SUR LA TRADUCTION DU BANQUET DE PLATON
ATTRIBUÉE A GABRIELLE DE ROCUECHOUART DE KORTEMART.
On a vu * que, suivant divers auteurs contemporains, l'abbesse de Fontevrault connaissait plusieurs langues : l'italien, l'espagnol, le latin , le grec , et même l'hébreu qu'elle aurait appris pour lire V Ancien Testament dans l'original.
Les Mémoires de Trévoux disent, en outre, • qu'elle découvrit dans Platon des beautés dont on ne s'étoit point aperçu, quoiqu'on eût passé beaucoupde fois sur les endroits qu'elle admiroit; qu'elle perçoit au travers des images dont ce philosophe enveloppe la vérité, et y découvroit des trésors de morale, des tours d'éloquence et une délicatesse de pensées que les génies médiocres ne peuvent démêler*; qu'elle n'étoit pas moins touchée des beautés d'Homère ; qu'elle s'étoit quelquefois essayée à traduire les premiers livres de VUinde, et que, sans faire de tort aux habiles écrivains
* Averlisseinenl , et chapitre m, p. 40.
« On sait aujourd'hui que Pahbesse de Fontevrault avait dans sa bibliothèque un bel exemplaire de Platon mis en latin par Jean de Serres (Serravus), et imprimé par Henri Eslienne. {Racine, édit. Hachelte, t. V, p. 450. — Note sur lei traductions de Haane, par W. Paul Mesnard.)
APPENDICE
qui avoient entrepris de la donner tout entière, peut-être n'avoil-on rien vu de si aclievé dans ce genre *. >>
Saint-Simon et d'autres écrivains contemporains parlent également de l'aptitude extraordinaire de Tabbesse de Fontevrault pour
apprendre les langues.
On lit enfm dans une lettre de Corbinelli à Bussy, dur)Ojuni 1677 : « Voyez madame de Fontevrault et madame de La Sablière qui entendent Homère comme nous entendons Virgile-. »
Ainsi, rabbesse de Fontevrault savait, entre autres langues, le latin et le grec ; elle avait traduit les premiers livres de Vlliade ; mais on ne trouve, à ma connaissance du moins, dans aucun livre ni document de son temps, qu'elle eût traduit le Banquet de Platon.
C'est pour la première fois, en 1752, qu'il a été question de celte traduction dans un volume publié par l'abbé d'Olivel, sous le pseudonyme de Bousquet, et intitulé :
« Le Banquet de Platon, traduit un tiers par feu M. Bacine^dc V Académie françoise, et le reste par Mme de ***. Paris, Pierre Candoin, 1752 s. »
L'avertissement placé en tète de l'ouvrage contient la lettre suivante de Racine à Boileau, au sujet de laquelle l'éditeur l'ait la remarque ci-après : a Cette lettre est du 1S décembre, mais Vannée n'y est pas marquée. Il serait aussi difficile d'en deviner la date précise qu" inutile de la savoir au juste. Voici la lettre* :
« Puisque vous allez demain à la cour , je vous prie , Monsieur , d'y porter les papiers ci-joints. Vous savez ce que c'est. J'avois eu dessein de faire , comme on me le demandoit , des remarques sur les endroits qui me paroîtroient en avoir besoin; mais, comme û falloit les raisonner, ce qui auroit rendu l'ouvrage un peu long, je n'ai pas eu la
* Mémoires pour servir à rhisloire des Sciences, décembre 1704. Trévoux.
- Madame de Sévigné, édil. Hachette. — Lettres de Bussy-Rabulin, édil. Lalanne. — L'édition Hachette dit à ce sujet : « Homéreesi le texte du manuscrit de la Bibliothèque impériale, lequel donne ainsi cette lin de phrase : « qm entendent Homère comme nous faisons Viryile. » Dans notre manuscrit, il y a Horace au lieu d'Homère. »
M. L. Lalanne dit à son tour : « L'imprimé porte Horace, ce qui est pins vraisemblable. »
5 Le Journal des Savants du mois de juillet l'r>2 se borna à annoncer l'ouvrage, sans en rendre compte; le Mercure de France et les Mémoires de Trcroux n'en font pas mèrne mention.
