‹ Gabrielle de Rochechouart de Mortemart [microform]; étude historiqueChapitre 5 sur 138 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'abbesse de Fontevrault est appelée à Paris pour la maladie de son père. — Elle dîne aux Carmélites avec la reine et madame de Montespan. — Le roi lui fait des cadeaux. — Son séjour à la cour. — Goût particulier du roi pour sa sociclé. — Saint-Simon constate l'extrême décence de sa tenue. — Elle retourne à Fontevrault après la mort de son père. — Revient à Paris en 1G79. — Madame de Sèvigné éci'it malignement quelle a diné chez l'obl)é Teslu. — L'abbesse ne fait plus le voyage de Paris que pour les affaires de son abbaye. ~ Refuse celle de Montmartre. — Est approuvée par madante de Montcspan. — Compose en lG7i wn petit morceau sur la Politesse. — Genre de mérite de cette composition. — Elle fait des vers charmants qu'elle brûle aussitôt après. — Traduit plusieurs chants de l'Iliade. — On lui attribue une traduction du Banquet de Platon (juelle aurait fait corriger par Racine.— Doutes à ce sujet. — Son affection pour madame de La Fayette. — Madame de Montcspan e\ Scgrais. — Agréable peinture de la vie de Fontevrault.

Quelques rares voyages à Paris (on en connaît quatre seulement en trente-quatre ans^), rompirent un peu l'uniformité de la vie d'ailleurs si active que menait Tabbesse de Fontevrault au milieu de son gouvernement. Nous parlerons plus loin de ses démêlés avec les évéqucs et arcbevéques des provinces où elle avait des couvents, de ses requêtes au roi, de ses procès

• Lettre t itruhiire, etc.

54 GABRIELLE DE UOCHECllOllAUT

au Conseil. Nous sommes en 1075. Le duc de Morlcmart, son père, avait failli succomber à une attaque de paralysie suivie de rechutes fréquentes. Elle fut . sans doute appelée en toute hâte. C'était le moment où Louis XIV, prodiguant les millions, achevait de faire bâtir à Clagny, pour madame de Montespan, un petit Versailles à la porte du grand. Après avoir vanté les splendeurs incomparables de ce séjour, madame de Sévigné écrit le lt2 juin : « Madame de Fonlevrault y doit passer quelques jours. Elle venoit dans la joie de voir son père qu'elle aime ; elle pensa mourir de douleur en le voyant en l'état qu'il est, sans pouvoir prononcer une parole, tout assoupi, tout prêt à retomber dans l'état où il a été ; cette vue la fait mourir. » Deux jours après, elle écrit encore que la reine a diné aux Carmélites de la rue du Bouloi, avec madame de Montespan et Tabbesse de Fontevrault. Singulier assemblage, et en quel lieu ! Entin, le 20 novembre : « Le roi a donné encore à madame de Fonlevrault, outre les six mille écus, un diamant de trois mille louis-, j'en suis fort aise^ »

On a par Saint-Simon des détails indirects mais

» L'écu d'arpent circulnit pour trois livres. Sa valeur intrinsèque actuelle est de 5 fr. 48 c. Le louis d'or circulait pour H livres ; il contient '10 fr. 84 c d'or.

Si l'on a égard au pouvoir comparatif des monnaies d'or et d argent eu iG75 et en 1869, pt)uvoir que je considère comme étant onviion cin<i fois moins fort au|ourd"liiii qu'il y a <l<'ii\ siècles, Louis XIV, en donnant à l'abbesse de Fonlevrault : 1" 0,000 écus de 5 livres, soit 18,000 livres; 2° un diamant de 3,000 louis d'or de 11 livres, soit 55,000 livres.

très-vraisemblables sur ce que dut être la vie de madame de l ontevrault [)cndant ce premier séjour à Paris. « C'étoil, dit-il, au fort des amours du roi et de madame de Montespan. .. A la vérité, elle ne voyoit personne, mais elle ne bougeoit de chez madame de Montespan, entre elle et le roi, madame de Thianges et le plus intime particulier. Le roi la goûta tellement \ qu'il avoit peine à se passer d'elle. Il auroil voulu qu'elle fut de toutes les fêtes de sa cour, alors si galante et si magnifique. Madame de Fonlevrault se défendit toujours opiniâtrement des pul)li(iues, mais elle n'en put éviter de particulières. Cela faisoit iinpersoiniafje extrêmement sînyuHer... » Saint-Simon l'excuse par le motif qu'on l'avait forcée à prendre le voile, mais on a vu que ce point est contestable. 11 ajoute d'ailleurs qu'elle fut toujours très-bonne religieuse, et qu'elle '« conserva une extrême décence personnelle dans ces lieux et ces par-

c'est-à-dire en tout 51,000 livres du temps, lui aurait fait présent de 255,001) francs de nos jours.

On ne saurait trop déplorer que de pareils cadeaux aient été faits l'année même où le duc de Lesdiguières, gouverneur du Daupliiné, écrivait à Colbert la fameuse lettre où il lui disait que « hi plus graudc partie des habitauts de la province n avaient vécu pendant V hiver que de pain de glands et de racines, et que présentement '20 mai 1675] on les voyait manger l'herbe des prés et Vccoree des arbres. »

J'ai tlonné dans mon Histoire de Colber , p. 279, la lettre entière, d'après l'original autographe de la Bibliothèque impériale. Et quoii ne croie pas (piello soit la seule de ce genre- Cent "autres lettres de gouverneurs, d'intendants et dévêques insistent sur latlreuse misère des provinces à cette époque. Voltaire, qui n'y fait pas même allusion, aurait pu écrire siu* ce sujet un chapitre formant un triste contraste avec ses brillants tableaux.

