‹ Gabrielle de ChênevertChapitre 19 sur 20 · Chez Hachette · texte numérisé non relu

Chez Hachette

de rOcéan et de la mer de lait. On plonge dans Tinfini. Ailleurs, par compensation, on retrouve, au milieu de beaucoup de conseils sages et sensés, quelques-unes des niaiseries célèbres qui ont fait le succès de la Femme et de l'Amour. Hélas 1 nul n'est parfait.

C'en est fait! l'union américaine est perdue. Rien ne peut la sauver, ni le prudent Washington s'il reparaissait sur les vertes rives du Potomac; ni le sage Franklin, qui fut le prophète du dieu Dollar, ni JefTerson, à qui Bonaparte vendit pour quatre-vingts millions la moitié do l'Amérique du Nord; ni Clay le Kentuckien, ni Calhoun le Carolinien, ni Daniel Webster, ni Fillmore; ni le colonel Frëmont, qui possède les mines d'or de Mariposa; ni le général Pierce, qui prit une entorse en combattant contre les Mexicains; ni le général Scott, si redouté de Santa-Anna; ni Channing, qui faisait de si beaux sermons; ni Emerson, qui ravit ea extase Frederika Bremer et tous les bas-bleus de Saëde et de Norwége; ni Longfellow, dont les vers sont ^ beaux et si ennuyeux; ni Cooper, ni les Mobi-

cans, ni le politique Bucbanan, qui passait pour habile homme avant sa présidence. Non, c'en est fait! le signal est donné, le sud va tirer sur le nord, le nord sur le sud, Touest sur tous deux, les nègres sur les blancs et les blancs sur les nègres ; et pour comble d'infortune, au moment où TUnion frappée à mort se rompt en plusieurs morceaux, elle reçoit en pleine poitrine les éloges du père Lacordaireet les épigrammes de H . Sardou.

Du père Lacordaire, je ne dirai rien. Il est un peu lard pour parler de son discours, et trop dangereux de contredire l'opinion des dames; mais pour M. Sardou, que les dames n'ont pas pris sous leur protection, je vais lui dire son fait crûment et sans détour.

Et d'abord, quand il peut faire des comédies charmantes comme les Pattes de mouches, pourquoi fait-il des caricatures comme les Femmes fortes? Quand il connaît si peu l'Amérique, pourquoi se moque-t-il des Américains? Où donc a-l-il vu que leurs femmes ne savent que chasser, monter à cheval, faire des armes, disséquer ou se promener dans les bois au clair de lune avec le premier venu? Par le saint chrême f ces dames i ne sont ni aussi sauvages, ni aussi viriles, ni aussi civilisées. Elles sont fort bien peignées, — comme les Françaises; fort bien crinolinées, — comme les Françaises; elles aiment la musique et la danse> -— comme les Françaises, et s*il leur platt de se promener dans les bois au clair de lune, c'est avec leurs amis intimes, ou les amis de leurs maris, ou leurs petits-cousins, et

D'HEURE EN HEURE. i\i

non pas avec le premier venu comme M. Sardou paraît le croire.

Sa pièce est fort amusante et fort spirituelle, je l'avoue, mais elle le serait bien davantage s'il avait pris soin de supprimer trois ou quatre personnages inutiles, et de mêler à ses plaisanteries une plus forte dose de réalité. Qu'est-ce qu'un Jonathan qui se présente avec toutes les grâces et la politesse d'un ours de la Louisiane, qui met tout le monde à la porte, oncles, tantes, cousins, cousines, qui ne parle que d'argent et des moyens de s'enrichir, — et qu'une jeune fille sans dot désarme et rend plus doux qu'un agneau après une conversation d'un quart d'heure? Je conviens que la scène est fort bien faite et parfaitement jouée par une actrice admirable, mademoiselle Fargueil; mais que devient dans ce changement soudain le caractère du farouche Jonathan? Pourquoi Ta-t-on fait si sauvage quand il devait s'apprivoiser si vile?

J'espère que ces critiques ne déplairont pas à H. Sardou. N'est pas discuté qui veut. D'ailleurs, le public est pour lui, sa réputation est faite, et moi-même j'ai pris le plus grand plaisir à voir jouer sa pièce : la sa* tire de M. Sardou n'est pas trop forte, mais* elle porte fa faux, n semble qu'il ait moins songé à peindre les Américaines qu'à faire l'éloge des Françaises : calcul excellent pour le public du VaudeviHe, et qui me rappelle une parole très-juste et très-sensée de William Pitt, premier lordChatam :

SIS D*HEUREEN HEURE.

C'était un fort grand ministre, comme vous savez, et un fort grand orateur, et un fort grand politiqae, et un fort grand conquérant. -

11 annexait^ annexait^ annexait...

si bien qu*à la fin de son ministère il conquit pour George III l'Inde et le Canada. Goutteux, du reste, et hors d'état de marcher, il n'en était que plus ardent à pousser les autres à la bataille. Or, un jour, il haranguait ses électeurs, et, suivant Tusage^ il faisait leur éloge et le sien, ce qui lui valait mille applaudissements, c Chacun de vous, dit-il, vaut trente de ces chiens de Français, et les culbuterait tous, soit à la boxe, soit à l'abordage, t Je laisse à penser les acclamations et les battements de mains. Le duc de Lauraguais, qui était présent, tira William- Pitt par la manche et Ini dit : • Pensez-vous ce que vous venez de dire, monsieur? — Moi ! répliqua Pitt sans se déconcerter, je pense que les deux nations se valent; mais c'est en disant à ces gens-là qu'ils peuvent avaler vingt Français que nous leur en inspirons le désir, et que nous leur donnons la force de combattre à armes égales. » Qelte réponse n'est pas d'un ami de l'humanité, mais d'un homme d'État, le plus clairvoyant peut-être qu'ail eu l'Angleterre. Pour lui, aussi bien que pour Richelieu, Louis XIV, Charles-Quint, et une dizaine d'autres ' dont on fait Téloge par routine, — pendre, fusiller,

mîissacrer, découper à coups de sabre, percer à coups de baïonnette des millions d'hommes, tout cela n'était rien, pourvu que Tlnde payât ses taxes au colonel Clive plutôt qu'à Dupleix ou au Grand Mogol.

