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MISSION DE JEAN I>E THUMERY, SIEUR DE BOISSISE

par Laf fleur de Kermaingant.

Paris, Firmin-Didot, 1886. B. N. (L2 g 70).

(Extraits des pages 559 et suivantes.)

« .... Après être resté jusqu'à la fin de septembre en Angleterre, M. de Biron était de retour le 15 octobre à Fontainebleau, auprès du roi auquel il apportait une lettre de la reine pleine d'affection.

Le voyage de M. de Biron, que les historiens anciens (1) ont connu et

(1) Pour ne citer que les principaux : M. de Thou,' dans son Histoire universelle, Palma Cayet, dans sa Chronologie septénaire.

rapporté dans leurs annales, nous amène à parler d'un autre, sur lequel ces mêmes auteurs ont gardé le silence et que celui qui l'a exécuté est seul à nous faire connaître; je parle de M. de Rosny, A la page 11 du tome II de ses Economies d'Estat, Sully raconte qu'Elisabeth, informée de la venue du roi à Calais, lui expédie M. Edmonds, porteur de lettres de sa main, puis, sur la réponse du roi, se décide à se rendre à Douvres pour se rapprocher de lui; que de là elle envoie un second ambassadeur dans la personne de sir StafTord, pour lui présenter de nouvelles lettres. Des ^^ messages multipliés », échangés à cette occasion et qui tous passent sous les yeux de Sully, un seul, l'avant-dernier de ceux qui émanent de la chancellerie anglaise, est resté entre ses mains sous la forme d'une copie qu'il croit devoir publier dans ses Mémoires. Or, après lecture de celte lettre dont « les dernières paroles » éveillent particulièrement son attention, le roi, « ne sachant comment les prendre », envoya chercher M. de Rosny et lui ordonna de passer secrètement à Douvres. Là Rosny, affectant d'être venu en Angleterre sans mission de son maître et même à son insu, se laisse voir par des seigneurs de la Cour qui révèlent sa présence à Elisabeth, si bien que la reine le fait mander par un capitaine de ses gardes et lui fournit d'elle-même l'occasion de l'entretenir qu'il a désirée. Une importante conversation, dont il reproduit la substance, s'engage entre la souveraine et le ministre de Henri IV, dans laquelle elle résume les événements qui se sont accomplis depuis la paix de Vervins et demande à son interlocuteur si le roi « serait à jprésent en commodité d'entamer à bon escient ce grand dessein, qu'elle avait proposé dès ce temps-là. » —Madame, répond Sully, encore que, depuis cette époque, le roi ait eu de grandes affaires à démêler, cependant il n'a « laissé de si bien mesnager ses reve- » nus et toutes autres choses » qu'il a « amassé bonne quantité d'artillerie, » munitions de guerre et de bouche, voire mesme d'argent. » Néanmoins Sully ne pense pas que son maître doive entreprendre seul une guerre décisive contre toute la maison d'Autriche, mais auparavant « essayer à faire » une bonne union et confédération avec tous les autres roys, princes, po- )» tentats, républiques et peuples qui appréhendent leur tyrannie ou qui » voudraient profiter de leur diminution. » Je fais grâce au lecteur de la suite de cet entretien, dans laquelle Sully expose rapidement le grand dessein, et qui se termine par une sorte d'avant-projet en six articles de la future confédération.

Pour sa gloire, Sully aurait mieux fait de ne pas raconter ce voyage qui n'a jamais eu lieu et que la critique historique permet de biiïer aujourd'hui d'un trait de plume. Sully est allé à Calais; la correspondance du roi nous l'apprend, avec le jour de son arrivée; une dépêche de Villcroy, que je cite, nous informe qu'il a discuté avec Edmonds la question d'argent;

420 GABÏ^IELLE d'eSTrÉeS.

mais pas une lettre, pas plus que les récits contemporains ou les correspondances anglaises, ne parlent de son voyage, y compris celles que Henri adresse à la reine, et qui font mention des déplacements de MAI. d'Aiguillon et de Biron.

Reprenons son récit d'un bout à l'autre et voyons combien il est facile de le percer 5 jour.

D'après Sully, la reine serait à Douvres; mais M. de Boissise nous la montre à Windsor, où sir Edmonds, revenant de son premier voyage en France, ira lui soumettre les propositions du roi, après lui avoir écrit de Calais pour lui annoncer l'arrivée du maréchal (de Biron) et la prier de ne pas s'éloigner davantage de Londres. Le fait est qu'Elisabeth recevra M. de Biron à Basing, dans le Hampshire.

