‹ Gabrielle de Rochechouart de Mortemart [microform]; étude historiqueChapitre 45 sur 138 · AUX COUVENTS DE L'ORDRE · texte numérisé non relu

AUX COUVENTS DE L'ORDRE

A Fontc\Tault, ce G février 1G86.

Chères fdles et bien aimées religieuses, entre tous les embarras inséparables de l'emploi dont Dieu a permis que nous fussions chargée, nous n'en avons trouvé aucun qui nous causât plus de scrupules, ni plus de reproches, de la part des personnes de dehors, que les fréquentes et longues sorties de nos religieuses. Vous nous avez souvent vu gémir sur ce sujet, dans nos lettres particulières et dans nos ordonnances générales ; nous avions même imp osé de certaines conditions qui nous paroissoient devoir rendre ces sorties plus difficiles et moins sujettes aux abus : mais toutes ces précautions n'ayant pu prévaloir sur la facilité des mères prieures et des médecins, non plus que sur les poursuites empressées des particulières, nous avons cru qu'il falloit établir des règlements, lesquels, satisfaisant à notre conscience, pussent en môme temps garantir notre saint Ordre

mait pas. On s'en aperçoit à cette boutade. « C'est à l'occasion de Despréaux et de Racine que M. de La Rochefoucauld a établi la maxime par laquelle il dit que c'eijt une grande pauvreté de n'avùircju'une sorte d'esprit. Tout leur entrelien ne inouïe que sur la poésie; ôtez~lcs de là, ils 7ie savent plus rien. » [Segraisiana , 1731, in-H".]

On en avait dit autant de Cornoille. Segrais était, avec madame de Sévigné, de l'avis de ceux qui, lldèles à l'auteur de Cinna, croyaient que VidiCme passerait.

* Bibl. iuip. Imprimés, 3,133.

de la médisance des séculiers , des reproches continuels de MM. les évêques, et de l'esprit du monde, que ces sorties introduisent dans ces mêmes couvents.

Après avoir bien prié Dieu qu'il nous donnât assez de force cl de lumière pour remédier à un si grand mal et avoir conféré plusieurs fois avec notre conseil sur ce sujet, voici, mes chères filles, ce que nous avons jugé de plus raisonnable.

Nous trouvons dans notre sainte règle que , quoique les sorties ne soient pas absolument interdites, elles ne peuvent néanmoins se faire qu'à des conditions qui les rendroient si rares et si mesurées, qu'il ne faudroit que les observer pour éviter toute sorte d'abus.

Outre cet esprit de l'Ordre, auquel nous sommes obbgées de nous confoi^mer autant qu'il est possible, nous avons une expérience assez longue que les maladies corporelles ne sont presque jamais soulagées, au moins d'une manière durable, tant par le changement d'air, que par l'usage des eaux.

Nous vous avons représenté d'ailleurs combien ces moyens ' de chercher du soulagement étoient préjudiciables aux âmes. Avec quelle conscience pouvez-vous donc vous exposer à un danger si essentiel sur l'espérance frivole et trompeuse d'acquérir une santé passagère?

Ce raisonnement déplaira à plusieurs, mais nous ne croyons pas que personne le puisse détruire avec tant soit peu de solidité , et nous espérons qu'avec le temps tout le monde connoîtra que la conséquence que nous allons en tirer est juste et utile.

Comme nous ne voyons pas la plus grande partie des personnes auxquelles nous donnons des obédiences, et que, (juand même elles seroient exposées à notre vue, nous pourrions souvent être trompée sur le degré de leur maladie, et ainsi être sévère ou indulgente plutôt suivant Taltestation

des médecins, et les apparences qui peuvent être fort trompeuses, que suivant les règles certaines de la justice et de la charité , ce que nous ne doutons pas qui ne soit arrivé souvent ;— quand cette faute est venue directement de nous, nous pouvons protester qu'elle n'a pas été volontaire : de la part des monastères, elle a pu ôtre causée par les brigues et les entêtements qui y sont devenus si communs qu'on n'en a presque plus ni honte ni scrupule ; — le meilleur moyen, à notre avis, de diminuer tant de sortes d'inconvénients est de faire une loi égale et universelle, qui nous lie nous-même en quelque sorte. Et voici quelle est cette loi :

