu. Marbault, un de ses coreligionnaires, secrétaire de Duplessis-Mornay, a laissé un livre qui est le témoignage de l'animadversion de tous ceux qui ont eu

(1) Quoique Maximilien de Béthune, baron, puis marquis de Rosny, n'ait pris le nom de Sully qu'en 1605, après être devenu duc et pair de France, nous lui donnerons ce dernier nom, sous lequel il est plus généralement désigné par l'histoire.

GABRIELLE d'eSTREES ET SULLY. 165

affaire à lui. Ce livre contient une appréciation injuste de l'homme d'Etat, mais, il faut le reconnaître, une critique le plus souvent bien fondée de l'historien.

Toutefois, la voix de Marbault n'a guère été écoutée, et elle n'a pas entamé le prestige qu'a si longtemps conservé l'œuvre considérable de Sully. Nul n'a parlé avec autant d'autorité, nul n'a été écouté avec plus de confiance. Nul n'a déchiré la mémoire de Gabrielle d'Estrées avec plus d'injustice, de persévérance et de succès. La manifestation de sa haine pour elle revient sous toutes les formes, et, lorsque ce n'est pas directement que les Economies témoignent contre elle, ce sont de prétendus documents attribués à des tiers qui sont chargés de parfaire le tableau et de la montrer sous les plus vilains aspects. Nous ne pouvions tenter d'écrire, avec quelque vérité, l'histoire de Gabrielle d'Estrées qu'en étudiant de très près l'œuvre de Sully et en vérifiant la sincérité de l'historien. Tel est l'objet de cette partie de notre travail.

L'auteur des Economies ne semble pas avoir pour but principal d'instruire la postérité de l'histoire de son temps, mais surtout de se poser comme l'oracle du règne de Henri IV. Il ne grandit le roi que pour se grandir lui-même, et, à l'occasion, il le diminue, lorsque sa glorification personnelle l'exige. A l'entendre, « toutes les mesures habiles, c'est lui qui les a conseillées au roi. Il l'a dissuadé de toutes les fautes. Henri IV doit sa fortune aux conseils de Sully (1). » C'est son apologie continuelle.

A côté de cela, il rabaisse avec passion toutes les personnalités de son temps, sa jalousie n'épargne personne, « huguenots et jésuites, catholiques et politiques, d'Epernon comme du Plessis, Lesdiguières comme le comte d'Auvergne, amis, ennemis, parents, maîtresses du roi, collègues ou prédécesseurs, tout est coupable ou suspect, tout subit une impitoyable censure (2). »

Une longue disgrâce, qui a commencé peu après la mort de son maître, les années écoulées sans espoir de reprendre le pouvoir, le spectacle du gaspillage des finances qui, grâce à lui, avaient atteint un si haut degré de prospérité, tout a contribué à aigrir sa vieillesse et à le rendre injuste pour les autres.

1 Jung. Hriin I \ nriiiini.

2) Bazin, Histoire de Louis XIU.

11 éprouva aussi de cuisants chagrins de famille. De son mariage avec Anne de Courtenay, il avait eu un fils, le marquis de Rosny, qui recueillit dans la succession de sa mère un bien des plus médiocres. La grande fortune du surintendant n'était venue qu'avec les années, ses grandes charges et son second mariage. La part la plus considérable de ses biens devait revenir aux enfants de Rachel de Cochefdet, sa seconde femme. Il voulut cependant assurer à son fils aîné, qui héritait de son titre de duc et pair, une situation digne du rang qu'il occupait dans le monde. Il obtint pour lui la survivance de ses charges de grand maître de l'artillerie, de surintendant des fortifications, de gouverneur de Mantes et Jargeau. Il lui fit en outre, en 1609, une donation de 50,000 livres de rente en biens-fonds, consistant dans les terres de la duché-pairie de Sully, du marquisat de Rosny, de la principauté d'Henrichemont, etc. L'année suivante, en 1610, il songea à pourvoir les deux fils issus de son second mariage. César et François de Réthune, et substitua sur leurs têtes 20,000 livres de rente en biens-fonds, réversibles, si l'un des deux mourait sans enfants, sur la tête du survivant. Enfin il maria ses deux filles, l'aînée au duc de Rohan, la cadette au marquis de Mirepoix. A cette dernière, il donna à l'occasion de son mariage plus de 500,000 livres.

Il semble qu'il avait rempli ainsi tous ses devoirs de père de famille. Il se plaint amèrement cependant de l'ingratitude de la fille cadette qu'il avait si grandement établie. Son fils aîné lui causa les plus grands embarras.

Autant* Sully était rangé et bon administrateur de sa fortune, autant le marquis de Rosny était prodigue. Ses dépenses folles, longtemps ignorées du père, exposèrent celui-ci aux poursuites des créanciers de son fils. 11 avait commis l'imprudence de rester en communauté de biens avec ce fils aîné, et ce n'est qu'après avoir payé plus de 300,000 livres de dettes qu'il se sépara de lui. A la mort du marquis de Rosny, ceux de ses créanciers, et ils étaient nombreux, qui n'étaient pas désintéressés, invoquèrent encore cette communauté de biens et intentèrent à Sully une série de procès. Ils étaient d'autant plus dangereux pour lui que, pendant les troubles du commencement du règne de Louis XIII, M. le Prince exigea de l'ancien surintendant, dont il était l'ennemi, qu'il lui cédât toutes celles de ses seigneuries voisines des siennes ou situées dans ses gouverne-

ments. Sully les lui vendit, fort cher, prétend-il (1), mais il ne put s'en faire payer. M. le Prince essaya même, pendant les troubles de religion, de s'acquitter en sollicitant de Louis XIÏI la confiscation des biens de Sully. La paix survint heureusement, un arrangement intervint entre eux, et M. le Prince consentit à s'exécuter en donnant d'autres terres en échange. Sully crut encore avoir fait une bonne affaire. Mais, parmi les terres cédées par lui, se trouvaient plusieurs seigneuries substituées sur la tête de ses enfants et notamment sur celle de son fils aîné. Les créanciers de celui-ci contestèrent la prétention de Sully de faire porter les substitutions sur les terres qu'il avait reçues en échange de M. le Prince. Sully fut obligé à la même occasion de plaider (2) contre son petit-fils, le prince d'Henrichemont, qui, à défaut du marquis de Rosny, devait hériter de son titre de duc et pair, et ces procès s'éternisèrent. Les difficultés de toutes sortes vinrent ainsi empoisonner la retraite du surintendant. Il mourut à quatre-vingt-deux ans, le 2â décembre 1641, huit jours après avoir perdu son dernier procès devant le Conseil du roi.

Son orgueil, la ruine de l'œuvre de Henri IV à laquelle il avait eu grande part, les déceptions d'une longue disgrâce, les chagrins domestiques, tout enlevait à Sully la sérénité et l'impartialité nécessaires pour écrire l'histoire de son temps.

Les Economies, comme chacun sait, sont assez extraordinaires dans la forme. Des secrétaires tiennent la plume et racontent à Sully lui-même les événements et les affaires auxquels il a pris part. Sans pouvoir fixer Tépoque où a commencé leur rédaction, il semble résulter d'un passage, que ses secrétaires se mirent à l'œuvre longtemps après la mort de Henri IV, alors que divers ouvrages historiques avaient été publiés sur son règne et que leurs appréciations avaient vivement irrité l'ancien surintendant. Quatre secrétaires, épousant les passions du maître, dépouillaient les documents et la vaste correspondance que depuis sa jeunesse il avait réunis, ils rédigeaient ensuite le récit sous la dictée de Sully. Celui-ci ne songeait qu'à faii'o plier les événements à sa volonté pour donner satis-

(Ij 1,200,000 livres.

(2) Sully (^lail d'un caractère cxlrômcmcnt processif. M. Loiscleur a retrouvé chez Pichery, notaire à Sully, dont il a vérifié les minutes, un nombre considérable de pouvoirs par !"' f|nnt)''>< •! fjivcr-; :ifTr«ti(i: Tintir -inivri» fJ(>< \\rt\r^'< <u\' t\\\\<\i^\\v< ^^i^\t^\< fj<»

la Franc»

faction à sa vanité sénile, ne reculant pas, au besoin, devant l'altération ou la supposition de documents pour mieux tromper la postérité.

C'est ainsi que furent composés les deux premiers volumes qui seuls ont été écrits de son vivant et seuls imprimés au château de Sully en 1638 (1). Ils commencent avec l'année 1570 et finissent en 1605. Ils se terminent par un discours apologétique, un épilogue louangeur, un panégyrique à bout portant de la vie et des œuvres du surintendant, que lui adressent ses secrétaires.

L'œuvre fut continuée après sa mort par deux des secrétaires et par l'abbé Jean Le Laboureur. Le récit est conduit jusqu'à l'époque de la disgrâce de Sully, c'est-à-dire jusqu'en 1611. On réunit la matière nécessaire à la confection de deux nouveaux in-folio en ajoutant tout ce qu'on put trouver de documents, de mémoires sur diverses questions, de lettres dans les papiers laissés par le surintendant, et le tout fut imprimé et publié en 1662, c'est-à-dire vingt et un ans après sa mort.

Il y a donc dans cet ouvrage si important deux œuvres bien distinctes, dont la seconde a échappé complètement au contrôle de Sully.

Le cadre de notre étude ne dépassant pas la première partie, c'est-à-dire les deux premiers volumes, nous imputerons avec justice à Sully les erreurs volontaires, les thèses inexactes, les documents fabriqués, qui tous poursuivent le but de « magnifier » l'auteur. Ce but a été d'ailleurs atteint au delà de toutes les espérances, et à la qualité incontestable d'excellent administrateur, est venu s'ajouter pour les siècles suivants un cortège de vertus qui, aux yeux du plus grand nombre, entoure d'une véritable auréole la figure de Sully (2). Sa renommée a surtout grandi pendant le xviir siècle. Ce ne sont pas, il faut le dire, les Economies royales qui ont amené seules ce

(1) Pour l'impression des Economies, Sully traita avec un imprimeur d'Angers, qui transporta ses presses au château de Sully. Le contrat fut signé le 7 août 1638 par devant Pichery, notaire royal à Sully. (Loiseleur, Monographie du château de Sully.)

(2) Dans une note des Lettres missives, M. Berger de Xivrey, après avoir parlé de l'impolitesse, des formes blessantes, de l'humeur vindicative de Sully, ajoute : « .... Il est nécessaire d'entrer dans quelques détails au sujet d'un personnage si bizarrement prôné qu'on lui a prêté souvent les qualités les plus opposées à son caractère.... » {Lettres missives de Henri IV, tome V, p. 532.)

résultat. Ecrites lourdement, dans un style chargé de digressions, interrompues constamment par la reproduction de documents qui ralentissent le récit, les Economies attirent le travailleur qui les lit la plume à la main. Pour celui qui veut s'instruire superficiellement ou seulement se distraire, la lecture en est pénible. Ces lourds in-folio, parcourus avec avidité aux jours de leur publication par ceux qui, par eux-mêmes ou par leurs auteurs, avaient été mêlés aux événements des premières années du siècle, n'ont pas tardé à être fort négligés. Après un premier moment de curiosité, il semble qu'ils n'ont plus été consultés que par les historiens.

Vers le milieu du xviii" siècle, un écrivain élégant et instruit eut ridée d'écrire les Mémoires de Sully. Il se servit des Ecofio)nies comme de matériaux et fit ce que Suliy aurait dû taire lui-même, au lieu de laisser la parole à ses secrétaires. Sous la plume de l'abbé de l'Ecluse des Loges, le récit prend une tout autre allure; il fait parler Sully et l'emploi de la première personne entraîne nécessairement l'abandon de bien des éloges outrés, de bien des compliments fatigants que les secrétaires prodiguent à leur maître. Ainsi transformée, la vanité du surintendant devient supportable. L'abbé n'a aucun fiel, aucune haine contre les contemporains de Henri IV; les amères censures, les rancunes implacables n'ont plus le même relief; les angles s'adoucissent, les traits acérés des Economies sont émoussés dans les Mémoires. Les documents et les lettres cités à profusion par les secrétaires disparaissent sous l'analyse et ne servent plus que de canevas à un récit élégant et agréable. Le metteur en œuvre est d'ailleurs un érudit, un collectionneur de documents, il a fouillé avec fruit les manuscrits de lu Bibliothèque royale et connaît bien l'histoire du temps. Il sait, à l'occasion, masquer habilement quelques erreurs, et il a enrichi son travail de notes excellentes. Les défauts choquants ont disparu, il ne reste plus qu'un livre d'une lecture facile, qui a eu un très grand succès, que tous les gens de bon ton ont lu pendant la seconde moitié du XVIII" siècle et qui a popularisé le nom de Sully d'une façon incroyable.

Le culte du texte, la religion du document font négliger complètement les Mémoires. Cette juste recherche de l'exactitude absolue à laquelle on s'attache aujourd'hui nous a remis en face des secrétaires. La popularité des Mémoires a rejailli sur les Economies;

beaucoup confondent les deux ouvrages. On croit généralement que l'œuvre de Sully défie toute critique, que c'est l'arche sainte, à laquelle il ne faut pas toucher. En réalité, ceux qui ont examiné de près Toeuvre^de Sully ue partagent pas les allusions de Michelet et de tant de ses prédécesseurs.

L'étude que nous faisons a naturellement pour limites le sujet de Gabrielle d'Estrées. Les Economies contiennent des accusations graves contre la favorite. Sully révoque en doute la paternité de Henri IV à l'égard des enfants de Gabrielle, il la fait outrager de la façon la plus violente par Sancy, par la reine Marguerite, par une ancienne domestique, lorsqu'il ne s'en charge pas lui-même. Il est dans notre sujet, non de réhabiliter cette femme, mais de replacer sa figure historique dans son vrai cadre.

Quelles sont l'origine et la valeur de certains documents invoqués par Sully à l'appui de ses récits malveillants ? Tel est fexamen que nous abordons.

Lettres altérées et lettres fausses.

Sully cite un très grand nombre de lettres que Henri IV lui aurait adressées. Presque toutes, d'après le texte qu'il en donne, débutent par « Mon amy. » Cette familiarité du roi le flatte et le pose bien devant la postérité. Elle n'aurait rien d'étonnant en elle-même, car Sully est entré au service de Henri IV à l'âge de onze ans et a partagé la mauvaise et la bonne fortune du Béarnais; son père avait été lui-même serviteur de la maison de Navarre. Mais, en fait, presque toutes celles des lettres de Henri IV, rapportées par Sully, dont on a retrouvé les originaux ou des copies anciennes, commencent par « M. de Rosny, » et plus tard par l'expression banale et d'étiquette : « Mon cousin. »

Très souvent, les Economies rapportent des lettres du roi en les altérant sans nécessité apparente. Ainsi, le 17 mai 1603, Henri IV écrit à Sully de Fontainebleau (Collection Michaud, II, 430) :

GABRIELLE d'ESTRÉES ET SULLY. 471

« Mon ami, je me sens si pial qu'il y a bonne apparence que le bon Dieu veult disposer de moy. Or, estant obligé, après le soin de mon salut, de penser aux ordres nécessaires pour assurer la succession à mes enfants, les faire régner heureusement, à l'avantage de ma femme, de mon Estât, de mes bons serviteurs et de mes pauvres peuples que j'aime comme mes chers enfants, je désire conférer avec vous de toutes ces choses avant que d'en rien résoudre. Partant venez me trouver en diligence, sans en rien dire à personne, ni donner aucune alarme. Faites seulement semblant de vouloir venir au presche à Ablon et, y ayant fait secrètement trouver des chevaux de poste, rendez-vous ce jour même en ce lieu. »

En lisant cette lettre, on voit que Henri TV ne veut prendre aucun parti sur les plus graves affaires de son règne, dont il croit la Un prochaine, sans les conseils de Sully. Il s'agit de la succession au trône, d'assurer le sort de la reine, de son Etat, de ses serviteurs, de ses peuples. Sully est bien représenté comme l'homme indispensable. Malheureusement ce n'est pas là la lettre que Sully a reçue.

Un détail, insignifiant au premier abord, indique la fausseté de la pièce. On fait faire par Henri IV la recommandation à Sully d'envoyer secrètement des chevaux de poste à Ablon pour de là se rendre « ce jour mesme en ce lieu (Fontainebleau). » Or, Henri IV, qui sait qu'Ablon est au bout de son parc, à quelques minutes du château qu'il habite, n'a pas pu écrire à Sully de faire tenir secrètement des chevaux de poste pour franchir une aussi minime distance. Ce sont là de ces erreurs qui échappent au faussaire et qui le trahissent. On a retrouvé l'original de la lettre du 17 mai. Il existe dans les manuscrits Letellier-Louvois (B. N. Suppl. fr. 1009-4); voici la vraie lettre écrite ce jour-là par Henri IV :

« Mon cousin, depuis vous avoir escrit ce matin, il m'est survenu une rétention d'urine, et encore que les médecins m'asseurent que ce. ne sera rien, comme aussi je l'espère, je vous prie, incontinent la présente reçue, de me venir trouver sans donner l'alarme à personne, feignant de venir à Ablon pour faire la cène, et arrivant à Juvisy vous ()rendrez la poste, car je veux parler à vous. Je vous prie, que personne ne sache rien de ce que je vous escris. Bonsoir, mon amy. Ce sabmedy à ii heures du soir, xvii may, à Fontainebleau.

» Henry. »

On voit, en lisant la vraie lettre, que Henri IV ne se ti-ompe pas

sur la distance qui sépare Ablon de Fontainebleau, et que c'est à Juvisy qu'il recommande à Sully de prendre des chevaux, ce qui est naturel, puisque Juvisy était autrefois la première poste sur cette route en partant de Paris. « Je veulx parler à vous, » dit encore la vraie lettre; l'énumération de la succession au trône, du sort de la reine, de l'Etat, de ses bons serviteurs, de ses peuples qu'il aime comme ses enfants, tout cela est une traduction vaniteuse et puérile de ces seuls mots « je veulx parler à vous. »

Mais les altérations ou les suppositions de lettres sont moins inoffensives lorsqu'elles ont pour but de faire croire que les événements se sont passés autrement que la réalité. M. Jung, qui a étudié l'écrivain dans Henri IV, trouve que cette correspondance ainsi travestie a perdu tout intérêt littéraire; nous pouvons ajouter qu'elle perd aussi tout intérêt historique.

Arrivons encore, à titre d'exemple, à une autre lettre de Henri IV. Villeroy, secrétaire d'Etat, a été de son temps antipathique à Sully. Villeroy, redevenu ministre sous Louis XllI, n'a pas trouvé plus bienveillant pour sa mémoire le surintendant resté toujours en disgrâce. Pour satisfaire sa haine, il veut frapper Villeroy de façon à ce que son nom soit flétri comme ministre. Si Sully l'accusait seul, on pourrait douter de ses allégations. Alors il suppose une lettre de Henri IV et c'est le roi lui-même qu'il charge de déshonorer Villeroy. Un commis de ce dernier, appelé rHoste(l), avait vendu le chiffre de la correspondance royale aux Espagnols, nos ennemis. Se voyant découvert, le commis infidèle prit la fuite et se noya en traversant la Marne à la nage. Sully fait peser l'accusation sur la tête du secrétaire d'Etat, dont dépendait le commis infidèle, et il suppose (II, p. 546) que Henri IV lui a écrit le 25 avril 1604 :

« Mon amy, vous scavés (car je vous en ay déjà dit quelque chose) comme lorsque je fus adverty que l'Hoste, commis du sieur de Villeroy, s'estoit sauvé, et depuis avoit esté trouvé noyé, j'avois esté longtemps en double de ce que je devais croire de ceste affaire et faire de luy. Mais enfin il (Villeroy) m'a fait pitié, lui voyant les larmes aux yeux, les soupirs à la bouche, les déplaisirs au cœur et les genoux en terre, pour me demander pardon, lequel à ceste cause je ne luy ai pu refuser et mesme, affin qu'il soit du tout remis en courage pour

^1) Claude l'Hosle, s^ de Villaines.

GABRIELLE d'ESTRÉES ET SULLY. 473

mieux servir que jamais, je vous prie de lui escrire une lettre d'honnesteté en forme de consolation et d'asseurance de vostre amitié, car je sçay qu'il la recevra avec joie. A Dieu, mon amy. De Fontainebleau, ce jeudi au soir.

» Henry. »

Eh quoi! Henri IV, qui deux ans auparavant ne pardonnait pas à Biron pour le salut de l'Etat et sacrifiait un homme qui lui avait rendu de si éclatants services, aurait, non seulement pardonné à Villeroy qui vendait à nos ennemis le chiffre de sa correspondance, mais encore l'aurait maintenu à la tête des affaires ! Qu'il ne lui ait pas fait faire son procès, tout en le disgraciant, cela eût déjà été invraisemblable, mais qu'il lui ait continué sa confiance et laissé entre ses mains les secrets de son gouvernement, cela est inadmissible. Henri IV était un politique trop intelligent pour commettre un acte de faiblesse aussi dangereux. Le style de la lettre d'ailleurs trahit la main du faussaire par l'énumération « .... des larmes dans les yeuXy des soupirs en la bouche, des déplaisirs au cœur, des genoux en leiTe.... » Henri IV n'écrit pas comme cela, il ne cherche pas l'effet dans les périodes, c'est la vivacité de la pensée ou l'élévation des sentiments qui donnent du relief à sa phrase, ce n'est jamais la recherche des mots. Il est, au contraire, dans les habitudes des rédacteurs des Economies de demander leurs effets à des phrases prétentieuses. Celle (ju'ils ont mise sous la plume de Henri IV leur est habituelle. Ils l'ont déjà employée à une date antérieure dans les Economies, en la mettant dans la bouche de Madame, sœur unique du roi : elle reproche à Sully « de lui avoir rappelé ce voyage du comte de Soissons en Béarn, auquel elle ne pense jamais sans avoir les despits au cœur, les soupirs en la bouche, et les larmes aux yeux. » [Economies, I, p. 2:20.)

Nous trouvons encore cette même période dans le récit que fait Sully do la scène si vive qui, d'après lui, aurait eu lieu vers décembre 1598, entre Gabrielle d'Estrées, Henri IV et lui-même, à propos du baptême d'Alexandre iMonsieur. c A quoy ceste femme, disent les Economies (I, 21)7), ayant les larînes aux yeux, les sanglots à la bouche et les gémissements au cœur.... »

De tels rapprochements ne laissent aucun doute dans l'esprit sur la fausseté d'une lettre.

M. Berger de Xivrey, qui, le premier, a signalé d'une façon timide

le caractère calomnieux de la lettre, n'avait pas remarqué les rapprochements que nous signalons : « .... Nous tenons compte, a-t-il écrit, de ce qu'il y a de passionné dans la critique que Marbault a faite des Economies roijales, en reprochant continuellement àRosny d'avoir fabriqué de fausses lettres du roi. Toutefois il est impossible de ne pas reconnaître an .inoms des altérations dans un certain nombre des lettres que nous ont conservées ces célèbres mémoires. Or, l'odieuse invraisemblance des insinuations de Sully contre Villeroy autoriserait, jusqu'à un certain point, à soupçoniler ici quelque altération.... » Quant à nous, moins indulgent que M. Berger de Xivrey, nous ne croyons pas à l'altération, mais à la fausseté entière d'une pièce qui, du premier mot jusqu'au dernier, calomnie un honnête homme.

Signalons encore, comme devant être soupçonnée de fausseté, toute lettre contenant des compliments et des louanges trop accentués à l'adresse de Sully. C'est une sorte de monomanie qu'il a de s'adresser à lui-même et de supposer qu'on lui adresse des témoignages d'admiration. Henri IV, Gascon et un peu gouailleur, rend justice aux gens, et à Sully plus qu'à personne, mais ne les loue guère; il est peu complimenteur et il y a toujours lieu d'accepter avec défiance une lettre qui rompt avec ces habitudes royales. Après ce premier indice, on en retrouve encore un autre, c'est la satisfaction donnée par le correspondant à la haine de Sully contre un tiers. En soumettant les lettres suspectes, pour ces deux causes, à un examen minutieux du style, des tours de phrases et de l'exactitude des faits rapportés, on arrivera souvent à démontrer leur fausseté.

Nous insisterons particulièrement sur le caractère haineux des lettres fausses. L'humeur vindicative de Sully qui lui inspire leur fabrication est un trait particuher de son caractère. Sully est capable de fort vilaines actions lorsqu'il cède à son penchant naturel. M. Berger de Xivrey, dans une note des Lettres missives (VI, 239), parle de cette odieuse vengeance exercée par Sully contre le cardinal d'Ossat, qui défendait avec tant de talent et de succès les intérêts de Henri IV auprès de la cour de Rome. Et là, ce sont les aveux de Sully qui seuls nous instruisent; c'est lui-même qui, dans ses Economies (I, 530), raconte que, blessé d'un passage d'une lettre du cardinal où il vit une accusation contre lui, il cessa de lui faire payer ses appointements. Prières, sollicitations, intervention d'amis com-

GABRIELLE d'ESTRÉES ET SULLY. 475

muns, rien ne put vaincre l'obstination vindicative de Sully. Le cardinal d'Ossat n'avait ni naissance ni fortune; son mérite seul Favait porté au poste qu'il occupait et aux honneurs dont il était revêtu; ne voulant pas courir les chances d'une réclamation directe au roi contre le surintendant, il se vit réduit aux revenus plus que modestes de son évéché de Rennes et, pauvre au milieu de l'opulence de la cour de Rome, il n'en servait pas moins Henri IV et son intelligente politique avec le plus complet succès; mais, par la faute de Sully, il resta dans la gêne jusqu'à sa mort.

Un homme capable de commettre une telle injustice, et surtout capable de la raconter, mérite l'admiration de la postérité comme homme politique ou comme grand ministre, c'est possible, mais certainement ne mérite pas notre estime. Poursuivons d'ailleurs l'examen d'autres lettres, afin de prouver que ce n'est pas à la légère que nous attaquons la véracité de l'historien. Nous arrivons d'ailleurs à des documents qui intéressent la mémoire de Gabrielle d'Estrées, et nous avons voulu, par ce qui précède, préparer le lecteur à n'être pas surpris de ce que nous aurons à mettre sous ses yeux.

Négociations relatives au divorce du roi et de la reine Marguerite.

Il convient à Sully de passer aux yeux de la postérité comme ayant été chargé par Henri IV de négocier son divorce avec la reine Marguerite. Il prétend encore que celle-ci ne voulait pas donner son consentement, tant qu'elle pourrait craindre de voir le roi épouser Gabrielle d'Estrées, et qu'elle « usa de longueurs et interposa des doubtes et dillicultés » jusqu'après la mort de cette dernière. A l'appui de cette thèse, les Economies citent deux lettres de Sully à lu reine et trois lettres en réponse de la reine à Sully, dont une est analysée et les deux autres reproduites intégralement. Sully parle encore d'une sixième lettre, celle-ci écrite par le roi à Marguerite pour « l'adoucir et rendre plus traitable. » La plupart des historiens

n'ont pas douté des allégations du surintendant et M. Guessard, sous le patronage de la Société de l'Histoire de France, a publié ces lettres comme authentiques. Il s'agit cependant d'une correspondance entièrement fabriquée par Sully. Afin qu'on ne puisse pas nous accuser, comme Marbault, de passion et] de parti pris, nous ne resterons pas dans les généralités, nous mettrons sous les yeux du lecteur les pièces du procès et nous espérons qu'ensuite il ne restera pas de doutes dans son esprit.

Sully raconte fort longuement (I, 275) une importante conversation qu'il aurait eue à Rennes avec le roi, dans les premiers jours d'avril 1898. Henri IV pensait à épouser Gabrielle d'Estrées, mais il n'osait pas en parler ouvertement à son ministre dont il craignait le blâme et les objections. Cependant, comme il s'était formellement engagé vis-à-vis de sa maîtresse, il voulait amener Sully à lui donner son approbation. La scène, vraie ou fausse, est des plus curieuses; elle aurait duré plus de trois heures. Le roi, après avoir exposé la nécessité où il est d'avoir des héritiers légitimes capables de succéder à sa couronne, examine l'une après l'autre toutes les princesses à marier de France et d'Europe; à chacune, il trouve des objections. La femme qu'il voudrait épouser devrait remplir trois conditions : être belle, avoir l'humeur complaisante, lui donner des fils. Ce qu'il redoutait le plus, c'était une femme acariâtre; on dirait que ce malheureux prince avait le pressentiment de perdre Gabrielle, douce et dévouée, et de tomber après sa mort entre les mains d'Henriette d'Entragues et de Marie de Médicis! Gabrielle remplissait bien aux yeux du roi les trois conditions qu'il désirait trouver dans sa femme, mais il ne voulait pas le premier prononcer son nom. Le surintendant comprenait le langage de son maître, mais comme, avec raison, il était fort opposé à ce mariage, il faisait la sourde oreille : « Oh la fine beste que vous estes, dit enfin le roi. Ah! que sçavez bien si vous vouliez, voire celle là même que je pense, car il n'est pas que vous n'en ayez entendu bruire quelque chose; mais je vois bien où vous en voulez venir en faisant ainsy le niais et l'ignorant, c'est en intention de me la faire nommer, et je le ferez car vous me confesserez que toutes ces trois conditions peuvent estre trouvées en ma maistresse; non que pour cela je veuille dire que j'ay pensé à l'espouser : mais seulement pour scavoir ce que vous en diriez si, faute d'aultres, cela me venoit un jour en fantaisie. » Sully se tint d'abord sur la réserve,

GABRIELLE d'ESTREES ET SULLY. 177

mais, sur les instances du roi de lui parler librement, sans appréhender de le fâcher : « Puisque je vous ai choisi, dit-il, pour me dire mes véritez en particulier : mais vous me ferez plaisir de ne l'entreprendre jamais devant le monde. » Alors avec la franchise la plus louable; si le récit est exact, Sully lui expose tous les inconvénients d'une semblable alliance : le blâme général qu'il encourrait, les intrigues et les prétentions diverses qui surviendraient à cause d'enfants nés « en si diverses manières et avec des formes si singulières », l'aîné issu d'un double adultère, le cadet né d'un simple adultère, et, si le roi avait ensuite des enfants après son mariage, ceux-ci accepteraient-ils de n'arriver au trône qu'après leurs aînés? Le récit est fort bien conduit jusqu'à ce point, mais bientôt il dépasse toutes les bornes de la vraisemblance : Sully rappelle au roi que des bruits courent dans le public d'après lesquels ses enfants ne lui appartiennent pas : « D'autant qu'outre les beaux contes que l'on en a fait (dont vous avez sceu le moins et toutefois ne les avez pas ignorés, surtout celui de Monsieur Alibour....) le premier de vos enfants, puisque vous les nommez TELS.... » Il est inadmissible que Sully ait tenu à Henri IV un pareil langage, et que celui-ci, qui avait pour sa maîtresse et pour ses enfants une si profonde tendresse, n'ait pas protesté avec sa vivacité habituelle contre des doutes aussi outrageants, aussi faux et aussi brutalement exprimés. Henri IV non seulement aimait ses enfants, mais « il étoit si aveugle de sa passion de père, dit Richelieu, qu'il ne connoissoit pas leurs défauts, et raisonnoit si faiblement en ce qui les touchoit qu'il prenoit souvent le contre-pied de ce qu'il devoit faire.... » L'Estoile raconte que la duchesse de r.Iercœur, lors du voyage de Bretagne, « ayant un jour trouvé Sa Majesté qui s'esbattoit à faire les cheveux de son petit César, lui demanda en riant s'il estoit possible qu'un grand roy comme lui fût bon barbier (i). » Lisons encore cette lettre écrite par le roi, datée de Rennes, adressée à Gabrielle bien peu de temps après les ofl'ensants propos de Sully :

" Mes chères amours, le pouvoir de mon fils a esté vérifié avec ung extrême applaudissement. Un conseiller (|ui en a esté le rapporteur a triomphé, comme aussi l'advocat qui a déclamé en sa faveur. Je vous en diray des particularités qui ne vous déplairont pas (2).

(1) L'Estoile, année 1598.

(2) Il s'agit de renregislromcnl devant le Parlement de Rennes des lettres patentes qui nommaient le petit César gouverneur de Bretagne.

Guichard est venu, qui m'a apporté des nouvelles de mes ouvrages charnels et de pierre.... >>

Nous pourrions encore produire bien d'autres preuves de la certitude où était le roi que les enfants de Gabrielle lui appartenaient, sans avoir à rappeler les libéralités dont il les accabla toute sa vie. Ces enfants de l'amour étaient beaux, spirituels, hardis, aimants; il se reconnaissait en eux. Comment ne les aurait-il pas défendus contre Sully? Sa tendresse paternelle s'étendait d'ailleurs à tous ses ouvrages charnels; quelle émotion, qui lui rendait les yeux humides de larmes, n'éprouvait-il pas, lorsqu'il recevait quelques rares marques d'affection du petit dauphin, taciturne, rancunier en dedans?

Sully, qui connaissait bien Henri IV, ne se serait jamais risqué à lui dire que les enfants de Gabrielle n'étaient pas les siens, et s'il lui avait tenu ce propos imprudent, le roi n'eût pas gardé sur une semblable calomnie le silence que lui prêtent les Economies.

L'entretien de Henri IV et de Sully dura encore fort longtemps, et il fut convenu que le roi ne parlerait à personne de son projet d'épouser sa maîtresse jusqu'à ce que toutes les formalités relatives à son divorce eussent été accomplies (1), « de crainte qu'à ceste occasion le Pape, la reine Marguerite et d'autres encore qui eussent cru s'y devoir sentir intéressez n'y apportassent des traverses et empeschements. » A la suite de l'entretien, Sully prétend avoir pris la résolution d'écrire à la reine pour voir si ses raisons ponrroient la persuader de faire « les choses nécessaires pour le « desmariage » du roi. »

Voici quelques extraits de cette prétendue lettre de Sully à la reine (I, 279). Nous supprimons le début long et obscur :

« .... Or, vous dis-je tout ceci, Madame ma chère reine, afin que vous en ressouvenant vous ne mesprisiez point le projet que je fais d'essayer à vous réconcilier sincèrement et de bonne foy l'un avec l'autre, et quoique je voye bien que les choses dont la France a tant de besoin ne se puissent pas trouver entièrement en la réunion de vos personnes, qui est une succession légitime à ceste couronne, j'ay estimé que votre esprit, que j'ay toujours recogneu tant excellent, vostre prudence et grand jugement seroient capables de bien recevoir les ouvertures que je lui proposerois, pour vous faire vivre

(1) Elles l'étaient toutes à cette époque! Tout ce récit n'est que mensonge.

et converser ensemble avec de tels tempéramens et assaisonnements que vous y trouveriez tous deux de quoy raisonnablement vous contenter et vivre ensemble en toute conf: ince et sincérité comme un bon frère et une bonne sœur doivent faire ensemble, chose que je vous puis asseurer d'estre fort facile, si vous me tesmoignez d'y avoir bien agréable mon entremise. Sur quoy, attendant rhonneur de vos commandements, je prieray le créateur, etc.... De Rennes, le 13 avril 1598.

» Ros^. »

Il faut reconnaître que cette lettre ne brille ni par la clarté ni par la précision, et si la reine l'avait reçue, il nous semble qu'elle aurait dû répondre : Je ne vous comprends pas. Vous voulez que le roi et moi vivions comme un bon frère et une bonne sœur, vous m'assurez que cela est fort facile. Serait-ce de mon « desmariage » d'avec lui dont vous voulez parler et dont vous me proposez de lui faire l'ouverture? Mais cela est une vieille affaire entamée depuis avril 1593, et ce ne sont pas mes désirs personnels qui ont empêché jusqu'à présent les négociations de réussir (1). Je ne m'explique pas que

(1) Fust aussy en ce mesme voyage prise une résolution sur l'affaire cy devant touchée de la dissolution du mariage du roy avec la royne Marguerite de France, du consentement et à la réquisition d'icelle, M. du Plessis le négoliant par l'onlremise de M. Erard, maistre des requestes du roy de Navarre. Los conditions furent que le roy lui laissait l'apannagc qu'elle avait de France, la nomination des bénéfices en iceluy restreinte aux quatre jugerics, luy continuerait sa pension de 50,000 livres, y comprins la baronie d'Usson qu'elle retiendrait pour sa demeure qui en ferait partie, et luy baillerait assignation de deux cens cinquante mil cscus sur bonrfes recopies, scavoir doux cens mil oscus sur la couronne et cinquante mil escus sur le domaine ancien de Navarre, pour acquitter ses dobtos, desquelles cependant elle aurait surséance pour un an ; moyennant quoy aussi, elle remettrait au roy les terres de Picardie qu'elle avait de la maison de Navarre, et rapporterait tous et chascun les dons à elle faicls par les feus roys, arrérages de pension et montant h près de trois cens mil escus. Pour parvenir au point principal, fut advisé que laditte dame envoycrait une procuration au roy adressante à Messieurs du Puy cl do Scarron, conseillers on la cour du Parlement de Paris, j)orsonnagos d'honneur très bien choisis de S. M. et nommément cscriptz de la main de ladite dame, en la procuration, pour requérir en son nom, par devant tous juges qu'il appartiendrait, la dissolution de ce mariage, soy fondant sur deux nullités principales, p.irtie sur la force el rrainte intervenue de la part du fou roy Charles, son froro, dont il aurait prou apparu par ce qui serait onsuivy do|)uis, pnrlie sur lo degré prohibé dont la dispense n'aurait oglé obtenue qu'après coup, outre la disparité do religion, les lormalitez nécessaires ru)ii "udrcs, le long temps qu'ils avoyeul vescu ensemble sans lignée, etc.; comme

VOUS ignoriez que j'ai fourni déjà une première fois ma procuration, en janvier 1594, et que, si les négociations n'ont pas abouti à cette époque, il faut l'attribuer aux démêlés avec Rome, à l'expulsion des jésuites, au refus d'absolution du roi et aux dernières guerres. Les négociations sont reprises depuis peu avec des chances de succès. C'est Erard, maître des requêtes de Navarre, mon conseil, qui m'a le premier fait des ouvertures de la part de du Plessis-Mornay, agissant sur les ordres du roi. Il existe depuis plusieurs années une correspondince très active (1) entre du Plessis-Mornay, le roi et moi. J'ai même écrit à sa maîtresse, Gabrielle d'Estrées, avec laquelle je suis en très bonnes relations et que l'affaire intéresse aussi. Votre lettre est donc inexplicable; vous devez savoir tout cela, vous ne devez ignorer aucun détail, même de ce qui s'est passé avant que vous fussiez surintendant et alors que vous n'assistiez pas à tous les conseils comme aujourd'hui.

Au lieu de répondre ainsi, la reine garde le silence pendant quatre mois, puis tout à coup écrit à Sully comme si elle avait reçu sa lettre la veille. Il est à remarquer que la vive et spirituelle Marguerite de Navarre a emprunté le style des Econornies et rend des points au surintendant en vague et en obscurité sur Taftaire, tout en lui prodiguant les éloges et les louanges que nous retrouvons dans toutes les lettres fausses.

plus à plain est contenu en icelle procuration, laquelle fut concertée par le commandement du roi avec MM. le chancelier, dé Bellièvre et Schomberg et par les lettres qui s'en voyent es papiers de M. du Plessis. Il en eut beaucoup de gré, pour la sincérité qu'il y apporta de part et d'autre.

[Extrait des Mémoires de M™" de Mornay, année 1594.) (l) Pour donner une idée de la hardiesse des allégations de Sully, voici le relevé de quelques-unes [des lettres authentiques relatives à ces négociations : '< Avril 1593, la reine Marguerite à Duplessis-Mornay : Elle le remercie du concours qu'il lui donne dans l'affaire de son divorce, dont elle est instruite par Erard. — 5 mai 1593, Duplessis au roi : M. Erard est revenu d'Auvergne. Il a conclu l'affaire « es mesmes termes que V. M. l'u désiré.... » — Même jour, Duplessis à la reine. — 15 mai 1593, Duplessis au roi. — 28 juillet 1593, Duplessis au roi. — 14 septembre 1593, Erard à Duplessis. — 10 novembre 1593, la reine à Duplessis. — 12 novembre 1593, don de 14,000 livres de la reine à Duplessis pour stimuler son zèle. — 29 janvier 1594, la reine à Duplessis. — 14 mars 1594, Duplessis au roi, etc., etc. » Ces lettres, et une douzaine d'autres sur le même sujet, se trouvent dans les Mémoires et Correspondances de Duplessis, l^mes V, VI, VII, IX. Voir aussi les lettres de Marguerite au roi, édition Guessard.

« Mon cousin, j'ay receu une lettre de vous qui contient plusieurs choses qui méritent considération, d'aucunes desquelles il m'estoit quelquefois bien souvent souvenu ; des aultres vostre lettre m'en a rafreschy la mémoire, et toutes donné subject de chérir vostre affection à mon bien et repos, dont les félicitez me sont encore incognues, le pèlerinage de mes jours ayant esté incessament triste et langoureux. Partant ne doubtez point que je n'aye receu vos propositions d'une espérance de mieux comme elles méritent, et ne tiendra point à ce qui despens de moy que le succès n'en soit tel que vous tesmoignez de le désirer, mettant à un si haut prix les vertus héroïques du roy et les moyens qui me seront présentés pour me faire trouver quelque part en ses bonnes grâces, que toutes sortes de conditions où il sera besoing de me soumettre me seront toujours très agréables, puisque c'est vous qui m'en parlez avec tant d'affection, vous répiitant si vei'tueux que je ne recevray jamais conseil de vous qui ne me soit honorable et utile, ny loy d'un roy si prudent et si généreux que le nostre, qui ne soit équitable et juste, et partant pouvez-vous donner commencement à un si bon œuvre toutes les fois que le jugerez à propos. J'en laisse donc la conduite à votre prudence et à vostre affection, desquelz j'attendray les effects avec impatience et aussi les occasions de vous tesmoigner, mon cousin, vostre très affectionnée et fidèle cousine. De Usson, ce 20 septembre 1598. Marguerite (1). »

Il faut avouer que, si la reine attend avec impatience les effets de l'intervention de Sully, elle a été bien longtemps (du 13 avril au 50 septembre) à lui écrire qu'elle acceptait cette intervention.

Voici maintenant une autre lettre (I, 205). Sully n'en donne que la substance ; il prétend que la reine la lui a écrite sur le bruit parvenu jusqu'à elle que Henri IV voulait épouser Gabrielle d'Estrées, « laquelle vous aviez fait voir au roy, » disent à Sully ses complaisants secrétaires. La substance de la lettre est qu'après de grandes protestations de son désir de voir au roi des enfants légitimes, elle était ré-

(1) Deux jours après la date de colto fausso lettre, c'csl-ù-dirc le 22 septembre 1598, Henri IV écrivait k la reine : << M'amyc, j'advoue que j'ay tousjours creu que vous ne man(|ucriés nullement à ce que vous m'avez promis. Sy ai-jo esté très ayse d'en estre asscuré par la vostre, et (jue pour rien vous ne changeras la résolution que vous avés prise ; comme vous vous pouvés asseurer que de ma part .... De Paris, "• xxn septembre 1598. Hbnrv. » {Letlres missivi^s, t. V, p. 29.)

solue à contribuer de tout ce qui serait en sa puissance pour accélérer la dissolution de son mariage.

« Mais que, si c'étoit pour mettre en sa place une femme de si basse extraction et qui avoit desmené une vie si sale et si vilaine comme estoit celle dont on fesoit courir le bruit, elle feroit tout le contraire et ne quitteroit rien du sien pour le voir si mal colloque ; ce qu'elle vous prioit de bien peser et de faire tout ce qui seroit en vostre pouvoir pour empescher un si grand diffame pour le roi, pour elle et pour toute la France.... »

Cette prétendue lettre, dont la date n'est pas indiquée par les Economies, doit être placée après celle du 20 septembre et avant décembre 1598. Sully prétend qu'il l'a communiquée au roi, et que, dans le but d'instruire la duchesse de Beaufort, il en a fait connaître « quelque chose '> aux gens de son entourage, à M. de Fresne et au chancelier de Chiverny. Ces communications sont inadmissibles, et si le roi ou la duchesse eussent eu connaissance des injures gratuites contenues dans la lettre de la reine sur la « sale vie » et la basse extraction de Gabrielle, la bonne harmonie qui ressort de la correspondance authentique non citée par Sully n'aurait pas continué à régner entre le roi et la duchesse, d'une part, et la reine, de l'autre.

Plus loin, les Economies reviennent encore sur le même sujet (1). Les secrétaires prétendent que la reine, qui pouvait faire marcher « un si bon œuvre, » s'en était toujours montrée fort aliénée, disant tout haut, " car c'estoient ses propres termes et ceux des lettres qu'elle vous écrivoit, » qu'elle ne consentirait à rien tant qu'elle aurait à craindre de voir Henri IV épouser « cette bagasce de Gabrielle (car le despit ne lui permettoit pas de nommer lors autrement Madame la duchesse de Beaufort). » Le roi, désirant l'adoucir et la rendre plustraitable, lui écrit une lettre de compliments et de civilités, disant qu'il ne voulait rien faire « sans scavoir auparavant quelles pouvoient estre là dessus ses intentions afin de s'y conformer (2). » Le roi prie Sully d'écrire encore à la reine, « sachant la grande confiance qu'elle vous avoit tesmoignée depuis quelques années. Vostre lettre estoit la suivante, » disent les secrétaires; nous en extrayons quelques passages :

(1) Economies, I, p. 317.

(2) Cette lettre est impossible, puisque, dès le 22 septembre précédent, Henri IV lui écrivait la lettre authentique citée en note à la page précédente.

GABRIELLE d'ESTRÉES ET SULLY. 188

« Madame, ayant recogneu par les responses dont il plut à Vostre Majesté d'honorer la lettre que je' lui écrivis de la ville de Rennes que mes inclinations à vous rendre très humbles services, mes emplois à procurer vostre contentement et singulière prudence avoient témoigné de vouloir prendre une telle confiance en ma prudhommie, foy et loyauté, que vous leur remettriez volontiers tout le soin et la conduite d'une affaire de telle emminence.... mes sollicitations.... ont déjà rencontré de tant favorables conjonctures et surtout de tant amiables dispositions en l'esprit et bon naturel de nostre vertueux roy, qu'il n'y a rien de nul costé qui ne prenne le chemin de vostre entier contentement.... etc., etc. De Paris, le 6 mars 1599. »

On remarquera que cette lettre n'est nullement en situation avec le récit qui la précède dans les Economies, qui fait parler la reine grossièrement de Gabrielle et qui lui fait déclarer qu'elle ne consentira jamais à donner son consentement au divorce, si c'est cette maîtresse qui doit lui succéder. C'est à cela qu'il fallait répondre. Sully lui adresse une lettre obscure et sans signification dont nous avons lait grâce pour les trois quarts au lecteur.

A l'époque où les Eco?iomies cherchent à nous égarer par ce dernier document, les négociations avec Marguerite étaient terminées en France. Elle avait d'ailleurs tellement envie elle-même de les voir aboutir à Rome que, loin d'être hostile à Gabrielle, elle lui faisait donation, le 11 novembre 1598, par devant Mathurin et Portail, notaires à Usson, du duché d'Etampes. Don plus fastueux qu'il n'avait de valeur réelle, cette duché-pairie étant d'un fort modeste revenu. Gabrielle d'Estrées acceptait ce cadeau de noces le 4 janvier 1599, par devant Claude de Figues et Pierre de Briquet, notaires du roi en son Chdtelet de Paris.

La procuration de janvier 1593, donnée par la reine Marguerite pour demander son divorce conformément aux désirs du roi, était périmée (1) depuis longtemps. Elle dut en donner une seconde, et celle-ci fut signé à Usson, le 3 février 1598, date antérieure à la prétendue lettre de Sully du 6 mars. Cette procuration était arrivée au Louvre le 9 février. Enfin, l'ambassadeur Brulart de Sillery était parti pour Rome dès la fin de janvier, emportant entre autres dépêches nue \oi\vr do la main du roi pour lo Papo extrêmement prcs-

1 Voir Loiseleur, Problêmes historiques : Mort de Gabrielle.

santé (1). Quel sens a cette allégation de Sully, qu'après tous ces faits, au mois de mars suivant, le roi le charge d'intervenir auprès de la reine Marguerite à laquelle il n'avait plus rien à demander? C'est donc une lettre fausse comme les précédentes. Mais Sully ne s'arrête pas dans cette voie, et il suppose (I, 318) une cinquième lettre datée d'Usson du 29 juillet 1599, écrite après la mort de la duchesse de Beaufort et que la reine lui aurait adressée :

« Mon cousin, je commence à prendre bonne espérance de nos affaires, puisque j'ai tant d'heur que vous les vouliez prendre en votre protection, comme vos lettres m'en asseurent.... Que si j'ay ci devant usé de longueurs et interposé des doutes et difficultés, vous en scavez aussi bien les causes que nul autre, ne voullant veoir en ma place une telle décriée bagasce, que j'estimois subject indigne de la posséder, ny capable de faire jouyr la France des fruicts par elle desirez. Mais maintenant que les choses sont changées par un bénéfice du ciel et que je ne doubte nullement de \^ prudence du roy.... lorsque je le veray faire une seureté à mes titres et à ma condition et forme de vivre, je m'accommoderay à tout ce qui sera convenable.... »

Ainsi, la reine, s'il fallait en croire Sully, promettait en juillet 1599, et sous condition, un consentement qu'elle avait donné pour la seconde fois par acte notarié le 3 février précédent (2).

Quelques citations de documents authentiques et quelques détails

(1) Lettres missives, t. V, p. 87.

(2) Cette procuration, passée devant Maurice Gayto et Blain Portail, notaires royaux en la chastellenie d'Usson, constitue « pour ses procureurs généraux et spéciaux, les sieurs Martin Langlois, sieur do Beaurcpairc, conseiller du roy en ses conseils et maislre des requestes ordinaire de son hostel, et Edouard Mole, s»- de Montblin, conseiller du roy en sa cour de Parlement.... pour et au nom de ladite dame comparoir devant N. S. Père le Pape.... et là demander et poursuivre la déclaration de la nullité dudit mariage contracté avec ledit roy et ladite dame constituante, etc pour estre le prétendu mariage d'entre eux nul en sa substance, de

toute nullité, contre toutes les loix divines et humaines, comme fait entre des personnes jointes de consanguinité au degré prohibé pour convention de mariage, estant aussi lors de contraire religion, d'ailleurs sans consentement aucun ni volonté de ladite dame, mais par la force et contraincte de la reyne, sa mère, et du feu roy Charles, son frère.... dire, jurer et attester les choses susdites en l'àme de ladite dame constituante tant par devant Sa Saincteté que tous autres qu'il appartiendra, mcsme qu'une prétendue dispense que l'on dit avoir esté obtenue conjoinctement au nom de S. M. et de ladite dame constituante n'est oncques venue à sa cognoissance et n'a jamais donné charge de l'obtenir.... » (Bibl. Nat., Mss. fonds fr. 10,200.)

