‹ Gabrielle de Rochechouart de Mortemart [microform]; étude historiqueChapitre 7 sur 138 · GABRIELLE DE KUCIIECIIOU AUT · texte numérisé non relu

GABRIELLE DE KUCIIECIIOU AUT

brissel, de Henri II Planlagenet, de Richard Cœur de lion, de Jeanne d'Angleterre, d'Élôonore d'Aquitaine, de Raymond VII et d'Isabelle d'Angouleme. Les cloîtres, les réfectoires, la salle du chapitre a\aient suivi, portant chacun le cachet du temps. Le moment vint où quelques abbesses, prises d'un beau zèle, songèrent à changer, corriger, enjoliver ce qui existait. Le malheur voulut que les principaux remaniements fussent faits vers le milieu du dix-septième siècle alors que les administrateurs elles architectes démolissaient, véritables iconoclastes, les chefs-d'œuvre de l'art gothique, et que d'illustres prélats croyaient faire œuvre pie en encourageant ces dévastations sacrilèges, pour la plus grande gloire de l'architecture des jésuites, dont les églises de Notre-Dame des Victoires et de Saint- Thomas d'Aquin offrent aux Parisiens de si charmants modèles! La première violation avait eu lieu en 1504 par l'abbesse Renée de Bourbon qui, pour réaliser quelques modifications intérieures, déplaça maladroitement les tombeaux des Plantagcnets. Envahie au mois de juillet 1562 par les huguenots, l'abbaye fut profanée, dévastée et mutilée. La tourmente religieuse passa, mais les dégradations ne s'arrêtèrent pas. Louise de Bourbon s'était contentée, dit un historien contemporain, « d'embellir le grand autel et ses appartenances d'une riche et magnifique architecture. » Nous ne connaissons que trop, hélas! ces embellissements qui font un si fâcheux contraste avec

ABiiESSE DL 1 ONTEVUAULT. 07

le slyle des monuments gothiques. 11 fallait faire cesser la dissonance. « En effet, dit aL;rèablement le inôme historien en parlant de deux tombeaux des Planlagenels, ces deux ouvrages de pierre, quoique insensibles, étoienl néanmoins touchés, ce seuibloit, de quelque sentiment de honte à la vue d'une face si riante et si agréable comme est celle de ce grand auteK Ils attendoient quelque main favorable qui essuyât cette pudeur et les relevât de celle honte en élevant sur leurs fondements quelque somptueuse structure de bâtiment. » Jeanne-Baptiste de Bourbon (c'était la fille naturelle de'llenri IV) se chargea de ce soin. Comme los livres et les hommes, les monuments ont leur destinée, dans laquelle le fanatisme, l'incurie et la sottise, jouent un plus grand lùle que les ravages des siècles ^ A la place de ce qu'on appelait le cimetière des rois, Jeanne de Bourbon fit faire des arcades ; elle bouleversa les cendres royales, éleva un mausolée commun où se dressèrent quatre statues juxtaposées. Ce ne fut pas tout. Deux anciens groupes ne pouvaient tenir sous les arcades nouvelles et embarrassaient le chœur; elle les remplaça par deux statues en marbre blanc. Une épilaphe, éclatant témoignage de son ignorance, couronna l'œuvre*.

On ne sait pas bien au juste quels furent les travaux

ans

» Icminmcdax, homo cdacior, disait Horace il v a bicntût deux mille s.

