‹ Gabrielle de ChênevertChapitre 20 sur 20 · Labé · texte numérisé non relu

Labé

cules humoristiques de Swift S traduits par M. Léon de Wailly ? Ses plaisanteries sont furieasement anglaises. Exemple : Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres, en Irlande, d'être à charge à leurs parents ou à leur pays^ et pour les rendre utiles au public.

Il proposait tout simplement de les engraisser, de les faire rôtir et de les manger comme des cochons de lait. ^ Est-ce de la Correspondance diplomatique de Joseph de Maistre^fYous connaissez la première partie de cette correspondance ; la seconde est à peu près pareille, mais moins intéressante. Napoléon est tombé; son «ceptre est aux mains des Nesselrode et des Metternich; ce n'est pas de quoi frapper l'imagination ardente de Joseph de Maistre. Il s'ennuie, il est mécontent, il se plaint de son roi, de son ministre, du czar et des ministres du czar; il dit des injures aux libéraux ; en un mot il vieillit et commence à radoter un peu. Cependant c'est toujours de Maistre ; c'est dire qu'il ne radote pas à la façon du premier venu, mais comme un homme de génie doit faire — avec éclat.

i. Poulet-Halaisis et de Broise.

S. Michel Léyy.

Sacer estol qu'il soit maudit, le sacrilège I Que les entrailles de la terre s'ouvrent pour l'engloutir comme Corè, Dathan et ÂbironI Sacer estât qu'il soit jeté aux flammes, l'impie qui a porté la main sur l'arche sainte, et poussé les actionnaires à la révolte ! Qu'on lui interdise l'eau et le feu, prohibeatur ab aqua et ab igné; qu'il perde les bonnes grâces de tous les administrateurs du chemin d'Orléans, de M. Chose et de M. Machin, et aussi du célèbre Psitt! Sacer esto^ Chaudeyl

Apprenez par son exemple, ô actionnaires, à devenir dociles et doux, patients et obéissants, à ne pas vous mêler de vos affaires, à ne pas vérifier les comptes des administrateurs auxquels vous avez livré votre chemin de fer, à voter sans examen tout ce qu'on vous demande et à recevoir avec reconnaissance tout ce qu'on vous donne : par là vous mériterez que Chose et Machin et le célèbre Psitt continuent de vous sacrifier leur temps (si précieux), de se dévouer à voire service (moyennanf quarante^ cinquante ou soixante mille francs par an, plus ou moins), et d'être aujourd'hui, demain et à jamais vos bienfaiteurs, les bienfaiteurs de la nation

française et de rbumanité toat entière. Oui, instraisezvous, 6 actionnaires, erudimini, vous de qui l'argent fait vivre messieurs les administrateurs.

Ah! qu'il est dangereuK/leciioquer les puissances et de déplaire au seigneur Million, le plus grand et le plus redouté seigneur de ce siècle! Qu'avait fait notre ami Chaudey, le meilleur et le plus conciliant des hommes? Il a conseillé tUK «ct^wuires ieuamnar Us êomçtes de gestioa qu'on bmf présente da&s Itti aesemblées gtoérajies. Exarniaer les £om^s de gestioa de messieurs les admiaistrateurs i ¥ peAsea^-vousf Yoiu ft'airez doue pas eonJiaae» dane Leurs lumières ea deos leur probitéf EMmia^, vérifier, eoAlrôler, diacuter, roilà trois ou quatre mois qui a'onl jamais plu auK puissanis. Malheureusement, Gl»aadey, qui est un des meilleurs avocats dietiagtt^s de France, et Franc^GogUeie^c'esMdire eoiéié diaee soa ^opinioA^ a loujour^ à la )»ouche ces mots inaU^eiareu&. Examinons^ dltril; si l'enaBien prouve que aos affaires sont bien géi^es, il tournera à la gloire des administrateurs s ^t s'il prouva le contraire, il touFAera au profit des actionnaires. Doac^ de quelque icôlé qu'on se tourne, nous y trouverons du bénéfice.

Au premier ahordi ce raiso^n^nent a du boa, et je ne sais vraiment ce qu'on y peat répondre. Aussi n'a-t-on pas répondu; mais les administrateurs ide la compagnie d'Orléans ont fait annoncer solennell^meQt au Courrier d» Dimanche qu'on ae donnerait plus jamais de laisser-

D'HEUKE EN HEUII& M>

passer «in rMàctcmrs dli joartiaLi* lama)», jMiaia, ja« malét^*. Il fanl que le crime ia ncfitè ami soit bien éponyantable^ car il eat puni bien crtiéflléiâént, et nùo* seulement il est puni, mais avec lui sa femme^ ses pa« rents^ ses amis et jusqu'au journal mèihe. 0 dieux immortels f sera^^t-il permis désormais de le rencontrer dans un lien public et de la) serrer la main impnnéh nient^ on de le saluer, on même d'être salné par lui?

8ërieu8ement^ messieurs les administrateurs, que signifie cette grande colère contre deux qn) proposent de Toris demander des comptes? Ëst-6e un exemple que Tons Tonlez faire sur le premier journaliste qui ose parler de contrAle^ ëi pensez^vons intimider les antres? Avez-tonê hérité déjà de ritifaillibilité du saint-përe? Tous, les pontifes de la religion de Tor, ne souffrezrous pins aucnne contradiction ni aucune hérésie? Tons possédez plusieurs milliards; la plus grande partie do la fortune mobilière de la France est dans tos tnains; tous disposez de plus de places et de fonctions qti0 le gouvernement lup-méme^ vous metlez partout tos frères, vos fils, vos neveux, tout ce qui dépend de vous, toBt ce qui attend de votis sa vie et son salaire; cinquante mille pères de famille^ honnêtes gens, mais affamés, se rangent sur votre passage, sollicitant un regard et un ordre; vous enrichissez on ruinez à voire grë par vos tarifs et vos monopoles dix mille entreprises particulières ] le gouvernement même, sans le vouloir et quelquefois sans le savoir^ vous résisté à

peine; de Dunkerque à Marseille vons êtes princes et seigneurs; voulez-vous encore être infaillibles et évoques, et que ceux-là seuls puissent vivre à qui vous aurez laissé la vie?

Vous méritez la confiance publique, j^y consens; mais qui le saura, si vous repoussez tout contrôle, et si les actionnaires, ne connaissant pas d'avance les questions sur lesquelles ils doivent voter, sont forcés de voter au hasard? Quoil l'empereur va rendre tous les ans ses comptes à la nation; pendant un mois le Sénat et le Corps législatif discutent ce compte rendu (la session dernière a prouvé que ce contrôle ne sera pas un vain mot)^ et vous voulez qu'on vous épargne! Vous croyez être plus sacrés que les papes elles empereurs!

Non, messieurs les administrateurs de la compagnie d'Orléans^ non, vous n'êtes pas sacrés et inviolables. On vous examinera, discutera, contrôlera, et même on vous mettra dehors, si l'on n'est pas content de votre gestion. Nul homme n'est aujourd'hui sacré; nul n'est infaillible. M. Cliaudey, lui, ne montera jamais dans vos wagons sans payer sa place, mais vous ne ferez jamais de compte rendu de votre gestion, vous, sans qu'on le discute, et, s'il y a lieu, sans qu'on le blâme. ' La colère des actionnaires est terrible, dit le roi Salomon, comme celle du Dieu vivant.

Vous ^erez contrôlés, mes amis, que vous le veuilliez ou non; vous serez contrôlés, je vous le garantis. Aujourd'hui le peuple français aime à voir clair dans ses

affaires, et il y verra clair, Chaudey a donné le premier coup de pioche; d'autres se joindront à lui et termineront la besogne. Nous avons renversé l'aristocratie militaire de 1789; ce n'était pas pour obéir à Taristocralie financière. L'ancienne noblesse, qui avait bien des vices, n'a jamais manqué du moins ni d'esprit ni de courage, ni de goût pour les arts, et sur le champ de bataille elle représentait dignement la France. Mais vous, qu'avez-vous fait pour racheter vos millions? Quel génie avez- vous montré, ou quelle générosité? Sur quels champs de bataille avez-vous versé votre sang pour la France? Quels monuments avez-vous élevés, quelles œuvres d'art avez-vous suscitées, race de Philistins?

Nos soldats se morfondent au bivouac ou courent à l'ennemi sous la mitraille; nos ouvriers forgent le fer, tissent la laine et le coton, piochent vaillamment la terre^ construisent des chemins, plantent des arbres, bâtissent des maisons; nos artistes et nos écrivains attirent à Paris toutes les nations du globe; chacun de nous a sa place dans ce grand concert et concourt à l'harmonie universelle... Et vous, quelle est votre place, quelle est votre fonclion en ce monde? D'avoir des millions. Noble et magnifique emploi; mais qui de nous ne se sent capable de le remplir? Si les trente banquiers les plus riches de Paris venaient à mourir d'indigestion, qui s'en apercevrait? Qui en porterait le

deuil? Leurs fils, leurs neveux, leurs domestiques

mèmQ iurèndraletit fort bien leurs plaoèâi mais si les trente pl*émîers artistes oh intenteùrs en tdtit genfe Tenaient à modrit* le même jonr^ qnel dedll ne seràlt-cë pas dans le monde entier I

SojreA dond modestes^ messietirs les administrateurs, et tëû&èi Tos feompteâ k mtm ami Ghaudey et ft la puls- Éànte atmëë d'actionnaires dont il est le chefi ne tous Irrltet pas sans motif; montrez tos comptes de bonne grâce si vous ne roulez pas qtl'On toils les attache de force; sotiffrez qn'oft vous contrôle si tous ne roulez qu'on TOUS châsse: Ne ct-aigUez pas de faire de§ concëssidtls; ractlbtillëii^é est dotin et facile à apprivoiser pouilru (}tl^oh tlë 16 traite pas arec mépris; réfléchissez enfin que ros appointements seront le prix dé Totre âéeilité:

fcrtyeii -mol, h'Jf hiëtteiB pas dé sotte ranilô; obéissez S Vos àctldnnaii*eë, ou votis voUs en trourerez mal. Voilleï-Tôtls c(tlë je foiiô cite m exemple qui Vous ëtértira de rotre Itnphidence?

Prriilçolà-Jbseph est tlh grand emperfeui*; sa famille vaut bien la rôlre, sans vous faire de tort. Sa grand • mehe descendait dé Rodolphe dé Hapsbourg, et son grand-pèré, de Charlemagné. Il est cousitl des Bôtir* bons^ il apt)elle le czar mon frère, et il a sit ôent mille hommes Sotis lés armes. Voilà Un fier gaillard, n'est-ce pas? Eh bietl, voyez ce qui lui arrive.

Ëh 1848, lès éctiottiiâit-es de Hongrie, de Bohême, d'ttâlle, dé Styrle et de Carinthie, sans compter cettx

D'HEURE EH HBURB. 147

de Oallioie^ d'Istrie et de Dâlmatie, se réunirent pour ]ai defliander des comples^ Le paurre garçon était tout jeune alors; il arait dix^-huit atis à peine; il eut peur, il céda et laissa discuter et contrôler tout ce qu'on voulut à Vienne et il Kremsier; puis, comme les affaires allaient toujours plus mal et que la gestion de son oncle (auquel il sudcédait) était fort blâmée^ il fit i ses aolîonnaires les plus magnifiques promessesi Je ne gérerai « dit-il, et n'administrerai qUe par tos conseils. Kossuth, qui était le Chdudej des actionnaires hongrois, eut quelque défiance^ car il connaissait de longue date les administrateurs de toute espèce ) mais le csar, administrateur de toutes les Russies et de la Pologne, qui eut peur que ses propres actionnaires ne suivissent l'exemple des Hongrois et de RossutU) Tint au secours du désolé François-Joseph, et tous deuit réunis mirefit Kosftuth dehors, et bâ tonnèrent de leur mieux les pauvres actionnaires rëcalcitrantsi

Jusque^'là) tout allait bien^ mais la race des action* naires est inëpuisablei Depuis dix ans ils ont poussé sur la terre féconde de Hongrie^ et Ils ont redemandé le compte de gestion. François-^Joseph^ plus pauvre que Job, est forcé d'obéir, et d'Un air piteUx il les convoque. Vous verres dans quelque temps le beau tapage qui suivra le premier compte rendu* Entendez dès aujourd'hui le sourd grondement qui nous arrive des bords du Danube et de la Theiss.

Ce Sont les actionnaires qui se préparent. Croyeaque

la mêlée sera chaude, qu'il y aura ^lus 4e gestes que de paroles, que plus d'un prince sera traité comme un chenapan, que plus d'un citoyen qui n'est aujourd'hui qu'un simple actionnaire deviendra administrateur à son tour, et que le petit-fils de Charlemagne et de Rodolphe de Hapsbourg fera piteuse mine, et rendra peut-être grâce au Seigneur, si l'on se borne à lui ôter ses fonctions et à l'envoyer vivre aux rivages lointains.

Administrateurs de la compagnie d'Orléans^ méditez cette histoire et prenez garde à vos actionnaires.

Il y a de singulières fictions administratives. Vous vous souvenez du chemin de fer projeté de Limoges à HontluçoD. Vous n'avez pas oublié que la compagnie d'Orléans, dans son propre intérêt, et M. Dumiral, député de Riom, dans l'intérêt de trois ou quatre marchands de houille millionnaires, ont proposé chacun un tracé particulier; pour moi, peu soucieux des marchands de houille et de la compagnie d'Orléans, je demandai que le chemin aboutit aux villes manufacturières de la Creuse et qu'il ne s'éloign&t pas de la grande route commerciale de Bordeaux à Lyon.

Mes raisons^ qui étaient celles des deux arrondissements d'Aubusson et de Bourganeuf, furent expliquées dans une pétition que signèrent un grand nombre de citoyens, et que j'ai eu l'honneur de présenter en leur nom à M. le ministre des travaux publics. Samedi dernier, j'allai voir MM. les inspecteurs généraux des ponts et chaussées qui- sont chargés de donner leur

avis sur les tracés proposés. L'un d'eux, M. Lebreton. que je n'avais pas rencontré, m'écrivit le lendemain que le rapport de la commission était déposé, mais qu'il croyait devoir garder le secret sur les conclusions. Un autre, M. Méquet, moins mystérieux que son collègue, voulut bien me les communiquer. Les voici : La commission consultée opte pour la compagnie d'Orléans et rejette complètement le projet de M. DumiraL

Entre nous, sans être un grand sorcier, j'aurais parié contre M. DumiraL Première raison : son tracé coûterait plus cher -que celui de la compagnie d'Orléans. Seconde raison : il ne servirait qu'à transporter la bouille de Bostmorau et d'Ahun à Commentry, c'est-à-dire d'une mine à l'autre. Le tracé de la compagnie d'Orléans, au contraire, est d'une évidente utilité, car il traverse des plateaux déserts où il amènera probablement des habitants (il faut l'espérer du moins), et il conduira directement à Guéret la garnison de Limoges et l'armée de Paris, de sorte que, grâce à la promptitude des secours, H. le préfet de la Creuse pourra très-promptement réprimer toute insurrection et rétablir l'ordre. Ce sont^ je pense, ces considérations stratégiques qui agirent si fortement l'an dernier sur l'esprit de l'ancien préfet et qui le décidèrent à empêcher la circulation de ma pétition.

Mais, et c'est ici que commence la fiction administrative, d'où vient qu'il n'est pas question de mon projet dans le rapport de MM. les inspecteurs généraux?

Oe projet n'est pas à dédaignet^ puiôqn^il est apptiyê pfâf riti ttës-'gtâiiâ nombre? de citoyens. îyoù tieùi (pi'on tf'eïi frarié iii pcrdr TâpprMivet, flî porur le re-» jêterf

Dirt^-(m ^u'il est pos(érietir à Yenqaètt et p*p con* séqtieïit iticmm*f II est trai qtf'll est postérieur î mate qti'lmport«? ÈsWI itiôins public qtie les déni antres pi-ojels? t*oÉei mef daftei' que la moitié de Paris, tj;iû Ht le Courrier du Ditnanchey a connu le tracé que je propose et les ralsotis que je dôùne^ M. Méquet, Finspecteuf jetterai des ponts et chaussées, m'a fait l'honneur de me dire qu'il atait lu mes sirticles sur Ce sujet avec gfand plaisir. Quant au département de là Creuse, qai e^t pâtticulièrelneftt iiïtérèssé dans lai question, les pe* tit^ enfants méttïes du déparfenlent connaissent mon tracé. Comment le con^îil des ponts et dhâusëée^ pouN rait-il û'etï âvoif pas entéfidtl parler?

Il est encore trai que je ùe donnais pas les détails du projet; mais fl'est-»ce pas assez que j'indique le but qtt'll faut atteindre? Pont le reste, je m'en rapporte aux In* |[énieort. C'est leur affaire et hon la mienne, et je M'exposerâlè justement à leurs critiques si je Voillaljl faire letir besogne. Chacun son métier, comme dit donfucius, les tâches seront bien gardées.

Remarquez les suites fâcheuses que petit avoir cette négligence. L'exalnen des deux projets de la compagnie d'Orléans et de M. Damiral a été fait déjk par là commission des ponts et chaiissées, 11 sera fait par

j^'peiJ^E EH PEÇjpi}; »i

(ïâ^Ue» eofxmùs^iom de ^iy^àni^ ni^b^m^ U ser^ ff^t 9Jfmi p^F 1^ conml i'Ém; nui$ e^ n'est pas &la$pM- B)^ flj^e <i^ dire que le# ^q/i^Jusipa^ d^ premier rapport deyieadroitf trè^-protoMBW^it /es /coRfiJMofM 4u second et de tous ceux qu^ pKN4rfoa|; Uii si^^^^er.* Misn p'iejsl pljyi^ A9tturi9l. On §,'»u ûa inoloqf^ei^ au premier qui a étudié la question. Ce^M-^à p'a pas de préjugés. C^st un hopn£te kmi^i m i^ab^le bompM, iw J^omiqie «xpérimeaté, en qnji 1*09 peut ayo^r cpBflin£9,

Vous aire;^ rai^W» c'est un I^oandte biW^pe» i?'^( ^n baiHlii bQQime, «t qui sait bi^p sw m^ii^F; mais yous 1^ faites pas réflexion qn'il ne <eonnatt pas {a qn^stiQn dan* SiNi #nsenib|b3> que par position il doit s^ ))orner an^ 4/ifails t^cbniques 4e ^'ingièni^UF» f^ imsef de côté les considérations qui frappent yèef}mvm^ et rhomme d'État. Cependant' vous jugerez peut-être d'après son avis^ et vous ferez, avec les meilleures intentions du monde, un mal irréparable au département de la Creuse.

Si c*est seulement entre M'. Dumiral et la compagnie d'Orléans que le conseil d'État et le ministre des travaux publics pensent avoir à décider, je n'hésite pas à dire que ia question esi ^al posée. Qu'inàptQrtie qne le etieoùn de fer coûte cher, s'il doit être utiie au public? 6'ii n'est pas utile, dàt-ii se faire ^ bas prix, il £Oâtera toujours trop cher. Ce que je demande, ei avec moi les deux arrondissemenis d'Aubusson et de Bourganeuf , c'est qu'on éiudie de nouveau la question, qn'w dé-

asa D'HEURE EN HEURE.

signe de nouveaux ingénieurs, et qu'on les charge, non d'approuver ou de blâmer leurs prédécesseurs, mais de chercher la route la plus directe pour joindre Limoges à Montluçon par Aubusson et Bourganeuf. Voilà le but; à eux de trouver les moyens.

Encore un mot avant de finir. Que pensez-vous de la discrétion de M. Lebreton, qui n'a pas voulu me communiquer les conclusions du rapport? La parole est d'argent, dit un sage, et le silence est d'or. N'ètesvous pas étonné du soin que prennent certains fonctionnaires de cacher au public les choses qui l'intéressent le plus? Je dis certains et non pas tous, car M. Héquet, collègue de M. Lebreton, m'a donné au contraire avec beaucoup de bonne volonté toutes les explications dont j'avais besoin.

Il est bien difficile de ne pas déplaire à son prochain. Le mois dernier, ici, à.cettemème place, il me prit fantaisie de vous parler du pape et de prophétiser, ou si vous l'aimez mieux, de prévoir les destinées futures de l'Église catholique. Je dis entre autres choses, et cela n'était pas difficile à prévoir, que le clergé catho-

lique, n'attendant plus rien des princes , se tournerait nécessairement du côté des peuples^ qu'il se ferait ami de la démocratie, et qu'étant d'ailleurs parfaitement indifférent en matière politique, il s'accommoderait aussi bien de Joseph Mazzini que de Victor-Emmanuel, ou de François II, ou de tout autre grand prince.

