CONCLUSION
Malgré le récit de Jean et la protection de M. de Yollaire, Gabrielle n'était pas sans inquiétude. M. de Chênevert consentirait-il à se désister de sa plainte et à rendre la liberté à René? Supposé qu'il y consentit, approuverait-il son mariage? Elle attendit, le cœur palpitant d'espérance et d'angoisse, le retour de son père.
Enfin M. de Chênevert revint à l'hôtellerie. Sur son visage épanoui l'on pouvait lire les nouvelles qu'il apportait.
— Ma chère Gabrielle, dit-il d'abord en l'embrassant, à qui crois-tu parler ?
Ce ton affectueux qu'il n'avait pas eu depuis sa querelle avec le vieux Pérédur avertit la jeune fllle qu'il était prêt à se réconcilier.
— A vous, mon père, apparemment, ditnclle.
-i- Eh bien I dit Chênevert avec lenteur et solen-
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nité, tu parles à M, le comte Rodolphe-Henri de Chônevert, officier de la croix de Saint-Louis (officier, tu m*eQtends bien, et non chevalier comme j'étais encore ce matin), colonel honoraire du régiment d'Auvergne (mon propre régiment, celui que je menais dans la fameuse charge qui décida la victoire de Fontenoy), et chevalier du Saint-Esprit ! Je savais bien que tôt ou tard mes services auraient leur récompense!.... Mais il faut que je te raconte comment tout cela est arrivé.
Hier au soir, sans penser à rien, je reçus de M. le duc de Ghoiseul un billet ainsi conçu :
« M, de Ghoiseul a Thonneur d'informer M. le comte de Ghènevcrt que Sa Majesté a désiré qu*il lui fût présenté demain, à trois heures, avant le départ pour la chasse. M. de Ghoiseul offre ses compliments à M. le cointe de Ghênevert, et se félicite d'être l'interprète du désir de Sa Majesté.
ce Signé : Ghoiseul. » ,
Tu peux juger si j'étais ravi ! Enfin, malgré l'intrigue et les sots propos du vieux Pérédur, le roi pensait à moi, — un peu tard, je l'avoue; mais mieux vaut tard que jamais. — Je suis arrivé à Versailles à deux heures, et je suis allé me postera r€Eil-de- Bœuf avec M. de Sarrazine ; car j'oubliais de te dire que Sarrazine était mandé aussi, mais par M. de Ghoiseul et non par le roi.
Après trois quarts d'heure d'attente, le roi a paru
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dans la galerie. Il était en habit de chasse, tenant à la main droite un fouet de chasse et de l'autre s*appuyant sur l'épaule de M. de Choiseul. L'huissier, qui sans doute avait ses ordres, m'avait placé le premier à la droite de la porte par laquelle entrait le roi ; aussi M. de Choiseul m'a-t-il très-vite reconnu et présenté à Sa Majesté.
« Ah I c'est vous, mon brave Chènevert I a daigné dire le roi, pourquoi vous vois-je si rarement?» J'ai répondu que je vivais dans mes terres, mais que je me ferais un plaisir de rester auprès de Sa Majesté, si elle daignait en témoigner le désir. « Bien répondu, mon brave ami, a repris le roi, j'aime toujours à m'entourer de ces vaillants gentilshommes qui ont illustré mon règne... Ah! c'està Fontenoy que je vous ai vu la première fois, en tête de votre régiment, quand vous alliez au-devant de la mitraille anglaise. Comte, vous avez quitté trop tôt le service ; vous avez eu tort. Je vous destinais un régiment. — Sire, ai-je répliqué avec douleur, il est trop tard aujourd'hui. — Je le sais, a continué le roi, mais vous aurez le titre de colonel honoraire du régiment d'Auvergne, que vous avez si souvent conduit à la victoire... Que vois-je à votre habit ? la croix de chevalier de Saint-Louis ? Ce n'est pas assez, je vous fais officier... Choiseul, vous aurez soin d'en expédier le brevet. Mais je veux faire quelque chose déplus pour vous. Je sais que votre noblesse est Tune des plus anciennes du rovaume. Je vous fais chevalier du
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Saint-Esprit. — Ah I Sire, tant de bontés!... ai-jc ait en nf inclinant. — En revanche, a continué le roi, j'attends de vous une faveur. — Ah ! Sire, ma fortune, ma vie, tout est à vous. — Vous avez une fille charmante, m'a-t-on dit, qui a épousé M. le baron de Pérédur, lieutenant au régiment de Navarre... Ne froncez pas le sourcil, je sais tout ce qui se passe dans mon royaume. Il y a eu quelque différend entre votre gendre et vous. Je veux que vous retiriez votre plainte, que vous tendiez la main au baron, que vous lui rendiez madame de Pérédur, et que vous fassiez la noce dans votre château de Villefort avant* la fin de la semaine. »
— Ah ! quel grand roi ! Quel bon roi I s'écria Gabrielle. Qu'il mérite d'être appelé Louis XV le Bien- Aimé !
— Enfin, continua Chênevert, le roi a daigné me donner ses ordres en termes si clairs que je consens à tout et même à ton mariage.
— Ah I mon père, que je vais vous aimer I s'écria Gabrielle en l'embrassant avec tendresse.
— C'est-à-dire, interrompit le vieux Chênevert,
que tu ne m'aimais guère il n'y a qu'un moment
Le métier de père est un mauvais métier I
Gabrielle devina sans peine que M. de Choiseul avait dicté au roi tout son discours. Elle était remplie d'une joie sans mélange et d'une impatience extraordinaire de revoir René.
— Cher père, dit-elle, puisque vous consentez à
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mon bonheur, allons vite dire au procureur-général que TOUS retirez votre plainte, et faison^^ mettre René en liberté.
— J'ai prévu ton impatience et je suis allé déjà chez M. de Maupeou, répondit Ghônevert. Je m'attendais à quelques difficultés : mais non ! Il semblait avoir prévu ma démarche, et il a donné des ordres pour qu'on le remit en liberté sur-le-champ. De sorte que René peut arriver à l'instant même, car je n'ai eu que le temps de le prévenir et de t'annoncer sa prochaine-arrivée.
Au même moment, la porte s'ouvrit :
— Gabrielle! ma chère Gabrielle! me voilà! Je t'adore ! s'écria René, qui se jeta dans les bras de sa femme.
On devine le reste, et il n'est pas nécessaire de faire la peinture du bonheur de ces deux amants. Chênevert, dont la vanité était satisfaite, ne chercha plus qperelle à Rerfé. Sarrazine, en échange de son désintéressement, reçut la charge de fermier-général que son père, le vieux Tourncbride, à demi ruiné par la faillite du correspondant d'Amsterdam, ne voulait plus occuper ; Jean fit le bonheur de Louison en l'épousant pardevant notaire, et acheta dans le village de Saint-Pardoux de Néoux une métairie assez considérable ; ce qui fit de lui un gros bourgeois. Dom Barthélémy, l'abbé de Bonlieu, qui s'attendait à être blâmé par ses supérieurs, fut au contraire félicité pour avoir maintenu fermement les
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privilèges de l'Église contre les attaques des gens de loi et ^es parlements.
La veuve de Lempoigne fut trop heureuse de recevoir cent louis de M. de Pérédur en dédommagement de la mort de son mari.
Enfin la paix ftit rétablie, autant qu'elle peut l'être en ce bas monde, où nous ne vivons que de querelles et ne pensons qu'à nous dévorer.