' Les cadeaux dont parle madame de Sévigné le prouvent bien.

50 (JABUIELLE DE llOCIl ECHODAUT

ties OÙ son lial)it en avoit si peu. » C'est probablement dans ce voyage que l'abbessc de Fontevrault connut Racine, Boileau, Scgrais, Daniel lluci, madame de La Fayette. « Elle prenait un plaisir singulier, dit une de' ses nièces, à voir les beaux ouvrages d'esprit... Les secrets de la philosophie, les règles de la morale, les profondeurs de la métaphysique et de la théologie, l'Écriture sainte (dont elle savoit maïqucr les textes) faisoient le sujet de ses entretiens avec les hommes les plus doctes, sans pourtant qu'il y eût jamais le moindre air d'affectation, donnant, pour ainsi dire, celle nourriture à son esprit pour entretenir et fortifier ses méditations, quand elle seroit retournée dans sa retraite'. » Son père étant mort le '2ti décembre 1075, elle dut s'empresser de rentrer à lonlevraull, qu'elle avait quitté depuis sept mois. Oucls souvenirs elle y portait, et le moyen d'écarter de sa pensée ce qu'elle avait vu et entendu dans un milieu si dilfércnl! D'autres nécessités la ramenèrent à Paris, notamment en lo79, en 10U5, en 1700. On ne sait rien du voyage de l(i79, mais tout porte à croire qu'elle avait été demandée par madame de Montespan dont la faveur touchait décidément à sa fin, et qui, pour comiile de disgrâce, était soupçonnée par La Reynie, par Colbert, par Louvois, peut-être même par Louis XIV, d'avoir été en commerce avec les empoisonneuses que jugeait en ce moment la Chambre de l'.\r-

' Lcltie circulaire, etc.

AilIlES'sE DE FONTEVIlAl 1,T.

senal' Il v a des détails que l'on ignorera toujours; mais les suppositions, les rcslitulions historiques sont permises, et, selon toutes les apparences, l'abbessc de Fontevrault, dans ses conversations avec Louis MV, avec Colbert, dut effacer les préventions injustes et préparer les apaisements qui suivirent. Ce séjour à Paris (elle y était arrivée vers la fin de 1070), fut assez prolonge, cai le 28 juillet 1080, madame de Sévigné se donne le malin plaisir d'informer sa fiUe que madame deFontevrau t a dîné chezl'abbè Tcsiu. Six ans se passent, et l'abbessc mande à Segrais (8 juillet 1080), après l'avoir instamment prié de venir avec sa femme lu. faire visite à Fontevrault' : « Je n'envisage point que je puisse aller à Paris, et il est bien certain que l n'irai jamais sans une vraie nécessite, qui es chose assez rare. » Dix ans après, cette nécessité s était sans doute produite, car l'abbessc se trouvait a Pans cl nous savons par madame de Sévigné qu en avri 1696, elle assista, avec mesdames de Coulanges et de Montospan, à un sermon du Père de La Ferte^ Le 8 juillet 1090, madame de Montespan écrit a la

. Vov. notre ouvrage h Police «.».. f.-»;» -\" •'=';;'!;• .^1'; ,,^ ^,„i„t,.

. On cite ce joli mot dolle sur So,r:us. "j".' ' \ " ;''"^;; ;„ ■ Caen non avait voulu lui conlicr léducaliou ,lu duc '1». '''»'^,, ,.''""/, „„„. ;,:rde. lions de fanùUo, Segrai., qui no se -"--li; /' .'^, i,' ," de 'veau sa liberté, refusa, en prétox.ant un peu le su.d,t, . L .

r:::ut;nrr^.ï^:r;J:dS^^:'^>"eo:;;aisie.uipa.

'"^'Êe'irt^u'de Lalm.-, second nis du n^arcci.al do ce no.n; jésuite; né en 1059, mort en 17.>2.

"i8 GABRIELLK DE HOCH ECHOUART

maréchale de Noailles : « ^[a sœur est forl déterminée à ne point aller à Paris, et je ne combats pas sa résolution. » Elle y vint néanmoins une dernière fois en d700, après avoir longtemps résisté, pour un procès qu'elle soutenait contre les évèques au Grand-Conseil. Une femme d'un esprit léger, futile, qui eût trouvé son plaisir dans les distractions et les relations mondaines, se fût à coup sûr dégoûtée de sa province et eût mis tout en œuvre pour obtenir une grande abliaye à Paris ou dans le voisinage. Au lieu de cela, rabbesse de Fontevrault fit, à plusieurs reprises, on le sait de source cerfaine par elle-même, exacte-, ment le contraire. « Le monde, écrivait-elle à Segrais, le 27 avril 1680, attache le bonheur à des places où Ton ne peut trouver ni repos, ni plaisir, sans quoi, pourtant, je ne vois pas que Ton puisse être heureux. Je suis assez dans ce cas-là, et il est vrai, comme on vous l'a dit, Monsieur, que je n'ai point voulu en sortir. Ce n'est pas, comme vous voyez, que je manque d'en connoitre les inconvénients ; mais c'est que j'en Irouverois encore de plus grands à changer de poste. Après avoir passé tant d'années dans celui-ci, j'en tire le meilleur parti possible. Je m'accommode mieux que beaucoup d'autres de la solitude; je me divertis à lire, à bâtir, à jardiner, et mes affaires m'occupent trop pour me laisser remplir tous ces goûls jusqu'à la satiété, ce que je crois môme qui ne m'arriveroit pas quand je m'en occuperois toujours. »