N'imitons pas ces grands hommes, et laissons les politiques exciter les nations à se battre, à se mordre et à se déchirer comme des boules-dogues. Les moqueries réciproques amènent les querelles, qui amènent la guerre, qui amène les armées permanentes, 'qui amènent les héros, qui emmènent la liberté, — laquelle, soit dit entre nous, vaut mille fois mieux.

Je reviens aux femmes d'Amérique! M. Sardou les trouve trop savantes et rit de voir miss Deborah disséquer dans un amphithéâtre ou travailler dans un laboratoire de chimie, ou pul)lier un traité de théologie. Ce qui m'étonne, c'est son étonnement. Que peut devenir une femme qui n'est ni riche, ni mariée, ni religieuse, et qui a reçu quelque instruction? Couturière, blanchisseuse, modiste, ou maîtresse de piano? Car enfin il faut vivre. Pourquoi n'étudierait-elle pas la médecine? Qui est plus propre qu'une femme à préparer un bandage, une tisane, à faire un pansement, à consoler un malade par de douces paroles? Qui sait mieux observer les signes les plus imperceptibles de la maladie? Quel médecin a plus de douceur dans les mouvements, plus de prévenances, plus d'égards? Et quel autre mé- Idecin qu'une femme devrait soigner la plupart des maadies des f emmes?

n rit du laboratoire. Pourquoi donc? La cornue et Talambic ont-ils quelque chose, de plus répugnant qae la poôle et la casserole ? Et si les femmes sont très* capables de bien faire la cuisine, pourquoi ne feraientelles pas bien de la chimie, qui n'est qu'une cuisine plus vaste et plus compliquée?

Si nous regardons la théologie, dites-moi quelle femme est inférieure à son mari dans cette science difficile? Il n'en est pas une qui ne sache admirablement le catéchisme et qui ne soit en état de raisonner sur Dieu, la matière, l'éternité, la trinité, la grâce efficace, la grâce sufflsalite et tous les problèmes qui ont effrayé Platon, saint Augustin, saint Thomas et Bossuet : preuve sans réplique de la vocation innée des dames pour la théologie.

Disons la vérité. Personne en France ne s'est occupé sérieusement de l'éducation des femmes ; nous sommes presque toussurce point de l'avis du bonhomme Cbrysale :

Qui tendt qu'une femme en »ait toujours aiiez

Quand la capacité de son esprit se hausse

A connaître un pourpoint d*ayec un haut-de-chausse.

Vieux préjugé, tout à fait inconnu dans les pays protestants. Se livrer entièrement, croire sur parole, avoir la foi, voilk le fort et le fin des doctrines ultramon» tainea, et c'est à quoi servent merveilleusement les couvents où sont élevées la plupart des Françaises.

Étudiez, je tous prie, le programme de ces couvents. Le chant n'est pas interdit/ ni la danse; la musique est encouragée aussi bien que la piété, la broderie et le dessin; la grammaire n'est pas oubliée; mais Thistoire, dans quels livres est-elle enseignée, et par quels pro* fesseurs? Anquetil est trop libre au gré de ceux qui gouvernent ces saintes maisons, et le père Loriquet lui-même a des défaillances. Que dit-on à ces jeunes filles de rhistoire de la patrie, et surtout des soixantedix dernières années? Qu'est-ce qu'on leur apprend à maudire, si ce n'e&t la révolution de 1789 et les grands cîloyens qui l'ont faite au prix de leur sang? Suivez le questionnaire, et voyez de quels noms l'on appelle ceux dont nous honorons la mémoice : Lafayette? traître et rebelle à son roi. Sieyës? prêtre apestat. Mirabeau, Danton, Yergniaud, les Girondins, les montagnards, les généraux de la République, tous sont enveloppés dans le môme anathème. Et que croyez-vous qu'on dise du premier Napoléon et de tous ceux qui ont suivi, sauf Louis XYIII et Charles X? Sorties du couvent, ignorantes, sans habitude de réfléchir, que deviendront ces jeunes filles? Qui les avertira de leur ignorance et de leur' frivolité? Personne, car on ne prend pas volontiers le rôle d'un pédagogue; et quel autre qu'un père ou une mère pourrait le prendre? Mais la mère, ignorante elle^ môme, ne pense qu'à la toilette de sa fille et au bal prochain . La fille se regarde au miroir ; le temps passe, on se marie, on est mère de famille, et la génération nou-

Telle reconrmence les fautes de ranciennc. De là vienl que tant de maris ne sachant à qui parler des affaires publiques ou des sciences, ou de la littérature^ se bâtent de quitter le logis et yont au café ou au club; de là vient que tant de femmes, ennuyées d'avoir trop peu d'idées communesavec leurs maris, deviennent frivoles ou quelque chose de pis.

A ces maux il n'est qu'un remède^ celui-là même dont M. Sardou se moque si gaiement, et que les Américaines ont su employer. Qu'on élève les jeunes filles en France comme en Angleterre et aux États-Unis : qu'on leur enseigne — outre le catéchisme — l'bistoire> la philosophie, les sciences naturelles et la musique; qu'on leur enseigne surtout à réfléchir et .à ne rien croire sur parole. Là est le nœud de la question. Si l'on ne prend soin de l'éducation des femmes^ la . France est perdue. L'éducation des hommes devenant tous les jours plus savante et plus compliquée, et celle des femmes demeurant stationnaire, dans quelques années les deux sexes ne seront plus réunis qu'aux heures des repas, et la conversation deviendra aussi difficile entre eux qu'entre un Parisien de la chaussée d'Antin et un nègre de Guinée.

