UNE
AU XVIP SIÈCLE
GABRIELLL
CIIAPITUE PREMIKR
L'esprit cultivé et les talenlsdc Gabriclle de Uochceliouart très- appréciés par les conleiiiporains. — Sa naissance. — Elle a pour marraine la fondatrice des Sœui-s de la Charité. — Elle éprouve d'abord de la répugnance pour le couvent. — Ce sentiment ne dure pas. -- Ses jtarcnts la font revenir dans le monde. — Elle soutient une conversation en latin avec le médecin du roi. — Rentre au couvent malgré sa famille. — Assertion contraire de madame de Caylus et de Saint-Simon. — Elle prend l'iialiit devant toute la cour. — Quitte l'Abbaye-aux-Bois pour suivre madame de Chaulnes, supérieure à l'oissy. — Est nommée abbesse de Fonlevrault, grâce à madame de Montespan. -- Fondation de l'abbaye au douzième siècle, par Robert d'Arbrrssel. — Inllucnce qu'il exerce sur les populations. — Rùle et nécessité des couvents dans les temps féodaux. — Ils sont le refuge des esprits d'élite et des opprimés.— Vives critiqm s dirigées contre Robert d'Arbrissel. — Ses anciens amis reviennent à lui. — Le monastère de Fontevrault se compose de trois couvents de femmes et
2 GÂimiELLE DE ROCllECIIOl'ART
d'un couvent d'hommes. - Son fondateur adopte la règle de saint Benoît - Il soumet les religieux à l'autorité d'une abbcsse. - Costume des religieuses. - Les abbesse. étaient presque toujours de sang roval - Gabrielle de Rochechouart succède a une lille naturelle de" Henri IV. - Difllcultés que fait le pape {)our approuver sa nomination. - Elle est bénite en grande solennité au couvent des Filles-Dieu, à Paris. - Elle quitte Paris. - Est reçue triomphalement à Orléans et à Fontevrault. - L'opposition quon avait faite à sa nomination est bientôt apaisée. - Elle gagne le cœur de ses religieuses.
Une beauté pour le moins égale à celle de madame de Montespan, l'esprit du monde dans ce qu'il a de plus aimable et de plus enjoué, un beureux fond d'indulgence et de bonté, une vertu réelle, avec cela de vrais instincts littéraires, un style épislolaire du meilleur aloi, le don des langues et rétolîe d'un savant sans ombre de pédanterie, enfin une aptitude pour les affaires à rendre jaloux un ministre : tels sont les traits principaux d'une célébrité du grand régne, d'une femme supérieure, sans nul abus du mot, dont je voudrais aujourd'hui esquisser l'iiisloire. S'étonnera-t-on si les contemporains n'ont eu pour elle que des sympathies, si Bussy-Rabulin l'a respectée, si le terrible Saint-Simon en a longuement fait Téloge, si madame de Caylus en a crayonné le plus charmant portrait? Seule, madame de Sévigné a répété, nous dirons pourquoi, de mécliants propos sur la sœur de mesdames de Montespan, de Tliianges et du duc de \ ivonne, sœur par l'esprit autant que par le sang, et qui contribua pour sa bonne part à la réputation pro-
verbiale des Mortemart. Toute simple, unie et dénuée d'incidents qu'a été sa vie, elle mérite d'être racontée avec quekjues détails. On y verra, comme dans un miroir fidèle, ce qu'était l'abbesse d'un des grands couvents de France, au milieu du régne de Louis XIV, alors que la puissance ecclésiastique avait encore tout son prestige et que le clergé était, ou plutôt s'appelait le premier corps de l'Etat. Divers écrits de sa composition paraissent avoir été brûlés par ses ordres ; on ne connaît même d'elle jusqu'à ce jour, en fait de travaux de l'esprit, qu'un essai de quelques pages sur la Politesse. Je ne parle pas d'une traduction du Banquet de Platon qui lui est généralement attribuée, sans preuves décisives. Et pourtant, d'après Saint- Simon, c( ses moindres lettres étoient des pièces à garder, ses convcrbutions ordinaires, même celles d'affaires ou de discipline, charmantes, et ses discours au Chapitre, tous les jours de fête, admirables*. » On lit, en outre, dans un journal du temps : « Ses lettres circulaires sur la mort de ses religieuses et de ses filles faisoient admirer la fécondité de son génie'. » Que sont devenues toutes ces notices nécrologiques? La seule que nous ayons trouvée fait vivement regretter les autres. Par bonheur, nous avons recueilli çàet là un certain nombre de lettres familières de l'aimable abbesse à la marquise de Sablé et au doc-
• Mémoires, édit. Hachette, t. V, p. 2*)9. ; • Mémoires pour l histoire des sciences; Trévoux, décemlire 1704.
ÂX.
4 GABRIELLE DE ROCHECIIOUART
tcur Vallant, si choyé et fcté pour ses ordonnances, à Segrais, à Daniel Iluet, au père Rapin, le gracieux auteur des Jardins, au célèbre collectionneur Gaignières, à quelques religieuses de l'Abbaye-aux- Bois, sans compter plusieurs lettres de direction aux couvents de l'Ordre, et divers mémoires sur des difficultés administratives. La lecture en est attravante, et je ne crains pas d'être démenti en disant qu'elles justifient de tout point le jugement de Saint-Simon et des contemporains. D'autres, adressées à madame de La Fayette et les plus regretfables peut-être, semblent perdues sans retour; aussi ne savons-nous leur amitié que par ricochet. Ce qui reste suffit pour mesurer la portée de cet esprit toujours aisé et gracieux au milieu des occupations les plus sérieuses, soumis et orthodoxe quant aux doctrines, préférant avec les jansénistes la morale sévère, parce qu'elle lui parait la seule conforme aux règles de l'Évangile, dégagé, libre, élevé, se plaisant aux distractions littéraires et aux récréations de l'intelligence. C'est ainsi, c'est en étudiant dans leur intimité les hommes et les femmes qui, par le rang et l'esprit, tinrent la première place dans la période brillante du règne de Louis XIV, qu'on parviendra à comprendre ce siècle singulier, étrange, où des vices cffravants s'alliaient aux convictions religieuses les plus sincères, où Molière faisait ses paques\
* Rechercho suv Molière, par M. E. Soulié, p. 79 et 2C1, note.
où deux prélats renommés, Daniel lïuct et Fléchier, rimaient de très-galants madrigaux, où une abbesse, justement estimée et respectée, cultivait les lettres, la poésie, et lisait, traduisait peut-être, en tout bien tout honneur, les passages les plus scabreux du divin Platon.
Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochechouart de Mortemart était née en 1045 dans un pavillon des Tuileries qu'occupait son père, gentilhomme du roi, nommé depuis gouverneur de Paris^ Comme dans beaucoup de familles de son temps et de tous les temps, deux tendances opposées partageaient et troublaient la maison. Le duc de Rochechouart-Mortemarl, que Tallemant des Réaux ne flatte guère, pouvait être considéré, sous le rapport delà fidélité, comme un détestable mari, et nous savons en outre qu'il était, vers 1670, endetté de dix-sept cent mille livres*. Une fois entré ^dpns la vie de désordre, un grand seigneur tel que lui ne devait pas s'arrêter à mi-chemin; c'est ce qu'il fit. La duchesse, née Diane de Grandseigne, avait les qualités contraires ; mais, sans énergie, et par suite sans influence, à ce qu'il semble, car son rôle dans la famille est complètement effacé, elle subit passive-
* Gabriel de Rocliechouarl, duc de Morteirart, seigneur de Yivonne, né en IGOO; penlilhoninie de la chambre sous Louis XHI; pair de France en nW)3; prouverneur de Paris au mois de mars 1G0P; mort le 2G dt'ceml)re 1G75. — Nous lavons déjà fait connaître dans Madame ile Monlcspan cl J.ouis XIV, p. 2r)2 et passim.