ARBESSE DE FONTEVRAULT. 3»

Nous avons enfin, sur ce point important, le témoi- .nafic de madame de Montespan écrivant le 21 octobre 1G90,au sujet desa sœur, à la maréchale de Noailles : « Vous avez su que le roi lui avoit offert autrefois Montmartre pour la rapprocher ; elle le refusa par scrupule, croyant devoir demeurer où elle éloit engagée. Depuis ce temps-là, sa charge est devenue bien pesante. L'édit de quatre-vingt-quinze^ et V abus qu'en fontles eveques lui rendent son joug très-difficile à porter ; cependant, je ne crois pas qu'elle pût se résoudre à le quitter purement pour être à son aise; el pour moi, je vous avoue franchement, qu'à sa satisfaction près pour laquelle je voudrois tout sacrifier, je l'aime beaucoup mieux à Fontevrault qu'à Montmartre. Quand on fmt de bonne foi, ou aime mieux être loin que près, et j ai même trouvé, dans le peu de temps que j'ai été à Pans, tant d'égards et de mesures à garder, surtout dans les apparences beaucoup plus que dans le fond, que la peine passoit beaucoup le plaisir. »

Mais, quelle que fût l'activité de sa correspondance, si nombreuses qu'on suppose les occupations que lui doimait radministralion de son Ordre, labbesse de Fontevrault savait encore se faire des loi-

i Marie-Françoise de Bournonville, mariée le 13 ^.«^'^^^^JJ/J""^: .I.lcrZc puis maréchal de Noailles,de qui elle eut vmg U^^^ ^niants, morte à rage Je (lualre-vingt-treize ans, le 1(> juillet 1748 ^"^Èd d'avril 1005. en cin<iuante articles, portant ^^O^^^^J^ la juridiction ccdéMastiquc. (Isambert, nccued de. Ims anaenncs,

40 <iARHlKLI,E I)i: UOCII KCIIOU AliT

sirs, et elle en profilait pour se livrer à ces travaux intellectuels que, depuis son enfance, elle ne cessa d'affectionner. Elle avait écrit, vers 1674, pour répondre à une question posée, un petit morceau sur îa Politesse^ qui circula parmi ses amis, et dont madame de Sablé la remercia. Le mérite de celle composition, qui compte à peine quelques pages, ainsi qu'il convient pour un sujet de ce genre, et qu'elle était loin de surfaire, consiste dans les nuances, les demi-tons. Aussi bien est-elle de celles qui veulent être lues, comme les ouvrages faits pour les salons, sans y attacher d'importance, et dont le charme s'évaporerait à l'analyse ^ Un écrivain qui paraît l'avoir connue a dit qu elle faisait des vers excellents, mais qu'après une simple lecture, sa modestie les lui faisait jeter au feu^ De plus sérieux travaux, des ouvrages de piété et de morale, des maximes de conduile, (ce fut la grande mode de La Rochefoucauld à La Bruyère) l'occupèrent aussi. Enfin, les Mémoires de Trévoux de 170i disent qu'elle avait traduit quelques livres de VIliade. « Voyez madame de Fonlevrault et madame de La Sablière", écrivait Corbinelli * à Bussv,

' Nous la publions parmi les lettres, sous le n° 21, à l'année 107 4.

- Mémoires de Trrvoux , décembre 170 i.

•' Son nom était llesselin ou lle^sein; elle avait épousé Antoine Ilambouillet de La Sablière. Très-connue par son amitié pour La Fontaine. Après mv2 intrigue avec La Fare, qui fit du bruit, elle se retira aux Incurables, où elle mourut le 8 janvier 109.".

* D'une famille ori^ànaire de Florence. Son père avait été secrétaire du marécbal d'Ancre. On connaît son intimité avec madame de Sévigné et Bussy. Mort en 1710, dans un âge très-avancé.

AIlBESSE DE FONTEVR AlîLT. 41

le r)0 juillet 1077: elles enlendenl Homère comme nous entendons Virgile. » On prétend aujourd'hui que l'abbesse de Fonlevrault ne comprenait le grec qu'à l'aide d'une version laline, et qu'elle aurait dû se servir de celle de Marsile Ficin, pour la traduction du Banquet de Platon que l'abbé d'Olivet lui a attribuée en 1752^. Ce qu'on peut affirmer, c'est que les contemporains la croyaient assez savante pour lire Homère et Platon dans l'originar-. Cela dit, la traduction du Banquet n'en serait pas moins, dans la vie de la docle abbosse, si le fait est vrai, une singularité incompréhensible, un des signes particuliers du temps. Nous n'avons pas à nous étendre sur cette œuvre où des conversations sur V Amour servent de prétexte à la glorification de Socrale. Quant aux détails, H faut bien reconnaître qu'ils sont plus d'une fois inlrnduisibles, et, quel que soit le prestige de Platon, on a de la peine à admettre qu'une abbesse chargée de l'administration de soixante couvents et dont la vertu n'a

* C'est M. Cousin qui dit [OEiivrcs <lc PJntou, t. VI, p. 4111 que l'abbesse de Fonlevrault avait traduit le Bnuquct sur le texte latin de Ficin, et quelle ne eonuaissnit pas le înoins du monde Voriifinal.

* Voici encore, à l'appui de cette assertion, une note écrite en 1607 par un anonyme : « Ce fut par le crédit de madame de Montespan, sa sœur, maîtresse de Lou's XIV, que madame l'abbesse, en 1070, eut cette abbaye, il v a vingt-sept ans. Cette abbesse a'bien de l'esprit et mit les lamjucs\- est savante en philosophie. Uiéologie, histoire, etc. » (Arch. de l'Empire. L. 1,011).) .