GABRIELLE d'ESTRÉES ET SL'LLY. 185

complémentaires achèveront la démonstration de la fausseté du récit et des pièces invoquées par les Economies. Ce n'est pas Sully, ainsi que nous lavons déjà dit, qui a ouvert en 1598 des négociations avec la reine Marguerite. Bien des années auparavant, dès le commencement de 1593, une lettre de la reine du mois d'avril nous apprend que ce fut le sieur Erard, son maître des requêtes, qui fut chargé de lui en parler le premier. Marguerite s'empressa d'accepter ces ouvertures et en même temps elle écrivit à du Plessis-Mornay pour lui demander son appui auprès du roi. « Ledit sieur Erard vous communiquera toutes choses, si vous m'obligez tant de tenir la main à la perfection d'un si bon commencement, duquel dépend tout le repos et la seureté de ma vie, vous vous acquererez une immortelle obligation sur moy (1). » On voit avec quel empressement Marguerite accepta la perspective de son divorce sans se préoccuper de celle qui la remplacera. Après avoir rempli sa mission à Paris, le sieur Erard repartit pour Usson; il emportait une lettre du roi à xMarguerite datée de septembre 1593 (:2) :

« M'amye, où va le sieur Erard la mienne doit estre plus courte, j'estime que par ma dernière vous aurez veu le contentement que j'ay receu de ce qu'il m'avoit rapporté de vostre part; suivant laquelle j'ay advisé de le vous renvoyer pour vous porter toutes les provisions et expéditions nécessaires dont vous lui aviez parlé. Croyés, je vous supplie, que n'obmettray rien de ce que je penseray estre de vostre consentement tant pour le présent que pour l'avenir.... »

« Les provisions et expéditions » dont parle le roi étaient relatives aux afl'aires personnelles de Marguerite et au règlement de sa situation pécuniaire. Elle demandait 250,000 écus pour payer ses dettes et ensuite une pension annuelle de 50,000 livres; le présent et l'avenir étant ainsi assurés, el' : abandonnait à Henri IV ses terres de Picardie et elle signait une première procuration pour obtenir son divorce, d'accord avec le roi (3).

Tout marcha sans aucune opposition de la part de la reine. Le sieur Erard lui remit l'engagement du roi pour le règlement do ses afl'aires

(1 La reine à du Plessis, avril \W.\. Mémoires el lettres de Marguerite de Valois^ (édition Guessard.

2 Lettres missives, l. ÏV, p. 28.

i'.i) Nous n'avons pu en retrouver l.- icxti'. iM.ti> lt'> doux itioniralious doxaieiil ôlre sembla'bles.

et en échange reçut la procuration demandée par Henri IV. Le roi lui écrivait le 27 décembre 1593 :

« M'amye, aussytost que le sieur Erard a esté de retour et que, tant par luy que par celles que vous m'avez escrites, j'ay cogneu la continuation de vostre bonne volonté en mon endroit, j'ay fait despecher les expéditions de ce que je vous avois accordé et dont il vous avoit porté le brevet.... Je vous prie, m'amye, que le plustôt que vous pourrés vous m'envoyés la procuration que vous sçavés et y adjoutés les mots que j'ay donné charge audit Erard de vous mander, parce qu'ils sont nécessaires pour faciliter la poursuite de ce que vous sçavez.... (1). »

Ainsi, dès la lin de 1593, tout le monde était d'accord. Dès que la procuration corrigée fut revenue à Paris, en janvier 1594, le roi réunit une commission chargée d'examiner les questions que soulevait son divorce. Elle était composée d'abord de deux mandataires de la reine Marguerite, le sieur Langlois et le sieur Mole (2) ; ensuite de Gondi (3), l'évêque de Paris, du chancelier de Ghiverny (4), des présidents Séguier (5) et de Harlay (6), du procureur général de

(1) Lettres missives, t. IV, p. 77.

(2) Edouard Mole, n6 en 1350, mort en 1614, magistrat royaliste, entretint pendant la Ligue des intelligences avec Henri IV. C'est sur ses conclusions comme procureur général que fut rendu, le 28 juin 1593, le fameux arrêt du Parlement relatif à la loi salique. En 1602, Henri IV le fit président à mortier. Il fut le père de Mathieu Mole, le plus illustre magistrat français. Edouard Mole a été le chef d'une vraie dynastie de magistrats et d'hommes d'Etat qui, jusqu'en ce siècle-ci, ont fourni de grands serviteurs à la France.

(3) Pierre de Gondi, né à Lyon en 1532 d'une famille florentine qui avait suivi Catherine de Médicis en France. Il fut évêque de Langres en 1562, évêque de Paris en 1570, cardinal en 1587 et mourut à Paris le 13 mars 1616.

(4) Philippe Hurault, comte de Ghiverny, né en Bretagne le 25 mars 1528, conseiller au Parlement de Paris en 1553, maître des requêtes en 1562, marié en 1566 à Anne, fille du premier président Ghrislophe de Thou. Il fut chancelier du duc d'Anjou et avertit son maître, devenu roi de Pologne, de la fin prochaine de Charles IX. II. lui fit parvenir des fonds pour faciliter son retour et alla au-devant de lui jusqu'à Turin. Garde des sceaux en 1578, chanceher en 1581, il fut disgracié à la fin du règne de Henri III. Il se rallia à son successeur qui lui rendit les sceaux en 1590. Le roi, mécontent de lui, songeait à le remplacer par Belliôvrc lorsqu'il mourut le 30 juillet 1599.

(5) Pierre II Seguier, deuxième fils de Pierre I^r et frère d'Antoine, l'avocat général, avait succédé à son père en 1571 comme président à mortier.

(6) Achille de Harlay, né en 1536, mort le 23 octobre 1616, premier président du Parlement de Paris. Il avait succédé à Christophe de Thou, son beau-frèfe. C'est \m

GABRIELLE d'ESTRÉES ET SULLY. 187

la Guesle (1), de MM. de Nevers ("2), de Schomberg (3), de Villeroy (4), des avocats généraux Servien (o) et Séguier (6), enfin de du Plessis-Mornay (7), rapporteur.

qui adressa au duc de Guise, à propos de la journée des barricades, ces paroles courageuses : « C'est grand pitié quand le valet chasse le maître. » Mis à la Bastille par les ligueurs, il sortit de Paris moyennant rançon et alla présider le Parlement royaliste de Tours. A la rentrée de Henri IV dans sa capitale, il remonta sur son siège à la tête du Parlement.

(1) Jacques de la Guesle, né à Paris en 1557, fidèle magistrat royaliste, procureur général au Parlement de Paris. Après la journée des barricades, il alla rejoindre Henri HI à Saint-Cloud et fut témoin de l'assassinat du roi par Jacques Clément. Henri IV lui maintint sa charge. Il fut le protecteur des jésuites et mourut le 3 janvier 1612.

(2) Louis de Gonzague, troisième fils de Frédéric II, duc de Mantoue (1539-1595), vint en France sous Henri II et devint duc de Nevers par son mariage avec Henriette de Clèves, héritière des duchés de Nevers et de Rethel. Il se distingua comme capitaine au senice de la France. Il se rallia à Henri IV et fut son ambassadeur à Rome. Il fut chargé de ses finances et mourut des fatigues de la campagne de 1595 contre les Espagnols.

(3) Voir plus haut page 69.

(4) Nicolas de Ncufville, seigneur de Villeroy, né en 1542, mort à Rouen le 22 novembre 1617. Avait épousé en 1567 la fille de Claude de l'Aubespine, secrétaire d'Etat sous François II et Charles IX, auquel il succéda à l'âge de vingt-quatre ans. 11 avait servi la Ligue et se rallia à Henri IV après sa conversion. Ce prince le prit comme secrétaire d'Etat chargé des affaires étrangères à la mort de Révol, en 1594.

{"}) Louis Scnin ou Servien, seigneur de Pinoches en Vendômois (1555-1626), avocat général au Parlement de Paris. Fidèle à Henri IV, il fut premier président du Parlement royaliste de Tours. D'une science émincnte, on l'a comparé à Pic de la Mirandole et sur son épitaphe on lit :

In mundo scivit scibilc qiiidquid eral.

(6) Antoine Seguier, seigneur de Villiers et de Fourquy (1552-1624), conseiller au Parlement de Paris, maître des requêtes. !' ulcnant civil, avocat général en 1587, président à mortier, ambassadeur à Venise en 1597.

(7) Philippe de Mornay, seigneur du Plessis-Marly, né à Buhi Vexin Français en 1549, dit le pape des protestant*? en France, marié en 1575 à Charlotte d'Arbalesle, veuve de Jean du Pas de Feuquières, entra à la même époque au service du roi de Navarre, dont il mérita toute la confiance. Chargé d'abord de ses finances comme son superintendant, bientôt nulle affaire n'échappa k sa direction en matière de diplomatie et de guerre. Ce fut lui (jui décida le roi à s'allier h Henri III en 1589, qui arrêta le roi de la Ligne Charles X, (\u\ négocia la soumission de Mercœur cl de Mayenne et qui régla toujours les affaires d'intérêts des membres de la maison de Navarre. Il mourut le 11 novembre 1623, dépouillé par Louis XIII de son gouvrrno ment de Saumur.

On voit qu'à cette époque Sully ne jouait aucun rôle dans l'affaire.

Les choses ne marchèrent pas comme Henri IV l'aurait désiré. On examina d'abord la question de savoir s'il fallait demander la nullité du mariage à Rome ou à l'autorité ecclésiastique française. Le pape Clément VIII était favorable à la Ligue et hostile à Henri IV. Il se refusait encore à croire à la sincérité de l'abjuration que le roi avait faite à Saint-Denis le 25 juillet précédent. Il avait témoigné tout son mécontentement aux religieux de l'abbaye de Saint-Denis d'avoir accepté l'abjuration d'un relaps qui, en 1572, avait abandonné une première fois la religion protestante p'our y revenir dès qu'il avait pu s'échapper de la cour. Le Pape refusait donc l'absolution à Henri IV et obéissait ainsi aux sollicitations des Espagnols et aussi des chefs de la Ligue, qui comprenaient bien que leur rôle serait terminé en France le jour où Henri IV serait admis dans le giron de TEglise catholique. La commission réunie par le roi déclara, qu'à son avis, il était impossible de s'adresser au Pape, qui refuserait certainement de s'occuper d'une demande en nullité de mariage introduite par un prince excommunié. On agita alors la question de savoir s'il fallait s'adresser à l'autorité ecclésiastique de l'ordinaire, mais là encore Henri IV se heurta à des difficultés qu'il n'avait pas prévues. L'évêque de Paris était dans une situation extrêmement fausse. A force de ménager tous les partis, il avait mécontenté tout le monde, mais il craignait par-dessus tout de se mettre en outre mal avec Rome. C'est devant lui qu'il fallait porter l'affaire. On avait bien ouvert l'avis de s'adresser au grand aumônier du roi, l'archevêque de Bourges, qui était également compétent pour en connaître, mais l'évêque de l'ordinaire, non seulement refusa de statuer, mais encore s'opposa à ce que l'archevêque de Bourges le remplaçât.

Si Henri IV était empressé d'arriver à la nullité de son mariage, la reine Marguerite, persécutée par ses créanciers, voyait avec de véritables angoisses ces longs ajournements et les graves affaires de 1596 et 1597, qui empêchaient le roi d'exécuter ses engagements avec elle pour la liquidation de ses dettes. Le 9 février 1596, elle écrivit à du Plessis-Mornay une lettre pour se plaindre de la situation qui lui était faite.

Le 24 février 1597, elle s'adressa à Gabrielle dans les termes les plus affectueux, lui demandant d'être son intermédiaire auprès de

Henri IV pour l'arrangement de ses affaires, l'assurant que ses désirs « se conforment entièrement aux volontés du roy et aux siennes. J'en parle en commun, ajouta-t-elle, les estimant si unies que me conformant à l'une je la serai aussi à l'autre.... Je vous parle librement et comme à celle que je veux tenir pour ma sœur et que après le roy j'honore et estime le plus.... J'ay pris tant de confiance en l'asseurance que vous m'avez donnée de m'aymer que je ne veux prendre aultre protecteur en ce que j'auray à requérir le roy, auquel je n'ose user de si longues importunités qui sur du papier l'ennuyera, mais partant de vostre belle bouche, je sçay qu'il ne peut estre que bien reçeu. Obligés moy donc de me rendre cest office.... »

Voilà une lettre dont l'authenticité est indéniable (1) et dont l'existence est incompatible avec la prétendue correspondance rapportée par Sully. Quant à ce procédé habituel à Sully de mettre dans la bouche de divers personnages les attaques qu'il ne voulait pas formuler lui-même et notamment de charger la reine Marguerite de dire que Gabrielle était de basse extraction, — qu'on l'accusait d'avoir « desmené une vie si sale et si vilaine, » — qu'elle était une « bagasce, » tout cela est démenti et disparaît devant celte lettre. Non pas que nous prenions au mot les protestations de la reine et que nous croyions à la sincérité de son affection pour la duchesse de Beaufort, mais, reléguée à Usson, en proie aux plus grands embarras pécuniaires, désirant revenir habiter Paris, après son divorce, et quitter un château isolé où elle vivait depuis dix-huit ans, elle avait trop d'intérêt à ménager la maîtresse toute-puissante de Henri IV pour avoir l'imprudence d'écrire à Sully de telles paroles. Elle avait lait partie de cette cour des Valois, si dangereuse même pour les membres de la famille royale, et y avait appris la dissimulation, indispensable au milieu des intrigues et des pièges florentins, dont sa jeunesse avait été entourée.

L'année 1598 amena le traité de Vervins, le traité d'Angers, l'Edit de Nantes et la pacification générale du royaume. L'affection du roi pour Gabrielle n'avait fait qu augmenter au milieu des épreuves des années précédentes. H songea alors à reprendre les négociations avec Rome, car le nouveau Pape lui était aussi favorable que son prédécesseur lui avait été hostile. Son projet d'épouser Gabrielle était

>iy La lettre est autographe. B. N. Ma. CoU. Dupuy. T. 217, folio 58.

devenu public (1). La reine ne pouvait plus douter, si elle l'avait jamais fait, que ce ne fût elle qui dût lui succéder, et dès que le roi s'adressa de nouveau à elle, elle renouvelle son consentement, elle donne à Gabrielle le duché d'Etampes, elle envoie sa seconde procuration. Que pouvait-on lui demander de plus?

Nous avons prononcé le mot de mauvaise foi en l'appliquant à Sully relativement à son récit inexact de ces événements, nous tenons à le justifier jusqu'au bout. Le 15 octobre 4598, le roi écrit à Sully et cette lettre-là est authentique ; elle n'a pas été altérée et ne commence pas par les mots « mon cher amy, » comme toutes celles qu'a citées le surintendant :

« Monsieur de Rosny, j'écris à M. de Silery de se tenir prest pour partir pour le voyage que je veulx qu'il aille faire à Rome pour mon desmariage, aussy tost que le sieur Langlois, cy devant prevost des marchands de ma ville de Paris, sera de retour d'Usson et en aura rapporté la procuration nécessaire, sur ce qui en a cy devant esté résolu et où vous esliés, et vous fais ce mot pour vous prier, comme chose que j'affectionne et que j'ay à cœur pour plusieurs occasions que vous sçavés trop mieux juger, que vous teniés la main que ce qu'il faudra pour le voyage dudict sieur de Silery soit prest, à ce qu'il puisse partir aussy tost après le retour dudict sieur Langlois, et ay commandé à M. de Villeroy de vous communiquer de cest affaire durant que ledit sieur de Villeroy sera à Rome.... je prie Dieu, M. de Rosny, qu'il vous ayt en sa saincte et digne garde.

» Henry (2). »

Ainsi, en octobre 1598, Sully était instruit de tout. Il était devenu un personnage principal dans l'Etat ; il assistait à tous les conseils, il était au courant de toutes les affaires, et, pour qu'il n'y ait pas de doutes possibles, Henri IV lui a rappelé cette affaire, traitée dans un conseil « où vous estiés, » lui écrit-il. Sa mauvaise foi est donc incontestable.

A quels sentiments Sully a-t-il obéi? A plusieurs, à ce que nous croyons. Il a voulu d'abord, pour la satisfaction de son immense vanité, n'avoir été étranger à aucune des grandes affaires de son temps. Il veut avoir été le pivot de celle-ci comme il l'a été de tant

(1) f. .... D'aultant que c'est chose bien certaine que le roy avoit desseigné l'espouzer vers la Quasimodo.... » {Mémoires de Groularl, premier président de Normandie.)

(2) Lettres missives, t. V, p. 60.

d'autres. Le mariage de Henri IV avec Gabrielle était un des événements les plus funestes qui pût arriver. Dieu sait, s'il s'était accompli, ce qui se serait passé à la mort de Henri IV. Jamais, depuis la guerre de Cent ans, l'unité française n'eût couru de tels dangers. Sully veut avoir été le ministre qui a empêché cette faute de s'accomplir, alors qu'il est certain qu'il n'a rien empêché et que c'est la mort de Gabrielle qui seule a rompu les desseins du roi.

Sully a cédé aussi à un autre sentiment en fabriquant ces lettres, c'est à sa haine contre Gabrielle. Il nous représente une Gabrielle qui n'a jamais existé, une fille éhontée qui trompe le roi, et ensuite lui persuade que les enfants de ses amants lui appartiennent. La reine ne parle d'elle qu'avec le dernier mépris et en toute occasion elle lui applique une épithète déshonorante. A ce portrait haineux opposons celui qu'en fait un contemporain pour lequel nous avons une prédilection particulière. Nous voulons parler de d'Aubigné. C'est un réformé austère, convaincu; l'épée ou la plume à la main, il n'est jamais qu'un réformé, c'est son honneur. Sully se souvient bien peu qu'il est protestant, il est secrétaire d'Etat avant tout. Aussi est-il un secrétaire d'Etat très habile et d'Aubigné l'eût été fort mauvais. Sully ressemble à un paysan madré, « ne faites pas la fme beste, » lui dit quelquefois Henri IV. D'Aubigné est plein de sincérité et de loyauté, c'est un caractère tout d'une pièce, qui écrit toujours ce qu'il croit, même lorsqu'il est injuste pour Henri IV; comme il le juge trop sévèrement, on ne l'accusera pas de partialité en faveur de Gabrielle. Voici ce qu'il en dit :

« La duchesse de Beaufort usoit modestement du pouvoir qu'elle avoit sur le roi, mais ses proches n'y observoient pas tant de médiocrité. Cette occasion nous convie à traiter de cet amour autant (lue le respect et la bienséance nous permettent. On n'a guères veu 'l'amies de nos rois qui n'aient attiré en elles les haines des grands, ')U en leur faisant perdre ce qu'elles désiroient, ou en faisant défavoriser ceux qui ne les adoraient pas, ou en épousant l'intérêt de leurs proches, leurs dettes, leurs récompenses et leurs vengeances. (Vest une merveille comment cette femme, de laquelle l'extrême beauté ne sentoit rien de lascif, a pu vivre plustost en reine qu'en concubine tant d'années et avec si peu d'ennemis. Les nécessitez de l'Eslat furent ses seules ennemies; de ce quoi je laisse, comme une chose douteuse, à chacun son explication.... »

Dans un autre passage, nous relevons encore ces mots : « Cette duchesse, de laquelle le roi avait de très agréables enfants (1).... »

Quel est celui des deux serviteurs qui sert le mieux la mémoire du grand roi? Est-ce Sully qui, égaré par sa haine, prête à son maître un rôle de dupe, indigne de son intelligence? Est-ce d'Aubigné, qui nous montre Gabrielle sous son vrai jour, aimée, populaire, pleine de décence dans une situation fausse, et digne de l'amour que Henri IV avait pour elle? Il est certain que malgré tout Henri IV eût commis une grande faute en l'épousant, mais ne fut-il pas à plaindre le jour où il perdit cette femme dévouée pour la remplacer par une intrigante dangereuse comme la duchesse de Verneuil et une femme acariiite et violente comme Marie de Médicis? Cette pitié pour le grand roi n'augmente-t-elle pas encore, lorsqu'il paraît prouvé que ces deux femmes ont conspiré contre sa vie et que l'épouse légitime elle-même, transportant au Louvre les habitudes familiales des Médicis, laissait faire, si même elle ne poussait pas au crime?

Nous croyons avoir réussi à démontrer que Sully a fabriqué les cinq lettres relatives aux négociations du divorce. 11 nous reste maintenant à démontrer qu'à aucun moment pendant ces longues négociations, c'est-à-dire depuis i5i»3 jusqu'en 1599, la reine n'a jamais songé à empêcher le mariage de Gabrielle et de Henri IV.

Mezerai dit que la reine Marguerite informait le Pape, à Rome, qu'elle ne consentirait jamais à son divorce, parce que le roi se proposait d'épouser la duchessse. Mezerai n'a-t-il pas emprunté cette opinion à Sully? Il l'a fait bien d'autres fois, et la confiance qu'il a accordée aux Economies a été telle qu'en le lisant on retrouve souvent des membres de. phrases empruntés aux secrétaires. Faut-il supposer que la reine faisait secrètement avertir le Pape, que c'est contrainte et forcée qu'elle donnait des procurations pour obtenir son divorce et qu'en réalité elle n'y voulait pas consentir? Comment admettre que le duc deNevers, le duc de Piney-Luxembourg, le cardinal de Joyeuse et surtout le cardinal d'Ossat, le premier diplomate du temps, qui tous, à diverses périodes de ces négociations, représentèrent la France à Rome, ne s'aperçurent pas qu'ils étaient joués par la reine Marguerite ? Comment exphquer qu'elle agit ainsi contre ses

(Ij D'Aubigné, Uisi. universelle, t. III, ch. ni, p.

GABBIELLK D'ESTRBBS ET SULLY. 193

intérêts ; et qu^elle écrivit à Rome le contraire de ce qu'elle écrivait à Paris ?

N'insistons pas davantage sur l'opinion de Mezerai, qui n'est que le reflet de celle de Sully; examinons un document récemment découvert par M. Jules Loiseleur et qui viendrait à l'appui de cette opinion assez répandue chez les contemporains. Il s'agit d'une lettre datée de Paris, du 16 avril 1599, dans laquelle le président de Vernhyes adresse au duc de Ventadour, lieutenant général en Languedoc, les détails les plus circonstanciés, et dont quelques-uns sont absolument nouveaux, sur la mort de la duchesse de Beaufort (1). La lettre est en partie chiffrée, et M. Loiseleur a su fort ingénieusement en trouver le chiffre. Voici le passage relatif à la question que nous traitons :

« Le roy, s'estant résolu au mariage depuis le jour do mardy gras et obligé sa promesse, avoit chargé les mémoires de M. de Sileri asseurer le Pape iceluy estre conse. (^). La royne avait promis, révoquant son premier dire, consentir en faveur. Erart, serviteur de la maison de Navarre, alloit quérir la déclaration.... »

Admettons ce texte comme exact, quoique le président paraisse assez inexpérimenté dans l'emploi de son chiffre. Nous relevons d'abord une erreur évidente. Avant le mardi gras, qui fut le 2 mars en 1599, et dès le 9 février, Erard était de retour d'Usson et avait remis la déclaration ou mieux la procuration de la reine à Henri IV. On ne pouvait donc pas le renvoyer en Auvergne après le mardi gras pour y remplir une mission terminée au commencement de février.

N'est-ce pas encore une erreur que cette allégation? La reine^ révoquant son premier dire, consent en faveur du mariage.

Quel est ce premier dire? Ce ne peut être que le refus de consentir au divorce. En nous rappelant d'abord la correspondance de la reine et ensuite tous les faits qui se sont passés dans les derniers temps qui ont précédé la mort de Gabrielle et notamment la donation du duché d'Etampes, du 11 novembre 1598, il nous paraît difficile de trouver le moment où il y a eu on refus, mèroe momentané, de la

(1) Jean de Vernhycs, président de la Cour des aides de Monifcrrant, membre du conseil de Navarre. Le duc de Venladour, pair de France, lieutenant ^ïônéral pour le* roi du haut et bas Languedoc. La lettre a été publiée par Loisciciir, ProbUinef historiques : Mort de Gahrielk.

(2) <• .... estre consentant.... ? » ou mieux de s'assurer du consenfitntnl du P«pe.

part de la reine. Il faudrait placer cet incident, non seulement avant le 3 février, jour où elle a signé la seconde procuration, mais encore avant la donation du duché d'Etampes. Mais une nouvelle difficulté s'élèverait alors ; la correspondance authentique, très suivie, dont tous les éléments concordent entre eux, ne laisse pas place à un incident soulevé par la reine. Nous allons plus loin, et nous dirons que, lorsqu'il y a eu des hésitations et retards, ils sont venus du roi. En 1593, Henri IV, poussé par ses ministres à se marier, commence les démarches nécessaires pour parvenir au divorce. Il ne songe pas encore à épouser Gabrielle et il reçoit le portrait de l'infante d'Espagne et de Marie de Médicis, qu'il confie à d'Aubigné (1). En i594, 1595, son désir de se marier diminue à mesure qu'augmente son atfection pour sa maîtresse; en 1596 et 1597 il interrompt les négociations. En 1598 et commencement de 1599, le roi est décidé à épouser Gabrielle, les négociations reprennent avec activité. Tandis que le roi varie ainsi, la reine Marguerite, depuis 1593 jusqu'à 1599, a toujours voulu le divorce. Lorsque les négociations ont été arrêtées, elle réclame, elle écrit à tout le monde. Sa situation est d'ailleurs intolérable, elle a cédé au roi ses terres de Picardie, qui lui rapportaient 23,000 écus de revenu, et le roi n'exécute pas ses engagements et la laisse en 1596 saisir par ses créanciers; Erard semble l'abandonner et reste un an sans lui écrire (2). Aussi est-ce à sa grande satisfaction qu'elle voit la reprise active des négociations en 1598.

Le président de Vernhyes est très bien renseigné sur les derîiiers moments de Gabrielle, c'est le sujet principal de sa lettre, il en connaît toutes les pt'.ipéties. Mais, en ce qui concerne les négociations du divorce, il ne dit que le mot que nous avons cité, il les ignore comme presque tous les contemporains. On comprend très bien quels étaient les sentiments du public ; chacun pensait que jamais la reine ne donnerait les mains à un divorce dont les conséquences seraient de la priver définitivement du trône et de la remplacer, elle, la fille des Valois, par la fille d'un gentilhomme de Picardie. Le public ne connaissait pas entièrement la détresse pécuniaire de Marguerite. Il ne songeait pas à ce long séjour au milieu des montagnes d'Auver-

(1) D'Aubigné, Histoire universelle.

(2) Lettre de la rc'ne à du Plessis du 9 février 1597, et la lettre de du Plessis à Erard du 14 février.

GABRIELLE d'eSTREES ET SULLY. 495

gne, dont elle était lasse, à la certitude qu'une réconciliation avec son mari était impossible. Il ne réfléchissait pas comme elle au danger de sa situation; au procès que Henri IV, décidé à épouser Gabrielle, pourrait lui intenter si elle résistait; à l'existence probable de trois enfants, certaine d'un enfant adultérin, qu'elle avait eu d'un de ses amants, Champvallon (1), depuis qu'elle vivait séparée du roi. Ce procès eût été un scandale qu'elle voulait éviter à tout prix, qui ne pouvait que tourner contre elle et même avoir les conséquences les plus dangereuses, peut-être une prison perpétuelle. C'eût été la mort possible comme suprême châtiment avec un homme moins humain que Henri IV. Nos ambassadeurs n'avaient pas laissé ignorer cette éventualité à la cour de Rome et avaient invoqué un exemple tiré même de notre histoire nationale (2).

Au lieu de ce sombre et terrible avenir, Henri IV lui avait offert, dès le premier jour, en échange de son consentement, le paiement de ses dettes, une dotation princière, l'autorisation de venir résider à Paris, une position honorable à la cour, le titre de reine et de duchesse de Valois. Non seulement elle n'hésitait pas, mais elle sollicitait de tous son divorce (3). Il fallait ignorer ces détails, comme le faisaient les contemporains, pour croire à une résistance de sa part.

En résumé, Mezerai a copié Suhy, le président de Vernhyes, si exact sur d'autres points, se trompe, le récit des Economies est inexact, les pièces citées ne se sont jamais rencontrées ailleurs, leur fausseté est évidente et elles ne sont produites et invoquées que pour faire croire au public qu'aucune grande aflaire du temps n'a échappé à la direction de Sully, et surtout pour satisfaire sa haine, en outrageant Gabrielle et en mettant sous la plume de la reine les plus grossières injures à son égard.

(1) Jacques de Harlay, seigneur de Champvallon, fils de Louis de Harlay, seigneur de Champvallon, et de Louise Sluart de Cau, mort le au avril 1630.

(2; iJibl. Nat., Mss. fonds Dupuy, n« 10,200; divorce de Henri IV.

(3) Lettre de la reine Marguerite à du Plessis-Mornay. Usson, le 29 octobre 1599 : « Je le fais, je le proteste, très volontiers et sans aulcung regret, cognoissant que c'est le contentement du roy, qui m'est devant toute chose; le bien de ce royaulme, mon repos, ma libiHé et ma seureté.... »

i9ë OABRIELLE d'eSTRÉES.

Le médecin Jehan Ailleboust.

Après les attaques indirectes comme celles que nous venons de relever, nous allons voir Sully et ses secrétaires continuer par d'autres procédés à déchirer la mémoire de Gabrielle. Dans cette œuvre, ils n'ont que trop bien réussi à tromper la postérité, à faire une femme digne de tous les mépris de celle dont on a dit avec vérité : « Ceux qui ne la vouloient pas aimer ne pouvoient s'en empescher. Elle commandoit à tous les cœurs avec la plus grande douceur, obligeant tous ceux qu'elle pouvoit (1). »

Sully fut au nombre de ses obligés. A la mort de M. d'O, surintendant des finances (1595), Sancy et Sully sollicitèrent cette charge. Gabrielle seconda les désirs de Sully de son mieux, mais Henri IV n'osait lui confier la surintendance, parce qu'il était resté jusqu'alors étranger au maniement des affaires financières; cependant, sur les instances de sa maîtresse, le roi adopta un terme moyen. Il constitua un conseil des finances, dont le duc de Nevers devint le chef et dans lequel il fit entrer Sully. La mauvaise volonté de ses nouveaux collègues et une abronce du roi (2) l'en tinrent éloigné quelques mois, mais, soutenu par Gabrielle, il rentra au conseil et y prit en peu de temps une situation prépondérante. Sully a soin de nous expliquer quCt si la duchesse fut contraire à Sancy (3), c'est parce qu'il avait

(1) Le Grand Alcandre.

(2) Voyage de Lyon.

(3) Nous ne croyons pas que Sancy ait tenu les propos odieux que lui prête Sully sur la vie passée et présente de la duchesse ni sur la naissance de César. C'est une pure allégation de sa part ; il veut faire peser la responsabilité de ce qu'il va dire sur Sancy. Ce dernier était ouvertement hostile au mariage de Gabrielle avec le roi; il ne faisait pas, comme Sully, le bon valet auprès de la duchesse. Sa propre déclaration sur ce point confirme notre dire et est pleine de sincérité : « .... D'Angers, le roy s'en alla à Nantes, où la duchesse accoucha de son second fils, qui est M. le chevalier de Vendosme ; lors le roy lui promit et jura de l'espouser, ce qu'elle ne voulut point

GABRIELLE D'BSTRÉëS ET SULLY. 197

tenu des propos un peu libres sur sa vie passée et présente et sur la naissance de César, de laquelle on faisait des discours et des contes, dit-il, dont celui de « M. d'Alibour, s'il est faux comme nous le croyons, fut des mieux inventés. » Tout en prétendant ne pas ajouter foi à ce conte, Sully y revient à trois reprises différentes, et la troisième fois le raconte en ayant toujours soin de mettre le récit dans la bouche d'un tiers et cette fois-ci dans celle de Sancy lui-même.

Voici le conte que Sully attribue à Sancy : Le roi envoya son premier médecin appelé Jehan Ailleboust (4), et non Alibour, visiter Gabrielle qui avait été souffrante toute la nuit. A son retour, le médecin dit au roi qu'elle avait eu un peu d'émotion, mais que la fia d'un tel mal ne serait que fort bonne, en un mot qu'elle était grosse. « Je croys que vous resvez et n'estes pas dans vostre bon sens, dit le roi, aussi comment seroit-elle grosse, car je sçais bien que je ne lui ai pas encore rien fait et estes ceste fois un très mauvais raédecin, et faut que vostre esprit ait été poussé à ceste malice par un plus méchant que vous. » Le médecin persista, et « devant qu'il soit sept mois, ajouta-t-il, l'effet se vériliera.... » Le roi ensuite alla trouver la belle malade à laquelle il conta tout « et luy fit une belle vie, quoique rien de tout cela ne parut pour lors. » César vint au monde à Coucy-le-Château quelques mois après, le 7 juin 1594. Au mois de juillet, « M. Alibour, faute de bon appareil, dit Sully, ou autrement, mourut.... duquel le roi eut grand regret, ne lui voulant nul mal pour avoir dit librement ce qu'il pensoit. »

Les pamphlétaires ont aussi connu ce conte ridicule consacré par Sully; et L'Estoile formule nettement, contre Gabrielle, l'accusation d'empoisonnement que Sully ne laisse que supposer : « Ce jour même (24 juillet 1594), on eut nouvelle à Paris de la mort de M. d'Aliboust, premier médecin du roy, duquel on disoit qu'une parole libre, qu'il avoit dite à Sa Majesté touchant son petit César, lui avoit cousté la vie, non de la part du roy, qui ne connoist pas ces bestes et monstres de poison, mais de la part de celle, comme tout le monde tenoit, qui

croire, sil ne lui promoltoit do m'esloijîncr frauprîjs do soy.... Jr pardonne à la duchesse de m'avoir haï et fait du pis qu'elle ayl pu, parce qu'elle croyoit (juc personne (juo moy ne s'opposoit à son dessein.... » (Dvicours de Sancy, in-l2, lf>«o, de la compagnie des libraires.)

1) Jehan Ailleboust succ(*da, en i?593, comme premier médecin du roi. à Marc Miron. Voir aux .\rchives nationales, Confies de ia maison du roU KK 150.

lye GABRIELLE D ESTREES.

s'y sentoit intéressée, à laquelle le roy, contre sa promesse, l'avoit redit et ne pensoit qu'il en dust coûter la vie à ce bonhomme de médecin, fidel serviteur de Sa Majesté. »

Ainsi voilà Gabrielle empoisonneuse et Ailleboust mort pour avoir divulgué à Henri ÎV ce que toute la cour savait, ce qu'elle ne cachait à personne, ce qui était sa force : sa grossesse.

L'histoire du premier médecin du roi, telle qu'elle est racontée par Sully, ne soutient pas la critique. La révélation de la grossesse de Gabrielle doit être placée vers décembre 1593, l'accouchement ayant eu lieu en juin suivant. Henri IV n'a pas pu dire qu'il n'avait eu aucun rapport avec Gabrielle, qui était publiquement sa maîtresse, probablement depuis le siège de Chartres. Il ne faut pas oublier non plus que c'est à elle que, pendant l'année 1593, le roi a écrit un grand nombre de lettres, dont seize nous sont parvenues, qui sont les témoins irrécusables de leur intimité.

Ce n'est pas là l'histoire du médecin Ailleboust telle que la racontait la chronique scandaleuse du temps. On disait qu'une maladie du roi l'avait tenu éloigné de Gabrielle pendant assez longtemps et, par le rapprochement des dates, on en concluait qu'il ne pouvait être le père de César. L'anecdote ainsi amendée n'est pas plus vraisemblable; cette maladie est réelle, mais elle ne survint qu'après la naissance d'Alexandre Monsieur (I), le troisième enfant de Gabrielle. Henri IV fut guéri des conséquences « de sa carnosité, » à Monceaux, en octobre 1598, par une « opération admirable » du chirurgien Regnault (2) et, peu de temps après, survint la quatrième grossesse qui amena la mort de Gabrielle.

L'amour de Henri IV pour ses enfants est, en réalité, la seule réponse à faire « à ces imprimez infasmes, à ces ouvrages d'une main ennemie, à ces escritz trempés dans le fiel. » Mais n'est-il pas pénible de voir Sully, « le grand Sully, » devenu un vieillard morose et hai-

(1) Voyez Tallemant des Rôaux, qui donne une troisième version du conte et fait vivre Alibour encore en 1398.

(2) Voir, dans les Mémoires de Bassompîcrrc, le ballot des apothicaires, t. I, p. 61, et dans les Lettres missives, t. V, p. 61, la lettre dont voici le début : « M. de Rosny» je vous prie, incontinent la présente reçue, de faire délivrer aux sieurs Marescot, Martin et Rosset, médecins, à chascun cent escus, pour m'estre venu voir ici par mon commandement, et à Regnault, mon chirurgien, cinquante.... ce 3 novembre lo98^ à Monceaux. Henry. »

GABRIELLE d'eSTRÉeS ET SULLY. 499

neux, rivaliser avec « ces escritz trempés dans le fiel, » et lui, l'ancien serviteur de Henri IV, ramasser une semblable anecdote, probablement dans L'Estoile dont il s'est beaucoup servi, l'insérer dans les Economies royales pour satisfaire ses mauvais sentiments contre une femme, auprès de laquelle, pendant sa vie, il avait joué le rôle de courtisan et qui, pendant son pouvoir passager, avait su lui rendre service?

Le baptême d'Alexandre Monsieur.

Le lecteur se rappelle qu'à la suite de la longue conversation que Sully eut à Rennes avec le roi (i598), il fut arrêté entre eux qu'il était nécessaire de tenir secrète la résolution qu'il prendrait relativement à son mariage, quelle qu'elle fût. Sully demanda surtout que la duchesse de Beaufort ne parlât pas de ses espérances personnelles, afin de faire cesser les bruits qui couraient dans le public et les écrits qui s'en répandaient partout. C'était, d'après lui, le meilleur procédé pour prévenir les obstacles et empêchements que la reine Marguerite pourrait apporter à l'exécution de ce projet. Il est certain que la duchesse et surtout son entourage pensaient qu'ils avaient intérêt à agir autrement, et ils répandaient partout le bruit de ce mariage pour y habituer le public et peut-être aussi pour engager davantage le roi.

Sur ces entrefaites, on célébra à Saint-Germain le baptême d'Alexandre Monsieur, dont Gabrielle était 'accouchée à Nantes, le 13 avril précédent. La cérémonie fut accomplie en grande pompe, comme s'il se fût agi du baptême d'un enfant de France. Sully prétend bien que pendant le baptême, sur ses observations, le roi lui dit à voix basse que ses intentions avaient été dépassées et qu'il n'avait pas autorisé le cérémonial qu'on déployait. Mais ce qui est beaucoup plus certain, c'est que toute la cour, sachant faire plaisir au roi et à la duchesse, y assistait; que la marraine était Diane de France, duchesse d'.\ngoulêin(», pour la(|ucllo Henri IV avait beaucoup d'adection. et que le parrain était le comte de Soissons. son proche parent.

200 GABRIEIXE d'eSTRÉKS,

un des plus grands seigneurs du temps, qui, pendant longues années, avait brigué la main de sa sœur. Il voulait sans doute le consoler du mariage, arrêté alors, entre Catherine de Navarre et le duc de Bar, En réalité, on ne trouve trace nulle part ailleurs que dans les Economies de ce fait que Henri IV aurait trouvé qu'on rendait trop d'honneur à son second fils et à ses illustres parrain et marraine.

Quelques jours après le baptême, selon Sully, M. de Fresne, merabre du conseil des finances, un des fidèles de la duchesse de Beaufort, prépara une ordonnance « de payer ce qu'il falloit aux heraux, trompettes et hautbois^ pour avoir servy au baptesme d'Alexandre Monsieur, comme enfant de^France. » Sully n'était pas encore surintendant et seul chargé des finances de l'Etat, mais le roi avait déjà décidé qu'aucun mandat ne serait payé qu'autant qu'il serait revêtu du visa de Sully. Les autres membres du conseil pouvaient préparer les mandats de payement, mais lui seul pouvait les ordonnancer. On présenta donc à sa signature le mandat dressé par M. de Fresne. En le lisant, il se serait écrié qu'il n'y avait pas d'enfants de France et que les « heraux, trompettes et hautbois » seraient payés comme s'ils avaient assisté au baptême d'un simple particulier. Il ajoute qu'il porta la pièce au roi, afin de lui montrer combien le secret demandé par lui à la suite de la conversation de Rennes était mal gardé de la part de la duchesse. Il trouva Henri IV au Louvre causant avec d'Epernon; d'autres courtisans étaient à peu de distance. Après avoir lu l'ordonnance, le roi se fâcha : « Il y a là de la malice de M. de Fresne, mais je l'empescheray bien, deschirez cette ordonnance, » puis se tournant vers ceux qui étaient les plus rapprochés de lui : « Voyez la malice du monde et les traverses que l'on donne à ceux qui me servent bien et selon mon gré ; l'on a envoyé à M. de Rosny une ordonnance, à dessein de m'offenser s'il la passoit, ou d'offenser ma maistresse s'il la refusoit. » Henri IV renvoya ensuite Sully en lui disant d'aller voir la duchesse, de tâcher de la contenter et, s'il ne réussissait pas, «je parleray en maistre et non en serviteur, » ajouta-t-il.

Sully fut mal reçu par Gabrielle et, après quelques propos aigres, elle lui aurait dit : « Je ne suis pas faite comme le roy à qui vous persuadez que le noir est blanc. » Sully va alors chercher Henri IV et le ramène chez la duchesse dans son propre carrosse (1). C'est alors

(1) Marbault dit que c'est vantcrie pure de la pari de Sully de prétendre avoir ra-

qu'a lieu la grande scène de larmes et de désespoir dont le récit tient une grande place dans \esEco?îomi€s. La duchesse traite Sully de valet. Le roi, saisissant l'occasion d'accabler son ministre de louanges, dit à Gabrielle : « Ceux de ma maison n'ont pas dédaigné l'alliance de la sienne (i).... » Mais par contre il n'a que de dures paroles pour celle-ci : « Il faut que vous sachiez que, vous ayant principalement aymée, parce que je vous trouvois douce, gracieuse et d'humeur complaisante, sans estre testue ni acariâtre, si vous veniez ainsi à changer soudainement vous me feriez croire que tout cela n'estoit que feintise.... » Le désespoir de Gabrielle ne connaît plus de bornes; elle voudrait avoir un poignard pour se percer le cœur; elle dénonce Sully au roi comme ayant tenu « de beaux discours au baptesme de vostre filî> et le mien.... jusques à essayer de vous faire trouver mauvois l'honneur que l'on lui faisoit.... Que n'a-t-il pas dit au mespris de vos enfants et de moy ?... Il ne faut plus vivre après tant de disgrâces et voir que vous aymez mieux un serviteur de qui tant de gens se plaignent qu'une maistresse dont tout le monde se loue.... » Enfin, toujours s'il fallait en croire Sully, le roi prononça ces paroles terribles pour Gabrielle : « Je vous déclare que, sij'estoit réduit à ceste nécessité de choisir à perdre l'un ou l'autre, je me passerois mieux de dix maistresses comme vous que d'un serviteur comme luy. »

Le triomphe de Sully est complet. Pendant tout ce long récit, tandis que Gabrielleest si mal menée, le roi accable son ministre de telles louanges qu'il s'arrête un instant pour dire à sa maîtresse : « Je ne crains point de dire tout ceci devant Rosny, d'aultant que je le tiens si advisé que ces louanges l'encourageront plutôt à mieux faire que jamais.... » Entîn le récit se termine brusquement : « Après plusieurs discours trop longs à desduire, toutes choses se réconcilièrent de toutes parts.... »

C'est là un dénouement hum mai^iti apies tant de bruit, et nous

mené le roi en carrosse, parce (ju'il n'en avait pas encore à celle époque. li nous semble que l'emploi du carrosse était inutile pour se rendre de chez le roi chez Gabrielle, dont l'hôtel communiquait avec le Louvre.

(!) Sully fait ainsi approuver par le roi sa prétention d'être allié fi la maison de France ! Pour (jue celle prétention fût justifiée, il faudrait que Sully fût un vrai Béthunc cl ne descendit pas de l'Ecossais Bctimn ; que les vrais Bélhunc eussent été (ce qui est une imagination du surintendant) les parents des anciens seijfneurs de Sully, dont une héritière épousa vers lioo un d'Albrel, etc., etc.

âOâ GABRIELLE d'ESTRÉES.

eussions voulu savoir si le mandat « des heraux, trompettes et hautbois » a été oui ou non ordonnancé.

Nous croyons que cette scène n'a jamais existé ailleurs que dans rimagination de Sully: Nous sommes en décembre 1598, tout se prépare pour le mariage de Gabrielle; nous savons par de nombreux témoignages que Tempire exercé par elle sur le roi était à son apogée et n'avait fait que croître avec les années. Dupleix a dit avec grande vérité : « Les appas de ceste Dame furent si puissans et si attrayans que la passion amoureuse croissant avec la jouissance de son objet (contre les maximes ordinaires de l'amour lascif), il ne s'en pouvait séparer (1). » Son affection augmente avec chaque enfant qu'il a d'elle, et, à Tépoque où Sully a la malencontreuse idée de placer cette scène, Gabrielle était devenue toute-puissante : une quatrième grossesse com.mençait. Sully, qui, d'ailleurs, n'a jamais balancé l'influence de la maîtresse, quelle que fét l'estime du roi pour lui, le pouvait moins que jamais à l'époque où nous sommes arrivés. Peu auparavant, à la mort de Saint-Luc, grand maître de l'artillerie, il en avait fait la cruelle expérience : il avait demandé au roi cette charge qu'il croyait due à ses longs et dévoués services et à sa capacité incontestable; il eut même la promesse du roi, mais Gabrielle était intervenue. Elle avait fait nommer son père, homme d'un mérite douteux et qui n'avait, jusque-là, jamais su conserver ni sa femme, ni sa fille, ni les places fortes dont il avait été gouverneur. Or, si, à cette époque-là, Sully ne pouvait pas lutter d'influence avec Gabrielle, même lorsqu'il demandait une chose qui lui était due, comment espère-t-il nous faire admettre qu'au moment où le roi s'est tout à fait résolu à épouser Gabrielle, c'est-à-dire en décembre 4598, il lui dira : « Je me passerois mieux de dix maistresses comme vous que d'un serviteur comme lui (2)? »

La cause de la querelle est tout aussi invraisemblable que la scène elle-même. Nous croyons que Sully ne pouvait pas douter un instant que le cérémonial observé au baptême d'Alexandre Monsieur avait l'entière approbation du roi. Il y avait des précédents qui ne devaient , laisser aucune hésitation dans son esprit. Le fils aîné de Henri IV,

(1) Dupleix, Histoire de Henri l'V.

(2) « Gabrielle d'Eslrées, dame douée de singulières perfections d'esprit aussi bien que de corps, possédant entièrement le cœur du roy et pouvant régenter comme royne.... » (Dupleix, ouvrage cité.)

GABRIELLE d'ESTRÉES ET SULLY. 203

César, était né à Coucy, en 1594, alors que le mariage de sa mère avec le s"" de Liencourt subsistait encore ; il était né pendant la guerre et fut fort obscurément baptisé. En 1596, les événements et la situation étaient changés. Gabrielle, maîtresse déclarée, avait vu son mariage annulé par Tofficial d'Amiens, elle était à Rouen où elle logeait avec Henri IV dans le monastère de Saint-Ouen et où toute la cour venait la visiter. Sa tille était baptisée comme une fille de France. Le récit de Claude Groulart, premier président au Parlement de Normandie, nous met au courant de tous les détails :

« Le mercredi 17 novembre 1596 lut fait le baptême de la fille que Madame la marquise de Monceaux avoit eue dès le ^ de ce mois, qu'elle en étoit accouchée dans le monastère de Saint-Ouen. Le roy différa à ce jour, qu'il tient plus favorable, d'autant qu'en ce jour il estoit né, avoit gagné la bataille d'Ivry et beaucoup d'autres choses semblables. La cérémonie fut grande et solennelle, telle qu'elle s'observe aux baptesmes des enfants de France. Il y eust quatre poésies dressés dans l'église.... Après que les pages furent passés aux flambeaux, précédés parles gardes, les suisses, les taynbours, trompettes, miisicfue du roy et les violons, suivirent Messieurs le maréchal de Matignon, portaat le cierge, maréchal de Retz, portant une grande sallière couverte (1), d'Espernon avec le bassin (2), de Nevers avec le vase, de Nemours avec la serviette, de Montpensier avec le cresmeau, de Conti portant l'enfant, qui avoit un grand drap d'argent doublé d'hermines mouchetées, la queue longue de six aulnes, portée par M"» de Guise.... (3). »

Ainsi, après le défilé des pages, des suisses, arrivent « les tambours, trompettes, musique du roy, » cela ressemble bien aux « heraux, trompettes et hautbois, » du baptême d'Alexandre Monsieur (4).

(l) Après la mort de Gabrielle, lors de l'invenlaire de ses meubles, on trouve parmi les pièces d'orfèvrerie " une {grande sallière d'argent dor»^ snmèc d'antiques avec un couvercle sur cmpAtement.... >

(2j On trouve encore « deux grands bassins d'argent doré.... ••

(3) Nous lisons au même inventaire : « Un lange de toile d'argent de deux largeurs de (|ualre aulnes deux tiers de long, bordé ù'Ucrmine mouchetée et doublée de tafTe. tas blanc, avec deux carreaux aussi de toilli* dar-^'onf cl qnnlrr nultios (\(-\\\ Hors d'argent, contenant trois lez, prisé cent escu/

(4) Or voici, si nous ne nous trompons pas, les salaiics rxlraordinaires accordés aux trompettes du roi pour le baptême de i:i96. Ils sont Hxés non par ordonnance

âÔ4 GABRIELLE D'ESTRÉeS.

Deux ans après, en avril 4598, César, qui est légitimé, auquel le roi vient de donner le duché de Vendôme et qui en prend le titre depuis quelques heures, est fiancé à la fille du duc de Mercœur, Françoise de Lorraine. La célébration des fiançailles a lieu dans le château d'Angers. Mezerai dit : « Les fiançailles furent célébrées avec autant de magnificences et de pompe que si c'eust été un fils de France. » Le cardinal de Joyeuse en fit la cérémonie et toute la cour, qui avait suivi le roi dans ce voyage quasi triomphal de Bretagne, s'efforce de plaire au souverain et à la duchesse par toutes sortes de réjouissances. SiiUy assistait à cette cérémonie comme il avait assisté à celle de Rouen.

Quelles raisons aurait eues Henri IV, en décembre 1598, à l'occasion du baptême de son second fils, de vouloir que les choses se passassent autrement qu'en novembre 1596, pour sa fille Catherine-Henriette, et qu'en avril 1598, pour les fiançailles de César?