* Lettre de Colbert à Louis XIV du 17 juin 1074 [Madame de Montespan et I/)uts MV, p. ti'24).
6 GABRIELLE DE ROCIIECIl QUART
ment, comme tant de femmes, la situation qui lui était faite. Liée avec madame Legras*, qui fonda Tadmirable institution des Sœurs de la Charité, elle la choisit pour marraine à sa fille. Les premières années de Gabrielle de Rochechouart révélèrent les dons particuliers dont la nature l'avait favorisée. Une de ses nièces, qui la remplaça en 1704 comme supérieure de Fontevrault, dit qu'elle montrait, dès l'âge de sept ans, tant de raison et de modestie, d'esprit et de douceur, qu'elle se conciliait tous les cœurs-. Élevée sous le même toit que le duc d'Orléans, frère de Louis XIV, elle jouait souvent avec lui. Quand elle eut onze ans, on songea à compléter par une instruction solide tant d'heureuses dispositions, et on la mit à rAbl)aye-aux- Bois. Elle y avait, dit-on, une répugnance extrême'^; mais il fallut obéir. L'affection que lui témoignèrent ses
* Louise de Marillac, veuve d'Antoine Legras; née en 159i, morte le Ij mars 1662.
2 Lettre circulaire de sœur Louise-Françoise de Rochec/iouart-Mortemart, abbesse de Fontevrault, à Voccasion de la mort de madame Marie-Madeleine [Gabrielle] de liochechouart-Mortemart, abbesse chef et générale de cette abbaye et de tout lOrdre.- i\m. imp., imprimés; h. n. '27, 14,802.) ^ '
Cette circulaire, attribuée à l'abbé Gcnest, de l'Académie française est des plus intéressantes. Nous la reproduisons en entier à l'appendice' On trouve à peu près tous les faits qu'elle contient, mnis moins simple^ ment présentés, dans YOraison funèbre de trcs-ilhistn et relinieuse dame Marie Madeleinc-Gabriellc de Ilochccliouart de Mortmiart abbes'<e chef et générale de Vabbaifc et ordre de Fontevrault, prononcée dans la grande église de l'abbaye de Fontevrault, le 0 novembre 170i parmessire Antoine Anselme, abbé de Saint-Sever, cap. de Gasconne, — (in-é, oO p. Bibl. iinp. Imprimés; L. n. 27, 14, 804.)
■' lettre circulaire, etc.
maîtresses, l'attrait chaque jour plus vif pour l'élude, modifièrent sensiblement ses idées, et le moment vint où l'aversion première semble avoir fait place à une inclination irrésistible. Ce fui le tour des parents de s'alarmer, et ils la reprirent auprès d'eux. Elle savait déjà l'italien, l'espagnol, le latin, et, un jour qu'on l'avait menée chez la reine mère, elle soutint devant Louis XIV, avec Vallot, son premier médecin, une conversation dans cette dernière langue. Que n'eût-on pas fait alors pour l'empêcher de retourner au couvent? Prières, promesses, reproches, tout fut inutile. « On lui proposa des mariages, dit sa nièce ; elle persévéra dans sa résolution. Elle rentra dans l'Abbaye-aux-Bois sous prétexte de s'y éprouver encore. Là, elle souffre de nouvelles attaques ; une infinité de personnes considérables dans le monde et dans TÉglise la sollicitoienl sans cesse de se conformer aux volontés de sa mère ; mais elle ne pouvoit plus écouter d'autre voix que celle de Dieu qui rappeloit*. » Ces sollicitations ne concordent pas, il est vrai, avec ce que dit madame de Caylus : « Je n'ai point eu l'honneur de connoître madame l'abbesse de Fontevrault; je sais seulement par tous les gens qui l'ont connue, qu'on ne pouvoit rassembler dans la même personne plus de raison, plus d'esprit et plus de savoir. ReUifieme sans vocation^ elle chercha un amu-
* IMtre circulaire, etc.
sèment convenable à son éliil ; mais ni les sciences, ni les lectures ne lui firent rien perdre de ce qu'elle avoit de naturel*. » Saint-Simon prétend de son cùlé qu'on l'avait contrainte, et qu'elle avait fait de nécessité vertu-. « Quoi qu'il en soit, à dix-neuf ans, elle prit rhabit en présence des deux reines, du duc d'Orléans, de madame Henriette d'xVngleterre. L'année d'après, elle prononçait ses vœux. C'est alors qu'elle commença l'étude du grec et même de l'hébreu, pour lire le Nouveau Teslament dans l'original. Madame de Chaulnes% qui Tavait dirigée à l'Abbayc-aux- Bois et qui l'aimait comme une fille, avant obtenu du roi l'abbaye de Poissy, malgré les protestations des religieuses*, elle l'y suivit, et c'est là qu'elle apprit, le 18 août 1670, qu'elle venait d'être nommée abbesse, chef et générale de l'abbaye et de l'ordre de Fontevrault^
Fondée la dernière année du onzième siècle par un prêtre breton, Robert d'Arbrissel, dans un vallon inculte arrondi en amphithéâtre, près de la Loire et
* Souvenirs; édit. Techener, p, 09.
- Ce que disent madame de Caylus et SaiiU-Simon se rapportera il-il à la première entrée de Gabriellede Rochecliouartà rAbbayc-aux-Dois? H résulte de tout ceci quelque incertitude sur un point trùs-iniporlant.
^ Sœur du duc de Cliaulnes, ambassadeur, gouverneur, etc.; morte eni707. — H faut voir Saint-Simon sur son caractère et ses travers. [M r moires, t.V,p.34i.)
* D'après Saint-Simon, le jour do la prise de possession, elles fermèrent les portes de l'abbaye, qu'il faUut laiie ouvrir de force pour installer la nouvelle abbesse.