Prévenons ce malheur, le plus horrible peut-être et le plus irréparable de tous ceux qui nous nfenacent, et commençons à former des institutrices. Laissons de côté les couvents. L'in traction des femmes est un devoir pour le gouvernement aussi bien que l'instruction

des hommes. Pour les deux sexes, elle doit être gratuite et obligatoire. Qu*on n'objecte pas la dépense; il n'en est pas de plus nécessaire. Combien avons-nous de communes en France? Quarante mille? C'est quarante mille institutrices qu'il nous faut. A mille francs par tète, c'est quarante millions. C'est peu de chose pour cette année ; l'an prochain, nous ferons mieux. N'ayonsnous pas dépensé quinze cents millions pour la gaerre de Crimée, qui était quinze cents fois moins nécessaire? car l'essentiel n'est pas que le Grand Turc reste â Constantinople avec ses huit cents femmes, mais que nous vivions dans une parfaite harmonie et communauté d'idées avec nos filles, nos femmes et nos sœurs. N'ayons pas tant de souci du monde entier et de la haute politique, et veillons davantage au foyer domestique.

• J'aurais voulu terminer gaiement cette causerie; mais le malheur de notre rédacteur en chef et ami Ganesco, qu'on exile de France, au moins pour un temps, et que cet exil frappe dans toutes ses espérances et même dans sa fortune personnelle, me ramène malgré moi à des pensées trop sérieuses. Le jour où l'arrêté du ministre fut connu, le public s'empressa, suivant l'usage, d'acheter le Courrier du Dimanche qui . avait excité la colère de M. de Persigny, et quelques exemplaires se vendirent cinq francs pièce sur le boulevard, c IlélasI dit l'exile d'un air mélancolique, c'est ma peau

qu'ils vendent^ ces marchandai t

is

m% «^HEUflE EM BSOIIE.

Cet immm feos sont bîea 8é?èrét« Imafinez^rras •que j'aiais fnt mn petit ranan d'^adiants, Umtconm^ Vtè^vmpbbf trëandon, 1ié&-paltriareal. Oa 6^ battait a« premitr chapitre. Oa s'y ^aereliaît au seemd, a« troiaiàifte, anquairiéae et au cinquième. On s'y battait de ocMnrean yen les «Eième, ceptiëme, huitième^ nem- Tièsae'etfiiirtraiits. Bans riBieiTaile de deuK batailles, on dansait, on discalait l'origine des choses, l'existeaee da grand Pau, YiéMàik da moi «t dn nm-moi, et, ceq«i 68t phis gai, la sympathie que tout Français bi^i élevé doit avoir pour les daaes. Mon héroïne avait les yeiiL blem^ les.chef:e«K noirs, un sourire des plus doux, un oœur teadne et des arentunes dramatiques. Oaaad non roman bit fini, J^n «l'offrit de la façon la plus délicate de le publier 4an6 la Revue européenne; on ne me 46mandia ni •obaBgement ni suppression, on ne s'inquiéta ira^lement .de mes opinions politiques qui, gr&ce au €iel, sont tout à fait hors de cause dans mes romans. A ma place, messieurs, qu'auriez-vous fait ? Pour moi, je fus ravi d'une façon d'agir «ussi aimable,

rfiSORB Eff HEIfREw ti^

H sai» oie faire prier, j« donoai mon tttttuscril, qui sert imprûné le mois proehain.

Li-dassBfi, «n feiii joaraal qui se publie au quartier laUn renufftiiLe t'annonee qu'on a faite de Mareôtmr'i et iTëtonae que ledit roman paraisse dans la même rerue que les articles politiques de plusieurs des plue hauls fractionnaires de Tempire. Il ne s'écrie pas toul i fait : Trahison I trahisonf maïs il s'en fàut.de peu.— Sur quoi je demande k Caire une réflexion.

Cêsi la première fois, je pense, qu'op cherche pareille querelle k un romaneier . Jusqu'ici les pins sévères critiques se t)ornaient à blâmer, soit le style, soit l'idée philosophique, soit nntrigue, soit la morale, soit la vraisemblance. Maintenant leur rôle devient plus facile i « Oà publiez-vous ce roman ? Dans la Revue eu- €$péênmef Mauvais, détestable, absurde^ illisible. Dans ta Rt0ue des Deux-Mondes f Excellent ouvrage, plein d'éloquence et d'un style admirable. Dans hRevuench iimuUef Meilleur encore et tout à fait sublime. » A la lionne heure! voilà parler. Avec cette règle de conduite, éem n'est pas exposé k se tromper.

Molière a dit cela d'un mot :

Nul n'aura de Tesprit, hors nous et nos amis.

Entendez : hors aous et ceux qui écrivent dans nos journaux. Le public est bion avancé i

Notez que Bslzac, qui haissaii Louis-Philippe et la rirolttlàoude i830^ a publié dix romtAsdaas le/eur-

tSO .D'HEURE EN HEURE.

nal des DibaU. Bon, direz-vous, il est mort, et d'ailleurs c'était un génie... Parfait! Et que pensez-vous de George Sand, qui publie ses romans socialistes dans V Epoque^ journal subventionné de M. Guizot? Ohi George Sand, c'est encore un génie. Excellent I Et Alexandre Dumas, le garibaldien, qui écrit dans le Mo-, niteur; et Eugène Sue, et mille autres? Ils ont tort, direz-vous. Quoil tous, sans exception? Messieurs, quand tout le monde a tort, tout le monde a raison. Ne confondons pas la politique avec le roman. La politique est chose grave, le roman est chose légère; la politique est le partage des hommes, le roman est à mon avis bien plus favorisé, car il doit surtout plaire aux femmes. Et çroyez-vous que ce soit chose facile? Que faut-il pour cela? De l'imagination, de la passion, des idées et du style. Presque rien, en vérité. Enfin, en politique, avec du bon sens et de la sincérité un homme peut se tirer d'affaire et quelquefois sauver son pays : Washington et Franklin l'ont prouvé; mais essayez avec ces deux maigres ingrédients de refaire le Ljfs dans la vallée, ou Ivanho'é, ou Mauprat^ ou la Petite Fadette^ et vous m'en direz des nouvelles. N'essayez donc pas d'assujettir les œuvres de l'imagination aux règles étroites de la politique, et dans les œuvres des artistes, cherchez l'art et rien de plus.

