‹ Gabrielle de ChênevertChapitre 2 sur 20 · PROFIL DE JEAN · texte numérisé non relu

PROFIL DE JEAN

Il était déjà neuf heures du soir, et la lune commençait à peine à paraître dans le ciel derrière la cime des arbres.

— Jean, où es-tu? demanda René de Pérédur. • A cette question, un homme s'avança tenant deux chevaux par la bride, Taida à monter sur Tun, et monta lui-môme sur l'autre sans dire un mot. Puis les deux fcavaliers partirent au petit trot. Mais cette allure même parut bientôt trop vive au jeune baron. Il n'eut pa» fait cent pas hors du château, qu'il tomba dans une rêverie profonde et, presque sans y penser, arrêta son cheval. Jean sui\it son exemple sans faire aucune question.

Jean était le plus parfait modèle de cette race aujourd'hui perdue de serviteurs qui prenaient leur part des aventures, des douleurs ou des plaisirs de

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leur maître. Comme il était né et devait, selon toute apparence, mourir sur les terres de Pérédur, c'est là qu'il avait concentré toutes ses affections. Ce n'est pas qu'il fût tout à fait étranger au monde et aux grandes aventures. Au contraire, il avait beaucoup voyagé et tiré Tépée en glus d'une bataille. La malheureuse vocation qu'il avait reçue du ciel pour faire la guerre aux loups, aux renards (et faut-il aussi l'avouer?), aux lièvres et aux perdrix, l'avait rendu de bonne heure suspect et redoutable au baron de Pérédur, père de René, et à tous ses voisins. Dès l'âge de dix-sept ans, il avait la réputation très-méritée du plus habile braconnier de dix paroisses à la ronde ; du reste, bon vivant, gai compagnon à ses heures, ayant toujom's le mot pour rire, et incapable de crainte. Aussi était-il fort aimé de tout le voisinage et des gardes-chasse eux-mêmes, dont aucun n'aurait consenti à le prendre en flagrant délit.

Mais si les gardes-chasse fermaient volontairement les yeux sur les peccadilles de Jean, M. le baron de Pérédur redoublait de vigilance et âe sévérité. • Un soir, comme il faisait à cheval le tour de ses terres, il entendit un coup de fusil qu'on venait de tirer sur la lisière du bois, et, piquant des deux, il arriva juste au moment où Jean relevait un lièvre (ju'il venait de tuer, et l'enfermait dans sa carnas- :*ière.

A cette vue le baron, qui n'était pas endurant, leva sa cravache sur le chassemr; mais Jean, reçu-

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lant d'un pas, saisit son fusil par le canon, et d'un air résolu :

— Monsieur le baron, si vous frappez, je frappe. Quoique le vieux Pérédur fût fort brave, il fut un

peu ébranlé par l'attitude de Jean.

— Maître coquin, dit-il, destiné à la potence, voilà donc où passe tout le gibier de ma garenne ? Il ne tient à rien que je ne t'envoie servir le roi sur ses galères,

— Monsieur le baron n'oserait pas I répliqua Jean furieux.

— Je n'oserais pas, hardi coquin I Sais-tu que j'ai droit de haute et basse justice sur mes terres, et que le roi lui-même n'est que l'exécuteur de mes sentences?

— Monsieur le baron, dit Jean, si vous m'envoyez aux galères, je vous enverrai, moi, en paradis avant la an du jour.

— Scélérat ! cria le baron , tu oserais porter la main sur moi, toi dont la famille a mangé de père en fils, depuis deux mille ans, le pain de Pérédur !

— Si mon père et mon grand-père ont mangé ce pain, répliqua le braconnier sans s'émouvoir, ils l'avaient bien gagné. Qui donc a labouré la terre, et ensemencé le sillon, et récolté le blé?

— A ce moment, Pérédur vit bien qu'il n'était pas de force à soutenir la discussion, et, sans répliquer un mot, il rentra au ch&teau.

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Là, son premier ordre fut d'appeler le père de Jean, un \1eux et robuste paysan, qui cultivait, comme métayer, un des domaines du baron.

— Va-t'en d'ici, dit Pérédur, je te chasse, toi, ta femme et tes enfants I

Le paysan, consterné, demanda le motif de cette expulsion.

— Interroge ton gredin de fils, continua Pérédur, qui a osé me menacer de mort, il n'y a qu'une heure !

En même temps, il raconta son entrevue avec Jean et finit par menacer de le faire arrêter par la maréchaussée. Or, ime telle menace était un arrêt de mort. On se rappelle la jurisprudence de ce temps-là : « Aussitôt pris, aussitôt pendu. » Le juge était à droite et le bourreau à gauche du roi.

Heureusement, la baronne de Pérédur revenait au même moment de la promenade. La baronne, qui était une bonne femme, n'eut pas plutôt appris de quoi il s'agissait, qu'elle déclara que le vieux métayer et sa famille ne seraient jamais renvoyés, qu'elle s'y opposait formellement, et que Jean seul recevrait de son père une forte réprimande et quitterait le pays pour quelques années.

— Eh bien! dit le baron, moins féroce au fond qu'il n'avait voulu le paraître, je lui pardonne, condition qu'il partira ce soir et qu'il servira le roi dans ses armées, puisqu'il refuse de le servir sur ses galères. Et, ajouta-t-il, j'espère qu'une balle prus-

sienne (on était alors en guerre avec le grand Frédéric) nous débarrassera de ce mauvais drôle. >

Personne ne fit attention à cette dernière partie de son discours, qui n'était là évidemment que pour couvrir honorablement sa retraite; et Jean partit le soir môme, enrôlé par ordre dans le régiment d'Auvergne, où M. le baron René, alors âgé de dix-huit ans, venait d'être nommé sous-lieutenant au sortir de récole des cadets. Comme, grâce au ciel, Jean ne manquait ni de force, ni d'adresse, ni d'agilité, ni surtout d'un imperturbable sang^froid, il fit avec honneur les quatre dernières campagnes de la guerre de Sept ans, tira des coups de fusil et porta des coups de baïonnette à tous les hulans, pandours, hussards, fantassins, cavaliers. Prussiens, Badois, Hessois, Bavarois, Saxons, Brunswickois et autres chrétiens, bien ou mal léchés, qui composaient l'armée de Sa Majesté prussienne et se battaient vaillamment sous les ordres de Martin-Bâton, le premier et principal lieutenant de Sa Majesté.

Jean eut, en outre, assez de bonheur pour ne recevoir d'autres blessures que celles qui ornent un visage guerrier et qui ne déforment personne; exemple : un coup de sabre en travers du front, belle cicatrice dont une extrémité aboutissait tout près de la tempe gauche et l'autre se perdait sous les cheveux ; un coup de baïonnette à l'épaule, amplement rendu par ledit Jean, lequel, étant d'un caractère généreux, n'avait jamais rien reçu de per-

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sonne sans le rendre et restituer immédiatement au double ; item, divers coups de fusil dont la trace se perdait dans l'uniforme. Ce sont les revenants-bons du métier.

En revanche, soit à Francfort, soit à Osnabruck, soit à Munster et Weimar, pendant les soirées d'hiver et les loisirs de la garnison, Jean ne négligea pas de s'assurer, autant qu'il était en son pouvoir, si les jeunes filles de la blonde Allemagne étaient vraiment aussi sensibles, douces, intéressantes, sentimentales et romanesques que le bruit en a couru longtemps dans les quartiers de cavalerie et dans les casernes d'infanterie, où se logeait ordinairement l'armée du roi très-chrétien et de ses successeurs. 11 était même arrivé, suivant son humble aveu, à un très-rare degré d'expérience en ces matières, et se considérait volontiers (dans son humble et médiocre ' sphère) comme à peu près irrésistible. Pourquoi l'historien cacherait-il que le défaut dominant de Jean était une fatuité sans bornes? tant d'autres personnes, surtout dans notre France bien-aimée, sont atteintes de la môme maladie et n'ont pas la même excuse.

La guerre de Sept ans étant terminée, Sa Majesté le roi Louis XV ayant fait présent à nos ennemis les Anglais de l'Indoustan (jusque-là indivis entre M. Dupleix et le Grand-Mogol), et à nos amis les Espagnols, de la Louisiane, qui nous gênait fort (car rien n'est plus gênant, ni plus coûteux et plus difficile à

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garder que les grandes et puissantes colonies), M. le duc de Choiseul, homme d'Etat fort renommé et célébré par tous les poëtes de son temps, jugea nécessaire de congédier une partie de l'armée qui était devenue inutile; d'où il suirit que M. le baron René de Pérédur, lieutenant au régiment d'Auvergne, et M. Jean, caporal, son intime ami et serviteur, eurent occasion de revoir les tours grises et la forêt sombre de Pérédur; que Jean rentra facilement en grâce auprès du vieux baron ; que René ne tarda pas à voir mademoiselle Gabrielle de Chénevert, l'une des plus belles personnes de la province de Marche, et fille unique du plus intime ami de son père ; qu'il ne put la voir sans l'aimer profondément (étant né d'un cœur tendre et sensible); qu'il s'en lit aimer à son tour très-promptement et très-facilement, car les deux familles n'y mettaient pas le moindre obstacle, et qu'il aurait été, le jour même oîi commence cette histoire, le plus heureux baron de France et de toute la chrétienté, si M. le comte de Chônevert et M. le baron de Pérédur père n'avaient pas en la sotte idée de s'arracher les cheveux et de croiser le fer, ainsi qu'on l'a vu dans le premier chapitre.

Pendant que René, enseveli dans ses mélancoliques réflexions, était arrêté à cent pas du château de Yillefort, Jean, moins affligé que son maître, mais triste cependant (on saura plus tard pourquoi), le regarda quelque temps en silence ; mais c^omme il était homme de résolution, et comme eh toute

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chose il délestait la rêverie, il ne tarda pas à interrompre celle de son compagnon.

— Eh bien ! monsieur, dit-il à Reû^, qiîe faisonsnous là? faut-il rester? faut-il partir ?

— Ah ! dit René en-soupirant, loucher de si près au bonheur et faire naufrage avant d'y avoir porté la main ! N'est-ce pas de quoi se brûler la Cervelle?

— Il est vrai, monsieur, que M. le comte et M. le baron auraient bien pu se couper la gorge vingtquatre heures plus tard; mais que voulez-vous, monsieur? Il y a toujours eu un guignon sur les amoureux. Tenez, moi, tel que vous me voyez, je n'en suis pas exempt. Imaginez-vous qu'une fois dans une rue d'Osnabrûck... vous connaissez Osnabruck?

— "Va toujours, dit René qui l'écoutait à peine. -*- Nous y avons tenu garnison ensemble. J'étais

logé dans Kœnîgstrasse, chez un docteur qui s'appelait,.. Attendez que je cherche un peu son nom... Eh ! vous l'avez connu aussi bien que moi. C'était un vieux bonhomme à lunettes, qui parlait latin six heures par jour, qui avait une perruque mal peignée, et une petite servante jolie, oh ! jolie ! c'était un amour. La cavalerie et l'infanterie de la place venaient chacune à son tour rôder sous la fenêtre avec rartillerie, sans les canons, bien entendu. Sa taille était mince à tenir dans les dix doigts, ses yeux étaient noirs et charmants, son petit nez retroussé avait toujours quelque chose à dire aux passants. Ah ! la char-

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mante fille ! si jamais j'oublie son nom !,.. Vous ai-je dit qu'elle s'appelait Charlotte? Un soir, monsieur, ah I l'heureux soir I un soir, je la rencontrai dans l'escalier. Elle portait la rôtie du vieux docteur. C'était son souper de tous les jours.

« — Ëh bien, lui dis-je en la prenant par la taille, quand m'aimerez-vous, ma gentille, ma ravissante petite Charlotte ?

« — Jamais, monsieur le soldat, dit-elle. On est si trompeur dans l'infanterie î » Faites état, monsieur, que cette réponse annonçait bien de l'expérience. J'aurais dû me défier. Mais se défie-t-on quand on aime? Naturellement, je lui promis de l'aimer toujours, et, ma foi, comme je voulais l'embrasser, elle laissa tomber la rôtie. Le verre fut cassé, le vin se répandit, le pain et le fromage roulèrent dans l'escalier, et je vis paraître au-dessus de la rampe le casque à mèche du docteur I Monsieur, vous n'avez jamais vu un docteur allemand qui voit sa rôtie perdue et sa servante embrassée dans l'escalier? c'est un spectacle lamentable. Il arrachait sa perruque, il criait que l'ordre dés mondes était interverti ! (Que voulait-il dire par là? C'est ce que je n'ai jamais pu savoir.) Il m'appelait brigand, bandit, gueux de Français, et finalement il cria : Au feu ! et Au voleur! Monsieur, qu'auriez-vous fait à ma place ?

René ne répondit pas. Il réfléchissait toujours.

— J'eus d'abord envie de rester, continua Jean,

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de lui ôter sa perruque et son casque à mèche, et de le jeter lui-même par-dessus la rampe ; car enfin, de quoi se mêlait-il? pourquoi voulait-il embrouiller mes affaires? Mais je fis bientôt réflexion qu'il se plaindrait au commandant de la place, qu'on n'écouterait pas ma réponse, que je serais accusé de viol, de vol et d'assassinat, et probablement pendu sans qu'on voulût m'entendre ; vous savez que les pauvres gens sont toujours fort maltraités, et que le grand prévôt de l'armée ne leur veut aucun bien. En un clin d'œil, je pris ma résolution, je descendis l'escalier, je dis tout bas à Charlotte de m'attendrc le lendemain, vers onze heures du soir, et de m'ouvrir la porte aussitôt que le vieux docteur aurait commencé à ronfler, et j'allai chercher un asile et un alibi chez im de mes camarades du régiment, pourxpii la cantiniëre avait de l'amitié. Par làf j'évitai les mauvais propos et la potence qui en est le suite. Hais ce n'est pas tout, monsieur.

— Quoi donc encore? demanda René qui pensait à la belle Gabrielle et ne faisait pas la moindre attention aux discours de son compagnon.

— Le lendemain, dit Jean, j'allai fidèlement attendre, devant la maison du docteur Cornélius, que Charlotte m'ouvrit la porte; mais, voyez, monsieur l'ingratitude des femmes : un dragon m'avait prévenu, un vrai dragon du roi, que je connaissais fort bieiiy et qui lui faisait la cour depuis une semaine. N'est-ce pas une inconvenance, monsieur? Et j'eus

la*douleur de voir qu'elle ouvrait sa fenêtre et me montrait en riant au dragon. Oui, monsieur, moi qui vous parle, j'ai fait le pied de grue pour une infidèle jusqu'à quatre heures du matin ! Un autre, en voyant le dragon, se serait retiré, de peur des rhumatismes et des fluxions de poitrine, car, dans ce pays-là, comme vous savez, le soleil a juste Téclat de nos lanternes, et la nuit est sombre comme un soupirail de l'enfer; en deux mots, il y pleut trois cent vingt jours par an et trois cent soixante nuits; mais, mol, qui ai guetté souvent le loup et le renard à l'afiùt et passé la nuit dans les bois, grâce au ciel, je ne crains pas les rhumatismes; d'ailleurs, j'attendais le dragon.

Enfin le coq chanta trois fois, et l'avertit qu'il était temps de rentrer au quartier. Il sortit ; je le vois encore, car le jour commençait à poindre, leste, pimpant et se frisant la moustache. Il se carrait dans son uniforme, effaçait les épaules et faisait sonner ses éperons. Au coin de la rue, je m'avançai vers lui.

« *— Ah ! vous voilà, camarade ! me dit-il en riant. Vous devez avoir eu froid cette nuit, car il y a longtemps que vous êtes en faction, je parie ?

a — Oui, j'ai eu froid, dis-je à mon tour. Et, sans vous commander, camarade, si nous allions nous donner un petit coup de torchon dans la plaine? Qu'en dites-vous? cela me réchaufferait.

« — A vos souhaits, dit le dragon. N'empêche

que Charlotte est un friand morceau et qu'elle m'a dit de vous des choses... »

— Vous sentez bien, mon lieutenant, que ce qu'il en disait était pure menterie. Le dragon voulait me narguer. Mais le sang commença de me monter à la figure et la moutarde au nez, et je ne lui aurais pas fait grâce de son coup de sabre pour un empire ; car enfin on est Français, n'est-il pas vrai, mon lieutenant, ou Ton ne l'est pas; et si l'on est Français,* on n'aime pas à se voir molesté comme un Prussien ou comme un kaiserlick.

Au reste, il fut bien puni de ses vanteries, car, étant allé au quartier avec lui pour choisir deux sabres de longueur et de tranchant pareils, je l'embrochai dès la troisième passe et le mis sur le flanc pour six mois. On en causa bien un peu dans le régiment; mais le dragon eut la bonté de dire qu'il avait reçu ce mauvais coup-là sur la route de Hanovre, tout à coup, dans l'obscurité et sans savoir pourquoi; ce qui arrêta la curiosité du prévôt. Et que pensez-vous, monsieur, que fit Charlotte quand elle sut que j'avais à moite é ventre son dragon?

— Elle te prit à sa place.

— Ah ! monsieur, elle fit bien pis. Quand je revins au logis, deux artilleurs avaient pris la place du dragon. Franchement, je ne pouvais pas me battre avec toute l'armée. D'ailleurs, pour le dragon, elle avait une excuse. C'était le premier, et il était si bel homme! Car c'était un bien bel homme, et son uni-

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forme lui allait si bien ! Maisles deux artilleurs étaient des gringalets dont une femme de bon sens n'aurait jamais voulu. Eb bien I monsieur, voyez le guignon, cette pauvre Charlotte est la seule quej'aie véritable^ ment aimée pendant quatre ans que j'ai passés en Allemagne ! Je la détestais, je ne pouvais pas la souffrir, et je ne pouvais pas m'en passer. Quand les deux artilleurs furent partis, il vint des fantassins comme moi, des pandours de l'impératrice Marie-Thérèse, des hussards de Hongrie, que sais-je encore? Tout lui était bon, et elle était douce pour tout le monde. Cependant, je n'ai jamais eu le courage de m'en aller, et si j'amassais d'un côté tous les bonheurs qu'elle m'a donnés et de l'aulre tous les chagrins, les plaisirs, monsieur, ne rempliraient pas le creux de ma main, et les chagrins rempliraient tout entier le château que vous voyez et déborderaient dans les cours et jusque par-dessus les murs de l'enceinte. Ah ! les femmes ! les femmes I

— Jean, dit alors René, descendons et attache nos chevaux à ces deux arbres. La lune est levée et éclaire la tour où dort ma belle, ma charmante, ma douce Gabrielle. Asseyons-nous un instant. Si je ne dois plus la revoir, que je revoie du moins ce château qu'elle habite, qui renferme tout ce que j'aime en ce monde !

Jean obéit et s'assit à côté de son maître.