, ^ lettre cireiilairc, etc.
du Poitou , l'abbaye de Fontevrault était devenue avec le temps l'une des plus importantes et des plus riches communautés du royaume. Ses commencements avaient été étranges. Une éloquence passionnée que les écoles de Paris et d'Angers avaient admirée, des conversions nombreuses et éclatantes, une foi ardente, avaient rendu Robert d'Arbrissel populaire dans la Bretagne, le Maine et l'Anjou. Le célèbre prédicateur s'était ensuite caché au monde dans une modeste chartreuse élevée pour lui et quelques disciples au milieu de la forêt de Craon ; mais appelé en 1096 à parler devant le pape Urbain 11 à Angers, sa parole eut un tel succès qu'il reçut Tordre de se consacrer désormais à prêcher l'Évangile. Une vie nouvelle s'ouvrait devant lui, et c'était le chef de l'Église qui la lui imposait. Les désordres des sociétés modernes disent ce que devaient être les mœurs des temps féodaux et du moyen ilge. Robert parcourut les villes, les villages, les hameaux, couvert d'un sac, les pieds nus, la barbe en désordre, tonnant contre la simonie et le concubinage des clercs, contre la licence effrénée des grands, contre les vices et les péchés de tous. Les populations accourent à sa voix, sont touchées, subjuguées, et ne peuvent plus se passer de l'entendre. Châtelains et châtelaines, bourgeois et paysans, mauvais garçons et courtisanes, toutes les classes subissent le charme de sa parole, s'attachent à ses pas et lui forment un cortège que les écrivains de l'époque évaluent à plus de trois
10 GABRIEIJE DE ROCIIECHOTIART
mille pcrsonnes\On devine la confusion qui devait s'ensuivre; les récriminations éclatèrent bientôt. Abandonnés de leurs ouailles, les prêtres des paroisses tonnent à leur tour contre celui qui les a dénoncés aux fidèles; l'évèque de Rennes, hier son ami, se joint à eux. Un autre grave personnage, Geoffroy, abbé de Vendôme, Taccabledes plus sanglants reproches^ Mais
* D'autres contemporains disent cinq mille. Constatons que, vers le milieu du douzième siècle, la parole d'Abailard excita, mais dans de bien moindres proportions, un pareil enthousiasme. Je laisse parler M. Guizot: a A peine ses disciples eurent-ils appris le lieu de sa retraite, qu'ils accoururent de tous côtés, et, le long de la rivière (l'Ardisson, en Champagne) se bâtirent autour de lui de petites cabanes. Là, couch»''S sur la paille, vivant de pain j:rossier et d'herbes sauvages, mais heureux de retrouver leur maître, avides de lentendre, ils se nourrissaient de sa parole, cultivaient ses champs et pourvoyaient à ses besoins. » [Abailaril et Ilcloise, par M. et madame Guizot. Nouvelle édition, 1855 )
La fondation des conmiunautcs religieuses qui s'élevèrent en si grand nombre du onzième au treizième siècle s'explique très-naturellement. <(. Les populations, dit M. Viollet-Le-Duc , voyaient un refuge eflicace contre l'oppression, dans ces monastères où se concentraient les hommes intelligents, les esprits d'élite, qui, par la seule puissance que donnent une instruction profonde, une vie régulière et dévouée, tenaient en échec tous les grands du siècle... » Et ailleurs: « Rien de comparable au mouvcmient du onzième siècle vers la vie religieuse. C'est qu'en effet, là seulement les esprits d'élite pouvaient trouver un asile assuré et tranquille, une existence intellectuelle, l'ordre et la paix. La plupart des hommes et des femmes qui s'adonnaient à la vie monastique n'étaient pas sortis des classes inférieures de la société, mais au contraire de ses hautes régions. C'est la tète du pay§ qui se précipitait avec passion dans cette voie... » Dictionnaire raisonné de V Architecture française du onzième au tieizième siècle, t. I, p. 124 et 255.)
M. Viollet-Le-Duc cite justement à celte occasion le passage ci-après emprunté au beau travail de M. de l:énuisat sur Saint Ansrlnie de Cantrrhury : a Les abbés de ces temps d'austérité et de désordre resf emblaient fort peu à ces oisils, grassement rentes, dont s'er.t raillée plus tard notre littérature bourg, oise et satirique : leur administration était laborieuse, et la houlette du pasteur n'était pas immobile entre leurs mains. »
' « Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis familiariter tecum liabi-
I un et l'autre avaient sans doute été trompés par de faux bruits, car ils ne tardèrent pas à rendre leur amitié à Robert. Pour lui, affligé de leur blâme, reconnaissant d'ailleurs les périls de cette vie nomade, il planla sa tente à Fontevrault. Grâce aux libéralités des seigneurs de Loudun, de Montreuil-Bellay, de Montsoreau, imités depuis par les princes et comtes d'Anjou, de Poitou, de Touraine et d'Angleterre, les bâtiments du monastère s'élevèrent rapidement. A peine acbevés, trois mille femmes (triste témoignage des misères sociales et de la maladie des esprits!) y sollicitèrent un asile. « Les bommes, clercs et laïques, disent les chroniques, furent échelonnés sur le coteau qui domine la fontaine d'Evrault, tandis que les femmes furent distribuées sur les flancs d'une autre colline, en face de la première, de façon à laisser la source d'eau vive entre les deux camps. Un fossé hérissé d'épines leur servit de première clôture. Cette disposition une fois adoptée, les femmes furent elles-mêmes divisées en trois communautés distinctes , selon leur condition ou leur conduite antérieure. Les trois communautés , toutes comprises dans l'enceinte du grand monastère ou (jrimil monstier^ eurent cha-
lare permittis . (juibus privata verba sa^pius loqueris et cum ipsis etiam et inter ipsas, noctu fréquenter cubare non erubescis. Ilinc tibi videris, ut asseris, Domini SalvatorLs digrjo bajulare crucem, cum e\tiiiguere conaris maie accensum carnis ardorem. Hoc si modo agis, vcl aUquando cyisti, novum et inauditum sed infructuosum genus marlyrii invcnisli.» (Geoffroy, abbé de Vendôme, à Robert d'Arbrissel. — L'Anjou et ses monuments, par Godard-Faultrier, t. H, p. 157.)
12 GABRIELLE DE ROCll ECIIOUAUT
Cime leur oraloirc particulier. La première, qui comprenait les vierges et les honnêtes femmes, au nombre de trois cents, fut placée sous le patronage de la sainte Vierge; la seconde, composée de lemmes repenties, eut pour patronne sainte Madeleine; et la troisième, dans laquelle furent enfermées les infirmes et les lépreuses, reçut le nom de moûlier Saint-Lazaret »
Il s'agissait de donner des statuts à l'abbaye nouvelle. L'histoire monastique des sixième et septième siècles offre divers exemples de couvents d'hommes soumis au commandement de l'abbesse d'un monastère voisin ; il y en avait même un de ce genre à Poitiers au moment où Robert d'Arbrissel rédigea les constitutions deFontevrault. C'était en 1119, vingt ans après la fondation de l'abbaye. L'observance de Saint- Benoît servit de modèle pour le grand moûtier. Les matines chantées à minuit, des jeûnes fréquents, des abstinences, un silence continuel, constituèrent une des règles les plus sévères du douzième siècle. Les vêlements furent ceux des Bénédictines : tunique brune, scapulaire de même couleur et d'étoffe gros-
* J^s Vies des suints pcrsunnagcs de V Anjou, par (loin Chamard ; le Bienheureux Robert d'Arbrissel, t. Ui'p. 16. — o L'église des religieux, ajoute dom Chamard, ne liit bâtie que bien plus tard, la cli;iritô publique ne se préoccupant pas des disciples de Robert d'Arbrissel, lesquels en elfet nont jamais été dans l'Ordre de Fontevrault qu'un accessoire nécessaire, que des aides destinés à remplir auprès des religieuses les fonctions spirituelles ou temporelles qu'elles ne pouvaient exercer par elles-mêmes. »
Sur Robert d'Arbrissel, voir aussi Y Histoire littéraire de la France, t. X, p. 155.