Si j'avais tort ou raison, f avenir le dira. On me rendra du moins celte justice que j'exposais mon idée avec une tranquillité parfaite , et que je n'aurais pas raconté d'un ton plus calme l'histoire deNinus, premier roi de Babylone, et de sa femme Sémiramis, qui lui coupa le cou pendant son sommeil.

Ma prophétie fut citée, approuvée, désapprouvée, combattue , louée ; je reçus des lettres flatteuses, j^en reçus qui étaient moins agréables : bref, mon idée parut assez naturelle à tout le monde. Mais voyez à quoi l'on est exposé :

En répondant à quelques objections, il m'arriva d'avouer que je préférais les chants admirables de l'Eglise romaine aux psaumes, et les cathédrales gothiques aux granges bien balayées où Von s'assemble pour prier Dieu dans tous les pays protestants. Ceci revenait à dire que j'aime la belle architecture et la bonne musique ; en quoi je pense ressembler à tous mes concitoyens.

L'extrême hardiesse et la prodigieuse nouveauté de celte opinion paraissent avoir scandalisé deux ou trois lecteurs protestants. De ce que je n'admire pas l'archi-

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lecture da templ^de rOratoire, Tua d'eux conclut que je ne suis pas partisan de la liberté des cultes et me reproche de vouloir brûler les hérétiques. C'est aller ui peu loin. Je ne suis pas si prompt Le temple de l'Oratoire est fort laid» il faut en convenir ; l'intérieur est nu et d'un aspect assez triste. Les Anglais qui forment le tiers de l'assistance chantent les cantiques d'une façon abominable et tout à fait britannique ; voilà ce que je voulais dire. Où donc voyez-vous que je veuille attaquer la liberté des cultes ? Quand je rappelle que Calvin a fait brûler Michel Servet, croyez- vous qu'un bûcher catholique me fasse moins d'horreur qu'un bûcher protestant ? Où donc avez- vous appris ce grand art de c sonder les reins et les cœurs » et de pénétrer jusqu'au fond des consciences? Quoi, parce que je n'ai pas loué la musique de vos assemblées, vous vous croyez opprimés? Que penseriez -vous donc si j'avais osé critiquer les discours de quelques-uns de vos prédicateurs, que les gens mal disposés trouvent trop longs et trop savants de moitié? Direz-vous, comme mon correspondant, qu'ils obligent l'auditoire à réfléchir? Tant pis : un auditoire qui réfléchit trop est bien prés de dormir profondément. Direz-vous aussi que vos sermons valent bien ceux des catholiques, et qu'ils n'ont pas moins de logique et d'éloquence? Je vous l'accorde bien volonliers ; et prenez garde que la concession n'est pas énorme, car les vrais prédicateurs sont fort rares dans tous les pays et dans

D'HIURB EN HEURE. ti6

touieg les religions, et je vois très-peu d'entre eux qui se soucient de parler simplement et naturellement au peuple. Tous ceux que je connais, -«-et même les pliis illustres, ^^ se piquent d'obliger leur auditoire à c réfléchir, 9 et se lancent à corps perdu dans les hautes régions de la métaphysique , où le public étonné les perd bientôt de vue.

Mon correspondant me reproche d'avoir parlé des « granges bien balayées. » C'est une étrange susceptibilité. Avez-Yous donc oublié que Jésus naquit dans une étable de Bethléem, entré le boeuf et l'âne, ou seriez-vous plus grands seigneurs que Jui ? Si Jésus s'est contenté d'une étable, ne sauriez-vous vous contenter d'une grange? Pourquoi critiquez-yous la pompe de rËglise catholique si vous rêvez de l'imiter? Qu'un homme, nourri de la philosophie platonicienne^ et épris de la beauté extérieure, admire la magnificence des cérémonies catholiques et se laisse séduire par le plaisir des yeux, rien n'est plus naturel : voyez-vous dans cette admiration artistique une allaque contre la religion protestante? Êtes- vous si intolérants que vous ne puissiez souffrir qu'on loue la musique des catholiques ou qu'on critique la vôtre ? J'ai dit que la musique de vos psaumes n'était pas bonne. Où est le mal ?

Si je me suis trompé, que vous importe une opinion sans valeur? Et si J'avais raison, ne devriez-vous pas me remercier, moi qui vous avertis de ce qui vous manque ?

Laissons là ce Singulier malentendu, que mes explications auront dissipé, je pense , et permettez-moi de vous entretenir d'un fait odieux qui s'est passé récemment dans un village voisin de Domfront (déparlemenl de l'Orne).

On a trouvé dans un champ le cadavre d'un enfant nouveau-né. La justice informe ; rien n'est plus naturel. Mais voyez de quelle manière se fait l'information. Le brigadier de gendarmerie, plein de zèle, et muni d'un réquisitoire en blanc du juge d'instruction, se fait assister d'un officier de santé et cherche la coupable. Quatre jeunes filles ont subi successivement la visite du médecin et la torture de cette recherche avilissante. Pour vaincre leur résistance, le brigadier a menacé, dit-on, de les mener en prison. Ces malheureuses jeunes filles, forcées de céder, sont, à ce qu'on m'écrit, folles de désespoir, quoique leur innocence ait été complètement prouvée.

Les parents, indignés de la brutalité du gendarme, se sont plaints au ministre de la justice. Le juge d'instruction, qui avait délivré au brigadier un réquisitoire en blanc, a été destitué. Je ne sais ce qu'on a fait du gendarme.

Cette fois, du moins, on a commencé à faire justice. Mais il ne sufiit pas de réclamer la punition d'un odieux abus de pouvoir; il s'agit d'en prévenir le retour. Qu'on me permette sur ce sujet quelques réflexions.

Pensez à ce qui serait arrivé si un père indigné de

Toutrage qu'on faisait subir à sa fille, avait repoussé la force parla force et tué lebrigadier. Quel jury aurait osé le déclarer coupable?

Prenez maintenant le cas contraire, et supposons que le gendarme eût tué le père. Rien n'est plus probable. Le gendarme est mieux armé, et il est autorisé à se servir de ses armes dès qu'il trouve de la résistance. Il pouvait tirer le premier et tuer son adversaire. Dans ce cas, l'autorité aurait eu gain de cause, et sur le cadavre tout sanglant du père, le brigadier aurait pu faire visiter la fille. Glorieux triomphe de la consigne et de la gendarmerie !

Que veut dire ceci, sinon qu'il faut réformer dans an sens plus libéral le code d'instruction criminelle ; qu'il faut abolir la prison préventive, si ce n'est dans le cas de flagrant délit et lorsqu'il s'agit d'un crime; qu'il faut donner à ceux qu'on accuse tous les moyens possibles de prouver leur innocence ; qu'il faut abolir le secreti reste de l'ancienne torture ; qu'il vaut mieux laisser échapper dix coupables que tourmenter un innocent; qu'il faut enfin réaliser autant que possible cette parole de Condorcet : Rendons l'homme respecta^ ble à rhomme.

Voulez-vous savoir à quel point nos lois sont libérales'? Ecoutez ceci.

«Aux yeux de la loi, un homme qui voyage sans passe-port est un vagabond, et le vagabond est un homme dangereux. Toutes les nuits on ramasse dans

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les rues de Paris cinq ou six pauyres diables qui ne savent où loger, faute d'argent, et on les met en prison. jSn Angleterre, un homme qui se promène est réputé innocent^ jusqu'à ce que le magistrat l'ait déclaré coupable. En France, au contraire, il semble qu'on le réputé coupable jusqu'à ce que le magistrat l'ait déclaré innocent. Chez nous, le premier mot du commissaire est toujours : Empoigne, empoigne; l'affaire s'éclair* cira plus tard. Car nous sommes des gens pressés, ennemis de tout délai et de tout examen dont la Ion* geur nous agacerait les nerfs» C'est en France qu'il a été dit : c A la mort et allons dtner. > Belle parole, où l'on retrouve cette gaielé charmante et celte férocité naïve qui sont le vrai caractère de la nation frao-* çaise ^ t

Le mois prochain, MM. les préfets auront de la besogne. 11 s'agit de renouveler une partie des conseils généraux. Affaire grave. L'administration a ses candi«* data, qui ne sont pas toujours ceux du public. J'entends parler du préfet d'un petit déparlement du centre qui déjà s'est mis à l'œuvre et harangue les électeurs, — les notables surtout, *- car il y a de pauvres diables d'électeurs comme vous et moi à qui l'on ne fait pas grande attention. Donc, il harangue, il presse» il excite, il exhorte, il promet, il insinue.

D'un auire côté l'on se remue aussi. Le parli libéral

i. A ceuùB qui pensent eneore, par Alfred ABsoliftni, ches Dentu.

a 868 candidats qui valent bien ceux da préfet, mais

qui n'auront pas pour eux les gendarmes. Je Yons enverrai bientôt des nonvelies de cepays-là.

Six mille à Beyrouth et soixante-dix mille en Algérie, cela fait soixante-seize mille; et vingt mille en Chine ou en Cochinchine, quatre-vingt-seize mille; et douze mille à Rome ou à Civita-Vecchia^ cent huit mille; et deux cent quatre*- vingt-douze mille à Paris, à Lille, à Rouen, à Douai, à Marseille, à Strasbourg, à Perpignan et dans les quatre-vingt-neuf chefs-lieux des quatre-vingt-neuf départements, cela fait quatre cent mille; et deux cent mille, qui forment la réserve et n'attendent qu'un ordre pour reprendre leur place dans les rangs^ six cent mille.

Donc nous avons six cent mille soldats^ toujours prêts à rétablir Tordre à Tintérieur ou à l'extérieur, à Paris, à Damas, ou à Pékin. C'est un beau chiffre, n'est-ce pas, tout à fait rassurant, surtout si nous réfié^ chissons qu'il faut y joindre soixante mille matelots inscrits qui doivent leurs services à l'État en temps de guerre^ et que tous les souverains de ce vaste univers

n'ont rien de plus à cœur que de ne pas nous chercher querelle.

Au reste^ si quelqu'un s'inquiète et craint une coalition de l'Europe contre la France, j'ai de quoi rassurer cet alarmiste. Six cent mille hommes, c'est le chiffre de Tarmëe française en pleine paix, mais en cas de guerre, on peut élever à cent quarante mille hommes le contingent de chaque année, comme il arriva pendant le siège de Sébastopol, et nous aurons alors, au bout de sept ans, une petite armée de neuf cent quatre-vingt mille hommes. Et si le danger devient plus pressant, on pourra demander deux cent mille hommes au lieu de cent quarante mille, ce qui fera un total de quatorze cent mille soldats, — après quoi, si l'ennemi entre en Champagne» on pourra donner des fusils à six millions de gardes nationaux; mais il n'est pas probable qu'on en vienne jamais là, soit parce qu'on ne voudrait pas déranger de leurs affaires tant de pères de ramille, soit pour quelque autre raison que je ne puis deviner.

Corbleul monsieur, la nation française est une grande nation, et je ne m'étonne pas que Brennus, notre aieuI, soit allé jusqu'au pied du Capitole, ni que l'invincible Napoléon ait laissé deux cent cinquante mille Français en Russie, pendant la terrible retraite de Moscou. Comme le disait très-bien un vieux grenadier, le soir de la bataille de la Moskowa, en regardant la plaine où gisaient quatre-vingt mille morts : c On ne fait pas

d'omelette sans casser des œufs. » Les œufs ont été cassés, c'est vrai : je veux dire qu'un million de Français a péri les armes à la main, de 1804 à 1814^ mais nous ayons eu l'omelette, c'est-à-dire une gloire immortelle.

Or çà, puisque nous avons hérité de toute la gloire de nos pères, et qu'au vieux patrimoine de Wagram et d'Iéna nous avons ajouté Magenta et Solferino, n'est-il pas temps de prendre un peu de repos, de poser nos fusils dans un coin et de penser à nos affaires intérieures si longtemps négligées?

Là-dessus, j'entends des cris de tous côtés. Les uns pensent qu'on n'a jamais assez de gloire, ni d'influence, ni de prépondérance, qu'on n'a de gloire qu'en se battant, et qu'il faut prendre Vérone qui gène les Italiens, et Cologne, qui ne gène pas le roi de Prusse, qu'il faut entrer dans Londres, que si le czar se fâche, il faudra le mettre à la raison, que la France est le soldat de Dieu, et que Shakespeare l'a dit, et que nous devons aller de bataille en bataille, jusqu'à ce que le monde entier demande grâce et salue avec respect le drapeau tricolore.

A ceux-là, qui sont malheureusement plus nombreux qu'on ne croit, il n'y a rien à répondre; car que dire à des gens qui n'ont pas le sens commun, et qui pensent que le preniier bonheur de l'homme civilisé n*csl pas d'être mattre chez soi, mais de donner des coups de bâton à son voisin?

D'autres veulent avoir une armée immense ; cela est

S61 D'HEURE BN HEURE*

iiécei»aire, disent-ils^ pour la gloire et la grandeur de là France. Quatre cent mille homme» sous les armes, deux cent mille dans la réserve, à leur avis^ ce n*6fti pas trop pour tenir l'Europe en respect. Gela coule un peu cher^ c'est vrai, mais quelle gloire! A tout moment l'Europe se demande î » Que fera la France? • On ne fera rien, mais on aura embarrassé l'Europe. Voyez l'affaire de Syrie. Nous quittons la place en 1861 comme en 1840, sur les Instances de l'Anglelerre, et nous abandonnons les Maronites à leur sort^ comme autrefois Ibrahim- Pacha; mais avec quelle fierié nous faisons notre retraite I Comme nous mena* çons de revenir! A la vôrilé, les Druscs se sont moqués de nous, mais nous leur avons fait une belle peur! Il esl probable qu'ils n'y reviendix)nt pas; et s'ils y reviennent, et s'ils massacrent les derniers Maronites,

eh bien, eh bien nous ne prendrons conseil que de

nous-mêmes, et gare à qui se mettra sur notre chemin, venlrebleu I

De plus, le czar de toutes les Russies a six cent mille soldats, et l'empereur d'Autriche tout autant: pouvons-* nous en avoir moins que le czar et l'empereur d'Autriche? Le roi de Prusse en a trois cent mille, plus, la landwehr, qui est sa garde nationale : ne faut-il pas en avoir deux fois plus que le roi de Prusse? Six cent mille hommes sous les armes^ c'est bien le moins que nous puissions garder si nous voulons faire figure en Europe.

D'HEURE EN HEURE. i6t

Voilà les raisons qu'on nous donne. Il fiut fsira peur au Toisin, et comme le voisin veut nous faire peur à son tour, il se met sous les armes et fait briller scm sabre au soleiL Les rois et les csan amassent dos faA* tassins, et des cavaliers, et des artilleurs, et des canons. L'an invente le canon rayé, TautrelecanonAnnstrong^ un troisième le canon Witworth^ un quatrième le canon prussien, dont la portée (au dire de l'inventeur) est sans égale et la justesse admirable; un cinquième le canon à vapeur qui tire trois cents coups par mi* nuie (celui-là est Américain et sera pendu comme traître pour avoir vendu son canon aux États du Sud; s'il l'avait vendu aux États du Nord, il aurait eu des statues, et dans les harangues publiques, lui et Washington auraient fait la paire. Tout n'est qu'heur et malheur en ce monde).

Or, de toutes ces belles envies de feire peur am voi^n, quel profit net retirons-nous? En d'aulrei termes, à part le plaisir que nous avons de troubler le sommeil du roi de Prusse, à quoi nous servent nos six cent mille hommes? Cherchons ensembte, si vous voulez.

Premièrement, la dépense annuelle ac peiut guère mottt^ à moins de quatre cents millions; vous n'en serez pas surpris si vous pensez aux expéditions lointaines que nos soldats ont faites depuis quelques années et qui ont coûté des sommes immenses. Ce n'est pas toot : à ces qua^e cent millions il faut ajouter le f rix

364 D'HBURE EN HEURE.

da travail perda que ces soldats feraient s'ils étaient libres^ et auquel la vie militaire les fait renoncer. Deux francs par homme et par Jour (c'est la moyenne du salaire des ouyriers) font, au bout de l'année» deux cent quatre-vingt-huit millUms, lesquels, joints aux quatre cents millions du budget, ne yont pas à moins de six cent quatre-vingt-huit millions, ou en chiffres ronds, sept cents millions par an.

Ce premier bénéfice est bien clair. Voilà ce que nous coûté l'armée : sept cents millions. Mais peut-être pensez-vous que la France est assez riche pour payer son armée qui est sa gloire principal^, du moins dans le temps présent.

£h bien, j'y consens, et quoique nous amassions sou par sou, bien péniblement, ces millions que le gouvernement dépense ensuite avec tant de magnificence, je vous abandonne ces sept cents millions. N'en parlons plus. Ne pensons pas à l'usage que nous aurions pu en faire s'ils avaient été dans nos poches; oublions nos chemins vicinaux que nous aurions réparés, nos chemins de fer que nous aurions construits, nos églises que nous aurions rebâties, nos écoles que nous aurions multipliées, nos dettes particulières que nous aurions payées, nos hypothèques dont nous serions peut-être délivrés; non, c'en est fait, n'y pensons plus; adieu, chers et regrettés millions, nous ne vous reverrons jamais. Soyez heureux; mais quelque part, sur quelque rivage ou en quelques mMns que le destin tous porte.

soyez certains qu'une part de notre cœur est avec vous.

Laissons donc de côté les millions. L'argent dépensé, le temps et le travail perdus, comptons cela pour rien; mais le soldat lui-même, est-ce de son plein gré qu'il a pris l'uniforme et qu'il essaye de la charge en douze temps, ou ne fait-il qu'obéir tristement à la loi? A cette question, tout le monde peut répondre ; tout le monde a vu l'air morne et la tristesse du conscrit qui sort de son Tillage pour rejoindre son régiment. Est-ce qu'il craint la mort? Point du tout. Vous le verrez marcher au feu comme un vétéran^ mais il quitte sa famille, ses amis, souvent sa future qu'il allait épouser, son métier même qu'il aura bientôt oublié; il craint surtout l'ennui des casernes et la dure discipline. Excepté la.Lorraine et l'Alsace, où trouvez-vous des enrôlés volontaires? En temps de guerre, quelques milliers à peine; en temps de paix, quelques centaines. Qui pourrait résister au pénétrant ennui de la vie de garnison?

Car ces quatre cent mille hommes s'ennuient horriblement; et comment ne s'ennuieraient-ils pas? Ignorants pour la plupart (je parle seulement des simples soldats), oisifs par force, sans famille, empêchés par la loi militaire de se marier, ils forment au hasard des liaisons illégitimes. Les deux sexes étant à peu près en nombre égal, si quatre cent mille soldats sont forcés de garder le célibat, autant de filles sont obligées de

tee D'HEURE EN HEURE.

suivre iear exemple; de là naissent des désordres qu'il est facile de deviner; de là ce nombre infini d'en* fants naturels et d'infanticides que constatent les statistiques. I^ plupart des soldats, ou pour mieux dire tous, se marieraient volontiers avec leurs maîtresses si la loi militaire le permettait, mais la loi le défend. Et pour quelle raison ? Le soldat anglais, qui est marié, lui, ne se bat-il pas avec un courage héroïque? Ce que ^Angleterre a fait de tout temps avec succès^ pour» quoi la France ne l'essayerait-elle pas? Le mariage, devenu régie générale, adoucirait les mœurs du soldat, rattacherait au régiment comme à sa famille, Tarracherait aux vices qui sont la suite presque inévitable de l'oisiveté, et surtout à ce terrible ennui qai est la maladie particulière du soldat.

Que pourrait-on opposer à cela ? Une seule chose : c'est qu'un soldat marié coûtera trop cher. Et il est vrai que le soldat anglais coûte cher; mais qu'importe? Qu'on en garde seulement cent mille autour du drapeau et qu'on double la solde ; qu'on renvoie les trois cents mille autres dans leurs foyers avec ceux de la réserve. Cent mille soldats sous les armes, n'est-ce pas assez pour repousser une attaque imprévue? En quel temps a-t-on osé attaquer la France? Une seule fois, en 1792, et Dieu merci, les agresseurs furent reçus de manière k ne plus avoir envie de revenir. Qui s'oppose, d'ailleurs, à ce que les cinq cent mille hommes de la réserve soient exercés avec soin, tous les ans, pendant

D*HËUIIE EN RKllRË. f«t

quelques semaines, non pas au chef-lieu du département, mais au chef-lieu du canton ? Les milices suisses, si solides au feu, ne connaissent pas d'autre exercice, et toute la nation y prend part. Sommes-nous moins zélés que les Suisses?