On lit d'autre part, dans la htlre eivculaire à Foccasion de sa mort, qu'en 1005, c'est-à-dire à l'âge de dix- neuf ans, « elle commença dïtudier la langue grecque, ce (lu'elle a continué à Fontevrault, et que, pour lire le Souvenu Testament en original, à quoi elle ne manquoit aucun jour, elle prit même quelque teinture de la langue hébraïque. »

jamais élé sérioiisement snspoctée, se soil atlaquéo à un dialogue dont on a dil avec raison qu'il s'y trouve tels passages quhme femme lira même (Ufficilement ^ . Ajoutons que rien ne démontre péremptoirement que Tabbesse de Fontevrault ait traduit le Banquet soit en entier, soit par fragments, l'authenticité d'une lettre de Racine à Boilcau, seule preuve à l'appui produite jusqu'à présent, étant contestée par les fils mômes de Racine^ Retournons à sa correspondance, car c'est elle qui nous fournit les plus précieux éléments de cette biographie où, par bonheur pour celle qui en est l'objet, les aventures et les accidents font complètement défaut. Quelques lettres nous mettent au courant de ses goûts, de ses prédilections, de ses sympathies. Au sujet des affaires sérieuses qu'amène chaque jour l'administration des nombreux couvents de son Ordre, elle écrit à Segrais : « 11 est honnête de n'être pas tout à fait inutile dans le monde. » Et elle ajoute aussitôt : « Le commerce avec mes amis est ma consolation la plus sensible, et vous jugez bien, Monsieur, à quel rang je mets celui de madame de La Fayette. On trouve en elle tous les esprils avec une attention, une exactitude et une sûreté qui n'est assurément pas ordinaire. Vous connoissez tout ce mérite-là pour le moins autant que moi, et vous n'en êtes pas moins touché.

ARIiESSE DE FONTEVRAULT. 43

Vous avez de plus le plaisir de la voir tous les ans, et c'est ce que je vous envie. » Revenant, l'année suivante, sur madame de La 1 avette, elle dit encore : « Je suis toujours contente d'elle au dernier point; elle m'écrit plus exactement que personne, et avec une attention d'autant plus agréable qu'on ne doit pas se la promettre dans un éloignemeut où l'on n'envisage point de lin. Comme vous avez souhaité de tout temps de nous voir unies, je crois devoir vous rendre un compte exact du bon succès qu'ont eu vos désirs à cet égard. » N'omellons pas un détail qui a son intérêt. En 1686, Segrais avait entrevu à Paris madame de Montespan qu'il trouva encore belle, et il en lit compliment à l'abbesse de Fontevrault : « Je ne manquerai pas, répondit-elle, de lui faire savoir ce que vous m'avez mandé de la beauté des deux petits princes et de la sienne. Je suis certaine que cela lui fera un très-grand plaisir. » Enfin, la correspondance avec Segrais se termine en 1699 par cette agréable peinture de la vie qu'on mène à Fontevrault . « il me paroit que toutes les personnes avec qui j'ai à vivre ont de l'amitié pour moi. J'ai la compagnie de ma sœur au moins la moitié de l'année, et cela en attire encore d'autres qui peuplent assez ce désert pour lui ôter la tristesse que pourroit causer une solitude trop grande et trop continuelle. »

4 Victor Cousin, Œuvrea de Platon, t. VI. p. 412. - Voy. une étude spéciale que nous publions sur ce sujet à l'Appendice, pièce n"> 1.

CUÂPITRK IV

nnVlle allribue aux ramplilels de Hollande. — Ses Iclti es uc nirec ? on i sTs rcVieusc. - Elle leur délcnd la monda,.é,lc dam Iv. ZbUs rsù>S^ i-rescripllons pour leur conduite dans les rapporls Te les .inLsoun. - Elle interdit la c„a.se aux rel.g.eux e son Ordre - Son ami lluct est bien moins scrupuleux. - tHe main

H son droit contre lévôque de ^-'-^'^-^r^Jj^'l'aLÎ ■•nli-ipuses - Oblicnl gain de cause dans une aflaire analogue t^i™ uedel-oitiers'-Édit de lOOoqui interdit aux rebg.euscs .Te so li du couvent sans la permission de lévêquc d.ocesa.n - I.e re fce u et de larcl.evêque de Reims au premier pres.dent de lia hv bbe4e de Fortevraull en appelle au roi pour le mamt.en

de s^pr i^ges. - Elle insiste sur l'obligation où elle se trouve de

a d^'c:Ssévé,ues.- Curieuxaveuçjunui eWe^^ de ses privilèges. - Elle ne se lasse pas de soU.citei leu. m.m l^ie '^ - M^^'oL'e remarquable à ce sujet. - Elle a ^^^'^"-^^^r-lu^e madame de Mainlenon.- Lettre charmante qu elle ^" J«« '' "^Jf Mfeciion que celle-ci lui témoigne. - Labbesse obtient que son affaire soit jugrée par commissaires.

