SIMPLE ESQUISSE D*UN PROCUREUR G^.NÉRAL AU PARLEMENT DE PARIS
Après le départ de Jean, Diderot se tourna vers Gabrielle, et, prenant sa canne et son chapeau, lui dit :
— Maintenant, madame, il faut venir avec moi chez le procureur général du Parlement, et obtenir de lui la permission de voir M. de Pérédur.
— Ah ! monsieur, que vous êtes bon, s'écria Gabrielle. Vous pensez à tout, et vous avez deviné mon premier désir.
— Bon ! répliqua le philosophe, il ne faut pas être grand sorcier pour deviner à quoi pensent deux amants que la fortune a séparés I II suffit d'avoir aimé. — Mais je ne vous cache pas que le procureur général sera difficile à persuader. C'est un robin d'esprit médiocre, qui joint à toute la morgue de sa profession une rigidité apparente dont il fait
t96 GABRIELLE DE CHÊNEVERT.
bon marché, dit-on, dans rintimité. Un de mes amis Ta vu quelquefois, le soir, se promener en manteau couleur de muraille sous les fenêtres de mademoiselle Lolotte, que protège le duc d'Albermarle, ambassadeur d'Angleterre. Mais ce ne sont pas mes affaires, et vous ne prendriez pas grand intérêt aux aventures de mademoiselle Lolotte. Allons chercher une voiture. 'Je vais vous accompagner. Puisque votre père est assez fou pour faire enfermer votre mari, c'est à vous de lui rendre sa liberté.
Le procureur-général au Parlement était alors M. de Maupeou, depuis si célèbre. C'était un homme de cinquante ans, grand et assez bien fait, dont le visage atrabilaire n'inspirait guère de sympathie. Cependant il était homme de plaisir, aimant le jeu et les femmes, et passait au Parlement pour unjnagistrat spirituel, ambitieux et frivole.
Cet homme tout-puissant était assis dans son fauteuil et jouait négligemment avec un couteau à papier lorsqu'on annonça Diderot et madame de Pérédur. Il ne daigna pas se lever et fit signe de la main aux nouveaux venus de prendre des chaises et de s'asseoir. En môme temps, il fixa sur Gabrielle ses yeux froids et ternes, et parut attendre qu'on lui expliquât l'objet de cette visite.
Diderot prit la parole et raconta TafTaire en peu de mots.
— C'est bien, dit M. de Maupeou. Je sais à quoi
m'en tenir sur ce récit. M, de Sartine, ministre de là police du royaume, est venu me voir ce matin et m'adonne de plus grands détails. J'ai regret de vous le dire, madame, mais votre démarche est inutile; M. de Pérédur est au secret et ne doit voir personne avant le jour du jugement. Son avocat seul aura la permission de le voir, mais après plusieurs interrogatoires.
— Ah ! monsieur, s'écria Gabrielle en joignant les mains, ne soyez pas inflexible I René est innocent. Moi seul ai tout fait, monsieur. Sans moi, il n'aurait jamais eu l'idée de ce fatal enlèvement, et s'il doit périr, c'est moi qu'il faut frapper. Au nom du ciel, monsieur, laissez-moi du moins le voir, le consoler!..,
— Madame, répondit Maupeou en se levant d'un air froid et hautain, je compatis à vos peines, mais la justice aura son cours.
Et comme Diderot voulait parler :
— Monsieur Diderot,continua Maupeou, vous êtes, m'a-t-oa dit, un savant homme. Faites entendre raison à mademoiselle de Ghènevert et recooduisez-la chez son père.
A ces mots, il se leva, ouvrit la porte lui-même, fit un léger salut et congédia ses visiteurs.
— Voilà, dit le philosophe à Gabrielle, voilà une &me de bourreau. Cet austère procureur général a reçu ce matin les instructions de M. de Sartine. Je vois ce que c'est. Sartine est l'intime ami de madame
Tournebride, la mère de M. de Sarrazine, que votre père veut vous faire épouser. Sartihe aura recommandé M. de Pérédur à son ami Maupeou. Cependant le dernier conseil de celui-ci est bon, quoiqu'il ne soit pas donné poliment. Il faut rentrera Thôtelîerie du Plat-dEtain. Aussitôt que j'aurai des nouvelles de M. de Voltaire, je vous le ferai savoir.
Gabrielle remercia Diderot avec effusion et reprît le chemin de la rue Saint-Martin. Son désespoir était au comble. Elle pensait que René serait condamné à mort, qu'elle en était cause, et la vie lui était odieuse.
C'est dans ces dispositions d'esprit qu'elle passa toute la journée. Le soir, vers six heures, M. de Chênevert revint de Versailles. Il était de la plus belle humeur du monde. Le matin, avant de partir, il avait appris de Sarrazine que René était déjà arrêté, que son procès allait s'instruire. Au reste, ajoutait Sarrazine, l'issue de ce procès n'est pas douteuse. Le mariage est nul, de toute nullité suivant l'avis de M. le procureur général Maupeou. Quant h ce criminel enlèvement et aux assassinats qui en ont été la suite, le Parlement saura protéger les gens du roi et satisfaire la vindicte publique. £n d'autres termes, René était d'avance condamné à mort.
Ces nouvelles excellentes avaient ragaillardi le vieux Chênevert. Quoique peut-être il ne désirât pas la mort du baron de Pérédur, cependant il approu-
âABRIELLE DE CHÊNEVEIiT. 199
vail d'avance tout ce qui pouvait le délivrer de cette famille détestée et assurer le mariage de sa fille avec Sarrazine. II faut ajouter que Sarrazine avait eu soin de le conduire à Versailles dans sa propre voiture, de le présenter au premier commis du ministre de la guerre, qui, stylé d'avance par M. de Sartine, avait promis monts et merveilles au vieux Chênevert, et, entre autres choses, le titre de colonel honoraire du régiment d'Auvergne, auquel il tenait plus qu'à toute autre chose. Le mariage de Gabrielle avec Sarrazine satisfaisait donc son ambition en même temps que sa vengeance. C'est ce qu'il expliqua longuement à sa fille.
Gabrielle ne répondit rien à cet interminable discours. Elle ne Técoutait même pas. Elle songeait au oialbeureux. René enfermé au secret dans un cachot du Châtelety et aux promesses que Diderot lui avait faites. Elle suivait de l'âme la course de Jean sur la route de Ferney, et elle était impatiente de le voir revenir
Enfin l'arrivée de maître Jacques Retourné, procureur, qui avait accompagné Chénevert et Sarrazine à Paris, mit fin au discours de Chénevert. i es le corridor, il s'écria d'une voix aigre :
— Eh bien I monsieur le comte^ vous devez être content. L'oiseau est en cage.
Chénevert lui montra du geste Gabrielle que le procureur n'avait pas encore aperçue. C'était un avis de se taire.
800 GABRIELLE DE CHÊNEVEKT.
— Ah ! pardon, dit Retourné, je n'avais pas vu mademoiselle de Chênevert.
