‹ Gabrielle de Rochechouart de Mortemart [microform]; étude historiqueChapitre 83 sur 138 · A MONSIEUR DE LA YRILLIÈRE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE LA YRILLIÈRE

(uémoire)

Du 5 janvier 1704.

Un couvent de l'ordre deFontevraull, nommé Saint-Aignan, situé dans le diocèse de Montauban, cause depuis plusieurs années du scandale dans sa province, et beaucoup de peine à l'abbesse de Fontevrault, qui s'en trouve responsable. Une religieuse de ce même couvent, nommée sœur de Melet, tomba dans une faute honteuse, il y a environ huit ou neuf ans, pour laquelle l'abbesse ordonna à son vicaire, visiteur de la province, d'imposer à cette malheureuse la pénitence prescrite par les canons et par la régie de Fontevrault pour de pareilles fautes. Le vicaire se transporta sur les lieux et commença le procès, qu'il ne put conduire jusqu'à la sentence, en étant empêché par un appel que la criminelle avoit fait à Rome, et par la protection qu'elle trouva auprès du parlement et de la sénéchaussée de Toulouse, latiuelle protection se porta à un tel excès, que quelques officiers de ce dernier siège vinrent enfoncer les portes du couvent et enlever la religieuse coupable pour la placer dans un monastère de Toulouse où elle demeure depuis ce temps-là, quoiqu'il soit d'un Ordre différent du sien.

L'abbesse de Fontevrault, qui étoit alors à Paris, se flatta qu'on lui feroit justice de cette violence, qui causoit un avilissement notable à. son Ordre et à l'autorité attachée à sa charge, surtout dans une province où la plupart des es-

Bibl. imp. département des imprimés, Ms. (Copie.) H,

— Louis-Pliélypeaux de La Vrillièrc, secrétaire d'Étal, marié à Françoise de Mailly, en juin 1700.

prits, hautains et indociles, ne peuvent guère être gouvernés que par la crainte.

Cependant l'abbesse, avec ses très-humbles remontrances et toutes ses plaintes, qu'elle prit même la liberté de porter jusqu'au roi, ne put rien obtenir, feu M. le chancelier ayant été prévenu contre la procédure de son vicaire, dans laquelle un avocat de Paris avoit trouvé quelques défauts de formalité.

Le mauvais succès de celte affaire a causé plusieurs désobéissances de la part de quelques couvents de Gascogne, et a été la source de plusieurs nouveaux désordres dans la malheureuse communauté de Saint-Aignan.

L'abbesse de Fontevrault a employé sans relâche tous les moyens qui dépendoient d'elle pour les réprimer. Elle a interdit la réception des novices et des pensionnaires. Elle a tiré d'anciennes religieuses des couvents de son Ordre, des plus réguliers de la même province, et les a établies prieures dans Saint-Aignan, dans l'espérance qu'elles y pourroient mettre la réforme.

Mais ses bons desseins ont été traversés par les intrigues du nommé La Malatie, curé du même Saint-Aignan. On a toujours tenu pour constant qu'il étoit complice du crime honteux dont on vient de parler, et cette corruption de mœurs jointe à l'artifice de son esprit, est un poison mortel pour une petite communauté déjà mal disposée, et de laquelle les accès au parloir sont si faciles à ce curé par la situation de son église et de sa demeure, que toute la vigilance possible ne lui en peut interdire l'entrée.

M. de Nesmond, alors évêque de Montauban, étoit si persuadé que cet ecclésiastique étoit pernicieux, non-seulement à la maison de Saint-Aignan, mais encore à tout le diocèse, qu'il a écrit plusieurs fois à l'abbesse de Fontevrault, et a (lit encore plus souvent à ses vicaires qu'il cherchoit tous

les moyens possibles pour l'en éloigner. Il le renferma quelques mois dîuis son séminaire, dans le temps de l'affaire de la sœur de Melet, dont ce prélat tenoit pour tout assuré qu'il étoit complice, quoique cela n'eût pas été prouvé juridiquement, à cause delà violence du sénéchal de Toulouse, qui avoit arrêté la poursuite du procès. Ce prélat l'a souvent accusé depuis de semblables désordres, et mêlant ses plaintes avec celles de l'abbesse de Fontevrault sur les déré-lements dont ce curé étoit cause, il se résolut enfm à soUiciter une lettre de cachet qui délivrât son diocèse d'un homme si dangereux. , , , ..

M l'évéque adressa à l'abbesse de Fontevrault la lettre très-forte qu'il écrivoit sur ce sujet à M. le marquis de La VriUière, la conviant à l'accompagner d'une des siennes, ce qu'elle fit très-volontiers, s'y croyant obligée en conscience. Ces lettres eurent leur effet et en attirèrent une de cachet au curé par laquelle il lui étoit ordonné de quitter la province el d'aller demeurer à Clermont en Auvergne ; tout cela arriva l'année passée, 1705. La le tre de cachet étoit adressée à M. de Montauban, qui la fit signifier au curé lorsqu'il le jugea à propos.