Plus gracieux que grave, plus alfeclueux qu'élevé, le ton (les lettres de l'abbesse de Fonlcvraull a parfois cependant de la noblesse sans recherche, et une certaine dignité sans afleclalion. Une réponse au Père Hapm

." Le l'ore Uapm .Uené, . né à Tours en lOil ■ -'-;<';"4!;',l';^f;! d'ouvrages, notamment d'uu poëme sur les Jardin,, très-estime,

^6 GABRIELLE DE ROCIIECIIOUART

a particulièrement ce caractère et tranche sur 1 ensemble. Le prince de Condè venait de mourir. Le révérend Père ayant écrit à madame de Fontevrault à la suite de cetle mort qui fut un événement, elle lui répondit avec une simplicité qui a sa grandeur : « Si nous ne pensons à cette éternité dont vous avez si bien écrit et dont vous paroissez toujours occupé, ce n'est pas fimte d'être souvent avertispar de tristes expériences du néant de toutes les choses de la terre. Rien ne le prouve mieux que d'avoir vu disparoitre un homme comme feu M. le Prince. Sa naissance et son mérite lui faisoient occuper tant de place dans le monde qu'on s'imaginoit naturellement qu'il y tenoit plus fort que les autres. L'étonncment que l'on sent de la mort de ces gens-là est une preuve que Ton est dans celte erreur sans s'en apercevoir. »

De même, écrivant à Téveque d'Avranches^ avec qui elle fut, pendant plusieurs années, de concert avec madame de Montespan, en commerce littéraire, elle dira : « Les années, qui amènent tant de mauvaises choses, en amènent aussi de bonnes; elles donnent une attention plus scrupuleuse sur l'acquit des devoirs qu'on ne l'a dans la jeunesse» En les examinant

respondant de Bussy-Rabutin et fort mêlé au mouvement littéraire de son temps. Mort à Paris le 27 octobre 1087. — M. Léon Auhineau a publié récemment trois volumes in-8» intitulés Mémoires du Pcrc Hapin. Ces mémoires sont particulièrement relatifs à la question du jansénisme.

* Paul-Daniel Iluet, né en 1630, s(ms-précepteurdu daupliin en 1070, evèque de Soissons, puis d'Avranclies; mort ù Paris en i7'jl.

de plus près, on les trouve plus étendus , et il est vrai aussi que ceux qui sont attachés à ma charge se sont multipliés réellement depuis quelques années. Plusieurs supérieures ont fait la même remarque par rap" port à leur emploi, et soutiennent que le gouvernement est devenu plus difficile depuis quinze ou vingt ans, qu'il ne Pétoit avant ce temps-là. Je vais vous dire à quoi je m'en prends, au hasard que vous vous moquiez de moi. Je me suis imaginé que ces livres de Hollande qui ont inondé le monde depuis quelques années, et qui se sont glissés dans les cloîtres comme ailleurs, ont répandu des doutes et des demi-connoissances , dont les petits esprits n'ont pu tirer d'autre fruit que de se croire capables de juger de tout et de regarder la soumission aux lois comme un effet de la foiblesse et de rignoiance où ils vivoient avant ces belles découvertes. Mandez-moi, je vous supplie, Monsieur, ce que vous pensez là- dessus. »

La lettre de Pabbesse de Fontevrault sur Pentrée clandestine des pamphlets de Hollande jusque dans les couvents de femmes et sur les germes d'insubordina* tion qu'ils y introduisaient, devra compter désormais, venant de telle source, dans Pappréciation de l'état des esprits au dix-septième siècle. Nous avons encore, en ce qui louche la discipline des couvenis, plusieurs lettres de direction qui sont des plus instructives. Dans la première en date (28 mai 1674), elle se plaint da \)eii de soumission de quelques religieuses,

48 GÂBUIELLE DE HU tlllECIIOU AR T

des malignes intcrprélalions qirelles donnent à ses desseins, des cabales pour l'élcclion des mères prieures, des incessantes demandes de sorties, des infractions à la règle qui n'autorise les confesseurs extraordinaires que huit fois l'année, infractions où elle voit un véritable libertinage (V esprit. Ces recommandations, qui n'étaient pas les premières, furent renouvelées bien des fois, notamment en 1G77, en 1681, en 168 i, en 1686. La lettre circulaire de 1677 déplorait les médisances, les querelles, le peu d'union des religieuses. « Ce qu'il y a de plus criminel dans celte conduite, disait-elle, c'est que la plupart font passer jusqu'au dehors ces aigreurs et ces médisances, et scandalisent les séculiers. » Elle défendait de plus la mondanéité dans les habits et les chaussures, moyen infaillible de se rendre désagréable à Dieu et ridicule aux yeux du monde. La lettre de 1681 était plus explicite encore. Elle renfermait les ordres les plus sévères sur les sorties fréquentes, la disposition des parloirs et des grilleSj l'entrée au couvent des gens d'affaires et des ouvriers. Insistant sur certains points délicats, l'abbesse disait : « Les longs entreliens avec les confesseurs, surtout quand ils sont jeunes, ne doivent nullement être soufferts, si ce n'est à leurs confessionnaux. Nous en chargeons les consciences des mères prieures et de nos vicaires. — Nous ordonnons la simplicité el l'uniformité dans les habits et les coiffures. » En même temps, elle proscrivait absokunent aux pères

AHBESSE DE FOrsTEVUAULT. 49

confesseurs le plaisir de la chasse qui est, disait-elle, si scandaleux^ Les trop fréquentes visites au parloir et la nmltiplicité des directeurs furent l'objet principal, de la circulaire de 1684 . Enfin, celle de 1686 s'éleva de nouveau très-longuement contre les autorisations de sorties accordées sans nécessité absolue, et énuméra les seules maladies pour lesquelles les religieuses pourraient se faire traiter hors du couvent. C'était la paralysie, Tépilepsie, Lapoplexie, les cancers, etc.