— Jean, continua Pérédur, laisse-moi-là ta Charlotte, les rues d'Osnabruck, tes rhumatismes, tes

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dragons, tes artilleurs et tes vulgaires amours. Dismoi si tu as vu jamais une femme plus belle, plus spirituelle, plus adorable que M"* de Chênevert; n'est-ce pas une perle et un pur diamant? Te souviens-tu du jour où nous la vîmes pour la première fois? Elle sortait à peine du couvent, et son père, ce vieux dogue qui la garde, venait d'inviter à Villefort toute la noblesse du voisinage. As-tu vu comme elle était belle ?

— Oui, monsieur le baron. Et Louison aussi.

— De quelle Louison me parles-tu là ?

— Monsieur, vous parlez de M"* de Chênevert, qui est un ange et une perle, comme vous dites ; et moi je vous parle de ma pauvre Louison, qui est la meilleure créature et la plus amoureuse de moi qu'on puisse voir. Et avec elle, mon lieutenant, je ne crains pas les dragons ni les artilleurs, car tous les hommes du château sont vieux, excepté moi, et quant à la grâce et à l'art de se conduire près de la beauté, je me flatte...

Ici Jean s'interrompit et se caressa le menton, ce qui indique assez qu'il se croyait fort avant dans les bonnes grâces de Louison.

— Pauvre Gabrielle ! continua René de Pérédur.

— Pauvre Louison! reprit à son tourl'osbtiné Jean.

— A la fin, dit René, tu me romps les oreilles avec ta Louisqp l

— Hélas! monsieur, les malheurs amoureux d'un

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soldat sont aussi durs à supporter que ceux de son lieutenant.

— Eh! qui te parle de tes malheurs, bavard insupportable? Qui t'empêche d'épouser ta Louison, si le cceur t'en dit, et à elle aussi? Est-ce qu'un père abominable est venu se jeter en travers de tes amours? Est-ce que tu as été chassé de la maison de ta fiancée, — chassé comme un bandit, comme un malfaiteur ?

— Monsieur, dit Jean, ne nous fâchons pas. Vos malheurs sont les miens, et c'est fort heureux pour vous.

* — Pour moi? Que veux-tu dire?

— Que mon mariage est manqué si le vôtre ne se fait pas, mon lieutenant; que Iç père de Louison, qui veut garder sa fille près de lui, me la refusera si je dois l'emmener avec moi; et comment ne l'eramènerais-je pas, puisque vous m'emmenez? car enfin, il n'est pas juste, monsieur, que je vous quitte. Vous êtes accoutumé à mes défauts, je suis accoutumé aux vôtres ; vous 'êtes mélancolique et amoureux, je suis amoureux, mais non pas mélancolique; vos angles rentrants vont à mes angles sortants. Je puis me passer de vous, mais vous ne pouvez guère vous passer de moi. Par pitié et compassion pour vos amours, je reste. Oui, je reste, mais je perds Louison si vous n'épousez pas mademoiselle de Chénevert; or, je n'entends pas perdre Louison, et dût M. le comte de Chénevert en crever

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(et aussi M. le baron de Pérédur, votre très-honoré père), il faudra, comme dit le Seigneur, que ma volonté s'accomplisse, et que nous épousions, vous mademoiselle de Ghènevert, et moi mademoiselle Louison, qui sont toutes deux, chacune en son genre^ voyez la concession que je vous fais, les deux plus belles personnes de Tunivers connu.

— Alors, dit René, tu vas m'aidera enlever ma fiancée?

— Allons donc, monsieur, on a bien de la peine à tirer de vous quelque chose de raisonnable !

— Eh! mon ami, j'y ai déjà pensé; mais Tennemi est sur ses gardes.

En même temps le jeune baron raconta rentrevue qu'il venait d'avoir avec Gabrielle de Ghènevert, l'entrée soudaine du comte dans la chambre de sa fille, ses menaces et le combat qui avait suivi.

— Bon ! dit Jean, ceci vous apprendra à fermer les portes derrière vous. Règle générale : derrière toute serrure, il y a un œil qui regarde; derrière toute porte entr'ouverte, il y a une oreille qui entend ; et soyez sûr que cet œil et cette oreille appartiennent toujours à la personne qui, dans l'intérêt des cœurs. sensibles, devrait le moins voir et entendre. Au reste, la prudence de M. de Ghèneverty sa vigilance et sa passion d'écouter en se cachant derrière les portes, ne lui serviront de rien. J'ai des intelligences dans la place. Je ne m'expli-

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que pas. J*ai prévu tout ce qui arrive, même rentrée du père. (Les pères ne devraient jamais entrer, du moins sans frappera la porte.) J'ai glissé deux mots dans Toreille de Louison. Comptez que c'est une bonne fille, qui est,sensible à ses propres peines et même aux peines des autres. Au besoin, je saurais lui enseigner son devoir. Monsieur, il fait un peu frais. 11 est minuit. Votre père vous attend et s'inquiète sans doute. Il croit peut-être avoir tué le vieux Chênevert... et plût à Dieu en effet qu'une bonne grosse tuile tombât demain matin sur sa tête, cela accommoderait bien nos affaires... Partons! Il est temps de rassurer M. de Pérédur. Demain soir je reviendrai, et par Louison j'aurai des nouvelles de mademoiselle de Chênevert.

— Partons, puisqu'il le faut, dit en soupirant René.

Mais il ne partait pas. Tantôt il racontait à Jean l'éternelle et interminable histoire de ses amours ; tantôt il lui demandait s'il serait possible de fléchir le cœur du vieux Chênevert, et comme la réponse de Jean ne lui laissait aucune espérance , car le caractère inflexible et impitoyable du vieux comte était renommé dans toute la province, René soupirait plus profondément encore et regardait tristement les étoiles.

— Mais crois-tu du moins qu'elle m'aime?

— Ma foi, monsieur, dit Jean, si elle ne vous aimait pas, elle serait bien difficile. Vous êtes jeone^

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joli, gentilhomme. Les terres de Pérédur ont plus de quinze cents arpents, sans compter la forêt, qui ne va guère à moins de deux mille, mais qui, excepté le gibier, ne rapporte pas grand'chose. Vous tirez bien l'épée. Pour monter à cheval ou prendre un homme au collet et à la ceinture et le jeter par-dessus une haie, vous êtes sans égal dans tout le bailliage; vous avez de Targent, et, ce qui vaut mieux, vous savez le dépenser. Quant aux sciences, vous n'avez pas une grande réputation, mais cela pourra venir, et Ton dit que vous faites de très-jolis vers en rhonneur des dames. Ma foi I si mademoiselle dé Ghênevert trouve mieux que cela, elle est libre de s'y tenir ; mais entre nous, je crois que vous ne risquez pas grand'chose.

— Oui, mais m'aimera-t-elle jusqu'à se laisser enlever par moi ?

— Ah ! monsieur, c'est votre affaire. A vous de la persuader. Et, après tout, qu'y a-t-il donc de si honteux pour une dame à se laisser enlever par un jeune et beau gentilhomme qui veut la conduire à l'autel? Allez, allez! plus d'une crie contre celles qu'on enlève et fait sonner haut sa vertu, qui voudrait bien avoir été enlevée, et qui enrage de ne pouvoir plus l'être. Songez-vous, monsieur, comme il est flatteur pour une dame de donner à un honnête homme la pensée d'un crime? Car enfin, monsieur, le rapt est un crime, un très-grand crime, fût-il volontaire des deux parts, et MM. les conseil-

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lers du parlement de Paris n'hésiteraient pas à nous

faire pendre tous deux tous principal auteur,

et moi complice. Mais peutr-étre, en faveur de votre qualité, vous ferait-on grâce de la pendaison et vous couperaiiron le cou, tout bonnement. C'est pourquoi, comptez qu'avant trois, jours, vous reverrez . mademoiselle Chônevert; qu'avant huit jours, vous l'aurez enlevée, et qu'avant trois mois, nous serons

pendus dont Dieu nous préserve !

Sur cette assurance, René se remit en selle et, envoyant un dernier soupir et un dernier baiser aux tours de Villefort, il reprit, un peu consolé, le chemin de Pérédur.

PAH QUELS DISCOURS CONSOLANTS ET JOYKUX MA- DAME LA BABONNE DE PÉRÉDUR ESSAYA DE CALMER LE DÉSESPOIR DE SON MARI.

Le cbâteau de Pérédur, Tun des plus renommés de rancieone Marche, est situé sur une colline, à une demî-Iieue de la petite ville de Felletin. Au bas de cette colline qui se prolonge comme un des contre-forts du plateau formé par les montagnes de la Marche — trait d'union entre celles du Limousin et les monts Dore — se trouve une vallée étroite et profonde dont toutes les eaux vont aboutir à un étang, et de là s'écoulent à petit bruit en ruisseau clair et limpide qui va rejoindre la Creuse, et . par la Creuse, la Vienne, et par la Vienne, la Loire, et par la Loire, les gouffres sans fond de l'océan Atlantique.

Or, sur les bords de cet étang, dans la vallée et

sur le plateau, s'étendent, environnées de tous côtés par la forêt de Pérédur, les terres et les prairies du vieux baron, dont René était Tunique héritier. Une magnifique avenue de châtaigniers, interrompue vers son centre par im vaste tournebride, conduisait par un chemin montueux et difficile, mais large et bien entretenu, jusqu'à l'entrée du château, défendue seulement par une grille en bois.

A travers les barreaux de la grille, les visiteurs voyaient d'abord une vaste cour flanquée, au nord, par les bâtiments de la ferme, les cours, les écuries, les granges; à l'est, par le château lui-môme; au sud, par le mur d'un jardin potager, et, à l'ouest, par une autre muraille et par la grille elle-même.

Du reste, le château, quoique les fossés d'enceinte fussent comblés et les vieilles murailles abattues, . gardait quelques marques de son ancienne grandeur : les tours étaient encore entières, et, quoique depuis les guerres de la Ligue aucime couleuvrine n'eût montré sa gueule par les embrasures, on devinait que Pérédur avait dû être une place d'armes respectable dans un temps et dans un pays où les plus grosses armées ne montaient pas à plus de cinq cents hommes.

Les seuls habitants du château étaient en ce tempslà, outre les fermiers, les métayers et quelques domestiques, le vieux baron de Pérédur, alors âgé de soixante ans, mais très-vert encore et tout prêt à dégainer comme on l'a vu par le récit qui commence

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ce livre, et la baronne, mère de René, excellente femme qui languissait presque toujours malade dans son fauteuil, et n'avait pas pu, par cette raison, aller avec son fils et squ mari jusqu'au château de Villefort. Les chemins de la province étaient si mal entretenus, grâce à la corvée et aux impôts, que malgré les efforts du célèbre Turgot, alors intendant à Limoges, on n'aurait pu trouver dans toute la province qu'une seule route carrossable. Encore étaitce celle qui servait au trajet direct des voyageurs entre Lyon et Bordeaux. Aussi tout le monde voyageait à cheval, même les femmes, et la baronne de Pérédur, trop malade pour supporter ce rude exercice, était assise au coin de la cheminée lorsqu'on annonça l'arrivée du baron.

M. de Pérédur arrivait au galop, monté à cru sur un cheval étranger, sans chapeau, l'épée au poing, tout pâle encore du meurtre qu'il croyait avoir commis sur le baron de Chônevert. A peine entré dans la cour, il se jeta à bas de son cheval, et, sans répondre aux questions de ceux qui. l'entouraient, il entra dans la salle où sa femme, assise au coin de la vaste cheminée, regardait brûler un grand feu (l'air est si vif sur ces montagnes, qu'il y fait froid tonte l'année).

En le voyant si troublé et revenu seul, elle eut peur de quelque accident tragique.

— Que vous est-il arrivé? dit-elle; où est René?

Le baron, avant de répondre, fit signe aux dômes-

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tiques de sortir. L'émotion et la rapidité de la course lui ôtaîent la parole.

— Où est mon fils? s'écria plus fortement encore la mère épouvantée.

— Il est vivant, dit le père, il se porte bien. Mais quel affreux malheur !

En même temps, il raconta sa querelle avec le comte de Chônevert, le duel qui l'avait suivie et la mort de Chênevert.

— A la vue de l'ami que j'avais tué, dit le baron en finissant, j'ai perdu la raison. J'ai couru à l'écurie, je suis monté sur le premier cheval que j'ai rencontré et je suis revenu au galop. Ce duel, qui a eu lieu devant cinquante personnes, sera connu demain des magistrats. Toute la maréchaussée du département viendra m'arrôter avant midi. Ces robins sont si heureux de pouvoir maltraiter un gentilhomme et un homme d'épéc ! C'est leur triomphe à ces plumitifs ! Où vais-je chercher un asile?

Ce triste récit fit verser quelques larmes à la baronne et lui fit prononcer quelques paroles inutiles, comme il arrive en pareille occasion aux dames leî^ plus sensées.

Par exemple, elle fit observer que l'habitude de boire sans modération conduisait par une pente fatale à rivrognerie, et l'ivrognerie aux querelles, qui sont en tout temps indignes d'un gentilhomme et d'un homme bien élevé; que si l'on devait s'abstenir de toute intempérance, c'était plus particulière-

GABRISLLK DE CnÊIfBVEHT. 49

ment dans les jours de fête solennelle et devant Télite de la noblesse marchoise réunie pour assister au contrat qui unissait les deuix plus illustres familles de la province; qu'en tout cas, et dans toute querelle, il fallait savoir s'arrêter à temps, ce qui était d'un chrétien et d'un galant homme; que s'il était impossible d'éviter tout à fait les querelles, on pouvait du moins éviter de prendre pour adversaires ses meilleurs amis, et en particulier ceux à qui l'on était près de s'unir par les liens du sang aussi bien que par ceux d'une amitié ancienne et réciproque. Elle ajouta qu'après la première épreuve du duel au pistolet, qui, par un rare bonheur et une dernière faveur de la Providence, n'avait pas trop mal tourné pour les deux combattants, il eût été plus sage encore de s'en tenir là et de ne pas mettre l'épée à la main ; qu'ayant mis l'épée à la main, il suffisait de vaincre et de désarmer son adversaire, mais qu'il était cruel de le blesser et* abominable de le tuer; que ce funeste duel, outre toutes les autres conséquences qu'il n'était que trop facile de prévoir, serait certainement suivi de la rupture d'un mariage nécessaire au bonheur de René et même à sa fortune, car la terre de Chênevert était fort bien entretenue, fort améliorée par les soins du défunt comte, très-vaste par-dessus le marché et joignait de trois côtés celles des Pérédur; que ce mariage, où se rencontraient à la fois l'amour, l'argent, la convenance des deux familles, et deux noms honorables, allait

44 GABRIELLE DE GUÊNEYERT.

être, après sa rupture, une source intarissable de calamités ; qu'au bonheur d'avoir pour proche voisin un ami éprouvé succéderait évidemment Tennui d'avoir maille à partir tous les jours avec ce même voisin, car il n'était pas douteux que Gabrielle de Chênevert, en fille dévouée à la mémoire de son père, chercherait tous les moyens de le venger, et qu'elle en trouverait des milliers; que le premier serait de donner sa main à quelque autre prétendant, ce qui, sans nul doute, ferait mourir René de désespoir (car M. le baron de Pérédur ne connaissait pas toute la sensibilité du cœur de ce pauvre garçon); que René étant fils imique et seul héritier du nom de la famille, ce nouveau et terrible malheur serait tout à fait irréparable; que, pour elle, on pouvait creuser sa tombe tout près de celle de son fils, et que M. le baron de Pérédur ne tarderait pas à recevoir le juste prix de son orgueil, de sa brutalité^ de son ivrognerie et de son penchant aux querelles.

Tel est l'aperçu succinct des consolations que madame la baronne de Pérédur (très-semblable en cela aux deux tiers des plus aimables personnes de son sexe) se fit un devoir d'offrir à son mari pendant deux heures trois quarts. Il est bien entendu que les larmes, les soupirs, les interjections et les apostrophes de diverses natures garnissaient et remplissaient convenablement les vides du discours.

Pendant ce temps, le pauvre baron, écrasé sous

GABRIELLS DE CBtNBVBRT. 45

ses remords et encore plus sous les apostrophes de sa femme, cherchait vainement à opposer une digue au torrent.

— Que vais-je faire? disait-il toujours.

— Je vous l'avais bien dit, conclut la baronne, mais vous n'écoutez rien ni personne. Vous ne sa* vez ni vous conduire ni vous laisser conduire. Vous...

Ici pourtant, soit qu'un regard de son mari l'eût avertie que sa patience était à bout, soit qu'elle sentit enfin qu'il fallait prendre un parti, elle tira de sa poche un trousseau de clefs et commença d'entasser du linge et des vêtements dans une valise pendant que M. de Pérédur faisait seller et brider un cheval, chargeait ses pistolets et, remettant son épée au fourreau, se préparait au départ.

— Avant toute chose, dit la baronne, allez droit à Bonlieu. Faites appeler votre frère l'abbé. 11 vous donnera un bon conseil et un asile pour quelque temps. Dans cet intervalle, René et moi nous ferons agir nos amis, nous obtiendrons votre grâce, et je réparerai comme toujours les brèches que vous avez faites à votre fortune et à votre réputation.

Comme il n'y avait guère de parti plus sage ni plus facile à prendre, Pérédur s'y résolut. 11 embrassa tendrement la baronne, agrafa soigneusement son aianteau et mit le pied àl'étrier.

Au môme moment, on entendit à quelque dis-

46 GABRIELIJS DE CHÊNEVERT.

tance le bruit de deux chevaux lancés au trot qui s'avançaient dans Ta venue.

— Tout est perdu, dit la baronne, c'est la maréchaussée. Cachez-vous vite dans la garenne; on dira que vous êtes déjà parti.

Heureusement, on entendit la voix de René dans l'avenue.

— Eh! mon père, oîi courez-vous donc si tard ? Il n'est pas encore dix heures du soir.

— Je vais, dit le vieux Pérédur en l'embrassant, chercher un asile contre la maréchaussée. Après le malheureux duel de ce soir, qui a eu une fin si tragique...

— Si tragique ! dît René qui devina tout, eh ! mon père, n'y pensez pas. Dégrafez votre manteau, et vous, ma mère, venez vous chauffer avec nous. Le vieux Chêne vert se porte comme vous et moi.

En quelques mots il dit à sa mère ce qui s'était passé : la résurrection du comte de Chônevert, sa colère furieuse contre toute la famille de Pérédur, les efforts qu'il avait faits pour couper la gorge à René, la belle défense de celui-ci, et le serment réciproque des deux amants.

Pendant ce triste récit, M. le baron de Pérédur avait peine à contenir son indignation. Il se promenait les mains derrière le dos dans la vaste salle en grommelant^ et s'arrêtant tout à coup ; puis, reprenant sa marche avec plus de vivacité.

— Et il a osé, dit-il enfin, jurer qu'il ne donnerait

GABBTELLE DE CHÉNEVERT. 47

jamais sa fille en mariage à un Pérédur ! Un Chênevert refuse de s'allier à un Pérédur I Eh bien, à mon tour, je jure, moi. . .