ARBESSE DE FONTEVRAULT. 15
sière avec un voile couvrant tout le visage. Ce ne fut que plus tard que les Fontevrisles prirent le surplis et les deux tuniques blanches par-dessus leur coule ^ noire à longues manches. Les religieux, établis uniquement pour le service de l'Ordre, furent dispensés en partie de l'office du chœur, et des frères lais remplirent les soins domestiques. Les lépreux des deux sexes eurent des règlements et des bâtiments à part. Enfin, Robert d'Arbrissel voulut que non-seulement les veuves et les vierges, les lépreux et les femmes repenties, mais encore tous les religieux prêtres ou laïques de l'Ordre, fussent soumis à l'abbesse du grand moûlier, et il nomma pour première dignitaire Pétronille de Chemillé. Si singuliers qu'ils paraissent aujourd'hui, ces statuts obtinrent l'approbation de Caliste II, et ils furent plusieurs fois ratifiés depuis par d'autres pontifes*.
Rigoureuse au début, la règle de Fontevrault s'était peu à peu relâchée de son austérité, sans que des troubles graves fussent signalés. D'autres couvents d'hommes et de femmes se formèrent successivement ^'après les constitutions de la maison mère, et il n'y en avait pas moins de fixante dans le royaume à la fin du dix-septième siècle. Un personnel aussi considérable disséminé sur une immense étendue de payp, tant de biens à administrer, d'intérêts à défendre, de
* Robe garnie d'un capuchon.
- Dom Ùiamard; loc. cit., p. 22
i^ GABRIELLE DE HOCIIECIIOUART
questions de toute sorte à résoudre, donnaient à l'iibbaye de Fontevrault une importance exceptionnelle. Nombre d'abbesses, choisies dans la famille royale ou sur les marches du trône, attestent combien ce quasi gouvernement était convoité. La trente-deuxième et dernière depuis la fondation, quand Gabrielle de Rochechouart fut nommée, était Jeanne-Baptiste de Bourbon, fille naturelle de Henri IV et de Charlotte des Essarls, dame de Romorantin. Il faut bien reconnaître que madame de Montespan, alors triomphante et toutepuissante, fut l'unique auteur d'un choix aussi inattendu, et qu'un vif mécontentement éclata à Fontevrault quand on y apprit cette nomination. Est-il extraordinaire quelle y ait été sévèrement jugée? Le pape Clément X en fut de son côté étonné et affligé Jrois dispenses étaient nécessaires, lune parce que la nouvelle abbesse n'avait pas vingt-cinq ans, la seconde parce qu'elle changeait d'Ordre, la dernière parce qu'elle ne comptait pas cinq ans de profession. Nul doute que madame de Montespan et Louis XIV durent intervenir pour lever les obstacles. Dans tous les cas, l'aflaire traîna en longueur. Heureusement pour Fabbesse de Fontevrault, un cardinal du consistoire Favait vue à Paris. 11 vanta son esprit, sa sagesse, son mérite. Le nonce du pape^ écrivit dans le même sens, et Clément X se laissa lléchir. Elle fut bénite au couvent des Filles-
* DargeHini, nonce en Franco, de 1608 à lG7i.
Dieu* à Paris, le 8 février 1671, par l'archevêque Harlay de Chanvalon, devant une foule immense. La reine, le frère du roi, toute la cour, le cardinal de BouiUon, le nonce s'y trouvaient, ces deux derniers dans le chœur auprès de la reine, pour ne pas être confondus avec trente évoques en rochet et en camail, ce qui lit dire à madame de Sévigné que « les prélats furent un peufachésden'yavoirquedes tabourets'.» Les membres du Grand-Conseil, qui jugeaient les affaires de FOrdre, y étaient aussi. La cérémonie terminée, des leligieux et religieuses de Fontevrault vinrent baiser la main gantée de la nouvelle abbesse, en signe de sujétion. Elle quitta Paris au mois de mars, voyageant à petites journées, et recevant sur sa route des honneurs extraordinaires. Les magistrats la haranguaient à son
* Couvent de filles repenties fondé à Paris en 122G. « Les Filles-Dieu, dit l'abbé Lebeuf, sont une comuiunauté située sur cette paroisse (Saint- Sauveur), et elle est ainsi appelée parce que des religieuses de ce nom, établies au treizième siècle proche Saint-Lazare, s'y sont retirées dans le temps des guerres des Anglois; car, auparavant, le lieu où elles sont etoil un simple hôpital londé par un |)arliculier, llumbert des Lyons. Les religieuses réformées de Fontevrault y lurent introduites sur la hn du quinzième siècle. » [Histoire de la ville et de tout le diocèse de Pans, t. I, p. 117.)
On lit, d'autre part, dans la Description des monumenls de Paris, par M de Guilhermy, p. 25'2 : « Le passage du Caire couvre remplacemont de 1 église cl du monastère des Filles-Dieu, fondées en 1226, hors la ville, proti^gees par saint Louis, transférées, en lôOO,dans l'enceinlc des murs et soumises en 1495 à l'ordre de Fontevrault. A l'époque où les exécutions avaient lieu au gibet de Montfaucon, les condamnés faisaient une station dans la cour des Filles-Dieu; on leur présentait le crucifix a baiser, de l'eau bénite, un verre de vin, et trois morceaux de pam. »
« Uttre du 9 février 107«.
16 GABIUELLE DE UOCHECHOUAHT.
passage, et la foule pour la voir était telle qu'à la Madeleine d'Orléans, elle faillit elre éloufféc. Plus de dix mille personnes accourues de toutes parts assislcrenf, le 19 mars 1671, à son arrivée à Fonlevraull. Elle prit immédiatemenlla direction de son abbaye, et, au bout de peu de temps, disent ses biographes, elle eut ramené, par son habileté et par sa douceur, celles-là mômes qui avaient manifesté contre elle les plus fortes préventions ^
* Arcli. de TEmpire. L. 1,010. Biographie des abbcsscs de FonlcvrauU. — Lcltrc circulaire, etc.
CllAPlTRK II
L'abbé Teslu à Fonlevraull. — Son caractère par trop mondain. — I>ouis XIV ne veut pas le nommer cvêque. — Portrait qu'en fait Saint-Simon. — Insinuations de madame de SévijînL' sur son séjour à Fontevrault. — Madame de Sablé averlit l'abbesse des bruils qui courent. -— Vif chagrin de celle-ci. — Lettre remarquable à ce sujet. •— Elle en appelle au bon témoignage de l'évéque d'Angers.
— EJle parle au docteur Vallant des histoires qu'on fait sur Fontevrault. — Elle en est affectée. — Madame de Sévigné continue à la dénigrer et ne la trouve point jolie. — L'abbesse se fait peindre par Mignard. — Elle cultivait constamment son esprit. — Sa correspondance étendue. — Son intimité avec madame de Sablé.
— Lettre ]>iqnante de celle-ci sur un sermon prêché à l'abbaye de Montmartre. — Elle ne trouve pas l'abbé Tcstu assez dévot. — Conliance de l'abbesse dans le docteur Vallant. — Elle le tient au courant de ses occupations et de ses lectures. — Conversion de madame de Thianges. — L'abbesse ne croit pas à sa durée. — Elle se plaint de la conduite de sa sœur à madame de Sablé. — Sa liaison avec madame de Saint- Aubin. — Libre opinion sur le jansénisme. — Elle admire les solitaires de Port-Royal et leur morale.