— Dites : madame de Pérédur, s'écria Gabrielle indignée ; et sortez d'ici, maître Retourné ! je ne suis pas condamnée à vous voir.
Retourné balbutia quelques mots pour se justifier, mais Gabrielle lui tourna le dos sans répondre, et Chenôvert lui-même le conduisit sur le pallier pour causer plus librement avec lui.
La conversation dura quelque temps, car le procureur s'attachait à faire valoir ses services, vantait son propre zèle et triomphait déjà.
— Monsieur, dit-il au comte, vous éles sûr de gagner votre procès. J'ai vu ce matin M. de Sartine et M. le procureur général Maupeou. Tous deux répondent du jugement. Et, à moins que le roi lui-même ne veuille user du droit de grâce, M. de Pérédur est un homme mort. Dans tous les cas, son mariage sera annulé de plein droit, ayant été contracté en dépit de l'autorité paternelle ; la Coutume de Paris le dit expressément. Quant aux Pandectes. . .
— Pourvu qu'il soit pendu avec son complice, interrompit Chênevert, je me soucie peu des Pandectes. Faites annuler ce maudit mariage, mattrc Retourné, et vous aurez de bons honoraires.
Sur ce mot, le vieillard rentra dans l'appartement et le procureur descendit l'escalier. Mais à peine était -il à la sixième marche, lorsqu'un grand bruit se Ht entendre et fut suivi d'un immense éclat
de rire. Une corde tendue en travers avait fait tr(^bucher maître Retourné. Il tomba, la tête en avant, dans Tescalier et roula sans pouvoir s'arrêter jusqu'au rez-de-chaussée. Là, il se releva avec peine, cherchant Tauteur de cette trahison; mais il ne vit que Louison qui riait comme une folle et disait à Gabrielle :
— Ne vous effrayez pas, mademoiselle. C'est moi qui ai tendu la corde dansTescalier pour que le procureur se cassât le cou.
Le lendemain et Içs jours suivants s'écoulèrent sans événement. Sarrazine se présentait régulièrement tous les soirs à la porte de mademoiselle de Chènevert, qui refusait toujours de le recevoir. Il se rabattait sur le vieux comte, gentilhomme de province, qu'il présentait dans toutes les sociétés de Paris et qui était fier de son futur gendre; car ni l'un ni l'autre ne doutait de l'issue du procès.
Gabrielle n'avait aucune nouvelle de René. Diderot seul, par un billet non signé, lui avait écrit de ne pas désespérer. M. de Pérédur était enfermé et fort maltraité, mais il ne perdait pas courage, et lui, Diderot, se faisait fort, sinon de le tirer d'affaire, du moins d'empêcher qu'il ne fût condamné à mort.
— Hélas ! madame, disait Louison en soupirant, quelle consolation que celle-ci ! Si l'on veut l'enfermer pour la vie dans une prison, serez-vous bien avancée ? Et mon pauvre Jean?...
Enfin, le seizième jour après le départ de Jean,
sot GABRIBLLE DE CHÊNEYERT.
M. de Sarraziae, insistant plus qu'à l'ordinaire, demanda la permission de se présenter devant 6abrielle.
Louison répondit d'abord que sa maîtresse était souffrante et ne voulait recevoir personne. A quoi Sarrazine répliqua qu'il avait à faire des communications d'une telle nature que mademoiselle deChênevert regretterait éternellement de ne pas avoir reçu sa visite. Tout en parlant, il glissa dans la main de Louison dix louis. Ces deux arguments l'emportèrent sur la consigne donnée., et Sarrazine fut introduit dans la chambre de mademoiselle de Chônev^rt. Le vieux comte était sorti tout exprès pour laisser le champ libre à son futur gendre.
Aux premières paroles de Sarrazine, Gabriellc répondit avec tant de froideur qu'il en demeura tout déconcerté. Cependant il reprit courage et lui dit :
— Mademoiselle, laissez-moi du moins espérer que ma vue ne vous est pas odieuse, et que vous n'attribuerez qu'à l'effet d'une passion dont je ne snis pas maître...
— Monsieur, dit Gabrielle, tant que M. de Pérédur sera en prison et menacé de mort à cause de vous, je n'ai rien à vous dire.
Et se levant :
— Permettez-moi de me retirer, ajouta-t-ellc. Sarrazine jugea que le moment était venu de frapper un grand coup.
— Eh quoi I dit-il en se jetant au-devant d'elle,
GABRIELLE OE CHÉNETERT. 803
serez-vous assez cruelle pour me reprocher mon propre malheur? Je vous ai aimée, Gabrielle, d'un amour infini, et j*ai cru qu'il m'était permis de vous recevoir de la main d'un père. Je vous ai suivie, malgré vous, je le vois, .et en compagnie de M. de Chênevert; mais je croyais vous délivrer des mains d'un homme violent et cruel. Pouvais-je deviner que vous l'aviez suivi volontairement dans sa fuite? Dès le premier mot, vous le savez, il m'a traité en ennemi, et il a fait tous ses efforts pour me tuer. Ma blessure encore mal guérie témoigne assez de sa haine. Cependant je pourrais lui pardonner; je sais trop où la crainte de vous perdre peut entraîner même le plus brave et le plus loyal gentilhomme. Je puis faire grâce à mon meurtrier...
— Faire grâce 1 s'écria Gabrielle. Ah ! monsieur I . . .
— Oui, mademoiselle, faire grâce I car la loi punit de mort le rapt et le meurtre, et moi seul je tiens dans mes mains le moyen de sauver M. de Pérédur.
— Ah 1 monsieur, dit Gabrielle dont le cœur s'ouvrit à l'espérance, je ne me trompais donc pas, et votre générosité...
— Oui, mademoiselle, interrompit Sarrazine, oui, je veux être généreux, mais à une seule condition ; et avant tout, il faut que je vous dise à quel point en est l'affaire de M. de Pérédur, car votre père, je le vois, ne vous a rien dit. M. de Pérédur a été interrogé trois fois. Son procès est déjà instruit. Il va comparaître devant la chambre criminelle. Déjà le
procureur général a préparé son réquisitoire^ le rapporteur va donner ses conclusions, et je ne dois pas vous cacher, mademoiselle, que tous deux demandent contre lui la peine de mort.
A cette terrible nouvelle Gabrielle s'assit et se couvrit le visage de- ses mains. René condamné à mort! et à cause d'elle! Elle croyait rêver. Cependant rien n'était plus vrai, ou plus vraisemblable.
— D'où le savcz-vous? demanda Louison qui assistait à cet entretien.
Sarrazine ne parut pas étonné de la question.
— Je le sais, dit-il, de M. de Sartine qui est, après M. de Ghoiseul, le personnage le plus puissant de France. Il en a reçu la confidence de M. de Maupeou et de M. le rapporteur lui-môme. Donc, du côté du Parlement, vous n'avez rien à espérer. Si M. de Pérédur a quelques protecteurs, il est terapsde lefaire voir, car son. procès sera jugé dans trois jours. Eh bien, mademoiselle, dites un mot, et M. de Pérédur sera sauvé.