Mais si Ton craint d'exercer la nation au maniement des armeS; ce qui serait pourtant la meilleure garantie contre l'Europe coalisée, qu'on se borne à exercer la réserve. Les officiers^ ne manqueront pas, et vous emploierez honorablement tous ceux que la diminution de l'armée active vous forcera de congédier. Par là vous ne violerez aucun droit acquis, et vous aurez des instructeurs excellents.

J'avoue que l'esprit de corps en recevra quelque atteinte et que les jeunes soldats de la réserve, en dehors du service, ne goûteront pas volontiers l'obéissance passive. Eh bien, est-ce un si grand mal?

Donc, réduire l'armée* des trois quarts, doubler la solde, n'admettre que des volontaires, permettre le mariage à tous, exercer la réserve et la garde nationale, voilà le vrai moyen d'organiser une armée solide, peu coûteuse, trop peu nombreuse pour donner de l'ombrage aux voisins, mais assez forte pour repousser loute invasion, et digne d'être Tavant-garde d'un peuple libre.

M. Georges Zimmer est un habile honime. H sait distinguer Tlmile de colza de Thuile d'olive el le sel marin du sel gemme; il raisonne à merveille sur les tissus de lin et les cotons filés, sur le tabac à priser et le tabac à fumer, sur la protection et le libro échange, sur le drawback et sur Téchelle mobile. Il est sage, il est modeste, il est docile, il est dévoué, il n'efface pas M. Grandguillot, il ne porte pas ombrage à M. Dréolle, il réjouit les yeux de M. Boniface, et les garçons de bureau du Constitutionnel lui rendent volontiers ce témoignage, qu'il est plutôt bon que méchant.

Parmi lant de belles qualités, M. Zimmer cache un petit défaut. 11 est curieux. Il lit les journaux belges, et il s'inquiète de savoir qui les rédige. Quelqu'un (je ne sais qui) écrit dans \e Journal de Bruxelles qne nous n'avons pas en France toute la liberté électorale qu'on peut désirer, et donne ses raisons. Lâ-dessus, vous croyez peut-être que M. Zimmer va réfuter le Belge et lui prouver que nous avons de la liberté par-dessus la tète et que de notre superflu nous pourrions régaler

nos amis les Hongrois et les Polonais? C'est le métier de M. Zimmer de prouver tous les matins que la nation française est la plus heureuse nation du monde, la plus libre, la plus gouvernée, et cellequi paye le moins d'impôts. Mais, cette fois^ il a changé de tactique, c Oh ! oh ! dit-il d'un air de connaisseur, j'ai vu ce style-là quelque pai-t. C'est celui de M. Weiss ou de M. Âssollaot. 1

Remarquez qu'il s'agit d'une discussion politique assez longue entre orléanistes et légitimistes, et que H. Zimmer semble indiquer par là que ceux qu'il nomme appartiennent à Tun ou à l'autre parti. Je ne dis rien de Tétrangeté du procédé qu'il emploie pour vérifier ses soupçons et savoir de nous-mêmes si nous sommes correspondants des journaux belges et si nous sommes dévoués ou non à l'empereur ou à la dynastie. H. Zimmer n'a pas réfléchi sans doute qu'il nous mettait dans la nécessité de faire une profession de foi explicite, d'avouer peut-être des opinions inconstitutionnelles, et d'encourir les rigueurs de la loi. Cependant, je veux bien satisfaire sa curiosité.

Les électeurs de mon département, de qui jo sollicite l'honneur d'entrer au conseil général, ne seront pas fâchés de celte explication.

Premièrement, je n'ai-nulle correspondance avec les Journaux belges; secondement, je fais le plus grand cas de tous les princes de toute race et de toute dynastie, mais je comptais bien, grâce à Dieu, ne les voir

jamais qu'en peinture; troisièmement, je suis fort dévoué à la patrie^ à la justice et à la liberté, comme tout bon Français doit l'être ; quatrièmement, j'obéis aux lois et ne cherche querelle à personne; cinquièmement, je suis grand partisan du suffrage universel, quoiqu'il ne soit pas infaillible, mais je voudrais que messieurs les préfets ne fussent pas occupés pendant les élections à nous tenir la main comme on fait aux petits enfants pour les empocher de tomber; sixièmement, je voudrais que l'instruction primaire fût gratuite et obligatoire; septièmement^ je voudrais qu'on abolit la conscription, et que l'armée fût entièrement composée de volontaires; huitièmement, je voudrais qu'on eût trois fois moins de soldats et vingt fois plus de gardes nationaux; neuvièmement, je voudrais que les Français fussent traités en France aussi favorablement que les Anglais et qu'ils pussent voyager sans passe-port; dixièmemcnt, je voudrais qu'on mit au feu les trois quarts de nos lois et les neuf dixièmes de nos décrets et qu'on rédui* slt le Code à une centaine d'articles courts et clairs; onzièmement, je serais bien aise que le jury fût juge de toutes les affaires, même civiles; douzièmement, je voudrais qu'on diminuât l'impôt de moitié et je chercherais ensuite le moyen de supprimer les quatre cinquièmes du reste; treizièmement... Ahl monsieur, s'il fallait vous dire tous les vœux que je fais pour ma patrie, je n'aurais jamais fini.

J'espère, du reste, que cette explication satisfera

D*RBORE EN HBURE. 171

complètement la curiosité de H. Georges Zlmmer, et qu'il ne s'exposera plus à faire par étourderie des questions qui peuvent être indiscrètes.

Je vous envie, messieurs les Parisiens. Vous êtes des gens heureux, vous n'avez pas de conseil général à nommer, ni de conseil municipal. M. le préfet de la Seine, administrateur paternel, vous tresse des jours d'or et de soie. Il vous donne les roses de la vie et garde pour lui les épines. Chaque matin en vous le» vaut vous dites : Quel quartier va-t^on abattre aujour-* d'hui? Quelle rue va-t-on reconstruire? Est-ce le voisin qui va être exproprié, ou moi, ou serons-nous expropriés tous deux? Et quel magnifique spectacle que celui de ces rues si longues, et si larges, et si droites, et si bien macadamisées, où la cavalerie, l'infanterie et rartillcrie peuvent se déployer à Taise? Quelle grice géométrique dans le Paris nouveau qu'on vous crêel Il est vrai qu'il en coûte cher, que vous empruntes des millions^ que vous êtes fort mal logés, que le loyer est devenu la moitié de la dépense du ménage, que vos chambres sont grandes comme des bottes et qu'à moins d'ouvrir la fenêtre on n'y saurait respirer, mais enfin vous habitez Paris, et puisque vous payez les démolitions de M. Haussmann, vous avez part à sa gloire.

Quand le spectacle de moellons entassés vous ennuie, vous avez la joie d'entendre M. Keller, t l'orateur catholique, » qui sejplaint amèrement que le gouvernenient Ta trompé. En effet, n'a4-ii pas voté la loi de

sûreté générale pour qu'on rappliquât aux seuls républicains, et ne menace-ton pas de l'appliquer ausslà lui, KeUer, et à ses amis? N'est-ce pas une indignité? Et n'a-t-il pas raison de crier vengeance au Seigneur? Si vous n'avez pas un cœur de roche, vous avez dû verser des larmes en écoutant cette plainte louchante et naïve.

Trop heureux Parisiens! Vous êtes déchargés du soin de vos propres affaires, et confiants dans la sagesse de M. Haussmann et de la commission qu'il a choisie, vous vivez c loin des bruits de ce monde et des luttes électorales, i M. Haussmann est bien heureux, lui aussi; et je connais un préfet qui voudrait bien être à sa place et pouvoir choisir lui-même son conseil général.

Hélas I il n'aura pas cette félicité. Déjà l'on parle dans mon canton d'une candidature hostile au gouvernement^ comme dit le journaliste de la préfecture, qui voudrait apparemment me voir pendre, car cette candidature, messieurs, c'est la mienne. Et sur quoi se fonde-t-il pour dire que je suis hostile au gouvernement?

Ai-je refusé l'impôt, ou soulevé des pavés dans les rues ou tiré des coups de fusil? Et, si je n'ai rien fait de tout cela, est-il juste, est-il sage^ est-il convenable de dire que je suis ennemi du gouvernement? Est-il même prudent de supposer que le gouvernement puisse avoir des ennemis? Que répondrait le journal du pré-

fet si je me plaignais à mon tour de Thostilité du gouvernement, ou plutôt de l'administration, car enfin tous les fonctionnaires sont invités à voter contre moi, ou, ce qui revient au même, pour mon principal adversaire.

Je dis principal, parce, que j'ai deux adversaires. L'un est président du conseil général et député. L'autre était maire il y a huit jours. Hélas ! il ne l'est plus. Le pauvre garçon, jaloux de signaler son zèle et d'empêcher le succès c d'une candidature hostile au gouvernement, t s'est mis lui-môme sur les rangs. < Reti* rez-vous, dit le préfet, et remportez votre dévouement La place est prise, t Mais il s'obstine, et comme dit la complainte de saint Roch :

Le diable insiBte^ Le saint persiste; L'esprit malin Y perdit son latin.

Le député se plaint que le maire s'est engagé à le soutenir et manque à sa promesse. Le maire, à son tour, â écrit, dit-on, à Paris pour protester de son dévouement et décrier celui de son rival. Le préfet a suspendu le maire a divinis. Et le candidat < hostile au gouvernement, t c'est-à-dire votre serviteur, qui ne lutte de dévouement avec -personne, si ce n'est pour la patrie et pour la liberté, ne désespère pas d'obtenir le suffrage de ses concitoyens.

t74 D'HEURE EN HEURE.

Excusez, je vous prie, cette longue dissertation électorale. Les éleclions mettent la pro?ince en feu et je ne saurais aujourd'hui vous parler d'autre chose.

Enfin, nous ayons voté le budget. Je dis nous^ c'està-dire les députés que nous avons nommés, avec l'aide de MM. les préfets, pour nous représenter au Corps législatif et tenir les cordons de la bourse publique. Nous avons fait les choses généreusement et donné les millions par centaines. Aussi avons-nous une administration que l'Europe nous envie^ comme disent les harangues officielles; une armée formidable et une flotte qui empêche de dormir sir John Pakington (je ne parle pas des autres belles choses qu'on nous donne pour nos dix neuf cents millions, la liste en serait trop longue).

Or çà, qu'allons-nous faire de cette flotte et de cette armée, qui ne sont pas là, je suppose, seulement pour la montre? S'il ne tenait qu'à moi, j'aurais bientôt renvoyé nos conscrits dans leurs familles et nos matelots sur les vaisseaux de commerce ; mais nos députés en ont jugé autrement : que leur volonté soit faite, et non

la Dôtr6i Donc, puisque nous avons une armée, quel usage en feronî^nous? Le marteau sert à frapper sur Tenclume, le rabot sert à foçonner le bois, le soufflet k allumer le feu ; à quoi sert une armée, sinon à cornbattre? Justement la nôtre ne demande pas mieux, car elle s'ennuie fort de la yie de garnison, et un petit voyage au delà des frontières, n'importe dans quelle direction, lui ferait grand bien et la guérirait prompte ment du spleen.

Regardez, je vous prie, la carte du monde. N'êtes* vous pas frappé du peu de place que l'empire français tient sur cette carte? A peine un petit coin de la terre habitable. Çà et là, on voit dans ce désert immense quelques oasis où flotte le drapeau tricolore, Alger, la Martinique, la Guadeloupe, Talti, un poste dans la Nouvelle-Calédonie, un autre dans les marais de la Cochincbine, un troisième dans l'Inde, un quatrième au Sénégal, Voilà notre part de l'héritage d'Adam. Presque tout le reste est aux Anglais, et ce qu'il y a de pire, c'est que nous l'avions avant eux, et qu'ils nous l'ont pris* Si nous le reprenions?... Qu'en dites-vous? L'occasion ne fut jamais plus favorable. Le czar mitraille les Polonais, l'empereur d'Autriche braque ses canons sur les Hongrois, le roi de Prusse voudrait bien avoir la couronne impériale d'Allemagne, qui est la thèse, mais il ne veut pas donner la liberté, qui est l'antithèse, et il cherche en vain la synthèse. Le roi d'Italie n'est pas encore assez affermi pour être ingrat.

et l'Espagne ne manque pas d'embarras au Maroc et à Saint-Domingue. En avant donc, joyeux enfants de la Gaule, et reprenons notre bien que ces hérétiques nous ont arraché par surprise. Par où Youlez-?ous commencer? Nous n'avons que l'embarras du choix.

Quant à moi, j'incline vers le Canada. C'est un pays admirable, vert comme un pré, ferlile comme la Normandie, arrosé par le fleuve Saint-Laurent, qui vaut vingt fois la Seine et la Loire réunies, habité par des gens qui parlent français et qui se souviennent que leui-s pères étaient venus de France. De plus, ils sont à portée de la main. Entre eux et nous qu'ya-t-il? Presque rien, un ruisseau, l'océan Atlantique. Ce n'est pas de quoi nous arrêter. Remarquez qu'en remontant le Saint-Laurent nous arriverons au lac Ontario, du lac Ontario au lac Erié, par la cataracte du Niagara, que je vous conseille de visiter; du lac Erié aux lacs Huron et Michigan, de là an lac Supérieur; que nous ne trouverons personne sur la route du lac Supérieur à l'océan Pacifique, et qu'il ne faudra pas vingt mille hommes pour prendre possession d'un pays situé sous la même latitude que Paris et six fois plus grand que la France. Et après tout, est-il rien de plus juste que de rentrer dans son bien? Et n'est-ce pas un Breton, Jacques Cartier, qui a découvert le Canada T N'est-ce pas un Normand, Champlain, qui l'a colonisé, et ne sommes-nous pas les héritiers de Cartier et de Champlain?

Au même titre nous pouvons reprendre l'Inde. Qui a découvert le Grand Mogol ? N'est-ce pas le Français Tavernier? Qui a pillé Tlnde le premier ? N'est-ce pas le Français Dupleix? Qu'a fait l'Anglais Clive, sinon de marcher sur ses traces? Et de quel droit les Anglai^aujourd'hui voudraient-ils seuls garder l'Inde 7 Du droit de la force qu'ils ont eu pour eux autrefois. Qui nous empêche de l'avoir pour nous aujourd'hui et de les rosser comme il faut, et de leur ÔCer l'empire du monde? Et si notre flotte et notre armée ne nous servent pas à battre les Anglais, à quoi peuvent-elles nous servir? Et si elles ne nous servent à rien, pourquoi les payons-nous si cher?

L'Inde et le Canada sont deux mondes que nous pour vons reprendre d'un seul coup. Que faut-il pour cela? Deux ou trois victoires tout au plus. Et qui doute de la victoire avec les soldais de Magenta et de Solferino?

Donc, nous serons vainqueurs; et comme les Anglais sont des gens fort riches, fort laborieux, et qui, depuis trois siècles, ont amassé de grandes économies, nous les forcerons de nous payer un tribut annuel de quatre ou cinq cents millions, ce qui allégera d'autant pour nous le poids de l'impôt; et comme ce sont des gens vagabonds qui aiment fort à voyager, nous emmènerons tous leur» vaisseaux pour les obliger de demeurer dans leur île, et nous les forcerons de travailler comme des abeilles dans une ruche (si toutefois il est permis de comparer les abeilles, qui sont des créatures chéries de

t7f D'HBDEB BIf HBUBB.

Bien» aux hérétiques qui sont la proie de Satan)» Et comme ils aiment fort à parler en public, à crier, à grogner contre toutes les bienséances ei à se plaindre de Tautorité (laquelle pourtant n'a jamais torl), nous leur ferons présent de deux ou trois mille commissaire de police qui sauront en peu de temps leur enseigner l'ordre et la discipline, le silence dans les rangs, le respect de TuniforniB, le goût des fonctions publiques et de l'obéissance passai ve ; et comme ils aiment autant à imprimer qu'à parler» montrant en toutes choses une indiscrétion sans bornes> demandant les raisons de tout, voulant savoir oft passe leur argent, et aussi curieux des affaires publiques que de leurs affaires particulières, nous leur enverrons des préfets formés à bonne école, qui les administreront de la belle façon, et Ton empêchera leurs Journaux d'empoisonner le public avec des opinions fausses ou perverses; on les avertira soigneusèment dès qu'ils feront quelque écart, et s'ils s'obstinent dans leur perversité, on les supprimera» car il faut avant tout éviter le scandale, et rien n'est plus scandaleux que le spectacle d'un administré qui pensa autrement que son administrateur. De plus, on tiendra ft leur disposition notre chère loi de sûreté générale (dont je cède volontiers ma part). Et, ma foi, je ne pense pas que les Anglais, ainsi traités, se plaignent d'avoir été vaincus, car ils n'auront pas grand'chose à nous envier, et nous leur aurons donné généreusement tout le bonheur dont nous jouissons.

D'flËUAE EN HËtJHË. m

Qu'on de dise donc pluè que notre héroïque armée est inutile et qu'il faut en renvoyer leê trois quarts dans lenrs foyers, puisqu'il est si facile et si simple de rem« ployer à massacrer les Anglais. Pour moi, je suis persuadé qu'on en viendra là, et que nos immenses armements, nos frégates blindées, nos canons rayés et toutes ces belles choses qui nous ruineni, aboutiront à la conquête de l'Angleterre et du monde, car je ne puis croire qu'il BOÎt nécessaire de lever une armée de six cent mille hommes pour mettre en garnison dans Paris^ Melty Strasbourg et Besançon. Quant au reste de la France, je trouve que la gendarmerie est bien suffisante pour y maintenir Tordre et la paix; et si par hasard elle avait besoin de renfort, il me semble que la garde nationale ne refuserait pas son service pour le maintien des lois. Qu'en pensez-vous, Messieurs les députés au Corps législatif?

Ils ne m'écoulent pas. Ils se pressent autour de la tribune... Chacun tient un rouleau dans sa main. Ô Dieu! d*où vient ce soudain débordement d'éloquence? Qui a délié les langues de ces hommes modestes? Amis, la session va finir, et vous allez comparaître devant vos électeurs. Hâtez-vous, hâte^vous, le délai fatal expire, et jamais peut-être vous ne retrouverez pareille occasion de faire des harangues. Ecoulez, t Excellence, Monsieur le ministre, Excellence, pour l'amour de Dieu, un chemin Je fer, s'il vous plaît. Excellence, un petit chemin de fer, au nom du ciel, un embranche-

ment, un tronçon, rien qu'un tronçon t Excellence! Monsieur le ministre! Excellence I un tronçon pour moi! un tronçon pour mes ëlectears! Comment pourrai-je paraître devant eux sans avoir dans ma poche le moindre tronçon de chemin de fer? Excellence, si vous n'êtes impitoyable, si vous n'avez sucé le lait d'une tigresse d'Hyrcanie> si vous tenez à ma réélection, Monsieur le ministre, donnez-moi un embranchement! Qu'il commence n'importe où, qu'il finisse n'importe où, mais que je l'obtienne de votre bonté! Excellence, mon arrondissement n'est qu'une plaine^ il n'y aura ni rampes, ni terrassements, ni ponts, ni tunnels. On posera, les rails et tout sera dit. Pouvez-vous me refuser une si légère faveur? Et mes électeurs. Excellence, mes électeurs qui sont si dévoués à Sa Majesté, qui ont volé pour Tempire avec acclamation, ne ferez-vous rien pour mes électeurs? >

Voilà, ou peu s'en faut, le sens des discours qu'on a faits lundi dernier au Corps législatif. On se demande aujourd'hui avec inquiétude : Où passera tel ou tel tracé? il y a dix ans, nos représentants délibéraient sur les destins de l'Europe.

Connaissez- vous le livre de M. Dubois - Guchan : Tacite et son siècle^ dont M. Mocquarl parle avec tant d'éloges ? On dit que l'auteur, magistrat de province, s'est avisé de réhabiliter les premiers Césars et en particulier Néron, meurtrier de sa mère Agrippine . Une idée si louable ne doit pas demeurer sans récompense.

Je prends la liberté de recommander M. Dubois*Guchan à M. le ministre de la justice pour qu'il lui donne de Tavancement.

