A MADAME DE SABLÉ
A FontevrauU, ce 19 juin 1G74.
Je suis trop heureuse, Madame, que \ous vous soyez aperçue de mon silence et que vous m'ordonniez de vous en rendre raison. Il m'est très-aisé de le faire, et je n'ai pour cela qu'à vous dire que j'ai été deux mois occupée à mon chapitre général, qui est la plus grande et la plus longue affaire que puisse avoir l'abbesse de FontevrauU. Je n'en suis pas encore absolument quitte, mais je puis vous assurer, Madame, que, dans le temps qu'elle m'occupoit le plus, je songeois à trouver quelque moment de loisir pour vous faire ress'ouvenir de moi. Vous avez eu la bonté de me prévenir, et vous m'avez donné une très-sensible joie, car je ne souliaile rien tant que de trouver que vous me faites llionneur de m'aimer, et outre cela j'aime vos lettres pour elles-mêmes. Je
me fais un plaisir extrême de les lire mille fois. Ma sœur de Fourille ^ en aura un, le plus grand du monde, quand elle saura qu'il lui est permis d'aller chez vous. C'est une fille
* Cette lettre se termine par la formule ordinaire : « Lues, prononcées et publiées en notre assemblée générale de nos discrètes et d.screts, tenue à EonlCYrault le vingt-huitième de n\fi\ U'7 ».- .V. M. hnhncllc de Rnduchonnrt . »
< BiLl. i.n,,. Mfs. n,0;.0. Mefeuilles VMn,!. I. \ll, fol iao. Publiée en ïiailic irar M. Cousin, (Unis Mmtionc ilc Snblr. \>. '-67
« « Serait-ce une lUIe ou une pa.en.o du lieulenai,l-î,'enen.l .le onrille excellent otlicier, tué à Senef, «lie n.èrae année de 1074/ Dans le Grand Dkliunuaire hi.slori<i„o drs Prccicus, on Home une demoiselle de Fouril sous le non. de Horclhulc, niais c le est donnée comme mariée : ce ne peut donc être celle-c. » Note de M. Cousin.)
AIÎIÎESSE DR FONTKVF!AI![,T, RT DK SES AMIS. H5 qui a beaucoup desprit rt le goût très-fin. Ainsi, il „e peut nen lu, arriver de plus heureux dans tout son vova^e que .1 avoir I honneur de vous entretenir. Connne elle esl une de «;olles de cette maison que j aime le mieux, je lui ai dit mille lois ce que je savois sur voire sujet, et vous jugez bien Madame, que je serai ravie qu'elle vous ait vue pour que nous puissions, elle et moi, avoir le plaisir de parler souvent de vous.
Je n'ai été nullement surprise de la froide réception que madame de Thianges lui a faite ; cela ressemble a tout le loste de sa conduite à mon égard, et je commence à croire qu el/e se fait un point de conscience do me maltraiter \oyant que ce déchaînement a commencé presque eu même lomps que sa dévotion, et qu'il subsiste sans que j'en puisse deviner le fondement; car enfin, Madame, je ne lui ai rien
ff "'.'"V,"'' '' " *"' '""'''<' "'^'"'^ '!"«' q"a"d je l'aurois olfensée, I elo.gneinent et 1 abandon oii je suis devroicnt na-
urellement faire cesser ses persécutions. Je vous dis cela,
Madame, parce que j'aime à vous faire part de ce que je
pense, et nullement pour que vous en fassiez usage. Je suis
résolue à prendre patience, à me passer des gens et à me
souvenir toujours des injustices dont ils sont capables, non
pas pour leur en vouloir du mal, mais afin de n'être jamais
assez sotte pour faire aucun fond sur eu.v. Voilà, Madame,
tout ce que je pense sur ce sujet. Si je m'y suis un peu trop
étendue, vous vous souviendrez, s'il vous plaît, , ne vous
m avez mandé de vous dire toutes mes pensées sur cette
Je vais écrire à madame de La Reynie ' sur celle de raa-
coLîi;''Se'de' mc<:L t i'rn ■r"''' <";^r'>"*^'- "« '■>■"'<=■. --
viicr IWiX r!l . . ' v,e^me, c|u'clle avait épousi^ en fé-
110 LETTRES DE G.VBRIEl.LE DE ROCIIECHOU ART
dame la princesse de Guémené \ Il m'est bien glorieux de rendre quelques services à une personne de son mente et de sa qualité; mais ce qui me touche principalement est de faire en cela quelque chose qui vous soit agréable. Je vous assurequeje solliciterai madamedeLaReynieplusd'une fois;
elle est tout à fait de mes amies, et il est vrai qu'elle avoit fort recommandé votre procès à monsieur son mari. Toutes les fois que vous aurez besoin de son crédit, je vous conjure, Madame, de ne faire nulle difficulté de m'employer. Je suis certaine que mes recommandations ne seront pas tout à fait
inutiles de ce côté-là.