— Quel mot? demanda Gabrielle d'un ton abattu*
— Acceptez mon nom, ma fortune et ma vie,, soyez ma femme, Gabrielle, et je mets à votre disposition tout mon crédit et celui de Mf. de Sartine, dont je dispose, et par M. de Sartine, celui de M. de Maupeou, le procureur général. En un instant, si je le veux, toute la procédure sera brûlée,* détruite, anéantie, M. de Chènevert retirera sa plainte, j'attribuerai ma blessure à un accident, j'achèterai le
6ABRIELLE DE CHÊNEVERT. 805
silence de la veuve du lieutenant de la maréchaussée Lempoigne, qui d'ailleurs n'était pas tout à fait sans reproche, ayant agi sans l'ordre de ses supérieurs, et M. de Pérédur, blanc comme neige, rentrera tranquillement dans sa famille. Voyez, Gabrielle, à quoi je m'expose pour vous. Mais si je sauve M. de Pérédur, voulez-vous être ma femme? Et pour marque de ce changement, voulez-vous demander avec votre père l'annulation de ce funeste mariage ?
— Ah I monsieur, s'écria Gabrielle, soyez généreux jusqu'au bout. A quoi vous servirait d'épouser une femme dont le cœur ne pouvait se donner qu'une fois et s'est donné pour jamais à M. de Pérédur? Pourriez-vous seulement en supporter la vue? Sauvez mon mari, sauvez-le, je vous en supplie, et n'exigez pas de moi pour ce sacrifice un prix que je suis hors d'état de payer. Quelle haine pouvez-vous avoir contre mon cher René? Il est si bon, lui, et si généreux I S'il vous a blessé, vous le savez, c'est dans un combat loyal, et un combat loyal entre deux gentilshommes pourrait-il passer pour un crime ? Sauvez-le, sauvez-moi, monsieur, et soyez sûr qu'une amitié éternelle
— Amitié ! interrompit Sarrazine, non, madame, je vous aime trop pour me contenter d'un tel sentiment. •
(La vérité est qu'il craignait à tout moment d'apprendre que la ruine de son père était connue de tout Paris, et que son mariage avec mademoiselle
S06 liABRIELLE DE CHÊNRVERT.
de Ghênevcrt était sa seule planche de salut.)
— Vous serez à moi. ou M. de Pérédur ne reverra jamais la lumière.
Cette menacent la pensée du secours que Diderot lui avait promis rendirent le courage à Gabrielle.
— Monsieur, dit-elle, M. le baron de Pérédur, mon mari (et elle appuya sur ce dernier mot) rougirait de me voir vous supplier davantage. J'ai con* fiance dans la justice du Parlement.
En même temps, elle le salua d'une fort grande révérence.
— * Peste ! pensait Sarrazine en sortant, la petite personne n'est pas aisée à manier, et mon mariage, s'il réussit, ne sera peut-être pas une très-bonne affaire. Mais il est trop tard pour reculer. Tant pis pour Pérédur I
Quant à Gabrielle, effrayée des menaces de Sarra-
• zine., elle prit son manteau, abaissa sur son visage
un voile épais, et, accompagnée de Louison, elle
alla frapper à la porte de Diderot pour lui demander
du secours ou des consolations.
ou LON VOIT PABAITRK EN ROBR DE CHAMBRE H. DK VOLTAIRE, SEIGNEUR DE FERNBT. — CONVERSATION DE JEAN BRIQUET ET DE H. LE DUC DE CHOISEUL, PROTÉCii DE M. DR VOLTAIRE.
Le philosophe était en robe de chambre et corrigeait les épreuves de V Encyclopédie lorsque 6abrielle vint frapper à sa porte. Elle ne fut pas reçue sans difficulté. D'abord, un judas s'ouvrit dans la porte extérieure et laissa voir une dame d'un certain âge, qui avait dû être assez belle, et qui regarda Gabrielle avec plus de curiosité que de bienveillance.
— Que cherchez-vous ici, mademoiselle? demanda la dame, qui tenait un plumeau à la main et qui époussetait soigneusement les meubles de l'anlicfaambre.
— Madame, répondit Gabrielle d'un ton modeste, je voudrais voir M. Diderot.
— Madame, il est absent, répliqua madame Di-
808 GABR1ELLE DE CHÊNBVERT.
derot, car c'est elle-même qui recevait les visites dans ce simple appareil.
Gabriellc fut vivement contrariée de cette nouvelle.
— Il me sera bien difficile de revenir, dit-elle. Serez-vous assez bonne, madame, pour dire à M. Diderot que madame de Pérédur est venu le voir et le consulter?
— Madame de Pérédur I répliqua la femme de Diderot en fermant le judas et ouvrant la porte de son logis. Attendez donc... il me semble que je connais ce nom-là... N'est-ce pas vous, madame, qui vous êtes fait enlever par un jeune gentilhomme qu'on a mis à la Bastille...
— C'est moi-même, madame, interrompit Gabrielle en rougissant, qui ai suivi mon mari et qui le redemande au Parlement.
— Ah ! pardon, madame, dit alors madame Diderot, je vous prenais pour une de ces aventurières qui courent le pays à la recherche des gens de lettres, et qui font perdre à mon mari les trois quarts de son temps... Vous m'excuserez, madame; on ne saurait trop être sur ses gardes... Et mon pauvre Denis est si étourdi qu'un rien, un souffle»dc vent, le vol d'une mouche suffit pour le détourner de son travail et le faire rêver, pendant des heures entières... Tenez, pas plus tard qu'hier, une coureuse est venue, qui se disait marquise et qui l'était peut-être, pour le prier de corriger ses vers. Ma-
GABRIELLE DE CnÊNBVERT. S09
dame concourait pour le prix de poésie à l'Académie française... Naturellement, comme elle était assez jolie (en apparence, car pour moi je ne vois rien de si beau à ces minois chiffonnés) et comme elle avait une belle robe à falbalas, avec des paniers qui ont eu bien de la peine à passer la porte, mon Denis s'est mis à son service, et pendant trois heures de suite, il l'a gardée dans son cabinet, parlant de
poésie, et qui sait de quoi encore? Il est si A
coup sûr, la sainte Vierge et les saints n'étaient pour rien dans la conversation.
Madame Diderot était lancée, et probablement aurait fait bien d'autres révélations sur le caractère du philosophe, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit, et il parut lui-môme sur le seuil :
— Ma chère enfant, dit-il à Gabrielle, vous pouvez entrer. J'ai reconnu votre voix et celle de madame Diderot, qui s'occupait, je pense, à dire du ' mal de moi... Vous le savez, c'est un privilège des
(' épouses légitimes, et M. de Pérédur, lorsque nous l'aurons reconquis, ce qui ne tardera pas, je l'espère, ne sera probablement pas plus heureux que moi... Vous hochez la tête?... Vous croyez qu'il ne vous viendra jamais à l'esprit de voir ses défauts ?... Dieu vous garde, ma chère enfant, dans votre igno* » rance I
Madame Diderot se remit à épousseter ses meu*
blés en haussant les épaules et grommelant quel«-
l ques paroles inintelligibles^ Pendant ce temps, le
310 GABRIELL£ DE CUÊNËVEhT.
philosophe referma la porte de son cabinet et fit asseoir Gabrielle.