Devinez ce qui manque aux Yankees... De l'argent? Non. Des vivres? Non. Des armes? Non. Du coton? Non. Du bon sens? Peut-être. Mais ce n'est pas cela que je veux dire. Donnez-vous votre langue aux chiens ? Oui. Eh bien ! il leur manque des héros, des vrais héros, ayant fait campagne et gagné leurs grades sur le champ de bataille. Des soldats, ils en ont, et des plus braves. Les officiers ne manquent pas non plus : lieutenants, capitaines, majors, colonels, généraux, tous gens à moustaches et d'up aspect formidable, qui vendaient le mois dernier du poivre, du sucre, de la cannelle, des jambons et des paletots ; mais parmi tant de militaires gradés ou non gradés, un seul a vu le feu : c'est l'invincible général Scott, conquérant du Mexique ; encore est-il octogénaire ou peu s'en faut. Pensez qu'il faisait c des prodiges de valeur t à la bataille de Queen-i stown, il y a cinquante ans, et qu'il était depuis long-

temps ûiaJBuï*. On peut parier à coup sûr qu'un homme qui fhisâil dés prodiges de valeur en 1812 a perdu quelque chose de son impétuosité en 1861.

Da reste, impétueux ou non, pour le moment c'est le seul héros des Yankees, et vous ne sauriez imaginer combien ces pauvres gens sont affligés d'être si mal pourvus d'une denrée si commune en Europe. Qui pourrait, disent-ils, résister à Winfield Scott? Est-ce Napoléon? Est-ce Blucher? Est-ce Wellington? Winfield les aurait retournés comme un gant. N*a-t-il pas pris Vera-Cruz et Zalapa?N*a-t-il pas vaincu Santa- Àhtoa dans les gorges dô Cerro-Gordo, à Contreras, à Cambilscb?el Santa-Ânna n'était-il pas, de son propre âVêU, le premier général de ce siècle et de tous les siècieèt Mais ce ïi*ôèt Heu encore î Wlnûeld n*est-il pas entré tambour battahl, enseignes déployées, jusque dans Mexico, botaine un vrai Fernand Gortôâ ?et n*a-t-il pas écrit le traité de paix avec la pointe du Sabre? Oui, Scott est an terrible homme et un héros comme on n'en vnlt guère; mais enfin, il est seul, et s'il vient à nous manquer, nù trouVerons-nons son pareil? Est-ce dans ces aVoôâls qu'on à faits généraux en Viûgt-quatre heures, bu dans ces commis qui mesuraient hier encore dil Calicot, el qu'on voit aujourd'hui porter le haussecol et l*èpaulétte d*or ? Nous avançons, nous reculons, ùoUB allons à droite, nous tournons à gauche, nous tâchons dtô surprendre Tennemi et nous ne savons môme pas Où il ml\ nous tirons çà et là des coups de fusil au

risque d'èàtfopier des camarades \ nous combattons la ûuit comme s4i faisait trop clair pendant le jour ; nous faisons ûei promenades militaires sur les bords du Potomac ; nous perdons notre temps et notre argent, nous n'avançons à rien, nous ne faisons rien, nous u^empèchons rien; nous avons Thabit et le nom des zouaves, et l'Europe commence à nous prendre pour des gardes nationaux.

0 Yankees, mes bons amis, ne Criez pas si fbrt contre la disette de lièfos et de sauveurs des peuples I

II s'en présentera, gardez-vous d'en douter.

Battez- vous un peu, pour voir, pendant deux ou trois ans; canonnez-vous , mitraillez- vous , fusillez* vous, sabrei-Vous, embrochez-vous réciproquement avec de bonnes baïonnettes, et je vous garantis qu'il ne lardera guère à $*èlever parmi vous de vrais héros, très-peu semblables aux Washington et aux Franklin, qui sauront irès^^bien vous mener en rang et en silence alignés en colonnes profondes, qui vous pousseront à Tassant des redoutes, qul^ vous feront monter sur la brèche, qui entreront de force dans vos villes, qui rétabliront Tordre et i sauveront la société, » et que vous ne quitterez pas aussi aisément que vous le vou^ drez, malheureux!

Ne dites pas que les habitants du Sud étaient des rebellés, qu'ils ont violé la constitution, qu'ils n'avaient pas le droit de se séparer de l'Union et que Lincoln fait son devoir en leur déclarant la guerre. Oui, sans doute,

ils avaienl tort ; oui, leur cause est impie, mais la guerre civile est mille fois plus exécrable. Et qu'y gagnerez- TOUS? Deux ou trois cent mille hommes tués de part et d'autre, votre pays ravagé, vos villes pillées, la patrie commune détruite, des haines implacablea, des vengeances sans fin, la liberté perdue, et enfin une vaste monarchie militaire dont le chef, héros de fort calibre comme Cromwell, vous fera durement repentir d'avoir pris les armes au nom de la liberté.

Au fond^ que cherchez-vous? Le maintien de PUnion ou la liberté des nègres?

L'Union est dissoute. Vingt victoires des gens du Nord ne referaient pas l'œuvre de Washington, de Jefferson et de Franklin. C'est un malheur affreux que tous les amis de la liberté doivent déplorer, mais c'est un malheur sans remède. Vous pouvez prendre Baltimore, Richmond, Montgomery, Mobile, la Nouvelle- Orléans, mais vous ne les garderez pas. Est-ce qu'on garde une nation de six millions d'hommes libres et armés ? Pour les garder, cinq cent mille soldats répandus sur un territoire cinq fois plus grand que la France suRiraient à peine. Oii trouverez-vous une pareille armée? Et si vous la trouvez, où sera l'argent de la solde ? Et ce n'est rien qu'une armée si vous n'y joignez une police, une administration, une dette publique, un budget, des employés, des fonctionnaires sans nombre et tout ce qui entre dans la composition d'un gouvernement « fort. > Êtes-vous préparés à toutes ces belles

institutions, vous qui n'avez jusqu'ici lâché vos précieux dollars que pour construire des canaux, des chemins de fer ou des écoles publiques? £t si vous traitez les Etats du Sud en pays conquis, où sera l'Union? Encore je suppose que la guerre sera courte et décisive, je suppose que vous serez vainqueurs, je suppose que ces gens-là, naguère vos concitoyens, et parmi lesquels se trouvent les petits-fils des hommes les plus illustres de TAmérique, se laisseront battre dès les premières rencontres; mais si le contraire arrive, si vous êtes battus, s'il se trouve parmi enn quelque chef militaire égal par le génie à Cromwell ou au général Bonaparte, si ce chef entre chez vous à son tour, s'il jette le congrès par les fenêtres, s'il proclame la dictature comme autrefois Washington, après le départ des Anglais, fut sollicité de le faire par les officiers de son armée, s'il promet aux citoyens paisibles le rétablissement de l'ordre, aux marchands le retour du commerce et de l'industrie, à tous la sécurité; s'il vous trouve fatigués de la guerre civile, s'il profite des haines de race et de religion, qui chez vous ne sont pas rares, puisque votre nation est un abrégé de tous les peuples et de toutes les religions de l'Europe, s'il vous impose à tous le même joug, s'il. dit aux empereurs: c Mon frère, t et aux rois : « Mon cousin, t dites, que ferezvous, puritains du Massachusets et du Connecticut, et n'aurez-vous pas, en voulant maintenir l'Union par la force des armes, échangé votre bœuf contre un âne et

^é D'HEtillE EN lîEdtlË.

Vôtre Sne côâtré uû cdq, 6t rotre coq contre un Uoti rujfissâïit?

Toufc cèë tnâlheurs sotit dticore éloignés, je ravone, et l'expérieùce d'autnil pourra Voua servir et vous avertir du danger; Malâ croye2-moi, prenez le parti le pluA tAv^ et lâisseÉ là vos armes, et déflez-vous des héros et de tous ceux qui sauvent l'ordre, ou runion, ou la ^ôiôtê, ott n'importe <iuol. Pour forcer le Sud au repentir, 11 û'eil qd'Un moyeu trés-slmpIe, trés^pacifique et très^sûr ; mais celui-là vaut tous les autres. Semess dèd douaniers sUr là frontière, mettez un droit de trente potir cent sur tous les produits du Sud, instituez des passô-ports, gèfiéz son commercé, donner asile à ses enclaves, prenez l'ennemi par là famine; avant un an il demandera gi4ce et Voudra rentrer dans là patrie commune. Par là^ sans débourser un dollar ni Verser une goutte de sang^ vous aurez refait la grande rèpttbliqlue^

Mais Si voué Voulez combattre à toute force, si la querelle est venue au point que Vous ne puissiez éviter dé tirer le sabre, quitiez tout ménagement, mettes de eAté toute vaine prudence, toUle fausse politique, et proôlâmé2 hardiment la liberté des nègres. Tôt ou tard il ftillait ôàUtériser cette plaie ; portez-y, dès aujourd'hui, le fer rouge. Si vous négligez Votre intérêt, que ce soit en faveur de la justice. Si Vous donnez votre sang, que ce soit au moins pour la liberté d'un peuple. Recevez dans votre camp et accueillez en frères ces malheureux

qui Q'oqt connu jusquici que I4 foiiet at lia mis^fi; traitez-les en hommes et en citoyens; donnez-leur des arme» pour combattre i par il n'y a que deux p^r^ k prendre, II faut suivre U justice or riQtérAt^ h%i» TPU3 com^nande de déliyreri #11 prin de YQtw napf , quatre millioQs d'esclaves; Td^tre yoos çommmi^ dç rester en p^ix. Ifésiter entre 1(3$ deux, refiilre | la fois l'union et maintenir re$clavage e^t imppiffible. C'est un jeu de diplomates, Indigne d'up gr^nd pepple* Soyez justes ou soye9 t^nl^iles.

Et $i vous choisissez d*6tre justes, qi|i sait si Diep ne lera pa;; un n^irgcle en votre fa venr, s'il ^e yone donner^ pas une prompte et facile viictoire« )»'il n'écUir rera pas vos ennemis sur leur danger, et si 9yant choisi la justii^e comme Salomon choisit la sagesse, vous n'ohtieudre^ point par surcroît tous les bien» ^9 (^ iQOpda, Cuba, par exemple*

Mais ne faites pa3 les chosi^ à demi, et 4éfies^rous des politiques. Après tojiit» il n'est p^ nécessaire 4e iHombattre. Rachetez dès aujourd'hui tous les nègres aux frais de l'État, pomn)e la France et TAngletem : c'est une coûteuse opération* moins jCoAjteu$§ cependant pour yous que la guerre civile, ^( plus prodnctiye pour les planteurs. C'est une somme de deux milliards, trois au plus, qu'il vous en coûtera ; encore nepayerezvous jamais le capital, mais seulement le revenu de cette dette, et qu'est-ce que le revenu de trois milliards pour une nation comme les Etats-Unis? Nous avons

bien sur le dos une dette de neuf ou dix milliards dont l'origine n'est pas si honorable et cependant nous nous portons bien, et nous empruntons tous les jours, et notre budget s'enfle à vue d'œil (j'entends le budget des dépenses), et des financiers de génie s'occupent de nous chercher des impôts de nouvelle espèce, comme si les anciens ne suflKsaient pas. (Heureusement leurs prédécesseurs n'ont pas laissé grand'chose à inventer en ce genre.) On parle déjà de l'impôt du capital et de l'impôt du revenu, et l'on discute et compare les mérites de l'un et de l'autre. Pour moi, il me semble que j'entends louer la gale et la teigne. Un autre vante l'impôt progressif, comme si tous les impôts n'étaient pas, de leur nature, essentiellement progressifs; exemple : le premier décime de guerre bientôt suivi d'un second décime, et les centimes additionnels qui tombent sur nous comme la pluie et la grêle.

Donc, ô braves Yankees, battez-vous ou ne vous battez pas, suivant votre inclination; mais avant tout délivrez les nègres, soit à coups de sabre, soit à force de dollars; car, en vérité, je vous le dis, il vaudrait mieux pour l'Amérique être coupée en trente morceaux que de se retrouver unie au prix de la liberté.

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Décidément, aurons-nous la Sardaigne ou ne l'auronsnous pas? John croit que nous ne l'aurons pas, mais Kîngiake prétend que nous l'aurons. Il est trés-taquin et entêté comme un mulet a Hais, dit John, pourquoi les Français prendraient-ils la Sardaigne? C'est une tle malsaine, très-mal cultivée, qui n'a jamais tenté personne. — Oui, répond Kinglake, mais elle est grande, bien située, faite au tour; elle a des mines de fer, de plomb, de cuivre et de houille; elle fait suite à la Corse, elle fait face à l'Algérie , elle observe Rome et Naples, elle est Gur la route de l'Orient... — Mais, dit John, elle appartient à l'Italie, et Ricasoli m'a juré qu'il ne céderait pas un pouce de terre italienne, et Ricasoli est un galant homme qui ne manquera pas à sa parole.— Oui, reprend Kinglake, mais la Sardaigne est une lie, et le propre des ties est de ne pas toucher au continent; celle-ci est une annexe de l'Italie, mais ce n'est pas l'Italie, et l'annexe annonce l'annexion conmie le pendu annonce la potence. — Si tu dis vrai, reprend John, il faut avouer que Ricasoli est un grand

menteur, et que sa mine de gentilhomme est bien traf-

tresse. — Hais, mon pauvre John^ reprend Kinglake, le traité est signé et tu n'y verras que du feu; souvienstoi de Nice et de la Savoie. — Dis-tu vrai? crie John. Tête et sang! je leur ferai voir de quel bois je me . chauffe. Ah ! Ton me prend pour un quaker I Eh bien, qu'on s'avise de toucher à la Sardaigne ou à la république d'Andorre, et tu verras si je sais faire respecter l'équilibre européen 1 1

Voilà le résumé de ia conversation que John et Kinglake ont eue l'autre jour en plein parlement. John, vous m'entendez bien, c'est John Russell, ministre des affaires étrangères de sa gracieuse majesté britannique. Pour Kingiake, c'est un bon et brave Anglais, chaud patriote et tout à fait semblable à celui qui^ lisant dans le limes que le feu grisou avait enterré, dans une mine du Bourbonnais, vingt-cinq ouvriers français, se frottait les mains en disant : « Bon t voilà vingt-cinq Français de moins. » Type achevé, parfait modèle d'un patriotisme bilieux qui n'est pas plus rare en France qu'en Angleterre.

Maintenant, vous qui avez entendu comme moi les discours du lord et du gentleman, dites, qu'en pensezvous? Sommes-nous vraiment si pressés d'annexer la Sardaigne à la France et de mettre un préfet dans Cagliari ? Est-ce là ce qui trouble votre sommeil et le mien? Si la Sardaigne était annexéa, payerions-nous moins d'impôts, aurions-nous plus d'écoles, 4)lus de chemins de fer, moins d'administrateurs et plus de

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liberté ? Et si nous n'avions ni plus ni moins de toutes ces choses, à quoi nous serviraient les plus belles annexions du monde? Depuis trente ans nous annexons TAIgérie sans relâche; en sommes-nous plus riclies, plus libres ou plus heureux? Un tiers de la dette actuelle de la France vient de là. Ilest vrai que moyennant ce tiers, qui est de trois milliards, nous avons conquis Lambessa, une très-belle colonie pénitentiaire, et que les zouaves ont appris leur métier en grimpant le long des pentes escarpées de TAtlas.

Qu'on se rassure donc en Angleterre et ailleurs.

Dors en paix, vigilant Kinglake, et toi, brave John, songe plutôt à la réforme électorale, qui n est pas en trop bon chemin. Si nous pensons à quelque chose, ce n*est pas à annexer le prochain, mais à faire des économies (car nous avons furieusement entamé le capital que nos pères nous avaient laissé) et à donner notre avis sur nos propres affaii-es,"^- ce qui n'était pas arrivé depuis longtemps. Et s'il fallait, mylord, quelque chose de plus pour te rassurer, lis Tarticle de Communiqué.

Vous connaissez Communiqué. C'est le fils légitime de la constitution du 2 décembre. Il naquit peu de jours après sa mère et se montra dès sa naissance si fier et si peu endurant que tout le monde se tut devant lui. Communiqué n'est pas le premier venu; Communiqué est un haut et puissant seigneur à qui i^ul ne donne la réplique; sa colère est terrible comme

celle du Dieu vivant, et tous ses coups sont mortels. Il est tellement infaillible que ses discours deyiennent dès le premier jour articles de foi. Les peuples se prosternent devant lui et baisent avec respect le pan de son manteau de pourpre. Du reste nul mortel sur la terre n'a vu sa face auguste, et le respect qu'il inspire n'en est que plus grand.

Tel qu'il est, donc, Communiqué a daigné donner la réplique à Kinglake et, par la même occasion^ les élriviëres à la Patrie, Je ne sais pourquoi ce sage journal . avait imaginé d'annexer la Sardaigne, si ce n'est peutêtre que M. Delamarre, son propriétaire, s'intéresse à la pèche des sardines. Quoi qu'il en soit, Communiqué lui a parlé et lui a bien dit son faiL A l'entendre , les assertions du malheureux journal ne méritent en eUesmêmes aucune réfutation. Voilà qui est clair, et si Kinglake n'est pas content d'une pareille déclaration, il faut qu'il soit bien difficile. Eh bien, je parierais un bœuf contre un œuf qu'il recommencera dans quinze jours à interpeller John, que John Interpellé répondra, et que la main sur le cœur, il citera l'exemple immortel d'Harmodius et d'Âiîstogiton et les traités de 1815, et menacera, si on le pousse à bout, de renoncer c aux bénédictions de la paix, i Si vous me demandez après cela ce que je pense de celte afifaire, je vous répondrai que je lï'en sais pais plus que vous, et que je m'en remets à la divine Providence et à Com' muniqué.

En revanche, je fais des vœux ardents pour qu'on ramène bientôt à Marseille nos troupes d'Italie. Tout le monde nous prie de partir, et nous restons sans savoir pourquoi. Eh i l'Italie n'est-elle pas une assez grande fille pour qu'on la laisse maintenant marcher seule et faire ce qu'il lui platt ? Déjà les Italiens déguisent fort mal leur impatience d'annexer Rome et Venise.

Entre nous, ces braves gens, je le crains, se font quelques illusions. II semble, à les entendre, qu'il n'y ait qu'à voter l'annexion en masse et avec l'unanimité habituelle au suffrage universel. C'est ainsi qu'on annexa Naples l'an dernier, mais Naples est fort mal annexée. On le sait, à présent, et les Piémon tais euxmêmes l'avouent. Cliiavone est maître des Calabres et court la campagne de Terracine à Reggio. Et, qu'est-ce que Ghiavone? Un sergent émancipé, qui n'aime pas le Piémont. On l'appelé brigand et Fra Diavolo. C'est fort bien, mais des milliers d'hommes le suivent et combattent en ligne sous son drapeau. Est-ce qu'un simple bandit aurait des milliers d'hommes à son service et tiendrait en échec toute l'armée piémontaise ? On dit qu'il pille et massacre. C'est possible : c'est un usage très-ancien en Calabre ; mais ce sont ses adversaires qui l'accusent, et ils se vantent eux-mêmes de fusiller beaucoup. On applaudit au zèle de Pinelli qui menace d'exterminer tous les brigands, c'est-à-dire tous ceux qui crient: Vive François III Pour moi, je n'admire pas beaucoup ces héros des conseils de

guerre, et je ne vois pas que Pinelli se soit signalé par de bien grands exploits. Rien n'est plus facile que de faire pendre un homme. Haynau en a fait fout au** tant, et Haynau n'était pas un foudre de guerre. Ce n'est pas ainsi que notre illustre Hoche rétablit la paix en Vendée. Il savait trop bien» ce grand citoyen, qu'il faut persuader les hommes et non les égorger, et que la vie d'un prisonnier sans défense est sacrée. Les noyades de Nantes ont rendu Carrier exécrable, et la générosité de Hoche l'a rendu cher à tous les amis de la liberté.

Maintenant, Pinelli ne suffit plus aux fusillades, l'on envoie Cialdini. Là -dessus tout le monde se récrie d'admiration. Voilà, disent les journaux d'Italie, le vrai sauveur de la patrie. C'est un dur-à-cuire, celui-là, et Chiavone n'a qu'à bien se tenir. S'il n'e^t déjà fusillé, il ne vaut guère mieux. Eh bien, oui, Chiavone sera fusillé, je vous crois ; mais après ? Un autre Chiavone prendra les armes, tout aussi redoutable que le premier, et après ce second Chiavone, un troisième, car la race des Chiavone est impérissable. Fusillerez-vous sans relâche jusqu'à ce que l'annexion soit complète et l'unité de l'Italie assurée, et ne sentez-vous pas que ces fusillades continuelles déshonorent la cause la plus juste? Gouverner avec le sabre, est-ce vraiment gouverner?

Mais, dit M. Ricasoli, ils n'ont pas voulu de Farini qui était un savant et un habile homme ; ils n'ont pas

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voulu de Nigra qui était un aimable diplomate, ni de San-Martino qui est un bon préfet, que puis-je faire, sinon leur envoyer Ciaidini qui est mon Croquemitaine, à moi, et qui menacera de les embrocher tous, car, enfin, je suis énergique, moi, je suis le baron Ricasoli, le descendant du farouche Ricasoli, qui fit pendre je ne sais qui, je ne sais quand, et qui portait une armure de fer comme Frédéric Barberousse.