Celte lettre est si longue que je n ose vous dire tout le bien que je pense de Mgr l'archevêque de Tours ^ En un mot, Madame, je le trouve digne de l'approbation que vous lui donnez, et il a tant de respect pour vos sentiments, qu'il n'y a point dTionnêtetés qu'il ne me fasse, fondées assurément sur la bonté qu'il sait que vous avez pour moi. Je vous serai très-obligée si vous prenez la peine de lui témoigner que je lui en suis trés-reconnoissante.
11 me semble que j'ai répondu à tous les articles de votre dernière lettre, excepté aux louanges qu'il vous plaît de donner à ce petit discours qui est tombé entre vos mains «; mais je suis si honteuse que vous l'ayez vu que je ne puis vous en rien dire. Je vous prie de ne prendre pas cela pour une façon.
4 Anne de Rohan, princesse de Guémené.
5 Michel Amelot de Gournay, d'abord' évoque de Lavaur en 1071. nommé archevêque de Tours eu 1C7Ô. Mort le 7 février 1087, a 1 âge de
soixante-trois ans. ,. .. j .*»
6 « Probablement le Discours sur la Politesse. Il aurait donc été composé avant 1674. » (Note de M. Cousin.) Nous le donnons à la suite de cette let!re.
ADRESSE DE FONTEVRAULT, ET DE SES AMIS. 117 21. — OUESTION SUR U POLITESSE*.
Pour découvrir l'origine de la politesse, il faudrait la savoir bien définir, et ce n'est pas une chose aisée. On la confond presque toujours avec la civilité el la flatterie, dont la première est bonne, mais moins excellente et moins rare que la politesse ; et la seconde mauvaise et insupportable, lorsque cette même politesse ne lui prête pas ses agréments. Tout le monde est capable d'apprendre la civilité qui ne consiste qu'en certains termes et certaines cérémonies arbitraires, sujettes, comme le langage, aux pays et aux modes; mais la politesse ne s'apprend point sans une disposition naturelle, qui, à la vérité, a besoin d'être perfectionnée par l'instruction et par l'usage du monde. Elle est de tous les temps et de tous les pays, et ce qu'elle emprunte d'eux lui est si peu essentiel, qu'elle se fait sentir au travers du style ancien et des coutumes les plus étrangères.
La flatterie n*est pas moins naturelle, ni moins indépendante des temps et des lieux, puisque les passions qui la produisent ont toujours été et seront toujours dans le monde. 11 semble que les conditions élevées devroient garantir de celte bassesse ; mais il se trouve des flatteurs dans tous les étals. Quand l'esprit el l'usage du monde enseignent à déguiser ce défaut, sous la marque* de la politesse, en se rendant agréable, il devient plus pernicieux ; mais toutes les fois qu'il se montre à découvert, il inspire k mépris et le dégoût, souvent môme aux personnes en faveur desquelles il est employé. 11 est donc autre chose que la politesse, qui
* Recueil de divers écrits. Paris, in-12, 1756, p. 84. — Le titre porte Question sur la Politesse, résolue par madame Vabbesse de F... Voir la note 6 de la kttro précédente. ^ Le texte porte bien la marque, Ne serait-ce pas lemasqueY
ii8 LETTRES DE GAHUIELLE DE ROCII ECHO. ART
plaît toujours, et qui est toujours estimée. Eu effet, si on juge de sa nature par le terme dont on se serf pour l'exprimer, on n'y découvre rien que d'innocent et de louable. Polir un ouvrage dans le largage des artisans, c'est en ôler ce qu'il y a de rude et d'ingrat, y meltre le lustre et la douceur dont la matière qui le compose se trouve susceptible, et en un mot le finir et le perfectionner. Si Ton donne à cette expression un sens spirituel, on trouve de même (lue ce qu'elle renferme est bon et louable.