M. de Boissise se tait absolument sur le voyage de sir Stafford. Sully, dans son récit, rencontre Stafford à Douvres, cinq ou six jours après l'avoir vu à Calais; or, nous savons que Sully est encore dans cette dernière ville le matin du 8 septembre. Si l'on ajoute à huit augmenté de cinq, soit treize, le temps de son séjour à Douvres, si court qu'il ait pu être, et celui du retour, on arrive au moins au 14 septembre. Mais le roi quitte Calais le 12 septembre, et, toujours suivant Sully, Henri IV serait encore resté quelques jours à Calais après le retour d'Angleterre de son ministre.

A son arrivée à Douvres, Sully serait reconnu par Stafford, Cobham Raleigh et autres. En supposant que le roi et ses ministres se soient fait une loi de ne pas parler de cette expédition dans leurs lettres, la même discrétion n'était pas recommandée à Cecil et Winwood, qui ne cessent de se tenir réciproquement au courant de tout.

J'examine maintenant les faits, tels qu'ils sont établis, d'une part par les correspondances échangées entre le roi et son ambassadeur à Londres et MM. Cecil et Winwood, de l'autre par le récit de Sully. Nous venons de voir, documents en main, le roi proposer à EUsabeth, par son ambassadeur ordinaire, une action commune à Ostende, dans laquelle il ne contribuerait que sous forme de subsides, et l'envoyé anglais chargé de lui porter la réponse de la reine, après avoir affecté de croire que Henri était disposé à reprendre les hostilités contre les Espagnols, témoigner un tel dédain pour les offres du roi, que celui-ci ne croit plus qu'il y ait lieu d'insister, et même juge bon de suspendre la poursuite de la confirmation des traités existants. Ce serait cependant le moment que Henri IV choisirait, d'après les Economies^ pour envoyer en Angleterre un homme aussi important que Sully remphr une mission en contradiction absolue avec les recommandations qu'il fait à la même heure à l'agent français connaissant le mieux les affaires d'Angleterre. L'instruction de M. de Biron montre combien le récit de Sully est contraire à l'esprit général des faits.

Le lecteur qui aura bien voulu parcourir ce livre et aura vu, pendant trois ans, c'est-à-dire depuis la paix de Vervins invoquée par Sully, la reine, toujours indécise et méfiante, se dérober aux efforts que fait Henri IV pour renouer une alliance plus étroite avec elle, croira-t-il à une Elisabeth offrant « d'entamer à bon escient ce grand dessein », qu'elle n'a cessé de proposer ?

Mais si l'on descend à quelques détails, voit-on Sully, par exemple, qui vient d'affirmer à Edmonds que le roi est dans l'impossibilité de rembourser, pour l'année présente, la moindre somme de ces deniers, dont on le presse si fort, se vanter auprès d'Elisabeth que le roi ait pu, malgré la rigueur du temps, amasser une bonne quantité d'argent? Pour nous qui connaissons les résultats négatifs de la mission du comte de Mar, est-il admissible que la reine, parlant à un agent français, lui déclare tout uniment, à propos du roi d'Ecosse, qu'il ne peut « faillir d'estre son héritier » ?

Je crois inutile d'accumuler ici les raisonnements pour démontrer l'invention de l'ambassade de M. de Rosny, en septembre 1601 ; mais je rappelle à cette occasion la mission qu'il remplira plus tard auprès du roi Jacques, dont les résultats importants, préparés par MM. de Boissise et de Beaumont, auraient suffi à sa réputation d'habile ministre.... »

Nous recommandons la lecture de cette page d'histoire à notre savant et très estimé critique M. Dussieux.

Lettre de Jehan de Vernhyes, Président de la Cour des Aides de Montferrand et membre du Conseil de Navarre, à M. le duc de Ventadour, pair de France, lieutenant général pour le roy au haut et bas pays de Languedoc (Lcllrc en partie chiffrée).

Monseigneur (1),

Je doibs tant à votre service, qu'ores que j'eusse pu l'accroistre avec autant d'effect que j'en ai eu la volonté, je ne pourrais mériter la lettre de

(1) C'est M. Loiscleur, bibliothécaire à Orléans, qui a découvert ce document unique sur la inorl de Gabricllc dEslrées, qui en a retrouvé le chiffre, cl qui le premier Ta publié. On ne peut plus aujourd'hui écrire sur Gabricllc d'Eslrécs sans cilcr celle lcllrc.

laquelle il vous a plu m'honorer, d'aultant que le debvoir n'est digne ny de remerciemens, ny de louanges. J'ay seulement une juste obligation à Messieurs Bornier et d'Auteville, pour m'avoir tesmoigné à Vostre Grandeur ce que je suis et serai tant que je vive.