Maintenant, ô mes sévères amis, permettez-moi de vous offrir un conseil et un service. Un conseil d'abord. Vous êtes sincères, et vous croyez, en me blâmant de

D'HEURE EN HEURE. Ml

publier Marccmir dans la Bévue européenne, parler au nom de l'art et de la liberté; je vous répondrai donc fort sérieusement. — Un jour viendra où vous serez moins jeunes, peut-être aurez-vous aussi des romans à publier, peut-être la Revue européenne vous fera-t-elle des offres séduisantes, ou le Moniteur^ ou quelque autre journal encore plus abominable ; ce jour- là, si la règle de conduite que vous me proposez aujourd'hui vous parait trop austère, contentez-vous de celle que je m'impose à moi-même, — ne dire que la vérité, ne défendre que la justice et la liberté; — et, croyez-moi, en quelque lieu de la terre et de quelque façon que vous ayez publié vos romans, vos fils ne rougiront pas de porter votre nom.

A ce conseil je veux joindre un service, et je crois que vos principes politiques vous permettent de Facceptef. Votre journal est bien jeune encore. A peine en est-il à son troisième numéro. Une petite réclame vous ferait grand plaisir, n'est-ce pas? Ne rougissez pas, nous sommes tous faibles par quelque endroit. Eh bien ! voici votre réclame :

< L'article auquel je viens de faire allusion est du sévère M. Guy de Binos, et le journal, rédigé d'ailleurs tivec beaucoup de talent, de patriotisme et d'amour de la liberté, s'appelle la Jeune France. »

Êtes-vous contents, mes jeunes amis?... Allez en paix et ne péchez plus !

Autre chose. Je reçois la lettre suivante :

SM D'BRURE RN HKUM.

« dMnUlly, il tMwÊ %9H*

c Monsieur,

c Je m'appelle Anatole Giboyer^ aseien prix â'boB^ neur du concours génëraU aujourd'hui proCeasenr au lycée de Chantilly. Mercredi dernier^ yodu à Paria pour affaires^ je vis jouer les EffrontéSi et je pria grasid plaisir au personnage de Yernouillet, qui me parut du meilleur et du plus profond comique^ Mais jugez. Monsieur, de ma douleur, quand je me vis représenté moimême comme le bras droit et le secrétaire de la rédaction de ce coquin, «moi qui n'ai de ma vie mia iea pieds dans une imprimerie, si ce n'est une seule fois, en 1806^ pour faire publier mon fameux discourasur les ayantages du travail, qui fut prononcé le jour de la distribution des prix du lycée d'Alger, en présence de M. le gouverneur général et de M^^ l'évéque. (Voua le retrouverez dans la Rêvue de Vlnêtruction publique, collection Hachette.) Monsieur^ je crains qu'on ne m'ait calomnié aupréa de M. Augieri Voici ma vie tout entière.

c Voua avez pu remarquer que tonf arrive en France^ et que^ par Conséquent^ chacun peut espérer d'être minisire à son tour. Mon père^ qui était portier et ennuyé de son métier, — ce que vous croirez sans peine, car oo fait rarement fortune en tirant le oordon,

— rëBolnt de me faire ministre, oa^ ceauM il disaii lui-même» de m'eiurôler dans le régiment des colonels. Je ils mes classes avec succès, comme on vous Ta dit, et je remportai le prix, d'honneur de philosophie

f Ce succès décida de ma vocation. Un philoaq)he célèbre, frappé de mes dispositions précoces, me prit pour secrétaire et m'offrit un traitement de $%%, cents francs par an . Grâce au ciel> Monsieur, Je suis sobre et tout à fait ennemi d'une vaine sensualité. Je ne mou«« rus donc pas de faim : le pain n'est jamais cher à Pa* ris, et l'eau de Seine est excellente, prise à petites doses. En revanche, je lus la Somme de saint Thomas d'Aquin, les œuvres de Kant, celles de Fichte et de Hegel (car mon patron, qui n'entendait pas Tallemand, avait pris soin de me le faire étudier), je relus Platon, je déchiffrai les védas de l'Inde et les livres sacrés des anciens Persans, je suivis tous les cours, j'épluchai toutes les doctrines, j'étudiai les sciences naturelles, je fis des travaux prodigieux , j'ouUiai de dormir, je m'enfonçai dans le plus profond et dans le plus épais de toules les mêlées scientifiques; enfin, après trois ans de recherches que le philosophe célèbre daignait diriger et dont il profitait autant que moi-même, car je lui portais chaque matin les découveites de la veille, je fus pris d'une fièvre typhoïde et me mis au lit pour six semaines.

c Je dois rendre justice à mon illustre maître. Dès le début de la maladie, il envoya six francs k mon père

pour payer leipédecin et il annonça qu'il ne s'en tiendrait pas là. Mon père, qui ne manquait pas de fierté, tout portier qu'il était, fit présent des six francs au commissionnaire. Dés que je fus guéri, j'allai voir le philosophe. C'était un assez bel homme, un peu crasseux, ayec des yeux pleins de feu, et qui ne se plaisait que dans la compagnie des duchesses (j'ignore si les duchesses se plaisaient dans la sienne). Il me reçut trés-froidement et me demanda, tout en bâillant, ce que je comptais faire. — Rester avec vous, lui dis-je. — C'est impossible, répondit le philosophe; voici votre successeur. En même temps il me montra un pauvre diable assis dans un coin et perdu parmi les in-folio. Sans prendre congé je rentrai chez mon père.

c Justement, à ce moment-là, il sortait, les mains vides, de la maison du boulanger; notre crédit était épuisé. Je vendis mes livres, je vendis mon gilet, je vendis ma chemise!... Quand tout fut mangé, mon père, qui avait fait quelques dettes pour.payer le médecin pendant ma maladie, i^iourut subitement de chagrin et de misère. C'était le seul être au monde pour qui j'eusse un attachement véritable. Mes camarades de collège m'avaient oublié. J'allai me promener sur le Pont-Neuf.