* Honorât Niciu.-. //,>/,, de Fonlcvranlt, citée pur M. Louis Goura-

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exécutés SOUS la direction de Gabriellc de Uochechouart. La circulaire adressée aux Fonlevrisles après sa mort raconte que des bàlinients somptueux avaient été entrepris par Jeanne de Bourbon, mais faulcd'être achevés, ils restaient sans emploi. La nouvelle abbesse forma le projet de les approprier différemment, el d'y abriter les pauvres vieillards et les orphelins sans famille, du pays et des environs. S'associant à ces fondations picJses, madame de Montespan obtint du roi ou fournit une partie des fonds. L'abbesse ne ménageait pas non plus sa fortune. Parlant d'un tabernacle, de colonnes et de balustres en marbre, dont elle avait orné l'église du couvent, celle qui la remplaça dit : « Elle a fait faire un soleil d'une excellente ciselure enrichi de pierreries d'un prix infini. Outre celles qu'elle a trouvées dans notre sacristie, elle en a fourni des siennes, et en a procuré d'aulres en yraml nombre (la circulaire n'ose nommer madame de Monicspan'), pour achever un si riche ouvrage. Elle n'a épargné ri soins ni dépense pour la réparation et rcmbellissemenlde notre maison... » De magniliqucs dortoirs, dos chapelles restaurées ou nouvellement élevées, de vastes salons, de spacieuses galeries, de beaux jardins

jod, de la BibliolLéque impériale, dans un intércssanl travail mtilulé /« *vVi)i////nrs dca Plantancncts à FoiitcvraiiU.

iï Couràjod a bien /oulu nous auto.-.scr à rcprodun-o cette preceu.c Mude liisluiiquc; on la trouvera il Aiipoudice.pioco" ^i- ,

.lie dît ailleu,^, au sujet des dépenses que l'abbesse nau a^ supporter : « Dœu ,j mpi^a hcurcmcmcnl i<u, .me ,,crmmc ,,m Im

éluU proche . »

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relios par de sombres allées (elle devait cet hommage au Père Rapin) donnent une idée des améliorations nécessaires ou d'agrément qui marquèrent son passage el perpétuèrent son souvenir à Fontevrault^

On n'a pas oublié les inquiétudes continuelles que lui causaient ses procès avec les évoques au sujet delà sortie des religieuses, et la chaleur avec laquelle elle avait défendu les antiques privilèges de sa maison. La compagnie fréquente de sa sœur, les visites de quelques amis, les œuvres charitables à or-

* On sait que l'ancien couvent est aujourd'hui une maison centrale. L'auteur d'un intéressant travail [V Abbaye de Fontevrault, notice histoii(iue et archéologique, par M. Malifaud; Angers, 88 pages, 1868) a trouvé dans celte circonstance le sujet de la sanglante épigraphe qu'on va lire : « U est écrit : Ma maison sera une maison de prière, el vous en avez fait une caverne de voleurs. » (S. Luc, xix, g 4, verset 46.) M. Malifaud n'a-l-il pas raison? Ecoutons encore un critique des plus compétents à tous les points de vue : « La partie la plus ancienne de l'église de Fontovrault est malheureusement la plus mal conservée. Le chœur tout entier et les transsepls, dont les voûtes abritent les sépultures désolées des IManlagenels, sont encore consacrés au culte. Mais les quatre coupoles de la nef, morcelées par des cloisons, interrompues par des planchers, offrent un réfectoire au rez-de-chaussée, un dortoir à la hauteur des pendentifs et de nombreuses cellules dans l'étage intermédiaire. Ces dégradations sont d'autant plus affligeantes, que le reste de l'abbaye a mieux échappé au vandalisme. Le cloître, magnifique et immense, la salle capitulaire revêtue de peintures historiques, les grands corps de lOjgis de la Renaissance sont intacts ; et si jamais la France rougissait de voir ses plus illustres monastères souillés du nom de maison centrale, un mot du ministre suffirait pour faire de Fonlevrault autre chose qu'une prison. Même dans la nef, il n'y aurait guère qu'à démolir pour remettre les choses dans leur état primitif. » [VArrhitccttire byzantine en France, par M. Félix de Yerneilh, in-4°, p. 275.)

L'admirable abbaye du Monl-Saint-Michel a cessé depuis peu d'années d'être une maison centrale ; pourquoi celle de Fontevraull n'aurait-elle iws la môme fortune? Il est bien permis de l'espérer.