La faveur de la duchesse n'était balancée par rien; le roi, décidé à l'épouser (1), poursuivait avec ardeur l'accomplissement des dernières formalités qui devaient amener son « desmariage » d'avec Marguerite de Navarre. En attendant, le roi et la cour rendaient à Gabrielle les mêmes honneurs qu'à une reine. Quoique n'étant pas installée au Louvre, son hôtel communiquait avec le Palais (2) et elle occupait la nuit la chambre des reines; depuis peu, à son lever, on observait l'étiquette royale et ses parentes lui donnaient la chemise. Lorsqu'elle mangeait, elle avait deux archers derrière elle (3). Les

comme Sully le prétend pour ceux de 1598, mais par arrêt du conseil, ce qui a bien une autre portée :

3 décembre 1596, Rouen. 3202. Arrêt ordonnant le payement d'une indemnité de 100 écus accordés à Guillaume Alain, trompette du roi. E Ib fo 159 2°. — 20 décembre 1596, Rouen, 3241. Arrêt ordonnant le payement de 60 écus dus à Jean Avons, dit Montauban, trompette ordinaire du roi. E Ib fo 173 vo. — Il faut ne pas perdre de vue que le baptême est du 17 novembre précédent.

(1) « Et de faict s'estant résolu à espouser ladite duchesse et en sa faveur il commandoit que l'on la remerciast et que l'on luy eust obligation, pour attacher un chacun davantage à son intérest en cas qu'elle ou ses enfants en eussent besoin ; si bien qu'en peu de temps on vit dans diverses provinces force personnes, mesme de grande qualité, établies à ce dessin.... •> (Mémoires de Chiverny.)

(2) Dans l'inventaire des meubles de Gabriellc, nous lisons : « .... en la chambre des pages (de son hôtel) ayant issu sur les offices du Louvre. >•

(3) Président de Vernhyes.

princesses de Lorraine la servaient à table (1) et, à l'occasion, faisaient office de femmes de chambre (2). Elle était l'intermédiaire de toutes les faveurs royales et l'on obtenait tout par son entremise (3).

Est-il admissible que, juste à Tépoque où nous voyons celui-ci préparer son mariage, habituer la cour à regarder Gabrielle comme la reine, prendre toutes les mesures pour la rendre populaire, en la faisant la dispensatrice de toutes les grâces et en lui créant de nombreux appuis dans les provinces, Sully veuille nous faire croire qu'il a triomphé de la duchesse et qu'il Ta fait malmener par Henri IV? Marbault dit à ce propos : « Pour sa querelle avec la duchesse de Beaufort, il y a grande apparence que celui-cj (Sully) qui faisoit le valet, l'accompagnant à Clermont et baillant des coups de baston par son commandement à son cocher, comme il nous l'a raconté si souvent, lorsqu'elle ne faisoit qu*entrer en faveur, eut ceste hardiesse, maintenant qu'elle s'en alloit être reine, comme il est certain que le roy Teust espousée si elle n'eust, au mois d'avril 1o99, peu après, esté prévenue par la mort (4).... »

Concluons de tout cela que le récit de Sully est absolument controuvé.

(1) L'Estoile, Feu delà Saint- Jean.

(2) L'Estoile, Baptême de Sourdis.

(3) « Elle avoit acquis un grand empire sur luy, de sorte que, la phispart des affaires de cour s'expédiant par son entremise et faveur, S. M. ne l'esconduisait de chose quelconque. » (Dupleix, ouvrage cité.)

(4) « C'estoit au temps qu'elle espéroit d'estre aussy bien royne de France comme elle régnoit au cœur du roy. On disoit desja que nos dauphins seroiont des Cypsar et des Alexandre, que, ce qui n'estoit qu'un jeu de volontiS se résoudroit en un contract de n(^'cessit{" et (juc tout ainsi (lue les anciens temples qui ne scrvoient qu'aux démons, avoient esté depuis employez, au service du vrai Dieu, on fesoit de ccst amour une conjonction telle que la police des hommes n'en congnoissoit pas de plus sainctp... 'Ilisfm'rc '^c France, par Pierre Mathieu.)

â06 GABRIELLE d'eSTRÉES.

La lettre de La Varans (1) sur la mort de Gabrielle.

Voici une lettre qui a joué dans l'histoire, à propos de la mort de Gabrielle d'Estrées, un rôle principal; lettre qui a fait foi depuis des siècles comme digne de toute créance, écrite par un témoin oculaire. La Varenne, ou plus exactement La Varane, au moment où il était censé la rédiger, « .... tenoit cette pauvre femme comme morte entre ses bras, ne croyant pas qu'elle vive encore une heure.... » On a si bien accueilli ce document jusqu'à nos jours que l'honorable M. Fierville, auteur d'un intéressant travail sur Y Inventaire de Gabrielle d'Estrées, voulant un peu réhabiliter le caractère de La Varane, l'homme à tout faire de Henri IV, assez maltraité par l'histoire, re-

(1) Guillaume Fouquet, sr de La Varane ou de La Varenne, baron de Sainte-Suzanne, né à La Flèche, en Anjou, en 1560, mort en 1616. Il aurait d'abord été cuisinier de M°ie Catherine, mais le plus ancien document dans lequel il soit question de lui sont les registres de la Chambre des comptes de Navarre pour l'année 1585, il y figure comme porte-manteaux du roi, aux appointements de 40 écus sols, sous le nom de Guillaume Fouquet de Lavarande. Attaché à la personne de Henri IV, il fut un homme à tout faire. Il racheta la bassesse de certains de ses services par le plus hardi dévouement et une grande intelligence. C'est lui qui, en septembre 1593, se substitua à un ambassadeur de la Ligue dont il prit le nom et, muni de ses papiers, alla à Madrid. Il fut reçu par Philippe II comme envoyé de Mayenne, surprit les secrets de la politique espagnole et s'échappa au moment où il allait être arrêté et certainement mis à mort. De retour auprès du roi, il lui rendit de nouveaux et nombreux services. Il devint avec les années contrôleur général des postes, conseiller d'Etat, gouverneur de La Flèche et d'Angers, lieutenant général pour le roi en Anjou. Il fut un protecteur puissant des jésuites et coopéra à leur rentrée en France. Son fils aîné fut le marquis de La Varenne, le second, Guillaume, fut évêque d'Angers de 1616 à 1621. — Sa fille Catherine épousa le comte de Vertus, dont elle eut la célèbre duchesse de Montbazon, la bonne amie du duc de Beaufort.

Au xvie siècle, enne se prononçait ane, et beaucoup de gens écrivaient comme ils prononçaient. Guillaume Fouquet signait La Varane, Henri IV ne le désignait pas autrement. L'habitude d'écrire La Varenne est du xvii° siècle. Nous avons conservé l'orthographe du temps de Henri IV.

GABRIELLE d'ESTRÉeS ET SULLY. 207

marque que, dans cette lettre à Sully, La Varane rapporte « d'une façon touchante la mort de la duchesse et qu'il montre des sentiments d'attachement à l'épreuve d'une de ces catastrophes qui auraient immédiatement glacé le zèle d'un courtisan endurci (1). »

Depuis lon[:temps déjà, Marbault avait dit que cette lettre était fausse; mais qui consultait Marbault il y a trente ans? Il avait pourtant raison et la lettre de La Varane ne résiste pas à un examen sérieux.

Personne mieux que lui n'était en position de bien renseigner Sully sur les diverses péripéties de la mort de Gabrielle. Nous verrons bientôt combien cette lettre contient d'erreurs que ne devait pas commettre un homme qui avait passé auprès de la duchesse les quatre ou cinq derniers jours de sa vie.

Voici d'ailleurs ce document si souvent employé et cité avec confiance depuis que Sully la fabriqué :

« Monseigneur, ne doutant point que vous ne soyez en peine de sçavoir toutes les particularitez qui se sont passées touchant Madame la duchesse (et ce avec raison, car elle vous aymoit et estimoit plus que seigneur de France), je vous diray que s'estant séparée du roy environ à moitié du chemin de Fontainebleau à Paris avec plus de démonstrations de passion amoureuse et regrets l'un pour l'autre que jamais, voire avec des paroles telles que s'ils eussent dès lors jugé qu'ils ne se dévoient jamais plus voir, comme je l'estime bien maintenant, le roy me commanda de l'accompagner et de la mener loger chez M. Zamet ("2), comme je lis, et le lendemain, qui estoit le jeudy absolu, après qu'elle eut bien disné et de fort bon appétit, car son hoste l'avoit traittée de viandes les plus friandes et délicates (3), et qu'il sçavoit estre le plus selon son goust (ce que vous remarquerez avec vostre prudtnce, car la mienne n'est pas assez excellente pour présumer des choses dont il ne m'est pas apparu), elle s'en alla ouyr Ténèbres au petit Saint-Anthoine, où il se fait tous les ans à mesme jour un des plus excellents concerts de musique qui se puisse ouyr, durant lequel ■! •'■• avoit pris quelques esbouyssements qui l'avoient

(1) Fiervillc, BibL. de L'Ecole des Chartres, année 1842.

(2) Voilà des détails rétrospectifs, déjà connus de Sully, donnés avec bien du saniifroid, pour un homme «lui écrit au chevet d'une agonisante.

(3) Quelle vraisemblance qu'un tel festin pendant la semaine saiuic au)i> (|iii i, i bricllc vient faire publi(iuemcnt, à Paris, acte de bonne catholique !

fait revenir plustost qu'elle n'avoit délibéré au logis dudit sieur Zamet, auquel lieu, pendant qu'elle se promenoit dans le jardin, elle avoit esté surprise d'une grande apoplexie, qui, dès l'heure mesme, l'avoit pensé suffoquer, de laquelle estant un peu remise, elle n'avoit eu autre parole, sinon que l'on l'ostat promptement de ce logis et que l'on la portast en celuy de Madame de Sourdis, au cloître Saint-Germain, ce que l'on avoit esté contraint de faire, à cause de la passion extrême qu'elle tesmoignoit avoir de desloger du logis du sieur Zamet, et aller en l'autre, où elle ne fust pas sitost arrivée que s'estant mise au lict elle n'eust des redoublements de son premier accez, tellement frequens que je me résolus d'en advertir le roy, et de luy mander que tous les médecins doutoient fort de sa vie, surtout à cause qu'estant fort grosse, l'on ne pouvoit pas user des remèdes proportionnez à la violence du mal, mais que depuis la voyant tellement empirée et changée qu'il n'estoit nullement à propos que le roy la vist ainsi défigurée, de crainte que cela ne l'en dégoutast pour jamais si tant estoit qu'elle pust revenir à convalescence. Je me suis hazardé tant pour cette raison que pour éviter les trop grands regrets et desplaisirs du roy, s'il eut veu tant souffrir une créature qu'il avoit si fort aymée, de luy escrire que je le suppliois de ne venir point, d'autant ([u'elle estoit morte, et que sa venue ne lui feroit que rengreger ses douleurs, et lui causer quelque fascheux accident, et en tous cas apprester à parler à beaucoup d'esprits malicieux, à quoy Sa Majesté se résolut par l'instance formelle de tous ses plus qualifiez et affidez serviteurs qui feussent auprès d'elle lorsqu'il a reçu ma lettre, et s'en estant sur ces pas retournée àFontairiebleau, et moi je suis icij tenant cette pauvre femme comme morte entre mes bras, ne croyant pas qu'elle vive encore une heure, veu les effroyables accidents dont elle est travaillée. Ce courrier que vous cognoissez vous dira le surplus et fera entendre ce que le roy désire de vous, à quoy je ne doute point que vous n'obeyssiez aussitost, je vous en supplie, luy ayant tousjours ouy dire qu'il n'a jamais trouvé serviteur qui l'ayt si puissamment consolé que vous en toutes ses afflictions et vous jugez assez qu'il a besoin de l'estre en celle-cy, ayant fait une telle perte. Sur ce je prie Dieu, etc. »

Jusqu'à aujourd'hui, le récit des Economies et la lettre de La Varane avaient complètement égaré les historiens sur les causes et les circonstaaees de cette mort. Sully, pour une raison inexpli-

GABRIELLE d'ESTRÉeS ET SULLY. 209

cable, laisse soupçonner Tempoisonnement en attribuant la mort à une apoplexie et à des convulsions. La lettre attribuée à La Varane est, bien entendu, semblable au récit, puisqu'elle a été inventée pour le confirmer; quant à expliquer pourquoi, vers 1630, il a convenu à Sully d'essayer de tromper le public en dissimulant Taccouchement de 1599, qu'il connaissait parfaitement, nous ne nous chargeons pas de le faire (1).

Nous trouvons d'abord dans la forme de la lettre elle-même des présomptions graves de sa fausseté (2). Nous relèverons le Mojiseigneiir qui la commence. La Varane n'a pas pu donner ce titre à Sully, parce qu'il ne lui était pas dû avant qu'il fût duc et pair. « Ceux qui ont connu La Varane, écrit Marbault, ne croient pas qu'il lui écrivit ainsi en ce temp.s-là, se souvenant que, lorsqu'il fut duc et pair et en de plus hautes faveurs, il fut fort afl'airé contre La Varane qui ne lui rendait pas le respect qu'il croyait lui être dû. » Tallemant des Réaux dit aussi : « Il se fait écrire Monseigneur par La Varane. On ne donnait pas de Monseigneur en ce temps-là au surintendant et il n'était que cela alors.... D'ailleurs La Varane était trop fier pour en user ainsi. »

Quant au style, il ne faut pas avoir une grande habitude des Ecoriomies pour y reconnaître celui de Sully. Cette longue lettre est composée de trois phrases, l'une, interminable, contenant presque toute la lettre, est coupée de trois parenthèses, les deux autres terminent et sont fort courtes; toutes les périodes de la longue phrase s'enfilent comme un chapelet. Nous avons recherché quelques lettres de La Varane pour voir si son style avait une ressemblance aussi frappante avec celui de Sully; celles que nous avons trouvées se distinguent justement par la concision et la netteté.

En voici une entre autres :

1 La moins absurde des suppositions à faire serait, en rapprochanl cette omission volontaire do deux autres passages des Economic'<, de penser (jue Sully veut se faire accuser par la poslérit('; de ne pas avoir été étranger à la mort de la duchesse, par dévouement pour le roi, et dans le but de l'empêcher de commettre la faute de l'épouser.

(2) M. Loiseleur ne doute pas de la fausseté de la lettre de La Varane. Il croit qu'elle dut avoir d'abord la forme d'une narration pcrsonnollo j'i l'auteur des Economies, faisant corps avec ce i\m précède et ce ({iii suit ; ce n'est (ju'aprés coup qu'elle a dû prendre la forme d'une lettre. Cette observation est justiliée par la transition subite, dans lime des premières phrases, du i)rétéril à ri(ii|»arfait.

« La Varane à du Plessis-Mornay :

» Monsieur, nous commençons à nous acheminer pour le voyage de Bretagne. Le roy est parti pour aller à Montereau et repassera par ici sabmedy pour repartir lundi, et commencer son voyage. Je m'asseure qu'il sera dans la fin de ce mois à Blois. Madame la duchesse vous escrira de Montereau et moy aussy. Je vous puis asseurer de son amytié. Je vous tiendray adverti à Saulmur du partement du roy. La Varane. De Paris, le 13 janvier 1598 (1). »

Une remarque capitale et qui, à elle seule, suffirait pour démontrer la fausseté de la lettre, c'est que vers la fin, la prétendue lettre annonce la mort de Gabrielle et l'obligation pour Sully d'aUer promptement consoler le roi, alors que quelques lignes plus haut la même lettre dit « et moi je suis icy tenant cette pauvre femme comme morte entre mes bras, ne croyant pas qu'elle vive encore une heure avec les effroyables accidents dont elle est travaillée. »

Il en faut conclure que cette lettre faisait tout simplement d'abord partie du récit de la mort de Gabrielle écrite par Sully. Pour mouvementer son récit, il en a remanié cette partie et Ta transformée en lettre missive.

Nous retrouvons encore dans la lettre attribuée à La Varane les habitudes de toutes les lettres fausses que nous avons déjà examinées. Elles contiennent d'abord des louanges à l'adresse de Sully. On aurait pu croire que La Varane, tenant Gabrielle dans ses bras pendant ses souffrances, malgré la présence de sa sœur Diane, de M"''^ et de M^^'^ de Guise, de M"'" de Retz, des dames de xMartigues et de Mereœur et d'c^atres de ses amies, n'eût pas eu le calme nécessaire pour songer à insérer dans sa longue lettre les louanges agréables au surintendant. Le courrier du roi, parti de Fontainebleau pour se rendre auprès de Sully, en traversant Paris, attend la lettre. Rien n'émeut La Varane, toutes les louanges d'usage y seront. Au début de la lettre, il y a un compliment au nom de la mourante, au milieu il insère son compliment personnel, à la fin il met une louange sortie autrefois de la bouche du roi. Voici ces trois louanges méthodiquement réparties dans la lettre : Sully veut bien dire de la duchesse tout le mal qu'il peut, mais il en veut des compliments; La Varane les lui donne « ....et ce avec raison, car elle vous aymoit et estimoit plus

(1) Correspondance de Duplessis-Mornay, t. VII, p. 5dB.

GABRIELLE d'ESTRÉES ET SULLY. 2H

que seigneur de France.... » et plus loin : « .... ce que vous remarquerez avec vostre prudence, car la mienne n'est pas assez excellente.... » et enfin : « .... luy ayant toujours ouy dire (au roi) qu'il n'a jamais trouvé serviteur qui l'ayt si puissamment consolé que vous en toutes ses afflictions.... »

Arrivent ensuite les mots et phrases habituels aux Economies : par exemple la répétition du moi prudence.

Sully écrit à la reine Marguerite le 15 avril 1598 (i) : « .... J'ay estimé que vostre esprit que j'ay toujours recogneu tant excellent, vostre prudence et grand jugement.... » La reine est censée lui répondre, le âO septembre, une lettre dont nous avons démontré la fausseté : « .... que je ne recevray jamais conseil de vous qui ne me soit honorable et utile, ny loy d'un roy si prudent et si généreux que le nostre. J'en laisse donc la conduite à vostre prudence.... » — Nouvelle lettre du 6 mars 1599 que Sully dit avoir écrite à la reine sur l'ordre du roi : <v Madame, ayant recogneu.... que mes inclinations.... mes emplois.... et singulière prudence.... » — Nouvelle lettre fausse du 29 juillet 1599 : « Mon cousin.... je ne doute nullement de la prudence du roy.... »

Si maintenant nous nous reportons à la prétendue lettre de La Varane citée plus haut, nous trouvons :«.... ce que vous remarquez d'aillaurs avec vostre prudence, car la mienne n'est pas assez excellente. »

Le hasard seul n'amène pas des répétitions aussi multipliées du même mot sous la main de divers correspondants. C'est là l'œuvre d'une seule et même personne.

Nous pourrions encore relever l'emploi des deux verbes accouplés : « aymer et estimer, » qu'on retrouve nombre de fois dans les Economies. La Varane dit en parlant de Gabiielle : « .... Car elle vous aymoit et eslimoit.... » — « .... Car il est vray qu'elle (la duchesse) vous af/me et encore plus vous estime, » dit le roi à Sully quelques pages plus haut. Les expressions « apprester à parler.... esprit malicieux.... qui se trou\ent dans la lettre de La Varane, sont habituelles aux secrétaires.

[\) On remarquera que nous u'avons pas pris des exemples au hasard dans toutes les Economies, mais seulement (jualre lettres, démontrées par nous comme émanant de Sully, lettres qui se suivent et (jui forment, avec une cinqui(''!iie qui n'est qu'ana lyséc, totito la prélenriuf' correspondance avec la reine relative à son '< démariage ; chacun de ces docamonts conligst «a moim^ une fois le mot prudtnfc.

Abrégeons cet examen pour arriver à un autre ordre de preuves, à des erreurs et à des omissions qu'un homme aussi bien informé que La Varane ne pouvait pas commettre.

La Varane fait aller Gabrielle, le jeudi saint, assister aux ténèbres au Petit-Saint-Antoine. C'est une erreur, c'est le mercredi qu'elle y alla. En effet, Gabrielle arrive le mardi, elle soupe chez Zamet et va coucher au doyenné. Le lendemain mercredi elle ressent un malaise pendant l'office des ténèbres, le jeudi matin elle fait ses pâques publiquement à Saint-Germain-l'Auxerrois, elle rentre malade, se couche et est atteinte (^ des premières douleurs de son fruict » vers deux heures. C'est à cette heure-là, le jeudi saint 8 avril, alors que les convulsions effrayent ceux qui entourent la duchesse, que La Varane prétend qu'elle était au concert du Petit-Saint-Antoine !

Voici maintenant quelque chose d'encore plus grave : il a plu à Sully, ainsi que nous l'avons dit plus haut, de passer complètement sous silence l'accouchement de Gabrielle. Il ne parle que d'apoplexie, de convulsions et tait d'une façon volontaire la naissance d'un enfant mort-né. Mais, si la lettre est vraie, elle devra combler la lacune laissée dans le récit de Sully. La Varane, qui écrit le vendredi soir, après avoir assisté toute l'après-midi à ce terrible accouchement, en fera le sujet principal de sa lettre; il ne sera pas le complice du silence de Sully, il dira ce qu'il vient de voir, les vains efforts des médecins, l'enfant arraché de son sein, les barbares remèdes auxquels on a recours. Sa lettre parlera de ce tragique accouchement.... Cependant La Varane n'en dit pas un mot, et il écrit cette phrase, exclusive de l'idée même d'un accouchement : « A cause qu'elle étoit fort grosse, l'on ne pouvait pas user des remèdes proportionnez à la présence du mal. » Ainsi, d'après lui, il y a apoplexie, convulsions, mais il n'y a pas accouchement. L'état de grossese de Gabrielle empêche qu'on use des remèdes proportionnés à la violence de son état de maladie. Sully nous trompe. Jamais La Varane ne lui a écrit de telles faussetés. Sully a vu, comme tout Paris, partir de Saint-Germain-l'Auxerrois, pour Saint-Denis et Maubuisson, deux cercueils, celui de la mère et celui de l'enfant. Quel intérêt Sully a-t-il à passer sous silence cet événement? Nous ne saurions le dire. Ce qui est certain, c'est que son récit et celui de la lettre fausse semblent poursuivre un même but : faire croire à l'empoisonnement de Gabrielle en la faisant succomber à un mal étrange et inexplicable.

GABRIELLE d'ESTREES ET SULLY. 213

Sans vouloir dire que la question de savoir si Gabrielle a été oui ou non empoisonnée puisse être résolue d'après le nombre d'auteurs contemporains appartenant à l'une ou l'autre opinion, il nous semble important de constater que, sur onze historiens qui ont écrit avant Sully, le récit d'un seul, celui de d'Aubigné, dont l'ouvrage a paru de i616 à 1620, laisse supposer qu'il croit à la possibilité du poison. Ceux qui n'en disent pas un mot, ce sont : Palma Gayet, paru en 1605; Legrain, paru en 1614; Dupleix, en 1621; Pierre Mathieu, en 1631 ; L'Estoile, en 1621 ; les mémoires de Claude Groulard, mort en 1607; ceux du chancelier de Chiverny, mon en juillet 1599; ceux de Bassompierre, écrits à la Bastille, de 1631 à 1641 ; les Amours du Grand Alcandre, attribuées au duc de Bellegarde, écrits avant 1631, quoique publiées seulement en 1652; enfin la lettre du président de Vernhyes, qui est du 16 avril 1599, qui ne prend pas la peine de combattre un bruit répandu fort tard dans le peuple et probablement parmi les anciens ligueurs, accusant Henri IV d'avoir fait empoisonner sa maîtresse !

A partir de la publication des Economies de Sully (1638), la lettre de La Varane semble changer l'opinion des historiens, et Mezerai commence l'interminable liste, que ferment MM. de Sismondi et Michelet, de ceux qui croient que Gabrielle a été empoisonnée par un citron qu'elle mangea chez Zamet.

Tel a été le déplorable résultat des mensonges du surintendant et de la fabrication de la célèbre lettre de La Varane.

La <( Rousse. »

Il est question, dans les Economies, de deux femmes de la maison de Gabrielle, désignées l'une par le nom de Gratienne, l'autre par le sobriquet de la Housse. La première, après la mort de sa maîtresse, n raconte h Sully que la duchesse avait la passion de vouloir pénétrer l'avenir. Elle interrogeait tous ceux qui faisaient ce métier, très

répandu encore à cette époque; elle en avait toujours bon nombre autour d'elle. Ce qu'ils lui disaient n'était cependant pas de nature h l'encourager, car aucun ne lui faisait espérer la réalisation de ses vues ambitieuses : « Tous eu général lui disoient qu'ils ne voyoient ny marques, ny signes, ny en sa nativité, ny es lignes et linéaments de sa main qui les destinassent à porter ny sceptre, ny couronne royale, ny mesme aucuns enfants venants d'elle, ce qui l'affligeoit de telle sorte qu'une certaine Gratienne qui la servoit vous a dit qu'elle ne faisoit que pleurer et souspirer toutes les nuicts sans qu'elle en pût deviner la cause. » Elle était à cette époque déjà grosse de son quatrième enfant.

L'autre femme, désignée dans les Economies par la couleur de ses cheveux : la Rousse, joue un rôle plus important que cette Gratienne. La Rousse et son mari avaient longtemps servi la duchesse et après sa mort ils demeurèrent enfermés à la Bastille « pour avoir parlé trop librement des actions et vie d'icelle. » Les secrétaires disent à Sully qu'il avait toujours tenu secrets les propos que les deux époux lui tenaient lorsqu'ils venaient le voir depuis leur mise en liberté, mais que, lorsqu'eux, les secrétaires, voulaient bien écouter les deux époux, ils entendaient de beaux contes sur la duchesse ; « mais le respect de cette dame, de ses enfants et parents, la mémoire de l'amityé que le roy luy a portée, et l'animosité que cette Rousse et son mary tesmoignoient contre elle, qui nous rend suspect de fausseté la plupart de ce qu'ils en disoient, nous impose silence.... »

Les propos de cette « Rousse » ont défrayé les récits de bien des amateurs de scandale et elle a été fort connue des contemporains. Les Amours du Grand Alcandre lui donnent le même surnom, d'autres l'appellent Arphiire. Nous avons été curieux de substituer à tous les récits peu précis et amplifiés à plaisir quelques renseignements moins romanesques, moins amusants peut-être, mais plus sérieux. Nous avons consulté l'inventaire des meubles de Gabrielle. On sait que, pour procéder à cet inventaire, le lieutenant civil, François Miron, qui en avait été chargé par une lettre du roi, du 15 avril 1599, datée de Fontainebleau, contresignée Forget, se rendit à l'hôtel de la duchesse de Beaufort, située rue Fromenteau. Cet hôtel communiquait avec le Louvre, comme nous l'avons déjà vu, par des communs et il occupait à peu près l'emplacement de la partie est du square du Carrousel d'aujourd'hui. François Miron convoque tout le

personnel de la maison de la duchesse et fait prêter le serment d'asage à chacun. C'est d'abord Louis de Valois, maître d'hôtel, puis Charles Lesueur, argentier et secrétaire de la duchesse (1), ensuite son aumônier Jacques Morel, enfin son cuisinier et son sommelier. Passons aux femmes : la première qui se présente est Marie Hermant, femme du sieur de Mayneville, capitaine aux gardes du roi (2), damoiselle, ayant sous ses ordres Nicole Guyart, femme de chambre, et Gratienne Mareil, fille de chambre. C'est bien cette dernière dont parle Sully : « Une certaine Gratienne qui la servoit (3).... «La Rousse est donc ou la dame de Mayneville ou Nicole Guyart. Remarquons d'abord que la Rousse est une personne de confiance jouant un rôle principal dans la maison de Gabrielle, et qu'elle est mariée. Nous sommes donc porté à croire que la Rousse est le surnom de la demoiselle de Mayneville et que son mari était détaché auprès de la duchesse pour veiller à sa sûreté et, dans les derniers temps, commander les archers qui lui rendaient les honneurs royaux.

Voici maintenant un second document qui viendra con rraer, en partie au moins, nos suppositions. C'est encore la lettre du président de Vernhyes. Ce magistrat raconte au duc de Ventadour, d'abord la mort de Gabrielle, ensuite les incidents des sept jours qui suivirent cette mort. Nous y lisons le passage suivant : « Le roy a retenu à son service domestique et deffrayé le s' de Valois, secrétaire de la deffuncte (4), confirmé Vuallon en Testât de mareschaldes logis et porte manteau (oi, retenu Barbe et ung autre auprès de Mademoiselle ; congé à la Mainville et à son mary.,.. etc. »

La Rousse et son mari furent en effet congédiés et peu après éprouvèrent bien d'autres tribulations. La lettre du président de Vernhyes est, comme nous le savons déjà, en partie chiffrée, mais mal

(1) Ce fui ce même Lesueur qui fut chargé par Henri IV d'administrer les biens laissés par Gabrielle, pendant la minorité de ses enfants, et qui s'acquitta de cette tâche avec probité et succès.

(2) .. J'ai vu son oraison funèbre ; elle est bonne, hormis <jue feu M. de Toulontçeon n'éloit point capitaine ^es' (jarcks, mais senlemonl capitaine aux gardes. Cette di/ft'rcnct', est grande... » M™" de Sévigné à Bussy-Rabutin, lettre du 22 juillet 1685.

(3) Celle Gratienne passa plus lard au service de Mario de Médicis. Lors de la naissance de Louis XIll, elle aida la sage-femme Boursier h nvovoir [^^ Dauphin ri fut In première à dire au roi que la reine avait un garçon.

(4) Le sieur dp Valois est appelé « maislre d'hôtel « dans l'inventaire. (H) Vuallon est dit « cscuyer. i

chiffrée en plusieurs passages, ce qui rend sa lecture assez difficile. Le passage que nous allons citer est un des plus obscurs :

« Ça esté doncques un grand jouet de la condition humaine que sa fin (1). Telle l'eust une aymée de l'Empereur Gharlemagne, de laquelle le poète Petrarche faict sa troisième espitre familiaire, laquelle certes mérite d'estre louée, d'autant que l'indignation et courroux qu'on avoit conçue contre elle (2) reffère par de faux bruicts et monstres, comme je croy, à sa vie et à sa mort. Diabolo ! pour ce que on la difame, etiam injuste, d'avoir eu des anneaux qui se sont trouvés perdus avant son décès.... »

Il est évidemment question dans ce passage de bijoux donnés par le roi et qui n'auraient point été retrouvés après la mort de Gabrielle. Ajoutons que les mots de bagues ou anneaux s'appliquaient à cette époque indistinctement à toutes sortes de bijoux.

L'Estoile, de son côté, fait allusion à des disparitions d'anneaux pendant l'agonie de la duchesse :

« Le jour de devant (la veille de la mort), Madame des Martigues, qui lui assistoit fort et lui parloit de se vouer à tous les saints et saintes dont elle se pouvoit adviser, lui tiroit cependant ses beaux anneaux des doigts et si subtilement qu'elle les avoit déjà accomodés au bout de son chapelet ; ayant esté veue et decelée par une damoiselle de la religion qui s'estoit glissée dans la chambre, fut contraincte de les rendre, parce qu'on lui dit qu'il en falloit rendre compte au roy (3). »

A quelles tentations ne furent pas soumises les dames qui assistèrent Gabrielle dans ses derniers moments, ainsi que sa domesticité! On ne procéda à l'inventaire que pendant les journées des 24, 26 avril et 6 mai, qui furent consacrées aux meubles et bijoux se trouvant au doyenné de Saint-Germain l'Auxerrois, chez M™^ de Sourdis ou à l'hôtel de la rue Fromenteau ; ils furent estimés 37,738 écus. Quelle riche proie était ainsi abandonnée à leur convoitise, depuis le moment où la duchesse fut considérée comme perdue jusqu'à l'arrivée de François Miron! La Mayneville, qui, depuis longtemps, possédait la confiance de sa maîtresse, fut naturellement considérée comme responsable de ce précieux dépôt.

(1) La mort de Gabrielle.

(3) L'Estoile. Edition Halphen, t. VII, p. 90 et s.

GABRIELLE d'ESTRÉES ET SULLY. 217

Nous avons vu que les détournements sont affirmés par le président de Vernhyes et il était mieux que personne à même d'être bien instruit sur un tel sujet, car il faisait partie du Conseil de Navarre et il fut désigné par le roi pour siéger, avec le président Forget, dans une commission chargée de s'entendre avec les créanciers et de voir ce que Gabrielle avait reçu du domaine héréditaire. 11 y eut donc détournement et la Mayneville eut évidemment à se disculper. Elle se défeiidit sans doute en accusant Gabrielle elle-même d'avoir fait disparaître quelques-uns de ses bijoux. Sans comprendre comment cette femme pouvait rendre vraisemblable cette accusation, il est certain que ce t'oit être là l'origine de sa haine et de ses accusations contre son ancienne maîtresse. La défense delà Mayneville ne satisfit pas le roi qui la fit airêter ainsi que son mari et enfermer à la Bastille, où Sully nous apprend qu'ils restèrent six ans. N'oublions pas que le surintendant, devenu, en 1601, gouverneur de co château, les eut bientôt sous sa charge. Leur emprisonnement est attribué, par les Economies, seulement aux mauvais propos qu'ils ont tenus « sur les actions et la vie de leur ancienne maîtresse. » Mais ces propos, quelque graves que nous les supposions, n'ont certainement pas été la vraie cause de leur long emprisonnement. Gabrielle fut vite oubliée de tous et Sully moins que personne ne devait être assez zélé pour sa mémoire pour les garder enfermés. Remarquons que les secrétaires rapportent que, lorsque la Rousse venait avec son mari chez le surintendant (après leur mise en liberté bien entendu), les deux époux parlaient avec animosité de la duchesse. Ils se refusent même à répéter ce qu'ils leur en disaient. Si c'étaient de semblables propos qui avaient amené leur arrestation, il tombe sous le sens qu'ils n'auraient pas osé les renouveler et surtout chez le gouverneur de la Bastille. N'est-il donc pas naturel de penser plutôt que ce sont les détouinemenls de bijoux qui avaient amené leur incarcération?

Ces quelques détails que nous donnons sur la Rousse et son mari nous montrent bien le véritable caractère des contes qu'on répétait sur Gabrielle; ce sont propos de domestiques renvoyés et, qui pis est, emprisonnés |)Our des détournements (ju'ils n'avaient peut-être pas commis

Comment Sully a-t-il osé faire allusion i\ de tels propos? Comment a-t-il cherché à donner un caractère historique à des accusalions sorties de bouches si peu dignes de foi? Après en avoir parlé,

pourquoi ne les répète-t-il pas, afin de permettre une réfutation certainement facile? Ces propos des époux de Mayneville prennent une gravité particulière de ce fait que le secrétaire de Sully refuse de les répéter :

« .... G'estoit toute^sa délectation (à la dame de Mayneville) que de trouver qui la voulust escouter là dessus, mais le respect de cette dame, de ses enfants et parents, la mémoire de l'amitié que le roy luy a portée, et l'animosité que cette Rousse et son mary tesmoignoient contre elle, qui nous rend suspect de fausseté la plupart de ce qu'ils en disoient, nous impose silence.... (1). »

D'ailleurs il arriva un moment où tout fut pardonné aux époux Mayneville. Le mari rentra dans la garde du roi, nous trouvons mention de son nom et de son grade dans le Journal du médecin Erouard, à la date du 25 juin 1605 : « Le dauphin s'amuse à la fenestre du passage entrant au petit cabinet à faire battre le tambour du s"" de Maineville, capitaine aux gardes (2). »

Malgré la discrétion des secrétaires, les contes de la Rousse et de son mari sur Gabrielle ne nous sont pas entièrement inconnus, on les retrouvera, pour la plupart, embellis, sans aucun doute, dans Dreux du Radier, dans les nouveaux mémoires de Bassompierre (3) et dans d'autres recueils de même valeur. Un écrivain (4), avec un esprit charmant et un style digne de son esprit, a fait, il y a longtemps déjà, justice de ces histoires calomnieuses.

C'est avec un entraînement inexplicable qu'on a, depuis la mort de Gabrielle, attaché toujours confiance à des récits dont l'origine était des plus suspectes. Le propriétaire actuel du château de Cœu-

(1) Economies royales.

(2) Journal d' Erouard, 1. 1, p. 137, chez Firmin-Didot.

(3) Quant aux Nouveaux mémoires de Bassompierre, parus en 1803, d'après un manuscrit du président Henault, ils sont apocryphes. Les seuls vrais Mémoires de Bassompierre ont été édités par la Société de l'histoire de France ; c'est un journal qui commence pour la cour avec octobre 1598, et ils ne contiennent pas une ligne qui donne la moindre créance à l'existence d'autres mémoires embrassant une époque où Bassompierre n'était pas encore arrivé en France. En supposant donc, ce qui n'est pas, que Bassompierre fût l'auteur de cette compilation, il n'aurait fait, pour toute la partie relative à Henri III et aux premières années de Henri IV, que répéter les bruits et les propos d'un temps qu'il n'avait pas connu, et il en parlerait comme s'il y eût assisté !

(4) M. de Lescure, les Amours de Henri IV, 1864.

GABRIELLE d'BSTRÉES ET SULLY. 219

vres et d'une partie des terres de l'ancien duché d'Estrées (1) nous a appris qu'on a fait disparaître, il n'y a pas encore longtemps, une ancienne inscription, placée sur une des portes extérieures du pavillon de Gabrielle, à Cœuvres, qui consacrait une des anecdotes les plus répandues : celle de Henri IV arrivant à l'improviste au moment où Gabrielle allait souper en tête à tête avec Bellegarde, celui-ci se cache sous le lit. Le roi prend sa place à table et, pendant le repas, passe une aile de perdrix à Tamant confondu en disant : « Il faut bien que tout le monde vive. » Nous savons maintenant ce qu'il faut croire de ce bon mot, qu'on racontait déjà trente ans avant la naissance du Béarnais, en l'attribuant à François I", trouvant Brissac caché sous le lit de Diane de Poitiers.

Une inscription murale, consacrant un tel souvenir dans le château même des d'Estrées ! C'est bien là l'image de la façon dont on a écrit l'histoire de la plus sympathique des maîtresses de Henri IV.

Conclusions.

Ce îi'est pas sans regret que nous avons perdu nos illusions sur Sully. Les études de notre jeunesse nous avaient laissé le souvenir d'une figure pleine d'honneur et de droiture. Nous nous retrouvons aujourd'hui devant un tout autre Sully. On ne peut plus le défendre, la lumière se fait de tous côtés. Il faut en revenir à accorder quelque contlance à Marbault et si, encore aujourd'hui, nous pensons que tout ce qu'il dit n'est pas vrai, nous sommes forcés de reconnaître qu'il a dit bien des choses exactes. M. Bazin (2) a signalé depuis longtemps les KconomieH comme une œuvre haineuse et suspecte. M. Jung (3) nous montre les nombreuses lettres de Henri IV. rappor-

1) M. le comte de Bcriier-Sauvigny.

(2) Mélanges historiques.

(3) Henri IV écrivain.

tées par Sully, altérées profondément. M. Loiseleur renchérit encore sur M. Jung (1) En Allemagne, M. Ritter traite Sully fort sévèrement (2) et démontre la fausseté de ce « grand dessein », dont M. Bazin avait déjà dit : c .... Lorsqu'on trouvera de si longs et de si fréquents développements sur ce que les rédacteurs appellent « les hauts et magnifiques desseins de Henri le Grand », on aura soin de se souvenir.... que c'est une œuvre de vieillesse et de retraite, de chagrin et de regret.... ; au Louvre et à l'Arsenal on avait bien autre chose à faire qu'à bâtir des utopies.... » M. Noël Valois (3) rectifie le récit relatif au Conseil de Raison que Sully dit avoir été élu et avoir fonctionné à la suite de l'assemblée des notables de 1596. Enfin l'Université elle-même a vu clair depuis longtemps dans les Economies : et lorsqu'à l'agrégation d'histoire, il y a quelques années, on interrogea sur la politique extérieure de Henri IV, plusieurs candidats, ceux entre autres qui sortaient de l'Ecole normale supérieure, ont pu prendre Sully en flagrant délit de mensonge, racontant un second voyage en Angleterre qu'il n'a jamais fait et une entrevue avec le roi Jacques P'" qui n'a pas eu lieu.

Eclairé par tant de précédents, nous croyons avoir démontré que le surintendant ne recule devant rien lorsqu'il s'agit de satisfaire son orgueil ou ses haines. H faut que les événements se plient à sa passion; au besoin il refait l'histoire lorsqu'elle ne lui convient pas. Altérer le texte d'une lettre n'est qu'un jeu pour lui; à l'occasion il sait fabriquer les demandes et les réponses de toute une correspondance! D'après lui, il a tout fait et tout dirigé sous le règne de Henri le Grand, le roi ne pouvait prendre aucun parti sans le consulter. Dans un récit célèbre, il cherche à faire croire à la postérité que Henri IV le préferait même à Gabrielle et aurait déclaré qu'il sacrifierait dix maîtresses comme elle plutôt que de se priver d'un serviteur comme lui! Non seulement il a fait injurier grossièrement par la reine cette maîtresse inoffensive et serviable pour lui, mais il tient à ce que nous sachions bien qu'après sa mort, une femme de chambre soupçonnée de vol a raconté sur sa vie passée des histoires nombreuses et si graves qu'il ne peut les répéter par respect pour la mé-

(1) Problèmes historiques : la mort de Gabrielle.

(2) Dans les Mémoires de l'Académie des sciences de Munich.

(3) Inventaire des arrêts du Conseil d'Etat, t. I, Introd., p. xcvi.

GABRIELLE d'ESTRÉES ET SULLY. â^i

moire du roi et pour ses enfants. Il laisse croire que Gabrielle est morte empoisonnée, alors que personnellement il sait bien le contraire, et fabrique une lettre qu'il attribue à La Varane pour donner plus de fondement à ses insinuations. Enfin, par les prédictions qu'il prétend avoir faites à sa femme sur le mariage de Gabrielle, il paraît bien aise qu'on puisse penser qu'il n'a pas été complètement étranger au crime, qui devait empêcher le roi de commettre la lourde faute d'épouser sa maîtresse,

Si la figure de Sully perd beaucoup à tous ces éclaircissements fâcheux, il nous parait au contraire que celle de Gabrielle y gagne singulièrement.

Les préparatifs du mariage.

Grâce aux traités d'Angers et de Vervins, la France voyait s'ouvrir enfin pour elle une ère de prospérité et de paix après dix ans de guerre civile ou étrangère. Henri IV faisait sculpter sur les frises de la galerie du bord de l'eau, au Louvre, deux sceptres, ceux de France et de Navarre liés en sautoir (1) à la garde d'une épée avec cette fière devise : Duo protegit unus. C'était en effet en cette bonne épée que chacun mettait sa confiance; c'était grâce à elle que le peuple et les bourgeois se réjouissaient et que la cour célébrait la soumission des derniers ligueurs et la paix avec l'Espagne, par des fêtes et des mariages.

Depuis que le duc de Mayenne avait obtenu par l'intervention de Gabrielle d'Estrées une paix avantageuse de Henri IV, sa conduite politique avait été celle d'un serviteur loyal. Les princesses de sa maison faisaient de leur côté profe^^sion d'un entier dévouement à la favorite et approuvaient hautement son prochain mariage avec le roi. En attendant Mayenne mariait sa tille Catherine de Lorraine avec Charles de Nevers et son fils Henry avec Henriette de Nevers. A cette occasion, Gabrielle obtint du roi l'érection en duché-pairie

(1) Plus lard un artiste ingénieux a rem lacé un des sceptres par une main de justice, ce qui ne signifie plus grand chose.

de la terre d'Aiguillon en faveur de Henry de Lorraine. En même temps, la sœur unique du roi, Madame Catherine, épousait un autre prince de la même maison, le duc de Bar. Deux alliances avec les Nevers, famille royaliste, une alliance avec une princesse du sang encore protestante, étaient de la part des Lorrains la déclaration qu'ils avaient renoncé à leurs anciennes ambitions.

Enfin Henri duc de Montpensier, épousait Henriette-Catherine, fille unique du duc de Joyeuse. La Ligue finissait par des mariages.

Quant à Henri IV, il espérait réaliser promptement son union avec Gabrielle. Il sentait plus que jamais la nécessité de donner des héritiers légitimes à la couronne.

Tout était préparé de longue main pour ce mariage que tant de divers incidents avaient retardé. Gabrielle, de tout temps, avait poursuivi son but, sans s'en laisser détourner par les événements. Dès 1593 elle avait vivement poussé le roi à se convertir, comprenant que si un simple évêque pouvait annuler son mariage à elle, le Pape seul était capable d'annuler celui du roi.

En i594 elle obtint de l'officialité d'Amiens l'annulation de son propre mariage avec d'Amerval de Liencourt.

Depuis la conversion du roi, elle avait toujours veillé à ce qu'il en recueillît tous les fruits auprès du clergé et de Rome. Elle veillait qu'il se montrât bon catholique en toutes circonstances.

Elle s'était faite l'amie des anciens chefs de la Ligue et avait négocié leur paix à tous. Le roi, converti et absout par Rome, elle avait, après la reine Louise (i), travaillé personnellement et réussi à amener la soumission du dernier chef catholique en armes, le duc •le Mercœur. Elle avait fiancé son fils César à sa fille, la jeune Françoise.

Mais tout en saillant ainsi au vieux parti catholique, elle avait grand soin de ménager les protestants. Elle était pour eux un véritable agent accrédité auprès de Henri IV. Dès 1594, dans une assemblée de réformés à Sainte-Foy, ceux-ci avaient une telle confiance en elle qu'on ouvrit lavis de servir une pension de 10,000 livres à r « amie du roy qui estait de la religion en son Ame.... (2). » Le roi désirant favoriser les efforts intelligents de Gabrielle pour

\[) Louis*,* iltt Loiiiiiiu,*, vt;ii\cclc llcmi 111, su-ur du »lu«: ilc MercuHU (2) D'Aubigné, Histoire universelle, t. III, p. 360.

devenir populaire et se faire accepter, elle, la fille d'un gentilhomme de Picardie, comme reine de France, la faisait l'intermédiaire de toutes les grâces et de toutes les faveurs. Le roi lui renvoyait tous les remerciements. Chacun reconnaissait que sa complaisance était inépuisable. Elle était si bonne, si accueillante, si aimable qu' « on ne pouvait se défendre de l'aimer (1). »

Elle avait su se concilier tout le monde. Les catholiques étaient certains de son appui, les jésuites persécutés par le Parlement de Paris savaient qu'elle ne leur était pas hostile et les protestants comptaient sur elle. Les politiques et les parlementaires étaient à ce moment les seuls à redouter pour le but qu'elle poursuivait. Ils étaient opposés à son mariage et s'effrayaient de ses conséquences, à cause des vices de la naissance de ses enfants qui seraient une source inépuisable de contestations et de dangers pour la paix publique. Pour les désarmer elle s'efforçait de devenir l'amie de Groulard, le premier président du Parlement de Normandie, un des chefs les plus influents des politiques. Elle l'invitait dans son château de Monceaux (2). Henri IV, son comphce en toute cette diplomatie, prenait ce magistrat pour confident de ses projets de mariage. « Je veux faire renouveler la race des 'princes du sang, lui disait-il, de plus forts et vigoureux qu'il n'y en a », en faisant allusion à ses deux fils César et Alexandre.

Gabrielle cherchait des partisans et des appuis dans tout le royaume. César à cinq ans était gouverneur de Bretagne, elle tenait cette province par les lieutenants qui y commandaient au nom de son fils. Le roi avait aussi donné à César les places de La Fère et de Laon; le reste de la Picardie était entre les mains de ses parents à elle. Elle travaillait à étendre partout son influence, « si bien qu'en peu de temps on vit dans diverses provinces force personnes mesme de grande qualité, establies à ce dessein (3). »

Devant tant de persévérance et d'habileté, on ne disait pas alors ce que Sully, dans sa malveillance contre Gabrielle, a écrit trente ans

(1) « Elle offençait peu de personnes et en obligeait beaucoup. J'ai ouy dire à un grand personnage que puisque le roy ne se pouvait passer d'aimer il n'eut sceu aymer autre objet dont l'amour fut moins dommageable ny à lui ny à son peuple. » — Henri IV, par Pierre Mathieu.

(2) En juillet 1598. Mémoires de Groulard.

(3) Chiverny, Mémoires.

LA MORT DE GABRIELLE D'eSTREES. 225

après : qu'elle agissait seulement « par la suggestion d'aucuns siens parents et alliez pleins de vanité et d'ambition, car d'elle-mesme elle n'avait pas l'esprit assez vif ny relevé pour tant présumer de ses forces (1). » En réalité, elle avait su se faire des partisans dévoués dans tous les rangs. On disait ouvertement qu'il n'y avait pas une famille souveraine en Europe à laquelle on pût demander une princesse aussi belle : sa vue seule séduisait les cœurs ; une femme aussi féconde : elle était encore grosse pour la quatrième fois; une mère ayant de plus beaux enfants : il lui suffisait de les montrer. Elle régnait par son esprit aimable et sa grâce. Montée sur le trône, elle charmerait les peuples et les princes.

De son côté, Henri IV suivait depuis longtemps des négociations pour arriver à l'annulation de son mariage avec Marguerite de Valois. Dès qu'il fut bien décidée épouser Gabrielle, c'est-à-dire en 1598, ces négociations furent reprises. On était d'accord sur les arrangements relatifs à la situation financière de la reine, et à la position qu'elle aurait à la cour si elle y revenait. Marguerite de Valois venait d'envoyer du château d'Usson sa procuration notariée pour poursuivre devant le Pape la procédure de son divorce ; la pièce était arrivée au Louvre le 9 février 1599 (2).

Le roi avait fait partir, quelques jours avant la célébration du mariage de sa sœur (3), le président Brulart de Sillery, en qualité d'ambassadeur extraordinaire auprès du Saint-Siège. Il emportait des instructions et des lettres pour le Pape et une, entre autres, de la main du roi, datée du 20 janvier : « Très sainct Père, disait Henri IV, j'ecriray cette lettre non seulement de ma propre main, mais aussi du meilleur et du plus profond de mon cœur, pour luy recommander un fait particulier qui luy sera recommandé par ledit sieur de Sillery, qui importe plus à ma personne et à mon Etat que aultre qui soit ofl'ert depuis qu'il a pieu à Vostre Saincteté me recevoir en sa bonne grâce et me donner sa saincte bénédiction; suppliant Vostre Saincteté le plus affectueusement qu'il m'est possible, de m'octroyer la grâce que je luy demande. Je ne l'estiraeray pas moins que si elle

(1) Economies.

(2) Celte procuration est passée le 3 février 1599 par devant Maurice Gaylo et Biaise Portail, notaires royaux en la châlcllcnie d'Usson. Voir page 184, note 2.

(3) Le président était parti pour Rome le 20 janvier précédent cl le mariage était du 31 du même mois.

me donnait derechef la vie et à mon royaume aussi, tant j'ay besoin avec mes subjets de me consoler d'icelle. Je promets aussy à Vostre Saincteté d'en user de façon que Dieu en sera glorifié à l'accroissement de son Eglise très saincte et que Vostre Saincteté acquerra sur moy et les miens une si étroite obligation que je beniray éternellement ceux qu'elle ayme aussy soigneusement que ceulx qui me touchent de près....