€ C'était un soir de novembre. Un vent violent soufflait la pluie au visage des passants. J'entendais le l)ruit sourd de l'eau qui se brisait contre les piles du pont et coulait sous les arches. Où va cette eau ? pensai-je. A

l'Océan, à l'abime infini t Que fais-je ici-bas? Je n'ai pas su préserver mon père de la faim el de la mort, je ne sais pas m'en préserver moi-même ; c'est assez vécu : Allons I...

c Là-dessus, sans réfléchir davantage Je montai sur le parapet du pont et me jetai dans la rivière. Un passant qui vit cet acte de désespoir appela les mariniers au secours; 'je fus repêché, sauvé, mené au poste^ interrogé. Mon histoire fut connue de quelques anciens camarades; on prit soin de moi, on me chercha une place; le philosophe célèbre se plaignit que je n'eusse pas songé à lui; et je fus, trois jours après, envoyé comme professeur au lycée de *** avec un traitement de deux mille francs, moyennant quoi j'achetai à crédit du linge et des habits.

c Mon premier soin fut de rendre visite à mes chefs. Le proviseur, dont une cravate épaisse cachait entièrement le menton, me toisa de la tète aux pieds et m'engagea fort à bien remplir tous mes devoirs, car il voulait qu'une discipline parfaite régnât dans son lycée, et il ajouta, en grinçant des dents, qu'il saurait y tenir la main. Ce début me parut de mauvais augure.

c Le lendemain j'allai voir le recteur. Celait un homme fort désagréable, horriblement laid, très-dévoué à l'évêque, et dont ce dévouement avait fait la fortune. Du reste, sans intelligence et médiocrement savant. Il était assis devant son bureau et me tournait le dos. — Qui est là? demanda-t-il sans se retourner. Je déclinai

tM DHEURE EN HEURE.

mon nom et ma profession. -*^ Ah i c'est vous? dit-U en me regardant par-dessus l'épaule. Depuis quel jour Ôtes-Tous ici? -^ Depuis trois jours. <— Pourquoi n'été»vous pas venu plus tôt? Je gardai le silence* *^ Monsieur, ajouta-il) vous atez manqué à tous ros devoirs. Prenez-y garde à rarenirl

c Tel fut mon début dans rUniversité* La suite ne démentit pas de si beaux commencements. Recteur, proviseur, censeur, passaient le temps à l'édiger contre moi des réquisitoires. L'un m'accusait d'être impie, l'autre d'être révolutionnaire^ un troisième d'aller au café ou de n'avoir pas salué le commissaire de police et rendu mes devoirs à madame son épouse. Le bruit se répandit que j'avais prononcé sans horreur le nom de Voltaire et de Rabelais, et que j'avais lu des scènes du Médecin malgré lui en pleine classe* Chaque jour, nouveau rapport, nouvelle réprimande, nouvelles menaces du recteur. Vous juge2 si le fils de mon père était content de son métier.

c Cependant je vivais en bonne intelligence avec mes élèves et mes confrères. On s'enfermait deux fois par semaine, pendant sept heures de suite, pour jouer au whiï^t et faire des calembours loin du recteur et du proviseur; car l'Université a la maladie du calembour. De ce temps-là date l'horreur que j'ai gardée pour les calembours et le whist.

c Ainsi s'écoula la première année. Parmi tant de plaisirs variés, il me manquait un ami. Je voulus d'«-

D'HEURE BN HBUBB« W

bord acheter un chien, mais j'eus le bonhear de rencontrer un Allemand qui m'offrit de tenir sa place, k condition que je lui donnerais tous les soirs six tasses de café au lait, et qu'il pourrait me parler de sa cou* sine. C'était une jeune marchande de jambon, faite comme un baril de harengs et qu'il avait aimte à Ham« bourg. Ch'aime tant Chertrite, me disai^il souYcnt, que che tonnerais pour l'empraaser trois chopes de pière de Pafière; — plis qitet rois chopes^ trois canettes; -« plis que trois canettes^ trois moos; et cepetitant ch'aime pienlesmoos!

c Mais je serais ingrat si j'oubliais de parler des cérémonies auxquelles mes fonctions me donnaient le droit d'assister. Exemple : les processions, où mon attitude et celle de tous les autres professeurs étaient soi- ^ gneusement notées par messieurs les pénitents blancs et par M. le recteur; ou nos visites du l*' janvier; car M. le préfet, M^ l'évèque et M. le procureur gé* néral ne dédaignaient pas de recevoir nos hommages.

a C'était la première fois que j'avais l'honneur de voir en face, facie ad faciem^ comme dit l'Ecriture sainte, un procureur général. Monsieur, j*en fus ébloui. Celui-là était long comme un peuplier; il avait les yeux noirs et durs, les sourcils épais et rapprochés, le teint bilieux, la vçix perçante, les dents longues, le menton fuyant et un air de grandeur inimitable. Sa tête était levée si haut que son nez paraissait être parallèle aux étoiles.

< Il laissa tomber sur nous un regard bienYeilIant, et, sans attendre le compliment du recteur, il nous dit d'une voix brève en mettant la main dans son gilet : — Bonjour, messieurs. Je tous attendais. J'ai toujours aimé rUniyersilé. Cela me rappelle que j'ai connu deux frères. Tous deux étaient professeurs. Oui, je ne me trompe pas : ils étaient frères et professeurs. L'atné s'appelait Durand, et le cadet aussi, car tous deux avaient le même père et la même mère. Ils étaient très-unis tous deux. Messieurs, soyez unis : l'union fait la force. Je les voyais souvent; je les verrais encore, s'ils étaient là ; mais ils n'y sont plus... Je les regretterai éternellement.