— Ah I mon père, s'écria René, ne jurez rien ! N'ajoutez pas à mon malheur, qui est déjà si grand, le désespoir d'être forcé de tous désobéir.

— Me désobéir ! répliqua Pérédur. Tu oserais me désobéir, fils dénaturé? Tu braverais ton père, tu rabaisserais lâchement devant rétemel ennemi de notre famille I

— Eh! mon père, dit René,, cet étemel ennemi était ce matin encore votre meilleur ami.

— Au reste, continua le baron sans l'écouter, allez, René, vous êtes libre. Épousez qui bon vous semblera ; traînez dans la fange et dans l'opprobre le nom de votre père, ce nom que vingt générations d'ancêtres avaient fait si glorieux; mettez-vous à genoux devant l'orgueil des Ghênevert; mais jamai», non, jamais de mon vivant, une Chênevert ne detidra prendre place à mon foyer à côté d'un Pérédur !

— René, mon ami, dit la baronne d'un ton conciliant, vous êtes fatigué, allez dormir.

Et comme il s'approchait pour embrasser sa mère:

— Tu l'aimes donc bien passionnément? lui ditelle tout bas.

— Ah I ma mère, elle est si belle !

La baronne poussa un grand soupir.

— Elle est si belle I pensa-t-elle. Hélas ! oui, cela répond à tout.

ou L ON VOIT L IMAGINATION, LA PRUDENCE ET LA SAGACITÉ DE JEAN.

La nuit fut paisible au château de Pérédur, et la journée suivante fut silencieuse. Le père, la mère et le fils étaient préoccupés d'une pensée secrète qui empêchait toute conversation. René, bien résolue ne pas céder, ne songeait qu'aux moyens d'enlever Gabrielle, et le baron, tout inflexible qu'il était, sentait bien que la résolution de son fils ne fléchirait pas devant la sienne. Deux jours se passèrent encore sans nouvelles. Jean, qui avait disparu le lendemain de cette scène, n'avait point reparu depuis ce temps-là.

Enfin, un soir, René qui se promenait tout pensif dans la garenne, vit paraître au-dessus du mur la tête de Jean. Son regard était si expressif, que 1 e jeune Pérédur ne douta point qu'il ne fût porteur d'une bonne nouvelle.

6ABRIELLB DE CBiNEVERT. 49

— Eh bien, lui dit-il brusquement, qu'attends-tu pour entrer? Saute par-dessus le mur.

— Monsieur, répondit Jean, votre père n'est pas loin; sautez vous-même. J'ai des choses à vous dire qui vous surprendront, j'espère.

René franchît le mur.

— Quelles choses? Bonnes ou mauvaises? mademoiselle de Ghênevert pense à moi ?

— Mieux que cela.

— Elle te l'a dit?

— Mieux encore.

— M. de Ghênevert est malade?

— Mieux encore, vous dis-je.

— Oh! oh! dit René, devenu plus sérieux, serait-il mort de chagrin?

— Monsieur, dit Jean, vous ne devineriez jamais. C'est quelque chose qui va vous surprendre, mais qui ne vous affligera pas, au contraire... D'abord, j'ai quitté votre service.

— Gomment ! tu me quittes?

— Oui, monsieur, je suis jardinier par vocation, vous le savez. J'aime les champs, les fleurs, les lis, les roses, les lilas, toute la nature, surtout celle qui est douce et cultivée. Je ne m'étais enrôlé,* vous le savez comme jnaoi, que pour obéir à M. votre père, qui sans cela m'aurait fait pendre. Au fond, j'aime la vie paisible, et j'ai trouvé une retraite.

— Mais Gabrielle? Oîi est Gabrielle ?

— Patience, monsieur, ou je ne dirai rien. Lais-

60 GABRIELLË DE CHÊNBVBRT.

sez-moi commencer par le commencement. Vous savez que, mardi matin, je devais aller au château de Yillefort, et chercher des nouvelles de mademoiselle de Chônevert. Entre nous, c'eût , été une mission assez difficile, si je n'avais pas eu pour moi Tamitié de Louison, cette pauvre Louison dont vous faites si peu de cas, et qui est polïrtant si bonne fille ! En cinq quarts d'heure, je me trouvai en vue du château, oh comme je l'avais pt*évu, Louison m'attendait. Là, elle me raconta tout ce çui s'était passé après votre départ. Monsieur, vous n'en arez aucune idée. M. le comte de GhêneVert qui est, comme vous le savez, très-entier datos ses résolutions et qui n'entend pas raillerie, déclara à mademoiselle Gabrielle qu'elle renoilcerait à vous sur-le-champ, ou qu'elle irait au couvent dès le lendemain ; que c'était chose résolue ; que ni larmes ni prières ne pourraient le fléchir ; qu'il allait, de son côté, lui chercher un autre mari, et qu'il lui commandait absolument de vous oublier.

— M'oublier î s'écria René en serrant le^ poings.

— C'est justement ce que répliqua mademoiselle. « L'oublier ! dit-elle, mais alors il ne fallait pa^ me le présenter pour mari, m'engagcr vous-même à Taimer!» En même temps, elle fit observerqueson cœur n'étant pas libre,! elle resterait fidèle à ses serments, et qu'elle aussi était résolue à préférer le couvent à tout autre mariage. Là-dessus, M. le comte entra dans une telle fureur et invoqua tous les saints dans

GABRIELLE DE CllÉKEVERT. 51

de tels termes, que Louison elle-rtiôme, qui était présente, semità trembler, et que les vitres^araissalent près d'éclater. Enfin il fut résolu que mademoiselle Gabrielle partirait dès le surlendemain sous l'escorte de son père, qu'elle serait conduite au couvent de Blessac auprès de madame la supérieure, qui est ane cousine germaine de M. deChènevert, que Louison raccompagnerait dans sa prison, qu'elle y serait retenue fort rigoureusement en attendant que M. le comte lui eût trouvé un mari et qu'elle eût consenti à l'accepter. Le couvent a paru d'ailleurs à M. le comte un asile plus sûr que son propre château, car il se défie de ses domestiques et craint toujours que vous n'essayiez d'enlever mademoiselle.

— Hélas I dit René, au couvent î Que vois-tu dont de si rassurant dans cette nouvelle?

— Patience, monsieur I tout est sauvé. Je n'eus pas plutôt appris cela de Louison (je l'embrassai pour la peine, quoiqu'elle fît semblant de s'en défendre, mais je connais mieux qu'elle ce qui lui platt), que, sans prendre le temps de revenir ici, j'allai offrir mes services à madame la supérieure du couvent de Blessac, — une bonne vieille dame bien respectable. Je fis couper mes moustaches et mes cheveux, je pris l'air 'pieux d'un homme qui dit son chapelet matin et soir, et j'allai demander de Touvrage. Monsieur, par un bonheur qui n'est fait que pour vous, le jardinier du couvent, qui aime à boire plus qu'à travailler, avait besoin d'un aide. Ma

5» GABRIELLE DE GHÊNEVERT.

mille dévote plut à la supérieure; mes larges épaules plurent au jardinier, et voilà comment j'ai quitté votre service.

— Mais, dit René, pourquoi ne m'as-tu pas averti du départ de Gabrielle? j'aurais tâché de l'enlever sur la route.

— Sagement imaginé, monsieur ! Et vous auriez donné un bon coup d'épée à M. de Chônevert, ce qui aurait admirablement arrangé vos affaires près de sa fille. Ou bien, c'est vous qui auriez reçu le coup d'épée; autr« moyen très-sûr de n'avoir plus de querelle avec personne et de finir en un instant vos amours !

— Tu as raison, dit René ; mais M. de Chênevert, s'il t'aperçoit dans le jardin, te reconnaîtra aisément, malgré ta mine cafarde qui ressemble, je dois l'avouer, à celle d'un chien tondu.

— Pré\ii, monsieur, parfaitement prévu I Et voilà pourquoi je suis venu vous voir aujourd'hui. J'ai dit au jardinier que j'avais quelques vêtements à chercher dans mon pays ; c'est aujourd'hui môme que M. de Chênevert conduit sa fille au couvent. Il ne m'y trouvera pas. Jeudi prochain, il doit partir à son tour, et je ne rentrerai que le soir au logis.

— Mais, dit René, puisque tu as eu l'idée de ce déguisement, c'est à moi que tu aurais dû réserver le rôle du garçon jardinier.

— Sans doute, répliqua Jean, et dès le jour même, M. l'aide-jardinier se serait fait voir brusquement,

6ABRIELLB DE GHÉNE7ERT. 53

aurait causé une émotion, une marque d'étonnement, aurait excité l'attention de la supérieure et se serait fait mettre à la porte avant le coucher du soleil. D'ailleurs, mon lieutenant, vous auriez voulu garder les mains blanches, les moustaches cirées, les eaux de senteur, les fines dentelles, et vous mettre en état de paraître à tout moment devant les dames. Avec moi, rien de tout cela n'est à craindre. Louison est dans le secret ; elle préviendra mademoiselle de Chênevert ; elle nous fera entrer et sortir à propos ; elle remettra nos lettres et nous rendra les siennes. Avant la fii\ de la semaine, si vous savez vous y prendre, mademoiselle Gabrîelle de Chênevert sera baronne de Pérédur. Mais, à propos, monsieur, avez-vous un prêtre à votre discrétion, car je crains beaucoup que ceux du voisinage, si l'on veut les employer, n'avertissent la supérieure et ne fassent échouer toute l'entreprise.

— J'y^ songerai, dit René. Toi, retourne au couvent de Blessac. Je vais partir et voir mon oncle dom Barthélémy, l'abbé des bernardins de Bonlieu. C'est un homme sage et de bon conseil.

d'une petite collation chez les bernardins

DE l'aBBATE de BONLIEC.

Les Parisiens, qui connaissent & peu près tout l'univers, c'est-à-dire Java, Sumatra, Bornéo, les Ues de la Sonde et la banlieue de Paris, et qui font des conjectufes assez vraisemblables sur les opinions politiques, philosophiques et religieuses des habitants de la lune, ont mis rarement le pied sur les plateaux ondulés qui s'élèvent en amphithé&tre de la rive droite de la Tarde jusqu'aux montagnes d'Auvergne.

Ces plateaux, séparés l'un de l'autre par des vallées étroites et profondes qu'arrosent une multitude de petits ruisseaux, affluents de la Creuse, du Cher et de l'Allier, s'étendent sur l'ancienne province de Marche, qui était autrefois la frontière de l'Auvergne, du Bourbonnais et du Limousin. C'est le pays

GABR1ELLE DE CDÊNEYEnT. 55

le plus beau de la terre, et son peuple serait le plus heureux de tous les peuples s'il n'était obligé, tous les ans, de recevoir la Tisite du percepteur et de fournir des conscrits au gouvernement.

Du reste, la solitude est profonde ; les villages sont rares et presque déserts ; les chemins, étroits sentiers tracés par le pied des troupeaux et des hommes, sont abandonnés aux soins de la divine providence et coupés çà et là de flaques d'eau et de boue; ailleurs ils sont bordés de murs, que lé paysan construit à bon marché, en entassant Tune sur l'autre les plus grosses pierres de son champ. Partout on voit le granit, plus dur et plus beau que le marbre, et le chêne, ce vieil ornement de la Gaule. Le peuple est sobre, patient et dur à la fatigue, — un peu lent aussi peut-être. Les voleurs et les mendiants sont tout à faits inconnus, et les sous-préfets, confinés dans les petites villes de la province, traversent rarement ces cantons recules.

Des révolutions ont passé sur la France sans remuer ce fond solide et immuable. Là, nulle bataille, nul prince, nul monument historique. Cette terre d'un aspect admirable, mais stérile, granitique et à demi déserte, n'a jamais attiré les regards de personne. Ni les Romains, ni les Visigoths, ni les Francs ne l'ont habitée. A peine quelques Sarrasins, débris de l'armée d'Abdérame et fuyant devant Charles Martel, ont-ils obtenu de la pitié des Celtes de fonder une ville sur les bords de la Creuse. Sauf cette

56 GÂBRIELLE DE GHÊNBYBRT.

seule exception, qui était due à la générosité des habitants du pays et non à la conquête, nulle race étrangère n'a planté ses tentes sur ces rochers. Loin des grandes villes et des grandes routes, plus loin encore des grands fleuves, les habitants de cette heureuse province ont toujours vécu dans une tranquillité parfaite depuis les temps de Brennus et d'Ambiorix, — également dédaignés des grands seigneurs, des soldats, des gens de lettres, des artistes et de tout ce qui fait du bruit dans le monde. ^

Au milieu de ce pays oii le philosophe et le poète, s'ils pouvaient le connaître, voudraient chercher une retraite, coule une petite rivière, la Tarde, affluent du Cher, dans une vallée étroite et assez profonde, où Ton rencontre à de longs intervalles des troupeaux de moutons maigres qui paissent sur les pentes du plateau un gazon plus fln que le gazon des parcs d'Angleterre, et mêlé de thym et de serpolet. La solitude est complète. On n'entend que le sifflement du merle dans le buisson, le chant monotone des bergères qui gardent leurs troupeaux, et le bruit du ruisseau profond qui coule entre les rochers et les couvre d'écume.

C'est au fond de cette vallée et sur le bord de la Tarde que se trouvait la célèbre abbaye des bernardins de Bonlieu, où René de Pérédur allait chercher un conseil et un appui. L'abbaye, toujours riche, mais fort déchue de son ancienne splendeur, n'avait plus que quatre religieux dont l'un, sous le

GABRIBLLE DE CHÉNEVERT. 57

titre de père abbé, gouvernait les vastes propriétés de la communauté. C'était le frère cadet du baron de Pérédur et le moine le plus respecté de tout le pays.

Son histoire n'était pas, disait-on, celle de la plupart des moines. Dans sa jeunesse il avait été destiné aux armes et portait le nom de chevalier de Pérédur. Il s'était distingué de bonne heure au siège de Prague, sous les ordres du comte de Belle-Isie, et tout lui promettait un brillant avenir; mais le malheur qu'il eut d'aimer passionnément une grande dame (et d'en être aimé, dit-on) sans pouvoir l'épouser, car son titre de cadet et sa solde de capitaine assez irrégulièrement payée, lui interdisaient tout brillant mariage, le conduisit peu à peu à une sombre mélancolie. La grande dame épousa, comme il est naturel, un très-grand seigneur, devint fort célèbre à Versailles, et oublia complètement son amant.

Pérédur, indigné de cet abandon, blessé d'ailleurs assez grièvement pendant la retraite de Prague, et hors d*état de prendre du service pendant quelques mois, trouva un asile dans le couvent des bernardins de Bonlieu; et le prieur, déjà vieux et cassé, hon^ néte homme, du reste, et d'une piété profonde, essaya d'arracher au siècle, à Satan, à ses œuvres et à ses pompes, une âme dont la conquête lui paraissait précieuse.

Le chevalier ne fut pas insensible aux soins et aux

58 GABRIELLE DE CnÊNEVERT.

discours du vieux prieur. Pendant qu'il guérissait lentement, trop fatigué pour quitter sa chambre, il commença la lecture des Pères de TÉglise, et entre autres des Confessions de saint Augustin, Dans l'abattement où se trouvaient son corps et son âme, il crut reconnaître une grande analogie entre sa situation morale et celle de révoque d'Hippone ; les murs sombres du couvent, la régularité des exercices religieux, la douceur de la musique religieuse aidant, ses réflexions, amères d'abord^ sur la perte de sa maîtresse, devinrent peu à peu plus douces. Il crut trouver la paix dans cette solitude oh rien d'ailleurs ne le sollicitait aux tentations mondaines. Les contemplations de saint Augustin et ses rêveries en compagnie de sa mère sainte Monique lui parurent le dernier mot de la sagesse humaine. Enfin, après un séjour de deux mois, il crut à une vocation irrésistible et se fit moine.

La règle, d'ailleurs, n'avait rien de trop austère et de trop dur. On sait cdmbiea.lc code imposé par le premier saint Benoit à ses premiers disciples, réformé plus tard par saint Benoit d'Àniane, et plus tard encore, par saint Bernard, s'était adouci dans les siècles suivants. L'enthousiasme des premiers âges avait bientôt fait place à l'amour du bien-être. Le couvent était devenu l'asile de tous les gens à demi-lettrés, à qui leurpauvreté et les règles de la société française au dixhuitième siècle ne permettraientpas de faire leur chemin dans le monde. Parmi ces moines, sur qui la faim

GABRIEIXE DE CHÉNEYERT. 59

avait eu autant d'empire qu'une vocation véritable, un très-petit nombre suivaient tant bien que mal la i^gle du fondateur. Un plus petit nombre encore occupaient leurs loisirs à cultiver les sciences. Presque tous ne songeaient qu'à manger, boire et dormir ea paix.

De ce nombre étaient, par-dessus tous les autres, les bernardins de Bonlieu. Éloignés des grandes villes, ne prenant aucune part au mouvement intel* lectuel du dix-huitième siècle, ne lisant aucun livre, si ce n'est de temps en temps le bréviaire, ils occupaient, à chasser et à boire, les loisirs que leur laissait l'indulgente administration du prieur. Celui-ci, déjà octogénaire et plus, soigneux de son propre salut que de celui de ses administrés, ignorait ou Teignait d'ignorer, par une faiblesse de vieillard, les désordres de ses moines.

Le chevalier de Pérédiir, accoutumé à la vie des camps, n'était pas homme à se scandaliser pour si peu. Tout entier d'ailleurs à son désespoir amoureux, et aux conseils pieux du vieux prieur, il prononça ses vœux sans regret et môme avec une sorte de joie farouche.

Le prieur vécut encore quelques années et désigna Pérédur pour son successeur. Par hasard, l'évèque de Limoges, qui se souvenait de lui, le désigna au père Boyer, théatin, maître alors de la feuille des bénéfices, et lui fit donner l'abbaye, présent auquel Pérédur ne fut pas insensible. L'enthousiasme

60 GABRIELLE DE G0ÊNEYERT.

des premiers jours s'était singulièrement refroidi, et le nouvel abbé aurait bien voulu jeter le froc et rentrer dans le monde. Son âme active et pas* sionnée ne trouvait plus d'aliments dans les monotones occupations du clottrc et dans Thospitalité qu'il était d'usage, chez les bernardins, d'offrir aux visiteurs distingués de toute la province.

Peu à peu, cependant, il s'habitua à cette condition nouvelle. Très-peu soucieux de faire des prosélytes et d'offrir à des novices un bonheur auquel il ne croyait plus^ il se bornait à régir sagement les biens du monastère, à traiter avec indulgence les trois moines qui lui restaient et à recevoir magnifiquement les étrangers. Il menait, à proprement parler, la vie d'un très-riche gentilhomme de campagne, généreux, hospitalier et bon vivant. La promenade, la chasse et la pêche étaient ses plaisirs favoris. Mais plus intelligent que les autres bernardins, il lisait les livres nouveaux et môme l'Encyclopédie ; il connaissait les œuvres de Jean-Jacques Rousseau, de Voltaire, de Diderot , voyait, sans le désirer ni le craindre, l'orage qui menaçait l'Église catholique, et gardait pour lui toutes ses pensées, n'ayant personne à qui il pût les communiquer.