» Vostre dévot fils, Henry. »

Sillery était chargé, d'abord de régler l'affaire du marquisat de Saluées avec le duc de Savoie, par l'intermédiaire du Pape, ensuite d'obtenir la dissolution du mariage du roi afin de lui permettre de réaliser son mariage avec Gabrielle qui lui tenait tant au cœur (1). Il devait se trouver à Rome avec d'Ossat et le cardinal de Joyeuse, chargés l'un et l'autre de lui faciliter sa mission.

Quant à Gabrielle, elle n'avait rien négligé personnellement pour faire aboutir heureusement l'ambassade de Sillery, dont le succès devait définitivement régler son sort. Dès le commencement de 1597, elle était décidée, s'il le fallait, à sacrifier le marquisat de Saluées au duc de Savoie avec lequel elle avait échangé des promesses de services mutuels, si ce prince en faisait une condition de son appui auprès du Saint-Siège.

Le représentant à Paris du grand duc de Toscane avait écrit à son maître que le duc de Savoie était d'accord avec M"'" de Monceaux, qu'il devait engager le roi d'Espagne à se joindre à lui pour obtenir l'annulation du mariage. En retour, Saluées serait laissé au duc. Il est vraisemblable, ajoutait-il, que les Espagnols favoriseront ces négociations qui empêcheront Saluées de revenir à la France « di poi, perché, maritandori il Re con Madama di Monceaux, se possono promettere in Francia piu tumulti che mai. »

En attendant des nouvelles de Rome, Henri IV, le mardi gras 2 mars, au milieu des réjouissances de ce jour, fixa la date de son mariage avec Gabrielle aux environs de Quasimodo. SiUery était parti depuis plus d'un mois, en attendant encore un mois et demi, ne pouvait-on pas espérer recevoir enfin la réponse attendue ? Gabrielle comptait sur toute la diligence de Sillery, dont elle s'était assurée le dévoue-

(1) Voir les instructions personnelles données par écrit à Sillery pour cette ambassade. B. N., Mss. fonds français, 10,724.

ment en lui promettant secrètement de lui faire donner les sceaux par le roi, dès son retour (i). Elle oubliait ainsi peut-être un peu trop vite les services dévoués de Chiverny, mais son excuse était que le roi, mécontent du chancelier, voulait le remplacer par Bellièvre, et qu'elle était fatiguée des efforts incessants qu'elle faisait pour le maintenir. D'ailleurs l'affaiblissement de la santé de ce vieux serviteur faisait prévoir sa fin prochaine (2). En tous cas, Gabrielle, qui fut toujours si mesurée et si prudente, semble sortir en cette occasion de ses habitudes; l'approche du dénouement, l'espérance de la réalisation du mariage préparé et même fixé, lui faisaient sacrifier au duc de Savoie les intérêts politiques du roi, et promettre les sceaux à Sillery aux dépens d'un de ses fidèles.

Tout était préparé h Paris pour que le mariage pût être célébré, dès qu'on apprendrait que le Pape avait prononcé le divorce du roi. Les robes de noces étaient faites (3). Un magnifique ameublement de velours cramoisi avait été commandé, terminé et il était déposé au doyenné de Saint-Germain-l'Auxerrois chez M'"^ de Sourdis. Elle habitait bien la chambre des reines, mais elle la quittait dès que le roi s'absentait du Louvre, c'était comme un honneur qu'elle usurpait et qui causait d'ailleurs quelque scandale à la cour. La tête haute, dans peu de jours, exerçant ses droits d'épouse légitime, elle allait y faire transporter ce meuble cramoisi, couleur réservée aux personnes royales; elle serait chez elle.

Le roi venait de lui faire ses cadeaux de fiançailles. Le mardi gras, en fixant l'époque du mariage, il lui avait passé au doigt la bague avec laquelle lui-même avait épousé la France le jour de son sacre. Cette bague était ornée d'un diamant en table (4). Le même jour il lui faisait encore deux autres présents qu'il avait reçus lui-même de deux de ses bonnes villes. C'était d'abord une pièce d'orfèvrerie donnée par la ville de Lyon, représentant un roi, ayant sous ses pieds un lion. Le tout en or pesait cinq marcs et cinq onces. C'était ensuite le cadeau de la ville de Bordeaux, une boîte d'argent renfer-

(1) Lettre du président de Vcmhyos.

(2) Il mourut en effet le 30 juillet suivant.

(3) Voir infra VInvcnlaire de Gabrielle.

H) Lors de la confection de llnvcnlairc par François Myron, celte bagne ftat retrouvée chez M™" de Sourdis, où Gabrielle venait de moarlr, cl fut estimée 900 écus, ce qui représente plus de 13,000 francs de notre époque.

mant un morceau unique d'ambre gris, du poids de quatre livres quatre onces; la boîte était au chiffre du roi et contenue dans une bourse de velours incarnat.

Le carême arrivé, on espérait chaque jour recevoir la lettre du Pape. Le roi, en vue de son mariage, prit encore certaines mesures politiques qu'il croyait nécessaires. Il était souvent préoccupé de sa fin prochaine, il était sujet à des accidents graves et douloureux qui lui causaient de longs jours de mélancolie. Toutefois, il envisageait avec sang-froid les conséquences de sa mort et la situation de Gabrielle appelée à être régente du royaume. Pour parer à toute éventualité, il résolut de lui ménager Tappui d'un homme puissant et encore jeune qui la soutiendrait contre l'ambition des princes du sang. Il jeta les yeux sur Biron et s'entendit secrètement avec lui. Le roi lui promit l'épée de connétable, à la mort de son compère le vieux Montmorency. En attendant, il résolut de l'attacher à la future reine en lui faisant épouser sa jeune sœur Françoise d'Estrées (1). La naissance de cette sœur correspondait à une époque ou Antoine d'Estrées ne cohabitait plus depuis six ans avec sa femme et elle passait pour être la fille du marquis d'Alègre, le dernier amant de M™^ d'Estrées, mais il fut convenu qu'en faveur de ce mariage Antoine d'Estrées la reconnaîtrait formellement pour sa fille. Elle avait alors à peine quinze ans. Le mariage fut arrêté. Le roi assurait de grands biens à Biron, il lui donnait les comtés de Bigorre et de Périgord, et de grandes sommes d'argent pour être l'appui de tous (2).

Biron, beau-frère de la reine et futur connétable, devenait le personnage le plus important de l'Etat si le roi venait à manquer. Il avait besoin d'un lieutenant. Annibal d'Estrées, frère de Gabrielle, nommé en lo94 évêque de Noyon, avait, à la mort de son frère aîné, quitté l'Eglise et pris Tépée. Il montrait déjà l'intelligence et l'énergie qui lui assurèrent, pendant sa longue existence, tant d'emplois considérables et lui permirent d'élever sa maison à un si haut degré de splendeur. On résolut de le marier avec la fière M"° de Guise, qui acceptait l'alliance pour devenir la belle-sœur de la reine. Les Lor-

(i) Voir sur ce projet de mariage la lettre du président de Vernhyes et Tallemant des Réaux.

(2) Qui pourrait assurer que ce grand rôle entrevu par Biron et que ce rêve anéant si vite, ne l'a pas entraîné dans d'autres rêves ambitieux et dans sa trahison de 1601?

LA MORT DE GABRIELLE D'ESTRÉeS. 229

rains, qui avaient tous une dette de reconnaissance à payer à Gabrieile, donnaient leur approbation à cette union et à l'occasion offraient leurs épées pour assurer la succession au trône des enfants de Gabrielle.

11 y avait à la cour un jeune prince, âgé à peine de onze ans, que Henri IV avait fait élever dans la religion catholique comme son héritier. C'était le jeune prince de Coudé ; il devait, pendant le siècle qui allait commencer, par lui-même et par son fils, jouer un rôle important en France. Mais en 1599, oublié, délaissé des courtisans, sa précoce intelligence comprenait le danger que les enfants de Gabrielle lui faisaient courir, et devenu homme, il ne le leur pardonna jamais. Il n'était pas encore embarrassant en 1599, il pouvait le devenir. Le roi le destina à l'Eglise, il devait être comblé de bénéfices et devenir un jour cardinal comme ses oncles de Bourbon. En attendant, pour tromper l'ambition de sa mère, on convint d'un mariage entre lui et M"" de Mercœur, la fiancée de César de Vendôme. Cette fiancée avait cinq ans, on pouvait sans danger projeter provisoirement une telle union. Quant à César, devenu l'héritier du trône, il renoncerait à l'alliance arrêtée à Angers l'année précédente et épouserait la fille du duc de Savoie (1).

Au mois de décembre précédent, lors du baptême d'Alexandre Monsieur, Gabrielle s'était assurée, pour son mariage, de l'approbation de la duchesse d'Angoulême. C'était une conquête précieuse que celle de cette femme, qui était d'une haute intelligence et en laquelle Henri IV avait une telle confiance qu'il lui avait donné le gouvernement du Limousin.

La princesse de Conti avait été sondée et avait promis son concours.

Gabrielle avait pris des gardes. Les princesses de Lorraine ne la quittaient plus et se plaisaient à la coiffer et à l'habiller de leurs mains. Elle avait un lever et un coucher où ses parentes et ses amies lui présentaient la chemise, en attendant que ce fut le tour des duchesses, qu'elle n'osait pas encore inviter. Henri IV lui présentait les ambassadeurs et les grands personnages qui venaient à la cour. Lorsqu'elle sortait, elle avait près de sa litière ou de son carrosse un

(1; A hoinp, lanibassadrur du duc de Savoie devait se joindre àSillery pour obtenir du Pape le divorce du roi.

230 GABRIELLE d'BSTREES.

des capitaines des gardes. Après une messe à Notre-Dame, sans rien changer à son existence, elle rentrait au Louvre reine légitime.

Le carême de 1599 vit les derniers préparatifs de cette révolution de cour. Encore quelques jours et la race des Vendômes devenait race royale. Bi; on n'aurait pas conspiré, nous n'aurions connu ni Marie de Médicis, ni Louis XIII, ni les piètres faroris de la mère et du fils. La féodalité n'eût pas été domptée par Richelieu. Louis XIV n'eût pas épuisé le sol fécond de la vieille Gaule, Louis XV n'eût pas achevé la ruine du royaume. Que serait-il advenu de la France ?

Florence, Venise et Rome.

Tandis que le roi attendait avec impatience à Paris des nouvelles de la décision du Pape, celui-ci était peu disposé à le satisfaire. Trois cours poursuivaient depuis plusieurs années le même but : empêcher le roi d'épouser Gabrielle d'Estrées et le marier avec la princesse Marie, nièce du grand duc de Toscane. Ces trois cours étaient Florence, Venise et Rome. Les correspondances de leurs ambassadeurs ne laissent ignorer aucune des espérances et des déceptions par lesquelles ils passèrent tour à tour.

Dès l'entrée de Henri IV dans sa capitale, le grand duc entretint un agent à Paris, le chanoine Francesco Bonciani. Au début il eut le caractère d'agent secret. Il paraissait faire partie, en qualité de clerc, de la maison du cardinal de Gondi. 11 prit plus tard publiquement la qualité d'agent de la Toscane. Sa correspondance qui commence le 2 octobre 1594 et qui finit brusquement par une lettre du 2 décembre 1598, quelques semaines avant la mort de Gabrielle, laisse à chaque ligne percer son unique préoccupation : Nouer des négociations pour arriver au mariage de la princesse de Toscane avec le roi.

Longtemps Bonciani ne put signaler à Florence que le grand amour du roi pour sa maîtresse. Dans une lettre du 29 mars 1596, il écrit

que le crédit de M""' de Monceaux augmente de jour en jour, « maintenant que celui qui fut son mari est mort (Liencourt) (1), il y a lieu de prévoir quelqu' inconvénient si le roi pouvait se délivrer de la reine de Navarre. » Le 18 décembre, les inquiétudes de Bonciani se calment. Le roi, dit-il, ne parle plus d'annuler son mariage, sa liaison avec M""" de Monceaux fait scandale. Il ne songe pas à se remarier et fait rendre de grands honneurs au jeune prince de Condé comme à son successeur. Bientôt, avec la fm de l'année, les Etats de Bouen, le second accouchement de Gabrielle, les honneurs exceptionnels qui lui sont rendus, les cérémonies du baptême de la fille qu'elle avait donnée au roi, font revivre les appréhensions de Bonciani : « Le baptême s'est fait d'une façon qu'on ne pouvait pas faire plus pour un héritier de la couronne; .... toujours s'accroît l'amour du roi pour sa dame, cela deviendra un mal incurable si Dieu no ci mette la sua sancta mano. » Quant au cardinal de Gondi, qui tout en étant évêque de Paris est resté dévoué au grand duc, il se fait excuser par Bonciani auprès de son ancien maître d'avoir figuré au baptême de la fille de M""" de Monceaux : // ne pouvait pas refuser un sacrement.

La prise d'Amiens par les Espagnols l'année suivante, semble un moment refroidir l'empressement de Bonciani pour l'alliance avec Henri IV ; c'est Gabrielle qui a dû fournir au roi les 4,000 écus avec lesquels il a pu quitter Paris. Il est dans une véritable détresse financière.

Le 9 avril 1597, Bonciani écrit qu'il faudrait envoyer au roi de grands secours, mais qu'on ne peut faire aucun fondement sur sa vie, aucun sur sa succession et que la seule garantie qu'il donne c'est Taffection de son peuple pour lui.

Le 28 avril il y a un entretien important entre le légat et le cardinal de Gondi dont Bonciani rend compte au grand duc. Le légat désire le mariage de la princesse avec le roi, mais il en a parlé comme « di cosa difficilissima », d'abord parce que la reine de Navarre est vivante, mais particulièrement à cause de l'amour du roi pour M"" de Monceaux qui empêchera ce prince de consentir à épouser la princesse. Cependant le légat est d'avis d'être toujours prêt pour toutes les éventualités qui pourront se produire.

(1) C'est une erreur, d'Amerval vivait encore en 1635, Agé de plus de qualro-yiogta ans.

Le 28 avril (1), Bonciani écrit à Florence les espérances de succès conçues de nouveau par le cardinal de Gondi.

Le siège d'Amiens absorbe la cour pendant la plus grande partie de cette année 1597. Mais Amiens repris, une dépêche du 23 octobre met encore sur le tapis la question du mariage. Bonciani annonce que le duc de Lorraine recherche en même temps pour son fils l'alliance de la princesse Marie et celle de Madame sœur du roi. Mais Madame, ajoute-t-il, conserve toujours l'espoir d^épouser le comte de Soissons. L'avis du légat transmis par Bonciani est que si le roi était moins ejichaîné dans les liens de M"'^ de Monceaux, il serait possible d'obtenir du Pape l'annulation du mariage de Sa Majesté et de terminer l'affaire du château d'If en faisant épouser au roi la nièce du grand duc.

Le temps s'écoule en conversations entre le légat, le cardinal de Gondi, Bonciani et l'ambassadeur de Venise; en vaines espérances de voir diminuer la faveur de Gabrielle.

Le 14 mars 1598, Bonciani s'impatiente de ce statu quo et demande à son maître s'il ne pouvait pas obtenir du Pape qu'il intervienne pour faire cesser la détestable vie que tient le roi avec M""^ de Monceaux à la vue de tout le monde; ce serait une si grande indignité si le roi venait à la prendre pour femme.

Le mois suivant, Gabrielle est à Nantes avec le roi, Mercœur a fait sa paix, « questo e bene vero che Madama di Monceaux e piu in grazia che mai!... » dit avec découragement Bonciani.

Le grand duc lui-même semble renoncer au mariage de sa nièce, car son agent, en mai et en juin, s'efforce de ranimer ses désirs et l'entretient à plusieurs reprises de la paix de Vervins, de la puissance et de l'influence du roi en Europe, de l'importance de son alliance. Le roi protégerait efficacement la Toscane si elle était attaquée par les Espagnols.

Le 20 juin 1598, Bonciani écrit que le Pape consentirait à faciliter un second mariage au roi, et que, sans il/°'° de Monceaux, avant quatre mois on traiterait du mariage de sa petite nièce.

Le 27 septembre, Bonciani raconte au grand duc qu'il a entamé une négociation secrète avec Villeroy en vue de ce mariage.

La dernière lettre de Bonciani est du 2 décembre 1598. Il s'alarme

(1) Seconde dépêche du même jour.

LA MORT DE GABRIELLE d'ESTRÉES. 233

des conséquences qu'aura le mariage imminent du roi et de Gabrielle d'Estrées.

Ainsi, pendant que le roi préparait à Paris son mariage avec Gabrielle et attendait les réponses de Rome, il se nourrissait d'espérances vaines. Il luttait contre des résistances dont il ne soupçonnait pas la source. Dès le début, le cardinal de Gondi, évéque de Paris, d'accord avec le grand duc, lui avait refusé ouvertement d'annuler son mariage avec la reine Marguerite, sous le prétexte « che questo fatto tocca al Papa che diede la dispenza. » A Rome, le Pape, d'accord avec de Gondi, avec Florence et avec Venise, attend que Gabrielle ne soit plus un obstable au projet du grand duc, pour « démarier le roi. »

L'ambassadeur de Venise, Francesco Contarini, est naturellement dans des sentiments moins passionnés que Bonciani sur cette question, mais il est tout dévoué à la cause de la princesse Marie. Bonciani se loue de son zèle. Contarini voit souvent le cardinal de Gondi à ce sujet, et tient la sérénissime République au courant de toutes les phases de l'affaire. En décembre 1598, l'ambassadeur croit que le mariage du roi et de Gabrielle d'Estrées est inévitable et que sa réalisation va détruire toutes les espérances que l'on fonde sur l'union du roi et d'une princesse catholique comme la nièce du grand duc. Toutefois Rome n'avait pas encore cédé.

Maladie et mort.

A la date du 31 janvier 1599, L'Estoile écrit dans son journal : « Ce jour dernier du mois, comme on devisait du mariage de Madame et d'un autre encore de plus grande conséquence, qui estait le mariage de Madame la duchesse et du roy, que beaucoup craignaient, un nommé Bizacasser, Piedmontais qui a esté des moins trompés en ses prédictions, dict à ung ancien amy, qui me le redit le lendemain, qui l'assurait sur sa vie que jamais ce mariage ne se fairait, voire bien

plus, que la duchesse ne verrait point le jour de Pasques et qu'il se souvint qu'il luy avait dict.... »

Sully cite aussi dans ses Economies de semblables prédictions, moins nettes cependant que celle rapportée Var L'Estoile. La duchesse était fort curieuse et consultait toutes sortes de devins. Mais leurs déclarations, d'après Sully, ne la satisfaisaient guère. Elle n'y trouvait aucun espoir de parvenir à des couronnes et diadèmes. Les uns lui disaient qu'elle ne devait jamais être mariée qu'une seule fois; les autres qu'elle mourrait jeune, d'autres encore qu'une personne vivant dans sa familiarité lui jouerait un mauvais tour.

Tous lui déclaraient qu'ils ne voyaient aucun signe, ni dans sa nativité, ni dans les lignes de ses mains ou de son visage, annonçant qu'elle était destinée à porter un sceptre, ou une couronne royale, ni même aucune personne de sa famille. Tout en laissant à Sully l'entière responsabilité de ces prédictions, il est certain que Gabrielle se laissait assiéger par les devins, qu'elle était fort troublée, fort nerveuse et passait ses nuits à pleurer. Gomme beaucoup de femmes grosses, elle était hantée par des idées de mort, dont elle affligeait souvent le roi. D'après L'Estoile, « elle recevait dans ses rêves de nouveaux avertissements du ciel de quelque grand malheur prochain. » Peu avant de quitter Fontainebleau, la même nuit, le roi et elle firent le même songe : Un grand feu brûlait la duchesse, elle ne pouvait en éviter les flammes. De son côté, le roi songeait qu'il la voyait mourir. Réveillés l'un et l'autre par leur émotion, ils se communiquèrent leurs rêves.

Les contemporains paraissent s'être très vivement préoccupés de toutes ces prophéties. Un magistrat sérieux, grave historien, Pierre Mathieu, témoin des événements qu'il raconte, s'exprime ainsi : « Les devineurs que l'oysiveté et la curiosité entretiennent volontiers à la cour, disaient qu'un enfant l'empescherait d'arriver où elle espérait. Un de ceux-là me dit et me montra ce qu'il avait supputé de sa nativité, adjoutant qu'elle estait infaillible, mais que Dieu estait par-dessus. Je le croyais mieux que luy, mais voyant que les éphémérides parlaient de la mort d'une grande dame et qu'elles avaient rencontré la vérité en plusieurs autres prédictions, je remettais ces doutes dans le sein de la Providence éternelle. »

« Comme les festes de Pasques approchaient, dit Chiverny, le roy voulant demeurer plus seul, nous donna congé à tous nous autres de

LA MORT DE GABRIELLE D'eSTREES. 235

son conseil de faire nos Pasques en nos maisons. » René Benoît, le confesseur du roi, fit remarquer qu'à l'approche du temps pascal, les deux futurs époux devaient se séparer; que celle qui allait être reine devait le bon exemple, après tant de mauvais qu'elle avait donnés. Il conseilla au roi de l'envoyer à Paris faire publiquement ses dévolions à sa paroisse.

Au moment où Gabrielle allait toucher au but de toute sa vie, où elle croyait n'avoir plus qu'à étendre la main pour saisir la couronne, ce voyage vint tout assombrir. Elle était dans un état de grossesse avancée, son imagination était fatiguée par tant d'impatience et de surexcitation, son moral fort ébranlé avait altéré sa santé.

Ce fut donc sous l'influence des plus sinistres pressentiments que la duchesse quitta le palais de Fontainebleau. Son état de santé lui interdisait le cheval et le carrosse, elle était en litière, le roi l'escortait; ils vinrent souper à Melun et coucher à Savigny (1) le lundi 5 avril. Le lendemain matin, le roi l'accompagna de Savigny jusqu'au bord de la Seine, où elle devait s'embarquer.

Elle emmenait avec elle Bassompierre, depuis peu de temps fixé à la cour de France, et qui était en grande faveur auprès d'elle et de Henri IV à cause de sa belle humeur. Il devait la distraire en jouant aux cartes dans le bateau. Le duc de Montbazon l'accompagnait en sa qualité de capitaine des gardes, ainsi que l'indispensable La Varane et ses femmes. Au moment où il fallut se séparer du roi, Gabrielle perdit toute énergie; ce furent des pleurs et des regrets sans fin, elle lui exprimait le pressentiment qu'elle avait de ne plus le revoir. Le roi fut sur le point de faiblir et de la ramener à Fontainebleau. Mais enfin, après de longs embrassements et avoir reçu d'elle mille recommandations relatives à ses enfants, à ses serviteurs et à ses constructions de iMonceaux, le roi s'arracha de ses bras et la fit s'embarquer sur la Seine. Elle arriva encore dans la journée vers trois heures à Paris, et vint aborder au quai, près de l'Arsenal, où demeurait sa sœur la maréchale de Balagny. Son beau-frère le maréchal, son frère le marquis de Cœuvres, M'"*' et M"" de Guise, M""" de Retz et ses filles et quelques autres personnes l'attendaient sur le quai (2). Elle resta queh|ue temps chez sa sœur, mais fatiguée du voyage, elle se déroba

(1) Savij^ny-icToinplc, à sept licuos (\c Fonlainol)loau ol sopl liciios ol domlo do l'ari*?.

(2) Mémoires de Bassompierre.

au grand monde qui vint l'y voir et se rendit chez Sébastien Zamet. Elle n'y coucha pas, quoiqu'on ait dit; elle y soupa seulement et ensuite se retira chez sa tante M"'^ de Sourdis, dans la maison du doyenné où elle était comme chez elle et où elle descendait lorsqu'elle venait en passant à Paris. Elle n'allait dans son hôtel de la rue Fromenteau, qui communiquait avec le Louvre, que lorsque le roi était à Paris. Quant à la maison de Zamet, c'était un lieu de plaisir et de parties fines, où tous les luxes et tous les raffinements étaient réunis. C'était un palais italien, caché au fond d'un jardin dont le long et haut mur bordait un côté de la rue de la Cerysaie. Les souvenirs que Gabrielle en devait conserver n'avaient certainement rien d'édifiant. Qu'elle y accepta à son arrivée un repas préparé à l'avance (car Zamet l'attendait), on se l'explique, mais on n'aurait pas compris son séjour chez lui. Elle venait à Paris pour l'édification du public, c'eût été un mauvais début que de s'établir chez un homme de mœurs aussi complaisantes que Zamet. Elle se retira donc dès ce premier soir chez sa tante, tout à côté de Saint-Germain-l'Auxerrois. sa paroisse, où elle venait faire ses Pâques.

Dès ce premier soir de son séjour à Paris, elle sortit souffrante de chez Zamet. Elle y avait mangé un citron qui lui avait fait mal. C'est un fait qui paraît constant. Nerveuse, préoccupée de son état comme elle l'était, elle écrivit dès son entrée au doyenné et avant de se coucher, une première fois à M""" de Sourdis, la priant de venir la rejoindre à Paris. Elle la croyait à Chartres, l'exprès qu'elle lui envoya dut aller la trouver jusque dans sa terre d'AUuye. M""^ de Sourdis se mit en route dès le mercredi, à la réception de la lettre de sa nièce. En passant par le château d'Esclimont, où se trouvait le chancelier de Chiverny, elle lui emprunta un relai de chevaux de carrosse pour se hâter; mais en arrivant à Chartres elle fut retenue par une émeute. Elle était la forte tête de la famille et dut venir en aide à son mari, contre lequel il y avait une sédition dans Chartres. Il fallut même, pour rétablir l'ordre, appeler le chancelier qui était gouverneur de la province. Tout cela retarda M"'^ de Sourdis qui, malgré une seconde lettre de sa nièce et ensuite des nouvelles de plus en plus graves, ne put arriver à Paris que le samedi dans la matinée.

Le mercredi, Gabrielle commença ses « fonctions », but de son voyage à Paris, en se rendant officiellement et en pompe à Toffice

des Ténèbres au Petit-Saint-Antoine oii se donnait un concert spirituel. Elle était en litière. M. de Montbazon, capitaine des gardes, marchait à côté d'elle; elle était suivie par les princesses de Lorraine et de nombreuses dames en carrosses (1). Elle était escortée par des archers.

Cette année là, le printemps était fort avancé, et dès les premiers jours d'avril, la vigne montrait des bourgeons déjà longs (2). 11 faisait une très belle journée et la foule se portait au Petit-Saint-Antoine attirée parla musique excellente qui s'y faisait; elle dut être encore plus considérable lorsqu'on eut vu entrer dans l'église la future reine et son cortège. On lui avait réservé une chapelle particulière ; elle avait M"'' de Guise à ses côtés et, pendant l'office, elle lui montra des lettres de Rome par lesquelles on l'assurait que ce qu'elle désirait serait bientôt achevé. Elle lui fit voir aussi deux lettres qu'elle avait reçues du roi dans la journée, qui étaient pleines de tendresse et d'empressement de voir leur mariage accompli (3). La chaleur qu'il faisait dans l'église ne tarda pas à incommoder Gabrielle. Lorsque le service fut achevé, elle dit à W^^ de Guise qu'elle s'allait mettre au lit et qu'elle la priait de venir la retrouver chez elle. Elle remonta alors en litière pour rentrer au doyenné. Lorsque M^^'' de Guise vint la retrouver, elle se faisait déshabiller et se plaignait d'un grand mal de tête. Presque aussitôt, il lui prit une convulsion dont elle revint à force de remèdes.

Ce premier accident se place dans l'après-midi du mercredi; c'était le premier symptôme de la terrible maladie qui devait l'emporter. Le récit des Amours du Grand Alcandre, qui fixe à ce jour là la présence de la duchesse à l'office des Ténèbres est confirmé par la lettre déjà citée du président de Vernhyes; c'est un point essentiel à établir : « Le mercredy elle entendit Ténèbres au Petit-Saint-Antoine et ne peust aller prendre un second soupper qui lui estait préparé (chez Zamet), mais se retira audit doyenné. »

La nuit suivante fut calme et la duchesse put se lever et s'habiller

(1) Ce fait indique bien, s'il en était besoin, qu'elle était logée au doyenné ; la maison de Zamct touchant pres(|u'au Pclit-Sainl-Antoinc, remploi des carrosses eût été impossible pour un si court trajet. Tous ces détails auront do l'importance lorsque nous examinerons la question d'empoisonnement.

(2) L'historien Duplcix.

(3) Les Amours du Grand Alcandre.

dès le jeudi matin ; elle n'eut que quelques pas à faire pour se rendre à la messe de Saint-Germain-l'Auxerrois, où elle communia. Vers les deux heures de ce jour de jeudi, se sentant très souffrante, elle dut se recoucher. A quatre heures, elle fut prise des premières douleurs de l'enfantement. Ces douleurs furent accompagnées d'accidents effrayants, convulsions, mouvements désordonnés ; elles cessèrent vers huit heures du soir (1).

Le lendemain vendredi, l'état de la duchesse allait en empirant, elle n'avait plus la force d'accoucher. Les médecins résolurent de la délivrer : « L'on luy tira, puis après, un enfant mort-né, à pièces et loppins; fust saignée trois fois, receut trois chrystères, quatre suppositoires, lesquels ne lui servirent seulement, mais n'eurent aucun effet pour attirer le second flux d'après le fruict. Elle demeura jusques aux six heures avec des douleurs et convulsions (s'affligeant elle-mesme au visage et aultres parties de son corps) non jamais vues par médecins, apothicaires et chirurgiens comme ils me Font dit. »

Le vendredi à six heures du soir, Gabrielle perdit peu à peu la parole, Touïe, la vue, elle passa dans cet anéantissement la nuit du vendredi au samedi et mourut vers cinq heures du matin, après une agonie effroyable.

Les médecins procédèrent immédiatement à son autopsie (2). Le président de Vernhyes déclare « qu'elle feust ouverte le sabmedy, trouvée avoir le poulmon et le foie gastés, une pierre en poincte dans le roignon et le cerveau offensé. Il ajoute : les médecins disent qu'un citron qu'elle mangea chez Zamet luy fit mal. »

L'ambassadeur de Venise, Francesco Contarini, parle aussi de cette autopsie dans une phrase dont il faut peser tous les mots. « In otto messi, verso le doi ore di note disperse una creatura con accidente cosé fastidiosé. E stato aperto il corpo, ne vi si e ritrovato pur un minimo segno, dal quai si potesse cavar qualche sospetto di veneno, come nel meso del travaglio era uscita qualche parola délia bocca di sua Maësta, ansi che li molti defensivi, che per tal dubbio si sono usati, le hanno piu presto noscinto. » Lettre du 17 avril.

On avait tout à fait perdu la tête au doyenné, après l'accouche-

(Ij Le président de Vernhyes.

(2) Lettre du président de Vernliyes, 15 avril 1599, et lettre de l'ambassadeur de Venise, 17 avril.

ment. Un grand nombre de gens, attirés par la curiosité, trouvèrent les portes ouvertes et pénétrèrent jusque dans sa chambre dès le vendredi, pendant son agonie. Personne n'avait assez d'énergie pour faire respecter les derniers moments de cette pauvre Gabrielle. Le lendemain matin samedi, après sa mort (1), le désarroi fut encore plus complet, l'hôtel était envahi par les curieux. M""*" de Sourdis arriva enfin de Chartres le samedi dans la journée; elle trouva W^^ de Guise évanouie, elle perdit elle-même connaissance. Le président de Vernhyes, qui nous fournit ces détails, venait lui-même à ce moment donner l'eau bénite à Gabrielle et parlant de M"*' de Guise, il dit : « Je la vis encore esvanouie et M""^ de Guise, sa mère, aux grands pleurs et hurlemens. »

L'am^bassadeur de Venise, sur l'invitation qu'il reçut du maréchal de Balagny en sa qualité de proche parent de la défunte, alla lui donner l'eau bénite. Là il apprit qu'on devait placer son effigie sur un lit comme on a coutume de faire « afie principesse del sangue », et que son corps serait mis dans un cercueil pour être transporté ensuite dans une abbaye des environs de Meaux (^2), où l'on devait lui construire une chapelle.

(1) Le jour môme de la mort de Gabrielle, iO avril, l'ambassadeur de Venise avait écrit à la sérénissime République : « Mardi passé, la duchesse de Beaufort est venue de Fontainebleau dans cette ville, ainsi que je vous ai écrit qu'elle devait faire. Elle fut accompagnée une partie du voyage jusqu'à Melun par le roi, où ils passèrent la nuit. Le roi s'en retourna et elle continua sa route. Le mercredi suivant, la duchesse alla à l'office divin à l'église de Saint-Antoine, accompagnée de beaucoup de princesses et d'une grande suite d'autres dames et de cavaliers, mais le jeudi elle ne sortit pas de la maison, ressentant un peu d'indisposition qui alla en croissant de telle sorte qu'elle était grave le huit du mois. Vers les deux heures de la nuit elle accoucha avec des accidents aflligcants et finalement ce matin à l'aube elle est morte.... Francesco Contarini, ambasciatore. »

(2) S'agit-il là de l'abbaye de Saint-Pharon, voisine de Monceaux ?

Le roi pendant la maladie.

Revenons sur nos pas et voyons ce qui se passait à la cour pendant ce malheureux accouchement.

Le jeudi, Gabrielle, sentant sa situation s'aggraver, écrivit au roi et chargea un gentilhomme appelé Puipeyroux (1) de porter sa lettre à Fontainebleau pour donner de nouveau avis au roi de sa maladie et le supplier de trouver bon qu'elle se fît mettre dans un bateau pour l'aller trouver, « espérant qu'il la viendrait voir aussitost et qu'il l'espouserait, avant qu'elle mourut, en faveur de ses enfants ^2).... Et de fait, aussitost que Puipeyroux fut arrivé, le roi le fit repartir pour y aller faire tenir prêt le bac des Tuileries où il voulait passer l'eau pour n'être vu dans Paris et incontinent monta à cheval pour y venir. »

Le roi avait reçu coup sur coup des nouvelles alarmantes de la duchesse ; vers le soir du jeudi, il envoya son premier écuyer Beringhem à Paris. Celui-ci voyagea pendant la nuit et arriva à cinq heures du matin, le vendredi, au doyenné, pour annoncera la duchesse la venue prochaine du roi qui avait dû quitter Fontainebleau au petit jour.

« Le vendredi saint, comme nous étions au sermon de la Passion, à Saint-Germain-l'Auxerrois, dit Bassompierre, La Varane vint dire au maréchal d'Ornano que M"^^ la duchesse venait de mourir et qu'il était à propos d'empêcher le roi de venir à Paris, lequel s'y acheminait en diligence et qu'il le suppliait d'aller au-devant de lui pour l'en divertir.... J'étais auprès du maréchal, dit encore Bassompierre, lequel me pria d'y venir avec lui, et trouvâmes le roy par de là la Saus-

(1) Puyperoux, ou plus exactement Peichpeyrou. Il s'agit ici de Bernard de Peichpeyroux, baron de Bcaurain, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, qui mourut vers 1622.

(2) Marbault.

LA MORT DE GABRIELLE D'eSTREES. 241

saye proche de Villejuif qui venait sur des courtauds à toute bride.... »

Quelque temps avant de rencontrer le maréchal et Bassompierre, le roi « attrapa Puipeyroux sur le chemin, qu'il gourmanda fort de n'avoir fait plus de diligence pour annoncer son arrivée. » Il trouva ensuite sur la route M. de Bellièvre qui l'attendait au passage et qui, ayant quitté sa maison de Villeneuve, était là aux nouvelles, interrogeant les passants et ayant avec lui son carrosse à tout événement. C'est ainsi que M. de Bellièvre vit successivement arriver de Paris le maréchal d'Ornano et Bassompierre et de Fontainebleau Puipeyroux, suivi bientôt du roi et d'officiers de sa maison.

Le roi, « au-deça et fort près de Juvisy, rencontra M. de Bellièvre qui allait à Fontainebleau, de qui il apprit la mort, nonobstant laquelle il voulait aller à Paris et la voir en cet état. Ce que M. de Bellièvre le dissuada, lui remontrant le tort qu'il ferait à sa réputation, que ses actions étaient vues de tout le monde; et ainsi il se laissa vaincre et retourna à Fontainebleau.... »

Le récit de Marbault vient donc confirmer celui de Bassompierre, tous les deux sont d'accord pour prétendre qu'on annonça à Henri IV, dès le vendredi, la mort de la duchesse. Voici l'explication de cette fausse nouvelle.

D'après la lettre du président de Vernhyes, La Varane, le jeudi, vers quatre heures, « fust dépesché » vers Sa Majesté. La Varane donne avis au roi de l'état effrayant dans lequel se trouve la duchesse, et l'engage en vain à ne pas venir à Paris. Peut-être même trouva-t-il le roi décidé à satisfaire aux supplications de la mourante et prêt à l'épouser in extremis.

En tous cas, si avant de quitter Fontainebleau Henri IV n'était pas encore disposé à exaucer la prière de Gabrielle, La Varane dut craindre qu'en présence de la moribonde, pour peu qu'elle eût encore quelques heures de vie, le roi céderait et l'épouserait.

Il attendait depuis si longtemps la bulle du Pape; ne pouvait-il pas croire, avec apparences de raison, que cette bulle était en route et que le Pape avait annulé son mariage avec Marguerite? Quel inconvénient d'ailleurs y avait-il à épouser une femme qui était à l'agonie? Sa mort effacerait immédiatement toutes les irrégularités et ses enfants seraient légitimés.

Or, La Varane était un dévoué, dont certes nous ne voulons pas louer tous les genres de service, mais qui ù l'occasion, lorsqu'il

s'agissait de son maître, ne reculait devant rien et déployait une hardiesse et une intelligence remarquables. Pour parer h ce coup, pour protéger le roi contre lui-même, La Varane n'hésita pas. Il repartit de Fontainebleau dans la nuit même (jeudi au vendredi). Sentant que le roi va le suivre bientôt et qu'arrivé à Paris il commettra la faute irréparable, il hâte l'allure de son cheval et dès son retour, puisqu'il n'a pas réussi lui-même à retenir le roi à Fontainebleau, il lui envoie le maréchal d'Ornano et Bassompierre pour l'arrêter en route et lui dire que Gabrielle était morte et que son voyage était inutile.

A ce moment, Gabrielle avait encore une vingtaine d'heures de vie à elle, et elle attendait le roi au milieu des effroyables douleurs de son agonie. Le roi ne vint pas l'épouser.

Ornano et Bassompierre furent du complot de La Varane.

Cette pensée du mariage m extremis n'ost-elle pas dans les préoccupations de tous ceux qui se trouvent sur cette route de Fontainebleau? N'agite-t-elle pas le roi qui vient à toute bride? Et ces serviteurs qui,àVillejuif, vont lui barrer la route de Paris, sont des dévoués. Ils ne sont pas mus, comme on l'a dit, par le désir d'épargner au roi le spectacle de sa maîtresse morte et défigurée; d'autres pensées plus hautes les animent que ne formulaient pas leurs bouches (1).

Le roi cède, il se décide à retourner sur ses pas. Après avoir « tesmoigné que jamais accident ne lui avait tant percé le cœur et apporté tant d'affliction, » il prononce ces paroles si graves qui prouvent bien qu'il sentait la faute qu'il aurait commise s'il ne l'avait pas cru morte : « Recogueust, regardant le ciel, que Dieu aimait cest Estât et ne le voulait perdre.... (2). »

(1) Rappelons-nous ces paroles si graves de M. de Bellièvre lui parlant : du tort qu'il ferait à sa réputation.... que ses actions étaient vues de tout le monde.... Tout cela s'applique à un mariage in extremis et non à une visite à une mourante.

(2) Dépêche de l'ambassadeur de Venise du 10 avril : « Quando commincio ad augumentar il maie, ne fù dato subito aviso al re, il quale con tutta diligentia se ne veniva a qucsto volta, ma per camino intendendo per rei terate messi la disperata sainte di Lei, arrivato non contario di qua piu di una posta, si risolve perjacaso et consigliato da molti signori, che tutti andarno per incontrato de retornarsene senza passar piu oltra, tutto addolorato et con inlinita passione.... et questo regno resta libéra dalli molti imminenti pericole esse la soprossavano si che da tal morti senza dubio si pno confesser che vengono a recever sequalato beneficio cosc i popoli, la persona eslessa del re et la christianita.... » Il y a lieu, dit encore l'ambassadeur

LA MORT DE GABRIELLE D'eSTRÉES. 243

Retour à Fontainebleau. Funérailles.

Le vendredi soir, le roi, en regagnant Fontainebleau, se rendit directement au pavillon solitaire du jardin des Pins. La vue du petit duc de Vendôme renouvela ses peines, la douleur de cet enfant était au-dessus de son âge. Il semblait comprendre que la mort de sa mère'changeait sa destinée et l'éloignait à jamais du trône.

Un autre enfant, le prince de Condé, d'une perversité de courtisan précoce, Joua une autre scène : « il receust des premiers la nouvelle de ceste mort et la sceut avant sa mère, qui l'ayant trouvé pleurant ou au moins en faisant dextrement semblant (et se couvrant les yeux et le visage de son manteau) sa mère luy aiant demandé ce qu'il avait, en le pressant si fort de luy dire, se démasquant, à la fin, luy va respondre tout en riant : « Madame la duchesse est morte, » et cependant à tous les autres, faisait mine du contraire, et pour agréer au roy contrefaisait naïvement le fasché : trait d'esprit qu'on admira en ce prince qui n'avait encore atteint l'âge de onze ans (1).... »

Le connétable, qui était dans un de ses châteaux, vint à Fontainebleau trouver le roi pour lui apporter des consolations dont il avait besoin lui-même, ayant récemment perdu sa femme (2) dans des conditions pareilles.

Le maréchal de Balagny et M. de Bellièvre vinrent chercher les bijoux que la duchesse avait avec elle au moment de sa mort; les autres, en plus grand nombre, étaient restés chez le roi. A ce sujet, le

d'envoyer tout de suite à M. de Sillery, à Rome, un courrier pour l'informer de ce qui est amv(^. 11 ajoute qu'il s'est entendu avec le secr(?taire de Jérôme de Gondi pour faire avertir le jçrand duc « il quale traveva occasione d'inlrodurre negotio di matrimonio délia nepotc con sua Maësta. » On voit que l'ambassadeur ne perd pas de temps pour réaliser un projet à l'accomplissement duquel la vie de Gabrielle seule feisait obstacle.

(!) L'Estoile.

(2) Dépêches de Contarini.

roi écrivit plusieurs lettres et donna l'ordre d'inventorier les autres objets laissés par elle.

Le dimanche matin, jour de Pâques, Beringhem, revenu à Fontainebleau, confirma au roi avec détail la nouvelle de la mort de sa maîtresse et lui remit la liste des anneaux et joyaux, dressée par M. de Bellièvre.

Le roi prit le deuil on noir, ce que n'avait fait aucun de ses prédécesseurs même pour la mort des reines; au bout de quelques jours il prit le deuil en violet et le garda plus de trois mois. La cour suivit son exemple.

La duchesse de Bar, partageant la douleur de son frère, lui écrivit :

« Mon cher roy, je scay qu'à l'extrême ennuy que vous avez, les paroles ne peuvent y apporter de remède. Voilà pourquoy je n'en employeray que pour vous assurer que je le ressens aussy vivement que l'affection extrême que je vous porte, et que la perte que j'ay faicte d'une si parfaicte amye m'y oblige. J'auray bien désiré d'être près de vous.... Plust à Dieu, mon roy, pouvoir alléger vostre douleur parla perte de quelques années, le souhaiteray de toute mon affection, et sur cette vérité, je vous baise raille fois, mon cher et brave roy.

» Catherine. »

Le 15 avril, le roi répondit à sa sœur :

« Ma chère sœur, j'ay receu à beaucoup de consolation vostre visite (i) ; j'en ay bien besoin, car mon affliction est aussi incomparable, comme Testait le subject qui me la donne; les regrets et les plaintes m'accompagneront jusques au tombeau, Cependant puisque Dieu m'a faict naistre pour ce royaulme et non pour moy, tous mes sens et mes seings ne seront plus employez qu'à l'advencement et conservation d'iceluy. La racine de mon amour est morte, elle ne rejettera plus; mais celle de mon amytié sera toujours verte pour vous, ma chère sœur, que je baise un milUon de fois. Ce xv^ avril 1599, à Fontainebleau.

» Henry. »

Le samedi 17 avril eurent lieu les funérailles de Gabrielle, qui, sur l'ordre du roi, furent celles d'une princesse du sang. Suivant l'usage, on fit son effigie « di stucco » et à sa ressemblance.

(1) Le duc de Bar avait envoyé un gentilhomme porter au roi ses compliments de condoléance sur la mc.l de Gabrielle d'Estrées ; il était aussi chargé de remettre la lettre que la duchesse de Bar écrivait à son frère.

LA MORT DE GABRIELLE D'eSTRÉeS. 2i5

Pendant quatre jours, cette effigie resta dans un vestibule de son habitation ordinaire sur un grand lit(l) élevé de trois degrés. Elle était placée de façon à paraître assise et avait sur la tête une couronne ducale avec un manteau d'or « fodorato di annelline » et un baldaquin au-dessus en drap d'or (2). A l'entour se tenaient ses parents vêtus de deuil et de nombreux religieux qui récitaient perpétuellement des prières auprès de deux autels voisins. A ses pieds, deux hérauts avec des cottes d'armes noires semées de fleurs de lis d'or, présentaient l'eau bénite aux princes et autres seigneurs qui arrivaient. Sous le lit, le cadavre était placé dans une caisse. Le vestibule était garni de riches tentures appartenant au roi. Le reste de l'assistance se composait des archers de la garde de Sa Majesté, de ses valets de chambre, de gentilshommes servants et d'autres officiers de la famille. Aux heures des repas, ces derniers présentaient à manger différents mets à l'image de la duchesse et la servaient comme si elle eût été en vie. Les princesses qui se trouvaient là aux mêmes heures aidaient au service (3).

(1) C'est ce môme lit qu'elle avait fait taire à l'occasion de son mariage, pour la chambre des reines au Louvre.

(2) Obsèques de Louis XU. Jean Perreal, valet de chambre et peintre du roi Louis XII, exécuta « à grant dihgence de jour et de nuict le visage dudit feu roy a près du vif (comme s'il eût été vivant).... faict le corps, bras et jambes pour remuer ainsi qu'il fallait (il était articulé).... » Quand cette « faincte et statue dudit seigneur » fut bien devenue la ligure et apparence de Louis XII, Jean Perreal la fit dresser sur un piédestal élevé en avant de l'estrade qui portait le cercueil et sous un ciel de soie noir frangé de soie de même couleur de deux pieds de haut. Cette statue de charpente, cette carcasse de bois peinte, chaussée et gantée, recouverte des vêtements royaux, resta pendant dix jours exposée à la vue du public dans une des salles du palais des Tournelles.

(3) " Soudain après le Irespas du roy ou royne est prins leur portrait on cire appliquée sur la face, pour sur iceluy dresser l'efiigie après le vif. Attendant (lu'elle soit faicle le corps enseveli par les chambellans.... Après que l'eftigie est préparée, elle est posée en salle très richement parée, ayant tout alentour sièges ou formes couvertes de drap d'or rayé sur lescjuelles font résidence les prélats, seigneurs, gentilshommes et officiers accompagnans ladite effigie, laquelle est sur un lict de parement garny d'une couverture de drap d'or.... Ladite efllgie estveslue, premièrement d'une chemise de toile de Hollande (suit le détail de tous les vêtements).... les façons des services sont entretenues et gardées tout ainsi qu'il estait accoustumé faire du vivant dudit roy, estant aux heures de dtsncr et souper In table dressée par les officiers de fourrière, le service apporté par les gentilshommes servants, l'huissier marchant devant eux, suivis par les officiers du rctraicl de gobelet (jui couvrent ladite table

Après ces quatre jours, un service mortuaire fut dit dans l'église voisine de Saint-Germain-l'Auxerrois et le cercueil fut conduit non à Meaux comme on devait le faire, mais au monastère de Maubuisson, éloigné de six lieues, dont l'abbesse était sœur de la duchesse et où il devait rester déposé jusqu'à ce qu'une autre résolution fût prise.

A sa sortie de Paris, le convoi fut accompagné d'une grande cavalcade de seigneurs et de beaucoup de carrosses remplis de dames. On ne négligea aucune circonstance pour lui rendre les mêmes honneurs que si elle avait été reine. Tel est le récit de l'ambassadeur de Venise, que nous complétons en disant que de Paris les corps réunis de la mère et de l'enfant furent portés à Saint-Denis où il y eut un service solennel, et de là à Maubuisson, où ils furent mis dans un caveau de l'église (1).

Cette mort était survenue si à propos pour le salut de TEtat et la gloire de Henri IV qu'elle provoqua des soupçons dans le vulgaire sur l'origine et le caractère de la maladie. « Mais, semper est gravior fama adversus exitiis dominantium, comme disait Tacite, elle est soupçonnée de poison, principalement des siens. Ains les meschans (quia adeo opportuna mors) ennemis du roy la luy rejettent par communs bruicts. » Le chancelier de Ghiverny, qui croyait perdre tout en perdant Gabrielle, n'écrit pas dans ses Mémoires un mot qui puisse faire soupçonner qu'il ait cru à un empoisonnement. M""^ de Sourdis ne songea qu'à partir pour Fontainebleau solliciter le roi de lui confier l'éducation des enfants laissés par Gabrielle; son père envoya immédiatement des chariots à l'hôtel de la rue Fromenteau, tout préoccupé qu'il était de déménager les gros meubles laissés par sa fille. Son frère, le marquis de Cœuvres, plus touché que les autres

avec les révérences et essais accoustumés, puis après.... la table bénie par un prélat ou aumônier, les bassins à eau présentés à la chaize dudit roy, comme s'il estait vif et assis ; les trois services de ladite table continuez sans oublier ceux du vin, avec la présentation de la coupe aux endroits que ledit feu roy avait accoustumé boire à chacun repas.... assistans à chacun repas les personnages qui soûlaient parler ou respondre à telles heures audit roy vivant, et autres souverains tant princes, princesses, prélats, outre ceux de sa maison : sont les vivres donnez aux pauvres. (Dutillet, Des derniers jours, exeques et enterremens des roy s et roynes de France.)

(1) La tombe de Gabrielle fut violée à l'époque de la Révolution lors du sac de l'abbaye. Un fragment du bas-relief a été retrouvé et mis dans le musée de Laon.

parents d'une perte qui détruisait brusquement ses espérances d'établissement, tomba malade de chagrin.

Aucun membre de la famille ne formula un soupçon. Dans le peuple, quelques vieux ligueurs firent remonter leurs obscures accusations jusqu'au roi. En réalité, personne à la cour, surtout ceux qui assistèrent à sa dernière maladie, ne crurent à autre chose qu'à une mort naturelle, trop clairement indiquée par les accidents de son accouchement. Ce ne fut que bien des années après la publication des Economies royales de Sully, que son genre de mort est devenu une question historique, qu'on est aujourd'hui obligé de discuter.

Les historiens contemporains.

Il est intéressant de se rendre compte de l'opinion des contemporains sur la question de l'empoisonnement de Gabrielle.