< Là il fit une pause et parut recueillir ses idées. Le . recteur voulut venir à son secours : Est-ce qu'ils sont

morts ? demanda-t-il. — Et pourquoi seraient-ils morts? dit brusquement le procureur général. — Je ne sais pas, répliqua le recteur un peu troublé. — Les avezvous connus? demanda de nouveau le magistrat.

c Ici le chef du parquet et le chef de la Faculté parurent se recueillir de nouveau. Tous les assistants se taisaient avec respect, attendant la fin de cette singulière conversation. Tout à coup le recteur, prenant son parti, salua le procureur et se précipita vers l'escalier, et Dieu sait si nous tardâmes à le rejoindre.

c L'année suivante, grâce aux recommandations de mes chefs, mon traitement fut réduit à quinze cents francs. Orné de tous les grades, les poches bourrées de

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diplômes, licencié, agrégé, docteur, j'attendis pendant cinq ans qu'on mtt un terme è ma disgrâce. Un malin, je me irouYai riche de trois cents francs d'économies, et j'en profitai pour épouser la fille de mon épicier, qui n'est ni laide, ni jolie, ni béte, ni spirituelle, mais parfaitement bonne^ et qui admire ma science du matin au soir. Nous avons aujourd'hui cinq enfants, dont le plus laid me paraît plus éblouissant que le soleil. Depuis trois ou quatre ans, on me laisse quelque tranquillité, et mon traitement de quinze cents francs est presque doublé. Quand mon beau-pére sera mort, je dirai adieu à l'Université et je vendrai du poivre et de la chandelle, ce qui était peut-être ma vocation véritable.

c Adieu, monsieur. Vous aimez la vérité, faites-la connaître, je vous prie, à vos lecteurs. Voilà l'histoire vraie d'Anatole Giboyer, lauréat du concours général. Celle qu'a racontée M. Augier n'est qu'une fable ingénieuse admirablement arrangée pour l'effet de la comédie.

c Salut et fraternité.

c Anatole Giboyer,

« Professear au lycée de Chantilly. »

Vous comptez vos lycées et vous dites : l'instruction publique est en progrès. Vous vous' trompez. On n'attire, on ne retient les hommes de mérite dans un métier si pénible, qu'en les payant largement et en les faisant respecter. Or comment payez-vous vos profes-

ttO D'HEURE EN HEURE.

aears, ou comment les respectez-vous? Détournez yos yeux de Paris, où les lettres sont honorées comme elles doivent l'être; regardez la province. A Rouen, à Poitiers, à Limoges, à Mâcon, à Strasbourg, trois mille francs sont une grosse somme à laquelle un simple professeur peut rarement prétendre. Et dans les collèges communaux, quelle est la moyenne? quatorze cents francs à peine. Quatorze cents francs! Et quel est le commis à ses débuts qui voudrait s'en contenter? Hais peut-être, à défaut d'argent, leur témoignez- vous quelque respect? Demandez vous-mêmes à l'évêque, demandez au moindre vicaire de paroisse, demandez enfin au commissaire de police quel cas il f^it du professeur Vous entendez leur réponse. Et cependant,

qui d'entre eux a subi d'aussi dures épreuves, passé autant d'examens, fait des études plus profondes et plus continuelles?

Si vous voulez que vos lycées puissent lutter contre les séminaires, que soutiennent les quêtes, les aumônes et les legs de toute espèce, honorez et payez vos professeurs; ordonnez que leur carrière ne soit pas à la merci d'un rapport de police ou d'une haine ecclésiastique; alors seulement vous aurez l'Université que nous attendons et qui doit donner i la patrie des citoyens libres.

DBEURB EN BBUH i»|

On ne s'ennuie pas au Sénat. Cette illustre assemblée qu'on croyait muette a pris tout à coup la parole, et^ avec la parole, l'envie de discuter et de contredire. Où donc est cette unanimité touchante des anciens jours et cette concorde inaltérable qu'on aurait pu proposer en exemple aux familles les plus unies? Un mot a suffi pour souffler l'esprit de la discorde parmi ces tètes rénérables, un simple mot : « Les discussions du Sénat seront désormais publiques. » A cette nouvelle les plus endormis se sont éveillés, les plus paisibles ont pris feu. Avez-vous remarqué comme en diligence, à l'arrivée d'une femme, chaque voyageur se hâte de passer la main dans ses cheveux et de prendre un air fler et hautain mêlé d'un peu de mélancolie? C'est justement l'histoire de nos sénateurs. Le public les regarde, et ils se mettent sous les armes. Leur éloquence, jusqu'ici mal peignée, si l'on en croit les sténographes, est de^ venue brillante et parée. On ne répond plus maintenant h H. de Boissy, mais à l'Europe. Les princes mêmes descendent dans la lice et ne dédaignent pas de rtndre raison de leurs actes. Leur qualité de prince

tSt D'HEURE EN HEURE.

ne les sauve pas de la contradîciioo. Encore un peu de temps et on leur parlera tout comme je vous parle, c*est-à-dire poliment, le chapeau à la main , mais san& autre souci que de dire la vérilé.

Après la grande pièce vient la petite. Quand on a chanté sur le mode dorien les louanges de la révolution et de la liberlé (en Italie), quand on a parlé de Tingratitude du pape et donné la main à Garibaldi , — ce qui, entre nous, m'est fort égal', car toutes ces belles choses ne m'éblouissent pas, et un petit grain de liberté en France ferait bien mieux mon affaire et la vôtre, — H. de Boissy s'avance à son tour et se plaint des saouleries anglaises. Là-dessus les vénérables sénateurs sont transportés de joie comme les dieui de l'Olympe, et l'on profite de l'incident pour ne pas répondre à quelques questions très-sensées et peul-ôtre Irës-génantes du noble marquis.