Mais ils avaient à peine échangé quelques mots lorsque la sonnette retentit de nouveau et annonça l'arrivée d'un autre visiteur.
— Encore I s'écria madame Diderot avec impatience. Toute la journée, on sonne ici comme dans un ministère. Et Dieu sait combien ces visites sont profitables ! Les uns apportent des manuscrits, d'au très demandent des conseils; il n'en est pas un qui apporte de l'argent. .
Cependant elle ouvrit le judas et regarda.
— Madame, dit notre ami Jean (car c'était luimême), voulez-vous, je vous prie, annoncer à M. Diderot que je lui apporte des nouvelles de M. Boursier (1).
A ce nom révéré de Boursier, madame Diderot ouvrit la porte et introduisit le messager. Celui-ci arriva juste à propos pour tomber dans les bras de Louison qui attendait dans l'antichambre le départ de Gabrielle.
— Bon I dit madame Diderot, il ne me manquait plus que de voir donner des rendez-vous dans mon antichambre... Qui êtes-vous, monsieur ? ajoutât-elle d'un ton assez malveillant.
— Madame, répondit Jean, je m'appelle Durand, et je suis le messager ordinaire de M. Boursier de
(1) Boursier éUiit, dans riiitimitc, un des pseudonymes de VolUiIre.
GABHIËLLE DE CliÊNEYËllT. 311
Genève. Le reste ne peut être dit qu'à M. Diderot et à la jeune dame qui est, en ce moment, dans son cabinet.
— J'en étais sûre I s'écria madame Diderot. Avec sa passion de mettre le nez dans les affaires d'autrui, mon pauvre Denis négligera toujours les siennes, et si rimpératrice de Russie n'avait pas acheté l'autre jour sa bibliothèque, où en serions-nous maintenant?... Allons, entrez.
La vue de Jean remplit le cœur de Gabrielle de la joie la plus vive. Elle se leva, lui prit les mains et lui dit :
— Eh bien, Jean, quelles nouvelles? René est-il libre? Son procès est-il terminé? As-tu vu M. de Voltaire ? Parle, mais parle donc ! tu me fais mourir d'impatience.
— Madame, répondit Jean, j'ai vu M. de Voltaire. Il s'intéresse à votre affaire. Il sauvera M. de Pérédur, j'en suis certain. Mais il ne répond ni de sa liberté, ni de son mariage, et...
— Voyons, interrompit Diderot, racontez-nous, maître Jean, tout votre voyage de fil en aiguille. Je verrai peut-être mieux que vous ce qu'il faut craindre ou espérer.
— Monsieur, dit Jean, mon voyage a été trèsheureux jusqu'à Genève, où j'allai d'abord, comme vous me l'aviez recommandé, pour ne pas éveiller les soupçons. Là, je rencontrai deux Suisses qui soupaient à côté de moi dans un cabaret. L'un des
31 s 6ÂBRIELLE DE CIIÉNBVERT.
d( ax portait runiforme d'ofticier au service du roi d'Espagne, et me demanda si je connaissais la querelle du Grand conseil et du faubourg Saint-Gervais, et si je tenais pour les gens du bas ou pour les gens du haut de la ville. Naturellement, je répondis que je ne tenais pour personne et me souciais aussi peu de Tun que de l'autre parti. Il était un peu ivre et me chercha querelle, disant que j'avais manqué de respect à la Confédération suisse. Comme il me parlait de trop près et sentait le vin d'un quart de lieue, je le repoussai avec la main; il chancela, tiral'épée et marcha sur moi. D'un coup de chaise je rabattis l'épée qui tomba par terre, je la ramassai, et comme il me poursuivait, je la jetai dans le Rhône qui n'était qu'à quelques pas. Mon homme avait le bras cassé par le coup de chaise. Il crie. Il ameute ses amis et ses camarades ; je passe le pont, je cours sur la route de Ferney (heureusement la nuit me protégea contre ceux qui me poursuivaient), je passe la frontière et j'arrive à neuf heures du soir à la porte du château de M. de Voltaire.
M. de Voltaire était occupé à jouer la tragédie. 11 récitait en ce moment-là sur le théâtre les vers de Lusignan :
(( Mon Dieu, j'ai combattu soixante ans pour ta gloire, « J'ai vu tomber ton temple et périr ta mémoire..^
et madame Denis, sa nièce, remplissait en face de lui le rôle de Zaïre. Tout le monde, portier, cuisi-
GABRIELLE D£ CUÉNEYËIIT. 313
nier, domestiques, marmitons, était à la comédie, de sorte qu'on ne s'aperçut pas de mon entrée. Je pris ma place au parterre comme si j'avais été de la maison.
Mais dans Tentr'acte, voyant qu'on me regardait avec curiosité, je me levai et j'entrai dans la coulisse où M. de Voltaire était occupé à recevoir et à rendre des compliments, a Mon cher et illustre maître, disait un jeune homme dont la figure ne me plut pas (il avait l'air pédant et fat), vous êtes aussi ^iupérieur à Racine que Racine lui-même l'est à Pradon. Quels accents venus de l'âme 1 Quelle sensibilité passionnée I Et qui pourrait retenir ses larmes quand Zaïre, indécise d'abord entre le fanatisme de l'amour et le fanatisme de la religion, se décide en- Gn pour le dernier! c'est le comble de l'art. Euripide n'a rien fait de plus tragique que le coup de poignard d'Orosmane. — Mon cher La Harpe, répliquait M. de Voltaire, si quelque chose me console de la faiblesse de mes tragédies, c'est le génie prodigieux que vous avez déployé dans Warwick et dans votre drame de Mêlante/ »
Pendant cette conversation, je m'approchai de M. de Voltaire, et ma figure, qu'il ne connaissait pas, attira son attention. Je crus le moment favorable et je lui présentai votre lettre. Il la lut avec attention, et, me regardant en face :
— C'est vous, me dit-il, qui êtes l'homme que M. Diderot me recommande?
314 GABRIELLE DE CUÊNEVERT.
— Oui, monsieur.
— C'est bien. Revenez demain malin à six heures. Vous me trouverez au jardin... Baptiste (il appela un domestique), ayez soin de M. Durand et donnezlui une chambre dans les combles et un souper à Toffice.