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ganiser, les constriiclions à diriger, la correspondance administrative ou familière à tenir au courant, quelques distractions littéraires aux heures de loisir prenaient le reste de ses journées. Trente-quatre années s'écoulèrent au milieu de ces passe-temps et de ces travaux. Les excursions à Bourbon avec madame deMontespan pour motif de santé, les voyages à Paris pour les grandes affaires étaient les événements exceptionnels de cette vie si bien réglée, si calme et en mémo lemps si remplie. Dans un de ces voyages d'affaires qu'elle espacaif le plus possible, Tabbesse de Fontevrault visita Sainl-Cyr qu'elle ne connaissait pas. Nous avons à ce sujet une curieuse lettre que madame de ^lainlenon écrivit à la supérieure pour l'inviter à faire avec un soin particulier, pour la circonstance, la toilette delà maison. On y trouve, comme en tant d'autres, l'esprit correct et pédagogique, la précision militaire de celle qu'on pourrait appeler la commandante de Saint-Cyr.

« Madame l'abbesse de Fontevrault doit venir dimanche ici; elle y entendra la messe de dix heures dans la tribune du roi, où il faut mettre des carreaux ; elle y dînera à mon parloir ; on nous servira du deliors, et la maison n'en aura nul embarras. Je demande deux noires qui, avec les demoiselles que j'aurai, suffiront pour nous servir. Je vous prie de charger mesdames Gauthier et du Tourp d'entretenir les religieuses de sa suite, et de les mener par la maison, si elles

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veulent y aller. Que les classes soient en bon ordre ; que les plus belles voix chantent les psaumes à vêpres ; qu'on chante à l'Élévation ce bel 0 Salutaris en parties au milieu du chœur ; que mon appartement soit propre et paré ; enlin, ma chère fille, n'oubliez rien pour que toute la maison de Saint-Louis soit dans son lustre ; madame de Fontevrault ne Ta jamais vue^ » Dans un autre voyage à Paris, le dernier qu'elle devait faire, l'abbesse de Fontevrault dîna (c'est Dangeau qui nous l'apprend) chez madame de Maintenon, et y vit le roi qui revenait de Jîarly. C'était le 2 décembre 1700. On se figure, autour du môme foyer, les trois graves personnages, car le temps avait marché, l'âge était venu, le ciel s'était assombri. Était-on assez loin des jours heureux oii tout réussissait à Louis XIV, où madame de Montespan et madame de Maintenon se promenaient ensemble dans les voitures de la reine et vivaient dans la singulière intimité que Ton sait, où la charmante abbesse de Fontevrault traversait, sans s'y corrompre, la dangereuse atmosphère de Versailles et de Saint-Germain? Mais sans doute le souvenir du passé ne fut pas évoqué, car le présent

aurait paru plus triste encore. C'est dans ce voyage

» Uttrcs historiques et édifiantes, t. I, p. 475. — CeUe lettre porte, dans l'édition Lavallée, la date du !•=' janvier 1097. Or, on lit dans la circulaire écrite aux couvents de l'Ordre de Fontevrault par la supérieure qui succéda à Gabrielle de Rochechouart que , depuis sa nomination, celle-ci n'était allée que quatre fois à Paris, en 1C75, 1679, 1095 et 1700. La lettre doit donc être de 1095 ou de 1700.

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que notre abbesse renconlra, cbez la maréchale de Noailles, le célèbre collectionneur d'antiquités, de tableaux, de chartes et de nianuscrils, Roger de Gaignières*, qui devint à partir de ce jour un de ses correspondants les plus assidus. Ne dirait-on pas, en lisant la lettre suivante, dont nous n'avons pu trouver la clef, qu'elle se serait occupée de le marier?

« Je viens de parler avec toute l'exactitude et toute la franchise dont nous étions convenus. J'ai bien peint surtout votre aîKjoisse et votre insomnie dont on m'a dit qu'on ne doutoit pas, et qui a attiré les louanges qu'on ne peut s'empêcher de vous donner. On ne trouve nul inconvénient dans l'affaire, et on se moque de notre inquiétude. On ne juge point à propos d'entrer dans aucun éclaircissement, quoique je l'aie proposé à deux ou trois reprises. On vous attend demain à midi, avec votre compagnie. Me voilà, Dieu merci, déchargée d'un cruel fardeau. Je fais partir dés cette nuit, afin que vous en soyez aussi déchargé à votre lever ; je dirois à votre réveil, si je n'étois assurée que vous ne dormirez pas cette nuit. »

Nous louchons aux derniers jours. Le Journal de Dangeau constate que, le 5 septembre 1705, l'abbesse de Fontevrault représenta la reine d'Angleterre au baptême de la fille du duc de Bourbon, sa petitc-niéce-,

* François- Uoger de Gaignières, écuyer; mort le '27 mars 1715, à rage (le soixante-dix-sept ans.