Pour moi, je suis tout réjoui de voir que messieurs les sénateurs prennent tant d'intérêt aux affaires pu; bliques. 11 y a toujours quelque chose à gagner dans les éclaircissements qu'on leur donne. Par exemple, quelqu'un de nous s'esl-il douté qu'on ait donné celte année aux artistes, aux lettrés et aux savants six millions cinq cent mille francs? Ëh bien, c'est ce que nous apprend M. Magne, ministre des finances. Vous voulez qu'on encourage les arts? dit-il à M. Poniatowski. Ëh) nous ne faisons pas autre chose. Voyez ic budget : dixsept cent cinq mille francs pour les théâtres seuls !

Mais M. Poniatowki n'est pas content : il soupire en pensant à son bel opéra de Pierre de MédiciSy qui obtint l'an dernier un si brillant succès d'estime, et il se plaint qu'on néglige l'Opéra. Qu'est-ce que nous offrons aux ténors, cent ou deux cent mille francs , tout au plus; encore gardons-nous le droit' de les siffler. Qu'on leur jette des millions et des couronnes ^ et nous rer-^ rons les ut de poitrine accourir par milliers. Et qu'y a-tril de plus sublime et de plus précieux qu'un ut de poitrine?

M. Mérimée, lui, veut qu'on encourage les gens de jettres et qu'on restaure les vieux monuments. Encore un peu plus et l'on obligera le peuple français à loger, vêtir, nourrir, abreuver, ganter, tous les gratte-papiers et tous les faiseurs de sonnets. Après eux viendront tous les barbouilleurs avec leurs palettes, et tous les architectes avec leurs lavis, et tous les sculpteurs avec leurs ciseaux; et comme on ne peut pas laisser tous ces gens-là dans l'oisiveté, on établira des manufactures de poèmes, de romans, de tragédies, de systèmes philosophiques, de paysages et de statues ; et comme, grâce à la vapeur, tout marche en ce monde avec une rapidité prodigieuse, les volumes, les statues et les tableaux s'empileront dans les bibliothèques, dans les musées, sur les places publiques et dans les carrefours, et déborderont jusque dans la campagne; et comme tout ce qui est marqué du sceau de TÉtat est inviolable et sacre, il sera défendu aux gens de mauvaise humeur

de fwe la critique desdits tableaux « Tolumes et itatues; maie cemme il eet juste que les roanufactures du gouTernemaut ne lui donneot que des produits fabriqué» avec soin et d'après les meilleurs modèles^ le ministre aura soin de proposer luî-mème les modèles eu tout genre^ auxquels chacun sera tenu de se conformer. Pour la tragédie, par exemple, le modèle est tout trouvé, c'est le Souper de Néron^ de M. Belmontet. Dans les manufactures impériales ^ on fabriquera le Souper de Caligulay puis le Souper de ClatAde, puis le Scuper de Tibère, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu^on ait épuisé la liste de« r^is et des empereurs qui ont soupe, soit dans Tantiquiie, soit dans les temps modernes. Une discipline admirable régnera dès lors parmi les gens de lettres; on ne pensera ni à droite ni à gauche contre Tordre du chef suprême qui sera^ comme vous entendez bien« Son Excellence M. le ministre des finances. Par là, les leUres seront encouragées sans qu'il en coûte beaucoup d'argent à l'État.

Car vous n'ignorez pas qae dans toutes les professions plus on produit, plus le prix de la main-d'œuvre s'abaisse. Voyez les manufactures de Manchester et de Liverpool. De plus /on aura soin de perfectionner les instruments de travail afin de rendre la production plus prompte, plus abondante et moins chère. Par exemple, M. Ponson du Terrail fabrique sans peine trois feuilletons par jour. Croyez-vous qu'il n'y ait pas là quelque secret de mécanique intellectuelle qu'il cache à tous

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le» yem? Eb bien, m lai achètera mm secret^ âu prix d^un miUiom s'il le faut, et on le rendra public» car il est juste (fae cet homme ingémienx soit récompensé de son inrention. C'est alors qne tons les peoples, royant le bas prix de nos prodnils, viendront acheter chez nous des roman», des drames, des tablean>, des »ts« tue^^ et TOUS terrez qne ce seol article rapportera tie grandes sommes an gonremement^ et qall finira, comme disent les huissiers , par rentrer dans ses dé*bourses^

Ce n'est pas tout; car dès qn'on encourage les arrs

et les lettres, on en retire aussitôt tontes sortes de

grâces et de bénédictions. L'emperenr sera apprié An-

gaste, et son ministre des finances Mécène; et ce sera

justice* Et leur gloire s'étendra par toute la terre, car

si l'on suppose cinq ou six mille poètes occupés k ali*

gner des rimes dans la dessus dite manufacture, il sera

facile de leur faire une commande* Et si Ton reut cher^

cher querelle à quelque Toisin, il sera facile, en admet"

tant au plus bas mot douze on quinze cents jouma<-.

listes et en les faisant travailler douze heures par<jour

(si l'affaire est pressée) è soixante lignes par heure sur

ce texte : « Le voisin nous regarde de travers ; il faut

lui couper le nez, > il sera facile, dis«>je^ d'enlevet

l'opinion publique et de persuader non-seulement le

peuple français, mais même le genre humain tout

entier, de la justice de sa cause.

Qu'en dites-vous, messieurs les sénateurs « qui par

bonté d'âme et compassion voulez encourager, c'est-àdire pensionner les gens de lettres et les artistes ?jserez- TOUS contents de votre œuvre ce jour-là, et rendrezvous grâce à l'Éternel? Sérieusement, ne craignez-vous pas d'avilir ceux que vous voulez protéger? Le seul juge des gens de lettres et des artistes, c'est le public Ltri seul est maître de leur destinée ; lui seul a droit de l'être. S'il les applaudit, qu'il les paye; s'il les siffle, qu'ils reprennent le métier de leurs pères, la truelle ou le rabot. On n'a que trop de mauvais poètes ou de médiocres artistes ; on n'a jamais assez d'habiles maçons et de bons menuisiers. Si l'artiste ne peut atteindre à la gloire, il doit du moins garder la dignité.