Tout marchait donc au gré de la jeune et belle supérieure de Fontevrault. De son côté, désireuse de prouver aux couvents de TOrdre que leurs intérêts ne péricliteraient pas entre ses mains, elle employait son crédit et celui de sa sœur pour obtenir, chaque fois que ces intérêts étaient en jeu, des solutions favo-
i6 GABUIELLE DE nOCHECHOUAHT.
passage, et la foule pour la voir était telle qu'à la Madeleine d'Orléans, elle faillit cire étouffée. Plus de dix mille personnes accourues de toules parts assislèrenl, le 19 mars 1671, à son arrivée à FonlevrauU. Elle prit immédiatemenlla direction de son abbaye, et, au bout de peu de temps, disent ses biographes, elle eut ramené, par son habileté et par sa douceur, celles-là mêmes qui avaient manifesté contre elle les plus fortes préventions*.
* Arcli. de l'Empire. L. 1,011). Biographie des abbcsscs de FonlevrauU. — Lettre circulaire, etc.
ClIAriTUE II
L'abbé Teslu à Fonlevrault. — Son caractère par trop mondain. — liOuis XIV ne veut pas le nommer évêque. — Portrait qu'en fait Saint-Simon. — Insinuations de madame de Sévigni'; sur son séjour à Fonlevrault. — Madame de Sablé avertit l'abbesse des bruits qui courent. — Vif chagrin de celle-ci. -— Lettre remarquable à ce sujet. — Elle en appelle au bon témoignage de l'évêque d'Angers.
— Elle parle au docteur Vallant des histoires qu'on fait sur Fonlevrault. — Elle en est affectée. — Madame de Sévigné continue à la dénigrer et ne la trouve point jolie. — L'abbesse se fait peindre par Mignard. — Elle cultivait constamment son esprit. — Sa correspondance étendue. — Son intimité avec madame de Sablé.
— Lettre piquante de celle-ci sur un sermon prêché à l'abbaye de Montmartre. — Elle ne trouve pas l'abbé Teslu assez dévot. — Conliancc de l'abbesse dans le docteur Vallant. — Elle le tient au courant de ses occupations et de ses lectures. — Conversion de madame de Thianges. — L'abbesse ne croit pas à sa durée. — Elle se plaint de la conduite de sa sœur à madame de Sablé. — Sa liaison avec madame de Saint-Aubin — Libre opinio.i sur le jansénisme. — Elle admire les solitaires do Port-Royal et leur morale.
Tout marcliait donc au gré de la jeune et belle supérieure de Fonlevrault. De son côté, désireuse de prouver aux couvents de l'Ordre que leurs intérêts ne péricliteraient pas entre ses mains, elle employait son crédit et celui de sa sœur pour obtenir, chaque fois que ces intérêts étaient en jeu, des solutions favo-
18 OADRÏELLE DE ROCHECHOUA UT
rables. Cependant, un vif chagrin, le plus grand peutêtre qu'elle eut jamais, ne tarda pas à Tatleindre. Elle connaissait l'abbé Testu S ce prédicateur de la cour, très-spirituel, très disert, très-aimable, mais d'une amabilité un peu trop mondaine, extérieure. On sait que, malgré son talent et ses mérites, Louis XIV, de tout temps rigide en matière de dignité, de tenue, et qui, suivant la piquante remarque de madame de Sévigné, n'aimait pas le bruit quand il ne le faisait pas, ne put se décidera le nommer évêque, et se contenta de lui donner des bénéfices. Très-lie avec Tabbé de Rancé, faisant de fréquentes retraites dans diverses abbayes, rentrant ensuite dans le monde, gai et mélancolique tour à tour, Tabbé Testu avait, rapporte Saint- Simon, « une infinité d'amis considérables dans tous les états ; bon ami lui-même et serviable, mais fort vif, fort dangereux et fort difficile à pardonner à quiconque l'avoit heurté. Il étoit grand, maigre cl blond ^.. » La nouvelle abbesse lui avait-elle fait promettre de venir la voir? On peut le supposer, car, environ deux mois après son installation, le 13 mai 1671, madame de Sévigné écrivait à madame de Grignan . a L'abbé Testu est parti disant que Paris lui pèse sur les épaules ; il va droit à Fontevrault; c'est le chemin, cela est heureux. De là, il va à Richelieu, qui n'est qu'à
* Jacques Tcslu, né vers 1620, i.bbé de Belvrtl, prieur de Saint-Denis et de la Cliartre; auteur de divers ouvrages de piété ; membre de TAca demie française en 1605; mort au mois de juin 1706.
* Mémoires^ t. V, p. 194.
AHHESSE DE FONTEVRAULT. 19
cinq lieues; il y demeurera ^.. Vous voyez qu'il ne s'accommode pas si bien de l'absence de madame de Fontevrault que de la vôtre... » Puis, le 26 juillet suivant : « Madame de Chaulnes^ disait tantôt que l'abbé Testu, après avoir été quelque temps à Richelieu, enfin, sans autre façon, s'étoit établi à Fontevrault, où il est depuis deux mois. Le prétexte, c'est qu'il y a de la petite vérole à Richelieu. Si cette conduite ne lui est fort bonne, elle lui sera fort mauvaise\ »
Les commentaires sont faciles à deviner. Comme à l'ordinaire, les insinuations grossirent bien vite, et, si l'on en croyait la coterie de Chaulnes-Sévigné, le scandale aurait été complet. L'une des amies de la jeune abbesse, l'aimable marquise de Sablé*, pensa avec raison qu'il était important qu'elle connût les bruits malveillants de Paris pour les réfuter et se
* Chez madame de Richelieu. Anne Poussard, fille de François, marquis de Fors, seigneur de Vigean, etc., veuve en premières noces du frère aîné du maréchal d'Albret, dame d'honneur de la reine ; morte le 2U mai 108i.
* Elisabeth Le Féron, duchesse de Chaulnes, veuve en premières noces du marquis de Saint-Mégrin ; morte le 5 janvier 1099.
5 Je ne sais qui a dit de l'abbé Testu qu'il passait ses quartiers d'été à Fontevrault et ses quartiers d'hiver auprès de madame de Coulanges. On ajoute que celle-ci ayant fait une grave maladie, M. de Coulanges allait partout répétant : « Qui en mourra? C'est l'abbé Testu. »
D'après madame de Caylus, madame d'IIeudicourt le recommandait uu jour au roi, qui ne le trouvait a pas assez homme de bien pour conduire les autres. » — « Sire, aurait-elle répondu, il attend, pour le devenir, que Votre Majesté l'ait fait évêque. »
* Madeleine de Souvré, née en 1599, mariée en 101 i au marquis de Sablé, de la maison de Montmorency-Laval. Devenue veuve en 1040, elle se retira vers 1050 à Port-Royal de Paris, où elle mourut, le 10 janvier 1078. M. Cousin lui a consacré un de ses plus charmants volumes.
''èÊÊÊÊÊmÊÊÊÊÊÊIÊÊÊm
20 GAblUELlE DE ROCHECll OUAIlT
mettre sur ses gardes; elle l'en informa. On a la réponse à cette lettre, et le ton, l'émotion, l'accent qui y régnent, en font une pièce capitale. L'abbesse de Fontevrault dit tout d'abord qu'elle a bien compris et tout entendu. Elle est fort touchée du soin qu'a pris son amie de l'avertir, et en même temps fort en repos sur certaine affaire dont elle cherche à détourner son imagination, et qui, n'ayant aucun fondement, ne peut avoir une longue durée. Elle ajoute qu'elle ne veut pas faire pitié; mais le poids de sa charge est déjà bien lourd, et il faudroit mourir si Ion vouloit encore être attentive aux persécutions du dehors. Tout à coup pourtant, sa pensée semble faire volte-face ; ce calme disparait, cette feinte tranquillité s'évanouit, la glace se fond, et la nature prend le dessus.