Tel était l'abbé des bernardins de Bonlieu, connu parmi ses confrères sous le nom ecclésiastique de doni Barthélémy. Or, quelques jours après les événements dont on a lu le récit, il était assis sous la feuillée, dans son jardin, et regardait tranquillement

GABftIELLE DE CHÂNEVERT. 61

la Tarde couler à ses pieds et descendre par trois cascades au bas de l'écluse du couvent, lorsqu'on lui annonça l'arrivée de son neveu René de Péredur.

A ce nom l'abbé se leva, trop heureux de trouver une pareille distraction à son ennui, car le pauvre homme recevait rarement des visites, et René était son favori.

Après qu'ils se furent embrassés :

— Mon enfant, dit l'abbé, avant toute chose assieds-toi là. On va te servir quelque chose.

— J'ai déjeuné en route, se hâta de répondre le jeune homme.

— Rassure-toi, dit l'abbé*, ce n'est qu'un simple rafraîchissement.

Puis, se tournant vers un domestique (caries bernardins se faisaient servir comme de grands seigneurs) :

— Matharin, ajoute-t-il, va prévenir dom Népomucène que mon neveu vient d'arriver, et qu'il lui fasse donner des rafraîchissements dans ma bibliothèque... Et toi, mon enfant, viens avec moi pour voir si Ton a soin de Ion cheval, car il est digne d'aller à pied toute sa vie, celui qui ne fait pas dîner son cheval avant lui-même.

Mais déjà le cheval était à l'écurie, brossé, bouchonné, étrillé, et dînait paisiblement.

— Quel ordre magnifique est établi dans votre abbaye, mon cher oncle I dit René ; à peine a-t-on le temps de désirer.

6i GABRIEIXE DE CIIÊNEVEKT.

— Hélas ! mon cher enfant, à quoi veux-tu que nous soyons occupés? Nous avons soixante-dix mille livres de rente en bonnes terres, et nous ne foulons pas nos paysans, je te jure. A quoi pouvons-nous dépenser cet argent, n'étant que quatre?... Mais il est temps d'aller dans la bibliothèque ; Népomucène doit avoir rempli son devoir.

Efifeclivement, sur une grande table de chêne où les livres n'avaient jamais tenu beaucoup de place, dom Népomucène avait fait servir un jambon entier, une dinde à la gelée, deux perdreaux froids, la moitié d'un pâté de lièvre, un énorme morceau de veau en daube, une omelette, quelques confitures et un dessert proportionné.

— En vérité, cher oncle, dit René, voilà qui est magnifique. Sont-ce là vos rafraîchissements habituels ?

— Tu nous trouves bien sobres en effet, oupeutôtre bien avères, mon cher enfant, mais il faut excuser dom Népomucène. Il ne pouvait pas prévoir ton arrivée. Crois bien que, s'il l'avait prévue, il aurait fait quelque chose de plus. Tu remarqueras cependant que tous ces morceau sont intacts, sauf le pâté froid, qu'il a eu tort de mêler avec le reste. Mais sois sûr qu'à souper, nous nous rattraperons, et, en attendant, prends patience. Il n'est que quatre heure», et nous soupons à sept.

— Mais, dit René, je ne vois pas les rafiralchissements?

GABRIELLB DE CHÊNE VERT. 6d

— Retourne-toi. Ceci est du Tin de Madère que les médecins regardent comme apéritif. C'est une erreur que les Anglais, seuls vendeurs de ce vin-là, ont intérêt à accréditer. A côté, voici deux bouteilles de vin du Rhin^ — autre apéritif auquel je ne te conseille pas de te fier. Ces six bouteilles-là sont pleines d'un petit vin dlssoudun qui date de sept ou huit ans; et plus loin tu vois du vin de Bordeaux que les Anglais appellent claret, et qu'ils boivent comme de l'eau, parée qu'ils sont avaleurs et non pas dégustateurs. Pour moi, je crois que Dieu leur défend de se connaître en vins à cause de leur qualité d'hérétiques... Allons, mon enfant, à table !

— Force fut à ReAé de boire 'Ct de manger vigoureusement. Aussitôt qu'il se fut rafraîchi, c'està-dire qu'il eut mangé de tout et se fut tout-à-fait désaltéré :

— Viens avec moi, dit l'abbé. Je veux te faire voir une anguillère que j'ai construite au bas de ma cascade, et qui me rapporte, année commune, de douze à quinze 'cents anguilles qui pèsent quatre ou cinq livres Ta pièce et quelquefois dix livres.

— Est-ce que vous aimez là pêche? demanda René.

— Pourquoi non? mon cher enfant, il faut aimer Ions les plaisirs innocents si l'on ne veut pas aimer les autres. Vois cet épervier qui est pendu au mur; c'est le mien, et il n'y en a pas qui soit plus redouté du poisson de la Tarde. Ce couteau de chasse, qui

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64 GABRIEIXE DE CHÉNBYBRT.

est accroché à côté de Tépervier, c'est celui avec lequel je vais à la chasse du sanglier. Ce fusil et ce camier sont bien connus du lièvre et de la bécassine.

— Mais, ditRené, vous parlez de bibliothèque, et je ne vois pas un livre.

Ici Tabbé se mit à rire.

— Oh ! dit-il, autrefois c'était en effet la bibliothèque, au temps où les moines étaient savants et studieux; maintenant, regarde...

En même temps il tira de sa poche un trousseau de clefs et ouvrit un placard auquel René n'avait pas encore pris garde. Ce placard était rempli de bouteilles de vin de différents crus. Le nom et la date de chacun étaient inscrits sur la bouteille.

— Cela t'étonne? reprit l'abbé, tu nous prenais, je suppose, pour des songe-creux, pour des mélancoliques et des meurt-de-faim. Rassure-toi, moucher ami, nous savons vivre et même bien vi\Te, comme tu vois. Au reste, il y a des livres dans le couvent, mais personne n'y jette les yeux, excepté moi, et je ne me soucie pas de rendre malheureux mes pauvres moines en leur imposant des lectures pour lesquelles ils ne sont pas faits. Nos livres sont dans ma chambre abbatiale et dans la grande salle qui la précède. Mais c'est assez parler de mes moines et de moi. Ce sujet me fatigue. Qu'es-tu venu faire ici? car tu n'es pas, je suppose, une recrue nouvelle? Un lieutenant au régiment d'Auvergne, beau et brave

GABRIBIXB DE CHINEYEBT. 6S

comme toi, et de plus fils unique, n'est pas fait pour s'enterrer dans un couvent.

Ces paroles étonnèrent beaucoup René. Depuis plusieurs années, il n'avait pas revu dom Barthélémy, et il le trouvait si diftérent de l'idée qu'il s'était d'abord faite des moines, qu'il ne savait que répondre. Cependant, comme après tout les manières et la physionomie du bon abbé n'avaient rien que.de doux et d'affectueux, et n'annonçaient pas une grande sévérité, René reprit confiance et raconta franchement à son oncle le motif de sa visite.

L'abbé Técouta très-attentivement, et resta pensif pendant quelques minutes. René attendait sa réponse avec anxiété.

— De sorte, dit enfin dom Barthélémy, que tu aimais mademoiselle de Ghénevert?

— Plus que la vie.

— Bon I Et elle t'aimait aussi?

— Elle me l'a dit, du moins.

— Elle te l'a dit. Belle raison i Est-ce que tu crois aux discours des femmes?

En même temps, un sourire amer parut sur ses lèvres. Il parut faire allusion à quelques anciens souvenirs. Puis, reprenant la parole :

— Et ton père y consentait?

— Il le désirait presque autant que moi.

— Et Chênevert aussi ?

— Et Chênevert aussi.

— Et ces deux brutes ont tiré l'épée juste à temps

•6 axmmLLiR bb chénevekt.

pour déchirer votre contrat et vous séparer éternel* lement ?

-*- Vous l'avez dit, mon oncle.

— Eh bien I mon cher ami, que veux-tu que j'y fasse ? Ghènevert est un imbécile. De ton père je ne dirai rien, pafrce qo'il touche de trop prè$ à toi et à moi; mais il ne vaut guère mieux. Ni l'un ni l'autre ne se soucie de mes conseils.

— Mais, mon oncle,' ce ne sont pas des conseils que je vous demande. J'ai formé un projet.

— Ahl ah! voyons ton projeta Tuas l'air d'un garçon délibéré. Ton projet doit être bon .

— Mon projet, dit René, est parfaitement simple : je veux enlever mademoiselle de Ghènevert.

— Très-bien I très-bien ! Et tu comptes sur moi pour tenir l'échelle de soie. Parfaitement pensé ( sagement raisonné! Ma foi! mon ami, tu es vraiment digne d'entrer dans la famille déis Ohénerert! tu en as tout le bon sens et toute la pénétration.

— Attendez un instant, cher oncle ; je ne vous demande pas de tenir l'échelle.

— Ah I ma foi, tant pis ! car j'y étais tout à fait disposé ; cela convenait admirablement à mon l^e, à mon habit et à mon caractère.

— Or, dit René, quand j'aurai enlevé mademoiselle de Ghènevert, mon dessein est de Tépouser dans les vingt-quatre heures.

— Sage dessein ! mais jusqu'ici je ne vois pas en quoi je pourrai te servir.

6AB1IIELIE DE CEEÉHBVERT. 67

— Mon cher oncle, dit René en prenant affectaeoseraent les mains de l'abbé, j'ai compté que vous nous donneriez la bénédiction nuptiale.

— Malgré les pères et les mères ? Eh bien, tu as compté fort mal à propos, mon cher ami, et sans ton hôte. Je ne prêterai pas les mains à 00 rapt crimineL

— Mais, mon cher oncle, le Tapt n'est pas criminel paisqae je n'enlèverai mademoiselle de Chôaeyert qa'ayec son eonéentemtent, et vous devez savoir que la loi naturelle. •«

Dom Barthélémy se mit à rire aux éclats, et, l'in^ terrompant tout à coup !

— La loi naturelle I ditril. Oui, voilà ce qu'on nous chante tdus les jours. M. de Voltaire est pour la loi naturelle, et vent abolir les couvents ; le citoyen Jean-Jacques Rousseau, de Genève, est pour la loi naturelle, et veut qu'on vive dans les bois avec les loups, les ours et les sangliers ; M. Diderot, qui devrait aiguiser et repasser les couteaux de son père, est aussi pour la loi naturelle, et tous ces drôles-là ne nous tiendront pas quittes à moins qu*on ne renverse et qu'on ne jette au feu les rois, les reines, les évoques, les archevêques, les curés, les abbés, les simples moines^ les pères, les mères, la famille, la propriété et tout ce qui les gêne. Et qu'ont-ils à perdre dans cette affaire, tous ces beaux messieurs? Excepté M. de Voltaire, qui fait, dit-on, le seigneur, et qui a toujours un pied en Suisse ou

68 GABRIEIXE DE GHÊNEVERT.

en Allemagne pour éviter la xorde qu'on lui doit et qu'il a si bien méritée, dis-moi si quelqu'un d'eux a une terre, un pré, une maison au soleil. Ah ! la loi naturelle ! Vous me la baillez belle, mes garnements 1 Et comme René le regardait d'un air consterné :

— Laissons cela, dit l'abbé. Prends un de ces fusils. Je vais prendre l'autre et nous irons chercher quelque chose pour le souper. Ici, Flora ! Ici, Castor I

A cet appel, et comme René et dom Barthélémy étaient déjà dans la cour, deux chiens magnifiques arrivèrent en bondissant,

— Allons en route 1 dit l'abbé. Et toi, René, quitte cet air contrit; va ! va I nous trouverons quelque chose. Il y a remède à tout, hormis à la mort.

— Mais, demanda René, où sont vos moines !

— En sûreté, dit l'abbé. Us digèrent. Tu les verras à souper.

Sur cette réponse, René le suivit.

comment la collation des debnardins fut suivie d'un souper sans cérémonie.

La chasse futboime, et, bien qu'elle n'eût pas duré plus de 4leux heures, les deux chasseurs rentrèrent au couvent les mains pleines. Dom Barthélémy avait calculé sr juste et si heureusement, qu'au moment même où ils franchissaient le seuil de la première porte, ils entendirent le son de la cloche qui annonçait le souper.

— Tu vois, dit l'abbé, que nous n'avons pas perdu de temps. Ote tes guêtres, pose ta carnassière, baigne-toi les mains et la figure dans l'eau fraîche et viens au réfectoire. Là nous verrons si dom Népomacène a essayé de réparer sa faute et de te recevoir comme il convient à un hôte de ton mérite»

Au même moment, dom Népomucènese présenta pour saluer le nouveau venu. C'était un bon gros

70 GABBIEIXE DE CnÊNEVERT.

moine, frais, rose, fleuri, un peu rouge peut-être, pourvu de trois mentons et d'une humeur charmante. Son seul défaut était de ne pouvoir parler que de cuisine. Ce qu'il avait mangé, ce qu'il mangeait, et ce qu'il se proposait de manger plus tard : voilà le seul sujet de conversation où les idées lui vinssent à l'esprit toujours neuves, abondantes et fécondes.

Après les premiers mots de politesse :

— Mon cher frère, dit dom Barthélémy, je suppose que vous aurez dignement soutenu l'honneur de notre sainte abbaye, et que notre souper sera digne d'être offert à M. le baron de Pérédur.

— Mon révérend père, répondit dom Népomucèno d'un air modeste, il nous restait bien peu de temps; nous sommes loin de la ville et nous avons peu de chose ; aussi j'espère que monsieur le baron voudra bien nous excuser pour ce soir; mais, s'il veut nous faire l'honneur de rester quelques jours à Bonlieu. . .

— Voyons, dit l'abbé, ne nous effrayez pas, mon cher frère, dites-nous franchement ce que nous devons craindre.

— Nous avons, répliqua le moine, de petites bouchées à la reine.

— C'est asseîs délicat, dit l'abbé ; voyons la suite.

— Plus, un brochet au bleu.

-^ Un brochet, interrompit dom Barthélémy en hochant la tête, mauvaise affaire !

— Plus, un filet de bœuf aux truffes, des poulets poê-

GABRIEIXE DE CIIÉNEVERT. 71

lés aux champignons, des filets de lièvre *au fumet de gibier, des cailles en entrée, une poularde à la financière, un salÊQÎs de bécasses, un cuissot de chevreuil sauce poivrade, des filets de truite au vin de Madère, et des sarcelles aux olivea.

— Bien ! passons aûxj^ôtis.

— Mon révérend père, dit dom Népomucène, nous n'avons que deux rôtis : un faisan piqué garni de bec<^gueset une dinde truffée.

René écoutait avec étonnement cette énumération.

— Tu trouves, dit dom Barthélémy, que nous te recevons bien g^al. Mon- cher enfant, tu viens nous !»urprendre, il fout nous excuser. ^

Et comme Pérédur ouvrait la bouche pour protester :

— Va, va, dit Tabbé, tu n'as pas besoin de répondre.'Je sais d'avance ce que tu pourrais dire. ÉcoitteipUitèt ce que dom Népomucène va nous apprendre.

—'.Le reste, dit le moine, est peu de chose. Quelques légumes, des haricots verts sautés, des concombres farcis, des cardons à la moelle, plus une terrine de foie gras, un buisson d'écrevisses, un soufflé à la vanille, une gelée de marasquin, et quelques pâtisseries légères pour faciliter la digestion, car dom Hilaire se plaint toujours de quelque...

— Embarras gastrique, dit dom Barthélémy en l'interrompant. Âh I les forces diminuent avec l'âge I

Dom Hilairea lutté vaillamment, mais il succombe enfin. J'ai vu le temps où il faisait, sans débrider, ses six repas entre sept heures du matin et huit heures du soir; et maintenant, c'Qst à peine s'il peut venir à bout du quatrième. Allons, c'est bien, dom Népomucène, et s'il manque quelque chose au souper, nous le remplacerons, comme madame deMa in tenon, par de bonnes histoires. D'ailleurs, avec qui serions-nous à l'aise s'il fallait i^e gêner pour mon neveu? A table, René, à table I

En entrant dans le réfectoire, René fut saisi d'un spectacle inattendu. Le réfectoire était une petite salle bien chauffée par un grand feu qui brillait dans une vaste cheminée. Au mur étaient accrochés plusieurs tableaux de peintres hollandais, représentant des kermesses et des festins de toute espèce. Dans l'intervalle des tableaux, le papier qui recouvrait la boiserie, entre le plancher et le plafond, représentait la campagne de Naples ; plus loin le port de Marseille; plus loin encore, le Nil, le berceau de Moïse caché dans les roseaux, et la fille charmante de Pharaon qui s'avançait dans le fleuve, le sein blanc et nuetla robe retroussée jusqu'à la ceinture, pour sauver le futur prophète.

La table était couverte des plats énumérés par dom Népomucène et éclairés par six candélabres garnis, chacun, de six bougies. Huit verres de taille et de formes variées étaient devant l'assiette de chacun des convives.

GABRIELLE I)£ CUÊNEVERT. 7:)

Quand Tabbé entra, deux moines qui causaient debout, adossés à la cheminée, s'avancèrent d'un air grave et poli pour saluer leur supérieur et le jeune baron de Pérédur.

— Voici dom Hilaire, dit Tabbé, et dom Ambroise. Mes frères, je vous présente mon neveu, M. le baron de Pérédur.

Dom Hilaire répondit par une révérence et inclinalatète. Il paraissait d'un tempérament bilieux et d'un caractère difficile. Au fond, il n'était que u sujet à quelques embarras gastriques. » Le médecin, consulté, avait vainement conseillé la diète. Les eaux de Vichy, employées à forte dose, n'avaient eu aucun effet, et le vénérable frère était destiAé à mourir d'indigestion.

Dom Ambroise, plus heureux, paraissait attendre avec une vive impatience le Benedicite. Il s'agitait, debout tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre ; et avalait avec fureur sa salive.

ESufin^ dom Barthélémy fit le signe de la croix et prononça à voix haute le Benedicite si longtemps attendu; puis on s'assit, et dom Népomucène se hâta de découperet de servir.

Dix minutes s'écoulèrent sans que pak un des convives ouvrît la bouche, si ce n'est pour manger et boire ; enfin, dom Barthélémy reprit haleine le premier, et, se tournant vers Népomucène :

— En vérité, mon cher frère, dit-il, vous êtes trop modeste.. Ces filets de lièvre au fumet de gibier sont

^K UABRIELLE DE CQÊNEVBHT.

quelque chose de très-passable, et j'augure trèsbien de ce salmis de perdreaux. Qu'en pensez-vous, domHilaire?

Le moine leva la tête d'un air triste.

-. Je çense, dit-il, que la sauce n'est pas assez épicée ; et, tenez, mon révérend père, s'il faut parler franchement, Marion se néglige. Elle n'a plus de ces sauces d'autrefois, qui semblaient se digérer d'elles-mêmes.

