Gabrielle de Chênevert
L'histoire qu'on va lire est aussi vraie qu'aucune de celles qui ont été écrites par Hérodote; XénophoD, Tacite, Macaulay, M. Michelet ou M. Thiers. Elle est plus vraie que les rapports officiels dans n'importe quel pays du monde, — Tempire français seul excepté ; — les coups d'épée et de pistolet y sont le pain quotidien du lecteur ; l'amour (A lectrice au cœur sensible!) y tient la première place, sans que la vertu (ô censeur difficile à satisfaire), soufi're de son voisinage. L'amant n'est pas an contemplatif, — ce qui est plus ennuyeux que la pluie, — ni un grand homme et un héros : c'est an homme, rien de plus. A ce titre, il obtiendra * peut-être la sympathie du lecteur^ Une seule chose
le fera reconnaître pour Français de bonne race ;
s AVIS rilKUMINAIRE.
c'est qu'il ne se lamente jamais dans le malheur, et n'hésite jamais dans le danger. Il a mille défauts, mais il n'est pas pleurard ; rare qualité au temps présent, où la tristesse est devenue une vertu, et l'ennui un titre de gloire.
Que ceux qui aiment Werther et René détournent les yeux de ce livre. Ils en seraient mécontents. Pour ceux qui voudront revoir la vieille France telle que le monde entier l'a connue autrefois^ avant qu'on l'eût disciplinée, administrée, dressée, alignée, bureaucratisée et mise en habit noir, — ils auront pleine satisfaction.
Paris, 20 mars 1S64.
Alfred ASSOLLANT.
6ABRIELLË DE CHËNEVERT
COMMENT DEUX BRAVES GENTILSHOMMES, AYANT TROP BIEN dîné, MIRENT l'ÉPÉE A LA MAIN.
Or, le 25 du mois de septembre de Tan de grâce 1764, à six heures du soir ;
Sa Majesté Louis XY, étant roi de France et de Navarre ;
Madame de Pompadonr, épouse légitime de M. Le- .normand d'ËtiolIes, étant la plus belle personne du '4*byaume et, à ce titre, chargée de réjouir les yeux "de Sa Majesté et d'égayer ses soupers;
M. le duc de Ghoiseul étant principal secrétaire de Sa Majesté pour les affaires étrangères ;
M. Lerond, dit Dalembert, géomètre, ayant la goutte ; M. Diderot, gazetier, fabriquant tant, bien que mal sa prodigieuse Encyclopédie; M. de Voltaire
étant déchiré par tous les coquins de Tunivers etse moquant d'eux tous ; M. de la Harpe étant le plus grand critique de ce siècle et de tous les siècles (suivant son propre avis) ; le citoyen Jean-Jacques Rops^ ' seau, de Genève, confessant à tout l'univers ses propres péchés et ceux de madame de Warens, sa meilf. leureamie; M. Nicolas Chamfort, étant homme d'es-/ prit, lauréat d'Académie, et bilieux, quoique bien vuj; des dames; M. de Sartine, justiciard et ministre delà . police, mettant à la Bastille les plus honnêtes gens du royaume ; M. le marquis de Vérac, étant lieu ter' nant du roi en la province de Marche ; —
M. le comte de Ghônevert, seigneur des châteflcnies de Saint-Feyre et de Saint-Avit de Tarde, tira répée, en son château de Villefort, contre M: le baron de Pérédur, ancien capitaine au régirîieni d*Auvergne et son meilleur ami. Voici à quelle occasion.