On me connaît à Florence, on ma vu à l'œuvre en i8S9, quand je pris la place du grand-duc, — un pauvre sire. On ne venait pas se frotter à moi. Je metlais fort bien les mazziniens en prison au nom de la liberté, et les discussions avec moi ne duraient pas longtemps, c Gendarmes, empoignez cet homme et mettez-le au frais pour quelques mois. • De celte façon, sans bruit, sans scandale J'ai fait voter mes Toscans comme un seul homme et proclamé Victor- Emmanuel. Ahi c'est que je ne suis pas un Cavour, moi, ni une poule mouillée ; je ne m'amuse pas à écrire des dépêches ou à faire des discours ; je veux que Tllalie soit une, et elle lésera, dussé-je faire fusiller cent mille récalcitrants, et c'est la mission de Ciaidini.

Sur quoi nous applaudissons Ricasoli comme s'il avait fait la plus belle action du monde, car il faut l'avouer, nous sommes toujours, nous autres Français, impatients d'en finir à quelque prix que ce soit. L'Italie commence à nous ennuyer un peu. A présent tout le monde sait qu'elle sera libre et unie; il nous tarde

d'6tre témoins du dënoûment déjà préva de ce drame pour voir paraître d'autres acteurs sur la scène. Pour en Tenir là , nous enjamberions volontiers quelques lois et nous verrions sans regret violer deux ou trois constitutions. Nous rions volontiers du formalisme des Anglais, qui ne sont pas aussi expéditifs que nous en ces matières, mais qui marchant toujours du même pas, comme à la parade, avançant lentement, ne reculant jamais, nous ont laissés bien loin derrière eux. Que les Italiens suivent l'exemple des Anglais plutôt que le nôtre, et qu'ils prennent garde que Ricasoli c Ténergique, i Gialdini l'invincible, et quelques autres héros de même farine ne gâtent par trop de zèle — l'œuvre de Mazzinf, de Manin, de Cavour et de Garibaldi.

Pourquoi s'inquiéter, après tout? La lumière de la liberté brille sur le sommet des montagnes, elle descend déjà dans la plaine, et l'ombre que projettent l'erreur et la folie des hommes se noiera bientôt dans cette lumière immense, infinie, comme une goutte d'eau dans l'Océan.

Eh bien, que tous disais-je? Il est venu le héros, le mangeur de feu, le tueur d'hommes, le conquérant, le soutien de Tordre en péril. Je savais bien qu'il ne se ferait pas attendre. Les gens de cette espèce ne sont pas rares, Dieu merci I et pour un qu'on appelle^ il en vient mille.

Le héros de la présente quinzaine, qui, dans huit jours, ne sera peut-être plus qu'un bélître, un maraud indigne de vivre, c'est le général Beauregard, un beau général, ma foi, qui est jeune, bien portant^ robuste, bon cavalier, et qui porte le nez au vent comme Alexandre ou César. Avez -vous vu comme il s'est campé, comme il s'est retranché, comme il a construit ses batteries, comme il les a cachées derrière des amas de bois et de palissades, comme il a attendu Mac Dowell, comme il l'a laissé s'avancer sans rien dire, et comme il l'a tout à coup canardé à loisir avec ses carabines, mitraillé avec ses canons, embroché avec ses baïonnettes, et ramené tambour battant jusqu'aux bords fleuris du vert Potomac? Ahl ce n'est pas un héros de pacotille celui-là, et l'on voit bien qu'il a du sang fran-

çais dans les veines, son nom l'indique assez; la France n'est-elle pas d'ailleurs la plus grande fabrique de héros qui fut jamais, Gallia in omni tempore heroum offi^ dna, comme dit saint Augustin?

Et ce Mac Dowell, est-il assez de pommes en Canada pour lui jeter à la tête? Il marche au hasard, sans savoir qui il rencontrera sur son chemin, et en quel nombre; son infanterie, plus agile apparemment que sa cavalerie, est chargée de former l'avant-garde et de l'éclairer sur les mouvements de l'ennemi; puis la cavalerie se ravise et piétine l'infanterie pour se préci* piler la première sur le champ de bataille; après quoi Mac Dowell arrive en voiture et se niet vers midi à la tète de ses troupes, qui sont engagées depuis neuf heures du matin; on se bat au hasard de tous les c6tés, et tout à coup vingt^cinq mille confédérés, sortis on ne sait d'où, viennent se joindre à Beauregard, — de quoi, très-étonnés, les soldats de Mac Dowell retournent au grand trot du côté de Washington, en laissant sur la route leurs équipages, leurs armes et tout ce qui empêche un bon fantassin de faire trois lieues à l'heure.

Yorlà le récit des gens du Nord, c'est-à-dire de Mac Dowell et de ses compagnons, qui n'ont pas intérêt, assurément, à exagérer leur défaite. Je voudrais bien connaître celui des gentilshommes du Sud. Mac Dowell doit y être arrangé de la bonne façon. Remarquer que, par une heureuse coïncidence, le congrès de Washington a décidé que les biens des c rebeUes > seront con-

fisqués. Yoilà un décret magnifique et qui rappelle le sénat romain vendant le pré sur lequel Annibal était campé.

La seule difficulté est d'exproprier les c rebellas, » et la £able dit qu'il ne faut pas vendre la peau de Tours avant de l'avoir jeté par terre.

Du reste, tout va bien, au dire de M. Lincoln et de son ami Cameron. Le lendemain de la bataille ils ont reçu un renfort de quatre-vingt mill.e hommes. A la bonne heure; voilà un renfort qui vaut la peine qu'on en parle. Quatre-vingt mille hommes en vingt-quatre heures I Les Américains n'y vont pas de main-morte. Remarquez que, six mois auparavant, l'armée régulière des États-Unis se composait de seize ou dix-sept mille hommes, dispersés aux quatre coins d'un territoire aussi vasle que la moitié de l'Europe. Ces quatre- vingt mille hommes et les trois cent mille qu'on a mis déjà sous les armes, ne sont qu'un à-compte sur les cinq cent mille dont le congrès a volé l'enrôlement le mois dernier. Cinq cent mille hommes i Et nous n'en sommes qu'à la première étape 1 Que sera-ce l'année prochaine? On armera probablement toutes les milices, c'est-à-dire tout ce qui est en état de porter les armes, et le Nouveau-Monde n'enviera plus rien à l'Europe.

Mais avec quoi entretiendra-t-on ces armées formidables? Car le soldat américain ne se paye pas de paroles retentissantes ni de la vue des Pyramides et de la contemplation de quarante siècles. Il aime le beef-

steack, la bière, le lager-bier, le gin, le whisky ; il ne marche pas sans souliers et il a un grand respect pour Taxiome anglais : c Un soldat qui a bien bu en vaut quatre, i Donc, il faudra le nourrir, le yètir confortablement si Ton veut qu'il fasse de bonne besogne. Où prendra-t-on les dollars ?

Dans vos poches, gens d'Europe, dans vos poches, et dans mille autres. Le congrès a voté un emprunt de cinq cents millions de dollars (plus de deux milliards cinq cents millions de francs). Jolie somme^ n'est-ce pas, et qui ne se trouve point dans le pas d'une mule? Tout est grand et surhumain chez ce peuple admirable : les armées, les fleuves, les projets, les emprunts. Notre Seine est un ruisseau à côté de leur Hudson ou de leur Mississipi.

Deux milliards et demi de francs I voilà leur premier emprunt? Que sera donc le second I A coup sûr, le peuple américain est un grand peuple et très-capable de bien payer ses dettes, si cela lui fait plaisir ; mais souvenez-vous de la grande débâcle de 1857. En ce temps-là, soit pour construire les chemins de fer des Ëtats-Unis,soilen avances de marchandises fabriquées, l'Angleterre avait prêté sept ou huit cents millions aux Américains. Tout à coup les banques américaines sombrèrent, et il y eut liquidation générale. Les Anglais perdirent tout et eurent le déplaisir de voir qu'on se moquait d'eux par-dessus le marché. Que cette leçon nous serve, à nous comiqe aux Anglais. L'homme sage

est celui qu'on ne prend pas deux fois au même piège.

Si nous avons de l'argent de reste (et j'en doute beaucoup), ne le prétons à aucun gouvernement. Laissons les rois et les empereurs et même les présidents de république crier dans le désert et tendre la main aux passants. L'argent qu'on leur prête ne sert qu'à fabriquer des canons, fondre des boulets, forger des sabres, aiguiser des baïonnettes, — toutes choses qui n'bnt pas pour but d'accroître la vertu, la science et le bien-être de l'espèce humaine. Si le parlement avait refusé de voter les emprunts de Pitt et de Castlereagb, ou si les banquiers avaient refusé de prêter leur argent, nous n'aurions pas eu l'Europe à combattre pendant ving-trois ans, nous n'aurions pas vu massacrer six ou sept millions d'hommes, dont un tiers étaientFrançais,nous n'aurions paspris d'assaut quinze ou dix-huit cents villes, nous n'aurions pas mis le pied dans Madrid et dans Moscou, et les Cosaques n'auraient pas mis le pied dans Paris. Et, ceci soit dit en passant, les banquiers qui crurent s'enrichir en prêtant leurs millions à Pitt auraient fait, en les lui refusant, de bienmeilleuresaffairos, car il est très-rare que le parti le plus juste ne soit en même temps le plus sage et le plus habile.

Prêter de l'argent aux Américains, soit du Nord, soit du Sud, (f est leur donner le moyen de se battre et de s'exterminer, c'est ruiner le commerce du coton, qui fait vivre cinq millions d'Européens, c'est susciter

les armées permanentes, heureusement inconnues jusqu'ici chez ce peuple libre; c'est foncier peut-être une monarchie militaire sur les débris de la plus grande et de la plus prospère république que le monde ait jamais connue.

Pour moi, je regarde les victoires du général Beauregard comme une bénédiction de la Providence et un dernier avis qu'elle donne aux deux partis de déposer les armes. Jusqu'ici rien n'est perdu. Le sang versé peut s'oublier. Les deux peuples peuvent encore se réunir, ou, s'ils doivent être séparés, vivre en paix. Dans tous les cas, s'il leur plaît de re battre, les forces sont égales, et ce n'est pas à l'Europe de faire peucher la balance. Si le Nord l'emporte par sa masse, le Sud l'emporte par sa vitesse.

Là-dessus les philanthropes s'écrient qu'il faut délivrer les nègres. Eh! sans contredit, il faut délivrer les nègres ; mais ne voyez- vous pas que les Américains du Nord n'y pensent pas plus que ceux du Sud? Mac Dowell confisquait les nègres, mais sans leur rendre la liberté. Le nègre avait changé de maître, voilà tout. Le vrai motif de 1^ guerre n'est pas là ; il est tout entier dans le tarif des douanes. Le Sud, qui n'a point de fabriques, ne veut pas des droits d'importation qui protègent Tinduslrie du Nord; voilà toute la querelle.

Les badauds d'Europe, qui ont lu VOncle Tom, s'imaginent qu'on se bat en Virginie pour rendre la liberté à ce pauvre diable. N'en croyez rien; l'Onde

Tom sera fouetté jusqu'à la consommation des siècles s'il n a pas d'autres défenseurs que Mac Dowell, Abraham Lincoln et leurs pareils. Il sera fouetté jusqu'à ce que le cotonnier ait disparu de la vallée du Mississipi, ou jusqu'à ce qu'il prenne un fusil comme autrefois à Saint-Domingue. C'est la vieille loi qui a été écrite dés le commencement du monde et imposée à tous les hommes dés le berceau : « Celui-là seul sera libre qui aura su arracher sa liberté, b

Ce jour-là viendra, soyez-en sûrs, pour le nègre comme pour l'Italien. Les nègres auront leur Garibaldi. Ce Garibaldi ne sera peut-être pas aussi doux, aussi magnanime, aussi généreux que le libérateur de l'Italie; il fusillera probablement ses ennemis au nom du Dieu des armées, il massacrera les femmes et brisera contre la pierre le grftne des petits enfants, il citera souvent la Bible et tirera une cruelle vengeance des Madianitesetdes Amalécites de la Louisiane, il brûlera plus d'une ville et plus d'un village; mais enfin il sera libre, il aura suivi la marche ordinaire de l'humanité : Dieu a voulu que le sabre fût la raison dernière des pauvres gens. Que la volonté de Dieu soit bénie t

En attendant que l'oncle Tom comprenne cette cruelle vérité et l'applique comme il faut, faisons des vœux ardents pour la paix. Si le général Beauregard, ou tout autre, s'emparait de Washington, s'il appelait à lui tous les aventuriers qui rédent dans les rues de Boston, de New-York, de Baltimore et de Philadelphie,

gens sans foi ni loi, qui ne se soucient que du pillage; s'il se faisait dictateur, jetait lé congrès par les fenêtres et promulguait une constitution de son cru, s'il supprimait la liberté de la presse et faisait pendre trente ou quarante journalistes pour l'exemple ; s'il s'adjugeait une bonne liste civile de quinze ou vingt millions, s'il gardait sous les armes quatre ou cinq cent mille hommes pour maintenir l'esclavage des nègres, Tordre, l'autel et le trône, s'il transformait sa dictature en royauté; dites, Tenlêté Lincoln et les fabricants du Nord qui ontvoulu la guerre à tout prix, ne prêteraientils pas à rire à tous les rois de l'Europe, et les amis de la liberté se consoleraient-ils d'avoir vu périr une république qui était depuis quatre-vingts ans l'exemple, l'espoir et le refuge de tous les opprimés?

Qu'on ne dise pas qu^une pareille catastrophe est impossible. Les généraux vainqueurs sont la plaie des républiques. Savez-vous qu'on offrit la couronne à Washington? Savez-vous que le général Jackson, cle vieux chêne > old Hickory^ viola deux ou (rois fois la constitution pendant sa présidence, et qu'il s'en fallut de peu que son humeur impétueuse n'amenât vingtcinq ans plus tôt la guerre civile? Savez-vous qu'on lui pardonna ses incartades parce qu'il avait autrefois sauvé la Nouvelle-Orléans et battu les Anglais? Savezvous que le vieux Taylor, qui n'était pas un foudre de guerre, fut nommé président parce qu'il élait entré dans Mexico? Savez-vous que le peuple américain est

tellement affamé de généraux, qa'à défaut d'autres il prit le pauvre Franklin Pierce, ancien greffier, élu d'emblée général de milice^ qui se cassa la jambe au Mexique? Savez- vous que beaucoup de gens à New- York ont blâmé la mollesse de Lincoln et proposé de donner la dictalure à un général? Savez- vous qu'on trouve toujours, môme aux États-Unis, des peureux qui demandent à grands cris un gouvernement c fort i et tout ce qui s'ensuit? Savez-vous que tous les gens qui ont fait fortune en ce pays-là s'indignent de ne pas former une aristocratie semblable à celles de l'ancien monde, et qu'une royauté appuyée sur une aristocratie militaire et commerçante ferait admirablement leur affaire? Savez-vous que ces marchands enrichis grillent d'envie d'êtr'e ducs et de faire comme les marchands anglais, souche de gentilshommes? Savez-vous qu'il y a de plus à New- York cinquante mille hommes bien armés qui, si la ville brûlait tout entière, ne perdraient pas un dollar dans l'incendie, et croyez-vous qu'avec un peuple ainsi disposé il soit prudent de risquer la guerre civile?

Lincoln et ses amis ont joué au hasard les destinées de la république. Les stratégistes de cabinet les ont accusés de lâcheté. Lincoln n'a pas su résister à ce reproche. Il a tiré l'épée et s'en repentira éternellement. La cause de l'Union, qu'il croit défendre, est perdue; et la liberté, mille fois plus précieuse que l'Union, est en danger de périr. Di omen avertantt

Encore un sauveur de la patrie qui donne sa démission I le pauvre Cialdini aura le sort de tous ses prédécesseurs. Les Napolitains n'en veulent plus.

Cependant, à l'entendre, il est vainqueur partout. Il régne des Abruzzes à la Capitanale, de la Capitanale à la Basilicale, des Calabres à la terre de Bari. Tarente est à lui, qui fut fondée par les Lacédémoniens, et Brindisi, où s'embarqua le doux Virgile pour visiter les rives du Xanthe et du Simoïs. Il a pris Gaête, où le vieil Énée enterra sa nourrice, il tient garnison dans Naples, il se promène le sabre en main dans le pays r des Samniles, et personne n'ose lui tenir tête. La garde nationale l'applaudit, Tltalie lui donne pleins pouvoirs, il peut fusiller ou faire grâce, nommer ou destituer; il donne la main aux garibaldiens, il envoie les archevêques et les généraux à Turin, il menace de tout pendre et il pend en effet tous ceux qu'il attrape» et cependant il donne sa démission. Quel est donc ce mystère? Quomodo ceddit poiensf

Vous souvenez-vous du mot de Louis XI : c Les

Gantois se donnent à moi, disail-i), et moi je les donne au diable? » Victor-Emmanuel a dû méditer bien son* vent, depuis un an» cette sage parole, et regretter le funeste présent de Garibaldi. Chaque siècle a sa méthode particnliére pour annexer les peuples et rendre Tannexion légitime. La nôtre est le suffrage universel; mais cela ne suiBtpas; il faut encore être fort. C'est un jeu trop dangereux, et, comme dit Pausanias en ' ses Corintbiaques, qui trop annexe» mal étreint. Milan, Modène, Bologne et Parme, n'était-ce pas assez pour une seule génération ? On a voulu davantage, on a mis le pied dans un guêpier affreux. On a pris Naples, on a soulevé contre soi dix millions de Chiavones, car Chiavone, que les Italiens du Nord appellent brigand, plaide à sa manière devant l'Europe la cause des vrais Napolitains. C'est un artiste qui a horreur de la règle, de la loi, de l'administration, de la discipline et des paperasses. Il vit dans la montagne, comme un sage, exempt d'ambition, au grand air, sous la voûte azurée des cieux, il Irempe son pain, comme Melchior Zapata, dans l'eau des torrents, il attend les Piémontais au coin des bois, il tire sur eux comme un chasseur à l'affût, et sans s'arrêter à ramasser son gibier ni s'inquiéter d'un faux point d'honneur, il tourne le dos et va porter ailleurs son courage. Si quelque diligence suit le grand chemin, il offre, l'escopette en main, ses services aux voyageurs; toujours poli d'ailleurs avec les dames, comme le beau Fra Diavolo d'immortelle

mémoire; il visite çà et là quelques malles : le prêtre vit de Tautel. Il a des médailles de la sainte Vierge sur la poitrine, des indulgences pléniéres dans ses poches; il est fidèle à son roi légitime, il donnerait sa vie pour notre Saint-Père le pape ; il est aimé des curés^ haï des percepteurs et des gendarmes, il donne k manger à ceux qui ont faim et à boire à ceux qui ont soif, il est bon, il est heureux, il est populaire, il n'a jamais trahi personne ni servi deux gouvernements; ma foi, Chiavone est très-supérieur à des multitudes de héros dont l'histoire est remplie.

Mais, dites-vous, le suffrage universel a prononcé en faveur de Victor-Emmanuel ; c'est à Chiavone de se soumettre. C'est vrai ; le suffrage universel a prononcé, mais si l'urne avait été dans les mains de Chiavone, qui sait si François II n'aurait pas eu l'unanimité. Voilà pourquoi Chiavone veut qu'on fasse la contre-épreuve; il veut tenir l'urne et présider le scrutin.

II est certain que Cialdini a beau fusiller, il n*a convaincu ni ramené personne. Les fusillades mêmes l'ennuient, car on se lasse de tout. Et qu'est-ce que fusiller, sinon avouer l'impuissance où l'on est de convaincre les gens? J'avoue qu'il est plus court de tuer que de convaincre; mais on ne tue jamais tout le monde. La mort a des parents, des amis, des enfants. Tout ce monde-là hait le meurtrier et finit par lui jeter la* pierre. Voyez les massacres des Autrichiens

en 1448. Haynau ayait-il assez fusillé, pendu, brûlé à Brescia et à Vicence? A-t-il réussi à effrayer les Italiens? Point du lout. Au désir de la liberté s'est jointe une rage froide et implacable contre les assassins de 1848, et enfin Solferino est venu, qui a yengé l'Italie.