— Qu'en pensez-vous, dom Ambroise? demanda

l'abbé.

—Mon révérend père, dit dom Ambroise labouche pleine, je pense que nous avons soixante-dix mille livres de rente, si je sais bien compter, et qu'avec un pareil revenu nous ne devrions jamais nous lever de table, — si ce n'est pour aller nous coucher.

— Eh bien, dit l'abbé en riant, nous y réfléchirons. Ahl vous êtes bien heureux, dom Ambroise, d'avoir un si bon estomac 1

— Il est vrai, répliqua le moine avec orgueilel comme s'il eût été loué de la plus belle action du monde, — il est vrai que j'ai un appétit d'autruche. Je digérerais du fer.

^ Ce qui m'afflige, continua dom Barthétemy, <»/est la mauvaise santé de dom Hilaire. Cette année 4mcore, l'eau de Vichy n'a pas pu le guérir.

— Cependant, répliqua dom Hilaire, je puis dire é\\\e je n'ai jamais fait d'excès d'aucune espèce.

i;abrielle de cuénevert. • 75

Vons connaissez la propriété qu'a le gigot de mouton de donner de l'appétit?

— Si je la connais! dit Tabbé. Nous la connaissons tons !

— Eh bien, hier encore, j'en ai mangé cinq tranches à déjeuner, et je ne m'en porte pas mieux pour cela.

— Vous me rappelez, dit Tabbé, Thistoire d'un Écossais que j'ai connu dans mes voyages, sir Hugh Mac-Allan. Ce pauvre homme avait appris de son cuisinier que le coq de bruyère, — le ^roiw^, comme l'appellent ces hérétiques, — ouvrait l'appétit. Eh bien, il m'a juré sur son honneur qu'un matin, avant son déjeuner, il -en avait mangé sept, et n'en avait pas eu plus faim après cela.

Dom Hilaire regarda l'abbé pour savoir s'il parlait sérieusement ou non; mais l'abbé était tourné i\c l'autre côté et remplissait le verre de René. '

— Je crois, dit dom Ambroise, qui était goguenard, qu'un mauvais estomac annonce toujours un mauvais cœur. Aussi, l'histoire nous apprend que l'empereur Dioclétien, qui persécuta les premiers chrétiens, est mort pour avoir mangé de la salade an lard, et qu'avant lui, Néron...

— Mon frère, répondit assez aigrement dom Hilaire, qu'entendez-vous par ces paroles? La digestion est un don de Dieu qu'il répand au hasard sur roux qui en sont indignes*..

— Vous ofiTrirai-je un morceau de ce cuissot de

7ti GABRIELLE DE CUÊNEYERT.

chevreuil ? interrompit dom Népomucènc d'un ton conciliant. La sauce poivrade est un puissant digestif; et, puisque nous parlons de digestion, permettez-moi de vous rappeler les belles paroles d'Hippocrate sur cet acte si important de la vie organique. La plupart des indispositions et même des maladies, a écrit ce grand homme, proviennent d'un trouble ou d'un dérangement quelconque dans l'accomplissement des fonctions de l'appareil digestif. Il est facile aux personnes qui mènent une existence bien réglée, mangeant à des heures fixes toujours. les mômes, évitant les aliments qu'elles savent par expérience être contraires à leur tempérament, de régulariser la digestion et d'accoutumer leur estomac à remplir ses fonctions dans un temps déterminé. Il faut, en général, éviter la fatigue de corps et d'esprit immédiatement après le repas, pour lassser s'opérer le premier travail de la digestion. De plus...

— Oui, mon cher frère, interrompit dom Barthélémy, mais nous savons tous, je l'espère, excepté dom Hilaire qui ne le «ait plus que par ouï-dire, en quoi consiste la digestion. Si vous voulez, nous parlerons de quelque autre chose. Et, pour com-; mencer, je porte la santé de Sa Majesté le roi Louis XV le Bien-Aimé. Puisse-t-il vivre longtemps I

Tout le monde se hâta de trinquer en l'honneur du roi.

GABRIELLB DE GBÉNBYERT. 77

— Monsieur le baron, dit dom Ambroise en s'adressant à René, vous êtes officier du roi ?

— Je le suis en effet, répondit Pérédur.

— Et vous avez dû faire les dernières campagnes d'Allemagne?

— Oui, j'étais en Hanovre avec M. le duc de Richelieu, et plus tard avec M. le maréchal de Soubise et le prince de Clermont. Ce n'est pas le plus beau de notre histoire.

— De mon temps, dit dom Barthélémy, nous étions plus heureux. J'ai fait la guerre avec M. de Chevert, alors colonel du régiment d'Auvergne, et nous avons laissé en Bohême d*autres souvenirs que ceux de Crevelt et de Rosbach. Je me souviens encore qu'à Prague, où la garnison presque tout entière était à l'hôpital, M. de Chevert, enfermé à trois cents lieues de France et n'ayant pas avec lui cinquante hommes en état de porter les armes, ne voulut rendre la place qu'avec tous les honneurs de la guerre. Nous ne laissâmes pas aux Autrichiens un canon, ni un sabre, ni un fusil, ni même un habit qui valût la peine d'être emporté ; et quand M. de Lobkowitz, qui les commandait, vit sortir M. de Chevert, qui pouvait à peine se traîner malade et blessé comme les autres, il s'avança vers lui avec respect et demanda (je m'en souviens encore) la permission « d'embrasser le plus brave soldat de toute l'Europe. » Voilà .un homme, ce M. de Chevert ! Aussi avait-il monté la garde autre part que

78 GABRIELLti DE GIIÈNËVERT.

dans les antichambres, et vu un autre feu que celui des cuisines de Versailles. Vos maréchaux d'aujourd'hui gagnent leurs grades à porter les pantoufles de madame de Pompadour ou de madame Dubarry? *

— Mais, dit fièrement René, si M. de Soubise et M. de Glermont n'ont pas fait leur devoir, nous du moins, mon oncle....

— Bon ! répliqua dom Barthélémy, il ferait beau voir qu'un Pérédur fût frappé dans le dos. Aussi n'est-ce pas de toi que je parle ni de tes camarades; mais j'enrage quand je lis dans les gazettes qu'un neveu du grand Gondé (car ce Glermont est de la maison de Gondé) a fui devant un petit prince allemand dont le grand^përe aurait été trop heureux de déchausser le plus mince cadet de la maison de Bourbon. Un Gondé, ce Glermont I Son bisaïeul prenait la poste pour aller plus vite à l'ennemi, et celui-ci prend la poste pour l'éviter I

— Vous vous trompez, mon oncle, dit René, et vous faites tort à M. de Glermont. Ecoutez son histoire authentique qu'on a mise en vers, et qui a couru toute l'armée :

Clerinont, d*où venez- vous pour être ainsi froissé? Glermont, d'où venez-vous? On vous a tant cherclië.

— J'étais sur mon clieval quand on a commence'. J'étais sous mon cheval quand nous avons chargé.

— Dites-moi donc qui vous a renversé?

C4ar, entre nous soit dit, vous n*étes pas blessé.

— Je me suis trouvé mal quand on a commencé : J'étais évanoui quand nous avons chargé.

— Dites-moi donc un peu (ont ce qui s'eat passé, Car j'en dois compte exact au maître au débotté.

— Vous voulex le savoir? Et que lui direz- vous ? J'étais sur mon cheval. Je suis venu dessous.

— C'était faible rempart que le pauvre animal; Vous ne deviniex pas que vous seriez plus mal. Enfin il est certain qu'on vous foulait aux pieds ; 11 est certain aussi que vous le méritiez.

Vous voyez bien qu'il n'avait pas pris la poste. El ces couplets ne sont rien encore auprès de ceux qu'on a faits sur le pauvre Soubise :

Soubise dit, la lanterne à la main :

J'ai beau chercher; où diable est mon armée ?

Elle était là pourtant, hier matin.

Me l'a-t-on prise, ou Taurais-je égarée?

— Oui, oui, interrompit l'abbé, vous êtes des gens d'esprit, messieurs les officiers du roi. Les Prussiens vous cbassent devant eux, mais vous faites de bien jolies chansons.

— Mon oncle, dit René, connaissez-vous celte signature ?

En même temps, il tira de sa poche une lettre décachetée.

— Si je la connais I s'écria l'abbé. C'est la signature de M. de Chevert, mon ancien colonel. Que veux-tu dire ?

— Remarquez d'abord, continua René, à qui la lettre est adressée.

— A ton père, M. le baron de Pérédur, ancien major au régiment d'Auvergne. Qu'y a-t-il là d'é-

80 GABRIELLE DE CHÊNEYEHT.

tonnant? Ton père et moi, nous avons servi ensemble sous les ordres de M. de Chevert, et rien n'empêche qu'il ait gardé de l'amitié pour ton père. — Lisez maintenant, dit René.

» Nuis, 27 Juin 17S8.

(( Mon cher baron,

<( Vous apprendrez trop tôt par la gazette Taccident qui nous est arrivé le 23 de ce mois. M. de Clermont, dont vous avez pu juger en Flandre le courage et l'habileté, était campé près d'un petit village appelé Crevelt et d'un bois qui nous séparait du prince Ferdinand. Naturellement, on ne prit aucune précaution pour savoir où était l'ennemi, et ce qu'il faisait. A quoi bon? Nous n'avions presque pas été battus depuis un an. Cependant, j'envoyai quelque cavalerie à la découverte, et je sus bientôt, à n'en pouvoir douter, que les Hanovriens allaient nous tourner et attaquer la gauche. Je m'assurai moimême de leur mouvement et je fis prévenir M. de Glermont. Le général des Bénédictins (c'est le nom qu'on lui donnait au camp) était à sa toilette, et ne voulait recevoir personne. Enfin, après une heure d'attente, bien rasé, poudré à frimats, la main droite dans son jabot et l'autre appuyée sur le dossier du fauteuil, monseigneur daigna donner audience, et dès les premiers mots, se mit à rire. Il savait mieux que personne les desseins du prince Ferdinand, et

GABRIBLLE DE GHÉNEVERT. 81

n avait aucune inquiétude. Pour preuve, il demanda son déjeuner qui par bonheur se trouva prêt, car monseigneur ne voyage qu'avec un assortiment complet de casseroles et de filles. Bien entendu, rétat-major ne saurait faire moins que son chef, et nous traînons à la bataille plus de filles qu'il n'en faudrait pour peupler une colonie, et. un nombre proportionné de cuisiniers. Car enfin il ne serait pas juste que nous fussions moins à notre aise pour nous battre que MM. les Parisiens qui n'ont pas brûlé un poil de leurs moustaches.

(c Le déjeuner ne dura pas longtemps, — deux heures tout au plus, — et M. de Glermont s'essuyait les lèvres ave sa serviette lorsqu'il daigna remarquer le bruit du canon qui se faisait entendre à l'aile gauche. Son Altesse envoya voir ce que c'était. Pendant ce temps, le prince Ferdinand, qui avait déjeuné plus tôt, ou plus vite, ou qui peutr-étre n'avait 'pas déjeuné du tout* faisait contre nous les plus grands efforts. Il avait tourné notre armée en passant à travers des marais, et nous attaquait par derrière. En un instant, l'aile gauche fut sous les armes et fit volte-face. M. de Saint-Germain chargea sept fois l'ennemi à la tète de la cavalerie. Si le reste de l'armée avait donné, le prince Ferdinand aurait été pris comme un renard au piège. Mais Son Altesse jugea que nous avions assez fait pour la gloire. Vous lirez dans la gazette que «/)«r une fatalité inconceva^ ble^ le* officiers chargés de faire avancer la réserve fa-

d2 GABRIELLE D£ CU£NEYEaT«

vaieni égarée sur^k chemin; » en d'autres termes^ Saint-Germain et moi nous restâmes seuls à soutenir le combat et à couvrir la retraite. Son Attessese mit en sûreté, car il ne faut pas qu'un prince du sang s'expose à être pris ou tué (ce serait d'un mauvais exemple), et la moitié de nos gens se débandèrent. Le soir, sept mille hommes manquaient à l'appel.

« Je ne vous aurais rien dit, mon cher Pérédur, de cet événement qui nous couvre de honte, si je n'étais heureux de vous parler de la belle conduite d'un jeune lieutenant d'Auvergne à qui vous vous intéressez. Votre fils a fait merveille à la tête de sa compagnie. Il a enlevé à la baïonnette une batterie des Hanovrîens et percé leur centre; au même instant, l'ennemi s'est jeté entre lui et nous, on l'a «ru perdu ; mais un Pérédur n'est jamais perdu. René, se voyant séparé du reste de l'armée, a continué de marcher en avant, a encloué sa batterie, et, faisant un grand détour, il nous a rejoints hier au soir avec' une trentaine d'hommes, dernier reste de sa compagnie.

(f Mon vieil ami, je vous félicite. Bon sang ne pouvait mentir, et ce jeune homme ira loin. J'ai demandé pour lui à Sa Majesté le cordon de Saint- Louis et une compagnie. S'il avait le bonheur de connaître la maltresse d'un premier commis, cese*rait affaire faite ; car toutes les nominations se font dans les bureaux, quelques-uns disent dans les boudoir» et dans les antichambres.

GABRIEIXE DE CHÉNBYERT. 83

u Gomme les bonnes choses coûtent toujours fort cher, René a reçu deux coups de sabre dont il ne sera ni tué, ni estropié, ni défiguré, ni même longtemps malade. Je le garde dans ma tente, et je Ta mis entre les mains de mon chirurgien .

« Adieu, mon cher ami ; je crains que René, qui n'a pas encore de barbe au menton, vous fasse oublier un jour. Heureux les pères qui sont fiers de leurs enfants !

« Votre affectionné,

« François de Cheyert. o

« P. S. Je ne veux pas oublier un mot de Saint* Germain. Quand il a vu René qui rentrait au camp avec les débris de sa compagnie, il a dit devant tout rétat-major : <( Toujours les mêmes, ces Pérédur I Le père et Toncle étaient tout pareils à celui-là, ils ne savaient ni plier ni rompre I )>

Dom Barthélémy rendit la lettre à son neveu en l'embrassant.

— Va, dit-il, tu as raison de te moquer de mes radotages. Nous autres vieillards, nous ne savons que critiquer les jeunes gens et nous vantée... Et tu as fait ton chemin dans Tarmée, je suppose, avec une telle recommandation?

— Che va piano va sanOy répondit René en riant. M. le premiercommis de la guerre avait une femme. Sa femme avait un amant. M. le premier commis.

qui n'osa pas envoypr l'amant à la Bastille, l'envoya à l'armée et lui donna la compagnie que M. de Ghe-, vert avait demandée pour moi. Je suis lieutenant en congé.

— En congé! a'écria don Barthélémy étonné. Pour peu de temps, je suppose?

— C'est le secret de M. de Choiseul. Depuis la paix on a renvoyé un tiers des officiers de mon régiment.

L'abbé garda le silence pendant quelques instants, et parut réfléchir.

— Mon cher ami, dit-il enfin, veux-tu que je te donne un bon conseil ? Reste ici avec nous. Le pays est bon, l'abbaye est meilleure; nos revenus sont payés fort exactement sans que les paysans aient à se plaindre, car les terres du clergé sont toujours, comme tu sais, les moins foulées de la province. Quitte ce monde agité et tumultueux où la vertu trouve rarement sa récompense. Chez nous, tu trouveras le calme, la tranquillité, le repos de l'âme inconnu à M. de Choiseul et à ceux qui attendent de lui leur fortune. Ici, nous n'avons ni passions ni remords, et...

— Si M. le baron, interrompit dom Népomucène, veut nous faire l'honneur de vivre quelque temps avec nous, nous pouvons lui promettre une chère !m peu meilleure que celle de ce soir.

— Sans compter, dit dom Ambroise, les plaisirs de la pêche et de la chasse. J'ai préparé, pour mer-

GÀBRIELLE DE CUJÈNEVERT. 85

credi prochain, une chasse à la loutre qui ne sera pas désagréable à M. le lieutenant, j'ose du moins l'espérer. Avez-vous chassé la loutre quelquefois, monsieur?

— Jamais, dit René.

— Monsieur, c'est un plaisir d'évêque. Il faut tous dire d'abord que la loutre est notre plus cruel ennemi. Gomme les deux rives de la Tarde sont à nous, sur un espace de plus d'une lieue, tout le poisson que mange la loutre est un poisson ecclésiastique: anguilles, truites, saumons, tanches, perches, brochets, elle ne nous laisserait rien si l'on ne prenait soin de la harponner quelquefois ; et ce n'est pas une tâche facile. Elle se cache dans le tronc des vieux saules, sur le bord de l'eau^ et s'étend quelquefois au soleil sur le sable; mais comme elle a l'oreille plus Une que les agents de M. de Sartine, on ne la surprend jamais. A dire vrai, elle ne dort que d'un œil. Je me suis caché bien souvent dans l'herbe pour lavoir pêcher : elle nage contre le courant, entre deux eaux ; quand elle voit une truite ou un brochet, elle plonge et l'entraîne sur la rive : c'est là qu'elle dévore le poisson, les yeux fermés à la manière des chats, n'en laissant que la tête et les grosses arêtes. Souvent même elle est assez effrontée pour rompre nos filets et nous arracher le poisson déjà accroché à nos amorces. Harponner une loutre, j'ose le dire, c'est faire une action agréable au Seigneur.

86 GABRIBLL6 DE CHÉNEVERT.

Pérédur remercia très-poliment le moine ; mai» il allégua sa résolution de partir dès le lendemain. Dom Âmbroise ne se tint pas pour battu.

— Nous avons, dit-il, des chiens excellents pour cette chasse, et nous demanderons au curé de Peyrat de nous prêter les siens. Le curé sera charmé de chasser la loutre avec un officier du roi ; ce sera une vraie partie de plaisir. M. de Ghâteauvert se joindra volontiers à nous, et nous serons cinq, car je ne compte pas dom Hilaire, à qui sa santé délabrée ne laisse pas le loisir de la chasse, et dom Népomucène, qui doit veiller à ce que les chasseurs soient contents de notre hospitalité. Vous prendrez un fusil ; dom Barthélémy et nioi, nous aurons des tridents. C'est une arme plus commode pour ceux qui en ont l'habitude. Elle est d'ailleurs plus sûre, et permet de venir aisément au secours des chiens ; la loutre a des mâchoires solides, et d'un coup de dent leur couperait aisément la patte.

L'horloge du couvent interrompit dom Ambroise.

— Mon bon frère, dit dom Barthélémy, voilà onze heures ; il est temps de nous retirer. Mon neveu vous remercie de vos offres obligeantes, et j'espère qu'il les acceptera. Dieu vous garde, mes frères I

Quand les trois moines se furent retirés :

— Eh bien I dit dom Barthélémy, tu vois la vie que nous menons ici : la chasse, la pèche, la

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6ABRTELLB DE GBÉNEYBBT. 87

bonne chère : voilà nos plaisirs de tous les jours. Veux-tu demeurer ici et oublier UGabrielle ? Après moi, rab1)aye te restera.