Le chancelier de Chiverny a laissé des Mémoires qui ont été publiés par son fils. Il est mort en juillet 4599, peu de mois après Gabrielle; les pages qu'il nous a laissées sur la mort de cette duchesse ont donc été écrites peu de temps après l'événement. Si son absence de Paris à cette époque peut être la cause de certaines erreurs de détails, l'ensemble de son récit reproduira fidèlement l'impression que cette mort a laissé dans l'esprit des parents et de l'entourage de Gabrielle. Nous avons déjà dit qu'il vivait dans la plus grande intimité avec iM""' de Sourdis, tante maternelle de Gabrielle ; sa fortune politique était liée à celle de la favorite. Malade et déjà âgé, il était dans sa terre d'Esclimonr, en pays Chartrain, lorsqu'il apprit la maladie de la duchesse. Il ne paraît pas aussi bien informé qu'il aurait pu l'être.

Dans un récit assez long, il fait arriver Gabrielle à Paris le mardi de la semaine sainte; le mercredi il la fait assister à l'office des Ténèbres et au concert spirituel de ce jour, d'où elle sort pour aller chez Zamet. Elle y est frappée comme « par une forme d'apoplexie. » Elle passe ensuite la nuit du mercredi au jeudi « plus doulccment. » Le

jeudi malin elle se fait transporter au logis de M"'^ de Sourdis, c'està-dire au doyenné de Saint-Germain-l'Auxerrois, « pour estre plus proche du Louvre, où elle voulait se faire porter en l'absence du roy, bien qu'elle y eut d'ordinaire le mesme appartement que les reines y occupaient.... » Le jeudi son mal redouble, elle perd connaissance, passe en cet état le vendredi et meurt le samedi matin.

Ce résumé montre que le récit de Chiverny est conforme à celui que nous avons adopté, sauf qu'il nous paraît établi que Gabrielle a habité le doyenné dès le jour de son arrivée à Paris et qu'elle n'a pris qu'un repas le mardi soir chez Zamet et non le mercredi. Ce sont là des différences sans importance.

La mort de Gabrielle enlevait au chancelier tout espoir de nouvelles grandeurs. Ses regrets sont assez naïvement exprimés dans ses Mémoires. Ce n'est pas la perte d'une amie puissante qui cause sa peine, c'est le regret de s'être trop complètement attaché à sa fortune « jugeant, dit-il, quel changement ceste mort apporterait à toutes les affaires du temps, je commençay à aucunement me plaindre à moy mesme de mon malheur particulier de m'estre si promptement et trop attaché à ses alliances.... »

Si ceux qui perdaient tout par cette mort avaient pu croire au poison, quelles accusations énergiques n'auraient-ils pas formulées? Et si ces accusations avaient pu se trouver sous la plume d'un des fidèles de la favorite, ne les trouverions-nous pas avant tout dans les Mémoires de Chiverny? Il ne fait pas même allusion aux bruits populaires dont nous avons parlé et qu'il semble avoir ignoré.

Palma Cayet fit paraître sa Chronologie Novenaire en 1608 et sa Chronologie Septénaire en 1609. C'était un ancien ministre protestant converti au catholicisme. A propos de la mort de Gabrielle, il ne prononce pas le mot de poison. Il nous raconte que Gabrielle, en revenant d'assister à Toffice des Ténèbres au Petit-Saint-Anloine, se promenait dans le jardin de Zamet lorsqu'elle fut prise d'une « grande apoplexie » et que « n'osant pas les médecins et chirurgiens luy administrer des remèdes plus violents à cause de sa groisse (grossesse), elle ne dura que jusqu'au sabmedy matin.... » Il passe ensuite sous silence son accouchement et ajoute « et fut son fruict trouvé mort ayant esté ouverte.... »

Palma Cayet nous paraît s'éloigner de la vérité lorsqu'après l'office des Ténèbres il fait retourner Gabiielle chez Zamet et ressentir

LA MORT DE GABRIELLE d'ESTRÉES. 249

les premiers accidents de son mal et l'orsqu'il la fait mourir d'apoplexie avant d'accoucher. Elle fut en efl'et ouverte, comme il le dit, mais la mort ayant été précédée de l'accouchement, c'est une erreur de sa part de prétendre que son fruit fut trouvé mort dans son sein.

Legrain publia ses Décades en 1614. Il partage une erreur fort répandue en faisant aller Gabrielle à l'office des Ténèbres le jeudi. Il parle d'un poncire qu'elle mangea pour se rafraîchir au sortir de l'église où elle avait été incommodée par la chaleur « .... mais la poincte de crudité de ce fruict aigre et froid, rencontrant une humeur contraire que la chaleur y avait formé, excita une colique et pleurésie si violentes.... » etc.; c'est le seul historien qui donne le renseignement que l'enfant mort était un fils.

Pas plus que Palma Cayet et le chancelier de Chiverny, Legrain ne fait allusion à un empoisonnement. Ce récit de la mort est fait en quelques lignes, sans aucun détail et sans prononcer le nom de Zamet.

VHistoire universelle de d'Aubigné parut de 1616 à 1620. Il est le premier qui ait fait à mots couverts allusion à un empoisonnement possible. Il fait aller Gabrielle à Ténèbres le jeudi, au lieu du mercredi, il la fait ensuite aller se rafraîchir chez Zamet « ou aiant mangé d'un poncire, comme quelques-uns veulent, et les autres d'une salade, elle sentit quant et quant un tel feu au gosier, des tranchées à l'estomac si furieuses qu'ayant passé le vendredy en douleurs horribles.... elle mourut le sabmedy matin. » Quelques lignes plus haut il avait dit : « Les nécessitez de l'Estat furent ses ennemys; ce de quoy je laisse comme une chose douteuse à chacun son explication. »>

D'Aubigné est le seul historion qui formule de telles allégations, qui évidemment, si elles étaient établies, seraient concluantes en faveur d'un empoisonnement : feu au fjosiery tranchées de l estomac. A l'époque de la mort de Gabrielle, d'Aubigné résidait dans son gouvernemeni de Maillezais, au fond du Poitou. Depuis il ne retourna plus à la cour et lorsqu'il écrivait son Histoire imiverselle, plusieurs années après la mort de Henri IV, il était en exil en Suisse, où il mourut. Cet homme ordinairement si rude pour son prochain, semble avoir été conquis par la grûce et l'amabilité de Gabrielle et par les efl'orls qu'elle fit en diverses occasions pour le remettre bien avec le

250l gabrielle d'estrÉes.

roi. Ne s'est-il pas laissé entraîner par ses regrets à accueillir trop facilement l'idée d'une mort violente ?

SciPiON Dupleix a publié de 1621 à 1643 une Histoire de France dont un volume est consacré à Henri IV. D'après lui, la duchesse « .... fut atteinte le jeudy sainct d'une apoplexie dans le jardin de Zamet.... et fust (ensuite) saisie de syncopes et convulsions si violentes qu'elle en mourut avec son fruict le jour de vendredy saint, ayant le visage quasi tourné du devant derrière par la violence de ses tourments, avec une difformité très hideuse. La Rivière, médecin du roy, la voiant en cest estât, sortit incontinent de la chambre en s'écriant : « Hic est manu Domini. » Dupleix ne parle pas de poison.

L'EsToiLE a publié des œuvres trop curieuses, trop remplies de vérités et d'erreurs, pour qu'on puisse le juger en quelques mots. C'est un collectionneur d'anecdotes, écrivant au jour le jour un journal, revu, augmenté, modifié après coup, à mesure que de nouveaux renseignements lui arrivent et que le temps s'écoule. De là des intercalations continuelles. Son journal fut imprimé en 1621. En parlant de la mort de Gabrielle, l'homme des anecdotes à sensations ne semble pas douter qu'elle ne soit morte de mort naturelle. Il met dans la bouche de Henri IV ces paroles : « C'est encore un coup du ciel.... » (comme c'était à la vérité et un des plus grands), ajoute-t-il. C'est lui qui raconte les rêves prophétiques survenus à Gabrielle et à Henri IV, les anecdotes de M"'^ des Martigues enlevant les bagues des doigts de Gabrielle pendant son agonie et bien d'autres faits piquants.

Pierre Mathieu (1) a écrit une Histoire de France en deux volumes in-folio qui parurent en 1631. Le récit par Pierre Mathieu de la mort de Gabrielle est très bref. Il la fail partir de Fontainebleau au commencement de la semaine sainte, la fait assister le mercredi aux Ténèbres au Petit-Saint-Antoine, et ajoute : « .... là fut saisie de douleurs qui ne l'abandonnèrent que la vie ne l'eut abandonnée, firent mourir son enfant en son ventre et la travaillèrent de convulsions si cruelles.... » Pas un mot de poison ou de soupçons de poison.

(1) Pierre Mathieu, poète et historien, né le 10 décembre 1563 à Pesme, en Franche- Comté, mort le 12 octobre 1621 à Toulouse.

t i VII

Les familiers de Gabrielle.

Claude Groulard, premier président du Parlement de Normandie, un des chefs du parti royaliste, le magistrat le plus important et le plus influent de la province, très dévoué à Henri IV, très recherché par Gabrielle qui l'invitait et le recevait à Monceaux. Il a laissé des Mémoires fort estimés pour leur sincérité. Après avoir parlé de la douleur des bons serviteurs du roi de le voir décidé à épouser sa maîtresse et des maux qu'amènerait un tel mariage, il résume son opinion en cette phrase exclusive du poison : « Dieu y a remédié, lorsque les hommes en désespéraient. »

L'ouvrage de Claude Groulard est peu étendu et a pour titre : Voyages en Cour. Il n'était pas destiné à voir le jour et ce n'est qu'en 1825 qu'il a été pubUé par M. de Montmerqué. L'indépendance avec laquelle ce vertueux magistrat juge Henri IV et sa maîtresse ne permet pas de supposer qu'une considération quelconque eût pu le pousser à passer sous silence des bruits d'empoisonnement, si le moindre soupçon sérieux fût parvenu jusqu'à lui.

Le roman historique, les Amours du Grand Alcandre, qui n'a été imprimé qu'en 1652, mais quia été composé avant 1046, année de la mort du duc de Bellegarde, est exact dans son récit de la mort de Gabrielle et ne pèche que par quelques détails.

C'est bien le mercredi saint et non le jeudi que Gabrielle va aux Ténèbres; elle est incommodée pendant l'office. M"'' de Guise qui est avec elle la voit monter en litière pour retourner au doyenné et non chez Zamet; elle monte elle-même dans son carrosse et la rejoint chez M"" de Sourdis, où commence prescju'aussitôt la maladie de Gabrielle. Dans tout le récit il n'y a pas un mot qui laisse supposer la possibilité d'un empoisonnement.

On voit que nous sommes arrivés, avec le duc de Dcllcgardcù une catégorie de témoins d'une qualité spéciale et dignes dune plus grande

â5â GABRIELLE D'eSTRÉES.

confiance que les auteurs d'histoires générales qui ont écrit dans la première moitié du xvii^ siècle. Ces familiers de Gabrielle, sauf d'Aubigné, disent clairement qu'elle est morte en couches.

Bassompierre, enfermé à la Bastille en 1631 sur l'ordre de Richelieu, n'en sortit qu'en 1641. Pendant cette longue détention, il a écrit des Mémoires, sans avoir aucun document à sa disposition. Il est cependant assez exact en ce qui concerne Gabrielle, qu'il avait connue dans l'intimité. Sa liaison presque pubhque avec la princesse de Conti, dont il fut le dernier amant, l'avait mis à même de compléter ses récits personnels. 11 raconte les détails de la mort de Gabrielle aussi exactement que peut le faire un homme qui écrit en prison trentre-deux ans après les événements.

Les grandes lignes de son récit sont semblables à celles du duc de Bellegarde; comme lui, il ne parle pas de poison, et ne se préoccupe même pas de réfuter des bruits d'empoisonnement qui n'avaient eu jamais aucun crédit parmi les gens de cour.

En dehors de ses Mémoires, on a publié aussi des observations écrites par Bassompierre pendant qu'il était à la Bastille, sur un exemplaire de V Histoire de France de Dupleix. En face de ces mots : « elle fut atteinte d'une apoplexie dans le jardin de Zamet », Bassompierre a écrit : a et ce mesme jour mercredy elle fut atteint de cette apoplexie qu'il dit; non au jardin de Zamet, ou elle n'entra jamais; mais dans le doyenné de Saint-Germain ou elle mourut. » — « Delà, dit encore Dupleix, elle fut portée chez sa tante en l'hostel de Sourdis. » Bassompierre met en marge de ce passage : « c'est une menterie, car elle ne bougea du doyenné.... »

Sully, Mezerai.

Nous arrivons maintenant à l'examen du récit de la mort de Gabrielle contenu dans les Economies royales de Sully. C'est, après d'Aubigné, le second document que nous rencontrons laissant soup-

çonner la possibilité d'un empoisonnement. Sully écrivant vers 1635, c'est-à-dire trente-six ans après la mort de la duchesse, se donne d'abord le facile mérite d'avoir prédit à sa femme cet événement imprévu pour tous les autres hommes. Il se fait ensuite adresser une lettre par La Varane, qui a assisté aux derniers moments de Gabrielle, et qui, mieux que personne, doit être bien renseigné sur son genre de mort. Aussi personne ne soupçonnant la véracité de Sully, on a accepté cette lettre sans aucune défiance. Sully est pour nous le véritable auteur de cette croyance au poison qui a grandi avec les années et les siècles écoulés. Son récit est en contradiction flagrante avec tout ce qui a été écrit sur la mort de la duchesse, par le chancelier de Chiverny, par le duc de Bellegarde, par Bassompierre et par le président de Vernhyes, tous gens qui avaient vécu dans son inti mité.

Enumérant les personnes de qualité mortes pendant l'année io99, Sully rapproche le décès de la duchesse de Beaufort de celui de la connétable de Montmorency, femme d'une très grande beauté, morte en couches toute jeune, avec les mêmes accidents que la duchesse. Il a bien soin de ne parler de Taccouchement ni de l'une ni de l'autre : « .... sur la mort desquelles, dit-il, en parlant de ces deux dames, il a esté faict de grands et fort divers discours, les plus autorisés disant que s'estant addonnées toutes deux à la magie.... le maistre de ceste science les estait venu visiter à leur fin, ceste opinion en partie fondée sur les estranges accidens auxquels elles tombèrent quasi esgallement pendant leurs maladies de peu de jours avant leur mort, lesquels leur avaient tourné la face et tous les traits du visage s'endevant derrière et s'en-dessus dessous, et hérissé les cheveux de telle sorte, qu'ils avaient rendu ces beautez estimées les plus excellentes de leur temps, non seulement laides, mais tellement difformes, qu'elles faisaient horreur à regarder.... » Ensuite le surintendant laisse raconter par ses secrétaires que le diable, sous les traits d'un grand gentilhomme noir, vint réclamer la connétable pendant qu'elle tenait chez elle un cercle brillant de dames. Devenue livide et à moitié morte d'émotion, elle refusa d'abord de quitter la compagnie, mais, sur l'insistance du terrible gentilhomme, elle renvoya les dames et rejoignit le diable qui l'attendait dans sa chambre. Elle mourut à la suite de cette entrevue.

Voilà le récit peu sérieux que l'ancien ministre, le célèbre conseiller

de Henri IV nous donne de la mort de la femme d'un connétable de France, qui meurt en couches au su^'de tout le monde avec les accidents et les convulsions semblables à ceux qui accompagnèrent Taccouchement de Gabrielle.

Tout en traitant ces histoires ridicules de vaudevilles vrais ou faux, l'un des secrétaires, parlant en son nom personnel, affirme qu'il tient le récit de la bouche de trois des dames présentes chez la connétable au moment où le grand gentilhomme noir vint réclamer sa victime.

Sully passe ensuite au récit de la mort de Gabrielle.

Il parle de son ambition, des continuelles consultations qu'elle demandait sur l'avenir à des nécromanciens, de son départ de Fontainebleau, de sa séparation d'avec Henri IV accompagnée de larmes et de recommandations comme si elle ne devait jamais plus le revoir. Sully intercale ensuite l'histoire de la Rousse, première femme de chambre de la duchesse, qui après la mort de sa maîtresse a raconté des histoires si injurieuses et tenu des propos si graves, que Sully déclare qu'il n'ose les répéter. Ses paroles la firent enfermer, elle et son mari, pendant six ans à la Bastille. Reprenant ensuite son récit, Sully nous raconte que dès l'arrivée de la duchesse à Paris, avant de partir pour aller faire, à Toccasion de Pâques, la cène chez lui à Rosny, il alla prendre congé d'elle chez Zamet (1). La duchesse fit dans la conversation allusion à son prochain mariage, ce que Sully feignit de ne pas comprendre, la réalisation de ce projet n'ayant jamais pu, dit-il, lui entrer dans l'esprit. M"^^ de Sully fit immédiatement après sa visite personnelle à la duchesse, qui la reçut fort bien, lui disant qu'elle voulait être sa meilleure amie, la priant « .... de venir à son lever et à son coucher quand bon lui semblerait.... » M*"^ de Sully, de retour chez elle, froissée dans sa vanité, demande à son mari ce que signifie cette invitation, car, « vu sa qualité.... » elle ne peut aller au coucher et au lever que d'une reine. Sully l'engagea à ne pas faire connaître ses sentiments sur cette conversation : « ....qu'elle verrait un beau jeu et bien joué si la corde ne rompait..., mais que pour son opinion, à lui Sully, celle des autres ne succéderait pas comme ils s'étaient imaginez.... » ce qui veut dire en français que le mariage ne se ferait pas.

(1) Probablement le mardi saint, au moment où Gabrielle venait d'arriver de Fontainebleau.

LA MORT DE GABRIELLE d'ESTRÉES. 255

Quelques jours après, le samedi 10 avril, lorsque Sully reçoit à la campagne la nouvelle de la mort de la duchesse, il va rejoindre sa femme qui était encore au lit, et lui dit : « Ma fille.... la corde a rompu.... »

M. Michelet voit là la preuve de l'empoisonnement, l'aveu de Sully qu'il connaissait un complot contre la vie de Gabrielle et il s'écrie : « Sully était visiblement du complot (1). »

Mezerai publia son Histoire de France de 1646 à 16o6, en six volumes in-folio. Elle est digne d'estime par l'étendue de ses informations. Pour la mort de Gabrielle, Mezerai, croyant avoir un bon témoin dans Sully, s'est inspiré du récit des Economies, parues quelques années auparavant. Nous retrouvons chez lui un membre de phrase emprunté à la lettre de La Varane. Sully a ouvert la voie, Mezerai s'y engage et précise : « Je ne scais quelle main, mais certes bien meschante (quoy que les suites de ce coup fussent salutaires à l'Estat) trancha le nœud de toutes ces difficultés.... » Mezerai fait aller Gabrielle aux Ténèbres le jeudi, au lieu du mercredi, et la fait mourir dès le lendemain. « La duchesse de Beaufort parut si hideuse après sa mort, et le visage si défiguré, qu'on ne la pouvait regarder qu'avec horreur. Ses ennemis prirent de là occasion à faire croire au peuple que c'estait le diable qui l'avait mise en cest estât; ils disaient qu'elle s'estait donnée à luy afin de posséder seule les bonnes grâces du roy et qu'il luy avait rompu le col. On fit un pareil conte de Louise de Budos, femme du connétable de Montmorency, qui mourut cette année avec les mesmes symptômes; et il est vray qu'il y eut en la mort de l'une et de l'autre, non pas véritablement de l'opération, mais de l'instigation de celuy qui a esté meurtrier dès le commencement (2). Le Pape creust que c'estait un coup du ciel accordé à ses prières. »

(1) Voir la lettre de La Varane et ses commentaires, page 207.

(2) Allusion i\ la Sainle-Kcriture; celui (jui fut meurtrier dès le commencement fut celui qui tenta le proTiicr homme.

Le président de Vernhyes et l'ambassadeur Gontarini.

Nous avons jusqu'à présent négligé volontairement de parler du plus important de tous les témoignages historiques existants sur cette question. Il s'agit d'une lettre retrouvée il y a peu d'années et publiée en 1873 par M. Loiseleur, le savant bibliothécaire de la ville d'Orléans. Cette lettre est écrite de Paris le 16 avril 1599, six jours après la mort de la duchesse, par le président de Vernhyes, chef du parti royaliste en Auvergne, membre du conseil de Navarre, familier de la maison de Gabrielle. Tous les renseignements qu'il donne sur la maladie, il les a recueillis de la bouche même des médecins et des apothicaires, il a voulu tout savoir pour bien renseigner son ami, le duc de Ventadour (1), personnage fort important de l'époqne, duc et pair, lieutenant général pour le roi en Languedoc. Cette lettre, dont l'authenticité est incontestable, fait un récit circonstancié de la mort et apporte des détails inconnus jusqu'à nos jours et absolument exclusifs du poison. Le récit est complet, logique, bien enchaîné et porte dans toutes ses parties le caractère de la vérité. Après l'avoir lu, il faut avoir un goût particulier pour le merveilleux pour croire encore au poison. Celui qui tient la plume est un homme qui avait accès dans la maison de Gabriehe, qui a été aux nouvelles, qui a interrogé les médecins, et qui, après la mort, a été donner de l'eau bénite à la duchesse et a trouvé auprès du cadavre M^^^ de Guise éva nouie et M""^ de Guise, sa mère, « aux hurlements ».

La façon dont d'Aubigné parle de la mort, l'obscurité du récit de Sully, les réticences de Mezerai, une phrase de Bassompierre, nous avaient fait penser un instant, que peut-être, devant un si grand crime, resté inconnu, il y a eu comme une entente entre les contem-

H) Anne de Levis, duc de Ventadour, fils de Gilbert de Lcvis, duc de Ventadour, et de Catherine de Montmorency, mort le 3 décembre ^622. Chevalier des ordres du roi du 17 janvier 1599.

porains pour faire le silence et ne pas rechercher la main qui a donné la mort. Le crime avait rendu un tel service à l'Etat et au roi! Mais alors, nous sommes-nous répondu, en admettant ce silence officiel et de commande, en famille, les portes fermées, ou bien, en s'écrivant entre amis, à l'aide d'un chiffre secret, on devait se dire la vérité et se communiquer les sentiments de terreur et de pitié qu'une pareille catastrophe inspirait à tous. Or, il se trouve que la lettre du président est le témoignage le plus complet que l'on pouvait désirer établissant que Gabrielle n'est pas morte empoisonnée.

Après l'exposé des faits qui a passé tout entier dans notre récit, le président de Vernhyes formule son avis : C'est un coup du ciel. « .... Ainsy en une heure Dieu a dissipé tant de conseils, retenu le roy de courir à sa perte, à laquelle il se précipitait, à sa ruyne et de l'Estat. »

Un dernier témoignage nous est fourni par un homme qui ne devait guère penser que son nom serait mêlé à cette question, nous voulons parler de Francesco Contarini, l'ambassadeur de Venise, qui consignait avec vigilance, dans sa correspondance presque quotidienne, les nouvelles qu'il apprenait et ses impressions personnelles sur les événements.

Le 10 avril 1599, jour même de la mort de Gabrielle, il informe le doge qu'elle est morte à l'aube. Quelques jours après, il donne son opinion sur la non existence du poison et écrit cette phrase : « e stato (iperto il corpo, ne vi si e ritrovato pur un minimo segno, dal quai ^ipotesse cavar quai che sospetto di veneno. »

Nous eussions dû, en suivant l'ordre des dates, citer Contarini et le président de Vernhyes les deux premiers; mais les témoignages de res deux personnages, qui avaient intérêt à être bien renseignés et jui l'ont été, nous paraissent si concluants, qu'ils doivent clore, à noire avis, ce long examen des opinions contemporaines.

En résumé, nous venons d'examiner l'opinion de nombreux historiens qui ont écrit pendant les chiquante années qui suivirent la mort de Gabrielle.

Seul de tous, d'Aubigné énumère des accidents qui, s'ils étaient établis, pourraient permettre de croire à un empoisonnement.

Sully, sans prononcer le mot de poison, en supprimant le récit de l'accouchement, en inventant la lettre fausse de La Varane, pousse le lecteur, par ses ;réticences, à chercher autre cliose qu'une mort naturelle dans lu tin inexpliquée de Gabrielle.

Tous les autres ne pensent pas au poison.

De semblables questions ne se résolvent pas par le nombre des suffrages, mais bien par leur qualité et par la confiance qu'ils inspirent. L'ambassadeur de Venise qui voyait Gabrielle à la cour, le président de Vernhyes, le chancelier de Chiverny, le premier président Groulard et Bassompierre, tous liés avec elle, le duc de Belle garde, sont des témoins de premier ordre. Ils ne croient pas au poison. Gomment leur préférer d'Aubigné, qui écrit en Suisse, après avoir définitivement quitté la France? Si d'Aubigné nous disait avoir assisté autrefois à la mort de Gabrielle et avoir été témoin « du feu au gosier.... des tranchées de l'estomac... » certes, nos soupçons pourraient naître, sa parole ne serait pas mise en doute. Mais ce qu'il raconte, il ne le sait que par ouï dire. Il était dans son gouvernement de Maillezais à l'époque de la mort et il écrit bien plus tard son Histoire universelle. Son ardente imagination fait volontiers de Gabrielle une victime. Il a conservé d'elle un souvenir vivant et affectueux, il croit facilement qu'une main criminelle l'a frappée. Il voit toujours cette femme, dans tout l'orgueil de sa maternité, dans tout l'éclat de sa beauté, lui demandant d'une façon touchante sa protection pour son fils César que Henri IV, dont il regrette maintenant le règne, lui mettait dans les bras.

de Sisxnondi et Michelet.

De nos jours, deux historiens ont adopté l'opinion que Gabrielle était morte empoisonnée et ont même désigné son lïieurtrier.

« Déjà l'on négociait, a écrit M. de Sismondi, le mariage de Henri IV avec Marie de Médicis, la vie de Gabrielle était le grand obstacle à sa réussite, elle meurt dans une maison italienne et Ferdinand n'en était pas à son premier empoisonnement.... »

Michelet, adoptant l'opinion de M. de Sismondi, le copiant presque mais donnant plus de développement à sa pensée, dit : « Nul doute

LA MORT DE GABRIELLE D'ESTRÉeS. 259

que le grand duc n'ait été le mieux informé. Il y avait intérêt. C'était l'homme de Gabrielle, Sully, qui avait écarté les Italiens de nos finances; c'était elle qui fermait le trône à sa nièce. Ce prince n'en était pas à son premier assassinat. Encore moins l'empoisonnement, plus discret, lui lépugnait-il.... )^

L'accusation est formelle contre Ferdinand de Médicis, mais elle reste vague en ce qui concerne la maison italienne où a eu lieu le crime et les financiers italiens qui ont à se venger de Sully sur la personne de Gabrielle dont il est Vhomme.

Précisons mieux la pensée de ces Messieurs : Le Florentin Zamet est devenu à Paris un riche financier; Ferdinand se sert de sa haine contre Sully, qui l'a écarté de nos finances, pour obtenir de lui qu'il empoisonne Gabrielle un jour qu'il la reçoit dans sa maison italienne de la rue de la Cerisaie. Voilà sans réticences l'opinion de ces Messieurs, qui n'osent nommer Zamet ni l'un ni l'autre.

Cette accusation perd beaucoup de sa force déjà à être présentée dans cette forme précise. Elle ne résistera guère à un examen sérieux, car les quelques lignes de MM. Sismondi et Michelet ne sont qu'un tissu d'erreurs.

Gabrielle n'est pas morte dans une maison italienne. Sully n'était pas l'homme de Gabrielle et n'avait d'ailleurs pas écarté les Italiens de nos finances et notamment Zamet.

Ferdinand de Médicis n'avait pas un intérêt suffisant pour tenter un crime à peu près impossible à réaliser loin de son palais.

Ajoutons que si quelqu'un à cette époque, en dehors de toute affection, avait intérêt à prolonger l'existence de Gabriello, c'était Zamet. Quelques mots vont nous permettre de prouver ces diverses propositions.

D'abord nous trouvons que ce qu'il faudrait établir avant d'accuser qui que ce soit d'un crime, se serait l'existence même de ce crime. Nous ne croyons pas à un empoisonnement parce que Gabrielle est morte d'accidents très connus qui ont emporté bien des femmes en couches, et qu'il n'y a pas eu dans sa maladie un seul signe d'empoisonnement.

Cela est tellement évident qu'il n'y a pas à insister sur cet argument.

Mais enfin. pijiMjm- ces Messieurs se dispensent de louinir le moindre document à l'appui de leurs suppositions et qu'ils se bornent

à désigner un Florentin comme coupable d'un acte dont l'existence est plus que douteuse, suivons-les sur le terrain de discussion qu'ils ont choisi. Nous n'avons rien à craindre de cette concession.

D'après MM. de Sismondi et Michelet, Gabrielle serait morte dans une maison italienne. Nous savons cependant d'une façon certaine, qu'après son arrivée à Paris, elle a soupe le mardi 6 avril chez Zamet, qu'elle a mangé un citron qui lui aurait fait mal, mais que c'est au doyenné qu'elle est rentrée le même soir, qu'elle y a été malade les jours suivants et qu'elle y est morte le cinquième jour.

La nuance n'est pas sans importance. Certes, son séjour chez Zamet a été assez long le mardi pour qu'on ait pu lui faire prendre du poison, mais il n'a pas été assez prolongé pour qu'il eût été possible de cacher les suites de cet empoisonnement, s'il avait existé. Il est aujourd'hui établi et par la lettre du président de Vernhyes, et par celles de l'ambassadeur de Venise, et par l'ensemble des témoignages, que, loin de rester chez Zamet, Gabrielle est allée, dès le premier soir, coucher dans la maison de sa tante, au doyenné de Saint-Germain-l'Auxerrois, et qu'elle y est restée pendant toute sa maladie, entourée de sa sœur de Balagny, de la duchesse de Mercœur, et de M""" des Martigues, de M"'^ de Retz et de la duchesse de Guise, de plusieurs autres dames de ses amies et enfin de sa sagefemme habituelle, M"'" Dupuy, aidée de ses femmes de chambre.

C'est là un argument capital, car si « le feu au gosier et les tranchées de l'estomac », signes du poison dont d'Aubigné est seul à parler se fussent produits, certainement cette nombreuse assistance, intéressée à sa fortune et à sa vie, en eût été frappée. Nous savons cependant que cette assistance n'a vu qu'un accouchement terrible et un enfant arraché par les fers du sein de sa mère.

Il est donc inexact de dire que Gabrielle est morte dans une maison italienne, c'est-à-dire loin de la protection et des soins de ses parentes et de ses amies.

Sully n'est pas l'homme de Gabrielle. S'il est vrai qu'en 1595 Gabrielle a décidé le roi à le faire entrer au conseil des finances et plus tard à en faire le surintendant de ses finances, il faut reconnaître qu'ensuite Sully ne s'est cru lié à Gabrielle par aucune reconnaissance. Il prétend lui-même avoir toujours été très opposé à son mariage, et on donne des raisons excellentes. Les allures de Sully, indépendantes et brutales, l'éloignement que Gabrielle éprou-

LA MORT DE GABRIELLE D'ESTRÉeS. 261

vaii pour lui, n'ont certainement pas permis ou duc de Toscane de croire un instant, lui qui était si bien informé de ce qui se passait à la cour de France, que Sully fût l'homme de Gabrielle.

Quant à dire que Sully avait écarté les Italiens de nos finances et spécialement Zamet, cela n'est pas exact. Sully avait, il est vrai, peu de sympathies pour Zamet, qui avait fait une grosse fortune aux dépens de l'Etat, et Zamet pouvait haïr Sully, qui affectait avec tout le monde des formes bourrues et souvent insultantes, mais, en fait, Zamet n'a pas été écarté des finances. Sully s'est borné h veiller à ce que les impôts mis en ferme fussent adjugés à leur valeur et non plus à vil prix, comme sous ses prédécesseurs. Après les réformes de Sully, Zamet a continué ses opérations financières; il a peut-être gagné moins sur les fermes, mais il était toujours en grande faveur auprès du roi, qui avait continuellement besoin de sa bourse.

Quant au grand duc de Toscane lui-même, auquel Henri IV devait des sommes très considérables, tontes les réformes de Sully lui étaient profitables (1). Sully lui avait fait retirer la cession directe de certains impôts qui lui servaient de gages, mais il avait substitué des paiements réguliers aux perceptions pleines d'aléa que le grand duc réalisait par ses agents. Enfin le grand duc ne pouvait voir que d'un bon œil ce ministre qui, par son ordre et sa dureté, créait la prospérité financière du gouvernement de Henii IV.

Il est donc puéril et surtout inexact de dire qu'aucun des financiers de l'époque, et particulièrement Zamet, ait consenti à tuer Gabrielle pour se venger de Sully.

Il est incontestable que le duc de Toscane désirait marier sa nièce à Henri IV et s'assurer ainsi la protection de la France contre les éventualités d'une guerre avec l'Espagne. Mais un traité d'alliance était suffisant pour atteindre ce but et c'était risquer de perdre l'amilic et l'alliance du roi de France que d'empoisonner sa maîtresse.

Il est incontestable encore que Gabrielle était la seule rivale que la princesse Marie de Médicis eût à redouter auprès de Henri IV. Mais si les agents et les alliés du grand duc, pour des raisons à eux personnelles, étaient extrêmement zélés pour ce mariage, est-il bien

(1) Voir en ce point parlinilior la très remarquable élude de M. Loiselcup : Questions hisioruiues. Mort 'le itnbridlc d'EstrtUiS.

certain que le grand duc lui-même fût prêt à commettre un crime pour marier sa nièce ? Il n'était pas embarrassé de son établissement.

Que Ferdinand fût capable de commettre un empoisonnement, cela est possible ; qu'il ait été soupçonné d'avoir empoisonné sa bellesœur Bianca, pour la punir d'avoir elle-même empoisonné son mari François de Médicis, c'est une des questions insolubles de l'histoire de Florence; mais que cet ancien cardinal ait été assez puissant pour faire empoisonner, sur un ordre parti de Toscane, la maîtresse du roi, qui résidait toujours auprès de Henri IV et qui l'a quitté pendant huit jours pour être entourée à Paris de plus de gens encore qu'à Fontainebleau, cela est absolument invraisemblable. Dès qu'on se lance dans cette voie on tombe dans l'absurde, car le seul empoisonneur serait Zamet. Or, si quelqu'un est innocent de l'empoisonnement de Gabrielle, c'est Zamet :

D'abord parce qu'accuser Zamet, c'est accuser Henri IV lui-même.

Ensuite parce que Zamet était particulièrement intéressé à celte époque à la prolongation de la vie de Gabrielle.

Il ne faut pas en douter, si Gabrielle a été empoisonnée par Zamet, c'est Henri IV qui en a donné l'ordre. Zamet est beaucoup plus l'homme de Henri IV que du grand duc. Sauf que Henri IV est absolument incapable d''un tel acte, il faut reconnaître que c'est lui qui avait le plus d'intérêt à supprimer Gabrielle. H avait avec elle des engagements imprudents, qu'il était amené à exécuter, au préjudice de son intérêt et de sa gloire; ne sachant plus comment éluder ses engagements, il faut admettre qu'il s'est décidé à l'envoyer chez Zamet pour y prendre le poison. C'est lui qui a voulu qu'elle descendît dans cette maison florentine; même si elle lui avait obéi, elle y serait restée; c'est elle qui n'a consenti qu'à y souper et qui ensuite s'est réfugiée chez sa tante, où elle a été mourir. La thèse peut se développer encore, car c'est Henri IV qui, deux jours après cette mort, a récompensé Zamet de son crime, au préjudice d'un protégé de son ancienne maîtresse. Le président de Vernhyes nous dit en effet : « M. de la Grange-le-Roy est tout defferré, le roy luy ayant osté le contrôle des bâtimens et lieutenance de la capitainerie de Fontainebleau pour la donner à Zamet.... » Depuis lors, la faveur de Zamet ne fera qu'augmenter. Après son mariage avec Marie de Médicis, Henri IV acceptera encore, et cette fois avec la reine, l'hospitalité de la maison florentine qui aurait coûté la vie à Gabrielle ; les bien-

LA MORT DE GABRIELLE D ESTREES. !Zb3

faits du roi se multiplieront sur la tête de Zamet et sur celles de ses fils.

La conclusion inéluctable à laquelle il faut donc arriver quand on désigne Zamet comme l'auteur de l'empoisonnement, c'est que c'est Henri IV qui lui a donné la mission de le débarrasser d'une maîtresse devenue gênante. Nous n'avons pas besoin de dire que ce système n'est jamais entré dans notre esprit.

Pour conclure définitivement sur le chapitre de l'innocence de Zamet, il est un argument puissant, surtout lorsqu'il s'agit d'un financier. L'intérêt de Zamet, au commencement de l'année i599, était de conserver la vie de Gabrielle d'Estrées. Nous nous figurons, en effet, le serrement de cœur qu'il dut éprouver lorsqu'il apprit sa mort. Elle lui devait de très fortes sommes à cette époque. Elle avait acheté le 6 juillet 1597, à la duchesse de Guise, le comté de Beaufort et d'autres domaines, moyennant l'énorme somme pour l'époque, de 120,000 écus. La duchesse de Guise vendait contrainte et forcée. Gabrielle n'avait pas tous les fonds nécessaires ; Zamet paya pour elle les créanciers de la famille de Guise, jusqu'à concurrence de 80,000 écus, et Gabrielle ne lui avait encore, le jour de sa mort, remboursé que 10,000 écus. De plus, il faut ajouter encore à cette première somme, le prix d'un buffet d'argenterie vermeil doré de 9,898 écus, qui était à Monceaux, qu'elle n'avait pas payé à l'époque de sa mort; les créances de Zamet sur Gabrielle représentaient donc environ 1,200,000 francs de notre monnaie, et malgré les garanties qu'il pouvait avoir, il avait grand intérêt à la vie de sa débitrice.

Pour raconter la mort de Gabrielle comme l'a fait M. Michelet, sans produire un document, sans s'appuyer sur un fait certain, il faut avoir la passion des idées préconçues. 11 faut avoir l'esprit hanté par l'image terrible d'un persécuteur tout puissant, qui frappe sa victime à distance. Il faut remplacer à plaisir l'histoire par le roman.

Si, comme nous le croyons, aucun indice ne permet d'accorder un caractère sérieux à la supposition que le duc de Florence a fait empoisonner Gabrielle par Zamet, cherchons quel autre ennemi a pu avoir intérêt à la sacrifier.

On a accusé successivement : les protestants, les catholiques, les politiques et les jésuites

Réfutons, en peu de mois, loules ces siq)posuions gratuites.

Les protestants avaient pleine confiance en Gabrielle, qui avait

joué un rôle important dans l'affaire de l'Edit de Nantes et leur avait été très utile en plusieurs occasions. Nous avons vu, d'après d'Aubigné, qu'ils la considéraient comme étant « de la religion en son âme. »

' Les catholiques et surtout les ligueurs, les seuls à craindre, avaient éprouvé sa bonne volonté. Elle avait été l'intermédiaire influent des traités avantageux que le roi leur avait accordés à tous, notamment aux Lorrains. Ceux-ci lui étaient tout dévoués, le duc de Mercœur lui-même lui avait donné sa fille pour César, et les fiançailles avaient été célébrées avec l'éclat que nous avons vu et l'approbation de tout le parti.

Les jésuites connaissaient ses bonnes dispositions à leur égard. C'est d'ailleurs une erreur de croire qu'ils ne rentrèrent en France qu'avec Marie de Médicis. Après leur expulsion qui suivit l'attentat de leur élève Châtel et avant la mort de Gabrielle, ils avaient obtenu de Henri IV tout ce qu'ils lui avaient demandé; et il faut leur rendre cette justice qu'ils ne demandaient que le possible. S'ils n'enseignaient plus dans le ressort du Parlement de Paris depuis l'arrêt de janvier 4598, ils savaient très bien que le roi, comme Gabrielle, étaient étrangers à cette mesure, dont l'initiative appartenait au Parlement et que Henri IV révoquerait sous peu. Les jésuites n'avaient donc aucun motif personnel d'empêcher le mariage de Gabrielle.

Quant aux politiques qui, eux, étaient les plus hostiles à ce mariage, leur opposition était toute spéculative. C'était un parti de gens trop honorables, trop pacifiques, recrutés dans la haute bourgeoisie et la magistrature, et n'ayant pas l'habitude de se servir du poison ou du poignard pour faire triompher leurs opinions.

Témoignage d'une femme de chambre de Gabrielle d'Estrées.

Terminons par le récit d'une intrigue qui agita pendant quelques jours la domesticité de Marie de Médicis, à l'occasion de son premier

accouchement, et qui nous semble un dernier argument en faveur de notre opinion que Gabrielle n'a pas été empoisonnée.

Une ancienne femme de chambre de Gabrielle d'Estrées, Graiienne Mareil, que nous connaissons déjà, était traitée avec familiarité par Henri IV. Il l'avait mise en la même qualité auprès de la reine. Lorsque la première grossesse de Marie de Médicis approcha de son terme, le roi voulut lui désigner pour sage-femme cette dame Dupuy, qui avait assisté Gabrielle dans ses trois derniers accouchements.

Une autre sage-femme de Paris, fort aimée par quelques grandes dames de la cour dont elle avait la clientèle, la dame Louise Bourgeois, dite Boursier, dont le mari était médecin à Paris, qui ne manquait pas d'habileté dans son métier et qui savait se faire valoir, faisait dos démarches actives pour être choisie par la reine. Elle s'était assurée l'appui de Léonora Galigaï, par l'intermédiaire de Gratienne Mareil.

Elle nous raconte elle-même que cette dernière « .... qui avait esté à feue M"^ la Duchesse en parla au roy, attribuant la faute à M"'' Dupuy de soîi dentier accouchement. Il s'en fascha et dit que la première personne qui en parlerait à la reyne, qu'il luy montrerait qu'il luy en desplairait. » L'intrigue n'en continua pas moins, car Léonora ne se laissa pas intimider par les menaces du roi. Un jour elle présenta dans un jardin écarté sa protégée à Marie de Médicis, pendant une de ses promenades. La dame Boursier, qui était jeune, fort bien de sa personne et d'allures délibérées, convint beaucoup à la reine. Ses femmes avaient d'ailleurs eu soin de lui inspirer une répulsion invincible pour celle qui avait présidé au malheureux et dernier accouchement de Gabrielle d'Estrées.

Malgré ce qu'il avait dit, le roi dut céder. La dame Boursier fut choisie. C'est elle-même (i) qui, dans un opuscule du temps et d'une plume lort alerte, nous donne ces détails et tous ceux qui concernent les autres accouchements de la reine, dont elle devint définitivement la sage-femme.

L'anecdote relative au choix de M""' Boursier par la reine est instructive pour la question qui nous occupe. Nous y trouvons l'opinion

(1) Récii véritable de Ui naissance de Messeigneurs et Dames les enfants rf..> France, par Louyso Bour^îcois dilo Boursier, sape-fcminç de la roync, mère du roy. A Paris, rhoz H(Miii Riifliii. nir Calaiulr*'. à Plina^o Sainl-Marlin, MDCLII.

d'un témoin oculaire de la mort de Gabrielle, d'un témoin qui a suivi la duchesse de Fontainebleau à Paris, qui a été chez Zamet et au doyenné, d'un témoin qui l'a soignée jusqu'à sa mort, enfin de sa propre femme de chambre.

La conclusion à retenir, qui est fournie par M"'^ Boursier, est celle-ci : Gratienne attribue à M""^ Dupuy, la sage-femme, la faute du dernier accouchement de Gabrielle d'Estrées. La faute !

On voit là que, même dans la propre domesticité de Gabrielle, race en général disposée à adopter les histoires invraisemblables et tragiques, on n'avait pas songé encore au mois de septembre 1601 à croire à l'empoisonnement de Gabrielle ; on croyait à une faute de la sage- femme.

Pourquoi admettrions-nous au xix'' siècle, sans une preuve nouvelle ignorée des contemporains et découverte par la postérité, ce à quoi ne croyait pas, au commencement du xvii°, celle qui avait été présente à tous les incidents qui avaient précédé la mort de sa maîtresse et dont le hasard nous a transmis le précieux témoignage?

L'hôtel de Gabrielle et le Louvre de son temps.

Lorsque Gabrielle d'Estrées vint s'établir à Paris, après l'entrée de Henri IV dans sa capitale, elle loua et habita l'hôtel du Bouchage. Cet hôtel était situé sur l'emplacement de l'ancienne maison du Coq ou du Grand-Coq, achetée en 1584 par Henri de Joyeuse, comte du Bouchage (1), un des quarante-cinq de Henri III. Il avait réuni plusieurs autres immeubles situés au haut de la rue d'Autriche et sur le tout avait élevé un somptueux hôtel avec jardins et vastes dépendances. L'hôtel du Bouchage prit alors temporairement le nom d'hôtel d'Estrées et fut occupé par Gabrielle, sauf pendant de fré-

(1) Henri, duc de Joyeuse, né en 1567, troisième fils de Guillaume, vicomte de Joyeuse, et de Marie de Balamay, porta le nom de comte du Bouchajçe jusqu'en 1587. Grâce à la faveur dont Anne, son frère aîné, jouissait auprès de Henri III, il fut maître de la garde-robe du roi, chevalier de son ordre, gouverneur d'Anjou, de Tourainc cl du Perche. II avait épousé Catherine de Nogaret-Lavalette, sœur du duc d'Epernon, qui mourut au bout de peu de temps de mariage. Un mois avant la mort de son frère Anne tué à Coulras, le 20 octobre 1587, il se fit capucin sous le nom de frère Ange. Son frère j)ulné Scipion. grand-prieur de Toulouse qui, à son défaut, devint le chef do la famille, hérita de son litre de duc cl pair en 1587 et mourut lui-même en 1592. Le frère Ange sorlit alors du cloître, releva le litre de sa maison et se mil h la lAlc de la Ligue en Languedoc. Il fil pourtant sa paix .ivec Henri IV en l'595, qui le fit maréchal de France cl gouverneur du Languedoc. En 1599 il reprit la robe de capucin, prêcha à Paris et partit h pied pour Rome. Il mourut à Tivoli, le 28 septembre 1608.

quentes absences, jusqu'à la fin de i596. Elle habita ensuite le reste de sa vie une maison voisine dite : « Maison des Trois-pas-de- Degré », qu'elle avait achetée au maréchal de Schomberg (1) et dont l'emplacement est occupé aujourd'hui par une partie du square du Louvre, place du Carrousel. C'était la troisième maison à droite dans la rue Fromenteau, en entrant par la porte Saint-Nicolas. Cette porte s'ouvrait dans le rempart sur la Seine, en face du port Saint-Nicolas; elle disparut lors de la démolition du rempart et de la construction de la galerie du Louvre et fut remplacée par un guichet desservant la rue Fromenteau. Au même lieu se trouve aujourd'hui la porte Visconti. Entre l'hôtel et le Louvre s'étendait un jardin, clos occupé autrefois par l'artillerie et depuis par le.^ offices et cuisines du roi. Au rez;-de-chaussée de l'hôtel, à côté de la salle à manger, se trouvait la chambre des pages « ayant issue sur les offices du Louvre. » En sortant par la chambre des pages, Gabrielle traversait le jardin, les offices et cuisines et entrait dans le Louvre par un guichet étroit avec pontlevis situé sur l'emplacement du pavillon central actuel qui regarde les Tuileries. Le guichet franchi, elle se trouvait au pied de l'escalier qui existe encore au Louvre et qui desservait la salle des gardes du premier et l'appartement du roi.

Des fenêtres de l'hôtel de Gabrielle donnant sur le jardin on voyait la nouvelle façade ouest du Louvre, celle qui avait été refaite par Pierre Lescot et Jean Goujon, à la même époque que la façade méridionale donnant sur la rivière. Les deux autres façades nord et est dataient encore de Charles V. Celle de l'est, faisant face à Saint- Germain-l'Auxerrois, présentait, avec son entrée flanquée de tours, l'aspect d'une forteresse féodale.

Henri IV vint s'installer en mars lo94 dans les appartements abandonnés en 1588 par Henri III et par sa mère. Henri IV revenait en roi dans ce palais qu'il avait habité autrefois dans des circonstances si dramatiques et à une époque où il ne songeait qu'à retourner dans

(1) « M. do Schomberg, j'ay sceu que vous vouliez vendre vostre maison de Paris, et pour ce qu'estant proche du Louvre, comme elle est, elle serait fort propre à ma maîtresse, qui en cherche une à acheter, j'ai pensé que vous sériés aussi ayse de la lui vendre qu'à un autre. C'est pourquoy je vous prie de me mander si vous estes en cestc volonté et combien vous la voulez vendre au dernier mot. C'est là le sujet de la mienne, laquelle je finiray par prier Dieu vous avoir, Mons de Schomberg, en sa garde. Ce xxviii octobre, à Rouen (1596). Henry. »

ses modestes Etats de Navarre. En rentrant au Louvre il ne songea pas à toucher aux anciens appartements royaux. Son ambition était plus haute et ses projets plus vastes que de redorer les lambris fanés de Catherine de Médicis et de ses cousins les Valois.

Henri IV avait conçu la pensée de réunir le Louvre aux Tuileries et d'en faire ainsi le plus beau palais de l'Europe.

Un bâtiment de cinq fenêtres construit par les Valois, le long de l'eau, à la suite du Louvre, et les substructions abandonnées qui le suivaient lui donnèrent-elles l'idée première de la grande galerie ? Est-ce la terrasse étroite du rempart, construit par Charles V et allant du Louvre vers les Tuileries en suivant le bord de l'eau qui l'a guidé? Toutes les suppositions sont possibles.

Les Tuileries, laissées pour la plus grande partie inachevées par la versatile Catherine de Médicis, construites sur un terrain appelé la Sablonnière, où l'on fabriquait alors presque toutes les tuiles des maisons de Paris, devaient avoir quatre ailes, entourant une cour intérieure. On ne construisit jamais que la façade de l'ouest. Elle n'avait pas alors la longueur que notre génération lui a connue. Elle n'allait au nord, ni jusqu'à l'emplacement de la rue de Rivoli, ni au sud jusqu'à la rivière. Il s'en fallait de plus de soixante mètres de chaque côté. Le palais était alors hors des remparts de Charles V, qui, en élargissant l'enceinte de Philippe-Auguste, y avait englobé le Louvre et les avait reportés sur l'emplacement de la grille qui sépare encore le Carrousel de l'ancienne cour des Tuileries.

Relier le Louvre aux Tuileries exigeait un remaniement de ce dernier palais. Au point de vue artistique, c'était exécuter un admirable travail d'ensemble; au point de vue politique, mettre le Louvre en communication directe avec la campagne, c'était permettre au souverain de se dérober à l'émeute. Le souvenir de la journée des barricades et de Henri III bloqué dans son Louvre avait donné à réfléchir à Henri IV. Il ne supprima les remparts que le long de l'eau et fit franchir à la grande galerie le mur et les fossés sur un pont soutenu par deux piles.