C'est une erreur des plus grands citoyens de l'Italie que de croire que l'unité est aussi nécessaire à leur patrie que la liberté. Il faut que Milan soit libre, et Florence, et Rome, et Naples; mais il n'importe guère que ces quatre villes obéissent ou non au même gouvernement. Pourvu qu'on vive en paix, soumis aux lois seules, qu'on n'ait aucun souci des préfets, qu'on ne soit pas empoigné par les gendarmes; pourvu qu*on parle et qu^on imprime librement, qu'importe le reste? Il est vrai qu'on veut faire figure dans le monde, qu'on veut avoir des flottes, une armée, et donner son avis sur les affaires d'Orient et d'Occident; on veut avoir une grande capitale comme Paris et Londres, des colonies, une administration centrale, un budget imposant et tout ce qui s'ensuit; il faut bien payer sa gloire. On s'ennuie de ne donner au monde depuis trois siècles que des musiciens, des peintres et des diplomates; on v^ut tirer le canon à son tour, chanter des Te Deum et exciter la jalousie des voisins. Voilà pourquoi l'on rêve l'unité.

Autre chose. Mazzini prêche l'unité : on ne vent pas rester en arriére de Mazzini. Aussi Ricasoli promet d'entrer dans Rome. Garibaldi a conquis Naples : on

n'a pas voulu laisser Naples k Garibaldi. C'eût été d'un mauvais exemple. Une république au sud de l'Italie, une monarchie constitutionnelle au nord, rien n'était plus naturel : on a gâlé l'oeuvre de la Providence. On a mis Garibaldi à la porte en le couronnant de lauriers, et depuis ce temps, avec les meilleures intentions du monde, on n'a fait que des sottises. A ce peuple joyeux qui n'aime que le bruit des fêtes et des fanfares, on envoie des diplomates gourmés, des administrateurs pédauts; et comme il siffle et casse les réverbères, on fait siéger les conseils de guerre en permanence. Au lieu de ce bon Garibaldi toujours prêt à paraître sur son balcon, à faire des haran^'ues, à monter h cheval, à passer des revues, à donner des audiences, à changer de ministère, on envoie des commis ou de furieux troupiers qui menacent de tout mettre à feu et à sang. Que vouliez-vous que fît le pauvre peuple napolitain? Il a sifflé de plus belle, et c'était justice.

Dieu sait pourtant qu'il n'est pas difficile sur le choix de ses maîtres. 11 s'est bien contenté de Ferdinand I*', l'un des plus lâches coquins de l'histoire. Et qu'est-ce que Ferdinand? Un drôle, féroce et abject. Et sa femme Caroline? Quelque chose de pire. Cependant le peuple de Naples s'est battu pour eux, et il n*a fallu rien moins que Massëna pour mettre les Napolitains à la raison et leur imposer Joseph Bonaparte. Et quand Joseph Bonaparte fut établi, est-ce qu'on ne se contenta pas de lui et de Hurat tant que Dieu voulut les

D'HEURE EN HEURE. tll

laisser sor le trône? Et qa'y ayait-il de. plus médiocre de plas niais et de plus ridicule que Joseph Bonaparte ? Et quand Ferdinand I'' fut revenu et qu'il eut juré et violé trois ou quatre constitutions, est-ce qu'on ne le laissa pas mentir, jurer, parjurer, emprisonner et fusiller les meilleurs citoyens jusqu'à ce qu'il lui plût de rendre son flme à rÉternel?Et quand Ferdinand If, pareil à son grand-pére, eut menti, juré, parjuré, fusillé, bombardé et mitraillé pendant trente ans ses bien-aimés sujets, ne Ta-t-on pas laissé mourir en paix dans son palais, entouré de sa famille et de ses amis comme Socrate? Peat-on dire qu'il soit difficile à gouverner, le peuple qui s'est contenté de tels maîtres?

Que va-t-on faire maintenant? Cialdini est usé. Son grand sabre n'effraye plus personne. Farini est usé. Nigra est usé. Gavour est mort. Ricasoli ne veut pas quitter Turin. San Martine est usé. Ratazzi n'est pas homme à compromettre sa réputation. Il ne reste plus personne. Il faudra donc revenir à Garibaldi, qu'on avait voulu éloigner. Mais Garibaldi n'est pas le premier venu. II fera ses conditions. II convoquera son armée. Il réunira ses volontaires. Il voudra être le maître; et pourquoi non? Ce maître-là ne vaut-il pas tous les autres? Et s'il est le maître, n'est-ce pas le commencement de la République? Et s*il faut choisir entre Chiavone et lui, le peuple de Naples pourra-t-il hésiter? Mais Garibaldi vainqueur et chef d'une armée de volontaires, dormira-t-il sur ses lauriers? Quand

Venise est esclare, jouira-t-il paisiblement de sa gloire? Je ne dis rien de Rome qui n'attendra pas longtemps ses iibératears, si Ton en croit M. Gaéroult.

Donc Ganbaldi s'embarquera pour Venise et sera désavoué. Alors les Autrichiens passeront le Mincie ^ les Français passeront les Alpes, et les Hongrois remonteront le Danube jusqu'à Vienne, et les Russes entreront en Hongrie, et les Polonais tireront des coups de fusil aux Russes, et les Prussiens aux Polonais, el les Danois aux Prussiens, et les Serbes aux Turcs, et les Bulgares aux Avares, et l'Europe tout entière ressemblera à une meute de chiens enragés qui se mordent et se dévorent les uns les autres, et beaucoup d'âmes de jeunes héros iront errer sur les rives de l'Achéron^ ce qui sera Tort heureux, car la population augmentant suivant une proportion géométrique et les subsistances suivant une proportion arithmétique, nous risquerions beaucoup de mourir de faim si, comme il est dit dans l'histoire de Candide, le canon et la mousqueterie n'enlevaient de ce monde quelques millions de coquins qui en infestent la surface.

Ce jour-là il y aura grande joie parmi les poètes et les historiens qui, depuis quelques années, n'ont pas grand'chose à faire. M. Belmontet fera des cantates; M. de Bazancourt fera des histoires à strophes; M. Granier de Cassagnac enseignera les nations comme un apôtre, et M. Haussmann terminera, sans qu'on s'en

aperçoive, la démolition de cet odieux Paris qui -encombre décidément la vallée de la Seine. Ainsi, tout ira bien et nous jouirons d'un bonheur sans mélange, — j'entends tous ceux qui ne seront ni tués, ni estropiés dans la bataille.

Pour comble de fortune, il naîtra probablement parmi nous une demi -douzaine de grands poètes, car les anciens sont bien anciens, et nous verrons renaître le siècle d'Auguste. Ayons donc confiance^ ô mes amis!

Et moi aussi, je voudrais louer. Je voudrais célébrer en strophes à longs plis, comme celles de H. Granier de Cassagnac, la gloire et les bienfaits d'un grand règne, la France pacifiée, les partis vaincus, l'hydre de l'anarchie foulée aux pieds, l'industrie florissante, le travail en honneur, l'agriculture triomphante, deux provinces ajoutées à l'empire français, un budget immense et qui s'accroît tous les jours, les emprunts se succédant pendant la paix comme pendant la guerre, les préfets pleins d'allégresse, la Russie alliée, l'Autriche confon-

114 D'HKURB EN HEURE.

dne, TAnyergne enthousiaste, rAllemagne confiante dans notre amitié, se kriegsbereiUchaftant tons les jours et fondant des canons rayés, TAngleterre forcée d'admirer, blindant ses frégates, fortifiant ses arsenaux, exerçant ses volontaires, et, la main sur la garde de l'épée, attendant l'occasion de nous prouver sa tendresse, la pyramide enfin replacée sur sa base.

Mais jelaisse à d'autres, ministresou sénateurs, le soin de louer les merveilles du temps pi*ééeot. Celui qui veut louer dignement doit avoir mis la main à la pâte, et, en vérité, moi et trente-six millions de Français, nous sommes pour peu de chose dans la gloire dont on nous a couverts depuis dix ans. Excepté l'argent que nous avons donné par milliards et les conscrits par centaines de mille, sans nous faire prier, nous sommes tout à fait innocents de tant de bonheur et de prospérité. Quanta nos préfets, c'est autre chose. Arrêtés de toute espèce, destitutions, nominations, avertissements officieux, avertissements officiels, conseils aux électeurs, proclamations, ils n'ont rien épargné pour nous conduire dans le droit chemin et nous maintenir dans le respect, .la crainte et la vénération de leur autorité. Et Dieu a béni leurs efforts, car le silence s'est fait dans le pays de Ghanaan, comme il est dit dans le Talmud, et il s'est élevé sur la montagne, et il est descendu au fond de la vallée.

Aujourd'hui le vent de la rébellion se tait aux quatre coins du ciel. Un calme superbe, un ordre magnifique

et sans limites s'étend sur celte France turbulente où grondait autrefois, au rapport de feu Romieu, le volcan des rëYolutions. En prêtant l'oreille, tous entendriez le bruit de Therbe qui pousse dans la prairie et de la laine qui crott sur le dos des moutons.

De temps à autre, une voix de ministre ou de sëna*> teur s'élève, qui célèbre la gloire des combats, Sébastopol en flammes, le Tessin franchi, les Croates dispersés, le soleil d'Âusterlitz reparaissant à Magenta et à Solferino, ou la vigilance d'une administration paternelle, le bon état des routes, l'invention toute nouvelle des chemins vicinaux et la reconnaissance des peuple.

Les conseils généraux s'assemblent sous Toeil des préfets ; on échange des compliments et des félicitations, on vante la vaste intelligence du préfet, la spience de l'Ingénieur en chef; on n'oublie pas l'expérience «r éclairée » du directeur des contributions directes, ni rattachement du conseil général au bien public, ni la capacité, le dévouement et le zèle de tous les fonctionnaires; on vote ici un lycée, — présent ruineux, — là une caserne, plus ruineuse encore, qui logera deux brigades de gendarmerie et leur sacerdoce, on rectifie des routes, on vote un emprunt, on vote des centimes additionnels, on dtne avec le préfet, tout le monde boit à la santé de tout le monde, on se sépare en criant : Vive l'empereur! et la session est terminée :

Allez-Tous^n^ gens de la noce, Allez-Youfl-en chacun chez tous.

Que dites-vous de cette analyse des travaux d'un conseil général ? N'est-elle pas exacte? N'est-ce pas à peu près ce qu'on a vu partout? Changez çà et là quelques détails, n'aurez-veus pas le vivant portrait des conseils généraux de France ?

Tout se passe en famille dans ces honorables assemblées. La plupart des membres, qu'ils l'aient voulu ou non, car plusieurs pourraient s'en passer, ont été nommés sur la recommandation du préfet. Quelle critiquo voulez-vous qu'ils fassent de son administration? Aucun d'eux n'est capable d'une si noire ingratitude. «- Sénëque dit quelque part qu'il faut couper le cou aux ingrats : oportet ingrates truncari. Voilà pourquoi l'administration du préfet est toujours sans reproche et sa capacité supérieure à tout ce qu'on a vu dans les temps anciens et modernes, — celle du ministre exceptée, qui sera sans rivale même dans les siècles à venir. . Au reste, si le préfet rencontrait quelque opposant, les séances du conseil général n'étant pas publiques, l'opposition demeurerait à peu près secrète, et quant à donner ses raisons dans un journal, il n'y faut pas penser : les journaux de Paris, excepté toutefois le Courrier du Dîtnanche^ n'ont pas de place pour les affaires de Brives et de Chàteauroux, et la plupart des journaux du département ne disent que ce que le préfet veut bien souffrir qu'on dise, et ce n'est guère.

Autre chose. Yons jugez bien que si le préfet est infaillible^ ses subordonnés ne le sont pas moins. La Fontaine en donne la raison :

Tou8 les gens querelleura^ jasqu'aoi simples matins. Au dire de chacun étaient de petits saints.

Et pourquoi non? n'est-il pas naturel de s'irriter des critiques et de fermer la bouche au critiqueur, quand on le peut? Si le critiqueur a besoin du critiqué, quel accueil pensez-Yous que lui fasse le critiqué? Et si l'affaire dépend du critiqué, pensez-YOus que l'autre soit fort à son aise? Ne Yaudrait-il pas mieux tomber dans les mains terribles du Dieu YiYant que dans celles d'un fonctionnaire offensé ?

Tous les principaux fonctionnaires sont donc infaillibles ou à peu près, et il ne reste au conseil général qu'à Yoter l'impôt, besogne dont il s'acquitte avec une rare promptitude, et à exprimer des vœux. C'est ici que l'esprit séditieux de ces assemblées pourrait librement se donner carrière.

Heureusement, leur sagesse, leur modération et leur dévouement sont, comme la capacité du préfet, audessus de tout éloge. Voulez-vous connaître les vœux exprimés par le déparlement de la Creuse? En voici le texte :

c Le conseil général, après avoir, au début de la session, témoigné de sa reconnaissance profonde pour la grande mesure prescrite par Tempereur dans sa më-

morable lettre du 18 août, vient aujourd'hui, monsieur le ministre, tous prier d'être auprès de Sa Majesté qui TOUS aime Tinterprëte des vœux des populations de la Creuse.

c La Creuse qui, en 1852, a, dans son élan patriotique, donné relativement le plus de voix pour l'empire, désire ardemment voir et acclamer son empereur. — Elle n'aura pas de grandes el belles villes à lui faire traverser, mais elle aura partout sur son passage des cœurs chauds et dévoués à lui offrir. »

C'est tout. Vous ne craignez pas, je pense, que ce conseil général prenne jamais le mors aux dents. On leur dit : t Parlez, que voulez-vous ?» Ils se lèvent et crient tout d'une voix : « Nous voulons voir notre empereur! »

Aussi ont-ils mérité que le préfet^ touché de leur enthousiasme, leur dit à table, entre la poire et le fromage, les paroles suivantes, que j'extrais de son journal semi-officiel :

« Nous ne formerons qu'une même famille ayant les mêmes intérêts, la même volonté, le même but : le développement de la prospérité dans la Creuse, les moyens pratiques pour y arriver sûrement, l'union dans notre amour pour la dynastie impériale. »

Le style de ce discours est un peu obscur, mais /'timon dans Vamour brille au milieu de ces ténèbres; peu importe le reste.

S'il m'était permis d'ajouter un vœu à celui du con-

seil général de la Creuse, je demanderais aa Ck)rps législatif de réduire Tannée des trois quarts, puisque la paix est assurée; de supprimer les droits réunis, cl de doubler le traitement des instituteurs; à ce prix le département tiendrait lo ministre des finances tout à fait quitte de la part des vingt-cinq millions que Son Excel- . lence lui doit pour la comtruction de ses chemins vicinaux. Et l'affaire serait bonne pour tout le monde.

Comptons nos prospérités. Si j*en oublie quelqu'une, H. Limayrac est là pour me rappeler à Tordre, ou M. Granier, ou M. Grandguillot, ou le sage et puissant Communiqué,

De Tintérieur, je ne dirai rien. Il faut bien que tout le monde soit content^ puisqu'on n'entend personne crier et se plaindre comme on faisait autrefois. Au contraire, de tous côtés s'élèvent des concerts de louanges en Thonneur des préfets et des Excellences.

Au reste, Tintérieur importe peu. Ce sontleç petites gens, les politiques à courtes vues qui s'inquiètent des progrès de Timpét ou de la conscription, ou de Tex-

propriation pour cause d'utilité publique, ou des emprunts de l'Élat, des communes et des départements, oa de la loi de sûreté générale ou du droit d'imprimer. Les hommes d'État vraiment dignes de ce nom planent fort au-dessus de ces misères. L'unique affaire de ces beaux génies est de donner au peuple français la gloire, la puissance et la prépondérance, et pourra qu'ils la lui donnent, ledit peuple français n'a rien i réclamer, dût-il céder en échange la meilleure partie de son argent et de sa liberté.

Voyons donc jusqu'où va cette gloire, et cette influence, et cette prépondérance.

Premièrement, le Grand Turc est notre ami, car nous Favons tiré d'affaire lui et les siens, et nous avons donné, pour lui garder Constantinople, quinze cents millions et soixante mille hommes. En échange, il nous envoie, lui, de fort beaux compliments, et si nous avons quelque ami ou quelque protégé dans ses provinces, il lui fait promptement couper la tète, comme il arriva l'an dernier aux pauvres Maronites. Après quoi, content de lui, sa digestion faite, il rend des actions de grâces à l'Éternel, qui lui a permis de raccourcir avec le sabre quelques milliers d'infidèles. Du reste, il emprunte notre argent de fort bonne grâce et le dépense d'une façon tout à fait royale avec quelques centaines do jeunes dames plus belles que le jour, ainsi que faisait chez nous le bon roi Louis XV. Pour nos conseils, dont nous ne sommes pas plus chiches que de notre

argent, il les reçoit arec une respectueuse déférence et les dépose soigneusement dans un tiroir, côte à cdte avec ceux des Anglais, des Russes et des Autrichiens. Mais si le Grand Turc, qui n'est, après tout, qu'un mécréant^ nous paye d'ingratitude, le Saint-Père au moins, que nous avons ramené dans Rome à coups de fusil, nous doit bien sa bénédiction et quelque chose de plus. Eh bien ! voyez le destin : le pape n'a pas plus envie de nos conseils que le sultan. Depuis douze ans, l'Europe entend ce dialogue entre Paris et Rome :

— Saint -Père, donnez une constitution à vos peuples.

— Nmpossumus.

— Saint-Père, donnez-leur le Code Napoléon.

— Non possumus,

— Saint-Père, au nom du ciel, donnez aux laïques quelques fonctions publiques.

— Mais, dit le Saint- Père, tous les gardes champêtres sont laïques. Que voulez-vous de plus?

Quant à Victor-Emmanuel, c'est une autre affaire. Celui-là nous doit la vie comme les deux autres, car sans les zouaves l'armée piémontaise aurait passé un mauvais quart d'heure en 1859. Aussi faut-il reconnaître qu'il n'est pas ingrat. En 1860, il eut envie des États du pape. Un autre serait entré sans dire gare; mais lui, gentilhomme et bien élevé, eut soin de nous en prévenir d'abord. 11 est vrai qu'on lui défendit d'entrer et qu'il entra, et qu'il n'en fit qu'à sa tète devant

8tt D'HEURE EN HEURE.

AscAne comme devant Naples et Gaëte, mais enfin H fut poli. C'est un bon procédé dont on doit lui savoir gré.

En Allemagne, du moins, l'on ne se donne pas la peine de grimacer un sourire. Nos bons amis les Pnis* siens nous tournent franchement le dos et sonnent à tous moments le boute*selle. S'ils chantent une chanson, c'est le Rhin allemand; s'ils célèbrent une fête, c'est l'anniversaire de la bataille de Leipzig; s'ils forment un vœu, c'est de reprendre l'Alsace et la Lor^ raine; s'ils dépensent quelque argent, c'est pour fortifier Rastadt, Mayenceet Ehrenbreitstein, qui font face à Strasbourg; s'ils construisent un pont à Kehl, leurs batteries sont braquées sur le pont et semblent attendre notre infanterie ; si on leur propose un traité de commerce, ils s'écrient qu'on veut les ruiner et les réduire à mendier leur pain; si Ton va les voira Bade, ils ne veulent y être qu'en troupe, comme si quelque piège les attendait; si on les invite à Comptègne, ils se font tirer l'oreille; si on leur demande de reconnaître le roi d'Italie, c'est-à-dire, après tout, de rendre politesse pour politesse et salut pour salut, ils gardent leur chapeau sur la tète comme des teigneux et demandent à réfléchir; si Ton veut les accommoder avec le Danois, ils mettent leur main allemande sur la poignée allemande de leur sabre allemand, et s'offrent à donner leur vie pour la patrie allemande ; si nous envoyons à Metz un régiment qui s'ennuyait à Besancon, ils mettent sur

D'HEURE EN HEUBB. 832

pied caralerie, infanterie et landwehr; si trois vaisseaux français vonl faire l'exercice dans la Méditerranëe^ ils ouvrent une souscription patriotique pour la flotte allemande ; enfin, ce sont des amis, je le veux bien, mais des amis grognons et querelleurs comme des porcs-épics.

Si les Prussiens nous manquent, au moins auronsnous les Autrichiens? De tout temps, nous dit-on^ ces braves gens ont vécu ensemble comme chiens et chats. Si les chiens nous manquent, les chats ne peuvent pas nous manquer. — Oui, mais rAutrichien se défie. Vous m'avez pris la Lombardie, dit-il, vous voudriez bien me prendre Vérone et Venise. Je me ménageais vers le Bas-Danube, à Jassy et Bucharest, une autre Lombardie, vous unissez les Moldaves aux Valaques pour m'enlever cette consolation dernière; j'aurais accepté la Serbie et la Bosnie en échange de Gonstantinople, où le Russe mettra le pied tôt ou tard« voilà que vous donnez la main aux Serbes, aux Bosniaques et aux Monténégrins, qui repoussent ma schiague paternelle; vous flattez les Hongrois^ vous caressez les Polonais, vous encouragez les Croates, vous souriez aux Transylvains; en conscience, pouvez-vous compter sur mon amitié?