M. le comte avait, le matin même, accordé la oiain'': de sa fille Gabrielle au fils unique de M. le- barion.*';-. L'égalité des fortunes, l'accord descaractéres.eti'«t^^ mitié réciproque des deux familles, tout semblait.^ promettre le bonheur aux fiancés. Quant à la naîs-,î sance, M. le comte de Chênevert avait peut-être^ au • > dire de d'Hozior, quelque avantage sur M. le baron de Pérédur, car Guillaume de Chênevert, troisième du nom, fut empalé par les Sarrasins, après la bataille de Tibériade, où, grâce au ciel, il avait fendu
GÂBEIBLLE DE CHÉNBVERT. 5
' le crâne à deux émirs et brisé cinq ou six mâchoires de moricauds ;
Tandis qu'il est notoire que le premier des Pérédur était un simple écuyer marchois que Guillaume le Conquérant fit baron après la bataille de Hastings. Comme il avait plus de courage et de résolution que d'argent, il épousa de gré ou de force miss Evelyne Bums, fille du thane Wilfrid Bums et grand' tante du célèbre Athelstane de Coningsburg; et comme le thane et ses deux fils voulurent y mettre obstacle, il leur coupa loyalement la gorge, et mit par là sa chère Evelyne en possession de l'héritage de ses ancêtres, lequel se composait de dix-sept manoirs du pays de Kent, le plus beau des îles Britanniques. De plus, comme le nouveau baron était actif, entreprenant, laborieux, il ne tarda pas à s'engager dans des spéculations nouvelles (je veux dire qu'il enleva l'épée au poing toute l'argenterie et toutes les espèces monnayées de ses voisins saxons).
Il amassa, par ce moyen, de fort grandes économies dont il se fit honneur à son retour en France, lorsqu'il lui plut de présenter sa femme à son vieux père ; il ajouta trois mille arpents de bois et de prairies, quatre grosses tours, un fossé et un mur d'enceinte à la maison du vieillard. Cette prévoyance du baron ne fut pas inutile, car le roi Guillaume et son successeur Rufiis étant morts, le duc Robert Courte-Cuisse fit la guerre à son frère.
« GABRIELLB DE CHÊNEVERT.
le roi Beauclerc, lequel, à son tour, le prit, lui creva les yeux, comme on fait aux oies de Strasbourg, et le garda en prison jusqu'à sa mort. Le baron dé Pérédur, qui aurait bien voulu rester neutre entre ces deux Caïns ou tout au moins se mettre du . côté du plus fort, eut le malheur de s'y tromper et de prendre parti pour le duc ; ce qui pensa lui coûter cher, car le roi Beauclerc, homme savant et judicieux, mais rancunier et d'humeur acariâtre, le poursuivit de telle façon, voulant, disait-il, le faire pendre à la plus haute branche du plus haut, pommier d'Angleterre, que le vieux baron fut forcé de repasser la mer et de rentrer en France. Moyennant quoi, il eut la vie sauve, mais non pas les biens. Beauclerc les confisqua pour les donner à un Saxon. Cependant Pérédur, échappé à la potence, vécut assez paisiblement de ses économies dans son château de la Marche, et, si l'on excepte Adhémar II, qui eut un bras coupé en Flandre ; Adhémar III, qui fut tué au siège de Calais; Adhémar V, qui eut le ventre percé d'une pertuisaneà Cérisoles; Guy, qui fut pris à Moncontour et pendu après la bataille (étant de la Vache à Colas) ; Louis, qui eut la tête emportée par un boulet espagnol à Rocroy, et Armand, qui perdit un œil à Malplaquet, on peut dire que les Pérédur n'eurent que des actions de grâces à rendre au Dieu des armées. Néanmoins, il faut convenir que d'un Chénevert à un Pérédur le monde a toujours fait quelque différence.
. Si je rappelle un peu longuement cette généalogie^ j'espère qu'on m'excusera de n'avoir pas touIu rester confondu dans la foule de ces écrivassiers gui, sans aucun respect de la vérité, se permettent d'imaginer et de donner pour vraies au public les his toires fabuleuses de héros qui n'ont jamais existé. Grâce au ciel, je n'ai rien de commun avec ces plumitifs. Ma devise a toujours été celle de Catorï : lïiarn impendere vero.