Les sorties ne s'accorderont plus que pour les maux qui seront apparemment très-rares, et dont nous prions Dieu de tout notre cœur de vouloir toutes vous préserver. Ces maux sont la paralysie, l'épilepsie, l'apoplexie, les cancers et quelques autres de cette importance qui ne se peuvent pas prévoir, soit qu'ils viennent naturellement, ou par des blessures qui requerroient des opérations de chirurgie qui ne se pourroient faire dans les monastères, lesquelles pourtant seroient connues indispensables, ou pour la conservation de la vie, ou pour empêcher que les personnes demeurassent estropiées.

Les obédiences, qui ne s'accorderont plus du tout que sur ces seules causes, à moins qu'il ne se présentât d'autres besoins que nous ne pouvons prévoir et dont nous jugerons par nous-même , ces obédiences, dis-je, ne seront jamais plus longues que de trois mois. C'est ainsi qu'en usent presque tous MM. les évoques, et il est visible que les religieuses de leur dépendance, aussi bien que ce grand nombre d'autres dont la clôture ne se rompt jamais, sous quelque prétexte que ce soit, ne vivent pas moins, et ne sont pas plus souvent malades que dans les maisons où les sorties sont fréquentes. Et sans sortir de notre saint Ordre, nous

avons l'exemple de ClervisseP, où Ton vit avec plus de santé et de repos que dans ces lieux où les religieuses languissent continuellement, tantôt dans la prétention du changement d'air , ou bien dans le dégoût qu'elles sentent après en être revenues.

Après vous avoir montré invinciblement, ce nous semble, l'inutilité et le préjudice des sorties , et vous avoir averties de notre ferme résolution à cet égard, nous n'avons plus qu'à vous prier, mes chères filles, d'y accommoder vos sentiments. Aussi bien nous nous promettons, avec l'aide de Dieu, que vous n'y dérogerez jamais extérieurement tant que vous demeurerez soumises à notre conduite.

Nous ne touchons point aux permissions déjà accordées, mais certainement nous n'en accorderons aucune nouvelle qu'aux conditions ci-dessus marquées, quelque protection, sollicitation ouimportunitèqui se puisse mettre à la traverse.

Que les personnes qui craignent le refus ne s'y exposent pas par des demandes contraires à nos intentions, ou bien que celles qui seront assez imprudentes pour se faire refuser ne nous imputent pas la honte et le chagrin qu'elles en pourront concevoir, après les précautions que nous prenons pour les leur épargner. Que ces mêmes personnes ne prétendent pas trouver quelque ressource dans l'indulgence de nos vicaires; ils observeront à la lettre les lois qui sont ici prescrites, tant pour les conditions et la courte durée des obédiences, que pour ne se laisser jamais aller, non plus que moi, à accorder de ces prolongations abusives, si malheureusement introduites dans notre Ordre.

Pour achever de régler ce qui regarde la clôture , nous ordonnons que toutes les grilles soient incessamment réformées dans tous les lieux où nos vicaires les trouveront ex-

Couvent de Bénédictines situé dans le diocèse de Rouen.

cédant la mesure que nous leur avons mise entre les mains ; c'est celle même des parloirs de notre logis. — Nous espérons que les maisons régulières n'auront rien de nouveau à faire là-dessus ; mais quand , par hasard et sans qu'on leur pût reprocher aucun mauvais usage, il se trouveroit quelques-unes de leurs grilles un peu trop ouvertes, elles ne devroient pas avoir de honte de les réformer , comme nous n'en avons pas eu nous-mêmes de faire réformer les nôtres plus d'une fois. Quand on pourroit répondre de la sûreté présente, on ne sait point ce qui arrivera à l'avenir , et l'on répondroit devant Dieu des inconvénients qu'on n'auroit pas voulu prévenir, par une opiniâtreté et une fausse gloire qui sont des fautes nouvelles, bien loin de pouvoir être reçues pour excuses.