Le lendemain, à l'heure dite, je descendis dans le jardin. Il s'y promenait déjà, déclamant des vers et sarclant lui-même ses allées avec un soin extraordinaire. Il me fit raconter dans les plus grands détails toute l'histoire de M. de Péréduret la mienne. Quand j'eus fini de parler : — « Eh bien, dit-il, je ne vois pas là de quoi fouetter un chat, mais vous serez pendu si l'on vous prend . C'est la règle. A vous de ne pas vous laisser prendre. » Et, après avoir réfléchi quelques instants : — « Pour M. de Pérédur, le cas est moins dangereux que pour vous... et vous aurez de la peine à vous tirer de là. Vous êtes homme d'exécution à ce que je vois. Tenez-vousi beaucoup à vivre en France ? — Pourquoi? — C'est que j'ai en Prusse un ami qui a grand besoin de gens de votre espèce et qui en fait une grande consommation. C'est le grand Frédéric. — Merci, dis-je assez vivement, je connais^ la discipline prussienne, et je ne me soucie pas d'obéir au général Bâton. Ma vivacité le fit rire, et sans insister davantage : « Ce soir, ditil, vous pourrez partir. Je vous donnerai des lettres pour madame la marquise du DefTand et madame la duchesse de Choiseul. Maintenant, faisons un tour
UABRIELL£ DE CHÊNBVERT. 315
de jardin, et donnez-moi votre avis sur ces charmilles. Avez-vous vu rien de plus beau à Versailles ou à Chantilly? » Ici je me souvins de vos recommandations, et je fis serment qu'en France et en Allemagne, où j'avais beaucoup voyagé, Ton ne pouvait rien voir déplus beau. « Je suis bien aise, dit-il, devoir que vous avez du goût. Il n'y a rien de plus misérable que ces jardins qu'on fait en Angleterre et où Ton affecte de laisser tout arbre et toute plante pousser au hasard suivant le caprice de la nature. Les Anglais n'y entendent rien. Ils ne connaissent pas le joug salutaire de la règle. C'est comme leur Shakespeare, un sauvage de génie... Connaissez-vous Shakespeare? — Non, monsieur. — C'est un barbare ivre qui fait parler les princes comme des savetiers, qui mêle aux traits les plus sublimes les platitudes les plus révoltantes, des histoires de [sorcières et de crapauds... Quelle distance de ce Shakespeare à notre Racine, ce grand, ce noble, cet élégant poète, qui est la perfection mômel... Et que dit-on à Paris de mes tragédies? — Monsieur, répliquai-je, on s'accorde à dire que vous êtes le premier tragique de ce siècle et de tous les siècles. »
Cette réponse, que j'avais faite un peu au hasard, ne parut pas lui déplaire. Il me fit encore quelques questions : « Que pensait-on de M. le duc de Choiseul? Madame de Pompadour était-elle toujours bien en cour? Que disait-on à Paris?» II s'inquiéta beaucoup de M. Diderot et de M. d'Alembert; puis,
316 &ABRIEIXE DE CfiÊNEYERT.
il se plaignit de sa santé, assurant qu'il se soutenait à peine, qu'il ne digérait plus, qu'il n'avait môme jamais digéré, que sa mort était prochaine, qu'on ne lui payait pas ses rentes viagères, qu'il soulTrait beaucoup du voisinage des troupes, qu'on ruinait le bourg de Ferney qu'il avait fait construire presque tout entier et à ses frais. Un mot n'attendait pas l'autre, ni une question la réponse.
Enfin, après deux heures d'une conversation dont il avait fait tous les frais, il me dit de revenir dans la soirée. « Vous m'avez vu jouer le rôle de Lusigaan hier, dit-il ; de bonne foi, sans flatterie, comment m'en suis-je tiré? — Monsieur, répondis-je avec modestie, ce n'est pas à moi d'en juger, mais j'ai vu le mois dernier M. Lekain à la Comédie-Française, et vraiment il ne vous va pas à la cheville. — Oh ! vous exagérez, mon cher, dit M. de Voltaire en souriant, Lekain est un homme de grand talent et qui sait bien son métier; mais il est certain que l'auteur a toujours, en récitant sa propre pièce, quelque chose de plus énergique, de plus vigoureux, de plus passionné, de plus naturel surtout... — C'est ce que je voulais dire. »
Le soir^ il me donna ses lettres. « Celle-ci, dit-il, pour M. le duc de Choiseul. Voici celle de madame la marquise du Deffand, et celle de M. d'Argental. Vous les remettrez toutes trois en main propre, et de ma part. Ne craignez rien de nos seigneurs du Parlement de Paris. Avec ce passe-port, nul ne vous
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touchera. Avez-vous de Targenl? — Je répondis que j'avais encore cinq ou six pistoles, reste de ce que M. de Pérédur m'avait confié avant son arrestation. — C'est bien peu, reprît-il. Wagnière va vous remettre cinquante louis. » Et comme je voulais refuser, (( Ne refusez ni ne remerciez, dit-il, vous pourrez en avoir besoin plus tard. Il n*est rien de tel qu'une bourse bien garnie pour -tirer un homme du danger... Ah I j'oubliais cette lettre; elle est pour M. Diderot, et le met au courant de mes espérances... »
-^Ehl donnez-la donc, interrompit le philosophe.
-^ Monsieur, dit Jean, chaque chose vient en son temps. Je vous racontais mon voyage de fil en aiguille, et je ne pouvais pas parler de la lettre avant de dire comment je l'avais reçue. Au reste, ne vous impatientez pas ; la voici.
Gomme on n'a pas retrouvé dans les papiers de Diderot le texte de cette lettre, le lecteur voudra bien se contenter d'apprendre que Voltaire remerciait son ami d'avoir pensé à lui et de lui avoir re* commandé l'affaire de M. de Pérédur.
Il recommandait chaudement le prisonnier à M. Élie de Beaumont, avocat, dont l'éloquence n*uvait pas peu contribué à la réhabilitation des Calas; il écrivait à M. le duc de Ghoiseul et à madame du DcCbnd, qui avait sur la duchesse de Choiseul la plus grande influence, pour qu'on arrôtftt le zèle de M. de Sartine et du procureur général Maupeou;
is.
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enfin, si M. de Pérédur était condamné, il avait dessein, lui Voltaire, d'en appeler au jugement de l'opinion publique, et de porter Taffaire devant le conseil du roi plutôt que d'abandonner aux rigueurs d*une loi trop sévère et à la haine de ses ennemis un jeune gentilhomme dont la cause lui paraissait si digne d'intérêt.
— Madame, s'écria Diderot en repliant la lettre après l'avoir lue à haute voix, reprenez courage ; votre cause est gagnée.
— Hélas ! dit Gabrielle inquiète, M. de Voltaire pourrait-il l'emporter sur le Parlement de Paris, sur M. de Sartine, sur des juges prévenus ?