- Le 22 juillet 1699, madame de Monlcspan écrivait à la duchesse de Noailles : «Il y eut hier deux (illes qui prirent l'hahit. Mademoiselle

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alors âgée de treize ans, et que la cérémonie eut lieu à l'abbaye. Quelques mois après (5 janvier 1704), elle adressait un mémoire au secrétaire d'Étal La Vrilliére au sujet d'un nouveau conflit d'attributions survenu dans le diocèse de Montauban, à propos d'une religieuse du couvent de Saint-Aignan « qui étoit tombée, disait-elle, dans une faute honteuse, à laquelle elleavoit dû appliquer la pénitence prescrite par les canons V » Enlevée du couvent de vive force par la sénéchaussée du parlement de Toulouse pour quelques défauts qu'il avait relevés dans la procédure de la juridiction ecclésiastique, cette religieuse s'était réfugiée dans un autre monastère de la province. L'affaire était d'autant plus grave que le complice paraissait être le curé même de Saint-Aignan, et que Tévéque nouvellement nommé à Montauban^ s'était prononcé pour lui, à cause de la contestation toujours pendante entre l'abbesse et les évoques. La véracité du père visiteur de Fontevrault qui avait fait l'enquête ayant été suspectée, l'abbesse invoquait en sa faveur le témoignage

do Rourbon supputa que, dans sept ans, elle en feroit autant. Vous pou. vcz compter do môme pour mademoiselle votre lille. si vous avoz le bon sons d'y consentir. y>

La mère de mademoiselle do Rourbon était mademoiselle de Nantes, fillo légitimée de Louis XIV et de madame de Montespan.

* Vraisemblablement le terrible cachot appelé m pace, d'où Ion ne sortait pas vivant ?

* François de Nottancourt d'IIaussonville de Vaubocourt, docteur de la Faculté do Paris en 1088, abbé de la Chassaigno , près de Lyon, en 1092. et d'Aisnay on 1093, évoque de Montauban le 15 août 1705; mort le 17 avril 1750, âgé de quatre-vingts ans.

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de Bossuct qui le connaissait. Voilà une nouvelle et triste preuve des soucis attachés, sous le régime des vocations forcées, à l'administration des grandes communautés. Comment se termina ce scandaleux procès? On l'ignore. Ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il affecta péniblement l'abbesse de Fontevrault. Presque toujours malade ou indisposée (ses lettres au docteur Vallant le prouvent bien), on lui avait conseillé, vers le mois de juin 1704, de retourner à Bourbon dont les eaux l'avaient plusieurs fois soulagée; elle s'y refusa, ne voulant plus, dit-elle, chercher à guérir hors de l'enceinte des murs où la retenait le devoir. Un extrême abattement, accompagné d'une mélancolie douce, ne tarda pas à se produire, et la situation s'aggrava rapidement. Le 7 août, elle eut une petite fièvre d'un caractère inquiétant; le 15, elle fut prise de délire et essaya vainement de parler aux religieuses empressées autour d'elle; le 15, elle s'éteignit « mourant, rapporte sa nièce, avec une douceur qui tenoit plus de l'extase et du ravissement que d'une séparation douloureuse*... » Elle avait à peine cinquante-neuf ans. On voudrait, pour madame de Monlespan, qu'elle fût accourue au chevet de la tendre sœur qui l'avait consolée aux mauvais jours et constamment aimée, attirée. Qui sait? Sa vive imagination lui fil peut-être redouter les déchirements de la dernière heure ; il

* Ijcttre circulaire, etc.

