AU DOCTEUR VALLANT
A Fontcviaulî, ce 5 janvier 1077.
J'ai reçu. Monsieur, la lettre dont vous me parlez dans votre dernière; mais ce fut dans un temps où j 'avois tant d'embarras qu'il me fut impossible d'y répondre. Cependant j'eus beaucoup de joie de voir que vous vouliez bien encore me faire part de vos sentiments et que vous aviez assez bonne opinion de moi pour vouloir savoir les miens sur des matières aussi solides que le sont celles que vous me pro" })Osez.
Je ne vous puis répondre sur la question qui étoit dans votre autre lettre, parce que je l'ai oubliée et que piir malheur la lettre s'est perdue ; mais pour la dernière, je vous dirai ce que j'ose penser.
' Bibl. imp Ms.^ 17,050. l'orle/cinlles VullaiU, t. VII, fol. 502.
130 LETTRES DE GABBIELLE DE ROCIIECHOU AUT
Il est certain qu'en effet il n'y a point de personne raisonnable qui puisse hésiter à s'humilier devant Dit^u, et qui, connoissant toutes les misères de la condition humaine, ne se trouve méprisable et infiniment éloignée de cet être parfait et éternel duquel toutes choses dépendent. Voilà un sentiment qui est, je ciois, commun à tout le monde, et qui, à force d'être raisonnable, ne peut être d'aucun mérite et lie satisfait pas, à mon avis, à l'humilité que nous devons avoir devant Dieu. La première ' naît de la seule lumière naturelle et se trouve aussi bien dans les païens que dans les fidèles; mais la seconde, qui, je crois, est la seule qui soit méritoire, suppose une grâce qui, nous faisant connoitre l'horreur du péché, et surtout de ceux que nous avons commis, et nous approchant assez de Dieu pour nous donner quelque chose de sa pureté et de sa souveraine perfection, nous abîme en sa présence et nous persuade avec raison que nous nous sommes mis, par noire propre faute, au-dessous des bêtes, des créatures insensibles, du néant même.
Il est assez aisé d'avoir ces pensées dans la superficie de l'esprit, et il n'y a guère de gens qui ne soient assez instruits pour tenir le langage qu'il faut sur ce sujet ; mais je suis persuadée qu'il y eu a peu qui en soient pénétrés ;.u fond du cœur, et que, quand on est là, on a déjà fait bien du chemin
dans la vertu.
Voilà, Monsieur, tout ce qui m'est venu dans l'esprit sur cette question. Je me suis hasardée à vous le mander pour vous obligera m'en faire de nouvelles, et surtout à me faire part de tout ce que vous saurez sur chaque sujet. J'ai tant de confiance en vous que je m'assure que vous ne montrerez à personne ce que je vous mande, et môme que vous serez assez bon pour ne vous en pas moquer en votre particulier.
^- Ou dirait qu'il y a ici une lacane ; cependant le passage est reproduit textuellement. 11 faut sans doute sous-entcndre le mot hiwulUc
ADBESSE DE FONTEVRAULT, ET DE SESiAMT^:. 151
Jusqu'à ce que vous me détrompiez là-dessus, ce qui, je crois, n'arrivera ji'inais, je trailenû toujours avec la même liberté tous les chapitres sur lesquels vous voudrez bien avoir mon sentiment.
Madame de Belin vous fait mille compliments et vous supplie de lui renvoyer au plus tôt des méditations manuscrites qu'elle vous prêta l'année passée; elle en est un peu en peine.
Vous m'obligerez fort de faire mes compliments au Père Martin, et de lui dire que j'ai une véritable honte du long temps qu'il y a que je ne lui ai écrit.