J'attends response à une des miennes que j'ay commise audit. sieur Bornier, pour estre capable de vos volontés et les observer pour lois inviolables et sacrées de tout mon pouvoir, à laquelle j'adjouteray seulement que M. de Commartin, président au grand Conseil, doibt demain partir de ceste ville, pour aller résider en la ville de Riom en Auvergne, distante du Port- Dieu (1) de douze lieues seulement par lequel l'on peut commodément faire exécuter l'arrest du grand Conseil à peu de frais, selon l'ordre qu'il vous plaira y establir. Et je pense aussy qu'il serait plus à propos n'occuper par la procuration, qu'au préalable ledit arrest n'eust esté exécuté au nom de M. Prévost, titulaire; voire qu'il semble estre intéressant pour vostre seureté à l'advenir de faire renouveller la procuration aussy tost après l'exécution dudit arrest, d'autant qu'il n'y a plus que deux moys dont le temps peut couler, pour l'exécution de vos promesses, à quoy il est besoin pourvoir. Je vous supplie, Monseigneur, y pourvoir comme vous adviserez pour le mieux.

Je désirais trouver commodité asseurée de vous donner non le premier advis de la mort de feue Madame la Ducbesse de Beaufort, mais vous représenter par cet accident la merveille des merveilles, le miracle des miracles, par lequel Dieu a parlé (sans parler) au roy et à ce royaume, le plus clairement, intelligiblement et miséricordieusement, par un effet certain de sa divine Providence, qu'il n'a encore faict, encore que cest Estât et celuy qu'il y a estably pour régner aient reçu recors des bénédictions du ciel sur tous les roys et royaumes de la terre; et, comme je n'osais commettre mes lettres à la poste, M. Bornier, très diligent dévotieux serviteur de Vostre Grandeur, m'a donné moyen de satisfaire également à mon désir et debvoir et à ce que vous pourriez en recevoir du contentement pour les bruicts divers qui peuvent estre venus jusqu'à vous.

Le roi s'estant résolu au mariage depuis le jour du mardy gras et obligé sa promesse avait chargé les mémoires de M. de Sillery asseurer le Pape iceluy estre consentant. La roine avait promis, révoquant son premier dire, consentir en faveur. Erart, serviteur de la maison de Navarre, allait quérir la déclaration. On s'asseurait alliances étrangères. Mariages fille de M. de Savoie avec M. de Vendosme. Celuy de Mercœur avec M. le Prince en apparence seulement et pour le contenter, alioquin destiné à l'Eglise. On s'asseurait d'ailleurs du consentement et approbation de tous les princes

(1) Port-Dieu, prieuré du Limousin, près de Bort, sur les rives de la Dordogne.

de Lorraine. Mademoiselle de Guise, femme future du marquis de Cœuvre. M. de Biron avait été mandé pour luy faire rendre et trouver bon son mariage avec la sœur utérioe de la reine future, flUe de M. de Belenaut. Comtés Bïgorre et Périgort avec réserve de l'office de Vespée (de connétable) et grandes commodités en argent pour estre l'appuy de tous, d'aultant qu'on ne sasseuroit du cousin (le comte de Soissons) sinon durant la vie du chef (du roi). Mesdames princesses de Conti et dAngoulème, mandées avec lettres d'affection, de promesse affln de l'approuver et faire trouver bon aux leurs. M. Villeroy pj^esle nouveau serment d'y servir de vie et honneur, réconcilié pour ce arec M. Rosny, et juré amitié inséparable. Il demeurait de faire héritiers les aisnés nés avant le mariage ou ceux qui viendraient après la consommation du mariage. Laquelle résolution se debvait prendre sur la première lettre de M. de Sillery et au premier cas aussy tost après passe le contrat, au second attendre la naissance d'un fils.

En ce contentement l'amer commença à s'y mesler par une appréhension qu'elle eust de la mort, dont elle affligea souvent le roy, lui recommandant ses enfants, laquelle recommandation elle lui réitéra le jour qu'elle partit de Fontainebleau pour se rendre en ceste ville, cette semaine saincte, avec beaucoup de larmes dont Sa Majesté s'estonna grandement et l'accompagna jusques à Melun, le jour de Pasques fleuries, d'où elle se rendist en cette ville le mardy sur les trois heures, ayant fait sa couchée à Savigny. Elle souppa le mardi chez le seigneur Zamet et se venist loger au doyenné de Saint-Germain, d'où elle despescha à Madame de Sourdis, laquelle estait à Chartres, pour la venir trouver. Le mercredi elle entendist ténèbres au Petit Saint-Antoine et ne peust aller prendre un second soupper qui lui estait préparé mais se retira audit doyenné, où, sur le retour de son laquay de Chartres, lequel avait fait une extrême diligence de nuit, elle redespêcha un autre laquay à sa tante, la conjurant la venir trouver, si elle désirait la voir vive. Elle estait demeurée à Chartres pour pacifier une émeute de peuple avec M. le Chancelier, pour un soufflet que M. de Sourdis avait baillé à un recepveur des tailles.