est possible encore que, dans son affectueuse sollicitude, la malade eût ordonné, pour lui épargner l'émotion des adieux suprêmes, de lui cacher son état. Cette mort prématurée, soudaine, fit dans tous les cas sur elle, malgré féloignement, une impression profonde. Celle qui, en apprenant la fin subite de Monsieur, s'était mise à courir les champs^ pour échapper à ses pensées, ne pouvait rester insensible à un événement qui la touchait de si près. Elle était en ce moment à sa terre de Petit-Bourg, ou à Paris. La marquise d'Huxelles*, écrivit à une amie : « Madame de Montespan a réfugié sa douleur près du duc et de la duchesse de Lesdiguières^ » On sait que Louis XIY se montra complètement indifférent, en 1707, à la mort de madame de Monlespan, qui ne Tcmpêcha pas de courre le cerf^ suivant Dangeau, immédiatement après en avoir reçu la nouvelle ; et, quatre ans plus tard, quand les expiations de sœur Louise de la Miséricorde eurent un terme, on constata chez lui la même impassibilité. Au contraire, lorsqu'on lui annonça que l'abbesse de Fontevrault avait cessé de vivre, il se souvint de leur ancienne intimité. « Le roi, dit Dangeau à la date du 18 août, nous apprit, à son petit coucher, la mort de

* Ce snnt les expressions de madame de Maintenon. (Lettre du 20 juin 1701 à l'abbesse de Fontevrault.)

- Marie !>c Bailleul, mariée en premières noces au marquis de Nangis et en secondes noces au marquis d'Iluxelles. Morte en 1712, à l'âge de quatre-vingl-cinq ans.

s Gabrielle-Victoire de Rocliechouarl, fdle du duc de Vivonne, mariée au comte de Canaples, qui devini plus tard duc de Lesdiguières.

ri

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madame l'abbesse de Fonlcvrault; il la rcgrelte extrêmement. C'éloit une fille de baucoup de mérite et d'esprit; elle n'avoit été malade que trois jours ^ » Et Dangeau disait vrai. En effet, le 21 août, Louis XIV annonçait lui-même à sœur Louise Françoise deRocliechouart, religieuse à Fontevrault, qu'il venait de la nommer à la place de sa tante, et sa lettre accentuait delà manière la plus expressive les regrets que lui causait la mort de l'ancienne abbesse : « Je suis très-fâché, disait le roi, de la perte de madame de Fontevrault. J'ai cru ne pouvoir mieux la remplacer que par une personne qui lui fût proche, et qui, ayant été élevée auprès d'elle, eût pris ses maximes et profité de ses exemples...» Inanité des passions humaines! Le souvenir des anciens entraînements et des jours d'ivresse était, malgré les liens du sang, devenu embarrassant , importun; l'amitié seule avait survécu.

Je ne voudrais pas tomber à mon tour dans le panégyrique ; le moyen cependant de résister à tant de qualités charmantes, et faut-il, de peur d'être accusé d'exagération, refuser l'éloge à qui Fa mérité? Sous ce rapport, si Fon excepte la voix discordante de madame de Sévigné, tous ceux qui connurent Fabbesse de Fontevrault, même les plus exigeants et les plus difficiles, Bussy-Rabulin, Louis XIV, Saint-Simon, sont

* La circulaire nécrologique dit fonnellement que la fièvre s'était déclarée le 7 août, et que la uiorteut lieu le 15, c'est-à-dire huit jours après.