— Oublier Gabrielle I s'écria René ; plutôt mourir.! Mais vous, cher oncle, me refuserez-vous la seule faveur que je vous aie demandée ?

— D'être le complice d'un rapt I Certes oui, je refuse, et plutôt mille fois qu'une seule !

— Adieu donc, dit René d'un air sombré.

— Voyons, dit l'abbé en le retenant par le bras, ne vas^u pas te jeter la tète la première dans la Tarde? Sois homme, René.

Et après un court silence :

— Ainsi donc, continua dom Barthélémy, tu es bien résolu, quoi qu'il arrive, à épouser cette jeune fille contre la volonté^de ses parents et des tiens ?

— Je le jure.

— Je ne te demande pas ce serment. Et tu veux l'enlever à toute force?

— Je le veux.

— Eh bien I mon cher ami, retiens ce que je vais te dire. J'ai en horreur les gens qui se marient contre la volonté de leurs parents ; j'ai en horreur le rapt aussi bien que l'adultère, le vol et l'homicide ; mais, — remarque bien cette réserve, — si mes» conseils ne peuvent te détourner d'un crime ; s'il est vrai que cette jeune fille consente à te suivre de son plein gré : s'il est vrai que tu l'aimes et qu'elle t'aime, pour empocher un plus grand mal (remar-

que bien ceci, seulement pour empêcher un plus grand mal), je consens à vous marier.

A ce mot que René n'attendait pas, il se jeta dans les bras du bon abbé.

— Oui, oui, je sais bien, dit dota Barthélémy, d'un air qu'il voulait rendre sévère, je sais bien que ma faiblesse est impardonnable ; mais enfin cela vaut mieux encore que de laisser se morfondre un pauvre gentilhomme pour les. sottes querelles de deux vieux imbéciles, et si le Chènevert vient m'en demander compte, je suis tout prôt encore, malgré ma robe, à lui prêter le collet. Va dormir. Tu partiras demain.

Il conduisit René dans la chambre qui lui était destinée, et attendit, pour se retirer lui-même, que son neveu fût couché. Mais René ne s'endormit pas. 11 était plein de joie d'avoir si bien réussi. Il pensait à Gabrielle, à son bonheur futur ; 11 faisait d'avance mille projets.

Enfin minuit sonna, et il s'endormit du plus profond sommeil.

AU couventI ad couventI

Quoique l'auteur de cette véridique histoire n'ait pas encore eu soin de présenter mademoiselle Gabrielle de Ghènevert aux lecteurs, on accordera volontiers qu'il n'aurait jamais essayé de raconter les amours orageuses de cette fille charmante, s'il ne l'avait jugée digne de cet honneur, c'est-à-dire parfaitement belle et sensible. Son portrait en miniature mériterait, à lui seul, une très-longue description ; l'historien $e contentera de dire que jamais cheveux plus longs, plus soyeux et plus abondants ne retombèrent sur des épaules plus blanches ; que le front, droit et arrondi vers les tempes. était d'une rare beauté ; que les yeux étaient bleus et d'une douceur infinie ; et que le sourire était le plus charmant que là nature eût mis depuis deux siècles sur les lèvres d'une comtesse. Si l'on ajoute à jcela un caractère d'une fierté sans égale, et pour

90 6ABRIELLE DE CHÈNEYERT.

le moins aussi emporté que celui de son père, on aura l'exacte ressemblance de mademoiselle Gabrielle de Ghênevert.

De très-bonne heure, M. le comte cle Ghèneverl avait envoyé sa fille au couvent de Blessac pour étudier sous la 'direction de la mère Sainte-Agnès le petit nombre de sciences (lecture, écriture, broderie, clavecin) dont l'ensemble a formé 'de tout temps et forme encore aujourd'hui l'encyclopédie des jeunes filles de bonne maison. A ces diverses connaissances, déjà si étendues, notre siècle, ami des lumières, a cru devoir ajouter l'orthographe.) Mademoiselle de Ghènevert, fille unique et riche héritière, fut traitée au couvent avec tout le respect qui est dû à ces deux titres, et trouvée admirable en tout ce qu'il lui plut de faire et de dire. Madame de Sainte-Agnès, l'abbesse, en fit bientôt sa favorite. Elle était fière de la beauté, et des grâces naissantes de son élève^ et comme l'oisiveté du cloître aii^uise tous les sentiments, elle conçut l'amitié la plus passionnée pour Gabrielle. Mais le naturel de la jeune fille était excellent; l'excessive indulgence de Tabbesse n'eut donc pas de conséquences Hlcheuses, et si l'on excepte l'habitude que mademoiselle de Ghènevert avait prise dès l'epfance de ne souffrir aucune contradiction, on peut dire qu'elle oflrait aux regards le modèle le plus accompli des grâces et des vertus de son sexe. Du reste, le vieux comte avait grand soin de pré-

GABRIELLR DE CHiÊNETBRT. 01

venir et de satisfainesés moiiidres désirs. Resté seul avec elle ians son château, il la conduisait dans toutes les fêtes et dans toutes les réunions de la proyince, justement fier de l'admiration qu'inspirait sa fille. Mais comme il n'avait eu aucune occasion de heurter sérieusement la volonté de sa fille, 41 croyait de bonne foi être le maître de sa destinée. Opiniâtre dans ses desseins, implacable dans ses haines, violent dans ses désirs, il n'avait jamais douté de se faire obéir, et il n'aurait pas pardonné une révolte. Le vieux gentilhomme, semblable à tous les gens de son âge, citait volontiers les maximes et les vertus du temps passé, et, tout passionné qu'il était pour le bonheur de sa fille, il n'aurait pas souffert qu'elle fût heureuse autrement qu'il Tavait désiré lui-même.

On peut juger de son indignation^ lorsque après avoir tiré l'épée contre son ancien ami le baron de Pérédur, il s'aperçut que Gabrielle et René ne voulaient prendre aucune part à la querelle. Il entra dans une violente colère, et jura que Gabrielle irait au couvent, ou qu'elle n'épouserait qu'un mari qu'il aurait présenté lui-môme.

— Eh bien, dit Gabrielle, j'irai au couvent» mon père.

— Oui, tu iras au couvent, fille ingrate, fille dénaturée, et tu prendras le voile, ou tu renonceras à cet indigne amour.

Mademoiselle de Chêncvert baissa la tête et ne

92 liÂBRIELLE DE GIIÉNEVERT.

dit mot ; mais le vieux Ghènevert ne se trompa point sur la cause de ce silence. Dans ses yeux si doux étincelait une volonté indomptable.

C'est sur ces entrefaites que M. de Ghènevert ({uitta son château de Yillefort.

COMMENT M. NICOLAS TOUBNRBRIDE, FERMIER GÉNÉRAL, EUT l'idée de MARIER SON FILS UNIQUE, M. DE SARRAZINB, A MADEMOISELLE DE CHÊNEVERT, CE QUI CAUSA DES MALHEURS ÉPOUVANTABLES DONT ON VERRA LE RÉCIT DANS LES CHA- PITBES SUIVANTS.

Quarante ans avant le jour où commence ce récit, c'est-à-dire environ vers le 22 ou 23 mars 1724, un événement eut lieu dans la paroisse de Saint-Sulpice, en la maison du sieur Jean Bailleul, notaire royal, habitant de ladite paroisse.

Ledit Jean Bailleul, homme d'âge et de prud 'hernie, ayant remarqué la prompte disparition de Tavoine qu'il enfermait dans un coffre dont lui seul avait la clef, eut Tidée de rechercher la cause d'un accident si préjudiciable à ses intérêts ; et, prenant la peine de surveiller la conduite de Nicolas Tournebride, garçon d'écurie, chargé de Tadministration et distribution de ladite avoine , il eut la dou-

GABBIELLE DE CQÉNEYBRT. 97

Un jour, cependant, le vieux Tournebride, esprit pratique et positif qui se souvenait de la misère qu'il avait traversée autrefois, jugea nécessaire de mettre un terme à la générosité de son fils. Il le fit Tenir dans sa chambre, et lui tint le discours sui- Tant :

— Sarrazine, quel est le chiffre de vos dettes ? . Cette question, lancée à brûle-pourpoint, fit

balle et constej'na le jeune homme. Il est vrai que le père avait im air rébarbatif.

II y eut un instant de silence.

— Vous n'en savez rien, reprit le père. Eh bien ! je vais vous le , dire : neuf cent cinquante-trois mille tix cent soixante-cinq livres tournois onze sols et huit cknîiers; voilà, monsieur, le compte exact.

— Qui a pu vous le dire ? demanda Sarrazine étonné.

— Peu importe. Eh bien, monsieur, c'est neuf cent cinquante-trois mille six cent soixante-cinq fois plus d'argent que je n'en possédais quand je vins à Paris pour décrotter les souliers des passants sur le pont Neuf, car je fus obligé d'acheter à crédit les brosses et la boite à cirage.

— Fi donc, monsieur, interrompit Sarrazine, ces détails sont indignes de vous.

— Indignes de moi ( s'écria le vieux Tournebride en brandissant sa canne à pomme d'or. Monsieur le drôle, qui faites le seigneur à mes dépens, oubliezvous d'où je suis sorti ? Votre grand-père était bou-

9'i GABRIELLE DE CHÊNE VERT.

leur d apprendre que ledit sieur Tournebride, âgé de quinze ans, mais gibier de potence et coquin achevé, avait vendu ladite avoine à certains voisins . qui, par une imprudence mal séante, n'avaient pas jugé à propos de rechercher Torigine et les titres de propriété de ladite avoine.

Le sieur Jë&n Bailleul, indigné de cette découverte, mais n'ayant guère d'aiitre choix que d'accrocher Tournebride à la potence ou de lui faire complètement grâce, eut la générosité de prendre un moyen terme et de renvoyer le jeune coquin à sa famille après Tavoir favorisé d'abord d'une demidouzaine de coups de pied, de sorte qu'à défaut de remords, le patient ressentit (les pieds du notaire étant chaussés de sabots ferrés), une douleur cuisante à l'extrémité inférieure de la colonne vertébrale.

Cette aventure, qui avait failli mettre la corde au cou de Nicolas Tournebride, devint, par une permission de la divine providence, le principe et la source de sa fortune, car étant sans pain et sans vêtements (si Ton excepte une culotte dont le fond était ouvert comme une lucarne, et une blouse fort mal rapiécée), il se vit forcé pour vivre de déployer toute son industrie. Demandant Taumône à toutes les portes, il arriva jusqu'à, Paris, décrotta des- souliers sur le pont Neuf, fit des économies, plut à une vieille marchande des Halles qui l'épousa et, lui donna par contrat la moitié de son bien, c'est-à-

GABRI£LLE DE GUÈNEVERT. ^ 95

dire plus de dix mille écus, apprit à lire, à écrire, à compter (à compter, surtout I), devint commis des gabeUesdeSaMajestéjpuis sous-traitant^ puis traitant (de ceux dont Montesquieu a dit qu'ils soutenaient rÉtat comme la corde soutient le pendu), puis fermier général, et des plus riches de France ; il donna des soupers où se pressaient tous les grands seigneurs, tous les poètes, plusieurs évêques, beaucoup d'actrices et quelques philosophes ; il eut, au dire de ses convives, de l'esprit, de la probité, de la générosité, de 'la délicatesse, du sens commun, Tair noble, la jambe belle, des bonnes fortunes-, de la réputation et généralement tout ce qu'on acquiert dans ce monde pour de Targent. A la vérité, les mêmes gens qui soupaient chez lui et célébraient son mérite, s'en moquaient publiquement, dès qu'ils redescendaient dans la rue. M. de Tournebride (car avec l'argent était venue la noblesse), ignorait ou feignait d'ignorer ces discours et n'en rivait pas moins comme un prince, calme, heureux, puissant, respecté, bien vu des ministres, qui ont toujours besoin d'argent, et surtout de M. de Choiseul qui l'appelait « mon cher. » Pour comble de bonheur, sa première femme était morte trois ansaprès son mariage, et la seconde, fille d un conseiller au Parlement, jolie, coquette, spirituelle et séduisante, faisait admirablement les honneurs de sa maison, .en cela merveilleusement secondée par M. de Sartine, le plus intime ami des deux époux. .

98 GABHIËLLE DE CUÊNEVfiRT.

vier ; votre grand'-mère était servante et lavait la vaisselle du curé d'Ârs ; à peine suis-je sûr qu'ils se soient mariés ; car le registre du curé, qui mentionne ma naissance, ne dit rien de leur mariage. Et, aujourd'hui; j'entends parler de vos chevaux, de vos bonnes fortunes, de votre générosité, de vos dettes surtout. Est-ce ainsi que vous reconnaissez mes bontés ?

— Ah î mon père, dit le jeune homme, vous me reprochez vos bienfaits I Est-ce la conduite d'un galant homme?

A ces mots, le vieux Toumebride indigné leva sa canne.

— Prends garde, ditril, mauvais drôle, que je demande une lettre de cachet à M. de Saint-Florentin et que je te fasse mettre à la Bastille pour rinq ou six ans !

Cette menace troubla Sarrazine, mais il se rassura bientôt, et d'un air dégagé :

— Eh bien ! mon père, que voulez-vous de moi? dit-il. Que je quitte mademoiselle Esther, de l'Opéra? C'est déjà fait. Elle m'a quitté hier pour M. le maréchal de Soubise, qui met à sa disposition un hôtel, six domestiques et cent mille livres de rente. Vous voyez que je ne pouvais pas lutter avec la maigre pension de soixante mille livresquevôus me faites... Que je vende mon écurie et mes trotteurs anglais? Je le veux bien, et par la même raison ; mais vous ilfie laisserez au moins mon pauvre Phœbus, qui

âABRI^LLB DE CHÂSBYERT. 99

descend par son père de l'illustre Arabian Godolphin, et par sa mère de Timmortel, de l'invincible Éclipse. Sagénéalogie est plus authentique, je crois, que celle de beaucoup de ducs et pairs. Quant à prêter de l'argent à mes amis, depuis longtemps, mon père, votre économie a mis bon ordre à ce travers, et si ma mère ne venait quelquefois à mon secours, j'aurais bientôt acquis la réputation du plus vilain ladre vert de France et de Navarre... Mais enfin, ajouta-t-il en voyant les yeux du vieux Tournebride s'enflammer et jeter des éclairs, je me remets à vous, pieds et poings liés. Puis-je espérer du moins que vous paierez mes dettes?

Le financier parut assess satisfait de la conclusion de son fils.

— Yoici, diWl, ma résolution immuable, et il ne faut pas compter que j'y changerai un seul mot. D'abord, je vais payer tes dettes...

— Oh f oh I pensa Sarrazine étonné. Cette facilité cache un piège. Tenons-nous bien.

— De plus, continua le vieillard, je te donne un million.

— Un million I

L'étonnement de Sarrazine redoubla.

— Mais, dit Tournebride, tu vas quitter à l'instant Paris, l'Opéra, mademoiselle Esther et ses pareilles, tes nobles amis de Versailles, et tu vas partir pour la province où je t'ai trouvé un établis-

100 GABRIEIXE DE CHÈNEVEBT.

sèment convenable. En deux mots, je te marie.

— Ah ! ah ! répliqua Sarrazine en souriant, et si je refuse?

— Libre à toi. Boùmot, mon ancien commis et mon homme de confiance, a racheté pour cinq cent mille francs (car ta signature ne fait pas prime sur le marché) toutes tes créances. Dans quelques jours tu seras mis en prison pour dettes^ et tu n'en sortiras qu'en acceptant mes conditions, c'est-à-dire en épousant. Réfléchis. Une femme et un million, ou neuf cent cinquante mille livres de dettes et la prison.

Sarrazine se mordit les lèvres. La prison pour dettes, c'était le tombeau. II eut bien un instant la pensée de résister à son père; mais il connaissait le caractère têtu du vieillard. Il fit réflexion qu'après six mois, un an, cinq ans, il faudrait toujours céder; qu'il aurait seulement l'ennui d'être enfermé; que le mariage, après tout, n'était pas une charge bien pesante; qu'il pourrait en user à l'aise, comme la plupart des grands seigneurs; enfin, l'espérance . de recevoir un million acheva de le décider.

— Mais, dit-il enfin, ma future femme est donc bien laide, puisque vous me laissez de choix qu'entre elle et la prison?

— Laide 1 s'écria Toumebride. Regarde ce portrait.

Et retirant de son bureau un médaillon, il le mit sous les yeux de son fils. C'était le propre

portrait de mademoiselle Gabrielle de Ghênevert. A première vue, Sarrazine fut ébloui de la beauté du portrait.

— Eh ! mon père, dit-il, que ne Tavez-vous montré tout de suite? Vous n'auriez. pas eu besoin de toutes ces menaces. Mais d'où sort cette jeune divinité?

— Cette divinité, répondit Toumebride, est la fille unique du plus noble seigneur de la province de Marche, M. le comte Honoré de Ghênevert, ancien major au régiment d'Auvergne.

— Peuh ! dit Sarrazine en haussant les épaules, quelque hobereau ruiné de qui ce million va réparer le château et fumer les terres !

— Ruiné ou non, répliqua Toumebride, cette alliance me plaît. J'espère d'ailleurs par le moyen de M. de Sartine, notre ami, obtenir pour toi, de S. M. le roi Louis XY, Tautorisation de joindre à ton nom le nom et les armes de Ghênevert, de sorte qu'avant deux générations, toute la province aura oublié le nom des Toumebride, et que mes petits-enfants seront de vrais Ghênevert, sans mélange de mésalliance. Greffer Tournebride'sur Ghênevert, c'est mon orgueil à, moi.

Le but secret du vieux Toumebride était d'abord d'arracher son fils à la dissipation de Paris, et de briller à son tour dans sa province suivant l'usage de tous les parvenus, pour qui la richesse n'est rien, s'ils ne l'étaient aux yeux de ceux qui ont connu leur pauvreté.

102 6ABRIELLE DE GUÈNEVBRT.

— Mais de qui tenez-vous ce portrait? demanda Sarrazine stprès quelques réflexions. Car ce n'est pas l'usage qu'une jeune fille donne son portait au premier venu comme une robe à sa femme de chambre. Est-ce le père qui?...

— Monsieur le fat, interrompit Tournebride, ce portrait me vient d'une ancienne amie, la mère Sainte-Agnès, abbesse du couvent de Biessac. Depuis longtemps, lassé de vos déportements, je songeais à me débarrasser de vous.

— Voilà qui est obligeant pour modemoiselle de Ghênevert, interrompit Sarrazine.

— .... Et à vous envoyer en province. Justement depuis cinq ou six ans, par prévoyance de l'avenir, j'avais eu soin de renouveler connaissance avec madame l'abbesse, et de lui envoyer de temps en temps quelques marques de souvenir : une statue de saint Barbeyre pour mettre dans la chapelje du couvent, des ornements d'église pour son autel, quatre ou cinq mille livres pour les pauvres delà paroisse. La bonne dame n'est pas insensible à ces prévenances. De plus, elle a l'ambition dç laisser sa communauté plus riche et plus florissante qu'elle ne l'avait reçue des mains de la précédente abbesse, et j'ai laissé voir que je pourrais vendre à bon marché un petit coin de terre de trente ou quarante arpents, qui est enclavé dans les propriétés du couvent. Par là j^ai flatté l'avarice de la mère Agnès, et je m'en suis fait une amie dévouée.