Le mercredi elle reposa sans douleurs. Le jeudy, elle s'habilla et alla à la messe à Saint-Germain, et se recoucha sur les deux heures. Sur les quatre, elle commença à endurer les douleurs de son fruict qui luy appaisèrent surleshilit. Le vendredi, sur les deux heures après midy, elles parvinrent à leur période par une grande évacuation de sang. L'on luy tira, puis après, un enfant mort-né, à pièces et lopins; fust saignée trois fois, receut trois christères, quatre suppositoires, lesquels no luy servirent seulement, mais n'eurent aucun effet pour attirer le second flux d'après le fruit. Elle de meura jusques aux six heures avec des douleurs et convulsions (s'affligeanl elle-mesmes au visage et autres parties de son corps) non jamais vues par

médecins, apothicaires et chirurgiens, comme ils me l'ont dit. A ladite heure de six, elle perdit le parler, l'ouïe, la vue et le mouvement, et demeura en cest estât jusques à cinq heures du matin du sabmedy, qu'elle rendist l'esprit après des mouvements dans l'agonie effroyables.

Tout Paris, le vendredy et le sabmedy, fust au devant de sa porte, pour savoir au vray la mort, ou la voir morte, qu'on la montra la plus changée qu'aultre qui jamais se soit vue. Trois heures après avoir expiré, elle fut mise en pompe. Le corps a été emporté et mis en la chapelle de M. le Chancelier, en l'église Saint-Germain, et aujourdhui on la voit en bosse dans son îict de parade. Madame de Sourdis arriva deux heuçes après la mort, laquelle s'esvanouit comme fit Mademoiselle de Guise, l'ayant toujours assistée. L'après-midy du sabmedy luy estant allé donner de l'eau benoiste, je la vis encore esvanouie et Madame de Guy se, sa mère, aux grands pleurs et hurlemens. A ce dernier voyage, ladite dame avait esté à reculons dans la litière, et Mademoiselle sa fille lui avait donné à boire. Elle (Gabrielle) avait deux archers derrière elle lorsqu'elle mangeait et portaiton sa chemise pour la luy bailler, à la plus proche de ses parentes qui se trouvait à son lever, combien que, avant ce dernier voyage, elle ne l'eust jamais permis.

Ça esté doncques un grand jouet de la condition humaine que sa fin. Telle l'eust une aimée de l'empereur Charlemagne, de laquelle le poëte Petrarche faict sa troisième espistre du livre de ses Espistres familiaires, laquelle, certes, mérite d'être louée, d'aultant que l'indignation et courroux qu'on avait conceu contre elle (Gabrielle) reffère par de faux bruits et monstres, comme je croy, à sa vie et à sa mort. Diabolo pour ce que on la diffame etiam injuste d'avoir eu des anneaux qui se sont trouvés perdus avant son décès. La condition seule du roy semble avoir été diverse de celle de Charlemagne, d'aultant qu'en ceste séparation il a rendu les debvoirs d'un homme plein d'amytié, mais de vertu aussy et constance rojale, comme vous saurez par ce qui s'ensuyt.

Le jeudy sur les quatre heures, la Varenne fust despeché vers Sa Majesté estant à Fontaineblaau, pour lui donner advis de Testât auquel la defuncte se retrouvait. Sur lequel Berigan (Beringhem) fust despéché vers elle et se rendit sur les cinq heures du matin. Et à la même heure M. le maréchal d'Ornano courut aussi pour empescher que le roy ne venist pas, d'aultant que Beringan avait asseuré que le roy estait en chemin. Ledit sieur Maréchal estant à Villeneufve, voit M. de BelUèvre, lequel estait à une sienne maison qu'il a audit lieu, ou le roy les trouva tous deux parlant, et lesquels, sur le rapport dudit sieur Maréchal, conseillèrent à Sa Majesté de retourner à Fontainebleau, à quoy elle se résolut sur le retour de Beringan, lequel asseura le roy comme elle avait perdu l'ouïe, la veue et tout

mouvement et qu'elle estait à l'agonie. Ayant lors le roy tesmoigné que jamais accident ne lui avait tant percé le cœur et apporté tant d'affliction, recogneust regardant le ciel que Dieu aimait cest Estât, et ne le voulait perdre et protesta qu'il n'abuserait pas de ses miséricordes et se garderait de renchoir à de si grandes fautes. Il commanda après à Beringan de luy aller voir rendre les derniers soupirs et retourna aussytost après à Fontainebleau, ou le roy estant arrivé sur le soir, il alla descendre fort triste au jardin des Pins.