Cette question des sorties occupa, dans la vie administrative de l'abbesse de Fontevrault, une place si considérable et lui suscita, du premier jusqu'au dernier jour, de si graves embarras, sans parler d'un nombre infini de procès pour lesquels elle écrivit, d'une plume mâle et vigoureuse, maints mémoires el factums que nous avons retrouvés,. qu'il est indispensable d'entrer à ce sujet dans quelques détails. Elle avait eu, dès 1672, une difliculté sérieuse avec l'évéque de Saint-Flour-, à cause de la défense faite par lui aux prêtres de son diocèse de, donner, la communion

* Son ami Iluct n'était pas si scrupuleux. En cflct, cinq ans après, alors qu'il était évêquo de Soissons, lo roi. « vaulant favorablement le traiter, lui permit, sur sa ^demande., de chasser ou faire chassera toutes sortes de fîihier.et pour cet cffet'*portcr arquebuses el autres armes à feu dans l'étendue des garennes'r terres et seifrneuries dépendant" de^ l'é\x*ché de^ Soissons. » (Arch. de l'Empire, lirgistrc du Sccrclariat. 0. .10, fol. 581.) S'agissait- il seulement pour lluet do faire c/iasscr, et ne tenait-il pas plus à manjj^er le gibier qu'à le lucr? Je ne me charge pas de décider.

- Jérôme de La Motlc-lloudancourt, évéque de Saint-Flour en 1G04, mort le 21) mai 1093, à soixante-seize ans,

50 (iABRIELLE DE ROCllECIIOU ART

aux religieuses sorties de leur couvent sans sa permission et d'absoudre quiconque, ecclésiastique ou régulier, aurait pénétré de même dans un couvent de religieuses, de l'excommunication encourue par ce seul fait. Comme des couvents relevant de Fonlevrault se trouvaient dans le diocèse de Saint-Flour, Tabbcssc prolesta contre la décision de l'évêque, par le motif que les constitutions de son Ordre, les bulles des papes et les lettres patentes de plusieurs rois autorisaient ces entrées et ces sorties en vertu de sa permission accordée dans des conditions déterminées. L'affaire fut portée au Conseil des dépêches qui la renvoya au Grand- Conseil, tout en stipulant que, provisoirement, les bénédictines du diocèse de Saint-Flour jouiraient de leurs anciennes immunités ^ Prévoyant un échec, l'évêque n'insista pas; mais la question se représenta bientôt sous diverses formes. Une autre fois (1G84) c'est l'évêque de Poitiers % qui s'érige en réformateur des bénédictines de son diocèse, sous prétexte que leur discipline est trop relâchée, à quoi Fabbesse de Fontevrault répond finement que celle des séminaires est incomparablement moins sévère, et qu'il ferait bien mieux, au lieu d'empiéter sur les droits d'autrui, de vivre en paix avec son chapitre. L'évêque de Poitiers invoquait, il est vrai, une bulle de quatre cents ans, mais cette bulle n'avait jamais été exécutée,

» Arch. de l'Empire. Arrêts de 1672. E. 1760, loi. 57 * De La Hoguette; il devint plus tai'd ar.hevôtiuc de Sens

ABDESSE DE 1- ONTEVRAILT. 51

et l'abbesse en opposait une autre en vigueur depuis six cents ans. Cependant, alarmée, inquiète, ne voulant pas laisser amoindrir son autorité, sans nouvelles d'un mémoire que madame de Montespan s'était chargée de remettre au roi, elle lui écrivit directement, se jeta à ses pieds, implora sa justice, sa bonté, alléguant par-dessus tout que la moindre diminution des privilèges de son Ordre « lui seroit si funeste qu'elle en détruiroit l'institut, la dignité singulière, la paix et la soumission.»

Une nouvelle lettre à Louis XIV, du 26 septembre 1096, prouve (prelle avait eu gain de cause en 1G84; mais, dans l'intervalle, un fait grave s'était passé et la situation était singulièrement changée. Au mois d'avril 1G95, un édit en quarante-neuf articles, nécessité sans doute par des circonstances impérieuses, avait réglé la juridiction ecdésiaslïque^ et renouvelé d'une manière expresse les dispositions d'anciennes ordonnances concernant la discipline des couvents. Or, l'édit portait qu'aucune religieuse ne pourrait sortir d'un monastère ou y entrer, sous quelque prétexte et pour si peu de temps que ce lut, sans la permission écrite et motivée de l'archevêque ou évèque diocésaine Ajoutons que l'édit de 1095 avait été inspiré par le premier prési-

* Déjà l'article 51 de rordonnance des états de Blois de 1579 portait a «[U'aucune religieuse ne pourroit sortir de son monastère pour quel- (jue temps et sous quchjue couleur que ce fût, si ce n'est pour cause lépilime approuvée de l'évêque ou supérieur, el ce, nonobstant toutes dispenses et privilèges au contraire. »

GABUIELLE DE IlO CIIECIIOU ART

dent de llarlay à qui l'areheveque de Reims ^, le bouillant et remuant Le Tellier, écrivit à cette occasion ('21 mars 1G95) : « J'ai lu avec un très-grand plaisir l'édit concernant la juridiction ecclésiastique. C'est une pièce achevée dont l'Église vous aura d'éternelles obligations. Quand je ne saurois pas la part que vous y avez dans ce temps-ci et dans celui de feu mon père, je vous aurois reconnu dans cet édit, car il n'y a que vous en France qui soyez capable de faire un tel

ouvrage'. »

On voit par là contre quels adversaires l'abbcssc avait à lutter. A la date où nous sommes, en 1G9G, c'est rarchevéque de Reims qui a entrepris de mettre l'Ordre de Fontcvrault à la raison, et, comme beaucoup d'antres prélats font cause comnmne avec lui, la lutte est devenue encore plus vive. Poussée à bout, l'abbesse a de nouveau recours au roi, el elle s'écrie : « Faudra-t-il donc voir périr entre mes mains des privilèges qui ont subsisté depuis tant de siècles'/ Cette décadence s'aUribueroit à mon indignité personnelle, qui en effet auroit dû l'attirer, si Votre Majesté, en m'élevant à une place si au-dessus de moi, n'avoil bien voulu suppléer à tout ce qui me manque pour lasoulenir. Ce n'est que par là que j'aiconservéjusqu'ici ce que j'ai reçu des princesses à qui j'ai Thonneur

* Cliarlcs-Maurice Le Tellier, fière cadet de I.ouvois; arclievùquc de Uciiiis eu 1G71, mort en 1710, àjré de ^•oixante-nellf ans.