Pour revenir au sujet de la querelle qui divisa les deux nobles seigneurs de Chênevert et de Pérédur, je dois dire d'abord que le contrat de mademoiselle Gabrîelle et du jeune baron de Pérédur avait été signé le matin même; que M. le marquis de Vérac, ami commun des deux familles et lieutenant du roi, avait daigné y apposer son seing en l'absence et au nom du roi retenu à Versailles par les affaires de l'Etat; que vingt gentilshommes de renom avaient suivi son exemple; que la joie était générale; qu'on dînait depuis midi ; qu'il était environ six heures du soir; que les tètes de ces nobles seigneurs étaient fort échauffées; qu'on avait bu longuement à la santé de Sa Majesté, du Dauphin, de la dauphine, de toute la ftmille royale présente et à venir; qu'après avoir rempli ce devoir de tout sujet loyal, on avait bu à la santé des futurs époux, du maître de la maison et de tous les assistants, et qu'on était prêt à se lever de table lorsque le baron de Pérédur, père du fiancé, se leva et proposa une nouvelle
8 GABRIELLE DE GHiNEVERT.
santé qui ne pouvait manquer, dit-il, d'être bien accueillie. C'était la santé du régiment d*Auvergne^ « ce noble et brave régiment, dit-il, qui a décidé la victoire à Fontenoy. »
Là-dessus, M. le comte do Ghênevert, qui était la politesse môme, ne put s'empêcher de faire la remarque qu'en toute autre occasipn, il céderait volontiers le premier rang au régiment d'Auvergne dans lequel M. le baron de Pérédur avait exercé les fonctions de major avec tant de distinction : mais que la vérité l'obligeai ta déclarer qu'en cette grande affaire, le régiment de Navarre avait tout fait et enfoncé, lui seul, la colonne anglaise.
— Du reste, ajouta-t-il avec un sourire où la hauteur le disputait à la. politesse, je m'en rapporte, sur ce point, au témoignage de feu M. le maréchal de Saxe, bon juge, assurément.
M. le baron de Pérédur se leva, et d'une voix émue, exprima le regret qu'il avait de contredire son très-honorable ami et allié, mais il donna en même temps sa parole de gentilhomme que le régiment d'Auvergne avait Chargé sept fois les Anglais, et qu'on n'avait pu voir nulle part le régiment de Navarre en cette affaire, d'oîi l'on pouvait conclure sans précipitation qu'il avait dû être employé à la garde des bagages.
— A la garde des bagages I s'écria Ghênevert. Vous mentez ! monsieur.
— Vous m'en rendrez raison ! répliqua Pérédur.
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Ëitous deux, se levant, mirent Tépée à la main.
Tous les assistants se levèrent en même temps dans un désordre inexprimable. La table fut renversée. Les assiettes, les plats et les bouteilles encombraient le plancher. Les hommes se jetaient entre les combattants. Les dames s'évanouissaient Tune après Tautre, et plusieurs jeunes gentilshommes se chargèrent de les transporter dans les chambres à coucher du château. Si quelques baisers furent pris çà et là dans le tumulte, on ne croira peut-être pas qu'il soit nécessaire d'en faire mention ici. Il est clair que le trouble d'esprit de tous les assistants excuse assez les erreurs de ce genre qui ont pu être commises.
Pendant ce temps, M. le marquis de Yérac et les plus graves des assistants faisaient les plus grands et les plus inutiles efforts pour ramener la paix et la concorde. Vainement aussi le jeune baron de Pérédnr, futur époux de la belle Gabrielle, essayait de calmer son père.
— Me donner un démenti, à moi I un Pérédur ! disait le baron.
— Soutepir que le régiment de Navarre, mon propre régiment, gardait les bagages I criait Chênevert.