Gabrielle d'Estrées ne vit pas l'œuvre de Henri IV terminée. Ce fut son architecte de Monceaux, Jacques II Androuet du Cerceau (1), qui

[\i Voir plus loin, ;iu\ (luiilaiiccs dcs archives de Gabricllc, le passage relatif aux (lu Cerceau.

fut chargé de donner aux Tuileries la largeur nécessaire permettant de les rattacher à la galerie du bord de l'eau. Il fit les plans du pavillon de Flore et du pavillon Marsan. Il continua les Tuileries jusqu'à la rivière, au point où il exécuta le pavillon de Flore, et c'est sa gloire posthume que Louis XIV adopta ses plans du pavillon Marsan et les fit exécuter presque sans changements. Pendant que, sous la direction de Jacques II Androuet, le pavillon de Flore s'élevait et que la grande galerie, partant de ce pavillon, se dirigeait vers le Louvre, d'autres chantiers achevaient les constructions commencées au bord de Teau par les derniers Valois et se dirigeaient du Louvre vers les Tuileries. C'est dans cette partie surtout que les nombreux chiffres entrelacés de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées se faisaient encore remarquer avant 1852 et fixent bien la date des anciens travaux dont nous parlons. L'un et l'autre chantier se rencontrèrent le long de l'eau au pavillon Lesdiguières, plus près des Tuileries que du Louvre.

Le style un peu lourd du pavillon de Flore, visiblement emprunté aux dessins de Jacques Androuet du Cerceau le père, se prolonge jusqu'au point de jonction. Les ornements plus gracieux de Jean Goujon et de Pierre Lescot sont reproduits sur l'autre partie de la galerie, jusqu'au Louvre.

Ce ne fut que neuf ans après la mort de Gabrielle, en 1608, que la galerie relia les deux palais et que, Henri IV faisant arpenter cette construction unique à Don Pedro Fuentes, ambassadeur d'Espagne, lui demanda si son maître, à l'Escurial, avait des promenades de cette longueur, avec un Paris au bout.

Après cette reconnaissance faite autour de l'hôtel de Gabrielle, entrons chez elle pour connaître les gens de sa maison et assister à l'inventaire de ses meubles.

MEUBLES, VESTIAIRE ET JOYAUX. Ti\

Les gens de Gabrielle.

Le personnel de l'hôtel se composait, d'abord du concierge Esmé Oryot, qui gardait la porte principale, celle donnant sur la rue Fromenteau. Cet important fonctionnaire, auquel étaient confiés tant de meubles, de tapis, de tapisseries, de tentures et d'argenterie, nous paraît avoir assez mal défendu l'hôtel de sa maîtresse, le lendemain de sa mort, contre les entreprises de son père, Antoine d'Estrées. Mais avant les spoliations commises par lui, et encore garni de toutes ses richesses, l'hôtel de la rue Fromenteau était un musée unique en son genre.

L'aumônier s'appelait Jacques Morel. Il devait avoir de longs loisirs, car Gabrielle était une sceptique en religion comme en politique. Toutefois, depuis qu'elle devait épouser le roi, elle donnait le bon exemple. Sa maison avait pris les allures d'un collège de Vestales, a-t-on prétendu. En tous cas, nous pouvons dire qu'elle avait pris l'apparence d'une maison catholique, car elle ne voulait pas qu'on pût douter de son orthodoxie pas plus que de celle du roi. Elle avait donc un aumônier, une chapelle et de fort modestes ornements. Elle avait en outre un livre d'heures, c'est même le seul volume qu'on ait trouvé chez elle. Il était tout neuf. L'inventaire porte : « Un livre d'heures, couvert de maroquin incarnadin, garny d'or, esmaillé, prisé et estimé à cinquante escus. » Ce sont les mêmes couleurs, incarnadin et or, que celles de la robe préparée pour ses noces et que celles du mobilier destiné à sa chambre du Louvre.

Un personnage important h l'hôtel de Beaufort était le secrétaire de la duchesse, Denis Lesueur. C'était un homme fort entendu aux att'aires, auquel Henri IV conlia l'administration des biens des enfants qu'elle laissa et qui géra leur fortune avec une intégrité et une intelligence rares à toute époque.

Gabrielle était rangée, mais à sa manière. Elle achetait beaucoup,

souvent plus qu'elle ne pouvait payer immédiatement. Elle se livrait, avec le concours de sa tante, M"^" de Sourdis,à toutes sortes d'échanges de bijoux et d'objets précieux et mettait souvent en gages ceux qu'elle avait déjà pour s'en procurer de nouveaux. En somme, grâce à la bonne administration de Lesueur, elle finissait toujours par payer. Gabrielle, d'ailleurs, était prévoyante, et, malgré ses dépenses de toilettes et de bijoux, elle conservait toujours dans un certain coffret de fer, que l'inventaire nous fait connaître, une somme assez importante en numéraire pour parer aux éventualités. Le roi, qui le savait et qui était souvent à court d'argent, à cause de sa passion pour le jeu, la mettait à contribution.

Elle avait au moment de sa mort quelques dettes, et ses créanciers prirent leurs précautions pour ne pas être oubliés. Nous lisons à l'inventaire, vacation du 24 avril : « Ce fait nous a esté dit par Esmé Oryot, concierge, qu'il y avait saisie tant générale que particulière, sur les biens de ladite defuncte dame estant tant à ladite maison qu'ailleurs, à la requeste de David Tymour, maître orfèvre à Paris, et de Anthoinette Leguay, femme séparée de biens d'avec Jehan Cherreau, son mary, marchand bourgeois de Paris, dont il a esté chargé, desquelles saisies il a requis estre deschargé. Pourquoy nous avons ordonné (c'est le lieutenant civil de Paris qui parle) que ledit Oryot demeurera deschargé. » Tout fut d'ailleurs acquitté à bref délai et il resta à la maison de Vendôme, c'est-à-dire aux enfants mineurs, une fort grosse fortune, sur laquelle nous reviendrons. Le sieur Denis Lesueur, adoptant après la mort de la duchesse ses habitudes d'acquisitions régulières, mais non ses procédés financiers, continua à acheter des terres et seigneuries pour le compte de ses pupiles en y consacrant la plus grande partie de leurs revenus.

Gabrielle avait encore à son service un maître d'hôtel, Louis de Valloys, remplissant des fonctions qui, aux termes des quittances des archives de sa maîtresse, ressemblaient à celles d'intendant de sa maison; un écuyer, Claude Vallon, chargé des écuries, et un argentier, Charles Lesueur. Elle avait encore un cuisinier, Michel Debuyre, un sommelier, Gratien Broché, non pas chargé de la cave, mais chef des valets et du service de la table. Nous avons gardé pour le dernier l'homme nécessaire de la maison d'une élégante du xyi° siècle, un véritable artiste, Gilles Aubert, son tailleur.

Trois femmes étaient en outre attachées à sa personne. C'était d'à-

bord Marie de Hermant, demoiselle de Mainville, dont le mari était capitaine aux gardes du roi. Elle était la grande maîtresse de la maison de la favorite. C'est elle dont il fut si souvent question dans la chronique scandaleuse du temps sous les sobriquets de la Rousse ou d'Arphiire. Son mari avait été détaché auprès de la duchesse pour veiller à sa sûreté et commander les archers qui lui servaient de gardes. Ce sont ces mêmes archers que nous voyons figurer autour de sa Utière, lorsqu'elle sort, et qui se tiennent derrière son fauteuil lorsqu'elle mange en public. Les deux autres femmes se nommaient, l'une Nicole Guyard, femme de chambre, et l'autre Gratienne Mareil, fille de chambre. C'est cette Gratienne qui passa plus tard au service de Marie de Médicis. Dans ce personnel n'est pas compris celui des cochers, palefreniers, valets, marmitons et servantes.

Quatre pages du roi étaient de service auprès d'elle et couchaient à l'hôtel dont ils gardaient la porte donnant sur les jardins et les offices du Louvre.

L'inventaire de Paris.

Le 15 avril 1599, cinq jours après la mort de Gabrielle, Henri IV écrivit :

« A nostre amé et féal conseiller en nostre conseil d'Etat et lieutenant civil de nostre ville de Paris, le sieur Myron, » De par le roy,

» Nostre amé et féal, estant advenu le decedz de nostre cousine la duchesse de Beaufort et voulant pourveoir à la conservation des biens qu'elle a délaissez pour nos enfans naturels, qui sont ses héritiers, nous voulons et nous mandons que vous ayez, à la requeste de noslre procureur, a faire faire inventaire de tous les meubles de sa succession qui se trouveront estre en notre ville de Paris et prendre, à cet etîet, le serment de tous ceulz qui en ont la garde, de les vous représenter entièrement, pour ledit inventaire faict, iceux faire aprécier et après, les laisser pour encores en la gai'de de ceulx qui en

avaient la charge et par lesquelz ils vous seront représentez, jusques à ce que nous les ayons faict retirer d'iceultz, estant nostre intention de nous en charg-er nous-mesmes, après lesditz inventaires, et apréciations faictes et parfaictes, pour en faire, nous mêmes, le bien et advantage de nos enfanz. Donné à Fontainebleau ce quinzième avril mil cinq cens quatre-vingt-dix-neuf. Signé : Henry et plus bas : Forget. »

Le 23 avril, le procureur du roi et le lieutenant civil se rendent à l'hôtel de ladite défunte dame, sis rue Fromenteau, et font comparaître devant eux Jehan Duham, sergent priseur et vendeur de biens au Châtelet de Paris, Albin Ducorroy, orfèvre du roi, Paulin Mercier et Jehan Delahaye, maîtres orfèvres à Paris, Mathieu D'Herbannier (i), tapissier ordinaire de Sa Majesté, Nicolas Fleury, brodeur, et Guillaume David, courtier de chevaux, « pour la prisée et estimation des biens-meubles, or, argent monoyé, vaisselle d'argent, bagues, joyaulx, chevaulx et autres meubles demeurez après le decedz de la dite dame.... » Ils leur font prêter serment. Ils procèdent ensuite à la même formalité vis-à-vis de tous les membres de la maison de la duchesse, que nous avons déjà énumérés et commencent le procèsverbal de l'inventaire, ayant pour greffier M" Pierre Delaunay, examinateur et commissaire de par le roi au Châtelet de Paris.

Louis de Valloys, maître d'hôtel, Vallon, écuyer, Nicole Guyart et Gratienne Mareil, femmes de chambre, déclarèrent n'avoir reçu en charge aucun objet de la part de leur maîtresse. Michel Debuyre, le cuisinier, reconnut avoir reçu des mains du maître d'hôtel une certaine quantité de vaisselle d'argent : « huit plats, vingt et uneécuelles de plusieurs grandeurs, sept fruictiors. Le tout est reconnu peser quarante-six marcs (2) sept onces et être estimé à quatre cent vingtquatre écus. » Gratien, le sommeiller, chargé du service de la table, déclare avoir reçu du maître d'hôtel un bassin d'argent, trente-cinq assiettes, des aiguières, des chandeliers, coupes, réchauds, sauciers, cinq cuillers et huit fourchettes, le tout en argent blanc, pesant cent marcs, puis de la vaisselle d'argent vermeil doré, bassin, sallières,

(1) Dans sa correspondance, Henri IV écrit ce nom de différentes manières : Derbannes et d'Herbanes.

(2) Le marc était de 2b0 grammes, l'once de 31 grammes et le gros de 3 grammes et demi.

assiettes, un vinaigrier, un cadenas (1) pesant trente-trois marcs. Les pièces d'argent sont estimées 61o écus, et celles de vermeil 260écus. En résumé, la vaisselle plate trouvée à l'hôtel de la rue Fromenteau, affectée au service journalier de la duchesse, peut être estimée à 22,000 francs de notre monnaie.

A ce moment de Tinventaire, la demoiselle de Mainville représente à son tour au lieutenant civil, la vaisselle d'argent qu'elle avait en dépôt et qui était affectée au service de la chambre de la défunte. Nous pénétrons là dans les secrets du cabinet de toilette. Elle représente : Un bassin oval et une aiguière, une grande écuelle et une autre petite, le tout en vermeil, une bassinoire en argent blanc, un petit bassin oval, trois flambeaux, deux cuillers, deux fourchettes, un bougeoir à queue, un pot de chambre, etc. ; les derniers articles sont en argent blanc.

Du cabinet de toilette nous passons dans la chambre à coucher. La dame de Mainville représente un objet d'art, qui devait servir de vide poche à Gabrielle, c'est une coupe d'or « esmaillée de plusieurs couleurs »; on l'estime Ho écus. Les tentures de la chambre se composent de huit pièces de tapisseries de Flandre « à personnages, bestes et oyseaux » et de sept autres pièces de tapisseries de toile blanche à points coupés.

Le lit est à hauts piliers tournés en bois de noyer. Il est composé d'une paillasse et de deux matelas de futaine. Le traversin est garni de tafetas blanc. Le ciel de lit est en velours tanné, avec des rideaux de damas. La passementerie est or et argent. La couverture de parade du lit est de damas tanné à franges et crépins de soie or et argent. Les quatre coins du lit ont des pommes de bois doré et garnies de panaches. Ce lit est estimé 300 écus. Une table est couverte d'un tapis assorti à la couverture de parade du lit. On voit encore dans la chambre neuf chaises de bois de noyer doré, cinq à vertugadin et quatre à bras, couvertes par le siège et dossier de cuir orangé, garni de « doux argentez. » Une autre « chaize couverte de toille d'argent et soye colorabin et garnie de doux dorez et de frange de soye verte et argent » devait servir plus particulièrement de siège à la maîtresse de céans.

(1) Cadenas, sorte d'étui ou coffret en cuir ou en métal contenant serviette, cuiller, couteau, etc.

Il manque évidemment dans la chambre de Gabrielle et dans les principales pièces beaucoup de meubles qui ont déjà été enlevés avant l'arrivée des magistrats chargés de l'inventaire. Nous ne trouvons pas un seul bahut, cabinet marqueté et sculpté, coffre pour enfermer le linge personnel.

Le président de Vernhyes, dans sa lettre au duc de Ventadour, nous donne le mot de l'énigme, en racontant ce qui se passa immédiatement après le décès de Gabrielle : « M. d'Estrées père ne faict paraistre aucun signe de tristesse; il s'est consolé avec les meubles (hors les parures et habits) qu'il envoya aussytost enlever que sa fille fust morte, publiquement ^ beaux charriots. » Voici ce qui paraît s'être passé : Par application de l'article 311 de la coutume, on pouvait prétendre que Gabrielle ne laissant que des enfants adultérins : l'aîné, César, né d'un double adultère, la fille et le second fils, nés d'un simple adultère, ils étaient incapables de succéder à leur mère. Ne pouvait-on pas soutenir encore que les lettres de légitimation signées par Henri IV étaient impuissantes à les relever d'une incapacité absolue et légale? M. d'Estrées père paraît avoir tenté de le faire. Nous trouvons en effet dans la correspondance de l'ambassadeur de Venise, lettre du 29 mai 1599, le renseignement suivant : « On a procédé à l'inventaire des facultés §t des biens de la duchesse, ses revenus étaient d'environ 20,000 écus (300,000 francs de rente de notre temps), les joyaux ont été estimés 200,000 écus, et le mobilier 100,000. Cette estimation est au-dessous de la vérité. M. d'Estrées, son père, conformément à la coutume observée dans le pays (1), a fait, pai' un messager de justice (2), déclarer qu'il était héritier de sa fille, mais cela ne fait pas le compte du roi, qui lui veut beaucoup de mal de cette prétention, mais il a été convenu qu'il ne pousserait pas la procédure plus loin. »

Il semble résulter de ce renseignement curieux, que nous n'avons rencontré nulle part ailleurs, que le roi, fort irrité de l'avidité de M. d'Estrées, qui voulait dépouiller ses petits-enfants, a dû le menacer de son autorité s'il essayait de soulever une telle prétention, qu'une transaction est intervenue et que le père a été autorisé à conserver les meubles qu'il avait déjà fait enlever par ses chariots de

[i) La coutume de Paris.

(2) Un huissier ?

1 hôtel de Beaufort, mais qu'il n'a plus revendiqué la succession de sa fille au préjudice des enfants légitimés et reconnus par le roi.

Henri IV a dû garder contre M. d'Estrées un très vif ressentiment, car nous le voyons peu après, lui enlever la grande maîtrise de l'artillerie pour la donner à Sully.

L'inventaire de Gabrielle nous fait parcourir un hôtel d'où tous les meubles de luxe et de valeur ont été enlevés. En continuant son examen, nous voyons encore d'autres lits, des coffres et armoires contenant le linge de maison. Tout le linge de corps a disparu, il n'en est pas question. Le linge d'un roi ou d'une reine revenait à l'Hôtel-Dieu après sa mort; en a-t-il été de même de celui de Gabrielle?

La salle commune ou salon a été déménagée presque complètement. Il n'y a plus qu'une table, assez belle il est vrai, et un tapis de Turquie.

Entrons maintenant dans la salle à manger, nous y trouvons « une longue table de quinze pieds de long ou environ, seize sur deux tréteaux, le tout en chesne, » d'autres tables de service, ensuite un buffet « à quatre grandes colonnes faites en arcades de bois de noyer. » Sont-ce ses proportions qui ont empêché Antoine d'Estrées de l'emporter? Est-ce son peu de valeur à l'époque? C'est une pièce qui se paierait bien cher aujourd'hui; les experts l'estiment.... trois écus! C'est sur ce buffet qu'étaient dressées les pièces d'argenterie et de vermeil, aiguières, bassins et écuelles.

De la salle à manger le lieutenant civil passe dans la chambre des pages, ayant issue sur les offices du Louvre joignant ladite salle où se trouvent des tables et quatre lits de camp. C'est par là que Gabrielle passait et allait occuper cette chambre des reines, objet de toutes ses ambitions. L'inventaire décrit les lits des pages. En ce moment, les opérations sont brusquement interrompues à l'hôtel de la rue Fromenteau et tout le monde, magistrats et experts, se transportent au doyenné chez M""" de Sourdis.

Ils trouvent là un orfèvre, Pierre Courtot, qui déclare être dépositaire de quelques-unes des bagues et pierreries de M'"'' la duchesse, et qui leur en représente pour 12,630 écus. Un seul des bijoux est estimé à la somme respectable de il, 000 écus. C'est « une enseigne (1) toute ronde, d'or, faite en façon de soleil, à laquelle il y a une

(t) Ornement de léle, porté soit sur les cheveux, soit sur une toque.

grosse pointe de diamant taillée à facettes à jour, faisant pointe dessus et dessous. En laquelle il y a dessous neuf diamants en table et quatre triangles, plus à l'entour, quatre grandes tables de diamants et quatre autres tables plus petites, plus bas, à l'entour, huit tables de diamants et huit triangles faisant la totalité desdits diamants, cinquante-huit diamants, laquelle enseigne est entière et parfaite. » L'estimation des experts s'élève à 165,000 francs de notre temps.

M'^" de Sourdis représente ensuite elle-même à l'inventaire pour 6,891 écus de diamants divers, que la défunte avait avec elle, au moment de sa mort. Parmi ces bijoux, nous citerons le diamant taillé en table que ladite dame « a dit estre celui duquel le roy a espousé la France le jour de son sacre. » Il est prisé 900 écus. Rappelons que c'est la bague de fiançailles que Gabrielle avait reçue, le jour du mardi gras, si peu de temps auparavant, des mains mêmes du roi.

M"'^ de Sourdis représente encore un « grand carquant (1) contenant seize pièces, à sept desquelles sont représentées les sept planettes, enrichies chacune d'icelles de quatre rubis et quatre perles plates, et la seizième pierre servant à mettre au milieu dudit carquant, où est représenté un Jupiter, à l'entour duquel il y a quatorze diamants tant à facettes qu'en table à quatre rubis, poisant ledit carquant deux marcs deux onces d'or, prisé le tout ensemble 450 écus.

» Item un cordon de chapeau (2), fait en façon de triomphe, où sont représentées plusieurs figures de personnages et bestions, contenant seize pierres enrichies de six tables de diamants de plusieurs grandeurs, et de dix-huit autres diamants plus petits en table, et de dix-huit grands rubis en table, de vingt-deux autres petits rubis et de neuf petites perles rondes, lequel cordon poise en tout un marc une once deux gros d'or, prisé 460 écus. »

Les magistrats retournent ensuite à l'hôtel de la rue Fromenteau, dans la salle des pages. Dans un galetas, qui se trouve au-dessus de cette pièce, ils continuent leur inventaire. Nous notons en passant des miroirs et « une petite fontaine en rochers, ronds, garnis débranches de corail, nacques de perles et argent, les unes en façon de cuillers et fourchettes d'argent et couteaux, avec un petit entonnoir

(1) Collier.

(2) Le chapeau de cette époque était une toque généralement en velours.

MEUBLES, VESTUIRE ET JOYAUX. Tl\^

d'argent, estant le tout dans une boîte de cuir noir. » Il s'agit là, il nous semble, de cuillers, fourchettes et couteaux à manches de corail, pour confitures et gâteaux.

On mangeait depuis longtemps des confitures sèches, des friandises et des fruits avec de petites fourchettes de luxe. Mais manger de la viande, du poisson ou des légutyes avec des fourchettes d'argent ou de vermeil, était encore une habitude peu répandue du temps de Gabrielle. Les élégants et les mignons de la cour de Henri III avaient été des premiers à adopter cette mode nouvelle; on s'était beaucoup moqué d'eux et les satires du temps ne les avaient pas épargnés. En remontant plus haut dans l'histoire, on ne rencontre la trace que de petites fourchettes à deux dents, semblables à celles de la fontaine en rocher de Gabrielle, luxueusement montées avec manches de cristal, d'ivoire ou de corail et servant seulement à prendre des sucreries ou des fruits. L'inventaire le plus ancien qui en parle, croyonsnous, est celui d'Edouard I'% d'Angleterre, dressé en 1297. On y voit figurer « trois furschettes d'argent pour mangier poires. » On rencontre ailleurs, dans Tinventaire de Charles V, « des furschettes pour mangier mures. » Un dessin du moyen-âge, reproduit par Viollet-le- Duc, nous montre des fourchettes ayant la forme de pinces et destinées à saisir la viande, comme aujourd'hui nous prenons du sucre. Ce sont là des faits exceptionnels, l'usage de la fourchette en France ne s'est vulgarisé qu'avec le xvii"' siècle. L'habitude de prendre des aliments avec les doigts ne devrait pas cependant nous étonner autant. Les Grecs et les Romains, au milieu de tous les raffinements de l'antiquité, n'ont jamais songé à se servir de fourchettes. De notre temps encore, il en est de môme chez tous les Orientaux. En Algérie, c'est-à-dire en terre française, dans les riches familles arabes, il y a souvent des services d'argenterie, mais on les garde soigneusement et on ne s'en sert que le jour où l'on donne l'hospitalité à des Européens.

Pour en revenir aux fourchettes de Gabrielle, nous croyons que lorsqu'elle recevait ses amies à sa table : M"' Catherine, sœur du roi, la princesse d'Orange, M"" de Guise ou d'autres princesses de la maison de Lorraine, qui formaient sa société habituelle, on leur offrait à chacune une fourchette. Quant à Henri IV et aux seigneurs de son entourage qui mangeaient chez elle, ils avaient conservé les vieilles coutumes françaises et se servaient de leurs couteaux et de leurs doigts.

mO GABRIELLE D ESTREES.

Dans le même galetas, nous trouvons un meuble d'un tout autre genre. Nous nous rappelons que Gabrielle suivait souvent le roi dans ses campagnes ; qu'elle couchait sous la tente et se conduisait fort bravement devant l'ennemi (1).

Voici un souvenir de ces expéditions :

« Item un tour de lit de drap vert garni de passementerie et franges de soye vert.

» Item une malle de cuir dans laquelle y a un bois de lit, façon de camp, qui se ployé, servant au tour de lit ci-dessus. »

C'était là son lit de camp. On pourrait le rapprocher de la tente, sous laquelle elle couchait à la même époque.

L'inventaire nous fait parcourir ensuite la chambre de la demoiselle de Mainville, de l'argentier, des femmes de chambre, da sieur de Valloys, où nous ne rencontrons rien qui soit digne de nous arrêter. Nous arrivons enfin dans la chambre de Gilles Aubert, le tailleur. Nous entrons là dans un sanctuaire rempli de merveilles.

Le vestiaire de Gabrielle.

Au milieu de la pièce se trouvent deux grandes tables de bois de chêne, montée^ chacune sur deux irétaux. C'est là que l'artiste et ses aides coupent, plissent, gauffrent, tailladent les étoffes merveilleuses destinées à devenir robes et riches manteaux. C'est là que se préparent ces manches à la Bolonaise, à la Milanaise ou à la Piémontaise. C'est là qu'on mettait en œuvre les patrons de robes nouvelles arrivant d'outre-monts et que le lendemain toute la cour imitait. Que de grandes dames ont du venir heurter à cette porte pour surprendre un secret du maître de l'œuvre !

Dans cette chambre-atelier nous remarquons près les tables « trois coffres de bahuz, dont l'un plat et deux ronds garniz, deux de deux

(1) Par exemple au siôfçe de Dreux, en 1593; au siège d'Amiens, en 1597.

tirouoirs fermant à clef, et l'autre de une serrure aussy fermant à clef, garniz de bancs de bois.... Item une paire d'armoires à quatre grands guichetz de bois de chesne servant à mettre habits, garnies de leurs serrures. ;>

Les meubles ouverts, il en sort : un grand nombre de robes, de manteaux, de cotillons, magnifiques échantillons de ce que l'art, le bon goût, l'éclat des couleurs, l'élégance extrême, qu'aucune considération mesquine d'économie n'arrête, peuvent produire, pour embellir et parer une des femmes les plus jolies qui ait existé.

Après les robes, les manteaux, les cotillons aux couleurs éclatantes, il sort encore de ces bahuts, des bonnets, des coiffes, des chaussures de velours de toutes couleurs, des bottes de maroquin, des vertugalles et des vertugadins, des cottes, puis des pièces d'étoffes de toute espèce.

Quels métiers féeriques ont fabriqué tous ces tissus venus des Flandres, d'Italie et d'Orient?

La robe, non pas peut-être la plus élégante, mais certainement la plus riche, n'était pas dans les bahuts de la chambre de Gilles Âubert. C'est celle dont nous avons déjà parlé, qu'avait chez lui le brodeur Nicolas Fleury pour l'achever et qu'il avait gardée en nantissement. Gabrielle avait dépensé tant d'argent dans les préparatifs de ses noces qu'elle n'avait pas encore tout payé le jour de sa mort. Lisons l'inventaire : « Nous a esté représentée une robe de velours incarnadin d'Espagne, toute en broderie d'or et d'argent fin, avec des soyes jettées sur les canetilles que (Nicolas Fleury) nous a dit tenir pour la somme de i,82i escuz qui lui sont duez par ladite defunde dame, ladite robbe prisée et estimée par luy à la somme de 1,000 escus », c'est-à-dire io,000 francs de notre temps.

Une des robes remarquables, qui sortirent des bahuts de Gilles Aubert, est « de toile d'argent, chamarrée partout de passementerie d'argent clinquant d'un pouce, avec du passepoil de satin incarnadin, contenant dix lez. Le corps a de grandes manches à l'Espagnole; chamarré de mesme, ladite robbe, losdites manches doublées de satin incarnadin et brodées en broderies d'argent, où sont les chiffres du roy et de ladite defuncte dame.... » Cette robe est prisée 700 écus. C'est encore là une robe préparée pour les noces. En voici une d'un autre goût et donnant mieux la note de Tépoque. Elle est : '< de satin couleur de pain bis. découpée, chamarrée de passement

trois à trois, d'argent clinquant avec des passepoils de satin incarnadin, garnie de son corps et manches de même satin et chamarrée, doublée de tafetas incarnadin, lesdites manches fendues sur les bras, garnies de boutons et boutonnières d'argent. »

Nous voyons aussi une robe de satin noir en broderie de getz par tout le corps et les manches ouvertes et une paire de manches à points; une robe de velours vert découpé en branchage, doublé de toile d'argent, et « icelle chamarée de passement d'or, d'argent avec des passepoils de satin incarnadin et lesdits branchages en broderies d'or et d'argent, ladite garnie de son corps à grandes manches à la Bollonaise avec les bouletz aussy de mesme. Cette robe vaut 800 écus », 12,000 francs d'aujourd'hui.

Les bahuts fournissent encore des robes en satin noir, une robe de satin vert « découpée à grandes taillades »; une robe de taffetas de Florence; une autre en gaze noire doublée de satin blanc avec le corps et les manches découpées par bandes avec les passepoils de satin gris de lin; une autre à bandes alternatives, satin blanc, satin noir.

Qu'on nous passe encore celle-ci, c'est la dernière que nous décrirons : elle est de « damas noir, chamaré de passements, houppée par le bas, garnie de son corps à manches ouvertes de satin incarnadin à bouillons et feuilles de chesne.... »

Bien des lecteurs, les yeux fatigués de toutes ces couleurs, nous aurons déjà abandonné; mais continuons pour nos lectrices.

Nous arrivons aux manteaux.

Sous le nom de manteaux de chambre nous trouvons d'abord un vêtement d'intérieur. Il est « de damas incarnat fourré de petit gris, garni le devant et les manches, de boutonnières d'argent. » Un second manteau de chambre est de satin et velours feuilles mortes « à fleurons d'argent d'un costé et de pluche colombine clair, garny de gros boutons d'or et d'argent, tant par.devant que sur les manches. »

Voici maintenant des manteaux habillés : Un manteau de satin blanc chamarré partout de « passement d'argent clinquant large d'un pouce avec des passepoils de satin incarnadin, doublé de taffetas blanc, le bas d'iceluy manteau contenant dix lez, garni de son corps à manches à la Bollonaise. » Il est prisé 300 écus.

Un autre de toile d'argent est prisé 500 écus.

Un troisième manteau, encore de toile d'argent, a de grandes manches à pointe à la Piémontaise.

Un autre de gris de Naples incarnadin, chamarré de sept passements d'argent par bas clinquant, fourni de sublime (zibeline) la plus belle, 500 écus, environ 7,o00 francs d'aujourdliui.

Voici maintenant la pièce la plus riche de toute la garde-robe de la duchesse :

« Un manteau de toile d'argent, incarnadin, en broderies de perles pour le bandage et argent, avec le corps et les grandes manches à la Piedmontaise, de mesraes lesdites manches doublées de toile d'argent en broderies d'or et d'argent. » La robe la plus chère était de 1,000 écus, le manteau est prisé 1,200 écus, 18,000 francs de nos jours! C'est un manteau qui paraît assorti à une des robes de noces que nous avons décrite plus haut « en toile d'argent, les manches à l'Espagnole, doublée de satin incarnadin et les chiffres du roy et de la duchesse brodés sur le corps. »

Nous voyons ensuite passer sous nos yeux d'autres manteaux, moins riches mais remarquables cependant par leur élégance et la variété de leurs couleurs : Manteaux de satin blanc, de satin noir, un autre de taffetas noir à taillades doublé de taffetas jaune paille, un autre encore de taffetas noir découpé et doublé de taffetas de couleur isai)elle, un manteau de taffetas blanc découpé et doublé de taffetas incarnat; un grand manteau de salin couleur de pain bis, découpé, doublé de taffetas incarnat, garni de son corps et manches, bordé de passement d'argent, ouvertes ayant pour rechange d'autres manches de satin vert. Ce manteau nous paraît assorti à la robe pain bis dont les manches sont doublées de satin incarnadin. Regardons encore un manteau de tafletas gris doublé de taffetas zizolin, un autre de taffetas vert doublé de taffetas incarnat — et passons aux cotillons.

Ils ne le cèdent en rien aux vêtements de dessus. Les élégantes en mettaient plusieurs; on voudrait les décrire tous. En voici d'abord un « de drap d'or de Turquie figuré à fleurs incarnat blanc et vert, doublé de taffetas vert, contenant six lez, bordé d'un galon d'or. Un autre cotillon de satin blanc à fleurs d'or et de soye de plusieurs ( niilours, bordé de taffetas vert et bordé d'un galon d'argent. Un coiiiiuii de velours de zizolin. Un autre de velours vert. Un autre de salin jaune paille. Un autre de satin isabelle, etc., etc.... » Citons deux ' ottes (i) après ces cotillons : Une cotte de satin incarnat avec un

(1) Quelle différence y o-l*il entre colles et colillous 7

bandage et broderie d'or et d'argent, doublé de taffetas vert. Une autre de taffetas blanc doublé de taffetas incarnat avec un bandage de fleurs de soie en broderie de plusieurs couleurs.

Après cette longue énumération, de nouveaux objets sortent encore des huit guichets des deux grandes armoires et des bahuts : Des costumes de cheval, deux verts et argent. Un manchon de velours gris en broderie d'or et d'argent. Deux grands vertugalles (1) de damas, l'un gris, l'autre vert. Six vertugallins (2) de toutes nuances. Puis viennent les chaussures, les unes en velours, une est rouge avec broderie d'or, les autres en maroquin.... Nous voyons apparaître encore des manches de rechange pour les robes. En voici en satin incarnadin sur lesquelles sont brodées en argent des palmes. Une autre paire de manches est « de vollans bouillonné, avec de petites houppes de soye incarnadin ». Il y a encore des bonnets, des coiffes de toutes couleurs, des langes (3), des étoffes en pièces.... Nous passons bien des objets curieux.

Avant de laisser le tailleur de la duchesse réintégrer dans ses bahuts les richesses qu'il nous a montrées, commettons l'indiscrétion d'habiller des pieds à la tête une élégante du temps avec quelquesuns des objets qui nous ont le plus frappé. Nous la supposons coiffée, les cheveux relevés sur le sommet de la tête autour d'un tampon de filasse, le tout soupoudré de poudre d'iris.

Commençons par le corset. VEspoitrinement de la dame doit être complet. Ce corset, vrai instrument de torture, avec buse d'acier, baleines et éclisses de bois, est serré par derrière vigoureusement jusqu'à applatissement de la gorge, pour faire croire que la dame a une poitrine de jeune fille. Le corset fermé, la taille est réduite au point de pouvoir être comparée à celle d'une guêpe. Autour de ce corset elle attache ensuite un grand vertugalle de damas vert, ou bourrelet circulaire garni de fil d'archal, bouffant tout autour et soutenu par un cerceau d'acier.

S'il ne s'était pas agi d'une toilette de cérémonie, elle se fût contentée d'un des vertugallins de différentes couleurs, qui aurait donné à ses jupes beaucoup moins d'ampleur. Les cottes et les cotillons, qui

(1) Sorte de crinoline de forme ronde.

(2) Crinoline d'envergure plus raisonnable. On disait aussi vertugadins.

(3) Voir page 203, note 3, celui que nous avons décrit d'après l'inventaire.

ne se distinguent entre elles ni par la forme, ni par la richesse de l'étoffe, s'attachent autour de la taille, au-dessus du vertugalle qui les fait bouffer et retomber ensuite tout droits, de façon à imiter une tour ronde. Les cotillons que nous avons choisis au nombre de quatre, d'après la mode du temps, sont d'abord un cotillon de velours vert, un autre de satin incarnat, un troisième de taffetas blanc à fleurs d'or et de soie de plusieurs couleurs; eniin un dernier en drap d'or. Sur ses brillants dessous, nous mettrons la robe de velours vert découpée en branchage, doublée de toile d'argent, garnie de son corps à grandes manches à la Bolonaise. Les manches ont des bourrelets aux épaules et sont rembourrées de coton jusqu'au coude; elles sont plus larges et plus épaisses chacune que la taille de la dame. Elle met encore une grande collerette tuyautée et empesée d'un bon pied de largeur, qui fait le tour du col, s'abaisse légèrement par devant et se relève par derrière avec raideur.

A la robe de velours vert, les bas devront être assortis, ainsi que les chaussures qui seront de velours de même couleur avec broderies d'or.

A cette toilette ajoutons quelques bijoux. Dans les cheveux, piquons seize étoiles de diamants. Attachons aux oreilles de notre élégante « deux grands diamants taillez en facettes, environ de môme grandeur les deux, lesquels servent de pendants » et sont estimés par l'expert 1,300 écus chacun.

Au-dessous de la collerette, sur le haut de la gorge légèrement découverte, nous suspendrons un carquant, bijou fort à la mode. Celui que nous empruntons à Técrin de Gabrielle n'est pas le plus riche, mais nous semble le plus artistique. C'est un grand carquant contenant seize pièces, « à sept desquelles sont représentées les sept planetles, enrichies chacune d'icelles de quatre rubis et quatre petits diamants, et les huit autres pièces enrichies de chacune un rubis et quatre perles plates, et sur la seizième pièce, servant à mettre au milieu dudit carquant, est représenté un Jupiter, à Tentour duquel il y a quatorze diamants tant à facettes qu'en tables et quatorze rubis. » Ce carquant est modeste et ne vaut que 450 écus.

Sur sa tôle, notre élégante mettra une toque de velours à laquelle elle attachera « une enseigne où il y a un grand diamant et plusieurs autres de différentes grandeurs; au-dessus y a une Paix dans un chariot de triomphe et au bas trois grosses perles en poire, plates

d'un côté. Ladicte enseigne est tenue d'une chaisne d'or et de diamants et y a un gros diamant et une petite perle en poire au haut de la chaisne, qui vient se rattacher à la taille et tombe jusqu'au bas de la jupe. » L'enseigne est d'une grande valeur. Elle est estimée 7,000 écus dans l'inventaire.

La toilette sera complétée par des gants de peau parfumée, venant d'Espagne, et par un des riches mouchoirs brodés que nous avons vu sortir des bahuts.

Si la dame ainsi habillée est une vraie élégante du xv!"" siècle et a assisté, comme Gabrielle d'Estrées, aux dernières fêtes de la cour de Henri III, elle saura d'une main, relever sa robe et ses cotillons, de façon à étager régulièrement leurs couleurs voyantes et à découvrir sa chaussure et ses bas, assortis à la robe de dessus. Ensuite, remuant légèrement ses hanches en marchant, elle imprimera au tambour de son vertugalle et par conséquent à ses jupes un balancement du meilleur effet.

Nous eussions pu habiller notre élégante avec une robe pain bis, ou de satin tanné, ce qui était alors des couleurs de bon ton. Nous aurions pu encore l'habiller en satin noir comme le 15 septembre 1594, jour où Gabrielle, éblouissante de diamants, accompagnait Henri IV, entrant solennellement dans Paris, ou comme le 6 novembre suivant, où à Saint-Germain-l'Auxerrois elle fut marraine d'un Escoubleau de Sourdis, qui fut archevêque de Bordeaux à vingt ans. Nous sommes restés fidèles à l'histoire et au goût de la duchesse pour le zizolin, en rappelant une de ses toilettes favorites.

Clôturons ce chapitre auquel Miron, lieutenant civil, consacra toute la journée du samedi 24 avril 1599. Cette première partie de son procès-verbal contient douze folios grand format en parchemin, écrits au recto et au verso d'une belle écriture gothique fort lisible.

Seconde journée de l'inventaire à Paris.

Le lendemain était un dimanche. Ce ne fut que le lundi 26 avril que le lieutenant civil reprit son inventaire.

Il commença par la salle dite commune. Le grand salon de l'hôtel, ainsi que nous l'avons déjà dit, il est à peu près vide. Antoine d'Estrées en a enlevé tous les meubles, sauf une table « de marbre et jaspe de plusieurs couleurs, de quatre pieds et demy de long, de quatre de large et de quatre doigts d'épaisseur au milieu de laquelle y a une ovalle assise sur un châssis de bois de noyer à pilliers tournez, cannellez, prisée par Robert Mamaor, maître tailleur de marbre et Louis Izambert, maître maçon et garde des marbres du roy, assistés dudit Du Han, à 300 écus. »

On trouve encore des tapis de Turquie.

Le lieutenant civil se rend ensuite dans les chambres d'Esmé Oryot, le concierge où se trouve « un coffre de bahut vieil façon de garderobbe de cinq pieds de long. Ce coffre est bondé de linge de maison et de coupons de toiles fines. »

On inventorie encore « un miroir d'une glace de Venise enrichi de papillons de verre et esmaillé de plusieurs couleurs estant dans un tabernacle de bois peint en vert. »

« Item un escriptoire fait au petit mestier, d'or, d'argent et soye fermant à clef, garni de son estuy de velours vert, doublé de taffetas vert par dedans, garni de boutons d'or. » C'est là une curiosité, cette escriptoire est une boîte à ouvrage et si le lieutenant civil l'avait fouillée, il aurait certainement trouvé les menus instruments nécessaires pour coudre et broder avec un assortiment de fils et de soies (1).

(1) La modo fui longtemps déporter desécriloires ù la ceinture. Elles ne contenaient pas seulement le récipient nécessaire k l'encre, mais encore tous les objets dont on

L'inventaire se poursuit ensuite sans trop d'ordre ni de méthode jusque dans les cours et écuries et nous présente les objets les plus divers.

C'est d'abord un carrosse, rare encore à l'époque, que l'on trouve dans la cour de l'hôtel. Il est doublé de velours orangé et garni de franges de soie et de crépins d'or « et picqué par escaille », les coussins grands et petits sont de velours, les rideaux sont de damas.

Nous voyons ensuite dans l'écurie un attelage de quatre beaux chevaux gris pommelé, puis quatre chevaux blancs plus âgés, deux mulets d'Auvergne sous poil bai brun, avec leurs bats et harnais, enfin un cheval bai « tarquenar » âgé de six ans avec sa selle et sa bride. N'est-ce pas là un cheval allant à l'amble, la monture ordinaire de Gabrielle? Ce qui nous fait hésiter, c'est qu'il a « crains, queue et oreilles coupés. » Est-ce une mode? En tous cas, c'est le cheval coté le plus haut prix de toute l'écurie, on l'estime 100 écus, tandis que les chevaux gris pommelé, qui ont crins, queue et oreilles ne sont prisés que 80 écus chacun.

Après avoir inventorié les chevaux, le lieutenant civil se transporte une seconde fois chez M""^ de Sourdis, au doyenné de Saint-Germainl'Auxerrois. Il s'agit de priser le meuble de chambre à coucher aux couleurs royales, que Gabrielle avait fait faire pour le Louvre et qu'elle devait y faire transporter le jour de ses noces.

Le lit est à quatre pilliers avec pommes aux quatre coins, le bois

pouvait avoir besoin lorsqu'on écrivait. Voici la description d'une écritoire empruntée à l'inventaire de Charles V :

« Un escritoire d'or à façon d'une gayne à barbier, et est hachée par dehors aux armes d'Estampes et à dedans une penne a escripre, une greffe (grattoir), un compas, une cizalle, un coutel, une forgette, tout d'or et pendant avec un cornet à enque (encre) d'or à un laz d'or pezant deux marcs quatre onces deux esterlins. »

On en vint à appeler écritoire des sacs en façon de gayne qu'on portait suspendus à la ceinture et qui servaient à enfermer tout autre chose que des instruments pour écrire.

Voici par exemple l'écritoire de la duchesse de Nevers, d'après un inventaire du 13 mars 1590 : « Une escriptoire couverte de marroquin du Levant, dorée et argentée, ferrée d'argent, dans laquelle se sont trouvez une bourse.... quatre eschevaux de fil blanc, trois petits pelotons de mesme fil, douze mousles à faire.... neuf esguilles, le tout de cuyvre ; six autres mousles et sept esguilles de fer blanc, et trois eschevaux de soye blanche. »

C'est là un objet à peu près identique à celui de l'inventaire de Gabrielle.

de lit, les pilliers et les pommes sont couverts de velours « cramoisy rouge, garny de passement d'or et d'argent, façon de velouti large de trois doigts, avec gros glands d'or et d'argent. »

Le ciel de lit est de mêmes étoffes, ainsi que les grands rideaux et la couverture de parade.

Le tapis de la table est assorti au lit.

Le reste de l'ameublement se compose de deux grandes chaises à dossier, l'une à bras, l'autre sans bras, garnies de passement d'or et d'argent frangé de franges, un coussin de « soye cramoisy », un autre d'or et d'argent, un canapé de cinq pieds de long, couvert des mêmes étoffes « ladite forme (1) emplie de plumes, six escabeaux ployants, peints de rouge, couverts du même velours. » Lesdits escabeaux « plains de plumes, douze tabouretz couverts de velours cramoisy garni de clous dorés. » Une grande chaise garnie de velours rouge cramoisi avec franges de soie et crépins d'or et d'argent et un moUa (2). Ce meuble est accompagné de tentures et rideaux de même étoffe.

Il ne servit pas à Gabrielle. Le lit seul figura une fois, non pas le jour de ses noces, mais pour la cérémonie des funérailles. Elle y fut exposée quatre jours en bosse dans le vestibule du doyenné et tout Paris défila devant cette image reproduisant grossièrement les traits qui avaient fait l'admiration de ses contemporains.

Quel rapprochement entre tant de misères succédant à tant de triomphes et d'espérances!

Le meuble cramoisi inventorié, on présente encore au lieutenant civil un gros rubis balet, du poids de une once huit grains, prisé 3,000 écus. Une litière couverte de velours noir, doublée de velours orangé, garnie de ses « branquartz et enharnachements de mulets. » Trois mulets sous poils gris. Notons au passage, parmi les objets encore inventoriés au doyenné, « cinq mouchoirs d'ouvrage d'or et d'argent et soye, prisés ensemble 100 écus. »

Le lieutenant civil revient ensuite à l'hôtel de la rue Fromenteau. Il se passe alors un incident qui est consigné au procès-verbal : Nous sommes au 26 avril ; dès le 12, le roi avait fait demander et emporter la cassette de la duchesse, contenant l'argent qu'elle avait en sa pos-

(1) Canapé.

(2) Coussin.

session au moment de sa mort. C'est le premier valet de chambre du roi qui a reçu le coffret des mains de la demoiselle de Mainville, la première femme de chambre. Celle-ci, pour avoir régulièrement décharge de la somme contenue dans le coffret, comparaît à l'inventaire en même temps que Beringhem. On donne lecture et on insère à l'inventaire le procès-verbal dressé dès le 42 avril, contenant la description du coffret et des pièces d'or qu'il contenait. Il s'agit d'un petit coffret de fer qui était dans les coffres que la duchesse avait apportés avec elle de Fontainebleau. Il s'est trouvé dedans quatre cent quarante-cinq pièces d'or, tant grandes que petites. « Ayant ordonné S. M. qu'elles fussent comptées, prisées et apréciées pour en estre rendu la valeur aux héritiers de ladite dame. Et suivant son commandement a été lesdites pezé fait par Albin du Caurroy, orfèvre de S. M., et s'est trouvé monter à la quantité de trente-trois marcs six onces sept gros, et en a par luy l'estimation esté faite, à raison de 10 escus l'once, revenant à 80 écus le marc », en tout 2,700 écus environ, valant 8,100 livres du temps, 40,000 francs d'aujourd'hui. La seconde journée de l'inventaire se trouve alors terminée.

Titres.

La troisième journée n'a lieu que le 7 mai suivant. Elle est très courte; tout ce qui se trouvait à Paris appartenant à la défunte avait été retrouvé dans son hôtel et chez M""' de Sourdis, et avait été mentionné dans les procès-verbaux, que nous venons d'analyser. Toutefois, le 7 mai, le lieutenant civil retourne à l'hôtel de la rue Fromenteau une dernière fois. Le secrétaire de la duchesse, Denis Lesueur, représente et fait inventorier « les contrats, titres et enseignements qui sont demeurés en sa garde et possession pour s'en servir, en la charge qu'il a plu au roy luy donner concernant le service de Messieurs les enfants héritiers de ladicte défuncte dame duchesse, »

Il s'agit de neuf titres notariés, relatifs à ses domaines deVandeuil,

de Crécy, de Monceaux, de Jacquis, du comté de Beaufort, de Jaulcourt, Largicourt, Saint-Jean-les-deux-Jumeaux, et autres. Nous retrouverons ces mêmes documents inventoriés dans les archives. Ils avaient été remis au sieur Lesueur, aussitôt après la mort de la duchesse, pour lui permettre d'entrer immédiatement dans ses fonctions de tuteur.

Inventaire de Fontainebleau.

C'est le lieutenant particulier au baillage et siège présidial de Melun qui fut chargé par le roi de se rendre au château de Fontainebleau, accompagné du procureur du même baillage et d'un greffier, afin de procéder à la description et inventaire des bagues, pierreries et autres biens laissés au château par « feue haulte et puissante dame la duchesse de Beaufort. »

Le roi fit faire l'inventaire le i5 avril dans son cabinet avec une certaine solennité. Il avait convoqué un maréchal de France, Alphonse d'Ornano, quatre secrétaires d'Etat, Martin Ruzé de Beaulieu, Nicolas de Neuville de Villeroy, Louis Potier de Gêvre et Pierre Forget de Fresnes, et le baron de Rosny. Lorsque tout le monde fut réuni, a comparu demoiselle Marie de Hermant, femme de François de Mainville, écuyer, sieur dudit lieu et gentilhomme servant du roi, ayant charge d'une compagnie des gardes de Sa Majesté. La première femme de chambre apportait plusieurs « bouettes et layottes » (1), dedans lesquelles étaient les pierreries, bagues et joyaux de la défunte. Sur la réquisition du procureur du roi de Meaux, elle prêta serment qu'elle n'avait en sa possession « autres pierreries, bagues et joyaulz que ceux par elle représentez. »

On procéda ensuite à l'inventaire, avec le concours de Jehan De Halun, sergent priseur, et de deux experts, Albin du Caur-

(1) Layottc ou layette, petite caisse en boi^ l(>ger, d'où vient layoltier qui a été consené dans la langue usuelle.

roy, orfèvre et joaillier du roi, et Pierre Courtot, « aussy orfèvre dudit, à Paris, et trouvé audit lieu de Fontainebleau. » On estima d'abord les bracelets. Ensuite « les carcans, les enseignes, les mirouers, les bagues à mettre au doigt, les autres bagues de plusieurs façons. »

Les bracelets sont de prix très différents.

Le premier, enfermé dans un étui de velours, est un grand bracelet contenant douze pièces, savoir : six en forme de boutons, avec perles en poires et gros rubis au milieu; les six autres pièces sont nœuds émaillés de blanc, garnis de diamants. L'estimation de ce bracelet s'élève à 8,000 écus.

Viennent ensuite les carcans ou colliers.

Il y en a six; le premier vaut 2,500 écus. C'est un carcan de quinze pièces, savoir : « sept diamants dont celluy du milieu est plus grand, et y a huit pièces de perles garnies chacune de quatre petits diamants. »

Il y.a des carquants de 200, 300, 700 écus et plus. Le dernier est de la plus grande magnificence. Il contient quinze pièces, à savoir : « sept pièces, trois de diamants et quatre de rubis, et huit pièces de perles, contenant chacune deux perles, la pièce du milieu plus grande est entourée de huit diamants. Le coUier est estimé 10,000 escuz, » environ 150,000 francs de notre monnaie.

Nous comptons ensuite cinq enseignes. Le plus souvent elles sont rattachées à la ceinture par une chaîne qui tombe ensuite le long de la jupe.

La première n'est qu'un ornement de tête. Ce sont des plumes toutes en diamants, avec le portrait du roi au miheu, le reste garni de diamants « avec un grand rubiz en cabochon et un autre en table. » Le tout est estimé 7,000 écus.