La veue de M. de Vendosme lui fist renouveller ses regrets, sur lesquels ce jeune prince crya aussitost que sa mère était morte, et jà semblait que Sa Majesté avait oublié les promesses qu'il avait faites à Dieu, lorsque M. de Villeroy, faisant oster ce jeune prince, osa, avec liberté, fidélité, tendresse et religion, consoler Sa Majesté avec tant de force d'esprit, qu'elle revint à soy tout à coup et promit de se ranger'à la volonté de Dieu et ne plus murmurer, ains le supplier avec ardeur de luy vouloir assister de la mesme constance dont il lavait armé en ses nécessités et adversités.

Le dimanche matin, Beringan apporta la nouvelle de la mort et l'inventaire des bagues et joyaux que M. de Bellièvre avait fait par commandement de Sa Majesté. Le jour de Pasques, Loménie arriva à Paris, sur les cinq heures du soir, pour parler à ceux que Sa Majesté luy avait commandé : premièrement à MM. les président et secrétaire Forget, à MM. Puget et Blassin (Placin) thrésoriers de la defuncte pour l'aller trouver à l'instant, luy rendre compte des affaires qu'elle avait lûssées, commander particulièrement à M. le président Forget de traicter avec trois que nous sommes nommés du Conseil de Navarre et avec les créanciers, affm par cet accord, savoir ce qu'il avait donné de son domaine héréditaire, et descharger de toute hypothèque.

Le roy a retenu à son service domestique et deffrayé le sieur de Valois, secrétaire de la delîuncte, confirmé Vuallon en Testât de mareschal des logis et porte manteau, retenu Barbe et ung autre auprès de Mademoiselle ; congé à la Mainville et à son mary et à tous les autres officiers de la maison, pages et lacquays, sauf à leur pourvoir de quelqu'argent. A eux ordonna aussi charge de parler a aulcunes parentes. Mais, sur les neuf heures du soir, arriva M. de Montbazon qui alla consoler seulement M. le M'* de Cœuvres, tombé malade de la violence de sa douleur, l'asseurant que la mort de sa sœur no l'amoindrirait de rien, et qu'il ne luy manquerait honneurs et moyens comme si elle vivait. M. d'Eslrées père ne faict paraistre aulcun signe de tristesse; il s'est consolé avec les meubles (hors les parures et habits) qu'il envoya aussytot enlever que sa lllle fust morte, publiquement à beaux charriots. Frère Ange alla consoler ledit marquis de Cœuvres et non le père, n'en ayant de besoing. Le niesme jour de

426 GABRIBLLE D'ESTRÉeS.

Pasque Monseigneur le Connestable, sans s'arrester, passa en ceste ville trouver le roy qu'il trouva le lendemain à la chasse. Le mardi Monseigneur le Chancelier arriva à Fontainebleau maigrement reçu. Hier Madame de Sourdis partist d'ici pour tascher d'avoir la nourriture des enfants et se tenir aux bouches. On doute qu'elle l'obtienne; l'aisné sera toujours près du roy, les deux aultres nourris à Monceaux.

Ainsy en une heure, Dieu a dissipé tant de conseils, retenu le roy de courir à sa perte à laquelle il se précipitait, à sa ruyne et de l'Estat. Dieu veille, comme nous l'espérons, qu'il en fasse proufflct. Je vous diray Monseigneur qu'ores qu'a ceste mort plusieurs personnes aient perdu, et que la deffuQcte en particuUer ne feust de mœurs difficiles et tendantes au mal, sinon aux choses qui luy apportassent crainte ou perte de ses grandeurs, faveurs et espérances, que ses serviteurs et parents plus proches recognaissent sa mort un coup du ciel. Mais comme semper est gravior fama adversus exitus dominantium, comme disait Tacite, elle est soupçonnée de poison principalement des siens. Ains les meschants quia adeo oppTportuna mors ennemis du roy la lui imputent par communs bruicts.