« Dieu me fait la grâce de trouver des sujets de consolation dans des circonstances dont je scrois naturellement plus blessée, car de recevoir les plus grands outrages par des personnes auxquelles non-seulement on n'a jamais fait de mal, mais qu'on a aimées, et j'ose le dire, même servies en des occasions considérables, vous m'avouerez. Madame, que cela n'est point selon les règles communes, et qu'il liuil bien que Dieu permette cet horrible renversement pour ma sanctification. Je le prie de tout mon cœur qu'il me fasse la grâce d'en faire bon usage et de regarder comme un bonheur une épreuve si extraordinaire.
«Voilà, au vrai, les dispositions où j'essaye d'être
ABBESSE DE FONTEYRAILT. 21
sur ce sujet. Si, d'abord, il n'a pas paru tant de modération, cela est bien pardonnable, cl vous m'avouerez qu'il y a des natures d'injustices qui font perdre toute la douceur et toute la patience qu'on pourroit avoir dans des occasions communes Vous voyez bien, Madame, que je vous décharge mon cœur autant qu on Icpeutparleltre. Je vous conjure de n'en rien faire paroilre, et si vous m'aimez, de m'aider à oublier toutes ces ravauderies. Je ne veux pas mettre à d'autre usage les offres que vous avez la bonté de me faire, parce que tout le mal qu'on m'a fait est irréparable.
« Au reste, je ne puis me passer de vous dire qucje suis satisfaite de M. d'Angers^ au delà de toute exprèssion, et qu'il n'y a point d'honnêtetés qu'il ne me fasse. Si vo'uslui écrivez, vous m'obligerez fort, Madame, de lui faire quelques remerciements pour moi. Si on vouloit demander à ce prélat des nouvelles de ma conduite, j'aurois, je crois, le bonheur d'être aulant louée par lui que je suis blâmée des gens qui sont à cent lieues de moi. Quoique cela soit três-vrai, je pense que j'aurois mieux fait de ne le pas dire : mais je n ai pu retenir ce trait de vanité ; l'extravagance des gens qui me persécutent m'a fait faire celle-là, que je vous suppbe Irès-humblement de me pardonner. »
Le coup avait porté, et cependant tout prouve que
i Henri Aniauld, né en 1507; appelé (Vabord M. de Trie, H nvait commencé par suivre le barreau. 11 embrassa plus ^^^^^^'fj^% siaslique, et fut sacré évc^quo d'Angers à Port-Royal de Pans, le '29 juin 1050; mort le 8 juin 1C02.
GABRIELLE DE ROCHECHOllART
madame de Sévignô n'avait accueilli et colporté qu'une calomnie*. On croit y voir une allusion nouvelle dans ce querabbessedeFontevraultécrivaitle 7 janvier 1675 au docteur Vallant% à qui l'on doit la conservation de la meilleure partie de ses lettres :
« Quoique je sois touchée vivement de l'exhortation que vous me faites sur le mépris qu'il faut avoir des choses de ce monde, je vous avoue cependant que je ne me trouve pas encore assez indifférente sur les bruits qu'on voudroit faire courre. Pour oser vous éclaircir
* M, Cousin a dit à ce sujet : « Madame de Sévigné, aussi sévère envers ceux qu'elle n'aime pas qu'indulgente pour ceux (jui lui plaisent, et qui ne pouvait souffrir tout ce qui tenait à madame de Monlespan,'dit avec sa malice accoutumée : « L'abbé Teslu la gouverne fort, d L'abbé Testu ne la gouvernait point, et l'agréable commerce qu'ils avaient ensemble, et que madame de Sévigné relève en divers endroits avec une affectation marquée, était tout aussi public et aussi innocent que celui de madame de Sévigné avec Corbinelli, de madame de Sablé avec Esprit, de madame de La Fayette avec Ménage... » {Madame de Sable, p. 260.)
Je vais peut-être, à mon tour, être aussi injuste à l'égard de madame de Sévigné qu'elle était malveillante pour l'abbesse de Fontevrault, mais véritablement quand on songe à ses complaintes éternelles sur la ruine de sa maison et les dissipations de son gendre, à ses regrets incessants de ne pas voir sa fille à la cour dans une situation digne de sa beauté, à l'absence absolue de tout Llàme sur la légitimation des enfants adultérins de Louis XIV, on est tenté de se demander si elle n'avait pas ambitionné pour madame de Grignan le poste de madame de Montespan. Je ne dis rien, bien entendu, du vif désir qu'en avait Bussy-U:ibulin, qui, lui, ne s'en cuchaii pas et en parlait crûment dans une lettre qu'on peut lire dans sa correspondance.
* Vallant (Valant ou Valant originaire de Lyon, où, d'après une lettre de madame de Sablé, il avait un frère marchand. [Lm Amis de madame de Sablé, par M. E. de Barthélémy, p. 551 et 507.) — Il était aussi le médecin de madame do Sablé, de la maréchale do Rochelort, de la marquise de Guise, de madame de Motteville, de madame de Périgny, et en outre, l'ami de Montausier et de Mcole. « ll-omme instruit, dit M, Cousin, aimant la littérature, et surtout fort curieux. » {Madame
AIIHESSE de l'ONTEVlUliLT.
l'histoire que madame Teslu vous a commencée' , ce n'est pas (le vous queje me méfie, comme vous pouvez penser. Je sais dans quelle sûreté seroit ma lettre, dès que vous l'auriez entre les mains ; mais je ne suis pas assurée de ce qui lui peut arriver sur les chemins, et c'est ce qui m'empêche de vous dire ici ce que je vous conterois avec sincérité cl avec joie, si je vous voyois. Vous saurez seulement en général qu'on a conté à Angers une histoire de Fontevrault trés-fausse dans plusieurs de ses circonstances essentielles. Madame Testu, qui n'uime pas l'injustice, surtout quand elle s'attaque à ses amis, souffre irès-impatiemmentquedes gens dont il y auroit grand plaisir d'être estimée, aient peut-être conçu de là une mauvaise opinion de moi ; j'en souffre aussi de mon côté; mais, voyant qu'on ne peut s'éclair-
1 c 1 1..- ,> T ^ I P 22 iuillot 1685, madame de Sévigné annonce sa t^"ncls .enn« ! "aàln.e de La Fayette pleure et regrette ce ^.uvrè M.Talan, qui éloit, dit-cUe, son médecin, son confesseur et son
""l'ps'narùcularilés manquent sur cet homme assurément distingué
^ il» honoré de pareilles amitiés. La Bibliothèque impénale
•"""^l «If, lèutre deVoW<-/-.«.7fes Vallant, huit volumes in-folio de
i:;re; core é ; r «fce sont des lettres de personnages célèbres,
KLsd versos, des receltes médicales contre toutes sortes de ma a-
l?MM cISu, et de Barthélémy y ont fait beaucoup d'emprunts;
nou; ? puisons notre tour de nombreuses lettres inédites. U y a en-
re . îr BibUothèque impériale, d'autres volumes de '«".'- ^e-nes-
damk de Sablé et de Longueville, provenant des pap.et; ^\]^^f.