Restent le cz^r et les Anglais. Le czar a sur les bras bien des affaires; les Tartares s'en vont; les Cosaques s'en vont; les serfs russes prennent les armes ; les Polonais chantent des psaumes, se font massacrer, se re-

lërent, reprennent les psaumes interrompus et épouvantent les bourreaux mêmes par leur patience implacable. Contre tant d*ennemis, est-ce assez d'une armée qui doit garder la moitié de l'Europe et de TAsie? Mais si les peuples se soulèvent et demandent la liberté^ si les boyards veulent une constitution, si l'armée même se forme en sociétés secrètes, si l'empire des czars est en danger, quelle part avons-nous dans de si grands événements ? Pouvons-nous sauver le czar ou précipiter sa chute? Et quand nous regardons les bras croisés ce tumulte immense de toutes les nations slaves, peut-on croire que nous l'avons prévu ou préparé?

' Que dire maintenant des Anglais? Avons-nous bravé une seule de leurs volontés? A Yillafranca, à Zurich même, on a parlé d'une confédération italienne; ils ont prêché l'unité de l'Italie. Qui des deux l'emporte aujourd'hui? On a voulu percer l'isthme de Suez, ils ne l'ont pas voulu. A-t-on passé outre ? Non. L'on a pris patience. Lesseps a été forcé de demander la permission de Palmerston, qui a refusé net. — C'est la route des Indes, a répondu Sa Seigneurie, et Toulon est plus rapproché de Calcutta que Portsmouth. — Eh bien, le canal sera neutre et interdit à tous les vaisseaux de guerre, a dit Lesseps. — L'entreprise est impossible, a repris Sa Seigneurie; vous perdrez votre argent, et je vous aime trop pour vouloir que vous perdiez votre argent. — Mais si nous consentons à le perdre, mylord, que vous importe? Mylord a tourné le dos et sifiQé le

J)'HEDRB EN HEURE. S25

fameux air : Rule Britannia. Enfin, Lesseps est allé trouver Cobden, Bright le quaker, et les marchands de Liverpool. Tous ensemble ont demandé le canal, et Sa Seigneurie, vaincue, ne fait plus d'opposition. Concevez-Yous ceci ? Le pacha d'Egypte n'ose pas faire un canal chez lui sans la permission de Palmerston I Le monde entier attend que le noble lord ait donné son consentement; la France, de qui vient l'idée première de cette grande entreprise , et qui peut appuyer ses paroles d'une armée de six cent mille hommes, attend, l'arme au pied; nous laissons prendre Périm, qui coomiande l'entrée de la mer Rouge, comme nous avons laissé prendre Àden.

Qu'avons-nous fait en Chine, sinon venger les injures et favoriser la contrebande des Anglais? Nos soldats ont vu Pékin, a'est vrai, et poussé devant eux les armées tartares; mais quel profit relirons-nous d'une guerre si coûteuse? Les Anglais, du moins, pourront tout à leur aise empoisonner les Chinois avec l'opium de l'Inde : occupation bien digne de ce peuple biblique et philanthrope; mais nous, sauf soixante millions qui ne sont pas encore payés, qu'avons-nous gagné dans l'affaire ? un port? une île ? une province? Nous avons gagné la gloire et les horions qu'elle traîne à sa suite... J'oubliais le droit de dire la messe dans Pékin.

Prés de nous, les Belges fortifient Anvers et le roi Lëopold, préfet anglais, fait signe à ses amis de Londres de se tenir prêts à le secourir. Les Suisses, qui dé"

Tratefti Attre plus suges^ s'imaginent qu'on xmt les iittaquer, et Garibaldi, moins téméraire qnll ne reut le paraître, demande qa'on retienne son bras et qn'on i'empècbe de reiUrer dans Rome Tépée à la main. Bnfin lout le monde est snr ses gardes et semble se défier de nottd.

Voilà ie oompta exact de nos prospérités extérienres. Nous faisons peuniu monde enti^, dira quelque nais. Eh t sans doute, nous faisons peur, et c'est de quoi je me plains. Une nation n'a-t-^lle pas d'occupation plus noble et plus glorieuse que de faire peur à ses Toîsinesf Arions-nous besoin des Tictoires do te& iemiiite^ an^ nées? L'armée d'Afrique, qui succédait k celte du premier empire et de la première république, en était-elle ^ faire ses preuves devant l'Europe f Sauf la Savoie et Nice, qui, bien que fort précieuses, nous ont coûté trop cher, qu'avons-nous gagné à nous mêler des affaires de tout le monde?

Nous avons perdu beaucoup d'hommes, beaucoup d'argent et beaucoup de temps, car on ne peut pas s^occuper des affaires d'autrui sans négliger les siennes. Nous sommes devenus redoutables aux Belges et aux Suisses, nos plus anciens alliés; nous sommes à peu prés brouillés avec les Allemands, qui ne se gênent pas, étant moins polis que nous, pour nous dire toutes sortes d*injures; nous ne parlons guère au Russe à cause de la Pologne, ni au Turc à cause des Maronites, ni à l'Autrichien à cause de Venise, ni à l'Anglais à cause

rflBURB BN HBURB* M?

de MU; on nous prAta les projets les plus «bi nrdet, comme d'offrir rAllemagne à la Pmue et la Finlande au SaMoiS) et il se troure des fabricants de nouTillee povr iafenter oelle^lài et des peuples entiers pour y croire et pour en perdre le sommeil et TappAtit. Entre noas, si depuis dix ans, contents de rester ches nous et de faire respecter le drapeau tricolore^ nous avions évité toute querelle avec les roistns) si nous avions aehevé nos ehemins de fer^ perfectionné nosfaliriques^ triplé le nombre de nos écoles^ élevé .nos enhnts dans la crainte de Dieu et Tamour de la patrie^ de la justice et de la liberté^ n'aurions^nous pas fait de meilleure besogne?

Son père, vieux soldat de Napoléon, Ait envoyé en Afrique vers 1835. Il était alors capitaine et prés d'ob* tenir sa retraite. Un matin il sortit d'Oran, où le régiment tenait garnison, et se hasarda dans la campagne. Des Arabes qui le gaettaient Tassassinérent. Sa veuve cul un bureau de tabac en province.

Cette pauvre femme, privée de son mari et restée

aiS D'HEURE EN HEURE.

seule avec sa fille qui avait alors cinq ans, Tècnt dans une solitude à peu près absolue , car on ne peut pas regarder comme une société trois ou quatre commères qui Tenaient chaque soir lui apporter les cancans de la Tille, l'aider dans la confection des cornets de tabac, et discuter la couleur des robes de madame **\ si connue de tout le département à cause de son élégance.

L'enfant, qui s'appelait Caroline, reçut, toute pauTfe qu'était sa mère, l'éducation d'une grande princesse. Elle apprit à lire^ à écrire, à réciter le catéchisme, i coudre, à broder et même à jouer du piano. Ce dernier talent, qui né lui a pas été fort utile par la suite, fut pour les amies de sa mère une admirable occasion de gloser sur la conduite de la TeuTe et sur l'éducation qui conTenait à sa fille. Est-il sage, dirent ces bonnes dames, d'enseigner la musique à Caroline? Ce goût profane est-il digne de la modestie de son sexe?

Je passe sous silence plusieurs réflexions du même ordre qui servirent fort à rehausser dans le public la réputation de Tertu et d'austérité desdites dames, et en roTanche à exciter contre Caroline un sentiment très-éloigoé de la bienveillance. Les hommes ne tardèrent pas à montrer plus d'indulgence et à célébrer la beauté de Caroline. Ce n'est pas qu'elle fût Traiment belle ; ses traits étaient irréguiiers, mais ses cheTeux étaient admirables, et ses yeux — bleus sous des sourcils noirs — rayonnaient de douceur, d'esprit et de grâce. Vous qui saTez combien ces dons charmants

sont chose rare et précieuse dans la nature, vous ne serez pas étonnés de l'effet que produisit Caroline quand elle revint de pension.

Car elle était allée en pension à trente lieues de là, suivant l'usage de la province, où les mères se débarrassent de leurs filles le plus tôt et le plus longtemps qu^elles peuvent. La pauvre veuve n'était pourtant pas embarrassée de Caroline, mais elle avait suivi la mode et imité les bourgeoises, — ce que je ne blâme pas. Il faut imiter ton prochain, a dit quelque part Tiiéophraste, si tu ne veux pas avoir de querelle avec lui.

Revenue de pension , elle s'assit au comptoir de sa mère et se mit à vendre des cigares. Au bout de quelques jours, la boutique matin et soir était pleine. Tous les beaux honmies de la ville et aussi les borgnes et les bossus se hâtèrent d'aller voir Caroline et de s'en faire voir. Elle reçut toute sorte de compliments, ne se fâcha' d'aucun, n'écouta ni ne rebuta personne et sut se faire respecter de tous. En vérité, je vous le dis, c'était une merveille et une vraie perle de Golconde.

Parmi les faiseurs de compliments, deux surtout se faisaient remarquer, — deux lieutenants, l'un d'infanterie, l'antre de dragons. Le fantassin se promenait cinq heures de suite devant la porte de l'insensible Caroline ; le dragon caracolait trois fois par jour; tous deux rêvaient d'elle en buvant l'absinthe. Si ce n'est la marque d'un amour effréné, je ne m'y connais pas.

ttf D'RBURBINHBUiB*

Un soir, le dragon , plus hardi que son rivaU écrÎTit h Caroline la lettre soixante :

<i Mâdtmoitelle,

« Depais qae Je Toas ai yae, mon icœur bat la générale et n^asptre plus qa'à faire battre la ohamade •« vôtre. Vo« jeux MUi dfs Mphir»! Tos lèvres sont dei coraux de la mer Rouge, yqs cheveux sont comme des forêts de pins qu'on a plantés au bord de la mer, votre fi'ont est comme la façade do Saint-Pierre de Rome, votre âme eit d*origlno divine. Mademoiselle, je vous aime, je donnerais pour vous ma vie et celle des autres. Faut-il que je me tue pour vous prouver mon amour? Je suis prêt; mais auparavant, permettex*moi de vous dire que je serai, si vous m'aimei, le plus heureux des mortels, et que^ comme l'a dit un ancien, je cognerai de mon front les étoiles.

« Mademoiselle! au nom du ciel, recevez-moi ce soir à dix heures, dans votre chambr», ou venez dans la mienne, J*ai mille choses à vous dire, que je ne puis confier au papier. Un quart d'heure avant dix heures je me glisserai dans votre allée et j'attendrai, la mort ou le bonheur dani 1 Àme^ ce qu'il vous plaira de d^cidor do ma destinée.

« Caroline, chère, bien chère Caroline, je vous aime.

« A ce soir. »

A midi, la lettre de Tamoureux dragon fut remise à Caroline, qui la lut et la jeta, en souriant, dans une corbeille avec d'autres papiers de r^but ; mais le soir elle eut soin de fermer d'avance la porte de l'allée par où devait passer le dragon.

Quelques jours après, la lettre de l'amant infortuné (qui ne pensait d'ailleurs nullement à se tuer et caracolait et buvait de Tabsinthe déplus belle) ton]l)a entre les mains du lieutenant d'infanterie, à qui la mère de Caroline, en l'absence de sa fille, l'avait donnée pour

D^QBURE EN HBURB* m

allumer son cigare. Le lantasaia, aoQ cigare allamé, éteignit le papier» le déroula machiualemeut et fut frappé du uoiu de Caroline; il lut la lettre tout enliére, reconnut la signature du dragon, et se bâta de faire part de sa découverte à ses camarades. Les fantassins se réjouirent fort aux dépens du cavalier, et le lieulenant, excité par Texemple et les discours des autres officiers, se hâta de rimer une chanson pour célébrer la beauté de Caroline et l'infortune du dragon. Le trait Çnal de la^te chanson était celui-ci :

Ce n'est pas pour toi qu*il cuit, 0 dragon, dans la marmite; Ce n'est pas pour toi qu'il cuit.

Le bouillon ni le biscuit.

Comme la ville n'était pas grande, la chanson en fit le tour en deux heures, et vint résonner aux oreilles du malheureux dragon. Il serait difficile de peindre sa fureur. Il commença par faire serment de couper les oreilles au fantassin, et sa résolution fut approuvée unanimement par ses camarades. Bientôt même l'esprit de corps s'en mêlant, il s'en fallut de peu que la bataille ne devînt générale, et que toute la- cavalerie de la garnison ne parlât d'en égorger toute Tinfanterie. Cependant la nuit calma les esprits, et le lendemain le dragon se borna à appeler en duel l'auteur de U chanson, qui reçut un grand coup d'épée dans le poumon droit et faillit rendre l'âme.

389 DHEURE EN HEURE.

Jusqu'ici l'ayentare était fort ordinaire; mais le sang versé excita des clameurs contre la pauvre Caroline, fort innocente de tout ce tapage. Les vieilles femmes qui avaient autrefois rempli la ville du bruit de leurs exploits, n'étant plus en état de pécher, firent sonner bien haut leur vertu et parlèrent de la jeune fille d'une façon méprisante. On évita de la saluer ou de répondre à son salut. Les femmes la regardèrent de haut, les hommes devinrent plus familiers, et Caroline, sans avoir jamais rien fait que subir avec une inaltérable patience et par nécessité les compliments et les déclarations d'amour de' ses concitoyens, fut mise au ban de l'opinion.

Sur ces entrefaites, sa mère mourut, et Caroline, restée seule avec un capital de cinq cents francs, se . hâta de rendre au gouvernement son bureau de tabac et de quitter une ville où, malgré sa douceur, sa grâce et sa conduite irréprochable, elle ne laissait pas un ami.

Cependant ses cinq cents francs ne pouvaient pas durer longtemps, et elle sentit la nécessité de choisir une profession, mais quelle profession? car les femmes n'ont pas beaucoup à choisir. Coudre et broder sont des métiers trés-*pénibles et qui donnent à peine de quoi vivre. Entrer dans un magasin et se trouver de nouveau exposée aux insolences des acheteurs, faisait horreur à cette malheureuse jeune fille. Elle avait fait d'assez bonnes études, elle aimait à lire et à réfléchir, elle résolut de prendre un diplôme d'institutrice.

Par quel prodige de travail, de patience et d'indus* trie elle vécut dix-huit mois avec ses cinq cents francs et obtint son diplôme, on aurait peine à se l'imaginer. Enfin elle eut la permission d'ouvrir une école pour les petites filles, et put espérer de sortir de l'affreuse panvreté où elle vivait depuis la mort de sa mère.

Elle avait alors vingt ans, et le chagrin n'avait pas altéré sa beauté. C'était toujours la même physionomie douce et un peu mélancolique qui lui avait valu sa première aventure. Pas une pensée basse ou mauvaise n'avait Oétri son âme, et la pureté de sa conscience lui donnait la force nécessaire pour résister à tous les chocs du dehors. Du restç, toujours velue jde noir comme la plupart des institutrices, et vivant fort retirée, instruite d'ailleurs par l'expérience, elle n'excita d'abord l'attention de personne. Mais cette modestie, qui aurait dû la préserver de toutes les disgrâces, lui en attira bientôt de nouvelles.

Peu à peu son école grandissait et l'on prenait confiance en elle. Un goût naturel pour l'enseignement et pour la réflexion, une patience et une bonté rares l'avaient rendue chère à toutes ses élèves. Les écoles ecclésiastiques de la ville où elle vivait prirent ombrage d'une concurrence qui devenait dangereuse. Caroline fut mandée à l'évèché et longuement interrogée par l'un des grands vicaires de monseigneur. Sa piété n'était pas suspecte, sa conduite ne laissait pas de prise à la médisance y aussi fut-elle étonnée de s'entendre

894 D'HEURB SN HSURE.

exhorter, dans des termes d'ailleurs tout à fait doux et paternels, k quitter le pays et à porter ailleurs son enseignement. Elle répondit avec douceur et modestie, mais avec fermetéi que cet enseignement étant sa sauto ressource, elle ne pouvait y renoncer sans renoncer en même temps à une vie honnête, et qu'elle attendrait, pour y consentir, de subir une contrainte légale.

Cette réponse embarrassa Tautorité ecclésiastique* Le maire de la ville, honnête homme et dévoué seule* ment h son devoir, prit la jeune institutrice sous sa protection. Quelques autres personnes considérable& du pays la recherchèrent et la mirent à la mode malgré eUe, Monseigneur n'était pas aimé dans son diocèse. On se iit un plaisir de lui déplaire en rendant justice à rinstitutrice.

C'est ce qui pouvait arriver de plus f&cbeux. Quel* quçs Jeunes gens remarquèrent bientôt qu'elle était belle, et les persécutions qu'elle avait subies autrefois se renouvelèrent, mais avec plus de mesure. L'un de ces jeune gens, dont la famille était riche, devint passionnément amoureux d'elle et lui écrivit plusieurs lettres qu'elle renvoya sans les décacheter. Un jour,* enfin > il parvint à lui parler en particulier, da'ns le salon du maire, au coin d'une fenêtre, et lui déclara sa ferme résolution de l'épouser.

L'institutrice, embarrassée, mais bien résolue lu ne pas épouser un homme qu'elle n'aimait pas» lui répondit avec douceur qu'elle avait fait vœu de ne. pas se

xnarier, el qu'elle le priait de oe lui jamais parler dQ cet amour. Sur quoi le jeuue homme dôdarsi qu'il hq survivrait pas k cette réponse et essaya de nouveau de aéohir Caroline; mais elle se leva eq silence et alla droit au piano pour écouter une symphonie de Beethoven que la fille cadette de M» le m^ire jouait de la ma^ nière la plus déplorable.

Cette réserve et celte froideur n'empochèrent pas la famille de Tamoureux de prendre l'alarme et de le renvoyer à Paris, ou il ne tarda, pas à se consoler et devint agent de change et gagna deux ou trois millions; après quoi il devint gros commp un muid et mourut d'une attaque d'apoplexie.

Malheureusement, il est si rare en province qu'un jeune homme soit disposé k faire une folie quelconque (on appelle folie en général tout acte qui n'est pas ha^ bituel aux notaires et aux épiciers), que cette nouvelle histoire^ si peu compromettante d'ailleurs, fit le plus grand tort k la malheureuse institutrice. La famille de l'amoureux se vanta d'avoir prévu les suites d'une intrigue fâcheuse, et la mère môme insinua discrètement, à mots couverts et sous le manteau de la cheminée^ que son mauvais sujet de fils avait fait plus de chemin qu'il ne voulait l'avouer dans le cœur de la belle, et qu'elle n'était pas bien sûre de ne pas devenir bientôt grand'mère. C'est un trait de la charité que les femmes se montrent réciproquement. Remarquez aussi ce soin de faire passer son fils pour un don Juan à qui

rien ne résiste. Ou je me trompe fort, ou cette mëre-là n'était pas seule de son espèce.

Ces discours ridicules causèrent de nouveaux ennuis à rinstitutrice. Protester de son innocence était inutile, puisqu'on ne l'avait pas accusée positivement et en face. Il fallut de n'ouveau souffrir en silence la froideur des uns et l'insultante pitié des autres. Ceux mêmes qui l'avaient le plus chaudement accueillie se retirèrent d'elle, et elle se retrouva dans la solitude.

Justement, vers le même temps, elle commençait à aimer comme elle était aimée. J'ai regret de dire que celui qu'elle «imait n'était pas un seigneur, ni un homme riche, ni un fonctionnaire illustre, ui quoi que ce soit de considérable en ce monde. Non, ce n'était qu'un pauvre diable d'employé sans fortune, qui chantait comme un rossignol , qui faisait des vers à la toise et qui l'aimait. Dés qu'ils se virent, ils s'aimèrent; l'employé écrivit vingt lettres dont le sens était toujours le même : Je vous aime et je veux vous épouser, mais mon traitement n'est rien. Attendez-moi cinq ans, je pars pour la Californie, et je reviens mettre à vos pieds tous les trésors de San Francisco.

Cinq ans, c'est bien long; mais les pauvres gens n*ont pas le choix. Caroline consentit à tout, et l'employé partit après avoir échangé avec elle les plus pas« siennes et les plus purs serments d'amour.