Elle feust ouverte le sabmedy, trouvée avoir le poulmon et le foie gastés, une pierre en poincte dans le roignon et le cerveau offensé. Les médecins disent qu'un citron qu'elle mangea chez Zamet lui fict mal. Dieu luy ait pardonné ses faultes et sa vie, puisque sa mort a esté si heureuse au public. M. de Sancy est maintenant près du roy et pense-t-on que ceste mort le remettra mieux qu'il n'estait. M. de la Grange le Roy est tout déferré, le roy luy ayant osté le contrôle des bastiments et lieutenance de la capitainerie de Fontainebleau, pour la donner à Zamet, et, depuis. Sa Majesté a voulu que M. de Vitry prit récompense de six mil (escus) de la capitainerie pour ledit Zamet.

Madame la marquise de Mirabeau votre parente, niepce du comte de Salm, est dame d'honneur de Madame sœur du roy; les dames anciennes ont congé.

On est fort après à instruire son altesse. Le ministre Gornelio de Nismes a faict icy son abjuration; il se doibt remettre aux Augustins, dont on faict icy grand cas.

Une fille du lieu de Valansay en Berry, a esté tenue longtemps pour démoniacle, conduite en ceste ville ; on ne croyait pas aux chrétiens qui en doubtait. Toutefois sur quelques plaintes faites au roy, elle a été visitée par sept médecins et, par leur advis d'informer, ayant été par eux ordonné : tradatur Lugolio et recipiat sanitatem, la seconde consultation trouvée demoniacle. Une troisième ayant adhéré à la première (elle) fust prinse es mains de Lugoly, et serrée au Petit-Chatelet. Sur ceste prison, les Prçscheurs, ceste semaine saincte ont tant crié, principalement les

Capucins, que le premier président fust contraint les envoyer quérir et menasser, qui les échauffa encore plus, et M. de Paris s'en alla faire plaincte au roy que le bras séculier entreprenait contre les tradiclions de l'Eglise. Toutefois Lugoly l'ayant menacée faire brûler les diables en son corps, luy a faict confesser beaucoup de mauvaises besoignes : qu'on s en voulait servir pour faire un miracle et sur iceluy, accommoder les Huguenots; quelle a été instruite, M. le Capucin devait faire le miracle sans savoir et (faict d'aulcune malice) quelques grands ont été nommés. Je vous donneray advis de ce qui suyvra; mais je vous supplie humblement me faire garder mes lettres et rendre lorsque j'auray l'honneur de vous voir.

M. le maréchal de Bouillon est à Sedan et partist de Fontainebleau il y a près de trois semaines. A son retour, son accord se passera avec le duc de Bouillon. Les Etats (de Hollande) ont envoyé querre M. le comte de Nansau (Nassau) avec cinq vaisseaux armés. Madame la princesse sa mère, l'est allée accompaigner à Dieppe. Le roy lui donna en argent sept mille escus et deux chevaux, et en a envoyé trois au prince Maurice.

Monseigneur, j'escrirais encore quelques autres particularités, si ma goutte ne m'empeschait et contraignait finir, comme la haste du porteur, laquelle ne me permet point de relire la présente lettre, laquelle finira par un (1) à dire le vray.

Monseigneur, qu'il vous espargne à estre rongé de tels maux.

Voltre très obéissant, très humble et très fidèle serviteur.

J. de V. (Jehan de Vernhyes).

De Paris, le 16 avril 1599.

(1) Trois mots illisibles.

Etant donné la beauté et la haute situation de la duchesse de Beaufort, il est permis de supposer que les plus grands artistes de son temps ont essayé de reproduire ses traits. Néanmoins les chroniqueurs contemporains ne nous ont laissé aucun renseignement qui puisse confirmer cette hypothèse, et c'est à peine si dans tous les mémoires, les inventaires et les documents de cette époque, nous avons rencontré quelque allusion à un portrait de la maîtresse de Henri IV.

Rappelons entre autres cette phrase bien connue d'une lettre du roi à Gabrielle : « Je vous écris, mes chers amours, des pieds de votre paincture que j'adore seulement pour ce qu'elle est faicte pour vous, non qu'elle vous ressemble (1). »

Citons aussi la mention que nous avons relevée dans un inventaire des meubles du château de Cœuvres, « d'une paincture représentant Madame Gabrielle » qui se trouvait reléguée dans le logement du concierge, vers l'année 1605.