ABUESSE DE FONTEVUAULT. ^'^

unanimes pour la louer. Nous avons dit pourquoi madame de Sévigné ne l'aimait pas; la seule réserve de Saint-Simon porte sur les longs séjours à la cour pendant la faveur de madame de Montespan, et nous trouvons avec lui que ce n'était pas sa place; mais elle n'en demeura pas moins une abbesse très-vertueuse, très-eslimée, et très-digne de l'être ^ On a vu les motifs qui nous font douter qu'elle ait traduit le Banquet. Et quand elle aurait fait cette traduction, le dix-neuvième siècle sera-t-ilplus sévère à cet égard que le dix-septième? «Elle découvroit dans Platon, disent les Mémoires de Trévoux, des beautés dont on ne s'étoit point aperçu, quoiqu'on eût passé beaucoup de lois sur les endroits qu'elle admiroit : elle perçoit au travers des images dont ce philosophe enveloppe h vérité, et V découvroit des trésors de morale, des tours d^éloqJence, et une délicatesse de pensées que les génies médiocres ne peuvent démêler ; elle n'étoit pas moins touchée des beautés d'Homère, et elle avoit traduit les premiers livres de Vlliiule. »

En résumé, esprit ouvert, pénétrant el étendu, douée d'une exquise politesse, gracieuse, avenante et digne tout ensemble, Fabbesse de Fontevrault ne se plaisait pas moins aux conversations du monde qu'à celles des èrudits el des écrivains, dont un bon nombre la con-

1 Suinl-Si.uon parle de séjours. Il y en a eu deux «n offct le premier ou 1075 ncmlanl la faveur, et un autre en lO/U-1080, mais on a vu plus haut «p.e ce dernier lut forcé, et à cette époque les préoccupations devaient passer les idaisirs.

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sultaient et suivaient ses avis. Les contemporains parlent de sa beauté. Un portrait gravé par Gantcrcl en 1695, à une époque où elle avait déjà quarantehuit ans, confirme leurs éloges. Une robe noire, avec une guimpe blanche unie sans séparai ion au milieu et la croix d'abbesse au-dessous, relève la pureté du teint. Le visage est plein, arrondi, la physionomie calme et ouverte, Tair fin et placide, le regard veloulé, une vraie figure de religieuse dont nulle passion violente n'a altéré la sérénité. On voit qu'il s'est fait en elle une transformation , mais il est aisé de reconnaître aussi que la beauté avait dû être réelle, et Ton entrevoit sous les traits de Fage mûr ceux des jeunes années ^

Faut-il blâmer l'abbesse de Fontevrault d'avoir défendu avec obstination les privilèges de son Ordre? D'abord, elle vivait sous le régime du privilège, cl, nommée pour veiller au maintien des prérogatives de sa maison, elle n'aurait pu déserter sans honte, suivant

* Voir ce portrait, dont M. Cousin parle dans Madame de Sable (chap.v, p. 258), au cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale. La figure est vue de face. Le nom du peintre n'est pas sur la gravure, mais c'était assurément un artiste de mérile. Ce portrait doit encore exister. On a vu plus haut que Mignard en avait fait un en 1675. ^ On trouve également au cabinet des estampes, parmi les dessins de Gaignières, un dessin colorié, format in-4% représentant l'abbesse de Fontevrault, à genoux, avec la crosse. On lit ces mots au-dessous ; « Peinture contre le mur à gauche en entrant dans le chapitre de l abbaye de Fontevrault. » (Voir à rAppendice, pièce n° IX, Fresques de Fontevrault.) Le visage paraît avoir été peint d'ajuès le i)ortrait gravé par Ganterel ; l'exécution ne donne pas une haute idée du talent de Gaignières. Une inscription de (luehjues lignes prouve l'identité du personnage.

ses expressions, une cause qu'elle devait regarder comme sacrée. Nous avons parlé de ses règlements que divers prélats, au nombre desquels figurait Bossuet, donnaient pour modèle dans les couvents de leurs diocèses. Si son esprit était curieux, un peu hardi, si l'examen et la discussion l'attiraient invinciblement, sa foi était pure, sa doctrine orthodoxe, sa simplicité vraiment chrétienne. A ces traits pris çà et là chez des contemporains, ajoutons, en puisant à la môme source, que bien qu'elle connût les écrits des Pères de l'Église et sût plusieurs langues, son humilité égalait son savoir; qu'elle s'était toute sa vie étudiée à passer sans regret de l'étude aux affaires. « Son administration, disait un ami des derniers temps, est celle d'un philosophe chrétien consommé dans l'art de régner. — On ne pense point comme elle, quoiqu'elle pense le plus naturellement du Aïonde. — Personne n'a plus de religion ni plus d'amour pour la vérité qu'elle. — Son cœur généreux et bienfaisant égale son esprit ; l'un est fait pour l'autre. — Elle donne au monde des exemples de piété et de vertu aussi rares que nécessaires*.... » Retrouvera-t-on jamais les lettres à madame de Sablé, à madame de La Fayette, au Père Rapin, à bien d'autres que nous avons vainement cherchées, et ces ouvrages de piété, de morale, de critique, ces maximes de conduite, ces sujets traités dans le goût académi-

