A LA DUCHESSE DE NEVERS
(mémoike*)
[Fontevrault] Du li février 1702.
Il n'y a pas d'apparence que MM. les évêques puissent tirer aucun avantage de l'arrêt que M. l'archevêque de Reims obtint contre moi en 1697 sur le point dont il s'agit présentement. Je laissai prononcer cet arrêt par défaut, et sans aucune défense, non-seulement parce que j'avois sujet de croire qu'elle n'auroit pas prévalu au parlement sur la prévention où l'on est dans ce tribunal contre les privilèges, et sur les vives poursuites de M. l'archevêque de Reims? mais encore plus par la respectueuse et sincère obéissance que' J avois et (jue j'aurai toute ma vie aux ordres du roi, et qu'alors je croyois Sa Majesté portée à maintenir la déclaration de i 696, suivant l'interprétation que MM. les évêques avoient entrepris d'y donner.
Dans cette impuissance, vraie ou apparente, de défendre mon droit, je ne pensai plus qu'à tenir la conduite la plus propre à ne le pas ruiner davantage, et ce fut, (suivant l'avis de plusieurs personnes éclairées), de laisser passer cet orage sans y former une opposition qui, à notre avis, n'auroit pu avoir d autre effet que de rendre la condamnation dont j etois menacée plus irrévocable.
J'observai donc ce ménagement et je me contentai de faire
* Bibl. imp., département des imprimés. Ms (Copie.) H. iËi?. i^
rlZJ V ^""''^''^^l^ d' ^-^'«, et des lettres pariiculières à quelques-uns deux. . - On lit en marge de la copie manuscrite : a Ce mémoire a été fait par madame iabbesse de FontevrauU . »
228 LETTRES DE GABRIELLE DE DOCilECIIOU ART
rentrer dans notre couvent de Reims la pauvre religieuse dont la sortie, quoique très-légitime, avoit donné lieu aux poursuites de M. rarchevèque de Reims. Cette fille méritoit en toute manière d'être mieux traitée; elle étoit très-boime religieuse ; sa naissance et son infirmité étoient encore dignes de considération. Elle étoit de la maison de Coligny, et sa maladie étoit si réelle qu'étant rentrée dans son couvent sans avoir eu le loisir d achever les reuièdes qui lui étoient ordonnés, et le cœur pénétré de l'affaire dont elle se trouvoit cause, aussi bien que des menaces que M. Farclievêque de Reims publioit contre elle, elle mourut au bout de huit jours.
Après ce mauvais succès, je me trouvai dans la nécessité, ou de ne plus du tout permettre les sorties, ou de prendre quelques mesures avec MM. les évoques en les permettant, et je fus nécessitée à ce dernier parti, celui d'abolir les sorties que l'intérêt de ma conscience et mon inclination m'avoient fait choisir n'étant pas en mon pouvoir , parce que notre règle confirmée par une bulle et par un arrêt authentique, et qui, par conséquent, a une autorité supérieure à la mienne, permet les sorties en certains cas, entre lesquels celui d'infirmité se trouve compris et spécifié, et que les religieuses ne prenant d'engagement que conformément à leur règle, celles de mon Ordre ne peuvent être légitimement chargées d'un joug que cette même règle ne leur impose point et auquel elle déclare au contraire en termes exprès qu'elles ne sont point assujetties.
Je lus donc forcée à demeurer à cet égard dans l'ancien usage de mon Ordre, auquel je puis prouver que je n'ai pas introduit de relâchement, y avônt même attaché des précautions et des formalités que notre règle et les anciennes ordonnances de mesdames les abbesses n'avoient pas exigées et qui pourroient prévenir tous les abus de ces sorties,
si la vigilance la plus exacte, tant de MM. les évêques que des autres supérieurs, ne demeuroit pas toujours sujette à quelques surprises.
Dans l'obligation indispensable d'avoir sur ce point quelque relation avec MM. les évêques, en évitant les contestations incertaines toujours contraires à mon humeur, et, ce qui est plus décisif, que je croyois lors opposées aux intentions de Sa Majesté, je me déterminai, avec l'avis de mon conseil, à prendre le parti le plus honnête et en même temps le moins préjudiciable à notre droit, qui fut d'informer MM. les évêques, par de simples lettres de sorties, que je ne pouvois me dispenser de permettre dans leurs diocèses, de leur en exposer les principales raisons, et de les supplier d'y donner leur agrément.
La plupart de ces messieurs m'ont fait l'honneur de se contenter de cette déférence et de me le témoigner par leurs réponses. Quelques autres, en petit nombre, n'étant pas satisfaits d'être seulement instruits et de juger la sortie légitime (qui est pourtant ce qui paroît essentiel au bon règlement), ont voulu que leur consentement parût revêtu de toutes les formes qui pouvoient faire sentir leur autorité , sans pourtant qu'elles pussent avoir un autre effet, pour le fond, que celui des simples réponses dont ceux qui vouloient bien ne me pas mortifier inutilement avoient la bonté de m'honorer.
Ces permissions dans les formes ne m'ont jamais été adressées, et j'ai toujours voulu les ignorer. Elles ont été envoyées à quelques mères prieures ou aux religieuses particulières, qui les ont reçues, et peut-être demandées elles-mêmes à mon insu, se souciant peu de l'intérêt général de l'Ordre, pourvu qu'elles eussent la satisfaction particulière d'être souffertes paisiblement dans leur changement d'air, ce qu'elles obtenoient infailliblement, MM. les évêques
n'étant pas si choqués des sorties des religieuses que de la circonstance que ces sorties se fassent sans les marques précises de leur autorité.
Je ne crois pas que ceux de ces messieurs qui m'ont fait l'honneur de se contenter de ces lettres que je viens d'expliquer s'en veuillent servir comme d'un litre contre moi. Ils en peuvent produire plusieurs pleines du respect que je leur dois, et que je leur rendrai toujours de trés-bon cœur, et dans lesquelles même j'ai souvent joint une confiance qui m'étoit inspirée par leur bonté, et parle désir que j'avois et que j'aurai toujours d'avoir recours à leurs lumières quand ils voudront bien me le permettre. Mais, sans compter que de simples lettres ne peuvent pas, ce me semble, servir de titres dans une affaire de cette espèce, il est bien visible que je n'écrivois celles dont il s'agit que pour conserveries débris d'un droit que j'aurois cédé bien plus commodément (si j'avois été capable d'un pareil dessein) en laissant demander les permissions à MM. les évêques par les personnes intéressées qu'en ajoutant à mes embarras ordinaires le surcroît de ces lettres, d'autant plus longues et plus difficiles qu'il falloit remplacer par les tours et les explications la dépendance marquée que j'essayois de sauver, et qui n'auroit demandé qu'un seul mot si j'avois pu me résoudre à la livrer nettement.
Il me semble qu'on ne peut s'empêcher de me rendre justice là-dessus, et que ces déférences forcées ne pourront entrer dans l'examen d'un droit qui doit être considéré en lui-même, et qui, je crois, paroîtra, par nos titres et par nos mémoires, aussi solidement établi que l'explication que je donne ici de ma conduite particulière paroîtra simple et véritable aux personnes qui voudront bien prendre la peine d'y faire quelque attention.