ÛABRIBLLE DE CHiNEVBHT. 103

— Quelle politique vous déployez ! et pourquoi faire? Pour marier votre fils unique à la fille d'un pauvre gentilhomme de campagne !

— D'abord, le comte de Ghènevert n'est pas pauvre, n a plus de trois mille arpents de terre au soleil, ce qui^est beaucoup dans un pays où personne n'a vingt mille livres de rente. Sa fille est char*» mante, si j'en crois son portrait, et la mère Agnès, qui élève presque toutes les fiUes nobles de la province, en dit le plus grand bien. D'ailleurs, pour mille raisons je veux t'envoyer là-bas. L'argent que je te donnerai le lendemain de ton mariage ( ce joor*là seulement et non la veille) fera de toi le plus puissant seigneur de la Marche, et, grâce à ton beau« père, le plus honoré, tu achèteras à bon marché les terres de tousses voisins. Ne ris pas des fortunes de province, elles ont cela d'admirable qu'on ne peut pas les dépenser, tant il est difficile de trouver quelqu'un qui veuille acheter ou prendre en gage une terre d'un million située à cent lieues de Paris. Ici tu ne fais que des sottises; là-bas tu seras un homme d'importance. Enfin, moi-môme je veux revoir mon pays et avoir un château à moi, et dire à une comtesse : Assieds-toi là, ma fille, et voir grimper de petits vicomtes sur mes genoux. J'ai servi le roi avec zèle depuis quarante ans ; j'y ai fait ma fortune ; je veux en jouir et fonder une famille. C'est à cela que doit servir la protection de la mère Agnès. Elle est abbesse, elle est cousine germaine du comte de Chô-

10 4 GABRIELLE DE GHÉNEVBRT.

nevert, elle a élevé la fille, elle a beaucoup d'empire sur Tesprit du père, elle se chargera de te présenter, de vanter ta fortune et la mienne et tes amitiés à la cour (elles me coûtent assez cher pour que j'en tire au moins ce bénéfice) ; elle réussira, j'en suis certain, et je m'invite avant six semaines au repas de noces.

— Qu'il soit fait comme vous l'entendrez, mon père, dit Sarrazine en s'inclinant, et il alla faire ses préparatifs de départ.

Ceci se passait peu de temps avant le jour fameux où le baron de Pérédur eut le malheur de tirer répée contre son ami le comte de Ghènevert, ce qui réduisit au désespoir M. René de Pérédur, officier du roi, et l'obligea de se porter à de fâcheuses extrémités, ainsi qu'on le verra par la suite.

DE Ot'EU.E MAMÈBE l'aBBËSSE DU COUVENT DE BLESSAC VOCLUT A95UBSR LE BONHEUR DE GABRIELLB DE CHÊNE-

Le couvent de Blessac, devenu propriété particulière depuis laRévoIution et aujourd'hui dégradé par le temps, était en 1764 le plus beau de toute la Marche et du pays de Combrailles. Bâti sur un terrain marécageux, défendu par un étang et par des fossés remplis d'eau, entouré de plantations d'arbres et voisin d'une forêt qui couvrait en ce tempslà tout le plateau et descendait par une pente si nueuse et rapide jusqu'à la rive gauche delà Creuse, ce couvent appartenait aux bénédictines de Tordre de Fontevrault. Bien qu'il fût de date, assez récente, et situé au milieu de l'un des plus pauvres pays de France^ il possédait de vastes propriétés, et, suivant l'usage du temps, ne refusait l'hospitalité à personne. Les étrangers de distinction et les gen-

10C GABRIEUE DE CnÊNEYERT.

tilshommes étaient seuls admis à dîner avec Tabbesse; les voyageurs plus pauvres étaient relégués dans un bâtiment séparé, mais on pourvoyait à tous leurs besoins.

Du reste, l'abbesse était ordinairement Tune des plus nobles demoiselles du voisinage, que la vocation religieuse ou la volonté de ses parents obligeait à prendre le voile. Pour acheter une compagnie au frère, on cloîtrait la sœur; mais cet arrangement, prévu dès Tenfance, avait fini par paraître naturel à celles mêmes qui en étaient victimes. Élevées dans ce cloître et pour ce cloître, habituées à Tidée qu'elles devaient y passer leur vie ; accoutumées d'ailleurs à une vie aisée, à des prières en commun, à des occupations régulières et monotones, elles réclamaient rarement contre la rigueur d'une loi inévitable. Le goût des fleurs, de la musique môme (car l'ordre s'était fort relâché de la sévérité du fondateur), et Téducation des jeunes ilUes riches ou nobles de la province, propre à donner le change aux instincts maternels^ adoucissaient Tennui de la vie monacale.

Mademoiselle Agnès de Chènêvert, Tabbesse, parente de Gabrielle, était, à part même sa dignité ecclésiastique. Tune des femmes les plus respectées de toute la province et les plus, dignes de l'être. Sa dévotion n'avait rien d'outré j son. esprit était culti*vé, et malgré ses cinquante ans, elle était belle encore. Sur son front régulier, mais un peu trop droit

(rABRIELLE DE CHÊNE VERT. 107

et partagé par deux lignes perpendiculaires et profondes qui se terminaient aux sourcils, dans ses yeux bleus un peu vifs, sur ses lèvres finement tracées, mais d'un dessin trop ferme, *on voyait tous les signes d'un caractère orgueilleux et obstiné. C'était le défaut capital de Tabbesse. Du reste, bonne, obligeante et même généreuse pour les pauvres gens, hospitalière pour tous, mais jalouse à Texcès de la gloire de son couvent et de la sienne propre, elle ne savait ni céder ni pardonner, et par un tour d'esprit qui n'est pas rare chez les personnes austères, quiconque essayaitde lui résister, lui semblait'aussitôt sacrilège. Elle vivait, du reste, en bonne intelligence avec ses religieuses, et surtout avec sa favorite, la sœur Thérèse, vieille femme astucieuse, insinuante, intrigante, qui avait l'ait de la persuader toujours en ne la contredisant jamais, et que tout le monde redoutait dans le couvent.

Dn soir de septembre 1764, quelques jours après le malheureux combat par lequel commence cette histoire, et après la rupture du mariage de René de Pérédur, l'abbesse était assise près du feu et regardait les tisons d'un air distrait. La bonne dame commençait à sentir le poids des ans et de la solitude. La saison même, déjà froide dans ce pays montagneux et marécageux, ajoutait à la tristesse de ses réflexions.

Le ciel était couvert de nuages ; un vent froid qni^ rasait la terre et chassait les feuilles jaunies dos

108 GABRIELLE DE GHÉNBYERT.

arbres, ébranlait les portes ducouvent, sifflait dans les serrures et la faisait frissonner. A quelques pas de là, sœur Thérèse, accoudée près de la fenêtre, regardait à travers les vitres le jardin, l'étang et la chaussée déserte. Plus loin, unpaysan, tenant d'une main sa corbeille remplie de blé, de l'autre jetait à poignées les grains dans le sillon. De tous côtés, un profond silence s'étendait sur le couvent, le village et la vallée, à peine interrompu de temps en temps parle chant mélancolique d'une bergère, qui se blottissait derrière la haie pour se mettre à Tabri du vent.

Baisse-toi, montagne, lôve-toi, vallon,

Tu m'empêches de voir ma mie Madelon.

Le cœur de ma mie lui fait tant de mal

Que je vais la voir pour la consoler un peu.

Je l'ai bien tant ctierchëe, buisson après buisson,

Que je l'ai trouvée avec les garçons.

Enûn Tabbesse sortit de sa rêverie, et se tournant vers la sœur Thérèse :

— Il fait bien froid, ma sœur, dit-elle. Ce qu'on aurait pu traduire aisément par ceci :

— Je m'ennuie beaucoup aujourd'hui.

Sœur Thérèse ne s'y trompa point, et répondan t à la pensée secrète de Tabbesse :

— Madame, dit-elle, il me tarde que nos élèves soient revenues de vacances. Il ne passe personne ici. Nous sommes dans un pays désert. On s'égorgerait à deux lieues d'ici sans que nous puissions en

GABRIELLE DB CaÊNSVERf. 109

t>avoir rien. A propos, madame, connaissez-vous la grande nouvelle ?

A parier franchement, Texorde n'avait pour but qae de préparer le récit qui allait suivre. Sœur Thérèse n'osait parler la première, mais elle voulait être interrogée.

— Quelle grande nouvelle ? demanda Tabbesse, dont la curiosité s'éveilla tout à coup.

— Le mariage de mademoiselle de Chônevert est rompu.

— Le mariage de Gabrielle ! s'écria l'abbessc étonnée. Et pourquoi ? Ma chère sœur, c'est un conte qu'on vous a fait. On sait que vous êtes un peu crédule et gobe-mouche, et...

— Gobe-mouche tant qu'il vous plaira, madame, répliqua la religieuse irritée, mais je vous garantis que ce mariage est rompu, que M. René de Pérédur a surpris une lettre de Gabrielle à M. de Sarrazine, qu'il Ta montrée au comte de Chônevert, que le comte lui a donné un démenti d'abord, puis un soufQet, puis un coup d'épée, que M. de Pérédur est mourant aujourd'hui, qu'on lui a administré hier les derniers sacrements, que M. le comte de Chônevert est au désespoir, et que mademoiselle Gpbrielle, sa fille, votre élève chérie, va être mise au couvent, ce qui la garantira des entreprises do M. de Sarrazine.

Ce récit, à peu près aussi authentique que tous ceux qu'on fait en province des affaires de ses voi-

iiO GABRIELL9 DE Cn^NEVERT.

sins, causa la pi us vive affliction à Tabbessc ; cependant, malgré les circonstances romanesques du duel, qui ne déplaisait pas à son imagination, Thonneur du nom de Ghônevert y était trop intéressé pour qu'elle crût sœur Thérèse sur parole.

— Ma chère sœur, dit-elle, on s'est moqué de vous. Gabrielle de Ghènevcrt est incapable d'écrire des lettres à M. de Sarrazine ; elle a refusé de Tépousçr il y a trois semaines.

— C'est son père qui a refusé pour elle, répondit sœur Thérèse.

T- Je me souviens fort bien, reprit Tabbcsse, que Gabrielle n'a consenti à le voir que sur ma demande et après de longues supplications, qu'elle a toujours protesté qu'elle aimait M. de Pérédur et qu'elle n'aurait pas d'autre époux que lui.

— G'est pour obéir à son père ; mais, en secret, elle aimait M. de Sarrazine.

— Pourquoi le cacher ? G'est moi qui l'avais proposé. A ma considération, M. de Ghônevert, qui d'ailleurs préférait René, avait consenti à écouter les propositions de Sarrazine et à laisser à sa fille toute liberté de choisir; enfin Gabrielle est d'un sang...

— Après tout, madame, dit sœur Thérèse, qui ne voulut pas trop insister de peur de déplaire, je répète ce qu'on dit. Ge M. de Sarrazine est très-audacieux, dit-on, très-dangereux, très-séduisant; il a les belles manières de la cour ; il est très-riche, et c'est un bien autre parti que M. René de Pérédur» qui

6ABBIELLB DB CHÉNEYERT. lit

n'a que la cape et lépée Maïs quel est ce gentil-

homme qui s*ayance sur la chaussée?

— Un gentilhomme I s'écria l'abbesse en se levant avec précipitation et courant à la fenêtre. Eh I oui, vraiment, c'est un gentilhomme, et de bonne

race Je le reconnais! c'est mon cousin, M. le

comte de Chônevert, qni vient. à cheval avec sa fille.

— Eh bien ! madame, dit sœur Thérèse triomphante ; avais je tort ou raison ?Suis-je encore crédule ou gobe-mouche?

Haïs déjà, sausl'écouter, l'abbesse donnait un coup d'œil à sonmiroir, arrangeait avec grâce les plis de sa coiffe, et s'avançait sur le perron à la rencontre des voyageurs.

La grande porte du couvent s'ouvrit, et l'on vit entrer dans la cour M. le comte Honoré de Chênevert, suivi de sa fille Gabrielle et de Louison, la femme de chambre, tous trois à cheval. C'était l'usage du temps, car, en ce pays de montagnes, les routes royales seules étaient praticables aux voitures; encore élaient-elles fort mal entretenues.

Le comte de Chênevert paraissait d'humeur sombre. Il n'avait pas échangé dix paroles avec sa fille pendant le voyage. Gabrielle ne disait mot et semblait aussi très-mélancolique. Elle rêvait à René, à son bonheur perdu et peut-être à la tristesse du couvent Louison seule gardait sa gaieté ordinaire. Aussi était-ce une grosse fille réjouie, grande et

lia GABRIËIXE DE CHÊNE VERT.

bien faite, qui n'avait pas, comme sa maîtresse, perdu son apant, et qui, si elle Tavait perdu, n'aurait certainement pas tardé à le remplacer.

M. de Chènevert mit pied à terre, aida sa fille à descendre, remit les chevaux au vieux jardinier qui venait d'accourir, et monta les degrés du perron en donnant le bras à Gabrielle.

— Ah ! mon cousin, dit l'abbesse, que je suis heureuse de vous revoir, et que je vous remercie de m'amener cette chère enfant !

En même temps elle donna la main au comte qui la baisa respectueusement, et elle se jeta dans les bras de Gabrielle.

La sœur Thérèse, aiguillonnée par la curiosité, voulut aussi s'avancer vers les voyageurs et leur faire son compliment de bienvenue ; mais l'abbesse, qui n'était pas moins curieuse de connaître les motifs de ce voyage, et qui sentait bien que M. deChônevertne ferait pas ses confidences de famille devant une étrangère, se hâta de congédier sœur Thérèse. Celle-ci se retira en grondant intérieuremei;t contre le despotisme de l'abbesse, et se hâta de raconter aux autres religieuses l'arrivée de Gabrielle.

— Avant toutes choses, continua l'abbesse, n'avez-

vous pas besoin de quelques rafraîchissements?

Et elle se hâta de tirer d'une armoire des fruits,

des confitures, du vin de Bordeaux, des biscuits et

quelques frandises monacales.

6ABRIELLE DE CHÉNEVERT. 113

£n même temps, elle demanda des'nouvelles de toute la famille, des parents, des cousins, des arrière-cousins, des amis, des connaissances, de H. le marquis de Yérac, lieutenant duroi, de M. le comte de Gomballu, intendant de la province, et de toutes les personnes de qualité qui habitaient ^ dix lieues à la ronde.

Le vieux Chênevert répondit d'une voix brève et d'un air distrait. Sa pensée était ailleurs. Il regrettait de se séparer de sa fille. Il ne pensait qu'avec horreur à son ancien ami le baron de Pérédur et au pauvre René. Il commençait à craindre lessuites de sa propre obstination, mais Torgueil Tempèchait de se Tavouer à lui-même. Enfin il prit son parti, s'assit en face de Tabbesse, et lui dit :

— Ma chère cousine, ce n'est pas une visite de pure amitié que je viens vous faire aujourd'hui, ou plutôt c'est un service que je veux vous demander.

Il raconta dans le plus grand détail la querelle qu'il avait eue avec son ancien ami Pérédur, le combat qu'il avait suivi, la résolution qu'il avait prise de rompre un mariage devenu odieux, sa surprise, lorsqu'il rencontra René aux pieds de GabrieUe, et la résistance de sa propre fille à ses volontés;, il termina en faisant serment d'ensevelir Gabrielle dans un couvent plutôt que de la marier à un Pérédur.

— C'est à vous, dit-il,*^ ma chère cousine, que je

-- --c> Ui

la

6ABRIELLE DE CnÊIYEYERT. lift

grâce; enfin elle réussit à faire oubliera ses hôtes )e but de leur voyage.

Mais le soir, après souper, quand Gabrielle se fut retirée, l'abbessc retint le comte de Chénevert dans sa chambre.

Dans rintervalle, elle avait réfléchi. La résolution arrêtée du comte de Chônevert de rompre le mariage de Gabrielle avec René de Pérédur rouvrait le chemin à M. de Sarrazinc, son protégé. Bien qu'il y eût beaucoup à dire sur la naissance de ce jeune gentilhomme, et que M. de Tournebride, le père, fermier général, ne fût pas le pins noble seigneur de France, cependant la fortune immense du jeune Sarrazine ne laissait pas de faire impression sur la bonne dame. De plus, les «arguments du vieux Tournebride ne manquaient pas de valeur. M. de Sarrazine, déjà dépouillé du nom de son père comme une châtaigne de sa coque hérissée, et obtenant de remplacer le sien par celui de Chônevert, était un parti très-sortable.

Un gentilhomme de plus noble race n'aurait pas volontiers consenti à cette substitution, qui était au contraire une grande faveur pour le fils d'un ancien décrotteur du pont Neuf. Enfin, Sarrazine ne manquait ni d'esprit ni de générosité; il savait dépenser largcnt ; il avait reçu de sa mère des manières élégantes que le contact des courtisans avait perfectionnées ; il était môme en cela fort supérieur à la plupart des petits gentilshommes de la campagne

11 G GABRIELtE DE CBÊNEVERT.

auxquels Tabbesse pouvait le comparer. Elle crut donc le moment favorable pour présenter de nouveau son protégé.

— Mon cher cousin, dit-elle, je suis loin de blâmer votre résolution. Il est clair que Gabrielle ne doit plus songer à ce jeune étourdi ; mais vous l'avez traitée un peu trop brusquement, à mon avis. Ce n'est pas tout que d'avoir raison^ il faut avoir raison avec douceur.

— Eh I qui pourrait garder son sang-froid, s'écria l'emporté Ghénevert, quand on pense que cette malheureuse enfant a osé me dire en face, à mon nez, -à ma barbe^ qu'elle ne renoncerait jamais à René I Songez donc un peu, ma cousine, à tout ce que j'ai fait pour elle, à la tendresse avec laquelle je rélevais ! J'ai refusé, oui, refusé vingt fois de me marier après la mort de sa mère, afin de ne pas diviser m» fortune : vous vous en souvenez, vous qui m'avez offert mademoiselle de Ghemillé, qui m'aurait apporté en dot plus de 50,000 livres et la terre du Puy- Charroux; mademoiselle de Barneville, qui était moins riche, mais dont la beauté était célèbre en ce temps-là, et madame de Barbejrac, fille d'un croquant de procureur, je l'avoue, mais héritière de toutes les économies de son père, et d'ailleurs déjà décrassée par ce pauvre Barbeyrac. Voilà les partis que j'ai refusés pour elle, et je ne m'en repenspas; mais elle devrait s'en souvenir et ne pas se jeter à la tête de ce Pérédur, que le ciel confonde î —

6ABRIELLE DE CHÊNBVERT. «17

Quelle est celle de ses fantaisies que j'ai manqué de satisfaire? Elle n'avait pas dix ans lorsque je la faisais déjà monter à cheval avec moi et courir à tra* vers les landes. Je la conduisais dans toutes les assemblées de la province; j'étais, fier de lui donner la main ; et maintenant elle abreuve ma vieillesse d'amertume; elle va déshonorer mes cheveux blancs. Mais qu'elle y prenne garde ! Je ne suis pas un Géronle, moi, ni un père de comédie ; oq ne me trompe pas; on ne se joue pas de moi. Si Pérédur veut me l'enlever, je le forcerai de mettre Tépée à la main, et, tout vieux que je suis, je lui montrerai qu'on n'attente pas impunément à l'honneur des Chênevert.