—Il l'emportera, madame, sur le roi lui-même et sur le monde entier. Vous ne connaissez pas Voltaire I C'est l'esprit le plus prodigieux, l'âme la plus passionnée qui existe. S'il est convaincu de l'innocence de M. de Pérédur (et il l'est, je le vois), il en convaincra tout l'univers... Tenez, en ce moment même, je suis sûr qu'il a écrit plus de cent lettres en faveur de votre mari. Il a supplié les ministres, les juges, leurs amis, leurs maltresses, leurs supérieurs, leurs inférieurs, leurs créanciers, tout ce qui a du crédit sur eux. Il a mis en campagne M. d'Argental, M. Damilaville, M. Thiériot, M. le duc de Richelieu lui-même; il a prié, supplié, caressé, convaincu, persuadé tout le monde! il menacera s'il le faut, mais seulement à la dernière heure, et si tout autre moyen échoue. S'il écrit au procureur général, il
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rappellera Solon, Lycurgue, Papinien, Tréboaien, colonne du temple de la justice, protecteur de la veuve et de l'orphelin; si M. de Maupeou résiste et continue ses poursuites contre votre mari, Voltaire rappellera Jeffries, Laubardemont, assassin enrobe, etc. Comme il a su se mettre à l'abri des coups du sort et se créer un asile inviolable en pays étranger, il ne craint pas la fureur de ses ennemis, il peut les foudroyer à loisir et venger les malheureux qu'on opprime. Savez-vous qu'il a déshonoré le parlement de Toulouse et les meurtriers du vieux Calas? Savezvous qu'il a fait réhabiliter cette famille infortunée, qu'il a fait restituer les biens qu'on avait confisqués, qu'il a sauvé les Sirven, qu'il a vengé l'infortuné chevalier de la Barre, qu'il poursuit en ce moment môme la réhabilitation de Lally I Savez-vous que dans une nation comme la nôtre, où le point d'honneur a survécu à la justice, il n'est pas un magistrat qui ne tremble, en prononçant ses arrôts, de les voir casser par M. de Voltaire, procureur général du bon sens, du droit et de l'opinion publique? Allez, madame, ou M. de Pérédur ne sera pas condamné, ou, s'il l'est, il aura sa grâce^ Voltaire n'est pas homme à laisser une œuvre incomplète.
— Puis, se tournant vers Jean, le philosophe ajouta :
— Continuez votre récit.
— Après que je lui eus fait mes adieux, dit Jean, il me remit aux mains de M. Wagnière, son secré-
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taire, qui me conduisit dans sa chambre, et me compta, de la part de M. de Voltaire, cinquante louis. Je me répandais en remerclments. a Ceci n'est rien, dit M. Wagnière, car M. de Pérédur, aussitôt délivré, pourra rembourser cette somme ; mais venez avec moi dans le village de Femey, et vous saurez quel homme c'est que M. de Voltaire... Voyez-vous cette maison si petite et si jolie, à droite de la route?... c'est lui qu'il Ta fait bâtir pour loger un pauvre diable de Franc-Comtois, serf des moines de Saint-Claude, qui a voulu échapper à ses maîtres et qui s'est réfugié là avec sa femme et ses enfants. Les moines l'ont redemandé pour le punir sévèrement, car cette fuite ét<iit d'un mauvais exemple ; déjà même, en vertu d'un arrêt du parlement de Besançon^ on allait mettre la main sur ce malheureux et le ramener à ses maîtres ; mais il est venu voir M. de Voltaire, et il a protesté qu'il se jetterait dans le lac de Genève, une pierre au cou, plutôt que de reprendre son ancien esclavage. M. de Voltaire a écrit à l'abbé de Baint-Claude, l'a menacé d'un procès, et l'abbé ferme les yeux sur la fuite de son serf. Ce n'est pas tout; comme le fugitif n'avait pas de quoi payer ses culottes, M. de Voltaire Ta nippé de son mieux, eU lui a fait construire cette petite maison. Aujourd'hui, le Franc-Comtois est horloger avec boutique et pignon sur rue; il vend des montres en Angleterre et en Russie, il a fait fortune, il a payé sa maison, il a fait venir des ou-
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mers qui se sont établis ici avec leurs familles. Grâce à ces gens-là et à quelques autres qui sont venus se réfugier ici et vivre à Tombre de M. de Voltaire, la colonie de Ferney est devenue une petite ville. Vous-même, si vous craignez la maréebaassée, vous pouvez revenir. Il y aura place pour vous. Nous défrichons tous les jburs. Voyez nos prairies; ce sont les plus belles et les mieux arrosées de toute l'Europe. »
— J'avoue, continua Jean, que j'étais un peu tenté par le discours de M. Wagnière, mais je me réservai tle prendre conseil de Louison. Enfin, je partis vers huit heures du soir. C'était lundi de la semaine dernière, il y a aujourd'hui neuf jours. J'ai fait le voyage à pied, n'ayant pour bagage que deux chemises et une paire de souliers que je portais au bout d'un bâton. Avant tout, il fallait n'attirer l'attention de personne, et se garder de la maréchaussée comme du feu.
Je suis allé droit à Versailles, suivant les instructions de M. de Voltaire, et j'ai vu d'abord le premierministre^ M. leducdeChoiseul. Naturellement, comme j'étais assez mal vêtu, et tout poudreux encore, les valets avaient envie de me mettre à la porte. Cependant, soit que j'eusse l'air de vouloir passer à tout prix, soit quelqueautre raison, j'arrivai jusqu'à l'antichanibre, où les ducs, les comtes, les marquis et les ambassadeurs étrangers attendaient leur tour.
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Par bonheur, un huissier, étonné de mon costume, s'avança vers moi et voulut savoir qui j'étais. J'avais à peine dit que je venais de la part de M. de Yol" taire, pour une affaire de vie ou de mort, que M. de Ghoiseul parut reconduisant jusqu'à l'antichambre l'ambassadeur d'Angleterre. L'huissier aussitôt s'avança précipitamment et lui dit tout bas quelques mots. Il faut que le nom de M. de Voltaire soit un talisman bien puissant, car M. le duc de Ghoiseul, sans répondre au salut de personne, me fit signe de le suivre dans son cabinet.
c( Qui êtes-vous ? » demanda-t-il d'abord.
— Monseigneur cette lettre de M. de Voltaire vous dira mon histoire et le motif de ma visite.
II ouvrit la lettre, la lut avec attention, s'assit, me regarda quelque temps et dit :
— C'est vous qui êtes Jean Briquet, ancien sergent au régiment d'Auvergne, dont M. de Voltaire me parle ?
— Oui, monseigneur.
Ses yeux me perçaient jusqu'à Tâme.
— C'est vous qui avez aidé M. de Pérédur à enlever mademoiselle de Chênevert ?
— Non, monseigneur, je n'ai enlevé personne, car mademoiselle de Chênevert a suivi M. de Pérédur de son plein gré, et M. l'abbé de Bonlieu les a mariés quelques heures plus tard.
— C'est vous qui avez tué le sieur Lempoigne, commandant de la maréchaussée ?
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— Monseigneur, il a tiré le premier... De qui tenadtril cet ordre? Fallait-il qu'un ancien soldat se laissât tuer sans résistance, comme un lièvre au gîte?
— Je vois, dit M. de Choiseul, que vous avez réponse à tout. M. de Voltaire m'avertit, en effet, que vous êtes un homme de tête et de main.
En môme temps, il tira le cordon de la sonnette.
L'huissier parut.
-^ Doublemain, dit M. de Choiseul, avertissez M. de Sartine que je le prie de venir ici pour une affaire pressante.