Une indication plus précise et qui mérite de fixer notre attention, bien qu'elle n'émane pas d'un contemporain de la duchesse de Beaufort, nous est fournie par le P. Dan. L'auteur du Trésor des Merveilles du Palais de Fontainebleau signale en ces termes un portrait de Gabrielle, dans la description qu'il fait du pavillon des Reines- Mères, bâti sous François I" : « Outre ceux-ci (27 tableaux du Dreuil), il y en a encore un très beau et excellent dans le manteau de la che-

(1) Lettres missives. — On ignore à quelle date et de quelle résidence le roi Henri IV écrivit cette lettre.

LES PORTRAITS DE GABRIELLE d'eSTRÉeS. 429

minée entre deux grandes figures de relief, lequel est du feu sieur du Bois et représente le portrait au naïf de Madame Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort, sous la ligure d'une Diane (1). »

Nos recherches pour retrouver ce portrait sont restées infructueuses; à la place qu'il occupait jadis il n'y a plus actuellement qu'une glace. Enlevé comme beaucoup d'autres toiles de Fontainebleau pendant la période révolutionnaire, il passa sans doute dans quelque collection publique ou privée en ne conservant que la simple désignation d'une Diane (2).

Cependant nous avons entendu émettre Topinion que le P. Dan, qui écrivait les lignes que nous avons citées, quarante-deux ans après la mort de Gabrielle, avait pu commettre une erreur semblable à celles qui se rencontrent fréquemment dans le cours de son livre, et désigner sous le nom de portrait de Gabrielle, la Diane aujourd'hui au Louvre et qui provient de Fontainebleau.

Cette conjecture nous paraît hasardée. L'erreur du P. Dan serait bien grossière, car, outre que le tableau du Louvre, qu'on croit représenter Diane de Poitiers, est bien de l'école du Primatice et par conséquent d'une époque antérieure à celle de la duchesse de Beaufort, nous avons peine à admettre que le P. Dan, entouré comme il rétait de toutes les toiles de Dubois (3), ait pu lui attribuer une œuvre qui diffère aussi essentiellement de la manière de ce peintre.

(1) Chapitre xiii, p. 127.

(2) M. Poirson, dans son Histoire du règne de Henri IV, dit que toute la galerie de Diane a péri, mais sans expliquer dans quelles circonslances. (Tom. IV, p. 585.)

(3) Entre autres les Amours de Théogcne et de Chariclée, et les huit panneaux de VBistoirc de Tancrède et de Clorinde. Il est bon de signaler qu'aux Archives de Gabrielle, I, Quittances, le nom èe Dubois se rencontre souvent. A la page 310, récépissé « de M. du Boys de vmc cscus pour employer au payement des mesmcs ouvriers travaillant audit Monceaulx ». — « Item un autre dudit du Boys de la somme de ne- escus pour employer aux bûtiments de la basse-cour. » Et plus loin, à la page 321, au numéro 54 : « Une quittance de M. Duboys du v aoust 1598 de la somme de c cscus à lui payés pour l'entrctcnement qu'il plaist à madicte damo lui donner à Mooccaux durant le quartier de juillet, aoust et septembre ».

Ce Dubois, capitaine du chûteau de Monceaux, était-il le même quAmbroisc Dubois le peintre?

Cela ne nous parait pas impossible. Les artistes de celte époque remplissaient volontiers dans les demeures princières des fondions se rapportant plus ou moins à leur art. Dubois pouvait être employé à Monceaux ù la surveillance de ccrlams ou-

Comme contraste avec le portrait de Gabrielle sous les fraits de Diane, mentionnons un autre portrait d'elle représentant la Vierge. Pas plus que le précédent, nous n'avons pu le retrouver malgré nos recherches. U Histoire de Henri le Grand par M""^ de Genlis {tome II, p. 215) en contient la description dans une note conçue en ces termes : « Peu de mois avant la Révolution de 1789, on voyait encore, dans une abbaye d'hommes de la ville de Caen (1), un fort bon tableau représentant une sainte famille : saint Joseph offroitle portrait le plus ressemblant de Henri IV; la sainte Vierge et l'Enfant Jésus étoient représentés par les figures charmantes de la belle Gabrielle et du petit duc de Vendôme. »

Si les auteurs contemporains de Henri IV ne nous ont laissé aucun renseignement sur les portraits de sa maîtresse, il n'en existe pas moins un nombre considérable de gravures, de dessins et de peintures qui sont parvenus jusqu'à nous sous la désignation de portraits de la duchesse de Beaufort, désignation que, pour la plupart du temps, la tradition seule a consacrée.