î^On peut conclure, il me semble, de cette lettre, qu'il y avait a labb.ye de Fontevrault une madame Testu, et qu'elle était pa-'ente de r hhf V étàit-c-Ue déjà en 1611? Cela aurait, dans ce cas, inotivé la labbe \ etat-tue aeja en naturelle. On comprend
''^^et tbbes de Font ^ ^ n'ait'pas parlé de madame Testu d'anTsrréJotrrintame de Sablé; cela aurait ressemblé a une
justification.
24 GARRIELLE DE ROCII ECHOUA HT
cir (le si loin, je me sors de votre exhortation pour prendre patience en celte rencontre. Je vous prie, Monsieur, de continuer à m'en faire* et de me donner toujours quelque part en vos prières. J'ai un besoin infini de tous ces secours dans la place où je suis. »
Reconnaissons au surplus, la vérité Texige, que les doutes persistèrent dans l'esprit de madame de Sévigné. Deux ans après, le 12 juin 1675, elle écrivait encore que l'abbé Testu gouvernait fort l'abbesse de Fontevrault. Puis, le G septembre de la même année : « Je n'ai pas vu Mignard ; il peignoit madame de Fontevraull (jne j'ai regardée par le trou de la porte ; je ne l'ai pas trouvée jolie; l'abbé Testu étoit auprès d'elle dans un charmant badinage^ «Une lettre du 28 juillet
* Des exhortations. Ce genre d'incorrection est le seul que l'on rencontre dans les lettres de l'abbesse de Fontovrault.
- On voit que madame de Sévigné ne trouvait pas l'abbesse de Fontevrault jolie. « Il faut être pour cela bien difficile, s'écrie M. Cousin dans un de ses élans d'indignation ; nous renvoyons au portrait de Ganterel, et au témoignage unanime des contemporains. »
M. Cousin fait remnr(|uer en même temps que le portrait peint par Ganterel est de 1C95, quand l'abbesse avait quarante-huit ans, et que celui de Mignard est de 1675. [Madame de Sablé, p. 2ô8.) Qu'est devenu ce dernier portrait?
IJne autre lettre à madame de Grignan du 0 septembre 1075 prouve qu'on s'occupait alors beaucoup de portraits dans la société de madame de Sévigné : « Je dis adieu au plus beau des prélats (Louis-Joseph- Adhémar de Monteil de Grignan, alors agent général du clergé) hier au soir, n me pria de lui prêter mon portrait, c'est-à-dire le vôtre, pour le porter chez madame de îontevrault. je le refusai rabutineinent . . »
On dira cependant, le 5 novembre suivant : « Madame de Montespan fut au-devant de ce joli prince (le duc du Maine avec la bonne abbessr de FontevrauU et madame deThianges. » On égratigne, et l'on fait patte de velours; mais les égratignures .sont plus fréquentes.
ABBESSE DE FONTEYRAULT. 25
1680 nous apprend enfin que celle-ci avait dîné cbcz Faimable abbé». Que conclure de là? Évidemment, les calomnies de 1671 et 1675 n'avaient pas fait une impression sérieuse dans la société de l'abbesse de Fontevrault, et elle avait pris résolument son parli de les mépriser.
Si importantes que lussent (on en a de nombreuses preuves) les affaires de sa maison, elle les dominait et trouvait encore le temps de donner à son esprit les distractions qui lui étaient particulièrement chères. La lecture, des traductions, des compositions diverses, un commerce non interrompu avec ses amis de Paris furent, pendant trente-quatre ans, ses délassements ordinaires. La correspondance avec madame de Monlespan, l'auteur de sa fortune, qui eut tant d'incidents à lui raconter, et à laquelle elle n'épargna sûrement pas les conseils, dut être suivie, incessante; il n'en reste rien. Heureusement, les lettres retrouvées ouvrent encore bien des jours sur ses habitudes et son caractère. La première en date est de madame de Sablé. Avec une exquise cordialité, elle écrit à sa jeune amie, au début de leurs relations : « Au nom de Dieu, ma très-chère et très-aimable madame, ne me mettez plus un mot de cérémonie dans vos lettres. Tout ce qui me vient de vous qui est contraire à l'amitié
* Quatre ans après (1" octobre 1084), la rancuneuse marquise écrira encore à sa lille : a II y a dix endroits dans votre lettre qu'il faudroit envoyer à FontevrauU, s'ils étoieut mêlés avec des louanges de l'abbé Testu. »
m'est insupportable. » Le ton et les plaisanteries de la spirituelle marquise sont bien quelquefois un peu vifs ; mais entre gens du monde, et du meilleur, cela ne tire pas à conséquence.
« Le prédicateur de Montmartre précba dimanche dernier sur la tentation, et dit qu'il ne falloit pas se mettre tant en peine lorsque Ton étoit tenté ; qu'il n'y avoit qu'à dire non ; que David, étant vieux et comme usé lorsqu'il fit tuer le mari de Betsabée, ne pouvoit pas avoir une grande tentation ; qu'il y succomba, parce qu'il ne sut pas dire non ; que Joseph, au contraire, qui étoit jeune, sanguin, et vigoureux, en devoit avoir une fort grande; qu'il n'y succomba pas pourtant, parce qu'il sut dire non, et môme laisser sa casaque; mais que, si elle avoit tenu au bouton, il ne savoitpasce qui en seroit arrivé. — N'est-ce pas là un bon entretien pour des religieuses? Je ne sais pas comment madame de Montmartre* l'aura pris; mais je gagerois toujours cent contre un qu'elle en sera mécontente. »
Une autre fois la marquise de Sablé, qui avait la première mandé à son amie, pour la mettre en garde, les déplaisants commérages de madame de Sévigné, revient en ces termes sur le personnage dont la vi-
* « Françoise-Renée de Guise, fille de Charles de Lorraine, duc de Guise, et de Henrielte-Calherine de Joyeuse; d'abord abbesse de Saint- Pierre de Reims, puis de Montmartre en 1657; morte en 1682. Elle avait aussi pour médecin le docteur Yallant, qui nous en a conservé un assez grand nombre de letlrcs. v (Noie de M. Cousin.)
site à Fontevrault avait provoqué ces médisances : « Nous avons quasi parlé de vous deux jours durant, M. l'abbé Testu et moi. lime semble r/î('i/ ne lui manque rien pour être un bon directeur que il être un peu plus dévot, » Rien que cela! Avouons que Louis XIV eut cent fois raison de refuser un évéclié, malgré les sollicitations des belles dames, à un abbé qu'elles jugeaient de la sorte. Quant à l'abbesse de Fontevrault, elle eût certainement mieux fait de tenir à distance cet ami compromettant.
Mais c'est dans sa correspondance avec le docteur Yallant qu'on apprend à la bien connaître. Grave, sérieux, un peu lourd (des projets de lettres épars dans ses papiers le montrent assez), le docteur était tout le contraire de l'abbé Testu. Il avait été convenu entre eux qu'il lui ferait part de ses lectures, et qu'ils en raisonneraient ensemble. La jeune abbesse provoque souvent ces communications où elle se plaît ; elle y répond même et, un jour, elle argumente sur l'Iiumilité, mais en suppliant gracieusement le docteur de ne point se moquer d'elle. Tantôt elle avoue ingénument que la honte Va prise de ne savoir rien de lliistoire de France et qu'elle en fait sa principale lecture; tantôt qu'elle est loin d'être parfaite, et que, de tous ses défuits, la vanité est encore le moindre.