* Je la reproduis ici, bien qu'elle figure déjà dans la correspondance, afin que le lecteur ait à la suite toutes les pièces sous les yeux.
résolution d'aclie>cr ce que j'avois commencé, et j'ai cru que j'aurois plus tôt fait (l'entreprendre une traduction nouvelle. J'ai traduit jusqu'au Discours du médecin, exclusivement. Il dit, à la vérité, de trèsbelles choses, mais il ne les explique point assez, et notre siècle, qui n'est pas si philosophe que celui de Platon , demanderoit que l'on mît ces mêmes choses dans un plus grand jour.
« Quoi quil en soit, mon essai suflira pour montrer à madame de**' que j'avois à cœur de lui obéir. Il est vrai que le mois où nous sommes m'a fait souvenir de l'ancienne fête des Saturnales, pendant laquelle les serviteurs prenoient avec leurs maîtres des libertés qu'ils n'auroient pas prises dans un autre temps. Ma conduite ne ressemble pas trop mal à celle-là ; je me mets sans façon à côté de madame de ***, je prends des airs de maître, je m'accommode sans scrupule de ses termes et de ses phrases, je les rejette quand bon me semble. Mais, Monsieur, la fête ne durera pas toujours, les Saturnales passeront, et l'illustre dame reprendra sur son serviteur l'autorité qui lui est acquise. J'y aurai peu de mérite en tout sens, car il faut convenir que son style est admirable; il a une douceur que nous autres hommes nous n'attrapons point, et, si j'avois continué à refondre son ou\Tage, vraisemblablement je j'aurois gâté. Elle a traduit le discoui^ d'Alcibiade, par où finit le Banquet de Platon. Elle l'a rectifié, je l'avoue, par un choix d'expressions fines et délicates, qui sauvent , en partie, la grossièreté des idées. Mais, avec tout cela, je crois que le mieux est de le supprimer. Outre qu'il est scandaleux, il est inutile*; car ce sont les louanges, non de l'amour, dont il s'agit dans ce dialogue, mais de Socrate, qui n'y est introduit que comme un des interlocuteurs.
« Voilà, Monsieur, le canevas de ce que je vous supplie de vouloir dire pour moi à madame de "**. Assurez-la, qu'enrhumé au point que je le suis depuis trois semaines, je suis au désespoir de ne point aller moimême lui rendre ces papiers ; et si , par hasard , elle demande que j'achève de traduire l'ouvrage, n'oubliez rien pour me délivrer de cette corvée. Adieu , bon voyage, et donnez-moi de vos nouvelles dès que vous serez de retoiu*. »
* Bien que l'abbé d'Olivet ne désigne pas nominativement l'abbesse de Fontevrault, le reste de la lettre prouve bien qu'il ne peut être question que d'elle; il dit, d'ailleurs, dans VÈpitre dédicatoire, que le manuscrit qu'il publie ■ lui tomba, il y a plus de vingt ans, entre les mains (on verra tout à l'heure, sur ce point, la note de Louis Racine), parmi d'autres écrits d'une dame trèS'illustre, dont le nom, s'il osoit le déclarer, n'orncroit pas peu cet ouvrage. » H a dit ontin, dans une note de l'édition de son Histoire de l'Académie françoise, publiée en i7i5, que cette dame était l'illustre Marie-Madeteine-Gahrielle de Hochechouart de Mortcmart,ahbesiie de Fontevrault, morte en
• Inutile!... Le but principal du Banquet est au contraire la louante, la justification de Socrate.
APPENDICE
Cest donc, on le voit, en 1732 que prend naissance l'assertion, d'après laquelle l'abbesse de Fontevrault a traduit le Banquet de Platon, et cette assertion n'a, jusqu'à présent, d'autre preuve que la lettre de Racine à Boileau qui précède.
Cette lettre est-elle bien authentique, et mérite-t-elle une croyance entière, absolue? Voilà la question qu'il s'agit d'examiner.