Le curé fut longtemps sans y déférer, demeurant dans la province à y publier des insolences et des menaces contre l'abbesse 'de Fontevrault et son Ordre, se vantant de les décrier à la cour, où il avoit, disoit-il, des protecteurs qui le serviroient dans cette occasion.

On ne crut pas devoir faire grand cas de ses discours peu mesurés ; l'abbesse prit seulement la précaution d'avertir, en général, qu'un homme de ce caractère devoit toujours être suspect, et principalement lorsqu'il étoit irnté.

H passe pour constant qu'il n'a point du tout obéi à l'ordre que le roi lui avoit donné d'aller à Clermont, et il est du moins très-certain qu'il vient de demeurer plusieurs mois à

Paris, où ses artifices ont si bien réussi, qu'il est revenu triomphant à Saint-Aignan, montrant une révocation de la lettre de cachet, et publiant qu'il fera éclater dans peu des ordres bien humiliants pour tout l'Ordre de Fontevrault.

On ne peut concevoir que cet homme ait trouvé tant de faveur, et que ses parties en aient été privées jusqu'au point de n'être ni averties ni entendues. Ce qui augmente cette surprise, c'est que M. l'évéque de Montauban (à présent archevêque d'Albv) étant à portée de soutenir ce qu'il avoit dit et écrit tant'de fois, il paroit hors de toute vraisemblance qu'il n'ait pas été plutôt cru que le curé, ou (ce qui seroit encore plus surprenant,) qu'il eût changé d'opinion à l'égard de cet homme, en changeant de diocèse. C'est ce que l'on ne sauroit soupçonner, d'autant plus que ce même prélat a toujours paru très-favorable à l'Ordre de Fontevrault et à l'abbesse, qui s'est louée dans tous les temps de ses honnêtetés par rapport au couvent en question, la plaignant et l'aidant avec charité à remédier au désordre, sans donner jamais la moindre atteinte à ses privilèges.

On jugera par cet exposé fidèle combien il est important que les premiers ordres de Sa Majesté à l'égard du nommé LaMalatie, curé de Saint-Aignan, soient exécutés; il paroîtroit aussi assez juste que son audace fût réprimée d'une manière qui pût remédier en quelque sorte aux mauvais effets qu'elle a déjà produits et qui se multiplieront certainement dans la suite, si on n'en arrête pas le cours.

L abbesse de Fontevrault consentiroit à souffrir Thumibation que le triomphe de ce curé lui attire, si elle se terminoit à sa personne; mais comme elle tombe aussi sur sa charge, elle se croit indispensablement obligée à employer ses soins pour maintenir l'autorité légitime, dont elle ne veut user que pour combattre les dérèglements et pour maintenir la règle qui doit être observée dans ses monastères.

Elle supplie très-humblement qu'on prenne la peine de consulter M. rarchevèque d'Albi, touchant la conduite de ce curé.

On sait que ce dernier a produit une copie de sentence autorisée d'un notaire et du seing de quelques religieuses, dont il prétend avoir tiré un grand avantage auprès de M. le marquis de La Vrillière ; c'est ce curé môme qui s'en vante. On ne peut répondre précisément à une chose aussi confuse et alléguée par quelqu'un qui mérite si peu qu'on ajoute foi à ce qu'il ose avancer. On sait seulement, en général, que cethomme gouverne encore absolument quelques religieuses de Saint-Aignan, et que c'est précisément ce qui a engagé M. l'évêque de Montauban et l'abbesse de Fonlevrault à demander qu'il fût éloigné. On doit remarquer encore que la prieure qui a précédé celle d'à présent (quoique ancienne, vertueuse et tirée d'un monastère très-régulier) avoit eu la foiblesse de se laisser gagner par une de ses amies en faveur de ce même homme dont on s'étoit flatté qu'elle arrêteroit les désordres, par rapport à la communauté qui lui étoit commise à ce dessein. Ces religieuses séduites ont pu écrire et signer tout ce qu'il a voulu. Si ces actes produits contiennent quelque dérèglement, ce sont ou des suppositions entières, ou des effets de la corruption que le curé a introduite dans cette malheureuse communauté, et qu'il y entretiendra tant qu'on lui en laissera l'occasion, soit en se rendant lui-même complice des désordres, comme dans l'affaire qui a été citée d'abord, soit en empoisonnant les esprits de ses maximes pernicieuses qui ouvrent la porte à tous les désordres et qui inspirent un dégoût et une révolte générale contre tous les devoirs de la religion.

Entre tous les avantages réels et prétendus qu'il se vante d'avoir tirés de ses sollicitations à la cour, il n'oubhe pas qu'il y a décrié le visiteur actuel de la province, qui est pour-

tant un religieux d'un mérite et d'une vertu distinguée, et dont la probité n'a jamais reçu la moindre atteinte. L'abbesse de Fontevrault en rend hardiment ce témoignage qu'on fera confirmer quand on le voudra par des prélats très-considérables, et surtout par M. l'évêque de Meaux, dont ce religieux, nommé le Père Roucellet, a l'honneur d'être connu particulièrement depuis près de vingt années.

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