A DANIEL HUET
A Fontevrault, ce 4 août 1090.
Je veux croire, Monsieur, que vous ne serez pas parli de Paris sans avoir vu ma sœur. Elle est revenue depuis quelques jours à Paris, et, au pis aller, elle vous aura prié d'aller à Pctil-Bourg ^ à quoi vous devez n'avoir pas résisté. Je fais réflexion cependant, que m'écrivant tous les ordmaires, comme elle fait, elle m'auroit informée de voire visite, et elle ne m'en a rien mandé. Son projet étoit de demeurer en solitude à Petit-Bourg. Peut-être auroit-elle fait scrupule d'avoir une aussi bonne compagnie que la vôtre ; mais il falloit toujours vous mander de ses nouvelles, et je ne la trouve pas excusable, si elle a persévéré dans le silence
i Bibl. imp. Mss. S. F. 5,272, t. I.
- Chez madame de Montespan.
dont vous me parliez dernièrement. Le marquis d'Antin n'est point brouillé avec elle ; je sais par elle et par luimême qu'ils s'écrivent. Il n'y a pas longtemps aussi que madame d'Antin a été avec elle, à un autre voyage de Petit- Bourg, et, depuis, à Saint-Joseph. Je ne répondrois pas qu'il n'y eût quelquefois de petites bouderies passagères ; il n'y a guère de société qui en soit exempte ; mais cela ne peut se voir de loin, et ne mérite pas une grande attention de la part du monde. A l'égard de l'abbé Anselme', il peut s'être élevé quelques petits nuages dont le monde ne devroit pas non plus être instruit. Dans les conversations, on pourroit, à des heures perdues, parler de ces niaiseries, mais il seroit bien mal aisé de les écrire, et, en vérité, elle n'en valent pas la peine. Je regrette fort, en toute manière, que vous ne puissiez venir ici; c'est une privation fort triste pour moi, et les sujets qui la causent sont encore plus tristes s'il se peut, puisque ce sont vos désagréables affaires et votre mauvaise santé.
Vous avez donc encore perdu la pauvre madame de Montatairc*. Je ne sais si votre amitié pour elle étoit encore bien vive, mais il est toujours cruel de voir disparoître des amis, à quelque degré qu'ils soient, et même de simples connoissances. Je ne m'apprivoise point à ce genre de malheur, quoiqu'il soit le plus certain de tous, et celui par conséquent contre lequel il est plus nécessaire de se munir. Vous m'avez toujours paru assez ferme là-dessus par rapport aux autres et à vous-même . C'est une sagesse que j'estime fort et que je voudrois de tout mon cœur pouvoir acquérir*
Expliquez-moi, je vous prie, pourquoi vous songez à avoir une maison de campagne auprès de Paris, autre 'que celle de
^ C'est lui qui prononça l'oraison funèbre de l'abbesse de Fontevrault en 1704.
* Marie-Thérèse de Rabulin, fille aînée du second mariage de Bussy, chanoinesse de Remiremont, puis marquise de Montataire.
1112 LETTRES DE GABUIELLE DE UOCIIECHOUAUT
M. Pelelier^ dont vous aviez paru content, et qu'il persiste à vous offrir. Est-ce que vous voulez avoir une terre dans ce canton? En ce cas, je n'ai rien à dire, mais si vous ne cherchez qu'une demeure agréable et à portée de tout, cette maison est votre fait, et je ne vous conseille point du tout de vous charger de l'embarras d'une acquisition. A propos d'embarras, vous êtes admirable de vous en prendre à moi de ceux dont je suis accablée, et de me conseiller de les partager. Avez-vous oublié que j'ai cinq ou six secrétaires, et ne devez-vous pas savoir, vous qui avez tant fréquenté les couvents, qu'il y a certains devoirs qu'une abbesse doit remphr en personne. Ces devoirs sont n.jultipliés à l'infini pour une abbesse de Fontevrault; il ne lui est pas libre comme à un évêque de prendre ses heures ; elle n'en a point d'assurée, la moindre religieuse et le moindre moine® sont en droit de disposer de tous mes moments. Il y a de plus des écritures qu'il faut que je dicte ou que je fasse moi-même, sans compter celles où je suis secourue par mes secrétaires auxquelles, entre nous, je ne livre que les choses tout à fait communes et quasi indifférentes, parce que j'ai éprouvé mille fois qu'il faut traiter soi-même les véritables affaires, si on veut se faire entendre, et si on a une sincère intention d'agir de son mieux. Pour cette intention, je l'ai certainement et je sens qu'elle se fortifie à mesure que les années s'accumulent. Les années qui amènent tant de mauvaises choses en amènent aussi de bonnes; elles donnent une attention plus scrupuleuse sur l'acquit des devoirs qu'on ne l'a dans la jeunesse : en les examinant de plus près, on les trouve plus étendus, et il est vrai aussi que ceux qui sont
» Claude Le Pelctier, qui avait succédé à Colbcrt au contrôle général des finances. Il avait un château à Villeneuve-lc-Roi, près Taris.
s On a vu que, comme chef d'ordre, l'abbesse de Fontevrault avait à diriger des moines en même temps que des religieuses .
altachésàma charge, se sontmultipliésréellementdepuisquelques années. Plusieurs supérieures ont fait la même remarque par rapport à leur emploi, et soutiennent que le gouvernement est devenu plus difficile depuis quinze ou vingt ans qu'il ne Tétoit avant ce temps-là. Je vais vous dire à quoi je m'en prends, au hasard que vous vous moquiez de moi. Je me suis imaginé que ces livres de Hollande qui ont inondé le inonde depuis quelques années, et qui se sont glissés dans les cloîtres, comme ailleurs, ont répandu des doutes et des demi-connoissances, dont les petits esprits n'ont pu tirer d'autre fruit que de se croire capables de juger de tout et de regarder la soumission aux lois comme un effet de la foi-
blesse et de l'ignorance où ils vivoient avant ces belles découvertes.
Mandez-moi, je vous supplie. Monsieur, ce que vous pensez là-dessus, et ne manquez pas de m'informer soigneusement de l'état de votre santé. Je veux savoir aussi vos occupations, et si vous n'avez pas entrepris quelque nouvel ouvrage. Je n'en doute nullement, mais il faut m'en dire le sujet. J'envoie cette lettre par une voie un peu plus diligente que celle des Filles-Dieu.