Nous avons, pour nous guider dans cette recherche, un document important. On lit, en effet, sur la feuille de garde d'un exemplaire de la publication de Tabbé d'Olivet ayant appartenu à Louis Racine, une note de l'écriture même de ce dernier, ainsi conçue* :
«Mon père n'eut jamais intention que ce qu'il avoit traduit du Banquet de Platon fût imprimé. M. l'abbé d'Olivet. ayant emprunté pour un jour ce manuscrit à mon frère {Jean-Baptiste Racine) , le fit copier à la hâte, ce qui est cause que cet imprimé n'est pas en tout conforme à l'original que jai. Mon frère fut très- irrité quand il vit paroitre celte traduction, et se plaignit amèrement du procédé de l'abbé d'Olivet.
nia lettre de mon père à Boileau rapportée à tapage vu et viii (du volume de l'abbé d'Olivet] m'est inconnue, et, ne se trouvant point au nombre de celles que Boileau nous avoit rendues, m'est fort suspecte. »
On le voit, dans l'opinion de Louis Racine, la lettre de Jean Racine à Boileau, que nous avons reproduite, pourrait bien avoir été fabriquée par l'abbé d'Olivet.
D'autre part, Louis Racine ne parle nullement dans sa note du premier travail de l'abbesse de Fontevrault*; il se borne à dire que son père ne vouloitpas que ce qu'il- avoit traduit du Banquet de Platon fia imprimé. Il dit, en outre, dans les Mémoires sur la vie de Jean Racine, que celui-ci avait fait la traduction dont il s'agit dans sa jeunesse, à Port-Royal ou à Uzès, ce qui exclut l'idée de
* Je dois la communication de celte curieuse noie à l'extrême obligeance de M. Boutron, possesseur actuel de l'exemplaire de Louis Hacine. 11 esta remarquer que les observations que contient la note se trouvent également dans les Mémoires de Louis Hacine sur la vie de son père.
« Pour lui, malgré l'assertion de l'abbé d'Olivet, cette traduction n'existe pas. Même silence à cet égard dans ses Mémoires sur la vie de son père, écrits sur les notes de son frère, Jean-Baptiste Uacine. L'abbesse de Fontevrault n'est jamais nommée par eux. Croyaient-ils donc non-seulement que la leUie de Racine à Boileau était fausse, mais encore que tous les faits qu'elle énonce étaient également faux?
toute collaboration avec l'abbesse de Fontevrault, et détruit de fond en comble les assertions contenues dans la lettre de Racine à Boileau * .
On remarquera que, d'après cette lettre, l'abbesse de Fontevrault avait traduit le discours d'Alcibiade dont Jean Racine conseille la suppression, parce qu'il est scandaleux. Et, en effet, l'éditeur pseudonyme met en note, au sujet de ce discours : « On Va supprimé dans cette édition. »
Qui ne connaît aujourd'hui le célèbre dialogue que Platon a intitulé le Banquet, ou de l'Amour? Peut-on admettre sans preuves, qu'une abbesse respectée et considérée comme l'était celle de Fontevrault, qui avait charge d'âmes et commandait à soixante couvents, ait songé, malgré sa grande admiration pour Platon, à traduire un morceau au sujet duquel M. Victor Cousin a écrit ce qui suit?
« On sait que madame de Rochechouart, abbesse de Fonte\Tault, traduisit le Banquet et s'arrêta, comme Le Roi *, devant le discours d'Alcibiade '. Racine a refait une partie de cette traduction. J'ai mis à profit ce morceau échappé à la plume savante de l'un des écrivains les plus habiles de la langue française. Il eût été ridicule de ne pas se
* L'éditeur des Œuvres de Jean Racine, dans la belle et précieuse collection des Grands Écrivains delà France, publiée par la maison Hachette, M. Paul Mesnard, qui a étudié consciencieusement la question au point de vue de Hacine, croit que, sous ce rapport, les assertions de Jean-Baptiste et de Louis Racine sont suspectes, et que celte traduction a dû être faite ou révisée de 1677 à 1686.