Notre intention n'est pas de déterminer d'une façon absolue quels sont ceux qu'on doit accepter comme portraits ressemblants. La tâche est trop délicate (2). Car, indépendamment du talent de l'artiste qui a pu rendre avec plus ou moins de fidélité les traits de son modèle, il y a en outre ce fait bien connu et affirmé par tous les auteurs que la physionomie de Gabrielle, dans les dernières années de sa vie, à la suite de ses trois couches successives, se modifia sensiblement. Il doit donc exister une très grande différence entre un portrait d'elle à vingt ans et un autre à vingt-six, ce qui rend plus difficiles les comparaisons. Il faut donc être circonspect et ne se prononcer qu'avec une grande prudence^ d'autant que nous n'avons aucune reproduction officielle des traits de la duchesse de Beaufort

vriers et aussi à « l'entretencment » des différents tableaux qui s'y trouvaient. C'est d'ailleurs précisément cette charge que, d'après Jal, le peintre Dubois remplissait vers la fin de sa vie au palais de Fontainebleau.

(1) Saint-Etienne de Caen ou l'abbaye aux Hommes, aujourd'hui le lycée. Il semble ne rester à Caen aucun souvenir de ce tableau.

(2) L'exposition faite récemment en Angleterre de tous les portraits de Marie Stuart a prouvé une fois de plus qu'il est bien difficile de se faire une juste idée de la physionomie de certaines célébrités du xvi° siècle. Entre tous les portraits exposés de l'ancienne reine d'Ecosse, il n'existait, en effet, presque aucune ressemblance.

LES PORTRAITS DE GABRIELLE d'eSTRÉeS. 431

si ce n'est le profil de la médaille frappée par Dupré en io97. On peu à coup sûr, cependant, rejeter comme n'étant pas authentiques un certain ^nombre de portraits qui non seulement n'offrent aucune analogie entre eux, quant à la personne représentée, mais sont, de plus, en flagrante contradiiion avec les descriptions que nous ont laissées les contemporains de cette femme charmante. Tels sont les soidisant portraits de Gabrielle qui la représentent brune ou rousse (i), avec des yeux noirs et un nez retroussé, alors qu'il est bien certain qu'elle avait les cheveux blonds, les yeux bleus et le nez légèrement aquilin et un peu tombant (2).

Le portrait que nous donnons en tête de ce volume est la reproduction inédite d'un dessin aux deux crayons qui se trouve au cabinet des estampes de la Bibliothèque Nationale et qui représente Gabrielle vers la fin de sa vie.

Sur les sept portraits du même genre que possède la Bibliothèque, les quatre qui ont été déjà publiés nous montrent tous Gabrielle dans sa première jeunesse.

On connaît peu la figure de la duchesse de Beauforl à l'époque où le roi voulut lui faire partager le trône de France. C'est ce qui nous a engagé à choisir le dessin que nous publions. Il présente en outre des garanties d'authenticité exceptionnelles.

On retrouve bien en effet dans la figure les mêmes traits que dans celle de la marquise de Monceaux, dessinée par un des Dumoustiers, peinte par un artiste inconnu et gravée par Thomas de Leu.

La duchesse de Beaufort n'est plus là dans tout l'éclat de sa beauté, la fatigue a envahi ses traits, ce qui est conforme au dire des chroniques du temps.

Comme garantie matérielle, nous signalons la mention manuscrite d'une écriture du xvi* siècle qui se trouve au dos du dessin original (3).

(1) On ne peut toutefois se baser uniquement sur la différence qui existe entre la couleur dos cheveux d'un portrait et celle du modèle. A celte époque les peintres italiens surtout changeaient volontiers la nuance des cheveux des femmes qu'ils « por- Iraicluraicnl. »

(2) On trouvera dans les Amours de Henri IV une élude intéressante cl concluante de M. de Lcscurc sur la couleur des cheveux et ries yeux de Gabrielle cl dans les Femmes céU'bres, de Sainte-Beuve, une jolie description de la mémo personne.

(3) On ne peut plus voir cette inscription, car le dessia original est mainlcnani monté sur carton.

La difficulté qu'il y a à connaître les portraits des collections particulières fera excuser les lacunes qui se rencontreront forcément dans la nomenclature que nous donnons ci-dessous. Au surplus, la partie iconographique n'entrait pas dans le cadre de notre travail; c'est pourquoi nous ne faisons que l'effleurer, laissant à d'autres plus compétents le soin de l'approfondir et de la compléter.

Notre seul but est de faire profiter le lecteur de nos recherches et de nos observations, en mettant sous ses yeux tout ce qui concerne les portraits de la duchesse de Beaufort. Chacun devant être, selon nous, désireux de se rendre compte de la physionomie de celle dont le souvenir a traversé trois siècles avec le nom de Belle Gabr telle.

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