L'article de notre sainte règle qui prescrit aux pères confesseurs d'accompagner les médecins dans l'intérieur des monastères étant devenu , par l'usage qu'on en a fait, nonseulement inutile , mais encore visiblement contraire à l'esprit de la même règle, les maisons les plus réglées, à commencer par celle-ci, ont sagement discontinué d'y déférer, ce que nous approuvons si fort, qu'une des choses du monde que nous souhaitons le plus ardemment est de voir leur exemple, à cet égard, universellement suivi dans notre Ordre ^. Nous en chargeons la conscience des mères prieures et nous leur ordonnons, sous peine d'inobédience, qu'au cas qu'elles trouvent quelquefois ces entrées indispensables elles y apportent du moins la précaution de ne point souffrir, sous quelque prétexte que ce soit, que les pères confesseurs se séparent des médecins, et qu'ils demeurent plus longtemps qu'eux dans le dedans, à moins que ces mêmes confesseurs ne fussent obligés d'assister quelque mourante. Les

* Voir à l'Appendice l'article 55 du règlement du 2 juin 1C87.

mères prieures répondront à Dieu plus que jamais, après l'ordre formel que nous leur donnons sur ce sujet, des abus qui pourroient continuer de s'y glisser à l'avenir ; et nous serions obligée d'avoir recours à des remèdes encore plus forts, si celui-ci se trouvoit impuissant, ce que nous espérons que Dieu ne permettra pas.

Dans les pauvres monastères où les murailles de clôlure sont foibles, trop basses ou imparfaites, nous ordonnons que, préférablement à toute autre dépense, on travaille à mettre les mômes murailles dans l'état régulier que nos vicaires auront soin de prescrire aux mères prieures et officières. Si cet ouvrage ne se peut faire en une année, il faut y travailler peu à peu ; mais on doit sincèrement l'avancer autant qu'il sera possible. On évitera soigneusement les brèches, et lorsqu'elles seront indispensables , on ne souffrira pas qu'elles servent de prétexte à aucune entrée, principalement dans l'intérieur des monastères : et s'il s'en faisoit quelqu'une par surprise, les mères prieures répareront ce désordre, le plus promptement qu'il se pourra, usant premièrement de prières, pour faire sortir les personnes qui seront entrées , et les y contraignant ensuite, s'il est besoin. Nous défendons surtout qu'on fasse jamais manger dans le dedans lesdites personnes, ni qu'on les accompagne pour leur faire voir la maison.

Tous ces règlements étant des suites d'une longue réflexion et de la certitude où nous somn.es que notre salut seroit en grand danger si nous n'employions toutes nos forces et toute notre industrie à les maintenir courageusement, vous voyez bien , mes chères filles , que vos répugnances et vos soUicitalions ne serviroient qu'à vous tourmenter, et ne dètruiroient pas des résolutions si solidement établies. Il est bien certain aussi que ces efforts ne seroient pas moins criminels qu'impuissants , puisqu'ils combat-

troient une autorité légitime et un zèle qui n'a pour but que votre repos et votre perfection.

Nous sommes bien assurée de votre soumission extérieure, au moins dans Tarticle principal dont il s'agit, puisqu'il dépend de notre fermeté à n'en point relâcber; en quoi , avec l'aide de Dieu , nous espérons être fidèle. Mais, où nous avons besoin de vous et ce que nous vous demandons, mes chères filles , c'est que vous rendiez cette obéissance d'assez bon cœur pour qu'elle devienne méritoire. Dieu lui-même pénétrera vos sentiments et en sera le juste

juge.

Nous le prions de les rendre conformes à sa sainte

volonté et de répandre sur vous abondamment toutes les

bénédictions que vous souhaite, chères filles et bien aimées

religieuses, votre très-affectionnée mère-abbesse.

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