La seconde est une « grande enseigne où il y a un grand diamant et plusieurs autres de différentes grandeurs, au dessus il y a une Paix dans un chariot de triomphe et au bas trois grosses perles en poires, plattes d'un costé. Ladite enseigne est liée d'une chesne d'or et de diamants, au hault de la chesne est une petite perle en poire. »

Cette seconde enseigne est prisée 7,000 écus, comme la première.

Viennent ensuite les boutons. Nous remarquons « trois douzaines de boutons où il y a à chacun trois grosses perles et un petit diamant et trois rubiz. » Deux douzaines de gros boutons « esmaillez de rouge, vert et blanc, garnis de perles. » Six boutons d'or et de diamants, etc., etc. Le tout vaut 852 écus.

A l'article pendants d'oreilles nous remarquons deux grosses perles en poires estimées chacune l,oOO écus.

Une paire de pendants d'oreilles faite chacun de dix petits diamants et trois perles rondes qui y pendent.

Viennent ensuite les chaînes.

Remarquons une « chesne de cristal de fleurs de lys avec autres pièces faites en olive garniz de flammes d'or et entre deux de nœuds esmaillez de rouge et de vert, ayant quinze fleurs de lys et quinze autres pièces de cristal à trois pilliers, prisée 300 écus. » Ne dirai-t-on pas que cette chaîne est une imitation d'un collier du Saint- Esprit?

La plus riche pièce de tout l'écrin est « une chesne de diamant contenant trente-deux pièces, scavoir : huit chifl"res du roy et de M'"" la duchesse*, huit grandes pièces faites en enseignes, au milieu de chacune y a un diamant et seize pièces aussy garniz de diamants, et au milieu de chacun y a un diamant plus grand que les autres. Plus trentedeux boucles, et à chacune d'icelles y a trois diamants, plus y a encore un grand fermoir pour attacher les chesnes, au milieu duquel y a un grand diamant, prisé 12,000 escus. » Plus de 160,000 francs d'aujourd'hui!

Nous ne nous arrêterons ni aux miroirs, ni aux bagues à mettre au doigt. Un dernier article a pour titre : « Autres bagues de plusieurs façons. » Nous y trouvons les objets les plus divers : Un porte cachet d'or dont les chaînes sont des perles enfilées dans de l'or attaché de trois triangles de diamants et de rubis et une grande chaîne au bout où il y a au milieu une rose de diamants etc.... Deux petits « estuys à mettre des esguilles, l'un tout de rubiz d'Inde et l'autre de diamants et de rubiz, etc.... Deux estuis d'or à mettre ciseaux, garnis de diamants, rubiz et perles. » Une montre fort belle avec une quantité de diamants, une perle au bout « estant en poire »> Une « bouette d'or, d'esmail de Colombin où est la peinture de Madame sœur du roy. » Deux fers d'or qui sont des trousses de flèches « esmaillées d'or et y a au-dessus un amour, garni chacun de quatorze diamants. »

Nous notons en terminant, un lot de huit cents perles, un autre lot de cinquante, une chaîne de mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf perles, un autre lot de sept cent vingt-cinq perles.

Ce magnifique écrin est estimé en totalité 67,505 écus 30 sous. L'inventaire terminé, Henri IV en écoute la lecture, déclare retenir les

bijoux par devers lui, promettant sa parole de roi de les représenter dans un an, si dans ledit temps il n'a pas payé le montant de la prisée, augmentée de la creue du parisis, à ses enfants héritiers de la duchesse. Le roi signe, ainsi que les ministres et grands seigneurs, désignés par nous au début.

Le 10 mai suivant, le roi reçoit à Fontainebleau l'original de l'inventaire, que nous venons d'analyser, et renouvelle plus amplement en la modifiant la déclaration qu'il se charge de tous les bijoux, qu'il les a en sa possession, et que dans le délai de six mois, il les représentera pour être vendus en la manière ordinaire, ou il remettra le montant de l'estimation avec la crue du parisis et l'intérêt au sieur Denys Lesueur, chargé de l'administration des biens des héritiers mineurs.

L'estimation de cet inventaire, augmenté de la crue du parisis, s'élève à 84,383 écus 7 sols 6 deniers.

L'inventaire de Fontainebleau, ou plus exactement l'inventaire des joyaux laissés par la duchesse à Fontainebleau, chez le roi, est terminé.

Inventaire de Monceaux.

Le 4 mai 1599, le lieutenant général au baillage et siège présidial de Meaux reçut une lettre du roi, datée de Saint-Germain-en-Laye, du 27 avril précédent, lui prescrivant de se rendre « incontinent la présente reçue » à Monceaux, d'emmener avec lui le procureur au baillage de Meaux, un priseur et un greffier, pour procéder à l'inventaire des meubles, joyaux et autres biens ayant appartenu à la duchesse de Beaufort.

Le 5 mai, les officiers du baillage de Meaux, assistés de M'- Pierre Roussin, greffier dudit baillage, et de M. Charles Prévost, abbé commandataire de l'abbaye de Saint-Pharon-sur-Meaux, se rendirent à Monceaux, où ils trouvèrent M. de Fresne, conseiller du roi en son conseil d'Etat et privé et secrétaire de ses commandements, ainsi

que le « sieur Guillaume Du Gouldray, sieur Du Boys, maistre d'hôtel du roi, capitaine dudit château, » et la dame Catherine Duhamel, veuve de feu Mathieu de Beaubrun, en son vivant valet de chambre du roi, ladite Duhamel, concierge et garde des meubles de Monceaux. Les experts étaient Jean Delahaye, orfèvre du roi, bourgeois de Paris, Loys Delahaye, aussi maître orfèvre, Mathieu D'Herbannier, tapissier du roi, Nicolas Fleury, brodeur ordinaire du roi, Pierre Delalain, sergent royal et priseur, vendeur de biens audit Meaux.

Le sieur Du Boys, capitaine du château, et la concierge gardemeuble, prêtèrent serment de fournir tous les renseignements requis, et les experts de s'acquitter fidèlement de leur mission pour la confection de l'inventaire. A ce moment le procès-verbal mentionne la présence du sieur de Beringhem, premier valet de chambre du roi, et de la demoiselle de Mainville.

La concierge Duhamel remet au lieutenant général de Meaux un inventaire de la vaisselle d'argent, inventaire non signé. Au premier article de cet inventaire, relatif à deux grands bassins d'argent pesant quarante marcs, est écrit d'une main inconnue, que ces deux bassins sont déposés entre les mains d'un orfèvre. Un des experts, Jehan Delahaye, reconnaît en être dépositaire et les avoir reçus des mains de M™" de Sourdis, comme garantie d'argent qui lui était dû. La concierge du château a encore remis au lieutenant général de Meaux un inventaire général de tous les meubles du château. Ledit inventaire a été paraphé par les officiers du présidial de Meaux, et il a été procédé à l'inventaire en exécution des ordres du roi.

<' C'est au galetas du corps d'hostel du vieil château », qu'était conservée Targenterie. Elle était fort importante, et mérite que nous en examinions quelques pièces principales.

Nous voyons d'abord « deux grands fruictiers, deux grands bassins, cinq grands chandelliers et deux grands flacons d'argent ciselé vermeil doré, estimé le tout 1851 écus 50 sous.... » pièces presque monumentales composant un surtout de table des plus luxueux. Trois douzaines de plats, trois douzaines d'écuelles et dix-huit assiettes d'argent vermeil doré complètent le service. Le tout est marqué aux armes de la duchesse, trois merlettes.

Voici maintenant les principales pièces d'un buflet d'argent doré garni de médailles ou monnaies antiques.

Une grande fontaine d'argent doré ornée de médailles antiques,

les tuyaux représentant deux serpents et au-dessus un lion doré.

Une grande buyre d'argent doré avec l'anse toute semée d'antiques.

Une nef d'argent doré semée aussi d'antiques avec son couvercle sur lequel il y a une fleur de. lys « et sert pour mettre le linge », ajoute l'inventaire. Il s'agit là d'une pièce remarquable, qu'on rencontre dans les inventaires de tous les grands personnages du moyen-âge et du xv^ siècle. Au xvii" siècle, la nef a disparu et est remplacée par le cadenas. La nef était un navire en orfèvrerie, quelquefois garni de ses mâts et de ses voiles et même avec des personnages sur le pont ou dans la mâture (1). Celle dont il s'agit n'a que la forme d'un navire, le couvercle devait lui donner l'aspect d'un ponton. La nef s'ouvrait soit par les flancs, soit plus souvent à l'arrière. On y trouvait une serviette au milieu de sachets parfumés. Pendant le repas, la dame en face de laquelle était la nef substituait à la serviette ses gants ouïes menus objets qu'elle pouvait avoir à la main : éventail, mouchoir, etc.

Lorsque le cadenas eut remplacé définitivement la nef, le cadenas a contenu, outre le linge, un gobelet, fourchette, cuiller et couteau.

Deux grandes aiguières d'argent doré semées d'antiques et faites en forme de flambeaux. Une grande salière d'argent doré, semée d'antiques avec son couvercle, elle est montée sur quatre pieds de cerfs; la salière se tire par dessous(2). Six petites assiettes fruitières d'argent doré, les bords sont garnis de médailles antiques. Deux tasses d'argent doré que l'on appelle drageoires, dit l'inventaire, garnies de jaspes et d'agates. Toutes ces pièces sont contenues dans des étuis. Ajoutons encore deux grands bassins dorés couverts d'antiques. Tout ce service avec médailles, pèse cent cinquante-quatre marcs et quatre onces; il est estimé 1,545 écus.

Passons ensuite à un service de « nacques de perles », garni d'argent doré. Il s'agit de pièces moins riches que celles des deux services qui précèdent (en vermeil ciselé et vermeil garni de médailles), mais de formes gracieuses et légères.

Comme pour les services précédents, nous ne choisirons que les pièces principales ou celles qui nous paraissent curieuses.

(1) Inventaire de Charles V.

(2) Voir page 203, note 1.

Deux vases « de nacques de perles » garnis d'argent doré, l'un représente le devant d'un lion, l'autre le pied d'une femme qui soutient le vase. Il y a deux perles à l'un des vases.

Un biberon (1)' garni d'argent doré, et au haut du couvercle seize perles.

Deux gondoles de nacre, montées chacune sur un pied garni d'argent doré avec deux perles qui pendent à chacune. Ne s'agit-il pas là encore d'un objet ayant la même destination que la nef?

Mentionnons encore trois salières « ensemensées de perles » émaillées de diverses couleurs et ayant la forme de dragons. « Un cadenas vieil » d'argent doré aux armes d'Estrées. Un melon d'argent doré au-dessus duquel il y a des feuilles de lierre ; il s'agit là d'une sorte de drageoir. Deux cuillers, l'une en « nacques de perles » et l'autre « de quelques escailles », les manches sont en corail. Une seconde fontaine d'argent doré ciselé avec les tuyaux en forme de serpents. Une aiguière couverte d'argent ciselé et un serpent qui fait le tuyau de l'aiguière. Une grande coupe d'argent doré ciselé avec couvercle sur lequel se trouve un petit homme monté sur uu baril.

« Un grand drajouer de cristal de roche, en ovalle, garny d'un couvercle et d un pied d'or, esmailley et enrichy, sçavoir est : sur le couvercle de six diamans, dont Tun d'iceux est plus grand que les autres, et de six rubiz, avec une déesse qui est assise sur un daulphin, et au-dedans d'iceluy couvercle, qui est aussi d'or et taillé de relief, y a seize diamans, cinq grand rubiz et six petis et autour de l'enchassilleure dudit drajouer, y a cinq rubiz et aux deux ances quatre rubiz; prisé 1,000 écus. »

Nous terminerons cette série par les quatre pièces les plus riches que nous ayons encore rencontrées : Deux bassins et leurs deux aiguières d'or, pesant ensembl;î vingt-deux marcs, cinq onces et trois gros, estimés 68 écus le marc, ce qui fait 1,490 écus 22 sous G deniers. Les aiguières et leurs bassins pesaient donc six kilos six cent soixante-cinq grammes et vaudraient aujourd'hui, au prix actuel de l'or, qui a subi une baisse considérable depuis le milieu de notre siècle, 10,999 francs. Du temps de Gabrielle, ces quatre pièces équivalaient à 20,000 francs de notre monnaie.

Nous arrivons ensuite à une série d'objets divers désignés par

(1) C'est le second biberon d'orfèvrerie porté à l'inventaire.

l'inventaire sous la rubrique :« Meubles du cabinet. » Ce sont des bibelots plus ou moins précieux et en général fort artistiques. Ils garnissaient une des pièces principales du château, « le cabinet de Madame. » Il nous est impossible de les citer tous; voici ceux qui nous ont le plus frappé :

Un grand miroir qui s'ouvre en deux feuillets. A l'extérieur des deux feuillets sont enchâssés deux grands lapis. Au-dessus du miroir il y £t une femme en argent dont les pieds reposent sur un grand lapis rond, elle a à la main un bâton de lapis. Le miroir est orné de deux pommes d'or supportant chacun un petit bouquet de fleurs en or émaillé. Tout le miroir est semé d'émeraudes et autres pierres et les bords du miroir sont garnis de filets d'or. La glace du miroir « belle et grande » est en cristal de roche. La pièce est estimée 400 écus.

Un petit rocher fait d'émail, sur lequel est placé un oiseau ayant un rubis sur le dos. Les orfèvres ont déclaré que « les feuillets étaient d'argent et les chattons d'or. » Il y a plusieurs émeraudes sur le rocher. Le tout est contenu dans un étui de velours bleu, doublé de satin rouge, 40 écus. Un vase de cristal « fait en cloche » garni d'or, émaillé de rouge clair, portant de grands flambeaux, est prisé 200 écus. Ne s'agirait-il pas là d'un lustre?

Une grande église d'argent dans laquelle se trouve un homme en or avec émail blanc. Derrière lui est un arbre en or auquel sont attachées les armes de France et de Savoie. Ne serait-ce pas là un cadeau du duc de Savoie à Gabrielle? On sait que ce prince avait fort recherché l'alliance de la duchesse peu avant sa mort. Il lui offrait son appui à Rome pour obtenir du Pape l'annulation du mariage du roi et elle employait ses bons offices auprès du roi pour le règlement de l'affaire du marquisat de Saluées.

Un grand baril de serpentin, garni d'argent doré, de petites perles, de roses et de petits saphirs. Un damier dont les carrés sont de cristal et sous lesquels on voit des petites fleurs émaillées. Un pot de bol armoricque (1), 6 écus. Une masse de cassidoine (2) garnie d'argent, 20 écus. Deux poignards, l'un à manche d'agate, l'autre à

{^) Argile ocreuse rouge qui s'employait autrefois en médecine comme tonique et astringent. Bol d'Arménie, de Hongrie, etc.; il y a aussi des terres bolaires en France. (2) Calcidoine, agate blanche, pierre fine.

manche de cassidoine. Une pomme de cristal de roche garnie d'or émaillé à mettre dragées. Un mont de Calvaire de cristal garni d'or sur lequel sont représentées les armes (1) de la Passion. Un tombeau « d'or taillé et esmaillé, fort beau, sur lequel y a un roy qui représente la mort et la vie, qui tient dans ses mains une trinité, iOO écus. » Une pomme d'agate garnie d'argent pour rafraîchir la main des malades. Un petit navire de « nacque de perles » garni d'or, 10 écus. « Un bougeoir d'argent vermeil doré pour attacher au chevet du lit ou il y a une cassonnette et trois petits chandeliers à mettre bougies, garnies de flambes d'or esmaillez de rouge et au pied des chiffres tout esmaillez de double C. Le derrière dudit bougeoir est fait en forme de ferrures avec une petite chaîne et un antonnoir pesant sept marcs : 100 écus. »

« Un poudrier de porcelayne garny d'argent avec un cordon de soye grise et d'argent avec son estuy, prisé la somme de 10 écus. »

Lorsque l'inventaire du cabinet de la duchesse fut entièrement terminé, les magistrats et les experts se transportèrent de nouveau au galetas du château, où ils avaient déjà inventorié la vaisselle d'argent. On leur présente encore cinquante et une pièces de vaisselle d'argent doré et vermeil, pesant neuf cent quatre-vingt-dix-huit marcs deux onces, qu'ils estimèrent à 9,982 écus 30 sous. Ces pièces avaient été vendues par le partisan Zamet à la duchesse le 2o février, peu de semaines avant sa mort. Elle ne les avait pas encore payées. Le roi décida Zamet à les reprendre, ce qui permit de diminuer d'autant les dettes de la succession.

Tapisseries diverses. — Nous arrivons aux tapisseries, tentures de chambre et tentes. Les tapisseries étaient destinées à l'ornementation des pièces principales : salles ou galeries; elles ont souvent une grande valeur et représeii'.jiit soit des personnages, soit des sujets de chasse, de tournois, de combat, etc. Lorsque la duchesse voyageait, elle avait l'habitude d'emporter avec elle une tapisserie, que l'inventaire nous représente: grande, à personnages et composée de huit pièces. Elle emportait aussi avec elle une tenture de chambre, une tente de cuir doré, un Ut de camp, etc. Nous croyons que le petit meuble suivant était aussi du voyage et lui servait pour les menus objets nécessaires à sa toilette : « Un petit coffre de nuit de brode-

(1) Emblèmes.

ries d'or, doublé par dedans de satin, dedans lequel s'est trouvé une thoilette de thoille d'or en broderies de mesmes avec des franges et crespines à ladite thoilette et sac garny de ses houppes. Ladite thoilette et sac doublez de satin de Bruges. »

Le petit duc de Vendôme, qui n'avait pas cinq ans à l'époque de l'inventaire, avait aussi une tente à son usage personnel et à celui des femmes à son service. Cette tente était de tapisseries composées de neuf pièces « de toutes verdures, les broderies orangées. »

Voici quelques tapisseries de Gabrielle : d'abord une « fort fine » représentant une chasse; la bordure est jaune paille; elle se compose de huit pièces et est estimée 351 écus. Une autre tapisserie à personnages, dite de Bruxelles, représente les travaux d'Hercule (1). Les cent dix aunes et demie d'étoffes qu'elle contient sont estimées 542 écus. Une autre tapisserie, encore à personnages, représente l'histoire de Cyrus.

La plus importante reproduit les plaisirs du roi Henri IH. L'étoffe est de velours brun tanné, avec broderies d'or et d'argent. Elle se compose de huit pièces; chacune des pièces est faite de six et sept lès. Il y a un médaillon oval au milieu de chacune, représentant soit un combat de taureau, d'ours, une chasse au cerf, une autre au sangUer, un tournois, un combat à la barrière, un jeu de ballon, un jeu d'arc. On sait que l'habitude était, chez les ducs comme chez les princes, davoir des dais avec leurs armes dans certaines pièces de leurs appartements. Cette habitude est conservée encore de nos jours chez les évêques et princes de l'Eglise. La somptueuse tapisserie que nous décrivons est donc complétée par un dais « ayant aussy au mitan, une ovalle en broderie, ou est représenté le feu roi (Henri III) en festin. » La tenture entière est prisée 3,500 écus. Cette tapisserie avait été donnée autrefois par Henri III au duc de Joyeuse, à l'occasion de son mariage avec la sœur de la reine.

Décrivons aussi deux tentures de chambre; l'une est en velours rouge brun, avec des bouquets en broderies, rehaussés de soie et de liserets d'or et d'argent. Entre chaque lès de velours se trouve un

(1) Cette tapisserie des travaux d'Hercule figure dans un inventaire de 1632 du mobilier du château de Cœuvres. Annibal d'Estrées l'aurait donc reçue des héritiers de Gabrielle.

montant de toile d'argent avec des branchages d'or et d'argent fin brodés sur la toile. L'estimation en est de 3,500 écus.

Une autre tenture de chambre est en toile or et violet. Elle est composée de trente-quatre lès et entre chaque lès se trouvent des bandes de toile d'or. Les rideaux du lit, au nombre de six, sont assortis à la tenture. Ils sont de toile or et violet, avec broderies de cannetille, d'or et d'argent, et les lès sont séparés par des montants de toile d'or. 1,500 écus.

Nous arrivons maintenant aux tapis. Nous comptons successivement vingt-quatre tapis de Turquie. Ensuite deux petits tapis de Bergham (1) à deux couleurs. Un grand tapis de velours vert avec franges de soie et d'argent. Remarquons un grand tapis de haute lisse, donné par le roi à la duchesse. Il est d'or, d'argent et de soie à la mode égyptienne, à fond vert, avec franges de soie et crépines d'or tout à Tentour.

Les lits de Monceaux étaient nombreux; nous en comptons quinze de grand prix. Quelques-uns valent jusqu'à 400 écus pièce, l'un est de velours cramoisi rouge. Le ciel, le dossier, les sept « pentes », trois soubassements, la couverture de parade, sont pareils, les trois rideaux sont en damas cramoisi et ont chacun cinq lès de largeur, le tout est garni de bandes d'or et d'argent tous les demi-lès.

Notons encore un ciel de lit de velours violet cramoisi; une impériale (2) de velours jaune; cinq pavillons dont l'un est bleu, les autres gris, rouges, verts et ondes; trois taies d'oreillers couvertes de soie, brodées d'or et d'argent. Un pavillon de taffetas de Chine nous paraît digne d'une mention. Il est couvert de toutes sortes d'oiseaux et d'animaux brodés sur l'étoffe; c< le chapiteau » du pavillon est garni de franges el de crépines de toutes couleurs, il est estimé 150 écus. Citons un autre pavillon de gaze blanche, rayée de soie bleue et orange. Nous ne pouvons énumérer ni les matelats de satin blanc ou incarnat, de taffetas blanc, etc., ni les traversins, ni les lits couverts d'étoffes plus simples. Nous comptons enfin cinquante-cinq castelongues (3) qui clôturent celte trop longue énumération.

Il n'existé, pas plus à Monceaux qu'à Paris, un seul bahut ou cabi-

(1) Bergame.

(2) Baldaquin.

(3) Couvertures.

net sculpté, si nombreux ordinairement dans les maisons de cette époque. A Monceaux comme à Paris, ce genre de meubles a disparu. Nous ne pouvons pas en douter, puisque nous trouvons daus l'inventaire des nappes et des tapis pour buffet sans rencontrer les buffets. Les menus meubles, c'est-à-dire chaises à dos avec ou sans bras recouverts d'étoffes, chaises à dossier de bois sculpté, sont en très grand nombre. La variété des couleurs employées dans les étoffes qui recouvrent ces meubles devait produire un assez agréable effet. En général, le dos du meuble n'est pas recouvert de la même étoffe que le fond et le tout est varié à l'infini. Lorsque le dos est en velours, le fond est en satin.

Citons des banselles (1), les unes de velours vert à fond d'étoffes d'argent, d'autres en velours incarnat ou noir avec fond de satin blanc, etc.

Une table de bois doré avec personnages et les armes du duc et de la duchesse de Florence, elle a quatre pieds tournés avec feuillage doré. Quatre tableaux sur bois représentant saint François, une Madeleine, le portrait d'une dame, une résurrection avec la Madeleine. Ces tableaux ainsi qu'un grand miroir d'acier venaient de Fontainebleau et avaient été apportés par le roi à Monceaux dans un de ses derniers voyage. Leur prix n'est pas fixé. Deux petits cabinets d'Allemagne et une petite table d'Allemagne. Un cabinet de velours vert donné au roi par le prince de Mantoue et par le roi à la duchesse.

Nous arrivons ensuite au linge. On a trouvé à Monceaux une véritable collection de pièces de toile damassée à personnages, à paysages, toiles de Hollande, de lin, etc. Une seule de ces pièces de toile a quatre cent dix aunes (2). Les nappes, serviettes et doublets ouvragés de Venise ou autres ne peuvent se compter.

L'inventaire se termine par l'énumération des chevaux et du bétail de Monceaux. Il y a sept chevaux de trait, une quarantaine de vaches, autant de veaux et de génisses, sans oublier le taureau.

L'inventaire terminé, tous les meubles, joyaux et autres biens inventoriés furent remis aux mains de Mathieu d'Herbannier, tapissier du roi, désigné par lui comme gardien de tout ce qui se trouvait dans le château et la maison de Monceaux.

(1) Sièges en forme de bancs sans dossiers.

(2) L'aune a l mètre 20.

D'Herbannier a signé son acceptation de charge et a promis rendre le tout à qui il appartiendra et en a prêté le serment le jeudi 6 mai 1599.

Le procès-verbal d'inventaire est enfin clôturé. Il est daté des cinq, six, sept et huitième jours de mai 1599. Il est signé de Pierre de Beringhem, du sieur Prévost, d'Herbannier, de Catherine Duhamel, enfin des sieurs Gosset, Cousmot et de Roussin.

Le 10 du mois de mai, le roi, se trouvant à Fontainebleau, a entendu la lecture de ce procès-verbal d'inventaire fait par son commandement pour la conservation du bien de ses enfants naturels, héritiers de la duchesse de Beaufort, leur mère. Sa Majesté a déclaré ensuite qu'elle voulait et entendait retenir tous les meubles mentionnés à l'inventaire, qu'elle s'en est chargée, qu'elle les a en sa possession et les a laissés à la garde d'une personne qu'elle a choisie elle-même. Sa Majesté ajoute qu'elle promet représenter tous les meubles de l'inventaire dans six mois de ce jour, soit pour être vendus en la manière accoutumée, soit pour être payés par elle entre les mains du tuteur Denis Lesueur, conformément à la prisée, avec la crue du parisis (1). Sa Majesté décharge ensuite de toute responsabilité, pour lesdits meubles, vis-à-vis de ces enfants, la concierge de Monceaux ainsi que toutes les autres personnes qui en avaient auparavant la garde. Elle veut que celui auquel elle en a commis la garde (d'Herbannier) en demeure chargé envers elle. Elle a ordonné en outre que la présente reconnaissance figurerait au bas de l'inventaire de Monceaux et qu'elle serait revêtue de la signature des assistants. Ont signé avec le roi, Ruzé, Neufville, Potier et Forget.

La somme générale à laquelle se monte l'estimation est de 51,077 écus 22 sous 3 deniers. Le roi ayant ordonné que le buffet d'argenterie dorée de 9,982 écus 30 sous, vendu à Gabrielle par Zamet et non encore payé lui serait restitué, déduction est faite de son montant sur le total de la prisée, ce qui la réduit à 41,094 écus 52 sous 3 deniers. Le parisis s'élevant à 6,179 écus 18 sous 4 deniers, la somme totale à payer par le roi est de 47,274 écus 11 sous 2 deniers.

(1) Auj^menlalion d'un cinquième du prix de la prisée, lorsqu'au lieu d'être vendus aux enchères, ces meubles «ont achelôs à l'aniiable ou partagés en nature.

Lettres patentes.

Après tous les inventaires mobiliers de Paris, Fontainebleau et Monceaux, nous trouvons au manuscrit KK. vol. 157, des lettres patentes du roi, datées de Paris du 27 mai 1600, scellées « du grand scel de cire jaulne sur simple queue » et signées par le roi en son conseil : Potier. Ces lettres, adressées aux conseillers de la chambre des comptes et trésorie^ de son épargne, leur prescrivent de payer comptant au sieur Lesueur, trésorier, receveur général et tuteur comptable de ses enfants naturels. César, duc de Vendôme, et Henriette, légitimée de France, la somme de 476,434 écus 42 sols 9 deniers. Savoir : 144,423 écus 4o sous 5 deniers obole, montant « des bagues, pierreries, joyaulx, vaisselle d'argent, habillements, meubles.... » trouvés à Paris, à Fontainebleau et à Monceaux, appartenant à la duchesse de Beaufort et 32,010 écus 57 sous 3 deniers obole pour la crue du parisis, « avec l'intérest de ladite somme suivant l'ordonnance. » Le roi renouvelle la reconnaissance qu'il fait des engagements pris par lui vis-à-vis ses enfants, de payer la somme principale et de plus les intérêts au denier douze se montant à 14,702 écus 53 sous 7 deniers obole pour chaque année, intérêts échus depuis le 10 mai de l'année précédente.

Le sieur Denis Lesueur présenta ensuite une requête à la chambre des comptes afin qu'il fût procédé à la vérification des lettres patentes sus-visées.

La chambre des comptes rendit, à la date du 22 juin 1600, l'arrêt suivant : « La chambre a ordonné et ordonne que, rapportant le récépissé de celuy es mains duquel S. M. a commis la garde des meubles mentionnez es dictes lettres, sera fait droit sur icelles ainsy que de raison. »

Le roi répondit à ce refus d'enregistrement de sa chambre des comptes, par des lettres patentes de jussion, datées de Lyon du

MEUBLES, VESTIAIRE ET JOYAUX. 30o

10 août 1600. Dans ces lettres, le roi exposait de nouveau tous les faits et actes qui avaient suivi la mort de la duchesse; comment il s'était chargé de tous les meubles laissés par elle et qu'il les avait retenus et réservés pour son service et sa commodité, « la plupart desquels nous avons fait changer pour accommoder à nostre usage, et envoyer une partie d'iceux en nos maisons de Fontainebleau et Saint- Germain pour meubler lesdits lieux, comme aussy les pierreries et aultres joyaulx précieux, que nous avons aussy fait changer et accommoder et mettre la plus part en aultres montures, pour en faire présenz à nostre très chère et très amée future ezpouse la princesse Marie, ce qui nous a espargné autant de despenses qu'il nous eut fallu faire pour cet effet », voulant mettre à même nos enfants naturels de s'acquitter des dettes qu'ils ont trouvées dans la succession de leur mère. « Nous voulons, commandons et très expressément enjoignons par ces présentes, que, sans attendre plus expresse déclaration de nous que cesdictes présentes, qui vous serviront de finale et dernière jussion de nostre volonté et intention, vous ayiez à vérifier nosdictes lettres du vingt-septième jour de may selon leur forme et teneur, nonobstant votre arrêt, et quoiqu'il ne vous soit représenté ou apparaisse d'aucun récépissé.... » La chambre des comptes, sur les injonctions du roi, rendit l'arrêt suivant : « La chambre, en entherinant(i) lesdites lettres du 25 may dernier passé, a ordonné et ordonne que l'impétrant audit nom jouira de l'effet et contenu en icelle selon leur forme et teneur. Fait le dix-neuvième jour d'octobre et en 1600. »

Ce ne fut que le 31 décembre suivant que Denis Lesueur, le tuteur, put enfin toucher, pour le compte de ses pupiles, un premier acompte de 10,000 livres sur les 14,000 livres et plus d'intérêts de la première année, déjà écoulée depuis huit-mois.

Tout le règne de Henri IV s'écoula d'ailleurs sans que le roi pût régler ce qui était dû aux enfants de Gabrielle d'Estrées.

Nous trouvons encore au môme manuscrit un extrait du registre du conseil d'Etat qui jette quelque jour sur la liquidation pénible du montant des prisées des inventaires. Nous arrivons au règne de Louis XIII, à l'année 1619, le 19 janvier. Henriette, légitimée de

(l) Enregistrer, vérifier, entériner, homologuer, signiOeul l'approbation par la juridiction compétente des actes soumis à son contrôle.

France, vient d'épouser le duc d'Elbeuf. Le roi, son frère, à l'occasion de ce mariage, lui a fait payer une somme de 300,000 livres, somme à laquelle il a arbitré que s'élevait en principal et intérêt non payés, la moitié de la somme que le roi Henri IV avait reconnu devoir aux enfants de Gabrielle. Le duc de Vendôme sollicitait naturellement le même traitement que sa sœur, et demandait à être payé « sur les deniers qui proviendront de la vente ou ferme des greffes et aultres domaines de la province de Bretagne, rachetés au profit de S. M. par les Estats du pays. » Faisant droit à cette requête, le roi, en son conseil d'Etat, assigna au duc de Vendôme en paiement : 1° la somme de 50,000 livres sur les deniers qui proviendront de la vente ou ferme des greffes, rachetés par les Etats de Bretagne au profit de Sa Majesté, et de la somme de 250,000 livres, sur l'assignation de 180,000 livres ci-devant accordée au prince d'Anhalt, pour en jouir, le duc de Vendôme, après que ledit prince sera entièrement payé. L'arrêt du conseil d'Etat est daté de Tours, le 11 septembre 1619.

La dernière pièce que nous rencontrons au manuscrit sont des lettres patentes du roi, prescrivant l'exécution de l'arrêt de Tours, conformément à sa teneur, lettres en date du 31 décembre 1619. Nous trouvons enfin un certificat signé Thomas Morant, chevalier, sieur de Montgarnier, conseiller du roi en son conseil d'Etat, grand trésorier de ses ordres et trésorier de son épargne, constatant que les originaux des inventaires portant obligation de payer certaines sommes aux enfants mineurs de la duchesse, sont demeurées entre ses mains, pour la somme de 50,000 livres, payée au duc de Vendôme par le receveur général des finances de Bretagne. Ce paiement partiel ne fut effectué qu'en l'année 1621 et le certificat signé Morant est du 16 mars 1622.

LES ARCHIVES DE GABRIELLE D'ESTREES o

Quittances.

Lan mil cinq cens quatre vinglz dix neuf, le vingtième jour de juillet, noble homme Messire Denis le Sueur, au nom et comme tuteur comptable et receveur général des biens de Monseigneur le duc de Vendosme, de Beaufort et d'Estampes, pair de France, et de damoyselle Henryette légitimée de France, enfifans naturels du roy et par Sa Majesté légitimés héritiers par bénéfice d'inventaire de deffuncte haulte et puissante dame Gabrielle d'Estrées, vivant duchesse de Beaufort, leur mère, est comparu devant les notaires du roy nostre sire, en son Chastelet de Paris, soubzsignez, lequel a requis procedder à l'inventaire des papiers, acquilz et brevets, concernans aucuns dons accordés par Sa Majesté, à ladicte deffuncte dame duchesse et à quelques particuliers ; lesquels papiers, acquilz, brevets et dons, se sont trouvés es mains de noble homme Messire Estienne Puget (2), conseiller du roy et trésorier de son épargne, et ont esté par luy représentés, pour estre inventoriez, puis délaissés es mains et garde dudit sieur; suyvant laquelle requeste et presentacion desditz

(1) C'est jçrâce à la générosité de M. le comte de Bcrtier que nous pouvons publier CCS curieux documents.

(2) Etienne du Putîot, seigneur de Pommcuse, de Chevas et de Tillemont, conseiller d'Elal, Iroi.sièine tils de Jean du PuRct, sei^rncur de Monloron, maître d'hôtel du roi, cl d'isabeau Lebrun de la Serre. Ne pas le confondre avec Puget, intendant de la duchesse.

pappiers, acquits et brevets a esté procédé à l'inventaire comme s'ensuit (1) :

Et premièrement : La copie du compte arresté et signé de la main de feue madicte dame, signé Placin (2), l'original duquel est demeuré par devant ledit sieur Placin. Inventorié au dos de ladicte. Ung.

Item unze récépicés signés de Villiers, esleu à Meaulx, ayant charge des atïaires de madicte dame à Monceaux, attachés ensemble et montant à la somme de 1111™ une escus à luy fourme et baillée comptant par ledit Placin, durant les moys de juillet, aoust, septembre, octobre, novembre et décembre de l'année mi^^^ xvii, pour deslivrer à M° Nicolas le Mercier (3), entrepreneur de l'un des bastimens dudit Monceaux selon que le contiennent plus au long lesdiz récépicés. Inventoriez. Deux.

Item douze autres récépicés dudit de Villiers, signés de sa main, durant lesditz mois de juillet, aoust, septembre, octobre, novembre et décembre de ladite année iiipxxvii, attachés ensemble et montans à u^ mF escus à luy fourny et baillé comptant par ledit Placin pour deslivrer durant lesditz moys à MM. Remy Gotin et Jehan Delorme (4), autres maçons, entrepreneurs des bastiments dudit Monceaux. Inventoriez. Trois.

Item vingt-un autres récépicés dudit de Villiers, attachés, montans ensemble à vimyiiic escus à luy fourny par ledit Placin, durant les moys de janvier, février, mars, avril, may, juing, juillet, aoust, septembre et octobre de l'année mp^ xviii pour deslivrer audit Le Mercier ci devant nommé. Inventoriez. Quatre.

Item dix huict autres récépicés dudit de Villiers, attachés, montans ensemble à niim vF escus à luy fourny par ledit Placin, durant lesditz moys pour deslivrer auxdilz Cotin et Delorme. Inventoriez au dos. Cinq.

Item ung récépicé dudit de Villiers signé de sa main, le xxx« janvier M vc mp XVIII de la somme de m escus, a luy fourny pour deslivrer ausdiz

(1) Ce premier inventaire a cent six articles ou cotes. Les cinquante-deux premiers s'appliquent, tantôt à une pièce unique, tantôt à une liasse de pièces.

(2) Placin, trésorier de la duchesse et commis d'Etienne du Puget.

(3) Jacques le Mercier, né à Pontoise en 1585, mort en 1654, architecte du roi en 1618, qui construisit pour Richelieu le Palais-Royal, la Sorbonne et commença Saint-Roch et le Val-de-Grâce, doit être le fils de Nicolas le Mercier, entrepreneur de l'un des bâtiments de Monceaux.

(4) On connaît Philibert de TOrme, l'architecte des Tuileries, mort en 1577. Jal nous fait connaître un Jehan de l'Orme, maître général des œuvres de maçonnerie du royaume, qui résigna sa charge le 11 avril 1566 et qui fut proche parent de Philibert, son frère aîné, peut-être son père. Voici un troisième de l'Orme, fils ou neveu des précédents. On se demande si l'associé de ce dernier, Remy Cotin, a quelque lien de parenté avec Etienne Grant Remy, qui succéda en 1566 au Jehan de l'Orme, maître général de la maçonnerie du royaume.

LES ARCHIVES DE GABRIELLE d'eSTREES. 309

Cotin et Delorme, sur et an moins de ce qui leur estait deu sur les ouvrages par eulx faitz suivant le toizé. Inventorie^. Six.

Item ung récépicé signé de la main desdiz Cotin et Delorme le xxii« may M vc mi" XVIII de la somme de vie lxuii escus xvii solz i denier a eulx payé sur ledit toizé. Inventorié au dos. Sept.

Item .douze récépicés signés de la main dudit de Villiers, montans ensemble à la somme de m™ viiic xii escus à luy fourny par ledit Placin durant lesdiz moys, pour deslivrer aulx menus ouvriers travaillans audit Monceaux. Inventoriez. Huict.

Item ung récépicé de Denis le Moyne (1), maistre serrurier, du x"= février M vc iiiiiï XVIII de la somme de l escus à luy payez sur et au moins de ses ouvraiges. Inventorié. Neuf.

Item ung autre récépicé de Jehan Taupin, maistre menuisier, au dos de l'ordonnance de madicte dame, du xiii*^ juillet audit an, de la somme de XXV escus à luy payez sur et an moins de ses ouvraiges. Inventorié. Dix.

En marge : Iceluy recepicé du xv° jour dudit moys de juillet audit an.

Item trois autres récépicés signez de la main dudit de Villiers le xviii aoust et x septembre et xiii octobre montans ensemble à la somme de xiF escus à luy fourny pour employer aulx bastimens de la basse couj de Monceaulx. Inventoriés. Unze.

Item ung autre récépicé signé de la main dudit de Villiers du m juing M vc iiii" xviii de la somme de iiiic escus à luy fourny pour employer au payement des ouvriers qui travaillent au jardin neuf que Sa Majesté a commandé estre faict audit Monceaux. Inventorié au dos. Douze.

Item ung autre récépicé dudit de Villiers, signé de sa main le cinquième janvier m v«^ nii" dix huict, de la somme de vr xxv escus i sol dont il promet tenir compte à madicte dame, comme le contient ledit récépicé. Inventorié au doz. Treize.

Item six récépicés dudit de Villiers signez de sa main, le premier et ix« février, xvi mars et xxvii avril, montans ensemble la somme de iim v escus fourny pour employer au payement des ouvriers qui travaillent au jardin neuf que Sa Majesté a commandé estre faict à Monceaulx. Inventoriés au dos. Quatorze,

Item quatre récépicés signez de la main dudit Le Mercier cy devant nommé des xviir novembre, iiii" et xx*' décembre audit an iiii" xvni et II" janvier iiii" xix montans ensemble xvi*- escus à luy fourny par ledit Placin durant l«^P(liz moys sur et au moins de ses ouvraiges. Inventoriez au dos. Quinze.

(1)11 dcvail a|)|t<irk'nir a (iiit- lainillr \uui-i<nn<- <|iii .( tluhin .m \n:< -.> . m un inallrc graveur cl des pcinlrcs.

Item quatre autres récépicés desdits Cotin et Delorme signés de leurs mains les xx'^ novembre, v°, xxi« et dernier décembre iiif^ xviii montans ensemble vmc escus a eulx fourny durant lesditz moys, sur et an moins de leurs ouvraiges. Inventoriez au doz. Seize.

Item deulx recopiées, l'un signé de Fonlery le xvii^ novembre iiip^ xviii et l'autre de Monsieur du Boys (1) du dernier décembre audit an montans ensemble viif escus, a eulz fourny par ledit Placin, pour employer au payement des menus ouvriers travaillans audit Monceaulx. Inventoriez au doz. Dix-sept.

Item ung autre récépicé signé de la main dudit du Boys le v« décembre audit an de la somme de ii^ escus à lui fourny pour employer aulx bastimens de la basse cour dudit Monceaulx. Inventorié au dos. Dix-huict.

Item ung estât intitulé : des quictances des Offices d'huissiers audianciers (2) nouvellement créés en chascune ellection particulière de ce royaume, montant en somme totalle vp lxx escus au pied duquel est une ordonnance addressante audit Placin signée de la main de madicte dame à Angers le vm^ avril m v" iiipx xviii par laquelle luy est mandé retirer de M. de Ligny, trésorier des partyes casuelles, par promesse de luy en fournir l'acquit, et icelles retirées, les deslivrer à M. Poulet, commis a en faire la recepte par sa promesse d'en tenir compte. Inventorié au doz. Dix-neuf.

Item ung estât de la recepte et despence faicte par Jacques Gousselin commis à la recepte du denier provenant de l'ampliation des sergens dont le roy avait fait don à feue madicte dame. Inventorié au doz. Vingt.

Ung estât signé de la main de Madame la duchesse de Guise (3) à Paris le xv° jour de juillet iiip^ xvii contenant les antiennes rentes constituées par feu Monseigneur le duc de Guyse et ladicte dame à plusieurs personnes y desnommées, montans ensemble à la somme de xxx™ escus, ledit estât baillé à madicte dame deffuncte par ladicte dame de Guyse pour faire le paiement et distribucion de ladicte somme aulx personnes y des-

(1) Capitaine du château de Monceaux.

(2) Voir brevet n» 95.

(3) Le no 21 est un état de rentes constituées par le duc et la duchesse de Guise sur le comté de Beaufort. Le capital de ces rentes, qui doit être remboursé, est de 30,000 écus. Gabriclle, lors de l'acquisition de la terre de Beaufort, en Champagne, des terres et seigneuries de Soulaincs, des étangs de la Hort, etc., achetés à la duchesse de Guise, le 6 juillet 1597, 80,000 écus, ainsi que des baronnies et seigneuries de Jaulcourt et de Larjicourt, achetées à la même le lendemain pour 40,000 écus, s'était engagée à ce remboursement; seize quittances notariées, s'élevant au total à 29,989 écus, constatent, sous les numéros 22 à 37, que ces payements ont été effectués.

LES ARCHIVES DE GABRIELLE d'ESTRÉeS. 341

nommées, suyvant le contract d'acquisition du duché de Beaufort. Inventorié. Vingt-un.

Item une quictance passée par devant Nutas et Croiset, notaires au Cliastellet de Paris du xiii novembre m y<^ iin" xvm par M. de Montholon, sieur de Perrouseau(i), de la somme de xviiF escus à luy payée par ledit Placin pour madicte dame pour le sort (2) principal et admortissement de cl escus de jente suivant ledit estât. Inventorié au dos. Vingt-deux.

Item une autre quictance passée par devant Maheur et Nutas, notaires audit Chastellet de Paris, le premier jour d aoust m v^ mi" xviii de la somme de vm^ escus payés à Jehan le Coq, escuyer, sieur de Grusy, héritier en partye de feu M'*' Louys Fournier, vivant prieur de Mauregard pour sort principal de lxvi escus tournois de rente à luy deub suivant ledit estât. Inventorié au doz. Vingt-trois.

Item une autre quictance passée par devant Busson et ledit Nutas notaires le premier jour d'aoust m v^ mi" xvm de la somme de viiF escus payées à M. de Bryon conseiller aux Requestes du Palais (3) pour le sort principal de lxvi escus tournois de rente à luy deub suivant ledit estât. Inventorié. Vingt-quatre.

Item une autre quictance passée par devant ledit Busson et Croizet notaires audit Chastellet du pénultième jour d'avril m v^ iiii" xix de la somme de lUF escus payée à iM. Brulart (4) conseiller du roy et maistre des Requestes à luy deub suivant ledit estât. Inventorié au doz. Vingt-cinq.

Item une promesse signée de Vair secrétaire de Monseigpeur le duc de Guyse le xxi<^ jour de novembre m vc mi" xvm par laquelle il confesse avoir receu dudit Placin la somme de m^ xxxiii escus tournois, pour employer aux rachaptz et payement de la rente au sieur de Roys employé dans un estai qui en a esté baillé audit Placin, signé de madicte dame de Guyse et dont il promet fournir de quictance et rachapt pour pareille somme, et en acquiler madicte dame la duchesse de Beaufort tant suivant madicte dame de Guyse en sa créance. Inventorié. Vingt-six.

(1) Jérôme de Montholon, seigneur de Perrousseaux et de Cuterelles, conseiller au Parlement de Paris on 15G7, mort le 7 janvier IGOS.

(2) Cette expression : sort ou sors principal signifie le capital d'une rente. Sons l'empiro romain, sort signifiait une propriété. Les consortcs étaient ceux qui possédaient un domaine par indivis et le lien de droit qui les unissait s'appelait consortium. On appelle encore aujourd'hui consorts ceux qui sont réunis par un intérêt commun. Rcmar<|Uons que l'asgcnt ainsi emprunté par le duc de Guise la clé presque toujours au dciii^T i2, ce (jui roprésonlc un peu plus de 8 0/0.

(3) Marquis do Combronde eu Auvergne.

(4) Mathieu Brulart, seigneur de Berni, cx)nsoillcr au Parlement, ambassadeur en Savoie et en Flandre, marié 1° à Marie de Boudcvillc, dame de Vaux, el 2*> à Made- Irino do Cerisiers.

' Item une quictance passée par devant lesdiz Nutas et Croiset notaires, le xxii^ septembre audit an m vc mpi xviii de la somme de ii™ vie lvi escus tournois payés à Messire Pierre Catinat (1), conseiller en la cour, pour le sort principal de ne xxv escus xiii solz im deniers de rente à luy deue suivant ledit estât. Inventorié. Vingt-sept.

Item une autre quictance passée par devant lesdiz Nutas et Croiset, notaires, le xxii« jour de juillet m vc imxx xvni de la somme de iim iiif escus payée à Messire Pasquier (2), conseiller du roy et son advocat général en sa chambre des comptes pour le sort principal de ii^ escus de rente à luy deub suivant ledit estât. Inventorié. Vingt-huict.

Item une autre quictance passée par devant lesditz Nutas et Croizet, notaires, le viii« jour d'aoust m v^ iiipx xviii de la somme de n™ escus payée à Messire Pierre Catinat conseiller en la cour, cy-devant nommé, pour le sort principal de viip^ vi escus tournois de rente à luy deube suyvant ledit estât. Inventorié. Vingt-neuf.

Item une autre quictance passée par devant lesdiz Nutas et Croiset, notaires, le xv° septembre audit an iiif^ xviii de la somme de ii™ imc escus payée à Michel Ragert, sergent au Chastellet de Paris, au nom et comme procureur de damoyselleMagdeleineBrulart, vesve de feu M'^^Thoury Cauchon, vivant advocat en ladicte court pour le sort principal de ii^ escus de rente à luy deub suivant ledit estât. Inventorié. Trente.

Autre quictance passée par devant lesdiz Nutas et Croiset, notaires, le xim'' jour d'aoust audit an 1598 de la somme de m escus payée à Monsieur le Président Amelot (.3) pour le sort principal de nip^ m escus tournois de rente à luy deub suivant ledit estât. Trente-ung.

Autre quictance passée par devant lesdiz Nutas et Croizet, notaires, le viii^ jour d'aoust audit an 1598 de la somme de xii^ escus payée à M. de Beauvais, conseiller du roy et maistre des Requestes ordinaire de son hostel pour le sort principal de c escus à luy deubz suivant ledit estât.

Trente-deux.

Autre quictance passée par devant Busson et ledit Croizet, notaires audit Chastellet ledit viii^ jour d'aoust 1598 de la somme de xv^ livres payée à M" Michel Brisse, ayant droict de vi^^ v escus de rentes a luy ceddée en

(1) Il s'agit du grand-père du maréchal Catinat cpii était conseiller au Parlement, ligueur et créancier du duc de Guise.

Le Parlement de Paris était en partie ligueur. Ces quittances portent donc les noms de nombreux parlementaires dévoués aux Guises, outre le nom de Catinat.

(2) Etienne Pasquier, né à Paris le 15 avril 1529, mort dans la même ville le 30 août 1615, avocat général en 1585. Député aux Etats de Blois, fit partie du Parlement royaliste de Tours.

(3) Jean Amelot, seigneur de Carnetin, président aux Enquêtes dès 1580.

LES ARCHIVES DE GABRIELLE d'eSTREES. 313

faveur de mariage de luy et de damoyselle Marie de Fleielles à présent sa femme, pour le sort principal desdiz vi" v escus de rente a luy deubz suivant ledit estât. Trente-trois.

Autre quictance passée par devant lesdiz Nutas et Croiset, notaires, le xii^ jour d'octobre audit an 1598 de la somme de v" escus payée à M" Martin Symon advocat en la cour de Parlemeut, au nom et comme tuteur de Robert le Gastellier flls mineur d'ans de feu M® Robert le Gastellier et de damoyselle Catherine Sainte-Beuve sa femme, pour le sort principal et admortissement de iiii^ xvi escus tournois de rente à luy deubz suivant ledit estât. Trente-quatre.

Autre quictance passée par devant lesdiz Nutas et Croiset, notaires, le xn" jour dudit moys d'aoust 1598 de la somme de xvc escus payée à Messire Jehan de Brigny pour le rachapt et sort principal de vi" v escus de rente à luy appartenant au moyen de la déclaration et cession faicte à son profflct par noble homme xMessire Jehan Chevayne, auquel ladicte rente estait deue suivant ledit estât. Trente-cinq.

Autre quictance passée par devant lesdiz Nutas et Croizet, notaires, le XXI juillet audit an, de la somme de xif escus payée à M" Phehppes de Vigny secrétaire du roy (1) et damoyselle Marie Bragelonne sa femme pour le sort principal et admortissement de c escus de rente à luy deubz suivant ledit estât. Trente-six.