- Deppinj;, Conv^pundaucc adminidiulivc sous Ijjiiis XIV, I. IV, p. 13j.

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de succéder, el si ce secours me manque, il est impossible que j'évite la honte dont Votre Majesté s'est en quelque façon engagée à me garantir. Je n'éviterois pas non plus un malheur plus essentiel, qui seroit de perdre l'estime et la confiance des personnes que je gouverne, et ainsi de ne pouvoir plus les conduire avec succès. »

Quelques années se passèrent pendant lesquelles l'affaire parut, sinon réglée, du moins assoupie; elle se rengagea plus vivement que jamais en 4701\ De ce moment jusqu'à la fin de sa vie qui ne devait guère se prolonger, l'abbesse de Fontevrault fut sur la brèche, à la défense de ses chers privilèges. Dans une lettre au roi du iO novembre, elle demande la permission de plaider contre les évéques. Elle ne s'était pas défendue, disait-elle, cinq ans auparavant, contre l'archevè(|ue de Reims, et avait laissé rendre un arrêt par défaut pour ne pas déplaire au roi en paraissant s'élever contre redit de 1005; mais d'autres privilégiés, chefs d'Ordre comme elle, avaient depuis soutenu leurs droits, et si elle restait inactive pendant qu'ils faisaient l'impossible pour les maintenir, cette inaction seroit une tache^ non-seulement à sa vie, mais encore à sa mémoire. Un curieux aveu lui échappe d'ailleurs

• Cependant la liihlinthèquc /tw/onVjfwc du Père Lelon? mentionne u'î Arrrt du Purlcmcnt qui déclare abusive la permission donnée pari' ahbessc de Fontevrault à sa sœur {?) de sortir de la clôture de son prieuré. (Paris, 1700, in-i°.) Je n'ai pu découvrir cet arrêt. Ecs mémoires el Jaclums de l'abbesse de Fontevrault n'en font pas mention.

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dans cette lettre, au sujet des privilèges auxquels ledit de 1695 voulait mettre un terme. « Peut-être^ dit-elle, auroit-il plus été dans l'ordre qu'' ils ii eussent jamais été accordés ; mais, dans l'état où ils sont, les atteintes qu'ils souffrent sont souvent cause que la charité est blessée, sans que la discipline monastique en reçoive nul accroissement... » A l'entendre, la nécessité pour les religieuses d'obtenir l'agrément des évéques ne remédiera pas aux abus des sorties. « Ces messieurs, ajoute-t-elle, ne connoissant point par eux-mêmes les religieuses qui ont besoin de sortir, ils s'en rapportent, comme de raison, au jugement de leur supérieur naturel. Il arrive donc seulement que la religieuse sort avec deux permissions, au lieu qu'auparavant elle n'en avoit qu'une ; mais la sortie n'en est pas pour cela plus mesurée^ ni moins longue. » Ce raisonnement était-il bien juste, et ne devait-on pas croire au contraire qu'une double appréciation des motifs invoqués pour justifier les sorties en réduirait le nombre?

En attendant, les lettres succédaient aux lettres, les mémoires aux mémoires. Et non-seulement l'abbesse de Fontevrault s'adresse au roi et à madame de Maintenon, dont la protection est toute-puissante ; elle sollicite la duchesse de Nevers^ sa nièce, qui, grâce

* Diane-Gabrielle de Damas de Tliianges, mariée en 10'/ 0 au duc de Nevers. — On a dit (que ne disait-on pas; à la cour?) que madame de Tliianges, sa mère, et madame de Montespan avaient voulu la dunnrr à Louis XIV pour contre-balancer d'autres inlluences. Madame de Caylus, qui parle aussi de ces bruits, ajoute candidement : / Au défaut du roi, elle se contenta de M. h' Prince. »

à sa beauté et au crédit dont elle jouit, peut lui être utile. Informée qu un conseiller d'État, rapporteur de l'affaire, M. de Pommereu^, est hostile au maintien des privilèges, elle lui écrit une lettre des plus pressantes. Enfin, redoutant la décision du Grand- Conseil, elle supplie le roi (janvier 1702) de décider que l'affaire sera jugée par des commissaires. Un mémoire considérable fut alors produit en son nom ; il n'est pas signé, mais on peut affirmer qu'elle en est l'auteur : une dialectique serrée régne d'un bout à l'autre, et le plus habile avocat ne le désavouerait pas^ L'abbesse de Fontevrault prouve, par des citations irréfutables, que des bulles nombreuses constamment en vigueur depuis six cents ans ont reconnu aux supérieurs et chefs d'Ordre le pouvoir de statuer, à l'exclusion de l'autorité diocésaine, sur les sorties des religieuses et l'examen des novices. En ce qui concerne le premier point, elle invoque plusieurs décisions des plus explicites, notamment un arrêt du Grand-Conseil du 11 mars 1695 rendu après douze audiences de plaidoirie (un mois avant l'édit), et statuant, conformément à ses prétentions, dans un cas tout à fait semblable. « Depuis six cents ans que l'ordre de Fontevrault subsiste, dit-elle en terminant, MM. les Kvêques n'ont point donné la permission de sortir, ni examiné

♦ Jean-Baptiste de Pommereu ou Pommereuil, marquis de Ryceis.