M. Paul Mesnard se fonde sur ce que les fils de Racine ne voulaient pas qu'on pût croire «lu'il avait traduit une œuvre aussi éminemment profane que le Banquet, à un âge où, ayant renoncé au théâtre, ses idées étaient toutes tournées vers la religion.
Mais si Jean-Baptiste et Louis Racine ont eu ce scrupule pour leur père mort, comment croire que l'abbesse de Fontevrault ait pu songer, en aucun temps, à traduire jusqu'à la fin, comme le dit la lettre de Racine à Boileau, le Banquet de Platon ?
« Louis Le Roi, dit Betjius, professeur de philosophie grecque, au Collège de France; 15r>9. (\ote de M. Cousin.)
' M. Cousin raisonne, on le voit, dans l'idée que l'abbesse de Fontevrault n'avait pas traduit le discours d'Alcibiade, le dernier du Banquet. Pourtant la lettre de Racine à Boileau. publiée par d'Olivet, dit positivement que l'abbesse a traduit ce discours, « qu'elle a rectifié par un choix d'expressions fines et délicates, qui sauvent, en partie, la grossièreté des idées... » M. Cousin n'aurait-il pas connu cette lettre? Cela n'est pas admissible, puisqu'elle est dans le volume même de l'abbé d'Olivet. Il l'aurait donc perdue de vue.
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servir d'une traduction de Racine, et cependant, même à Racine, je ne pouvais sacrifier Platon. De là les emprunts perpétuels que j'ai faits h ce fragment, et les changements que je me suis permis dy introduire pour rétablir le sens et quelquefois la couleur de l'original. Quant à la traduction de madame de Rochecliouart, le style en est toujoui^ bon, et il y a de loin en loin des tournures et des expressions heureuses que j'ai recueillies. D'ailleurs , elle est d'une inexactitude «jui ne permettait pas de songer à s'en servir. L'auteur d'Esther, dans la partie du Banquet qu'il a traduite , affaiblit l'expression de l'amour grec et substitue au langage naïf et direct de l'original la phraséologie équivoque de la galanterie moderne. Madame de Rochechouart dénature bien plus le texte, et le discours d'Aristophane n'est plus reconnaissable dans la chaste traduction de la docte abbesse. En effet, l'épreuve était aussi trop forte, et Von ne peut la blâmer de n avoir pas osé /?•«duire ce qu'une femme lira même difficilement ^ On voit, au reste, qu'elle a traduit sur le latin de Ficin et ne connaissait pas le moins du monde l'original*. Le docte professeur et la noble dame s'étaient arrêtés devant le discours d'Alcibiade. »
Il est à remarquer enfin que Daniel lluet, dont on a de nombreuses lettres à Fabbesse de Fontevrault, que d'ailleurs il ne nomme même
* Œuvres de Platon, t. VI, p. 411. — Rapprochons de l'appréciation moderne celle d'un contemporain considérable. Le 2 juin 1670, l'abbé Fleury écrivit au président de Lainoignon une longue lettre sur Platon. .\pr(''S un grand éloge de sa philosophie, de sa morale et de ses mœurs, de sa dialectique et de son style, après avoir fait observer que les Pères de 1 Église étaient obligés de le combattre parce que cette philosophie était la règle de la société de leur temps et qu'il n'en était plus de même, après avoir dit enfln que Platon pouvait être utile pour nous faire connaître les beautés extérieures de l'Rcriture sainte, l'abbé Fleury ajoute : « Je n'en comeillerois pas la lecture à toutes sortes de personnes. Il faut avoir l'esprit droit et être affermi dans les bons principes pour n'être pas scandalisé de certains traits de libertinage qui s'y rencontrent. Il faut entendre raillerie pour s'accommoder des ironies de Socrate... » (Opuscules de fabbé Fleury, t. 111, p. 181 et suiv.)