Autre quictance passée par devant lesdiz Busson et Croiset, notaires, le xxi<^ jour de novembre audit an 1598 de la somme de v^ escus payée à M« Robert des Frais pour le rachapt et sort principal de une xvi escus tournois de rente audit des Frais appartenans comme ayant droict par transport de Monsieur Daubray secrétaire du roy, auquel Daubray ils appartenayent par déclaration faicte à son proftict par feu M'"'' Jacques Bour, vivant advocat en la cour de Parlement auquel Daubray ladite rente était deue suivant ledit estât. Trente-sept.

Une descharge signée de la main de feue madicte dame le xxn'' janvier audit an 159S de la somme de xm écus payez à Madame de Guysc par Monsieur d'Incarville (2) à la descharge de feue madicte dame la duchesse (3). Trente-hulct.

Une quictance signée de la main de Monsieur Zamet du xxvii" jour de février 1598 do la somme de x'" écus qu'il confesse avoir receue de ma-

(1) Propriétaire de la chasse de Villcgcnis, près Saint-Germain, où Henri IV allait quolquofois. Marie de Bra{;clongne, fille de Jérôme, sccrélairc du roi, trésorier général de rcxlraordinaire de guerres, cl de Marie Goycr.

(2) Charics de Saldaigne, sieur d'hicarvillc, conseiller d'Etal cl contrôleur général dos Finances.

(:j; Fin du payement du comlé de Bcaufort.

dicte dame par les mains dudit Placin, sur et an moins de la somme de Lxx™ écus que madicte dame luy doibt par obligation pour semblable somme, dont il a faict tenir quicte madicte dame envers Madame la duchesse de Guyse en passant le contract de vente de la terre de Beaufort. Inventorié (1). Trente-neuf.

Une quictance passée par devant Le Normand et Coulesse, notaires, le pénultième jour de juillet 1597 de la somme de une escus payez par ledit Placin pour madicte dame deffuncte à damoyselles Anne et Marguerite de Troyes (2), sur et an moins des arreraiges de cent huit escuz de rente a eulx deubz par M. de Lhermitage Myron perceptible sur la terre de Crecy (3). Inventorié. Quarante.

Autre quictance, escripte et signée de la main de lacdite damoyselle Anne de Troyes, le premier jour de mars 1598 de la somme de iiiic escus a elles payée sur ce qui leur peut estre deub à cause de ladicte rente. Inventorié. Quarante-ung.

Autre quictance passée par devant Rossignol et Cherbin, notaires, le xxvii^ de juillet audit an de 1598 de la somme de inF escus payée à Messire Francoys Boucault, bourgeois de Paris, ayant droict par transport de M° Pierre Lugoli, ladicte somme payée sur et an moins de ce qui luy pourrait estre deub par ledit sieur de l'Hermitage Myron, pour raison de quoy ledit sieur Lugolli s'estait opposé aux fruis de ladicte terre de Crecy. Quarante-deux.

Autre quictance passée par ledit Boucault par devant Rossignol et Cherbin le xxvn° juillet audit an 1598 de la somme de m escus sur et an moins de ce qui luy peult estre deub par ledit s^ de l'Hermitage Myron, comme dessus. Inventorié. Quarante-trois.

Autre quictance signée de la main de M. de Fresne, secrétaire d'Estat, le xii° décembre 1598 de la somme de xm^ vu escus lu solz tournois à luy deubz par ledit sieur de l'Hermitage Myron assavoir : m escus par obligacion passée par devant Maistre Aubry notaire royal à Tours le dernier may 1593 et me vn escus lu solz pour les arreraiges de ladicte somme depuis le xx'' mars 1595 jusques au dernier novembre 1598, suyvant le consentement signé de la main de Monseigneur l'Evesque d'Angers le

(1) Voir page 263.

(2) Plus exactement Detroye, très ancienne famille de magistrats originaire d'Orléans, qui a donné deux présidents au Présidial et François Detroye, seigneur de Montiseaux, ligueur, président des trésoriers de France à Orléans. On voit les armes des Detroye à la voûte de l'Eglise cathédrale de Sainte-Croix et dans plusieurs autres églises d'Orléans.

(3) Gabrielle avait acheté le 22 mars 1595, du sieur Myron, seigneur de l'Hermitage, la terre et seigneurie de Crécy, moyennant 30,000 écus.

LES ARCHIVES DE GABRIELLE d'eSTRÉeS. 315

XV décembre 1598 pour payer audit sieur de Fresnes ladicte somme de iir VII escus LU solz pour les arreraiges de ladicte somme de m escus. Laquelle obligacion, consentement et quictance cy-dessus, attachés ensemble, sont inventoriez. Quarante-quatre.

Deux ordonnances signées de la main de madicle dame, l'une à Paris le w" janvier 1595 et l'autre à Mantes le second jour de may audit an, pour deslivrer au sieur de Mainville (1) cinq quittances d'ofûces de conseillers assesseurs aux prevotz des mareschaux, attachées, montant ensemble iv^ escus et inventoriez (2). Quarante-cinq.

Une promesse signée de la main de madicte dame à Paris le vi* juillet audit an, faicte au proffict de M. de Houssey Maher (3), de la somme de VIII" VI livres tournois, au dos de laquelle est faict le payement de ladite somme. Inventorié. Quarante-six.

Autre audit jour, de la somme de ir l escus au profûct du s'' Targent, pourvoyeur du roy. Inventorié. Quarante-sept.

Autre du iii^ jour de juillet 1597 de la somme de vie escus, au profûct de M. Zamet à luy payez par ledit Placin. Inventoriée. Quarante-huict.

Une déclaration signée de la main do M. d'Elbene le xxvi" janvier 1599 de la somme de u™ escus à luy payés par ledit Placin pour madicte dame, pour laquelle somme il promect luy faire cession de pareille somme de II"» escus du denier appartenant au sieur Marie Bandini sur le grand party du sel. Inventorié. Quarante-neuf.

Une ordonnance pour payer au sieur de Mainville la somme de m escus avecq la quictance d'icelle du xiu janvier 1599. Inventorié. Cinquante.

Une promesse escripte et signée de la main de madicte dame de la somme de ii» v xiiii escus x solz, qu'elle confesse debvoir à Monsieur Puget, auquel ledit Placin en a faict payement suyvant ledit compte.

Cinquante-ung.

Item une liasse dans laquelle sont enûUés les acquits et papiers qui ensuyvent. Assavoir :

1° Une quictance signée Choppin, huissier en la Cour de Parlcniout du xwm juillet 1597 de la somme de l escus.

2» Autre signée Prévost, du xxix^jourdudit moys de juillet de la somme de c escus.

fl) Lo sieur dn Mainville était rnpit.'iiiie aux ^'ardes et mari do la première fenimo de chambre de la duchesse, Marie de Hermaril, demoiselle de Mainville.

(2) Voir le brevet n» 56,

(3) Cbndc de Mallicr, seigneur du Houssoy, secrétaire des tin;iiucs on 1.j81, inlendanl de l'armée royale de Piémont en 1617, intendant dés finances de France en 1621, contrôleur prénéral des finances en 1629, marié h Marie de Melisau en ffiOO, mort dans un .l^e 1res avancé en 1642, enterré dans l'église Saint-Paul, k I»aris.

3° Autre signée Croizet du m'' d'aoust audit an de la somme de xxx escus.

4° Autre de François Jute clerc dudit Croiset du i" jour d'aoust de la somme de ii escus.

5° Autre de M. Lamoureux, pour les frais de vérification des lettres d'érection en duché paierie, de Beaufort, du iiii^' d'aoust de xii escus.

6° Autre de Guillaume du Boys du xxx° juillet 1597 de viii escus vi solz tournois.

7° Une quictance de Jehan Barban du cinquiesme de septembre 1595 de la somme de xii escus.

8° Autre signée Bricquet, notaire, le ix« septembre audit an 1597 de la somme de viii escus.

9'^ Ung estât de frais faicts par Guillaume du Boys, au pied duquel est sa quictance signée de sa main le xvi« septembre audit an de la somme de XVII escus x solz.

10° Autre de M. Lamoureux, procureur en la Chambre des Comptes, dudit xvi^ septembre audit an, de la somme de xxvi escus.

11° Autre de M. Puget de xxiii dudit moys, de la somme de xi escus.

12° Autre signée Lelarge du xiii« septembre audit an 1597 de la somme de I escu xxxiiii sols v deniers.

13° Une quictance de Pierre Avelyne, précepteur d'enffans du pénultième novembre 1597 de la somme de viii escuz xx solz tournois 4 deniers.

14° Une promesse signée de la main de madicte dame de Paris le xii^ février 1598 pour tenir compte audit Placin de la somme de xviii escus avec une quictance signée le Roy, maistre graveur à Paris du xxx® novembre 1597 (1).

15° Une ordonnance signée de la main de madicte dame, le xix° janvier 1598, pour bailler à M. Talon, la somme de lxxiiii escuz xx solz tournois, avecq une lettre dudit Talon, en vertu de laquelle a este fournye ladicte somme.

16° Une autre ordonnance signée de la main de madicte dame le vii° février 1598 pour bailler audit Talon la somme de cxiii escus pour achepter des chevaulx. ^

(i) Ce maître graveur avait pour prénom Raphaël et était né le 15 janvier 1549, fils de '< Symon le Roy, painctre tailleur d'imaigcs. » Raphaël le Roy eut deux parrains, François Clouet, le peintre connu, et Marc Rechot, « général des monnaies du roy. « La marraine était la femme d'un maître orfèvre, Jehan Rarbelor. Raphaël le Roy, maître graveur, auquel il est payé par Gabrielle la modeste somme de 13 écus, était lui-même un artiste. Avait-il gravé pour Gabrielle une médaille ou un portrait ? L'inventaire est muet sur ce point.

LES ARCHIVES DE GABRIELLE d'eSTRÉES. 317

17° Une quiclance escriple et signée de la main de M. Duboys du x" février 1598 de la somme de c escus à Iny payée par ledit Placin pour Tentretenement qu'il plaisl à madict dame luy donner durant le quartier de janvier 1598.

18° Une ordonnance du xi'^ février audit an pour payer à Fleury, brodeur, la somme de l escus, avecq la quittance dudit Fleury de ladicte somme.

19° Une quiclance de Marguerite Planson de la somme de xx escus pour son bien d'une monstre qu'elle a vandue a madicte dame.

20» Une autre quiclance de Pierre Avelyne, précepteur d'enffans du x« février 1598 de la somme de vi escus xv solz.

21° Une autre quictance de Michel Rossignol du xvi« février 1598 de semblable somme de vi escus xv solz.

22° Autre ordonnance et quictance de Esmé Auriot, concierge de madicte dame du xvii° février 1598 de la somme de xii escus xv solz.

23° Autre du xii° février audit an 1598 pour deslivrer à M. Eusnier la somme de lxxv escus xv solz pour employer au payement des fonctions domestiques de madicte dame.

24° Une ordonnance de madicte dame, adressante audit Placin pour payer au sieur Puget, marchant demeurant à Paris, la somme de lx escus avec la quictance dudit Puget du xx** février audit an 1598.

25° Une quictance signée Rossignol, escripvain, du xxii février 1598 de la somme de vi escus.

26° Autre signée Lafond du xxv° février 1593 de la somme de xii escus.

27° Une ordonnance signée de la main de madicte dame à Paris le* xi° février 1598 pour payer à M. Tartier la somme de vf lxvi escus avec la quictance de M. Gatian pour ledit Tartier au dos d'icelle, du deuxième mars ensuyvant.

28° Autre ordonnance signée de la main de madicte dame, d'Orléans le xxiii° février 1598 pour payer à M. Tartier la somme de vie lxvi escus avec la quictance de M. Gatien pour ledit Tartier au dos d'icelle.

29° Une ordonnance de madicte dame du iii*^ may 1598 pour payer à Mademoiselle de MainvlUe la somme de cent escuz.

30° Une quictance de M. du Roys de la somme de cent escuz du xvii° avril 1598 pour renlretenement qu'il plaist à madicte dame luy donner a MouseauLx durant le quartier d'avril, may et juing de ladite année.

31° Une lettre dudit s' Puget addressante au s' Gorini, pour payer au cappitaine Liste avenant {sic) Barthélémy la somme de cl escus avecq la quictance du xxviu juillet 1597.

32° Une quictance signée Bar, solliciteur des affaires do madicte dame la duchesse du iiir mars 1598 de la somme de xxii escus xv solz.

33" Autre de M. du Cerceau du vu'' avril audit an de la somme de VI escus (1).

(1) Quel est le du Cerceau qui travaillait à Monceaux pour Gabrielle en 1598 ? Que est le Salomon de Brosse employé aux constructions de Monceaux pendant la môme année qui est désigné comme le neveu de du Cerceau?

Prononcer le nom de du Cerceau c'est évoquer le souvenir d'un architecte célèbre qui, après avoir séjourné en Italie, publiait en 1549, quelques années après son retour, le premier volume de l'ouvrage d'architecture le plus remarquable de l'école française de la Renaissance. Il publia son second volume en 1576 et le dédia à la reine-mère. Le nom de du Cerceau se rattache aux travaux d'architecture exécutés par Catherine de Médicis, Charles IX, Henri III, Henri IV et Marie de Médicis, tant à Paris que dans les châteaux royaux. C'est à du Cerceau que la plupart des biographes attribuent les plus importants travaux d'architecture qui se sont exécutés pendant près d'un siècle, de 1540 à 1639. Il y a là une confusion. Il s'agit de toute une famille d'architectes qui a accompli la tâche considérable que l'on met le plus souvent sur la tête seule de son chef, de celui qui en réalité n'a exécuté que la médiocre église de Montargis. Ce premier des du Cerceau s'appelait Jacques Androuet. C'était un maître graveur, qui avait pour enseigne de sa boutique un cercle ou cerceau, dont il se fit un surnom. Devenu dessinateur célèbre, il fut longtemps dans les comptes de la maison du roi désigné sous le nom de Jacques Androuet dict Cerceau. Bientôt le dict disparut. Il s'appela M. du Cerceau. A la fin du siècle, les Androuet étaient devenus seigneurs du Cerceau.

Jacques le graveur voyageait en Italie vers 1530. Il y étudiait l'architecture, copiait les monuments remarquables et était en relation avec tous les grands artistes italiens de l'époque. En revenant en France en 1534, il rapporta une ample moisson d'études diverses et notamment des études d'après Bradamante, longtemps disparues et qui ont été récemment retrouvées à la bibliothèque de Munich. Il était né au commencement du siècle, vers 1505. Après son retour d'Italie, il se maria, devint graveur et architecte du roi et de la reine de France, duchesse de Ferrare. Il fut surtout un dessinateur habile. Ses fils paraissent souvent s'être inspirés des plans qu'il dressa. Parmi les nombreux projets qu'on a de lui, quelques-uns sont absolument inexécutables, par exemple son projet d'un pont à la pointe de l'île où fut plus tard construit le Pont-Neuf par son fils cadet. Il mourut vers décembre 1585. Il était protestant.

C'est en 1575 qu'apparaît pour la première fois son fils aîné Baptiste, qui devait être alors âgé d'une trentaine d'années et dont il est question dans les Mémoires du duc de Nevers. Le duc raconte que jamais Henri III ne prit aucun huguenot ni dans sa garde nouvelle que l'on appelait les quarante-cinq gentilshommes ordinaires, ni dans le personnel de sa maison « .... sinon que pour un certain petit architecte nommé du Cerceau, que, par faute d'autres, il prit à son service en Tannée 1575, lorsque S. M. était en si grande affection de faire bastir.... ledit du Cerceau, qui était un jeune garçon, fils de du Cerceau, bourgeois de Montargis, lequel a esté des plus grands architectes de notre France.... ledit du Cerceau a bien fait pénitence en sa charge, ayant fait plus de pourlraics de monastères, églises, chapelles, oratoires et

LES ARCHIVES DE GABRIELLE D'eSTRÉES. 319

340 Autre quictance de M. Clavel Guerin du xin« dudit moys de la somme de xii escus.

35° Autre de iMichel Rossignol du xii" dudit moys d'avril de la somme de XII escus XXX solz.

36° Autre de Nicolas Fleury, brodeur, du xxii* may audit an, de la somme de X escus.

370 Autre de Salomon Brosse, neveu du s' du Cerceau du xxr» may de la somme de xx escus (1).

autres, pour dire la messe, que jamais architecte en France, n'a fait en cinquante ans.... » Il ne fut pas comme son pore un faiseur de plans, mais un exécuteur de travaux. En décembre 1585* après la mort de son père^ il prit congé du roi, aimant mieux, dit' L'Estoile, « quitter ses biens que de retourner à la messe. » Il est porté sur les dépenses de la maison du roi comme « vallet de chambre de Henri III et ordonnateur général des bâtiments de S. M. aux appointements de six mille florins. » L'Estoile raconte qu'il laissa là sa maison qu'il avait nouvellement bastie avec grand artifice et plaisir au commencement du Pré-aux-Clcrcs. » (Sur l'emplacement actuel du numéro 32 de la rue Jacob.) 11 mourut en i590.

Baptiste du Cerceau avait un frère cadet, Jacques II du Cerceau. C'est celui qui a travaillé à Monceaux pour Gabrielle d'Estrées et qui a signé notre quittance du 7 avril 1598. Jal, qui dans son article sur les du Cerceau, les a confondus les uns avec les autres, a trouvé l'acte de décès de Jacques II et l'applique à son père, c'està-dire à Jacques 1er, qui, né vers 1505, ne serait alors mort qu'en 1611. C'est là une erreur, l'acte de décès est applicable à l'architecte de Gabrielle, qui, né vers 1540, mourut le 17 novembre 1614. Il était architecte et surintendant des bâtiments de Henri IV depuis 1597. Son frère aîné, Baptiste du Cerceau, marié à Marie Raguidier, eut un fils, Jean du Cerceau, architecte distingué, qui fut, le 30 août 1G17, nommé architecte de Louis XIII. En 1639, il construisit le Pont-au-Change. Il avait construit, en 1624 et 1630, les hôtels de Sully et de Bretonvillers. Ce Jean du Cerceau vivait encore en 1649. Quant à Jacques II, celui qui mourut le 17 novembre 1614, second fils de Jacques I«' du Cerceau et architecte de Gabrielle, il avait épousé Marie de Malapcr. Il eut un fils et deux filles. Le fils fut officier au service de Hollande.

En résumé, il y eut (luatre architectes du nom de du Cerceau : Jacques I^' le père, Baptiste et Jacques II, ses deux fils, et enfin Jean, fils de Baptiste.

(1) Salomon de Brosse, désigné dans la quittance du 21 mai 1598, comme neveu du sieur du Cerceau, était membre d'une autre famille d'architectes estimée, de la même époque et allié à la première.

Julienne du Cerceau, sœur de Jacfiues I»', le chef de la famille, épousa Jean de Brosse, architecte, (|ui, en 1568, achetait une maison h Vcrneuil-sur-Oise.

Il y a eu un Jean de Brosse et un Salomon, tous deux architectes. Le Jacques de Brosssc, de certains biographes («), nous parait n'être autre que Jean, qui ftil au service de Marguerite de Valois, première femme de Henri IV. Au volume KK, n<> 163

(a) Firmio-Didot et antres.

38° Autre de Joasse Langerach du vii« mars 1598 de la somme de m escus.

39° Aultre de Françoyse Rebet, dame du Pontonoys, à Paris, du v° mars audit an de la somme de clii escus xLviri solz.

40° Ung estât de plusieurs partyes fouinyes par Bon Poil, solliciteur des affaires de madicte dame, montant xlhii escus au pied duquel est sa quictance de ladicte somme du v« aoust 1598.

41° Une ordonnance de Madame et quictance signée Aubert, tailleur de madicte dame du xxviii° mars 1598 de la somme de xii escus.

42° Aultre ordonnance et quictance de Nicolas Fleury, brodeur, du xvm° jung audit an de la somme de cent escuz.

43° Aultre ordonnance et quictance dudit Fleury du xxiii° dudit moys de la somme de cent escuz.

44° Aultre ordonnance et quictance de Marin Blanchet, passementier, du xviii^ dudict moys, de la somme de cent escuz.

45° Aultre ordonnance et quictance dudit Blanchet du xx«> dudit moys de la somme de cent escuz.

46° Une quictance signée Vallois, maistre d'hostel de madicte dame du xxvi® jung 1598 de la somme de iiip* xvii escus.

47° Une ordonnance de madicte dame et quictance de Jehan Ellyot, passementier dudit xxvi'^ de juing 1598 de la somme de xx escus lu solz.

48° Aultre ordonnance et quictance de Joasse de Langerach du xxx° dudict moys de juing de la somme vm^x escus.

des Archives nationales, comptes de la maison de la reine, nous trouvons : « A Jehan de Brosses, architecte et secrétaire d'icelle dame, la somme de 33 escus et un tiers pour gages durant l'année 1578; « de même en 1579, vol. KK 154, et en 1582, vol. KK 159. C'est bien là le Jean de Brosse, beau-frère de Jacques I" du Cerceau.

Arrivons à Salomon de Brosse. Il est fils de Jean et, d'après son acte de décès, natif, de Verneuil. Jean, propriétaire à Verneuil, son père, nous est indiqué comme proche parent de du Cerceau, architecte de Gabrielle. La quittance des archives de Gabrielle qualifie à tort Salomon de neveu de du Cerceau (a), il était en réahlé son cousin germain. Il mourut à Paris le 8 décembre 1626. On trouve dans les deux registres, où les fossoyeurs du cimetière protestant de la rue des Saints-Pères inscrivaient les inhumations des rehgionnaires : « 1° Salomon de Brosse, ingénieur et architecte des bâtiments du roy, natif de Verneuil, inhumé le 9 décembre 1626. 2° Du neuvième jour du mois de décembre 1626 a esté enterré Salomon de Brose {sic), architecq de la reyne mère, au cimetierre Saint-Germain. »

(a) Nous lisons aux archives, compte des bâtiments de Marie de Médicis, vol. KK 193, année 1616 : « A Solomon Brosse, architecte général des bastiments du roy et de la reyne mère de S. M., la somme de 300 livres pour les gaigcs ordinaires attribuez et appartenant à sa dicte charge. » Il figure encore en ICI". Son nom disparaît à partir de 1618.

LES ARCHIVES DE GABRIELLE d'eSTRÉeS. 321

49° Une aultre ordonnance pour fournir à M. Gatien la somme de l escus au dos de laquelle est la quictance de ladicte somme.

50° Une quictance signée de^Valois du xvi° may 1598 de la somme de XX escus.

51° Une ordonnance signée de la main de madicte dame du xv juillet 1598 pour payer à Marin Blanchel la somme de l escus avecq la quictance dudict Rlanchetde ladicte somme.

52° Aultre ordonnance de madicte dame pour payer au s"" de Chadine la somme de xi escus vi solz vm deniers avecq la quictance dudit de Chadine de ladicte somme.

53° Aultre ordonnance de madicte dame pour payer à Le Sueur, son argentier, la somme de iiii" x escus avecq la quictance de ladicte somme.

54° Une quittance de M. Duboys, du v^ aoust 1598 de la somme de c escus à luy payés pour Tentretenement qu'il plaist a madicte dame luy donner a Monceaux durant le quartier de juillet, aoust et septembre.

55° Aultre de Gilles Aubert du vm« aoust 1598 de la somme de xx escus.

5G° Aultre de Michel Rossignol du xx° aoust 1598 de la somme de xii escus.

57° Une ordonnance signée de la main de madicte dame, le xxni^ aoust 1598 pour deslivrer au s' Valois, son maistre d'hôtel la somme de vi escus au pied de laquelle est la quictance de ladicte somme.

58° Une quittance signée de Lasource de la somme de m escuz xxx s;olz a luy payée pour deslivrer à M. de la Bourdonnays.

59° Aultre signée Lamoureux du xviii'' septembre audit an 1598, de la somme de xim escus.

G0° Une ordonnance de madicte dame pour payer à Esmé Auriot la somme de xxii escuz xxx solz avec la quictance dudit Auriot de ladite somme.

01° Une ordonnance pour bailler à M. Talion xxii escus avecq la quictance dudit Talion de ladicte somme.

62° Une quictance de Anthoine Cafault de la somme de ii escuz xl solz pour deulx voyages.

03° Une ordonnance signée de la main de madicte dame le xiii° octobre 1598 pour payer à Henry Gaboury la somme de xxvi escuz lv solz avec la quictance de ladicte somme.

04° Item une quictance de M. Gatian signée de sa main à Paris le m décembre 1.598 de la somme de lu escus.

05° Item une autre signée Le Proust du xin° d- . . .ni.n' auilit an de la somme de lv escus.

0(3° Item une autre de M. du Boys du vi° décembre audit an de la somme de c escus.

âââ GABRÎELLE d'eSTREES.

67° Item une lettre de madicte dame portant ordonnance audit Placin de bailler audit s"^ du Boys la somme de vipx i escus xl solz avecq quictance dudit du Boys du vi" décembre 1598.

68" Une quictance signée Gausseron du xii novembre 1598 de la somme de XI escus.

69° Une ordonnance de madicte dame, signée de sa main le xxix° décembre audit an, pour payer à Albin de Caurroy la somme de iiiic escus au dos de laquelle est la quictance dudit de Caurroy de ladite somme.

70° Autre ordonnance pour bailler à M. Talion la somme de xlviii escus avec quictance dudit Talion de ladicte somme.

71° Une quictance signée Le Sueur, argentier de madicte dame, de la somme de xix escus x solz à luy fournye pour employer en l'achapt de plusieurs menues choses pour les pages de madicte dame.

72° Une ordonnance signée de la main de madicte dame du xi juillet 1597 pour bailler à M^^^ de Sourdis la somme de iim escus (1).

73° Ung estât de frais signé de la main de M. Gorini le vi° décembre 1597, montant à vi escuz xlix solz.

74° Ung autre estât de frais faits par ledit Placin montant à lxxiiii escus V solz, avecq les quictances d'icelles.

Laquelle liasse cy-dessus mentionnée a esté inventoriée.

Cinquante-deux.

lï

Brevets.

A partir de la cote 53 du premier inventaire des archives de Gabrielle commsnce l'énumération des brevets constatant des libéralités à elle faites par le roi. Ses dépenses, en ce genre, ne peuvent être comparées ni aux foUes prodigalités des Vallois, ni surtout à celles de Louis XIV qui employa des sommes énormes à enrichir ses bâtards et ses maîtresses. Henri IV fit des dépenses beaucoup plus importantes en faveur de la duchesse de Verneuil qu'il ne fit jamais pour Gabrielle. Au début (1592), sa passion pour elle lui coûta peu d'argent. Jusqu'au 1<"* février 159411 lui faisait une pension de 400 écus par mois. A partir du l^"* février, un brevet dont nous avons copie

{\) Mme de Sourdis avait quelquefois recours à la bourse de sa nièce.

T-ES ARCHÏVES DE GABRIELLE d'eSTREES. 323

porte sa pension à 500 écus et enfin à 1,000 écus. Ce chiffre ne fut pas dépassé comme pension r(''gulièrement payée, mais il lui fit de nombreuses donations.

L'affection de Henri IV augmenta avec les années et le nombre de ses enfants. Sa générosité suivit aussi la marche de sa fortune. Ces archives en sont témoins. En 1503 il ne signe en sa faveur qu'un seul brevet. Il lui fait don de 20,000 écus à prendre sur les deniers 'qui proviendront de la vente des justices et gardes nobles du pays et duché de Normandie. En 1594 il signe quatre brevets, en 1595 six, en 1596 treize, en 1597 douze, en 1598 seize.

Ces libéralités étaient malheureusement dans les habitudes de l'ancienne monarchie; il était plus facile alors au souverain de donner à une favorite les moyens de se procurer des fonds que de lui remettre de l'argent comptant. Quoique depuis longtemps les rois eussent cherché à se lier les mains, ils n'y avaient pas réussi. Une ancienne ordonnance de Charles VIII veut que « toutes lettres de dons et octrois signées par ses prédécesseurs ou par lui, en faveur de villes, églises ou particuliers de son royaume, de prendre du sel sur les convois passant ou sur le sel des greniers, soient soumises à une revision de la part de la cour des aydes et des trésoriers généraux et ne soient exécutées qu'après entérinement de ladite cour. » François I", en juillet 1537, à Fontainebleau, et Charles IX, aux Etats d'Orléans, déclarent « qu'ils ne donneront aucun office, bénéfice, eschoitte (1) ou autre chose quelconque avant qu'ils vacquent, ni aucune confiscation avant qu'elles soient adjugées et déclarées. » Nos rois ajoutent dans ces ordonnances que, dans le cas où ils céderaient aux importunités, ils veulent que ces dons soient nuls et défendent à tous juges d'y avoir égard. François F"" défend encore à ses sujets de solUciter des dons do confiscations, amendes, etc., sinon après la condamnation des accusés. En 1542, à Cognac, il veut que tous les dons qu'il fera à l'avenir soient toujours par ses officiers réduits de moitié, de façon à ce que la part réservée par eux soit employée aux réparations des immeubles lui appartenant. Il faut lire cette ordonnance de Cognac, confirmée par Henri II en septembre 1525 à Villers-Cotterets : « Les dons qui seront par nous faicts )» des lots et ventes, reliefs, treizième', rachapts, quints, requints, et autres » droits et devoirs seigneuriaux des profits de fiefs, amendes, confiscations, » forfaictures, espavcs, aubaines, compositions d'anoblissement, légitima: » tloDs, amortissements, indemnitez ef autres revenus casuels de notre » domaine, quoiqu'ils soient, ne seront payez et allouez que pour la moitié » seulement : afin que l'autre moitié demeure es mains de nos receveurs

(i; Sucrcssioii.

â24 GABRÏELLE d'eSTREES.

)> des domaines, pour acquitter les charges ordinaires de notre domaine et » suppléer la faute des fonds d'iceluy et l'employer à l'entretenement et » réparations de nos chasteaux, maisons, auditoires, geôles, prisons et » autres édifices à nous appartenant par ordonnance de thrésoriers géné- » raux. »

Ce sont des règles que Henri IV lui-même n'a pas toujours observées.

Tout cela n'est plus.de notre temps et choque nos mœurs. Mais Gabrielle n'est-elle pas excusable et peut-on lui reprocher ce que tant d'autres ont fait ? Comment ne pas lui pardonner, alors que M"^** de Maintenon, qu'on entoure chaque jour d'hommages et de respects nouveaux, sollicitait des affaires d'un caractère autrement critiquable encore que celles qui nous sont révélées par les archives de Gabrielle.

Sans vouloir mettre en parallèle ces deux femmes, qui poursuivirent le même but, celui de se faire épouser par un roi, et dont l'une seulement réussit dans ses projets, qu'il nous soit permis de rappeler leurs caractères : la tolérance et le désintéressement de l'une, l'intolérance et l'avidité de l'autre; l'une remplissant le rôle patriotique de contribuer à la signature de l'Edit de Nantes et à l'apaisement des esprits; disant avec Henri IV : « Il ne faut plus faire de distinction de catholiques et huguenots, mais il faut que tous soient bons Français; » l'autre travaillant à la révocation de l'Edit de Nantes et donnant l'exemple aux persécuteurs.

M°^^ de Maintenon figure aussi sur un brevet royal. Son mari, je parle du premier et non de Louis XIV, avait passé sa vie à manger son bien liquide en cherchant la pierre philosophale. Sa veuve, plus habile, gagna beaucoup d'argent en faisant des affaires avant de se faire épouser par le grand roi. Voici un brevet qui la concerne :

« Aujourd'hui dernier septembre 1674, le roi étant à Versailles, voulant « justifier et traiter honorablement dame Françoise d'Aubigny, veuve du » feu sieur Scarron, S. M. lui accorde et fait don du privilège et faculté de )) faire des âtres et des fourneaux, fours et cheminées d'une nouvelle » invention, sans pouvoir néanmoins obliger les particuliers à s'en servir, » et prendre plus grande somme que celle dont il aura été convenu, ni )) prétendre aucun droit de visite. Fait S. M. défense à toutes personnes de » faire ni construire lesdits âtres, à peine de quinze cents francs d'amende, » m'ayant S. M. commandé d'expédier à ladite dame veuve Scarron toutes )) lettres à ce nécessaires ce, pendant le présent brevet, qu'elle a signé de » sa main et fait contresigner par moi Colbert. »

Un sieur Arnaud, l'un des principaux intéressés « dans les fermes unies du roi », avait obtenu, par la protection de M°^'' de Maintenon, le renouvellement de son bail et lui avait promis 100,000 livres pour sa part. Elle avait un mauvais sujet de frère, qu'elle voulait établir dans le

LES ARCHIVES DE GABRIELLE D'eSTRÉeS. 325

monde; ce fut lui qui toucha le pot-de-vin. Le 17 juillet 1674, elle écrivait à ce frèra : « Je ne sais ce qui vous reviendra dans ce que j'ai fait pour » M. Arnaud, mais j'aurais pu le vendre bien cher et j'ai été étonnée de » tout ce qu'on m'a offert là-dessus.... »

u Ce que j'aurais à vous dire serait de tourner utilement l'argent que vous allez avoir. On donne les terres en Poitou et la désolation des hup:uenots en fera encore vendre : Surimeau, Saint-Pompiu, et plusieurs autres vont être en décret (1). »

« Vous ne saurez jamais les peines que j'ai eues pour votre affaire ni les difficultés que j'y ai trouvées.... du reste je suis trop bien récompensée de vous avoir fait plaisir et de songer que vous toucherez cent huit mille livres. Vous ne pourriez mieux faire que d acheter une terre en Poitou ou aux environs de Coignac; elles vont s'y donner par la désertion des huguenots (2). »

Le 10 septembre 1674, elle écrit à son confesseur, l'abbé GobeUn : « Ja- » vais dans la tête trois affaires, dont il y a déjà deux de faites, ce sont » des avis que j'ai demandés et obtenus et sur lequel le roi me donn nera quelques sommes, je ne sais pas encore ce que ce sera. »

M"'' Scarron reçut en deux fois de Louis XIV, comme récompense d'avoir élevé en secret ses enfants adultérins, 200,000 livres. Le 30 septembre 1674, elle écrit à son même confesseur : « Le roi m'a encore » donné 100,000 francs et ainsi en voilà 200 à votre service.... » C'était une façon de parler qui n'eut aucune suite pour l'abbé, car dès le 1^7 décembre suivant, sa pénitente achetait la terre de Maintenon, qui lui coûtait 250,000 livres et se faisait octroyer par brevet le litre de marquise. Gela se passait dix ans avant son mariage avec le roi, qui est de janvier 1684.

Un jour elle voulut marier son frère et lui choisit d'abord une vieille femme fort riche. Elle lui écrit en avril 1675 : « Venez un moment, vous » ne trouverez personne et vous irez ensuite songer à votre bonne mine, » car il faut vous montrer au plus tôt à cette femme.... Bonsoir, faites-vous » beau, il faut donner de l'amour à la vieille, qui me paraît une bonne femme.... » La vieille ne se laissa pas prendre à la grâce de la perruque du frère, auquel .M"° de .Maintenon écrit le 14 avril : « Le mariage que cette » femme vous propose serait plus avantageux pour elle que pour vous.... » et elle l'approuve de renoncer à lui plaire.

Kn 1676, nouveau" projet de mariage avec une autre vieiUo femme,

(1) Lettre de M»» de Maintenon à d'Aubigné, gouverneur de Cognac, du 2 septembre 1681. Imprimée d'après l'orijîinal. 2) Idem., du 27 septembre 168L Idem.

M"^^ de Boudon. Celle-là est si vieille qu'elle n'aura plus d'enfants : « Cette » femme-là, dit-elle, me plairait fort pourvu qu'elle vous assurât du bien; » je croyais que vous en aimeriez mieux une plus jeune, dâus la. fantaisie » d'avoir des enfants.... l'âge de M™° de Doudon me fait peur à cause des » enfants ; mais son habileté à conduire votre maison et cette terre à quatre » lieues de Paris, me font envie.... (1). »

Le mot fantaisie appliqué au désir d'un homme qui se marie d'avoir des enfants nous paraît une perle sous la plume de la fondatrice de Saint-Cyr.

Après les affaires elle s'occupa de conversions :

c( Il y a longtemps que le petit de iMursay est catholique ; M. de Sainte- Hermine est arrivé aujourd'hui qui je crois me donnera plus de peine; j'aurai dans peu de jours M'"^^ de Sainte-Hermine, de Caumont et de Mursay, j'espère que je n'en manquerai pas une. Mais j'aime Minette (une des demoiselles de Sainte-Hermine, ses parentes), et si vous pouviez me l'envoyer, vous me feriez un extrême plaisir; il n'y a plus d'autre moyen QUE LA violence.... Il faudrait donc que vous obtinssiez d'elle de m'écrire qu'elle veut être catholique. ...je vous enverrais une lettre de cachet.... (2). » Il s'agit d'une enfant de dix ans! Le même procédé a été employé pour enlever les enfants du marquis de Villette, son cousin, officier de marine alors à la mer pour le service du roi, etc., etc.

Passons aux brevets de Gabrielle. Nous n'y rencontrerons ni pots-de-vin, ni spéculations à réaliser sur les biens des huguenots persécutés, ni mariages riches avec des femmes hors d'âge, ni conversions d'enîants enlevés à leurs parents.

receveurs du domaine

Item ung brevet signé Henry et plus bas Forget^ datte du xviii^ avril iiipx xiiii par lequel Sa Majesté, désirant gratiffler madicte dame la duchesse, luy a accordé et fait don de la somme de xxi™ xxxiii escus, à prendre sur les deniers provenans de la nouvelle attribution et augmentation des gaiges attribuez aulx receveurs du domaine. Inventorié.

Cinquante-trois.

élections et greniers a sel

Item ung autre brevet, signé Henry et plus bas Forget, datte du dernier jour d'avril iiip^ xiiii par lequel Sa Majesté a accordé et faict don a madicte dame, de la Finance qui proviendra du restabhssement et attribution qui se fera aulx advocatz do Sa Majesté, es eslection et greniers à sel de son

(1) Lettre à d'Aubiiiné, du 16 juin 1676. Imprimée d'après l'original.

(2) Idem., du 19 décembre 1680. Idem.

royaume, fors et excepté la somme de x™ livres que Sa Majesté a accordée au s"" comte de Thorigny (1). Inventorié. Cinquante-quatre (2).

(1) Charles, sire de Matignon, comte de Thorigny, marié à Eléonore d'Orléans Longuevile.

(2) Le commentaire de ce brevet soulève trois questions : Qu'étaient-cc que les élections et que les greniers à sel ? Quel rôle remplissaient les avocats du roi auprès de ces juridictions ?

L'élection était une circonscription financière soumise à la juridiction des élus. Les élus étaient autrefois des gens désignés par le choix populaire pour répartir entre les contribuables l'impôt demandé par le roi. Lorsque celui-ci les désigna luimême, ils conservèrent leurs noms, mais leurs allribulions s'étendirent. Ils n'eurent plus seulement k répartir l'impôt, ils devinrent des magistrats chargés de trancher toutes les difficultés soulevées par la perception des di\crs impôts, sauf des gabelles. Ils connaissaient de l'assiette des tailles, aides et autres impositions et levées de deniers royaux, ainsi que des cinq grosses fermes et douanes intérieures entre les provinces.

Charles VII, dans son ordonnance datée du bois de Siraine, en août li:j2, voulait multiplier le nombre des sièges des élus « en sorte qu'ils n'ayent ressort à l'entour » d'eux que de cinq ou six lieues ou environ.... tellement que ceux qui seraient » adjournés auxdits sièges puissent aller et retourner en leurs maisons et compa- » roir à leur assignation, tout en un jour.... »

La juridiction des élus se maintint jusqu'à la Révolution. L'élection de Paris en 1589 était composée d'un premier -président, un lieutenant, un lieutenant assesseur, vingt conseillers élus, un avocat du roi, un procureur du roi, un premier huissier, trois huissiers audienciers, huit procureurs des tailles, huit huissiers et huit receveurs des tailles.

Dans les villes principales des provinces, il y avait les élections dites générales composées de deux présidents, un lieutenant, un nombre variable d'élus et contrôleurs, huissiers, sergents et un greflier. Il y avait encore des élections particulières composées d'un élu, d'un lieutenant de robe longue, (|ui devaient être versées dans la prati(iue de la judicature.

Les élus généraux ou en chef devaient faire « les chevauchées et visitations », la réparlilion des tailles par élection particulière, les baux à ferme des aydes et subsides.

Les élus particuliers faisaient la répartition de l'impôt entre les habitants de leur juridiction.

Auconlcnlicux la juridiction des élus particuliers se bornait h connaître des réclamations de partie <l partie, soit cnlri» les r.>rmi(M-s roIIccliMirs on :iiilfOs nom- r:iisnn de sur-taux ou trop peu payé.

La juridiction des élus en clin on gcncraiix ci.mi Ijcaiicoiip pins importaiiip. lis recevaient les appels des sentences des élus particuliers et de plus jugeaient des difficultés pour le payement des droits, aydes, fermes et subsides. << Voulons, dit Henri IV dans son ordonnance de décembre 1594, (juc nos élcus connaissent de l'assiette et départcmeul de nos aydes, tailles cl autres deniers qui se pourront lever en nos

villes et faubourgs d'icelles et de tous procès et différents qui en proviendront, ensemble de tous subsides, impôts et levées d'autres deniers, équivalons, gros, huictiômes, entrées de villes, impositions de bled, bois, merrains, draps, pied fourché et de celle mise sur le poisson et autres choses quelconque et solde de cinquante mil hommes et munitions, estapes, levée de chevaux d'artillerie et pionniers. »

Les élus en chef jugeant au nombre de cinq, des causes, des taxes et cotisations de tailles et impôts quelconque, jugeront sans appel et en dernier ressort jusqu'à la somme de cinquante sous tournois en principal, et de trente sous les sur-taux, en tout de cent sous. Il fut ainsi décidé par un édit de Henri III du mois de mai 1587, vérifié en la Cour des aydes avec cette modification que les élus ne jugeront en dernier ressort que jusqu'à cinq sols en principal et trente sous en sur-taux.

La Cour des aydes était cour d'appel des tribunaux des élus et ne voulait pas restreindre le nombre des procès apportés à sa barre.

Un édit de Henri IV de janvier 1598 porte à un maximum de dix livres et n'exige plus que la présence de trois élus pour que la sentence soit définitive. En vérifiant l'édit de Henri IV, la Cour des aydes réduisit à huit livres le chiffre du dernier ressort des élus généraux.

Les élus touchaient, outre les gages et les épices des procès jugés par eux et qui devaient être inscrits au dos de leurs sentences, une allocation sur les rôles de cotisations dressés par eux. Un élu particulier touchait sous Henri IV douze deniers tournois pour le travail d'une paroisse.

Pour les vacations extraordinaires qu'il faisait pour chevaux et pionniers, etc., etc., il recevait trente sous dans le heu de sa résidence et au dehors soixante sols par jour.

Il est à remarquer que sur les htiges portés devant les élus, ils doivent procéder sommairement, c'est-à-dire que les juges ne sont pas astreints d'observer « les exac- » tes solennités de droict et de pratique, ainsi après l'adjournement libellé faict à » celuy qui est appelé, les parties doivent être ouyes sur le champ, sans ministère » d'advocats et par briefs délais leur droit être préfixé et ordonné ce qu'il convient » pour parvenir au jugement diffinitif, sans les appointer par multiplicité de délais à » faire de longues plaidoiries ou cscriturcs. » L'explication de cette procédure sommaire, c'est que les deniers provenant des impôts, doivent être levés par les officiers du roi, nonobstant appellations, oppositions ou exceptions qui ne tendent qu'à retarder leur payement.

Cette procédure sommaire, qui est prescrite dès Charles VII par son ordonnance datée du bois de Siraine du mois d'août 1432, et cette exclusion des avocats et procureurs des parties dans les procès ordinaires, sont confirmées successivement par Louis XII, novembre 1508, François I^^'^, juin 1517, et Charles IX, aux Etals d'Orléans.

Il faut reconnaître que si ces procès pouvaient être jugés rapidement, ils présentaient des questions variées et fort délicates à résoudre. La présence à l'audience des élus, d'un avocat du roi, c'est-à-dire d'un officier, absolument impartial, n'ayant pas pris part à la répartition de l'impôt et donnant un avis dégagé de tout amourpropre personnel dans la révision des détails de ce travail qui faisait le fonds de

LES ARCHIVES DE GABRIELLE d'ESTRÉES. 329

tous ces procès, pouvait aider à la bonne et prompte marche de la justice. Lorsque deux particuliers se trouvaient inégalement taxés, lorsque deux paroisses protestaient sur les contingents qui leur étaient attribués, l'avis de l'avocat du roi avait d'autant plus de poids que les plaideurs critiquaient le travail même d'une partie des membres de la juridiction à laquelle ils s'adressaient.

La juridiction dite : les î;reniers à sel, demande aussi quelques éclaircissements. Voici d'abord quel était sous Henri IV le fonctionnement du monopole de la vente du sel que s'était attribué l'Etat depuis Charles V, monopole connu sous le nom de gabelle.

Tout le monde était obligé d'aller acheter son sel aux magasins de l'Etat, dits greniers à jjel, non seulement les roturiers et contribuables soumis aux tailles, mais encore les ecclésiastiques, collèges, chapitres, communautés, hôpitaux, les nobles, les habitants de villes franches et tous autres de quelque condition et qualités qu'ils soient.

La gabelle s'étendait sur tout le territoire de France, sauf sur certaines provinces énumérées ainsi dans l'ordonnance de Henri III rendue k Reims en octobre io52 :

« Quittons et délaissons irrévocablement, à perpétuité et sans rien en réserver, nos » droits de quart et demi quart, (luint et demy quint de sel aux manants et ha- >» bitanls du pays de Poiclou et anciens ressorts d'iceluy, Xaintongc, ville et gou- » vernement de La Rochelle et des islcs de Marenes, Oieron, Alevert, Hier; s, Ré et » austres isles adjacentes, ausdits pays de Xainlonge, ville et gouvernement de La » Rochelle, du pays d'Angoulmois; haut et bas Limosyn, haute et basse Marche, » Combraille, Francales, Perigort, sénéchaussée de Guienne, pays de Bourdelais y » compris Soulac et aussi le pays d'Agenois, Bassadois, Quercy, Condomois, les » Landes, Armignac, Fezansac, Comminges, Saint-Girons, les Vigorics de Rivière et » Verdun et autres pays et lieux qui se fournissaient et devaient anciennement four- » nir du sel yssanl des marais salans desdits Poictou, Xaintonge, Guienne ct^ islcs » adjacentes.... »

Dans tous ces pays « déchargés » le commerce, la vente et achat du sel était absolument libre et n'ét.iit soumis qu'à des droits imposés par les douanes provinciales. Il était interdit sous les peines les plus sévères cependant de transporter du sel dans les pays de gabelle ou d'en vendre aux habitants de ces pays.

On remanjuera que tous les pays exemptés de la gabelle étaient ou producteurs de sel, ou voisins des marais salants et (jue le gouvernement avait renoncé à y percevoir la gabelle à cause des diflicultés do la surveillance.

Les choses se passaient autrement en |)ays de gabelle :

Des marchands ou traitants ayant l'attache et l'autorisation de l'administration des gabelles, allaient acheter le sel sur les marais salants et le transportaient par bateaux dans des magasins de TElat situés à l'embouchure des rivières Somme, Seine et Loire. Le sel ainsi acheté était accompagné de rescriplions ou feuille de circula lion, indicjuant le lieu d'origine, le poids du sel, le prix payé, le nom du traitant, l'embouchure de la rivière où il était porté. Il était re(,u dans des magasins, vérifié, contrôlé et pesé par des agents des gabelles : un garde ou un receveur du ni;i!!;<*;in. un coulrôleur, un grefticr, un procureur et des mesureurs.

Une mesure uniforme était imposée dans toutes les provinces pour la traite du sel, c'était le muyd ancien de Paris ou gros muid, divisé en douze septiers de vingt-un minots de trois boisseaux chacun. Le mesurage devait se faire par minot, à plomb et mesure rase sans laisser grain sur bord.

Toute l'étendue des pays à gabelle était divisée en nombreuses circonscriptions ayant chacune un grenier à sel. Chaque habitant de la circonscription devait aUer s'approvisionner à son grenier à sel sous les peines les plus sévères. Dans les pays de gabelle, limitrophes des pays « déchargés, » les habitants étaient soumis à des obligations encore plus dures. Dans une zone de six heues de long de la frontière ils étaient obligés d'acheter au grenier à sel, non leur nécessaire, mais une quantité déterminée de sel. Des rôles de répartition étaient dressés par paroisse par les agents des greniers à sel. Dans chaque paroisse des collecteurs choisis par la population répartissaient le contingent de sel à acheter entre les habitants et ceux-ci étaient ensuite obhgés d'aller acheter et payer, au prix fixé par le trésorier général du roi, la quantité de sel à laquelle il avait été taxé, ce qu'on appelait alors « prendre du sel par impôt. » On était certain que des populations ainsi munies de provisions de sel, ne seraient pas tentées de profiter du voisinage des pays « déchargés » pour s'approvisionner en contrebande.

Les greniers à sel des frontières des pays déchargés, comme ceux de l'intérieur du reste du royaume, étaient affermés par l'Etat ou exploités en régie par les officiers des gabelles. Tous les greniers s'approvisionnaient aux magasins des embouchures des rivières, dont nous avons déjà parlé. Le sel ainsi transporté soit par les fermiers, soit par des entrepreneurs ou marchands, était l'objet de la surveillance la plus minutieuse. Presque toujours le transporteur avait dû donner caution avant de pouvoir enlever le sel des magasins. Le sel était mesuré au départ et pour prévenir tout détournement, on n'admettait que le déchet d'un minot par muyd pour perte de route. Tout convoi de sel ne pouvait circuler que muni des rescriptions, brevets ou feuilles de circulation que les convoyeurs devaient exhiber à toutes les autorités, mais encore même sur la demande de simples citoyens auxquels les ordonnances font appel pour la sauvegarde des intérêts du Trésor. Le sel ne se vendait que dixhuit mois ou deux ans après son arrivée au grenier à sel. Le fermier, à Taide de ses rescriptions et brevets qui avaient accompagné sa marchandise, établissait tous les frais d'achats, de transport, de mesurage jusqu'au grenier de vente. A ce prix on ajoutait un bénéfice variable en faveur du fermier et déterminé par son bail; de plus, les gages des officiers des greniers à sel, les frais généraux des greniers, enfin le bénéfice du roi. Ces calculs faits, les officiers des greniers transmettaient le tout avec leur avis au trésorier général, qui fixait le prix pour l'année courante, dont l'approvisionnement et au-deUà était toujours dans les greniers. Ensuite les officiers présidaient, à certains jours, Ueux et heures déterminés d'avance, à la vente du sel à la population.

Dans tous les greniers à sel il y avait un garde ou receveur, un contrôleur, un procureur, un greffier et un mesureur. L'ensemble de ce personnel d'officiers de gabelle formait par grenier une juridiction spéciale, à laquelle étaient soumises, non seulement les difficultés qui pouvaient surgir à propos des fraudes sur le sel, des

LES ARCHIVES DE GABRIELLE d'eSTRÉES. 331

Page 1