— Bon, dit l'abbesse, et vous le tuerez, et vous vous ferez haïr de votre fille, décrier par toute la province, mettre à la Bastille peut-être. Croyez-moi mon cher ami, il est des moyens plus doux de rompre ce fatal mariage. Et d'abord, savez-vous si c'est le mari qu'elle aime, ou le mariage I

— Quand je vous dis que je l'ai trouvé à ses genoux, ce maudit Pérédur !

— Cela ne prouve rien, dit l'abbesse. Il peut Ijien s'y être mis sans sa permission.

— Mais elle a juré devant moi de n'épouser que lui!

— Oh, oh ! les affaires seraient-elles si avancées? Mon cher comte, laissez-moi le soin de chapitrer votre fille comme il faut. Mais avant tout, reprenez

118 GABRIELLE DE CUÊNEVERT.

du calme. Plus d'emportements. Plus de menaces. Vous ne voulez pas apparemment que Gabrielle se fasse religieuse ?

— Que le ciel m'en préserve I

— Eh bien, cherchez-lui un autre mari. A son âge, ee-que les jeunes filles demandent avant tout, ce n'est pas le mari, c'est le mariage, qui leur donne le gouvernement d'une maison, et qui les délivre de la tuelle de leurs parents. Justement, j'ai un prétendant à lui offrir.

— Ah I ce monsieur de Sarrazine que vous m'avez déjà présenté I un courtisan qui fait de petits vers, qui est pommadé, qui sent le musc et le benjoin, qui se^ regarde avec tant de plaisir dans la glace, qui se couche dans son fauteuil en croisant lés jambes d'un air si impertinent, qui écoute à peine, qui prend du tabac d'Espagne avec tant de flegme, et qui croit vous faire une grâce en vous faisant des questions dont il n'attend pas la réponse ! Belle acquisition, vraiment! Et quand on pense que le père de cegîntilhommo de fraîche date est un pur croquant, un financier enrichi. Dieu sait comme, dont la mère lavait les écuelles du curé d'Ars, et dont le père bouchonnait le cheval de je ne sais plus quil.... Ah! ma chère cousine, est-ce là un parti à proposer à mademoiselle de Chônevert ?

— D'abord, mon cher comte, dit Tabbesse, ces choses-là se font très-souvent à la cour, Savez-vous que les quatre filles de Samuel Bernard, ce juif en-

GABRIELLE DE CHÊNEYERT. H9

richi, ont épousé quatre marquis, dont un duc ? Savez-vous que Sa Majesté le roî Louis XV le Bien- Aimé est allé dîner chez M. Bouret, fermier, général? Savez-vous que M. le duc de Richelieu, mai*échal de France et gouverneur de Guienne, faisait à M. delaPopelinière l'honneur de l'appeler son ami intime longtemps avant que M. le duc lui eût fait l'honneur de prendre madame de La Popelinière pour maîtresse. Allons, cher comte, défaites-vous de ces idées de province qui sentent leur gentilhomme de campagne et rendez hommage, comme les autres, à la toute-puissance de l'or. Et, après tout, si la vue du vieux Toumebride vous cause quelque répugnance, recevez-le une fois par an seulement, le jour où vous* n'aurez personne. M. de Sarrazine est un charmant gentilhomme, oui gentilhomme, et je ne m'en dédis pas ; il appartient à la noblesse par ses sentiments, et il ne tient pas à loi qu'il ne soit né de tout autre que d'un Tournebride. Vous le voyez assez, puisque son premier mot, il y a un mois, fut qu'il n'aspirait qu'à chpnger son nom pour le vôtre. Croye2t-vous que les millions soient aussi nombreux dans la province que les cailloux sur les routes? Celui de Sarrazine (et je sais de bonne part que le vieux Tournebi*ide en garde encore deux ou trois en réserve) se trouve là fort à point. Saisissez-le au mot, et tremblez plutôt qu'il n'ait changé d'avis. Mais là-dessus^ je suis rassurée. Je sais tout le pouvoir des yeux deGabrielle, et vous

ilO GABRIELLE DE CHÉNEVERT.

n'avez qu'à faire un signe pour voir revenir ce bel amoureux. Justement il est resté dans le pays et chasse à trois lieues d'ici, chez un de ses amis, le baron de Vieux-Sac. Vous devriez être trop heureux, mon cousin, de trouver ce port en votre détresse ; car je ne vous cache pas que le caractère de Gabrielle ne le cède pas au v6tre en fermeté, et que vous n'obtiendrez rien d'elle par force ; mais qu'on lui montre ce jeune homme, qu'on lui vante son amour, qu'on lui fasse voir Sans le lointain (et je m'en charge) Paris, l'Opéra, les plaisirs du grand monde ; qu'on lui explique en même temps que votre résolution est irrévocable et qu'elle ne reverra jamais Pérédur; ou je me trompe beaucoup, ou elle fera d'abord quelque résistance pour couvrir sa retraite, et plus tard, tout doucement se rendra à nos raisons. Mais surtout, et ceci est essentiel, ne cherchez pas à l'épouvanter ; prefaez-la par la douceur. Une cuillerée de miel attrape plus de mouches qu'un tonneau de vinaigre.

Voilà quel fut à peu près le discours de l'abbesse, souvent interrompu par les observations de M. de Chénevert. Cependant il sentit la force de ces raisons et promit de donner son consentement à ce nouveau mariage, pourvu que, sous aucun prétexte, il ne fût désormais question de Tancien.

— D'ailleurs, ajouta l'abbesse, je vous dirai en confidence que M. de Sarrazine, votre future gendre, est appelé aux plus hautes fonctions de l'État.

6ABBIELLK DS CHiNEVERT. i%î

Il est protégé de M. de Sartine, ministre de la polise et favori de Sa Majesté ; je sais de bonne part (c'est mon père qui me récrit) qu'on veut lui acheter une charge de président à mortier au Parlement de Paris, ou tout au moins lui confier quelque intendance. Son crédit lui permettra d'obtenir aisément qu'on écarte son rival; et même si M. de Pérédur s'obstinait et cherchait à enlever notre chère Gabrielle, nous avons un moyen tout prêt d'en finir avec un entêté gentilhomme, et une bonne lettre de cachet vous en aurait bientôt délivré.

A ce mot, le vieux Ghènevert se récria. Quoique ^n malheureux duel l'eût brouillé à jamais avec toute la famille des Pérédur, cet irascible mais loyal gentilhomme n'était pas homme à employer de pareilles armes, même contre son plus cruel ennemi. La mère Agnès n'insista pas, d'ailleurs, et comme il prolestait et en appelait à son épée du soin de le venger, elle se fia au temps et aux circonstances pour le convertir à l'institution des lettres de cachet, base de toute monarchie solide et bien réglée.

tOMMERT LE BOl LOUIS XV ET LF MARÉCHAL DE SAXE AVOUÈRENT

qu'on NE pouvait donner qiî'a m. dechênevertlecomuan-

DEMENT des ARMÉES d'aLLEMAGNK.

Dès le lendemain, un messager, envoyé tout exprès par l'abbesse du couvent de Blessac, portait à M. de Sarrazine la lettre suivante :

« Venez au plus tôt, monsieur. Votre cause est à moitié gagnée. Le mariage de Gabrielle est rompu, et M. de Chûnevert vous agrée dès aujourd'hui pour gendre si vous pouvez vous faire agréer par sa fille. Mais je ne vous dissimule pas que vous avez beaucoup à faire de ce côté. Avant tout, soyez modeste, et croyez au plaisir que j'aurais de vous voir entrer dan^la famille. »

M. de Sarrazine se disposait à partir pour la chasse lorsqu'il reçut ce billet.

-»-En vérité, dit-il, je crois que la bonne dame

est un peu folle de noblesse et s'imagine que je lui dois beaucoup pourtant de complaisance^ Me faire agréer par cette petite I moi, un Sarrazine, qu'on cite à Paris pour ses trotteurs anglais et ses bonnes fortunes ! Et j'ai, dit-elle, beaucoup à faire 1 Sur mon honneur, ces gens ont perdu la tête. Maiâ que ne ferait-on pas pour tenir ce maudit million que mon père ne veut me donner qu'après le mariage? D'ailleurs, il faut l'avouer, mademoiselle de Chôncvert est un morceau de roi, et, quand elle serait dix fois moins belle, mon père est coiffé de l'idée de créer un établissement dans la province. Si je le contrarie, gare la Bastille ! gare surtout mes créan- • ciei-s !

Tout en faisant ces -réflexions, il galopait sur le chemin de Blessac. A peine arrivé, Tabbesse se hâta de le présenter à M. de Chénevert. L'accueil du vieux gentilhomme ne fut pas très-cordial ; au fond^ Sarrazine n'était pour lui qu'un pis-aller ; mais celuici ne s'offensa point de cette froideur un peu hautaine; comme il avait, d'ailleurs un très-grand usage du monde, il feignit de croire que M. de Ghônevert loi-même avait pris la peine de le rappeler ; il fit son compliment à Gabrielle en homme qui compte sur le temps et sur son mérite pour se faire agréer; il raconta des histoires de cour où les plus grands noms de là monarchie jouaient un rôle et dont il était le héros; M. de Richelieu l'avait pris à part, dans l'embrasure d'une fenêtre, et lui avait dit..

124 GABRIELLE DE CHÈNEYERT.

Suivait le discours de M. de Richelieu. Un mois auparavant, madame la maréchal de Luxembourg, sa voisine, à souper chez le duc de Gastries, lui faisait la confidence que... Dernièrement encore, étant à la chasse avec M. Tabbé de Glermont, de la maison de Gondé, il avait tué un sanglier dans la forêt de Chantilly, et M. le prince de Gondé avait daigné le féliciter de son adresse et de son sangfroid.

Mais ce qui toucha le cœur de M. de Ghônevert, un

peu ébloui déjà d'entendre prononcer tant de

noms illustres, ce fut le respect profond avec le-

. quel Sarrazine eut soin de faire allusion aux

exploits du comte lui-môme.

— Longtemps avant de vous connaître, monsieur, dit-il, j'avais entendu parler de M. de Chênévcrt, l'ancien major au régiment de Navarre, comme du plus brave officier de Sa Majesté.

— Vous me comblez, monsieur, répliqua le glorieux gentilhomme, dont le visage s'épanouissait d'aise. Sa Majesté compte sans doute dans ses armées un très-grand nombre de braves officiers ; mais j'ose me flatter que personne ne l'a servie avec plus de zèle et de dévouement que moi.

— Monsieur le comte, reprit Sarrazine qui sentit qu'il avait touché la corde sensible, vous me permettrez de vous répéter ce que M. le maréchal de Saxe, si bon juge du mérite militaire, disait en 1756 à Versailles, devant le roi même : « Ghônevert est

GABRIELLE DE GHÊNEVERT. tS5

un vrai Bayard, et si j'étais ministre de la guerre, je ne voudrais confier qu'à lui Tarmée d'Allemagne. A Fontenay, c'est lui qui a enfoncé la colonne anglaise et décidé la victoire. » Et je sais de bonne part que Sa Majesté, qui jouait à ce moment-là avec M. le duc d'Ayen, leva la tête et dit: m II y a longtemps que nous lui devons un régiment ; vous m'y ferez penser, M. d'Argenson. »

— .On vous a répété... dit Chênevert tout gonflé de joie et d'orgueil.

— A quoi bon vous en faire un mystère ? continua Sarrazine. Monsieur le comte, je tiens cette conversation de M. 1q duc d'Ayen lui- môme, qui ajouta que M. d'Argenson, jaloux de son pouvoir et voyant sans doute en vous le protégé du maréchal de Saxe, n'eut aucun égard à la recommandation de Sa Majesté.

S'il l'avait osé, M. de Chênevert se serait jeté dans les bras de l'astucieux Sarrazine. Ainsi donc, Pérédur avait menti en disant que le régiment de Navarre avait gardé les bagages dans la fameuse journée de Fontenoy. On avait parlé de lui chez le roi ; et qui ? Le fameux maréchal de Saxe, qui ne le cédait à aucun autre capitaine au dix-huitième siècle et de tous les siècles, pas même au grand Frédéric. Qu'était-ce que ce roi de Prusse en comparaison du maréchal général des armées françaises? Moins que rien. Un écolier en face d'un maître^ un heureux étourneau qu'on avait mis aux

126 GAVRIELLE DE CDÊNEVERT.

prises avec des gens à qui personne n'aurait voulu confier un escadron à conduire ; des Soubise, des CIcrmont, des courtisans ineptes, des généraux d'antichambre et de boudoir? Maurice de Saxe, au contraire, voilà, un homme qui aurait tenu tête à Gustave-Adolphe, à Turenne, à Gondé, à Duguesclin, à tous les héros des vieux âges. Quelle meilleure preuve pouvait-on donner de son génie que le discernement avec lequel il avait su reconnaître le mérite de M, de Chênevert?

Il est bien vrai qu'en y réfléchissant, le bon gentilhomme aurait pu s'étonner un peu que Maurice de Saxe, qui faisait si chaqdement son éloge en présence du roi, n'eût jamais pensé à le complimenter lui-môme lorsque le major du régiment de Navarre était sous ses ordres. Mais si l'on voulait s'arrôter à toutes les objections de l'envie;' qui jamais aurait lieu d'être satisfait de son sort et de son mérite?

Au reste, Sarrazine ne laissa pas le temps à M. de Chênevert d'approfondir ces réflexions ; il l'étourdit tellement de ses compliments, que le vieux gentilhomme, ébloui, le prit par le bras, après dîner, le conduisit hors du couvent et l'invita à venir chasser avec lui dans la forêt de Villefort.

Naturellement, Sarrazine ne se fit prier que de la bonne sorte et consentit à accompagner Chênevert aussitôt qu'il retournerait au château de Villefort.

— Il ne faut pas vous attendre, dit modestement -

Gbfinevert, à retroaver chez moi toutes les splendeurs de Chantilly^ mais mon château, pour n'avoir pas été' bâti par un Condé, n'en est pas moins le plus ancien de toute la province et d'apparence fort respectable. L'un de mes aïeux a eu Thonneur d'y recevoir le roi Henri IV en 4589, lorsqu'il allait assiéger Paris. En i423, il a soutenu avec gloire un siège contre les Anglais, et Ton voit encore le créneau où Gérard de Chênevert, mon bisaïeul, compagnon du fameux Lahirc, fit pendre le capitaine Stronghoid, chef d'une bande de routiers qui ravageaient le pays. Quant au gibier, je l'avoue, il ne me reste pas grand chose à vous offrir. Quarante ou cinquante loups tout au plus, deux ou trois cents chevreuils, un certain nombre de renards, et des lièvres et des perdreaux en abondance. El si vous aimez lâchasse à courre, j'ai des chevaux et des chiens dont vous serez content, je l'espère. Ici la conversation s'engagea sur les chevaux et les chiens, et devint en peu de minutes très-intéressante. Sarrazinc avait reçu l'éducation d'un vrai gentilhomme et fit, par ses connaissances spéciales, l'admiration du vieux Chônevert.

II eut môme le bonheur, ayant deviné d'avance la prédilection du vieillard^ de ne choquer aucun de SCS goûts. Parmi les chiens courants il avait entamé l'éloge (les chiens anglais, mais il s'aperçut bientôt que le patriotisme de Chênevert s'accommodait mal de cette préférence.

laS GABRIELLE DE GHÊNEVERT.

— Les chiens anglais, dit le comte, ont les membres bien attachés, secs et nerveux ; ils ont la vitesse du cerf, mais ils n*ont pas rintelligènce, la voix et Tûdorat fin des normands. C'est une mode qui passera. J'aimerais presque autant les chiens des Ardennes, malgré leur lenteur.

Sarrazine se garda bien de le contredire et se hâta de rendre hommage à Texpérience de son futur beau père. Au fond^ pourvu qu*il obtint le prix de ses efforts, c'est-à-dire la main de mademoiselle de Chônevert, il se souciait fort peu que le chien des Ardennes fût supérieur ou inférieur au chien an--glais, ou que le cheval limousin eût plus de vitesse et moins de fonds que le cheval normand.

Enfin, comme il faisait nuit^ il fallut se séparer, et Sarrazine obtint seulement la permission de revenir et de présenter ses respects à madame Tabbesse et à mademoiselle de Chônevert.

L'abbesse l'accompagna seule jusqu'à la porte du couvent, et lui dit :

— Monsieur, vous avez fait merveille. M. de Ghênevert est enchanté de vous* Gabrielle ne dit rien, mais c'est Tusage des jeunes filles, et d'ailleurs il faut bien lui laisser le temps de se reconnaître et de vous connaître. Mais j'ai de l'expérience, et je vous garantis qu'elle commence déjà à vous voir avec plaisir. Dans sa solitude, toute visite est une agréable distraction. De cette impression à un sentiment plus vif, la distance est petite. Ayez donc

GABRISLLE DE CDÊNËVERT. Itft

bon courage, monsieur, et revenez demain.

A ces mots, Sarrazîne se confondit en remercîments, monta à cheval et s'éloigna.

Au même instant, à quelques pas de la grande porte du couvent par laquelle était sorti Sarrazine, un jardinier, qui écoutait caché derrière un buisson, la conversation du jeune homme et de Tabbesse, s'avança doucement le long de la chaussée de rétang, regarda avec précaution autour de lui, s'assit dans un petit bateau dont le meunier du couvent se servait quelquefois pour la pêche, le détacha du rivage, prit les rames, et, sans bruit, s'avança jusqu'au pied du mur qui séparait l'étang du jardin. Là, ayant sifflé doucement, il attendit.

Aussitôt une tête parut au-dessus du mur et l'on demanda à voix basse :

— Est-ce toi, Jean. ?

— Oui, répondit le jardinier. Est-ce toi, Louison?

— C'est moi-même Je t'attendais. Apportes-tu des nouvelles de M. le baron de Pérédur?

— J'en apporte. Mais, avant tout, laisse-moi attacher la barque à l'anneau et monter par-dessus le mur, car il fait un peu froid pour causer à cette distance.

Tout en parlant, Jean attacha la barque, escalada le mur, embrassa Louison et la fit asseoir sur un banc dans un massif d'arbres.

Tout cela fut fait en un clin d'œil, car Jean était un philosophe et connaissait le prix du temps.

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