* Archives de lEiiipire. L. 1 .019. Biographie des abbesscs de Fonte^ vrauU, pur Daniel de Larroque.

SO GABIUELIK DE UOCllECllOUART.

que dont parlent les Mémoires de Trévoux? Si le séjour à la cour en 1675, au temps des scandaleux tnompl'cs de madame de Montespan, demandait à être expie, l'expiation est là ; elle est aussi dans ces trente ans d'une vie laborieuse, employée tout entière au bien, a la fondation d'établissements charitables, à l'édihcal.on par la parole et par l'exemple de ceux qu. 1 cntouraicnl, enfin au gouvernement de ses soixante maisons. Dans un ordre d'idées différent, Gabriellc de Hocl.ccbouart rendit encore un service que les Mémoires de Trévoux ont justement signalé. Elle ne se borna pas a édifier par sa propre vie les religieux de Fontevraulf, elle fit fleurir parmi eux les belles-lettres et les sciences elle forma des professeurs et des prédicateurs dont les talents profitèrent à l'Ordre entier. C'est ainsi, c'est par les vues élevées qui ne cessèrent de diriger tous ses actes, que les qualités de l'illustre abbesse purent en quelque sorte lui survivre, cl qu il lui lut donné de contribuer, même après sa mort, a la prospérité delà maison dont l'administration avait rempli, et, vers la fin, consumé ses jours.

LETTRES

DE

ET DE SES AMIS

LETTRES

ET DE SES AMIS

i. — MADAME DE SABLÉ A I/ABBESSE DE FONTEVRAULT 2.

A Paris, ... août 1G70.

L'honneur que j'ai eu de vous voir, Madame, et lous les biens qu'on m'a dits de vous, m'empêchent de vous faire les compHnients que vous recevez de beaucoup d'autres ; car je vous avoue que je ne saurois me réjouir d'une chose qui vous éloigne d'ici, surtout après avoir faittant de beaux châteaux en Espagne sur le plaisir qu'il y auroit de se trouver quelque jour auprès de vous. Cependant, Madame, il est vrai que vous avez un petit royaume, et que cela mérite bien qu'on s'en réjouisse, si on le considère par ce qu'il vaut. Mais comme il n'est pas permis de regarder ces choses-là par des sentiments humains, je ne sais ce que je dois dire,

* Quelques-unes des lettres qu'on va lire figurent en fragments dans a notice qui précède. Cotte répétition était indispensable pour donner

les lettres dans leur ensemble.

* Bibl. imi). Mss. 17,050. Portefruillcs Vallant, t. Vil, fol. 459 — Celle lettre a été publiée i)ar M. Victor Cousin dans Madame de Sablé, p. 262.

84 LETTRES DE GADUIELLE DE nOCHECllOlj ART

si ce n^est que je ne puis résister à l'abondance de mon cœur en vous disant qu'il me semble qu'à moms d être comme M. de la Trappe^ la situation est plus à compterdans la vie que la richesse et la magnificence des maisons. Peutêtre que si j'occupois le voisinage de la vôtre, comme j ai fait autrefois*, je me trouverois trop heureuse pour en faire cette médisance. Enfin, Madame, votre mérite a pourtant en cela tout ce qu'on lui pouvoit donner, et je crois, puisque vous l'avez bien voulu ainsi, qu'il faut se dépouiller de ses propres sentiments pour prendre les vôtres et ceux des personnes pour qui on a tant d'estime et de respect, et qu ainsi je dois in étudier à m'y conformer.

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