Voici, dans le même ordre d'idées et sur le même sujet, les réflexions faites par le critique Geoffroy, dans son édition de Racine :
« Il est difficile de concevoir qu'une femme d'esprit ait eu l'idée de traduire un ouvrage tel que le Banquet de Platon. Elle ne peut pas avoir et trompée par le nom d'amour, car cet amour dont on parle dans tout le dia logue n'est point celui qui flatte les femmes... Les détails du discours d'Alcibiade sont d'un genre qui devait alarmer une femme délicate, à moins que son respect pour l'antiquité n'ait prévalu sur sa délicatesse. » {Œuvres de Racine, t. VI, p. 4>9.)
* Nous avons dit plus haut que l'abbesse de Fontevrault avait dans sa bibliothèque la traduction de Platon, en latjo, par Jean de Serres; rien ne prouve d'ailleurs qu'elle n'avait pas aussi ce^ e de Marsile Ficin.
pas dans ses Mémoires, \)îir\e par contre, avec des éloges infinis, d'une des nièces de Fabbesse (Marie-Élisabelh de Rochechouart, fille du duc de Vivonne) qu'il surprit aux eaux de Bourbon, en 1689, lisant un livre qu'elle refusa (Fabord de lui montrer. C'était un recueil de quelques opuscules de Platon, de Fédition grecxjue de Râle. « Elle me supplia de ne pas la trahir, dit Huet dans ses Mémoires, et, puisque le hasard m'avoit conduit céans, de lire avec elle jusqu'à la fin le Criton, dont elle avoit déjà lu le commencement. C'est ce que nous fimes en effet. Mais, tout le temps de la lecture, je demeurai dans un étonnement profond causé par la découverte que je faisois alors de tant d'érudition jointe à tant de modestie, dans un sexe et dans un âge si tendre. Ce n'étoit pourtant là que la moindre des qualités de mademoiselle de Rochechouart*. »
Nous espérions rencontrer la solution de la question dans la correspondance littéraire de Mathieu Marais et du président Boidiier ; nous n'y avons trouvé que des insinuations contre l'abbé d'Olivet et quelques indications qui nedécident rien. Voici d'abord, à la date du 22 octobre 1726 et du 21 janvier 1727, comment Mathieu Marais parlait de Fabbé d'Olivet :
— « ... Le Père du Cerceau a fait une réponse très-sage et trèspolie à V Apologie de fabbé d'Olivet ; il lui a adressé la réponse à luimôme. Cela ne regarde que le livre De natiira dcorum ; je ne sais de quoi l'abbé s'est avisé d'aller rejoindre des phrases qui sont à huit pages l'une de l'autre et de se faire dire des vérités qui ne lui sauroient faire que du tort. Il n'est pas encore question du livre de M. Huet, mais ils (les jésuites) lui promettent je ne sais quoi qu'ils lui tiendront, et, au milieu de cette politesse, il y a certaines ironies difficiles à digérer. Cependant Fabbé est à Gacé, qui laisse tomber Forage, et qui a bec et ongles pour se défendre quand il voudra.
— « ... L'abbé d'Olivet m'a donné son Apologie contre le Père Du Cerceau; elle est bien écrite, mais il se sauve un peu à travers champs, et auroit tout aussi bien fait de ne point écrire, car il n'aura pas le dernier*. »
* Conimenlarii de rébus ad eum pertinentihus, de Daniel Huet, traduction de IS'isard, p. 2'2S.— Marie-Élisabeth de Rochechouart épousa, en 1693,1e marquis de Castries. ti'ost d'elle que Saint-Simon a dit : « Madame de Castries étoit un quart de femme, une espèce de biscuit manqué, extrêmement petite... Elle savoit tout : histoire, philosophie, mathématiques, langues savantes... Délicate sur l'esprit, et amoureuse de l'esprit où elle le trouvoit à son gré. » {Mémoires, édit. Chêruel, t. 1, p. 406.)
' Mémoires et lettres de M. Marais, publiés par M. de Lescure, 1. 111, p. 452 et
Les extraits ci-après relevés dans les lettres de Mathieu Marais et du président Bouliier ne représentent pas Tabbé d'Olivet sous un meilleur jour.