Et maintenant, pères conscrits, si vous voulez encourager, les lettres, demandez des millions pour les instituteurs primaires, si honnêtes» si laborieux, si intelligents, si nécessaires et si mal payés. Si vous voulez encourager les arts, demandez qu'on multiplie les écoles de musique vocale ; que chaque commune ait la ,sienne, et qne tout homme en France, comme en Allemagne^ apprenne à chanter aussitôt «lu'à parler. Laissez là les ténors et les ut de poitrine, si coûteux et si inutiles, car la vraie musique ne se fait pas avec des tours de force, et veillez à l'éducation musicale de la nation. Si M. Poniatowski et quelques autres veulent enlendre Tamberlick, qu'ils le payent; ils sont assez riches pour cela. Mais vou^, pensez au peuple, aux ouvriers, aux paysans, à tous ceux qui n'entendront Ja-

D'HEURE EN HEURE. «d7

mais Tamberlick et qui ne verront jamais les jambes de madame Ferraris. Justement, on a trouvé une méthode admirable pour enseigner promplement la musique vocale. Cette méthode, vous la connaissez, M. de Morny la connaît aussi , et M. Poniatowski ; c'est celle de M. Chevé. Les savants Font vue ; quelques-uns l'ont approuvée et la vantent^ M. Félicien David, M. Membrée, M. Gevaërt. D*autres lui reprochent seulement de n*éti*e adoptée nulle part, si ce n'est dans quelques écoles particulières. La transition serait trop pénible, disent ils, entre la méthode ancienne et la nouvelle. N'est-ce pas l'objection qu'on faisait au système métrique? Je ne suis pas juge de ces querelles de gens du métier, mais la méthode la plus^ prompte et la plus claire n'est^elie pas préférable à toutes les autres ; et peut-on disputer à celle-ci le prix de la rapidité ?

M. Mérimée demande au gouvernement qu'il encourage les gens de lettres. Je suis moins exigeant que M. Mérimée. Je demanderai au gouvernement qu'il se contente de ne pas les décourager. Qu'il les laisse libres de parler, ou d'écrire tout ce qu'il leur plaira, la morale exceptée; qu'il livre tout le reste à leur fantaisie; voilà le seul encouragement qu'on lui demande. Et avec cela, croyez-moi, les gens de lettres n'auront pas besoin d'être encouragés, c'est-à-dire pensionnés, disciplinés et assujettis. Liberté ! liberté I nous ne demandons pas autre chose.

Il faut avouer, du reste, qu'on a fait quelques pas

m D'BBURE EN HEORB.

dans eette fole. Le eerde de U rae de U Paix^ ov qoelquee hommes de Ulent ont essayé dlûtrodoirie les leotaros à la façon djes Anglais, est une beniBuse teatati¥ê que ie goarernement pou? ait défendre, tant bou avons de lois r«etiietires,et qu'il a permise. U est vni qu'on n'y parte pas politique, mais littérature, histoii», Toyages, etc. M. Desehanel, que las Belges nous envient, a analysé de la manière la plus brillante Mon^ taigne, madame de Sévigaé, Saint-Simon: son succès u été complet ; aussi est-ce an vétéran qui a vu le feu è iirui.eHes et qui faisait l'admiration des buveurs de faro.

Mais «n conscrit qui s'est battn comme un véléFan» etqai a remporté 1^ plus éclatanle victoire, c'est notre ami Pelletan : son début a éié magnifique. Vous pour^rez reniendre encore lundi prochain parier de to m A€iirettsa. V. Ussagaray, qui a ru la Californie et cberehé l'or dans les placers, nous a parlé 4e la manière la plius intéressante des mines, des mineurs et du caractère américaiu. A ceux-là , et à plusieurs aulres que j'ai le regret de n'avoir pas encore eoteudus, se joindront bientôt, car le succès de ces entretiens litté^ raires s'accroît tous les jours, ML Victor Borie, M. Laurent Picbat, et M. Louis Uibach, que je n'ai pas besoin de vous vanter ici. Enfin, si je ne craignais de commettre une indiscrétion, je vous nommerais un de oses amis les plus chers et les plus intimes, à qui Vmk a fait l'honneur de Tinviter à prendre la parole, et qui n'en

ed peut-être pus Irte-éloigné . Si ce iHiiit «e cmfinne, et «'il peut «unooBter la difficulté de parier en pnUie, que k« plw braree «'abordent qu'en trenblanl, tms encereznrartis.

Mfiift pent^e a^ez^^rons peu de f eût peur la eri* tique littéraire^ ou pour l'tiistoire, ou pour les voyages; peut-être prèfèrez-TOUs l'histoire naturelle , et parmi ces digérées branches, la zoologie, et dans la zoologie, l'analosaLie; peut-être a^ec ces goAts sévères avez-voas •les neifs délicats; peut-être craignez-vous la vue et rôdeur des cadavres; peut-être avez-vous horreur du sang répandu^ des chairs tranchées par le scalpel, des os et des cartilages mis à nu. Voici un livre admirable : (es Leç0n$ daiMamie ^ du docteur Auzouk, qui vous dispensera de ces éUides répugnantes, pourvu que vous saiviez eee explications sur Thomme mis i nn, c'estk*4ire éoMx^hé vif. Son procédé est très-simple. Il a inventé nue pâte spéciale qui reproduit fidèlement la couleur, la forme, les contours d'un écorché. Les enfants euK-mêmes n'en ont pas peur. Toilà un modèle qu'on devrait avoir dans toutes les écoles primaires, et une science qu'on devrait enseigner à tous les hommes en même temps que la lecture et la musique. Ainsi fera-t-on, j'espère, dans soixante ou quatre-vingts ans. L'homme prudent n'est jamais pressé. De quoi vous parlerai-je encore? Est-ce des Opus-

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