Dés qu'il fut parti, elle n'eut plus personne à qui parler. Toutes ses actions furent épiées, elle était dei

venne un objet de curiosité pour le département. Les plus indulgents rappelèrent romanesque; les autres remuaient la tète avec gravité ; tous semblaient garder le silence sur un mystère effroyable. On s'informa de sa vie passée, on apprit ^ue deux lieutenants s'étaient entrecoupé la gorge à cause d^eile ; on Taccusa d'hypocrjsie ; ses élèves la quittèrent une à une, et elle se vit de nouveau sans pain et sans espoir.

Sa patience et sa fermeté n'en souffrirent pas : quoiqu'elle senttt vivement ce malheur si cruel et si peu mérité, elle ne s'en plaignit à personne, ne chercha pas à se justifier ni à convaincre des gens qui ne voulaient f)as être convaincus; elle partit pour Paris et s'offrit en qualité de sous-matlresse dans une pension du Marais. On l'accepta sur sa mine, et on lui donna trois cents francs par an, à peu prés le salaire d'une servante.

Elle accepta du reste ces trois cents francs sans hésiter, ne se sentant pas en état de contester rien. Avant tout, il fallait vivre. Je ne décrirai pas tous les ennuis de sa position nouvelle. Élèves, maîtresse de pension, domestiques même, tous s'accordaient à lui rendre la vie pénible, mais elle ne se rebutait de rien, quoique son âme fût à tout moment, comme disait une des femmes illustres de ce siècle, assise sur la pointe des épingles. De temps en temps elle lisait Vlmitation de Jésus-Christ et rêvait à la Californie.

Enfin cinq ans après le départ de son ami, elle reçut ^ne lettre datée de la Nouvelle-Orléans. On lui annon-

8Sa D'BEURE EN HEURE.

cait qa'il avait été assassiné dans un défilé sur la rcMila dQ Yera*C!ru% à Mexico, au moment même où U reye-* nait en France. Le malhejirenx, ayant tont son or tyeo lui, avait essayé contre les brigands maiiiGaina une ré« aistanoe inutile; après avoir tué trois bommea h coupa de revolver, il avait succombé lui-même, et sa damièrd pensée, transmise par un de ses compagnons de voyage» avait été poui' elle.

En finissant de lira cette lettre, elle porta la main aur son cœur et tomba morte. Un anévrisme a^ttait rompu dans aa poitrine et le sang Tavait étouffée. Cette nuNl fut la plus heureuse qu'elle pût souhaiter. Elle n'eut pas la douleur de survivre à celui qu'elle aimaitC

Peut-être plaindrea-vous la triste destinée de ces pauvres femmes exposées à toutes les haines, à tous les soupçons, et que personne n'a jamais osé ou voulu défendre. L'instituteur aujourd'hui a des protecteurs dans la presse et même dans le gouvernement; mais rinstitutrice, dont la t&ohe est mille fois plus pénible et plus dangereuse, à qui peut-elle s'adresser?

Et cependant c'est d'elle que dépend l'éducation de la moitié de l'espèce humaine.

N'est-il aucun moyen pour la société de protéger et de défendre une femme qui vit seule et qui travaille? C'est ce que je veux examiner dans un prochain article.

D'HBDRB SN HSURB.

XXXYIII

L'antre naquit en Angleterre, dans le doux pays des brouillards, des psaumes et de rhomicide ennui. Son père était un grand vieillard^ long et maigre, plus sombre que la nuit et plus dur que le granit des Gé^ Yennes^ Comme il yotait bien, je veux dire avec les whigs, il avait obtenu, par la protection de lord Holland, un bénéfice de 200 livres sterling de rente, dont il nourrissait sa femme« ses deux fils et ses trois filles. Le dimanche il exhortait ses paroissiens à la vertu , et leur ordonnait de Cuir les criminelles erreurs des vesleyens et des quakers, les piégea du papisme et de l'impure Babylone aux sept collines, Dans la semaine, il lisait la Bible, préparait ses sermons, se promenait autour du presbytère et ne dédaignait pas le gin ou le whisky des fermiers du voisinage. Homme exemplaire du reste, qui avait banni de sa maison le rire et toutes les vaines joies de ce monde.

De ses cinq enfants, Tatné, William, lassé despsau* xn^ et des exhortations paternelles, s'embarqua comme moussa à bord d'un vaisseau qui partait pour TAustra*

lie, reçut des centaines de coups de garcette dans la traversée^ profita d'une relâche forcée sur les côtes de la Nouyellê-Galédonie pour prendre terre, déserta, s'enfuit dans les bois, fut saisi par les sauvages, rôti et mangé le soir même, ce qui Tempécha de derenir un Nelson comme il en avait eu d'abord la pensée. Le cadet, James, plus heureux, s^enrôla dans l'armée royale, s'enivra, manqua de respect à son sergent, reçut quarante coups de fouet devant tout le régiment, fut porté à l'hôpital, guérit, chargea son fusil d'une cartouche à balle, attendit le retour du sergent, le tua roide d'un coup de fusil tiré à bout pourtant^ et fut pendu, — ce qui valait mieux après tout que d'être embroché et rôti comme un filet de bœuf, ainsi que l'avait été William. L'atnëe des trois filles, qui était douce comme un agneau et plus belle que le jour, fut séduite par un groom de lord Hollande s'enfuit à Londres, et ne sachant aucun métier qui pût la faire vivre, se livra pour ne pas mourir de faim à tous les passants» ce qui ne tarda pas à la conduire à l'hôpital, d'où elle sortit défigurée pour se jeter dans la Tamise^ refuge ok*dinaire de tous les malheurs sans remède. La cadette épousa un jeune fermier qui l'aimait, et fût quelque temps heureuse ; mais la famille croissant avec les années, les ressources diminuèrent, deux mauvaises récoltes ruinèrent son mari, les emprunts et les gens de loi Tachevèrent. Il mourut de chagrin. La femme^et les enfants allèrent mendier dans les rues de Manches-

ter. On les mit au Work-House^ on lenr apprit le métier de tisserand, et ils fabriquent aujourd'hui, — vêtus d'habits troués et pâles de misère, — ces cotonnades qui répandent dans le monde entier la gloire de l'Angleterre.

Une seule des trois filles du ministre évita la funeste destinée qui semblait poursuivre toute sa famille. C'est celle dont nous allons parler. On l'appelait Frances.

Moins jolie que sa sœur atnée, mais plus intelligente et plus sage, elle écoutait sans se lasser les sermons du vieux ministre, elle étudiait le latin , lisait les vi^ux auteurs, raisonnait sur la théologie, prenait parti en politique contre Wellington et les tories, et s'enthousiasmait pour Canning. Dans Tintervalle de ses études et de ses dissertations; elle écrivait des poèmes théologiques et des stances aux étoiles, ce qui répandit bientôt sa réputation dans tout le voisinage.

Cependant il fallait vivre, et le vieux ministre, trop pauvre pour la garder dans son presbytère, en fit àlady Holland un tel éloge, que celle-ci la recommanda à une marquise du voisinage, qui voulut bien lui confier l'éducation de ses enfants. Tout alla bien d'abord, et Frances fit l'admiration de la maison du noble marquis^ Par malheur, le marquis avait un frère, beaucoup plus jeune que lui, que l'on destinait à l'Église. Déjà l'on avait jeté les yeux sur un évéché qui ne pouvait manquer de» devenir vacant avant sept ou huit ans, vu l'âge avancé du titulaire. En attendant, le jeune homme

hk% D'HEURE EN iEUHE.

Tenait de terminer ses études à Cambridge, et allait prendre possession d*un bén^ce de trois mille livres sterling. Il vit Francea et l'aima. Comme il était fils et frère de marquis, il ne douta pas d'être aimé et ne daigna pas parler de mariage, mais il fut rejeté bien loin.

Cependant Frances était loin de le haïr, John était beau, il était jeune, il moulait fort bien à cheval, il ' boxait avec grâce, il chassait le renard i merveille, il se connaissait en chiens et en chevaux ; voiU bien des moyens de plaire. Peu à peu Francee devint moins fa* rouche, elle consentit à recevoir des lettres et à y répondre. Les lettres, respectueuses d'abord et mystiques, devinrent bientôt trës-pressantes.

John, revenu de ses erreurs, proposa d'épouser Frances. A ce mot, elle sentit son cœur s'ouvrir. Il y eut des rendez-vous dans le parc, au clair de la lune, h l'ombre des grands arbres. Il y fut beaucoup parlé des étoiles, du ciel infini, du printemps, de la nature, des lis blancs comme la neige, et l'on conviât 4ua le^ mariage se ferait très-promptement Cependant, Frangées eut la prudence de ne pas se livrer tout entière, et elle fit bien, car une femme de chambre jalouse, qui la guettait, entendit la conversation et fit son rapport k milady, laquelle à son tour s'écria que jamais riea de plus c shoçking » n'avait souillé sa vertueuse maison, et que miss Frances était indigne de vivre.

Le noble marquis, mis dans la confidence de cet

eflroyabla scandale^ pria mitaFrancea da obercher ail« leurs un aaile, et enjoignit à son frère, aous peine de perdre sea bonnes grâces et aon bénéfice, de ne la reyoir jamaif. Sur quoi John hésita pendant cinq minutes s'il renoncerait à Frances ou à son bénéfice, et ajant mû^ renient réfléchi et pesé le pour et le contre, implora de la jeune fille un entretien dans lequel il lui dit : ( Qu'il ne Toublierait jamais, qu'il l'aimerait toute la Yîe, qu'il lui sacrifierait son repos, son sang et son honneur; mais qu'un grand devoir le forçait de renon* cer au bonheur de l'épouser ; que l'honneur de sa fa«« mille l'obligeait de faire ce sacrifice; qu'il en versait et en verserait éternellement des larmes de sang; qu'il déplorait la funeste cruauté de son frère; mais que sa mère, au lit de mort,- avait exigé de lui le serment de ne rien faire contre la volonté du marquis, chef de la famille; que ce sacrifice était plus pénible pour lui que celui de Jephté immolant sa fille; que ledit Jephté, tout navré qu'il fût d'égorger son unique enfant, gar« dait du moins la consolation d'avoir massacré les Ama« lëcites et de gouverner Israël, tandis que lui, John... « A ces mots, Frances, toute frémissante, l'interrompit : c John, dit-elle, vous vous trompez. Il vous reste les trois mille livres sterling de votre bénéfice. — Oh i pouvez-vous penser?... s'écria John. — • Je pense, dit Frances, que vous ferez bien d'imiter Jephté, d'obéir aux dernières paroles de votre mère, de voua sacrifier à l'honneur de votre famille.«. et de ne plus jamais

m D'HEURE EN HEURE.

reparaître devant moi. Adieu, très-cher, j» A ces mots, John sentit sa lâcheté et voulut se jeter à ses genoux et la retenir, mais elle était déjà loin, c Après tout, se dit John en rentrant au château, voilà bien des façons pour la fille d'un ministre de campagne, ({ui m'a fait dire plus de phrases théologiques en six semaines que je n'en dirai en trente années d'épiscopat. i Le lendemain, il alla prendre possession de son bénéfice.

Dès le soir même, Frances était rentrée dans la maison paternelle. Par bonheur, elle était seule avec son père, et le vieux pasteur, malgré sa sévérité ordinaire, n'osa faire de réflexions sur l'aventure de sa fille. Seule avec lui dans le presbytère, elle se jeta plus que jamais dans l'élude de la théologie, et chercha dans la contemplation des choses célestes un remède à son désespoir; mais elle tira de son malheur même une consolation plus efficace. Sous un nom supposé, et en y ajoutant quelques circonstances romanesques, elle écrivit sa propre histoire et fit de son amant un portrait abominable, mais assez ressemblant pourque le pauvre John en fût frappé.

Ce roman, publié à Londres, eut tout le succès qu'elle en pouvait attendre. Les Anglais, à qui l'on fait, bien à tort^ une réputation d^insensibilité, sont les âmes du monde les plus sensibles. Plus de trois cent mille jeunes demoiselles, d'une beauté sans pareille, rêvent continuellement à l'amour de l'autre côté de la Manche, et plus de trois cent mille jeunes

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gentlemen, bien cirés, bien yètas, bien brossés» et poanrus de bons sentiments, révent à leur tour de ces trois cent mille jeunes demoiselles. On peut juger si le roman de Frances fut avidement dévoré. Huit jours après, on mettait sous presse la cinquième édition : le Quarterly Review, VEdimburkg Review, leFrasen Magazine et toutes les revues possibles se disputèrent le plaisir d'instruire le public qu'un beau génie, un romancier admirable venait de se montrer dans la patrie de Richardson. Les éditeurs se firent inscrire à la porte de miss Frances « qui était venue à Londres pour jouir de son triomphe. Après les éditeurs vinrent les lords, les membres du Parlement, les aldermen, les gros bourg^is de la Cité, et enQn les simples gentlemen. L'élan était donné et rien ne pouvait Tarrèler. .

Sur ces entrefaites, un vieux lord, tout perclus de goutte et de rhumatismes, mais plus noble que les Tttdors, cinquante fois millionnaire et sans héritiers directs, imagina d'offrir sa main, son nom et ses millions Ir Frances. c — Maïs je ne vous aime pas, réponditelle. — Qu'importe ! dit le lord : je veux faire votre fortune et vous mener à la cour. Vous serez pairesse d'Angleterre et vous ferez lougir Johade sa lâcheté. » Ce dernier mot emporta le consentement de Frances. Elle voulait à tout prix se venger de John. Le mariage fut célébré avec un éclat infini. Le roi Guillaume IV signa au contrat, et le soir même le vieux, lord et sa femme partirent pour visiter le continent.

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Fremces fat «dmirablement reçue par les I^risteas^ gens de bonne eomposltion, qui acceptent Tolontiers sans etamen les réputations étrangères. Qainze ou vingt Jeunes gens à la mode s'offrirent à prendre la place de John, et furent écondults arec une coquetterie pleine de grâce, t Je croirai i totre amour, ditelle à l'un deux, quand vous vous serez pendu pour moi. ft Le Français trouva la condition un peu dure, et alla porter ailleurs sa tendresse.

C'est ainsi que, toujours riant et se moquant de ses adorateurs, la belle Anglaise Bt le tour de TEurope et retourna en Angleterre. Sept ans après son mariage, le vieux lord, qui l'avait toujours traitée avec le plus grand respect, mourut en lui laissant le tiers de sa fortune, et Prances se trouva, k Tâge de vingt-six ans, l'une des grandes dames de TAngleterre, la plas célèbre et la plus riche. Rien n'aurait manqué à son bonheur si la Iftcheté de John ne Pavait dégoûtée de Vamour.

Cependant, le malheureux John avait fort mal profité du départ de Frances. Il avait contracté des dettes considérables que les revenus de rêvèchê à venir ne pouvaient manquer de payer; mais le second flis du marquis fut destiné à TÉglise et pourvu de Tévèché dès qu'il vint i vaquer. John, irrité, s'emporta contre le marquis; celui-ci lui relira son bénéfice, le mit à la portion congrue, et le pauvre John, criblé de dettes, poursuivi par ses créanciers, menacé d'être enfermé

daûft là prisM pour dettes, menait dans le chfttean du marquis la vie la plus déplorable lorsqu'il apprit par hasard la mort dû mari de Prancea.

A cette nonrelle, ii conrat à Londres, espérant ôb^ tenir son pardon, et se présenta chet la noble vente. Elle feignit d'abord de ne pas le reconnaître : t Qni ètes-Tous, monsieur? n demanda-t-ells avec bonté. -^ t Je suis John, celui qu'en des temps plus heureux vous avez bien voulu appeler votre cher, votre blenaimé John. — Vraiment I reprit l'impitoyable Frances; eh bien I Je suis heureuse de vous revoir, mon bîenaimè John, oui, vraiment, três-henrcnse. J'espère que vous avez gaiement supporté le sacrifice auquel votre piété filiale vous avait condamné? — Frances, chère Frances, je vous aime, et je viens i genoux solliciter mon pardon... *- Vous n'avez commis aucune faute, cher bien*aimé John; vous avez fait, au contraire, une . action sublime en obéissant à votre mère... EstM^ là l'objet de votre visite? • Tout en parlant, elle sonna. Un laquais entra, c James, dit-elle, appelez vos camarades et portez ce gentleman dans la rue. Toutes les fois qu'il se présentera ici, vous lui donnerez un schilling, car il n'est pas juste que John, mon bien-aimè John, meure de faim devant la porte de mon hôtel. Au revoir, cher John. • Dans ses yeux rayonnait le plus profond mépris. John sortit de la maison et erra au hasard dans les rues. Le soir même, dégoûté de la vie, il se tira un coup de pistolet dans la tète, mais la

blessure n'était pas mortelle et il demeura borgne et défiguré.

Frances ne fut pas touchée de son malheur. Elle a renoncé à écrire des romans aussi bien qu'à se remarier. Elle fonde des hôpitaux, elle récite des psaumes, elle envoie des bibles dans les cinq parties du monde, elle s'ennuie, elle pense à John quelquefois, mais elle ne pardonnera Jamais. La clémence n'est pas une yertu anglo-saxonne.

Yoici ma conclusion.

Ni en France, ni en Angleterre, ni en aucun lieu du monde, les États-Unis seuls exceptés, la femme n'a su prendre son rang véritable. Nulle part elle n'est assez forte et assez respectée pour vivre impunément seule. Dédaignée si elle esl laide, ou poursuivie et harcelée si elle esl jolie, elle n'évite un malheur que pour tomber dans Tautre. Cette infériorité ne date pas de dix ansv ni de vingt ans, ni de soixante ans, mais d'une longue suite de siècles, et ce n'est point par un décret qu'on peut y porter remède. C'est l'effet de l'ignorance absurde et systématique où l'on a toujours retenu les femmes. Comme on ne leur enseignait rien, elles sont à certains égards et sur certains sujets, restées en arrière de nous de deux ou trois siècles. Il n'est pas ici question du grec et du latin ou des sciences exacteo, mais de l'histoire, de la philosophie et de mille autres choses auxquelles on ne les a pas habituées à réfléchir. Tout le monde a favorisé, chanté, célébré cette heu*

reuse ignorance : le clergé, pour dominer seul dans les familles; les pères et les maris, pour être plus promptement et plus sûrement obéis (comme si les ignorantes raisonnaient moins ou mieux que les savantes); les poètes comiques eux-mêmes s'en sont mêlés, et Molière a daubé les précieuses; d'autres, plus polis, ont chanté la gloire, la grâce, l'innocence et les charmes de l'igorance. De ce concours de gens éloquents il est résulté que les femmes, quand elles Tont à l'école, sont mises entre les mains des congrégations, apprennent l'histoire de France du père Loriquet et sont remplies d'idées tout opposées à celles de leurs maris. Trouvez-vous que cet arrangement soit fort utile à la paix des ménages?

Comment se fait-il qu'aucun goqvemement n'ait entrepris d'organiser l'instruction primaire pour les femmes, et de l'enlever aux congrégations religieuses? C'est que Téducation des femmes est le Saint des Saints, auquel le clergé ne permet pas qu'on porte la main ; c'est la source de toute son influence. Que le gouvernement paye, encourage et protège les institutrices, surtout en province; qu'il les défende contre les attaques perfides ou la pesante protection du clergé, et il aura fait beaucoup pour lui-même et beaucoup plus encore pour la nation française. Rien n'est plus facile. S'il vous faut des millions, et il vous en faudra,'Soyez-en certains, rognez, rognez un peu le budget de la guerre et de la marine. Il y a là de quoi tailler et rogner, et

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dfttts Mé rôgfûuré!!, tâillea \m bel habit, Je nut dire un beflii budget fe rinstructiôn primaire. Mftls, encore tifie foid) il faudra tenir lâ bride «errée, eâr les prèfeta et soUB-prAfetê, les maire», leé mfi^iitrâtë et les gt^ âârmês» sont tt)U6, depuis dit ans, en fbrt bons termes flYd6 le clergd^ tous amis dd la Société de âaint-Vin'^ cent de Pauij placés par elle et tort peu dispesés à lui déplaire. Si tous ne pôuves les dedder i protéger vos instituirioéB, empéchess^ies du moins de leur nuire. C'est bien peu^ mais c'est assess pour le premier jour. Demain peut-être on vous demandera davantage. Pa^ ris ne s'est pas hit en un Jour, les révolutions sociales no se font pas en un an5 mais en un siècle; ^ et ce que je propose n'est rien moins que lé Commencement d'tfUe révolution, oUi si Vous vouleSi d'une évoltftlon sociale pacifique dans laquelle Thommoi qui est nitn» rellement grossier, féroce et stupide, fera place I It femme et lui rémettra la direotion dé ce globe suMu^ naire» Alors viendront les jours bénis de la fraternité des peuples, de l'amouri de le psixi de le justice et de It liberté

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