Enfin, il fut décidé que les deux gentilshommes se battraient sur-le-champ, dans la salle même du festin, au pistolet d'sfbord, et, si le pistolet ne suffisait pas, àl'épée. On mit la table dans un coin, on
alla chercher les pistolets de Chênevert, on plaça les deux adversaires en face l'un de Tautre, aux deux extrémités delà salle, en ligne diagonale, et le marquis de Yérac donna le signal.
Ail même instant les deux coups partirent, mais avec un succès inégal. La balle du baron frappa la boiserie à deux pieds au-dessus de la tète du comte et fit voler un éclat de bois. Quant à M. de Ghènevert, la sienne perça le chapeau du marquis de Vérac , que celui-ci tenait à la main. Le marquis, sans s'étonner, remit le chapeau sur sa tête et déclara gravement que, les balles de M. le comte de Chênevert étant plus dangereuses pour les témoins du duel que pour son adversaire, il s'offrait volontiers, pour sauver sa propre 'vie, à prendre la place de M. le baron de Pérédur et à servir désormais de cible à M. le comte de Chênevert.
Cette offre, qui excita la plus vive joie parmi les assistants, offensa cruellement Chênevert.
Il jeta son pistolet et proposa de continuer le combat à l'épée. Ce qui fut fait sans désemparer.
Le comte de Chênevert avait la réputation d'être l'une des premières lames du régiment de Navarre; mais M. le baron de Pérédur n'était pas une des dernières du régiment d'Auvergne, et la fureur des deux combattants, redoublée par le vin, était telle qu'on devait s'attendre à un accident tragique.
Après un combat qui dura deux minutes à peine^ Pérédur se fendit à fond sur son adversaire, le
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perça de part en part, et Chênevert, laissant échapper son épée, tomba en arrière sur les planches.
A cette vue, Pérédur, croyant Tavoir tué, se précipita hors de la salle, courut aux écuries du château, se saisit du premier cheval qu'il rencontra, et, sans prendre le temps de le seller, partit au galop pour échapper à la maréchaussée.
Cependant, si M. le baron de Pérédur, moins pressé de fuir, avait pris le temps de la réflexion, ou s'il avait examiné plus attentivement soit sa propre épée, soit le cadavre de M. de Ghènevert étendu à ses pieds, il aurait eu lieu de se rassurer et n'aurait pas galopé si furieusement avec la crainte d'être « empoigné » par MM. les exempts du roi, et avec le remords d'avoir tué son meilleur ami.
En réalité, M. de Chônevert n'était ni mort ni blessé. Son pied avait glissé dans le vin répandu et dans les débris du festin, et l'épée de son adversaire, en passant sous son bras, n'avait traversé que sop habit. Par malheur il demeura pendant une minute étourdi sur le plancher, ce qui persuada à tous les gentilshommes présents qu'il avait reçu le coup mortel.
On fut donc très-surpris, après l'avoir relevé, de ne lui voir aucune blessure, et l'on se hâta de le féliciter; mais l'irascible Chônevert déclara, en invoquant le saint nom de Dieu, qu'il aurait la vie de son ennemi ou que Pérédur aurait la sienne à lui, Chéncvert, et*il fit de si terribles serments, que les vi-
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très de la salle tremblèrent, et que les dames, qui commençaient à rentrer sur la nouvelle que le combat était terminé, s'enfuirent de nouveau.
— Messieurs, dit alors le marquis de Vérac, je regrette comme vous tous le fâcheux incident qui vient d'attrister l'assemblée, et j'espère que le temps apaisera le ressentiment de notre ami, M. de Ghènevert...
— Jamais I s''écria le comte.
— Et, continua le marquis de Vérac, que le mariage qui devait unir deux familles si honorables et si chères à toute la province ...
— Le mariage est rompu, interrompit Ghénevert, et je jure que de mon vivant jamais un Pérédur ne ^ mettra le pied dans ma maison.
De peur d'irriter encore davantage la colère du vieux comte, M. de Vérac se garda d'insister et prit congé de son hôte, suivi de toute la noblesse qui était venue assister à un mariage et qui avait failli être témoin d'un enterrenxent.