Mathieu Marais. — Paris, 11 août 1732. — « ... L'ami D. (d'Olivet) n'a pas ici grande réputation sur les manuscrits, et celui du Batiqud de Platon, qu'il a tiré de M. Racine, puis négocié, ne lui lait point honneur, ceci entre nous. »
he président Bouhier. — Dijon, 16 août 1732. — a Ledit abbé (d'Olivet) ne m'a rien mandé sur le Banquet de Platon , que je ne connois point encore. Du reste, je n'aurois pas grand'peine à croire ce que vous me mandez à ce sujet. Depuis quelque temps, je le trouve dérangé de plus d'une manière... »
Mathieu Marais. — Paris, 18 août 1732. — « ... Il faut avoir le Banquet de Platon ; la traduction de Racine est excellente. L'abbé D. est un homme singulier; il se pare bien de vos remarques, qui font vendre ses livres. Il a traduit quelques oraisons de Démostbènes ; mais sait-il le grec?... »
IjC président Bouhier. — Dijon, 21 août 1732. — a Vous m'invitez donc au Banquet de Platon servi à la françoise par Racine. J'y banqueterai, si Dieu me prête vie , car l'auteur et le traducteur sont mes liéros. Mais puisque vous connoissez M. Anfossi, ami de l'abbé Fraguier , demandez-lui ce que sont devenues les traductions qu'avoit faites ce philosophe. J'ai soupçonné qu'elles étoient tombées entre les mains de l'abbé D. aussi bien que son exemplaire de Platon, avec quelques remarques de sa main, que j'ai vu chez lui. Je ne lui saurois mauvais gré de ces petits larcins si le public en profite. C'est le vol de Prométhée. »
Mathieu Marais. — Paris, 28 août 1732. — « ... Le Banquet servi par votre ami n'aura pas manqué de vous plaire ; mais Socrate n'a pas si bien parlé dans la bouche de l'abbesse *, et l'ironie paroît ici en quelque défaut, qui est même un peu sophistique. Je saurai de M. Anfossi s'il sait quelque chose de ce larcin, que vous nommez si honorablement le vol de Prométhée, et à qui vous accordez avec miséricorde une absolution lacédémonienne; je vous trouve, en vérité, un peu débonnaire sur ce chapitre. Le fait du Banquet pillé est public, et qu'avoit à faire M. de Grave, qui est bien étonné de se trouver dans une épître dédi'atoire? »
Le président Bouhier. — Dijon, 2 septembre 1752. — « Je n'ai point encore vu le Banquet platonique. »
Mathieu Marais, — Paris, 4 septembre 1732. — « J'ai parlé à
* Il résulterait de ce passage que Mathieu Marais croyait la lettre de Racine Boileau authentique.
PLATU.N ET L'ARBESSE DE 1 UîsTEVRAULT.
M. Anfossi qui soupçonne que le Prométhée est celui que vous avez dit. Il ne sait rien de particulier sur ce que les traductions sont devenues*. »
A partir de ce moment, la correspondance ne fait plus mention du Banquet de Platon, ce qui donne lieu de croire qu'une lettre du président Bouhier où il a dû rendre compte de sa lecture à Mathieu Marais a été égarée.
Si Ton cherche à tirer une conclusion des observations qui précèdent, on arrive à ceci :
1" Nul contemporain de Gabrielle de Bochechouart ne dit qu'elle ait traduit le Banquet de Platon. L'un d'eux se borne à exprimer la grande admiration qu'elle professait pour le philosophe grec ; le même écrivain mentionne une traduction des premiers livres de Vlliadc. Il est évident que, si elle avait traduit un dialogue de Platon, il n'aurait pas hésité à le dire. Enfin Louis Racine ne prononce • pas même, ni dans les Mémoires sur la vie de son père, ni dans la note autographe que nous avons reproduite d'après l'original, le nom de l'abbesse de Fontevrault*.