- On lit dans la JA'ftrc circulaire écrite aux couvents de l'Ordre, à l'occasion de sa mort : « Elle faisoit elle-même des mémoires et des écrits excellents qui iustruisoient et persuadoient les juges. »

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les novicos, cl Ton n'a pas vu que les sorties qui se sont faites aient causé plus de scandale, qu'on ait reçu plus de mauvais sujets, ni vu plus de réclamations dans les monastères qui le composent que dans ceux qui sont gouvernés par MM. les Évéques. Ainsi, il est beaucoup mieux de laisser les choses comme elles ont toujours été, conformément aux saints canons et aux lois de l'Etat, que d'introduire une nouvelle disposition capable de troubler la paix, le repos des consciences et le bon ordre de l'Église. »

Le moment était critique. Les évoques avaient pour eux le droit nouveau, les dernières ordonnances, l'opinion, et ce qu'ils demandaient s'exécutait sans contestation en Italie. Il fallait donc, ou tout était perdu, obtenir ce jugement par commissaires, seule chance de salut qui restât. L'abbessc de Fontevrault eut recours à celle qui pouvait tout, à madame de Maintenon. Elle l'avait connue dans ses séjours à la cour, et leur liaison avait résisté aux tourmentes qui amenèrent la disgrâce de madame de Montespan. Diverses lettres de la rivale préférée prouvent qu'elle avait pour notre abbesse un véritable attachement, et qu'il en était de même du roi.

« Je n'ai jamais changé de sentiment pour vous, lui écrivait-elle en 1086; vous avez touché mon goût et rempli mon estime ; j'ai cru ne pas vous déplaire, et tout cela, Madame, a subsisté dans tous les temps et subsistera toujours. Mais je vous demande en grâce de

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me traiter comme vous me traitiez et de m'estimer assez pour croire que ce que la fortune fait -en ma faveur ne m'a point gâtée... J'ai dit au roi les chagrins que ses maux vous donnent et la joie que vous sentez du retour de sa santé. Il paroît qu'il compte fort sur la sincérité de vos protestations, et qu'il y a entre vous et lui une intelligence particulière et fort indépendante. Comptez, Madame, qu'il se porte bien, qu'il est trèsgai, et que vous êtes mal avertie si vos nouvelles portent qu'il s'ennuie. Que j'ai de pente à causer avec vous, et que je le ferois de bon cœur et bien franchement ! »

Cette jolie lettre, une des plus affectueuses qu'ait écrites madame de Maintenon, donne le ton des relations qui s'étaient établies entre elle et l'abbessc de Fontevrault. On peut croire que celle-ci les exploita habilement quand elle vit les privilèges de son Ordre menacés. Nous n'avons pas les suppliques ; mais les réponses sont là, et elles suffisent pour faire juger des efforts tentés de ce côté. Les premières allusions à ces affaires datent de 1092. Le roi a reçu la lettre de l'abbesse et l'a portée plusieurs jours sur lui pour en parler au chancelier. Il lui en a enfin parlé ; il paraît d'ailleurs qu'il veut écrire lui-même. Neuf ans plus tard (avril 1701), madame de Maintenon a remis une autre leltre au roi qui y répondra. Puis, au mois de décembre : « Le roi a lu votre lettre avec attention; il trouve bon que vous disiez vos rai-

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sons à M. le Chancelier; loin de vous retrancher ce qui est permis aux autres, il vous accorderoit volontiers par son inclination ce qu'il refuseroit au reste du monde. » Les dernières lettres manquent. Quoi qu'il en soit, l'abbesse de Fontevrault finit par obtenir, grâce sans doute à l'intervention de madame de Maintenon, que son affaire avec les évèques fût jugée par commissaires. Voici en effet, ce qu'on lit dans une note écrite en 1705 par un de ses amis.

« MM. les Évoques de France voyant, en octobre 1703, que le bureau des conseillers d'État commissaires n'étoit pas favorable pour eux, touchant le procès qu'ils ont intenlè à madame de Fontevrault et S9j;nï; chefs d'Ordre, au sujet de la juridiction sur les religieuses qui dépendent d'eux, ils ont prié instamment M. le Chancelier que l'affaire ne fût point jugée, prétendant par là se maintenir dans le droit qu'aucune religieuse ne peut sortir de son monastère sans leur permission ^ »

Singuliers procédés en vérité ! Non-seulement les juridictions étaient innombrables et, dans beaucoup de cas, déterminées par les fonctions ou le rang hiérarchique des justiciables; mais l'une des parlies pouvait, si elle était bien en cour, obtenir d'ôlre jugée par des commissaires que le roi ou le minisire désignait. Que faisait alors la partie adverse? Sonuni-

* Archives de l'Empire. Monuments e celé ainsi iqu en. — viii. Couvents (le femmes, J . 1. 019. — JFeuille volante, recto,

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que ressource était de solliciter un ajournement qui laissât les choses en l'état, et l'on voit qu'il ne lui était pas refusé quand elle avait aussi quelque crédit et que sa requête était appuyée en haut lieu. Quelle confusion! quel arbitraire! quel mépris de la justice et du droiti

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