L'ABBESSE DE FOTEVRAULT A MADAME DE SABLÉ
A Fonlevrault, ce 2Ô août [1671].
Je ne suis pas si malheureuse que je pensois, puisque vous ne m'avez pas tout à fait abandonnée. J'avois jusques ici craint ce malheur, et je ne puis assez vous remercier, Madame, de m'avoir conservé quelque part dans votre amitié. Vous avez eu raison de croire que je comprendrois le
^ Armand-Jean-Baptiste Le Bouthillier de Rancé, réformateur de la Trappe. >é en 1026, mort le 27 octobre 1700.
* A l'époque où elle habitait Sablé. Note de M. Cousin.'
* Bibl. imp. Mss. 17,050. Portefemlles Vallant, l. YII, foL 529. Parmi les lettres de l'abbesse de Fontevrault à madame de Sablé,
huit, à noU'e connaissance, ont été publiées : 1° par M. Victor Cousin dans son volume sur Madame de Sablé ; 2° par M. E. de Barthélémy dans son volume intitulé: les Amis de madame de Sablé. — Celle-ci a été donnée par M. de Barthélémy.
Un certain nombre de lettres de l'abbesse de Fonte^TauU ne sont pas signées- Générakinent celles à Segrais, au Père Rapin, à Colbert, portent pour signature : l'abbesse de Funtevrault. Celles au roi, à Roger de Gaignières. sont signées : .1/. 3/. Gabrielle de Bochechouart, abbesse de Fontevrault; d'autres : Gabrielle de Rochpchouart.
sens de votre lettre : je l'ai tout entendu, Madame % el je suis touchée, comme je dois, de toutes les bontés que vous m'y faites paroitre. Vous êtes, je crois, bien persuadée que ma confiance et mon estime pour vous ne diminueront jamais. Ainsi, Madame, je ne vous en donnerai pas de nouvelles assurances ; mais, pour répondre autant que je le puis à tout ce qu'il vous pluit de me dire, je vous avouerai sincèrement qu'en effet je suis assez en repos sur une certaine affaire, que je fais tous mes efforts pour en détourner mon imagination, et que, comme elle n'a aucun fondement, je ne puis pas me figurer qu'elle aitune longue durée. Sije n'entrois dans ces pensées, je tomberois dans un accablement qui, assurément, passeroit mes forces. Je ne prétends point faire pitié, mais il est certain qu'on ne peut pas soutenir, comme je fais, tout le poids de ma charge, sans être angoissée de plus de peines qu'il n'en faut pour exercer une médiocre patience. Vous jugerez donc bien. Madame, qu'il faudroit mourir, si l'on vouloit encore être altentive à toutes les persécutions du dehors, et vous m'avouerez que j'ai raison de les oublier autant qu'il est en mon pouvoir. Dieu me fait même la grâce de trouver des sujets solides de consolation dans les circonstances dont je serois naturellement plus blessée, car de recevoir les plus grands outrages par des personnes auxquelles non-seulement on n'a jamais fait de mal, mais qu'on a aimées, et j'ose le dire, servies en des occasions considérables , vous m'avouerez, Madame, que cela n'est point selon les règles communes et qu'il faut bien que Dieu permette cet horrible renversement pour ma sanclilication. Je le prie de tout mon cœur qu'il me fasse la grâce d'en faire un bon usage et de regarder comme un bonheur une épreuve si extraordinaire.
2 Voir chapitre ii, p. 20.
80 I ETTRES DE GABRIELLE DE ROCIIECHOUAR
Voilà, au vrai, les dispositions où j'essaye d'être sur ce sujet. Si dabord il n'a pas paru tant de modération, cela est bien pardonnable, et vous m'avouerez qu'il y a des natures d'injustices qui font perdre toute la douceur et toute la patience qu'on pourroit avoir dans des occasions communes. Vous voyez bien, Madame, que je vous décharge mon cœur autant qu'on le peut par lettre. Je vous conjure de n'en rien faire paroître et, si vous m'aimez, de m'aider à oublier toutes ces ravauderies. Je ne veux pas mettre à d'autre usage les offres que vous avez la bonté de me faire, parce que tout le mal qu'on m'a fait est irréparable.
Au reste, je ne puis me passer de vous dire que je suis satisfaite de M. d'Angers au delà de toute expression et qu'il n'y a point d'honnêtetés qu'il ne me fasse. Si vous lui écrivez, vous m'obligerez fort, Madame, de lui faire quelques remerciements pour moi. Si onvouloit demander à ce prélat des nouvelles de ma conduite, j'aurois, je crois, le bonheur d'être autant louée par lui que je suis blâmée des gens qui sont à cent heues de moi. Quoique cela soit trèsvrai, je pense que j'aurois mieux fait de ne le pas dire ; mais je n'ai pu retenir ce trait de vanité; 1 extravagance des gens qui me persécutent m'a fait faire celle-là que je vous supplie très-humblement de me pardonner. Je suis si affoiblie de quelques remèdes que je fais présentement qu'il m'est impossible d'écrire davantage.