« Je sais très-bien que je ne remplis pas tous les devoirs de ma charge, que la force, la vigilance et la
28 GABRIELLE DE UOCllECHOUAUT
ferveur, qui sont des qualités si nécessaires à une supérieure, me manquent tout à fait. Ainsi, je vous ossure que je ne suis encore nullement satisfaite de ma conduite. Souvenez-vous donc, Monsieur, de ne plus me donner à Tavcnir des instructions si délicates, et commencez, s'il vous plaît, par m\^xhorter à bien faire ; c est de quoi j'ai besoin présentement. J'ai commence depuis peu à lire la nouvelle traduction des Proverbes. C'est un livre admirable, et il me semble que j'y trouve bien des choses qui me sont propres. Si je vousvoyoïs, je prendrois grand plaisir à en parler avec vous ; mais il me semble que je serois trop longue si je vous écrivois tout ce que je pense là-dessus. Cependant, il faut que je vous dise, pour l'honneur de la vérité et pour le mien, que je donne tout le temps qui me reste, après les affaires principales, à des lectures solides dont j'espère profiter et qui me donnent môme beaucoup de plaisir. Je sais que vous me souhaitez assez de bien pour apprendre cela avec joie. »
Quoique toujours affectueuse et tendre, la correspondance avec madame de Sablé ne fut pas des plus actives; nous n'avons d'ailleurs vraisemblablement qu'un petit nombre des lettres de l'abbesse à sa vieille amie. Quelques-unes sont surtout intéressantes par un ton de confiance et un abandon charmants. On a vu celle de 1G71 sur l'abbé Testu. Deux autres des mois de janvier et de juin 1G74, concernant madame de Thianges et sa conversion, ne sont
ABbESSE DE FONTEVUAULT. 29
pas moins curieuses. Madame de Sévigné a raconté plaisamment S que cette conversion se manifestait surtout par des algarades aux domestiques qui, à table, versaient des rasades comme auparavant, et par des temps d'arrêt risibles, au moment de lancer une médisance. La marquise de Sablé en écrivit sans doute un peu différemment, et l'abbesse de Fontevrault lui répondit, tout en se réjouissant de la nouvelle, que la conversion de sa sœur ne serait solide que si elle quittait la cour. « Je ne puis croire, non plus que vous, ajoutait-elle, qu'on puisse soutenir dans ce pays-là une vie aussi austère que le doit être celle des véritables chrétiens, surtout de ceux qui, ayant été engagés dans les liens du monde, doivent songer à faire une sérieuse pénitence. « Avait-elle tort? On voit là que l'affection pour madame de Thianges n'était pas bien grande. Quelques mois après, nous avons sur elle le cri du cœur. La plus hautaine des marquises avait assez mal reçu une religieuse que l'abbesse de Fontevrault lui avait recommandée.
« Je n'ai été nullement surprise, écrivit celle-ci à madame de Sablé, de la froide réception que madame de Thianges lui a faite : cela ressemble à tout le reste de sa conduite à mon égard, et je commence à croire qu elle se fait un point de conscience de me maltraiter, voyant que ce déchaînement a commencé presque en même temps que sa dévotion, et qu'il subsiste sans que
> Lellre du 5 janvier 1074.
30 GABI\1ELLE DE HOCHECIIOUART
j'en puisse deviner le fondement ; car, enfin, Madame, je ne lui ai rien fait en ma vie, et il me semble même que, quand je l'aurois offensée, Téloignement et l'abandon où je suis devroient naturellement faire cesser ses persécutions. Je vous dis cela, Madame, parce que j'aime à vous faire part de ce que je pense, et nullement pour que vous en fassiez usage. Je suis résolue à prendre patience, à me passer des gens et à me souvenir toujours des injustices dont ils sont capables, non pas pour leur en vouloir du mal, mais afin dç n'être jamais assez sotie pour faire aucun fond sur eux. Voilà, Madame, tout ce que je pense sur ce sujet. Si je m'y suis un peu trop étendue, vous vous souviendrez, s'il vous plaît, que vous m'avez mandé de vous dire toutes mes pensées sur celle affaire. »
Bien que les visit-es affluassent à Fontevraull, et que Tabbesse, qui était, comme elle le dit en badinant, la plus grande dame du pays, se fît un plaisir d'y recevoir tour à tour ses meilleurs amis, la correspondance ne chômait pas. Plusieurs lettres d'un véritable enjouement, écrites dans les commencements à une dame de Saint-Aubin religieuse à l'Abbaye-aux-Bois, où sans doute elle l'avait connue, annoncent une liaison étroite. Une grave question, celle du jansénisme, y est touchée avec la plus complète liberté. Persuadée que ses lettres sont ouvertes (elle ne sait par qui), l'abbesse de Fontevrault ne craint pas, tout en déclarant qu'elle n'est pas janséniste, d'exprimer à diverses
reprises sa prédilection pour la morale de ces Messieurs, et son admiration pour le grand Arnauld. « Je ne sais que d'hier, écrit-elle le 2 février 1675 au docteur Vallant, les honnêtetés que M. A... a voulu me faire... Prenez la peine de lui dire que ma vanité seroit agréablement flattée s'il étoit vrai que j'eusse quelque part à son estime.... » Puis, le 15 mai : « J'ai lu avec toute la complaisance possible les deux mots obligeants que M. A... a bien voulu dire sur la lettre que vous lui avez montrée. Vous me ferez un sensible plaisir de lui témoigner dans l'occasion que j'en suis très-reconnoissante. Comme vous voulez savoir quelque chose de mes lectures, je crois vous devoir dire que je suis enchantée des Constitutions de Port-Roijal que j'ai lues depuis peu. Je trouve que toutes les religieuses n'en devroient point avoir d'autres, et je m'estimerois bien heureuse si je pouvois inspirer dans mon Ordre, et surtout dans cette maison, quelque chose de ce qu'elles prescrivent. » Enfin, une lettre du 16 mars 1674 à madame de Saint-Aubin nous livre, sur ce sujet important, la pensée intime :
« Je suis très-aise que Madame (la prieure de PAbbaye-aux-Bois) parle de moi avec amitié; mais assurément elle se trompe de me croire janséniste. Pour la doctrine qu on leur impute, je ne l'ai pas ; il est vrai que les livres de ces Messieurs me paroissent audessus de tout ce qu'on peut lire en notre langue, et que la morale qui y est enseignée, quoique très-rude
32 GABIUELIE DE ROCnECHOU.VUT.
à la nature, ne laisse pas de me plaire, parce qu'elle est conforme à la seule et véritable règle, qui est TÉvangile. Voilà ma profession de foi en raccourci. Je ne m'étonne pas qu'elle soit un peu suspecte chez vous, puisque les gens qui y gouvernent ne me voyant pas de leur cabale, seroient bien aises de faire croire que je suis aussi séparée de l'Église que de leur empire. Comme leurs jugements ne sont pas ceux de Dieu, je me console, et je suis môme assurée que, dés ce monde, les honnêtes gens me feront justice. »
Ces quelques mots francs et nets sur la morale sévère font plaisir à entendre. La profession de foi m raccourci à l'amie de cœur et pour elle seule, vaut en effet cent fois mieux que des protestations retentissantes, et répond assez bien, ce semble, quoique d'une façon indirecte, aux caquctages de madame de Sévigné.