En entendant ce nom redout , je dois avouer, monsieur, que je n'étais guère rassuré. (cYeut-on, pensai-je, m'enfermer dans une basse-fosse ? Si je le croyais, j'aurais bientôt montré à M. de Choiseul que je ne suis ni goutteux ni paralytique. »
Tout en faisant ces réflexions, je plongeai mes mains dans les poches de mon babit, je saisis par la crosse et j'armai un de mes deux pistolets, tout prêt à faire feu sur le premier qui voudrait m'arrêter.
M. de Choiseul qui, sans en avoir l'air, et tout en paraissant examiner quelques papiers, me regardait du coin de l'œil, se hâta de me rassurer et me dit en souriant :
— Laissez-là vos pistolets, mon cher monsieur Jean, on ne pense pas à faire de mal au protégé de M. de Voltaire. Songez plutôt à répondre catégorie
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quement aux questions que je vais vous poser devant M. de Sartine.
Celui-ci entra au même instant. Autant M. de Choiseul, quoique marqué de la petite vérole, a^^ît Tair aimable, autant celui-ci ressemblait à un bouledogue. II salua profondément le duc et me regarda d'un air .étonné.
— Est-ce un couiTier de cabinet? demanda-t*il en voyant mes bottes poudreuses.
— Oui, mais de quel souverain? dit M. de Cboiseul en riant. Devinez un peu, si vous pouvez, mon cher Sartine.
— Du roi de Prusse ? De la czarine ?
— Vous n'y êtes pas. Du souverain le plus puissant et le plus respecté de toute l'Europe, de M. de Voltaire.
— Ah 1 encore 1 dit Sartine d'un air fâché. 11 ne veut donc laisser de repos à personne ?
Sa mauvaise humeur ne lit qu'augmenter la gaieté de M. de Ghoiseul.
— Lisez ce qu'il m'écrit, dit-il en lui tendant la lettre de M. de Voltaire.
Sartine la lut en fronçant le sourcil et s'inlerrom* pant de temps en temps pour me regarder. Quand il eut terminé sa lecture :
— Et c'est ce drôle, dit-il, qui s'est chargé de vous porter ce message ?
— Monsieur, j'avoue ma faiblesse. C'est la pre* mière fois de ma vie qu'un homme m'a appelé drôle
sans qne j'aie riposté vertement ; mais ma liberté et ma vie ne tenaient qu'à un fil. Ma foi, je n*eus pas le courage de le couper. J'écoutai donc la conversation sans souffler mot.
— Voyons, dit M. de Ghoiseul, ne sachez pas mauvais gré à ce pauvre' garçon de ce qu'il a su dépister vos limiers. C'est bien assez que ce misérable La Morlière ait fait arrêter M. de Pérédur. D'ailleurs, ce n'est pas ainsi qu'il faut traiter les ambassadeurs, et vous voyez bien que la lettre de Voltaire est un sauf-conduit.
— Un sauf-conduit I continua Sartine en colère. Voilà comment on discrédite l'autorité I Je vais faire empoigner ce drôle, et la justice nous en fera raison, malgré son sauf-conduit.
A ces mots, il s'avança vers la porte comme pour donner Tordre de me conduire au Châtelet. J'avoue, monsieur Diderot, que cette pensée me mit hors de moi. Être pris ou pendu, pour moi c'était même chose. Aussi, je n'hésitai pas, et, résolu à me venger avant de mourir, je fis deux pas vers M. de Sartine en tirant à demi un pistolet de ma poche. Une minute déplus et je lui faisais sauter la cervelle.
Heureusement M. le duc de Ghoiseul, qui m'observait, se jeta entre nous deux et dit d'une voix forte :
— Arrêtez, M. de Sartine I On ne touchera pas un cheveu de la tête de cet homme avant que je vous aie parlé en particulier Et vous, maître Jean,
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enlrez dans ce cabinet et ne craignez rien pour votre liberté.
Je demeurai d'abord indécis ; mais M. de Choiseul me parut si favorablement disposé qup je crus qu'il serait toujours temps de désespérer et de vendre chèrement ma vie. J'entrai donc dans un cabinet assez étroit, attendant le résultat de leur délibération.
Dura-t-eUe longtemps, ou bienétais-je dans un de ces jours où les minutes valent des heures ? Il est certain que je n'ai jamais eu de plus terrible frayeur. Tout confiant que j'étais dans le crédit de M. de Voltaire, j'aurais donné de grand cœur le royaume de France tout entier pour avoir la permission de me promener avec un fusil à deux coups dans la forél de la FeuilladCi où les loups et les renards ont fondé une colonie.
La discussion fut très-vive. M. de Sartine élevait" la voix et s'emportait souvent : « Doit-on avilir l'autorité du roi en faveur d'un rebelle?... 11 faut faire un exemple et rabaisser l'orgueil de ces hobe reaux de province qui se croient tout permis... Une tête coupée est souvent d'un bon exemple.- »
Vous jugez, monsieur Diderot, si j'étais à mon aise. Une tôte coupée ! Évidemment, c'était M. de Pérédur. Mon tour allait venir.
<( Tous n'y pensez pas 1 répondait M. de Choiseul, Allez-vous nous créer de nouveaux embarras, nous brouiller avec Voltaire, qui ne manquera, pas de
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crier à l'injustice, à la cruaulé... Cela retombera sur nous... Voyez le parti qu'il a tiré de cette malheureuse affaire des Calas... Croyez-moi, faites remettre en liberté son protégé. Vous le pouvez, car votre ami Maupeou ne vous refusera pas un tel service. Et, entre nous, la procédure est fort irrégulière. Le comte de Chônevert est un \1eux fou... (Pardon, madame, interrompit Jean, c'est l'opinion de M. leduc de Choiseul et non la mienne). Sa fille est fort bien mariée, quelque chose que veuille décider le Parlement, et, si elle ne l'est pas, il ne tiendra qu'à elle de recommencer la cérémonie... Votre ami Sarrazine a tort de songer à ce mariage. Son entêtement inexplicable me ferait croire qu'il y a quelque chose de vrai dans le bruit qui court que le vieux Toumebride est ruiné. Mais, quand même il aurait besoin de rétablir sa fortune, faut-il faire le malheur de Pérédur et de mademoiselle de Ghênevert pour enrichir le fils d'un traitant ?
— Bt la résistance à la maréchaussée ? et les coups de pistolet tirés ? et lesiipmmes tués ? Faut-il aussi n'y plus penser ? demanda Sartine.
— Mais, répliqua M. de Choiseul, ce Lempoîgiie qu'on a tué faisait-il son devoir en prêtant main-forte au premier fou venu contre son gendre et sa fille ? Et s'il a tiré sans ordre, n'est-il pas juste qu'on le lui ait bien rendu?,.* Enfin, pensez-y, M. de Voltaire croit à l'innocence de ces gens-là, il plaidera leur cause dans tout l'univers ; il rendra ce procès odieux
oa ridicule ; .pour moi, je m'en lave les mains, et je lui écris dès ce soir que j'ai voulu faire remettre Pérédur en liberté, mais que vous, stoïque et ferme comme Caton d'Utique, vous avez résisté et que vous refusez de lâcher votre proie.