Un discours, un sens poli, des manières et des conversations polies, cela ne signifie-t-il pas que ces choses sont exemptes de Tenflure, de la rudesse, et des autres défauts contraires au bon sens et à la société civile, et qu'elles sont revêtues de la douceur, de la modestie, et de la justice que l'esprit cherche, et dont la société a besoin pour être paisible et agréable? Tous ces effets, renfermés dans de justes bornes, ne sont-ils pas bons, et ne conduisenl-ils pas à conclure que la cause qui les produit ne peut aussi être que bonne? Je ne sais si je la connois bien, mais il me semble qu'elle est dans l'âme une inclination douce et bienfaisante qui rend l'esprit attentif et lui fait découvrir avec délicatesse tout ce qui a rapport à cette inclination, tant pour le sentir dans ce qui est hors de soi, que pour le produire soi-même suivant sa port»'e; parce qu'il me paroît que la politesse, aussi bien que le goût, dépend de l'esprit, plutôt que de son étendue ; et que, comme il y a des esprits médiocres qui ont le goût très-sûr dans tout ce qu'ils sont capables de connoitre, et d'autres très-élevés, qui l'ont mauvais et incertain : il se trouve de même des esprits de la première classe, dépourvus de politesse, et de conmiuns qui en ont beaucoup.
On ne fmiroit point si on examinoit en détail combien ce défaut de poUtesse se fait sentir, et combien, s'il est permis
ADRESSE DE FONTEVR AllLT. ET DE SES AMIS. 110
de parler ainsi, elle embellit tout ce qu'elle touche. Quelle allontion ne faul-il pas avoir pour pénétrer les bonnes choses sous une enveloppe grossière et mal polie? Combien de gens d'un mérite solide, combien d'écrits et de discours bons et savants, qui sont luis et rejetés, et dont le mérite ne se découvre qu'avec travail, par un petit nombre de personnes, parce que cette aimable politesse leur manque 'r Et, au contraire, qu'est-ce que celte même politesse ne fait pas valoir? Un geste, une parole, le silence même- enfin, les moindres choses guidées par elle, sont toujours accompagnées de grâces, et deviennent souvent considérables.
En effet, sans parler du reste, de quel usage n'est point quelquefois ce silen<epoli, dans les conversations même les plus vives? C'est lui qui arrête les railleries, précisément au terme qu'elles ne pourroient passer sans devenir piquantes, et qui donne aussi des bornes aux discours qui montreroier.t plus d'esprit que les gens avec qui on parle n'en veulent trouver dans les autres. Ce même silence ne supprime-t-il pas aussi fort à propos plusieurs réponses spirituelles, lorsqu'elles peuvent devenir ridicules ou, dangereuses, soit en prolongeant trop les compliments, soit en évitant quelques disputes? Ce dernier usage de la politesse la relève infiniment, puisqu'il contribue à entretenir la paix, et que par là il devient, si on l'ose dire, une espèce de préparation à la charité. 11 est encore bien glorieux à la politesse d'être souvent employée dans les écrits et dans les discours de morale, ceux mêmes de la morale chrétienne, comme un véhicule qui diminue en quelque sorte la pesanteur el l'austérité des préceptes et des corrections les plus sévères.
J'avoue que cette môme politesse étant profanée et corrompue, devient souvent un des plus dangereux instruments de Tamour-propre mal réglé. Mais en convenant qu'elle est corrompue par quelque chose d'étranger, on prouve, ce me
120 LETTRES DE GADRIELLE DE ROCH ECIIOU AIIT
semble, que de sa nature, elle est pure et innocente ; et c'est dans cet esprit simple qu'elle doit être considérée ici, pour répondre à la question proposée.
Il ne m'appartient pas de décider ; je ne puis seulement m'empêcher de croire que la politesse tire son origine de la vertu ; qu'en se renfermant dans Tusage qui lui est propre, elle demeure vertueuse ; et que lorsqu'elle sert au vice, elle éprouve le sort des meilleures choses, dont les hommes vicieux corrompent l'usage : la beauté, l'esprit, le savoir. Toutes les créatures en un mot, ne sont-elles pas souvent employées au mal, et perdent-elles pour cela leur bonté naturelle?
Tous les abus qui naissent de la politesse n'empêchent pas qu'elle ne soit essentiellement un bien, tant dans son origine que dans ses effets, lorsque rien de mauvais n'en altère la simplicité.