2» L'abbé d'Olivet a le premier parléde cette traduction en 1752; mais, chose singulière î d'après la lettre de Racine qu'il a publiée, en se cachant d'abord, celui-ci aurait remis le manuscrit de l'abbesse de Fontevrault à Boileau pour le lui rendre, et ce manuscrit se retrouverait, environ cinquante ans après, parmi les papiers de Racine. Lst-ii croyable que l'abbesse de Fontevrault, qui lui a survécu cinq ans, et qui avait un intérêt direct à se faire restituer son manuscrit, l'eût laissé entre les mains des fils du poêle?
5" Les Mémoires de Trévoux racontent que cette abbesse brûlait ses vers et cachait soigneusement tous ses travaux littéraires, livres de piété, de morale, maximes, sujets académiques. Comment supposer qu'elle eût consulté Racine sur la traduction d'un ou-
* Les lettres de Mathieu Marais ont été publiées par M. de Lescure. Celles du pn'^ident Bnuhier sont inédites et se trouvent à la Bibliothèque impériale ( Mss. 25,rvi'2, à leur date).
* Un état authentique des livres de Racine, remis en i't'S, par Louis Hacino , à la Bibliothèque du roi, parle bien de la traduction d'une partie du Banquet de Platon, mais ne mentionne nullement l'abbesse de Fontevrault. {Œuvres de Racine, édit. Hachette, t. V, p. 451. — Notice sur les traductions de Racine par M. Paul Mesnard.)
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vrage tel que. le Banquet, et mis ainsi toute la cour dans la conlidence?En outre, vers l'époque où elle aurait eu recours à Racine, celui-ci, alarmé par ses scrupules religieux, faisait vœu de renoncer au théâtre, et il ne manqua à son serment que pour écrire, par ordre, deux tragédies chrétiennes. Or, quels abîmes entre le Banquel et Eslher !
4» Enfm Tauthenticité de la lettre à Boileau relative à cette affaire est fortement suspectée par les tils mêmes de Racine : «Boileau, disent-ils, leur a rendu les lettres qu'il avait reçues de leur père' et celle-là n'y était pas *. » '
On vient de voir et chacun sait d'ailleurs que Tabbé d'Olivet ne passait pas, parmi ses contemporains, pour un éditeur des plus scrupuleux.
J'ajouterai que les annotations de Louis Racine , en marge des fausses lettres de madame de Maintenon fabriquées par La Beaumelle, ont été reconnues parfaitement fondées. Ses assertions paraissent donc mériter toute confiance.
Dans tous les cas , il n'était pas généreux à l'abbé d'Olivet de s'abriter derrière un nom d'emprunt , alors qu'il attribuait à une illustre abbesse la traduction d'une œuvre d'esprit des plus rerilarquables sans doute, mais si peu en rapport avec son état et ses obligations.
^ Dira-t-on qu'au dix-septième siècle , en fait de singularités et d'anomalies, tout est possible. J'avoue qu'à cet argument, le meilleur de tous, à mon avis, je n'aurais rien à répondre.
Je me suis borné, on le voit, dans cet exposé, à émettre un doute. La production de la lettre de Racine ou du manuscrit de Fabbesse de Fonte vrault trancherait la question. A défaut de ces pièces, certaines indications contemporaines rempliraient le même but. En existe-t-il?
Jusqu'à ce jour, on est, il faut bien l'avouer, en présence des assertions tout à fait contradictoires des enfants de Racine et de l'abbé d'Olivet.
^ Si, de l'examen de la question que j'ai soulevée, il résultait que l'abbesse de Fontevrault a véritablement traduit le Bawçwg/, la lettre
* Nous lisons dans l'édition de Ratine donnée par Aimé Martin, t. YI, p. 281. note qu une lettre d.- Boileau à Brossetle, de l'année 1695. publiée par Cizeron-Rival. a la suite des lettres de Brossette, paraissait plus que suspecte au savant Daunou. *- n f-^v- ^
de Racine à Boileau, du 18 décembre , paraîtrait devoir se rapporter à rannée 1G79, où l'abbesse se trouvait à Paris auprès de madame deMontespan, dont la situation, alors plus que chancelante, expliquerait le langage assez cavalier de Racine au sujet de la corvée qu'on lui avait imposée.
Pièce n' II.