Mais les dames, qui voulaient présenter ieurs compliments de condoléance à mademoiselle Gabrielle, furent fort étonnées d'apprendre qu'elle avait disparu. Quant au jeune baron de Pérédur, qui avait disparu pareillement, sans rien dire à personne, on supposa qu'il avait dû suivre son père, mais on s'étonna qu'il eût laissé son cheval à l'écurie.
Cette double disparition suggéra aux gentilshommes présents quelques conjectures et excita vi-
vementla curiosité des dames; mais d'un commun accord, on garda le silence devant M. de Chôneverl, de qui la colère commençait à faire place à l'inquiétude.
Enfin les derniers adieux furent échangés. On s'embrassa de toutes parts, les dernières voitures quittèrent la cour du château, et les domestiques ayant refermé les portes M. de Chônevert courut vers la chambre de sa fille, où l'attendait la surprise la plus affligeante.
DE i/aVANTAGE d'ÉCOL'TER AUX PORTES ET DU
DANGER d'Être écouté.
La chambre à coucher de mademoiselle de Chênevert était située au premier étage du château, dans une large tour dont les fenêtres laissaient pénétrer les rayons du soleil couchant. Elle était' précédée d'une première porte garnie delapisseries qui représentaient l'aventure du chasseur Actéon changé en cerf par la chaste Diane. Autour de la jeune et colérique déesse se pressaient dix ou douze nymphes de la plus rare beauté, surprises dans les attitudes les plus diverses. Les unes se cachaient sous les roseaux, d'autres dans le fleuve. Deux ou trois, moins pradentes ou plus curieuses, ou plus dévouées à la déesse, s'étaient élancées au-devant d'elle et cherchaient à la couvrir de leurs corps plus blancs que la blanche hermine.
GABRIELLE DE CHtNEYERT. IS
Au delà de cette première porte (ou portière, comme on voudra rappeler), était la porte véritable de la chambre qu'on avait négligé de fermer, et par rentre-bâillement de laquelle M. le comte de Chênevert entendit très-distinctement les paroles suivantes, fin probable d'un discours dont il n'était pas difficile de deviner le sens :
— Ma chère Gabrielle, disait une voix d'homme, vous connaissez la fierté de mon père et l'emportement du vôtre. Toute réconciliation entre eux est impossible; mais devons-nous être séparés à jamais pour leurs sottes querelles? Gabrielle, je vous aime plus que ma vie; m'aimez-vous?
— Si je vous aime I dit d'une voix plus basse la belle Gabrielle.
Ici le comte de Chènevert s'arrôta et tendit l'oreille. Ce fat la première fois et la dernière fois de sa vie, car le bon gentilhomme avait horreur d'écouter aux portes; mais il fut bien puni de sa curiosité.
— Eh bien ! si vous m'aimez, Gabrielle, continua le jeune baron de Pérédur, car c'était bien lui qui parlait à mademoiselle de Chènevert, consentez à me suivre. Demain matin, vers quatre heures, je vous attendrai avec deux chevaux au bas de la garenne, caché derrière le mur. Nous partirons ensemble. A mtdi, nous arriverons chez le prieur du couvent de Bonlièu, qui est mon oncle et qui nous mariera tout de suite. Après cela, que votre père et
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le mien nous poursuivent ou non, rien ne pourra nous séparer.
Un assez long silence suivit cette proposition et fit trembler le vieux Ch^nevert. Soit que l'indignation eût coupé la parole à mademoiselle Gabrielle, soit quelque autre raison, ce silence fut la seule réponse qu'elle put opposer à Taudace de son amant.
Enfin, Ghènevert poussa brusquement la porte, qui n'était qu'entre-bàillée, et aperçut M. le baron René de Pérédur, lieutenant au régiment d'Auvergne, qui baisait tendrement les mains de sa iille Gabrielle, pendant que celle-ci le regardait avec des yeux où la tendresse se peignait beaucoup plus que rindignation.
