A LOUIS XIV
A FonteM'ault, ce 2G septembre 1C9G.
Sire, je suis bien maîiieiireuse de ne pouvoir rendre mes devoirs à Votre Majesté dans les temps mêmes les plus destinés à la joie, sans être forcée à la fatiguer de mes affaires. Quelques fâcheuses qu'elles soient, elles ne m'empêchent pas de ressentir vivement un aussi grand bonheur que celui de savoir Votre Majesté dans une santé parfaite; mais elles me mortifient beaucoup en me mettant dans la nécessité de vous être importune.
Votre Majesté est instruite de celle dont il s'agit présente* ment et sur laquelle je garderois le silence, après ce que madame de Maintenon a pris la peine de me mander, si je n'étois engagée indispensablemeiit à faire tous mes efforts pour garantir mon Ordre du malheur qui le menace. Je n'en parle point, Sire, avec exagération. L'affaire n*est rien pour M. l'archevêque de Reims, mais c'est tout pour nous, puisque nos privilèges ont une telle liaison, que s'il y en a un seul entamé, on peut compter qu'ils le sont tous. Comme c'est l'autorité qui les a établis et maintenus depuis six cents ans, il n'y a que cette voie qui puisse les défendre. L'édit de 1695 n'y fait point de tort particulier; ils étoient aussi en danger en 1687, lorsque M. de Reims les attaqua pour la première fois. Votre Majesté sait bien que j'eus l'honneur de lui représenter alors que je fuyois un jugement ré'^lé qui nous seroit toujours contraire, et que rien ne nous pouvoit mettre à l'abri que la même protection qui m'avoit di\jà sauvée de M. de Poitiers. Vous m'honorâtes de cette protection, et vous voulûtes bien ajouter à une grâce si considéra-
* Dibl. inip., tlépartemeiil des imprimés. Mss. (Copie). II. 1529.
ble celle de m'assurer par une lettre que, pendant votre règne, on ne feroil aucun tort à nos droits.
Ne puis-je donc espérer. Sire, et prendre la liberté de vous conjurer par la gloire de ce règne dont la puissance se fait sentir présentement par des effets si doux, qu'il plaise à Votre Majesté d'étendre la paix jusque dans notre Ordre, et de m'épargner la cruelle mortification de voir périr entre mes mains des privilèges qui ont subsisté pendant tant de siècles? Cette décadence s'attribueroit à mon indignité personnelle, qui en effet auroit dû l'attirer, si Votre Majesté, en m'élevant à une place si au-dessus de moi, n'avoit bien voulu suppléer à tout ce qui me manque pour la soutenir. Ce n'est que par iâ que j'ai conservé jusqu'ici ce que j'ai reçu des princesses à qui j'ai l'honneur de succéder, et si ce secours me manque, il est impossible que j'évite la honte dont Votre Majesté s'est en quelque façon engagée de me garantir. Je n'éviterois pas non plus un malheur plus essentiel, qui seroit de perdre l'estime et la confiance des personnes que je gouverne, et ainsi de ne pouvoir plus les conduire avec succès. J'ai si souvent importuné Votre Majesté des autres raisons qui appuient nos privilèges, que je ne les répète point ici, sans compter que celle (ce me semble) qui les comprend toutes, est cette autorité des papes et des rois qui, ayant établi et soutenu, pendant six cents ans, ces mêmes privilèges, les doit faire supposer justes et leur donner assez de poids pour n'être plus exposés à l'examen et aux attaques de MM. les èvêques, ni soumis à la justice ordinaire.
J'aurois fort souhaité pouvoir représenter tout ceci en peu de mots, mais je n'ai pu éviter de faire une longue lettre. Je vous supplie Irès-humbleraent de me le vouloir pardonner et de me faire l'honneur de me croire, avec tout le profond respect et tout l'attachement que je dois,
Sire, de Votre Majesté, la très-humble, très-obéissante et très-obligée sujette et servante.