Il faut que ce M. de Voltaire soit un terrible homme, car M. de Sartine, se voyant abandonné, déclara qu'il consentait à tout... — Mais, ajouta-t^il après réflexion, il faut que le procureur- général renonce à son procès ; car il y a eu plainte du père et de Sarrazine, et il faut qu'il y ait désistement.
— N'est-ce que cela? répliqua M. de Ghoiseol; alors, raffaire est faite.
Puis, il écrivit un billet, et, m'ayant demandé l'adresse de M. le comte de Chônevert, il fit venir un chevau-léger de la maison du roi.
— Portez ceci, dit-il, à M. de Chônevert, à l'hôtellerie du Plat dÈtain^ à Paris... Quanta vous, maître Jean, si prompt à dégainer, vous pouvez sortir et rassurer madame de Pérédur sur le sort de son mari. Avec l'aide de M. d^ Sartine, — car vous ne me refuserez pas ce service (Sartine fit signe qu'il cédait malgré lui), — je crois que M. le procureurgénéral sentira toute l'injustice de la plainte qu'on a portée contre M. de Pérédur... Maître Jean, je ne vous retiens pas.
Je me confondis en remerclments et je partis. Mais je n'osai me montrer tout de suite à l'hôtellerie du PUtt tÈtain, tant j'avais peur d'être reconnu par
GABRIELLfi DE .CHÉ^EYERt. 8S9
M. de CbêneTert et chassé comme un malfaiteur. Ce matin seulement, en rôdant le long des cuisines, j'ai entendu que M. de Ghénevert, qui est un peu glorieux (sauf votre respect, madame), commandait à grand bruit qu'on lui préparât un carrosse pour midi et qu'on graissât ses bottes, car il avait affaire à Versailles, disait-il, chez le roi et chez M. de Ghoiseul. Là-dessus, je suis allé me promener le long des* quais, regardant couler l'eau et attendant avec impatience le départ de M- le comte, qui ne se possédait pas de joie. Je l'ai vu tourner le coin du pont Louis XV, bien assis et môme à demi couché dans une voiture découverte, rayonnant comme un soleil et orné de sa croix de Saint-Louis qui brillait sur son habit de velours vert. Je ne sais ce que M. de Choiseul a pu lui écrire ; mais il a dû lui offrir au moins le gouvernement d'une province.
Enfin je vais droit au Plat d^Ètain^ sûr de ne pas rencontrer M. le comte, et voilà que je me casse le nez contre M. de Sarrazine qui venait vous voir ; c'est alors que j'ai pensé à voir M. Diderot et à lui rendre compte de ma mission. Mais ici encore ma* (lame de Pérédur m'a prévenu.
— Eh bien, madame, s'écria Louison qui était entrée pendant ce long récit et qui écoutait Jean avec admiration, est-ce un homme, mon Jean, ou bien une poule mouillée?
— Mon ami, dit Gabriellc qui avait les larmes aux yeux, comment pourrai-je vous récompenser?...
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— Madame, répondit Jean, cela n'est rien... Entre amis I... Je n'ai même pas le mérite de vous avoir servie, car ma tête était en danger aussi bien que celle de M. de Pérédur, et je faisais mes alTaires en même temps que les siennes... Ceux qu'il faut re> mercier, c'est M. Diderot d'abord qui a été notre providence, et M. de Voltaire qui a fait plus en notre faveur avec deux traits de plume...
— Pardonnez-moi, monsieur, dit Gabrielle en tendant gracieusement la main au philosophe, et ne croyez pas que j'oublie jamais que vous nous avez sauvé la vie.
— Madame, répliqua Diderot en baisant la m^in qu'ellQ. lui tendait , je suis trop heureux d'avoir contribué à essuyer les larmes des deux plus beaux yeux de France.
Il eût sans doute continué son discours, mais madame Diderot entra au même instant et fronça le sourcil en lui voyant baiser si galamment la main de Gabrielle.
Ce froncement de sourcils, si connu du philosophe, coupa court à tout compliment, et donna grande envie de rire à Louison.
— Denis, dit madame Diderot, on vient chercher les épreuves de V Encyclopédie. Sont-elles corrigées ?
— Pas encore, dit le philosophe impatienté. Si Pankoucke est si pressé, qu'il aille faire un tour de promenade I
— Mon ami, reprit madame Diderot avec insis-
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tance, les compositeurs de rimprimerie n'ont pas d'ouvrage. As-tu de la copie à leur envoyer?
Diderot haussa les épaules ; mais Gabrielle se leva et prit congé de lui, accompagnée de Jean et de Louison.
Quand la porte fut fermée :
— N*as-tu pas honte, Denis, demanda madame Diderot, de baiser la main à des marquises quand les compositeurs, les correcteurs, les libraires atten« dent ton manuscrit? Encore si tu n'avais pas de dettes chez le boulanger, le boucher, le marchand de bois, le marchand de vin, Tépicier, le tailleur...
— Oh! le taUleurl... interrompit le philosophe, cela est bon pour de plus grands seigneurs que moi. Toute ma défroque, y compri,s le chapeau, les souliers et le linge, vaut bien soixante livres tournois. Et c'est l'estimer très-cher !
— C'est justement, dit madame Diderot, ce qui montre le mieux que tu n'es bon à rien, car enfin tu es mal vêtu, et chaussé de façon à me faire honte, j'en conviens; mais moi, ai-je une robe pbur m'habiller ? ne vais-je pas toute nue dans les rues ?
— Toute nue I s'écria Diderot. Tant pis I Tu as grand tort de ne pas t'habiller, et dans un État bien policé...
— Oui, oui, riez, monsieur le plaisant. Rira bien
qui rira le dernier Quelle dot avez-vous amassée
pour votre fille unique? Le souvenir de vos vertus apparemment? Voilà qui lui fera trouver un mari !
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Pendant ce temps, M. de Montesquieu a un carrosse ; M. de Buifon est intendant du jardin du roi ; M. de Voltaire a un château ; que dis-je ? un château I II a quatre ou cinq châteaux ! mais toi, tu es né dans une boutique de coutelier et tu mourras à Thôpital, et ce qui est pire, tu y feras mourir ta fille et ta femme.
Diderot, sans s'émouvoir, se leva et prit un livre dans un rayon de la bibliothèque.
— Assieds-toi là, dit-il, je vais te lire un chapitre de Sénèque sur la patience qu'il faut Uvoir avec une femme d'un mauvais caractère,,. De patientia,,.
Mais madame Diderot' ne voulut pas en entendre davantage, et sortit de la chambre en refermant violemment la porte.
— Ma foi, pensa le philosophe, c'est assez travaillé aujourd'hui. Il faut montrer ce chapitre à mademoiselle Voland.
Sur quoi, il prit son chapeau, sa canne, et alla voir ladite demoiselle, qui était sa meilleure amie et la rivale la plus redoutée de madame Diderot.