Au bruit de l'entrée du comte, René, qui était à genoux devant sa fiancée, se leva brusquement. Gabrielle poussa un cri et s'évanouit.
— Monsieur, dit le comte, plein de fureur, que faites-vous ici ?
Le jeune baron de Pérédur, quoique un peu troublé par cette entrée inattendue et surtout par l'évanouissement de Gabrielle, reprit bientôt son sangfroid.
— Monsieur le comte, dit-il d'une voix assez calme, je viens réclamer l'exécution de la promesse que vous m'avez faite de me donner mademoiselle de Ghônevert pour femme.
— Sortez I dit Ghènevert en grinçant des dents.
GABRIEUE DE GHANEYERT. 17
Sortez ! sortez ! ou je ne réponds pas de ma colère. En même temps, il tira son épée du fourreau, et René, qui surveillait tous ses gestes, suivit son exemple.
— Sortez, misérable suborneur l cria Chénevert hors de lui. Sortez, ou j'appelle mes laquais.
— Vous vous en garderez, monsieur, répliqua René, pâle de colère, piais qui craignait par-dessus tout de ,se battre contre le père de sa maîtresse. Ce n'est pas ainsi qu'on traite un gentilhomme et un officier du roi.
— Eh bien, défends-toi donc, officier du roi ! dit Chénevert en se précipitant sur le jeune homme, répée haute.
René, forcé de se mettre en garde, laissa le vieux comte commencer le coml^at, et se borna à parer tous les coups sans en porter aucun.
Le bruit des deux épées engagées l'une contre l'autre fit aussitôt reprendre ses esprits à mademoiselle de Chénevert. D'un coup d'œil, elle vit le danger qui menaçait son amant, et elle se hâta de le secourir. Avant que son père eût pu prévoir ou prévenir son action, ellrse leva du fauteuil où elle était assise et se jeta entre les combattants.
A cette vue, René baissa l'épée en reculant d'un pas; mais le vieux Chénevert, moins prompt, n'eut pas le temps de l'imiter, et Gabrielle fut blessée à la main par l'épée de son père. Aussitôt le vieillard jeta son épée, et, se précipitant vers sa fille, tout
effrayée, la saisit dans ses bras et la couvrit des plus tendres baisers.
Pendant ce temps, René, qui voyait le sang couler, allait tirer le cordon de la sonnette et appeler une femme de chambre; mais Gabrielle se hâta de le rassurer.
— Ce n'est rien, dit-elle. Adieu, René. »
' Et comme il restait immobile sous les regards menaçants du comte de Chônevert :
— Si vous m'aimez, lui dit-elle avec plus de force, partez, René. Je vous le jure, je ne serai qu'à vous. •
Cette dernière parole fit froncer les sourcils du comte.
— Et moi je vous jure, monsieur, dit-il, que je l'enverrai plutôt au couvent que de souffrir qu'elle épouse un Pérédur.
A dire vrai, cette promesse paraissait au moins aussi solide et aussi inviolable que la précédente ; mais René ne jugea point à propos de les opposer l'une à l'autre. Il fit réflexion que le vieux Chénevcrt pourrait n'être pas toujours inflexible, qu'en tout cas, il pouvait mourir bientôt, ce qui était fort probable, \u son tempérament bilieux ; que mademoiselle Gabrielle n'avait pas paru fort indignée de la proposition d'enlèvement, et qu'il serait toujours temps de se couper la gorge comme fit le général Brutus à Philippes, ou le sénateur Caton à Utiquc, ou " tant d'autres héros malheureux et désespérés.
Avait-il tort OU raison? C'est ce que la suite de cette histoire nous apprendra.
Ayant donc fait ces réflexions en une seconde, il prit son chapeau, salua profondément le comte, baisa respectueusement la main que lui tendait Gabrielle et descendit dans la rour du château.