A MADAME DE SABLÉ
A Fontevrault, ce 10 juin 1C74,
Je suis trop heureuse, Madame, que vous vous soyez aperçue de mon silence et que vous m'ordonniez de vous en rendre raison. 11 m'est très-aisé de le faire, et je n'ai pour cela qu'à vous dire que j'ai été deux mois occupée à mon chapitre général, qui est la plus grande et la plus longue affaire que puisse avoir l'abbesse de Fontevrault. Je n'en suis pas encore absolument quitte, mais je puis vous assurer, Madame, que, dans le temps qu'elle m.'occupoit le plus, je songeois à trouver quelque moment de loisir pour vous faire ressouvenir de moi. Vous avez eu la bonté de me prévenir, et vous m'avez donné une très-sensible joie, car je ne souhaite rien tant que de trouver que vous me faites l'honneur de m'aimer, et outre cela j'aime vos lettres pour elles-mêmes. Je me fais un plaisir extrême de les lire mille fois. Ma sœur de Fourille ^ en aura un, le plus grand du monde, quand elle saura qu'il lui est permis d'aller chez vous. C'est une fdle
'* Cette lettre se termine par la formule ordinaire : « Lues, prononcées et publiées en notre assemblée générale de nos discrètes et discrets, tenue à Fontevrault le vingt-huitième de mai 1674. — M. M. Gahrielle de Rocliechouart . »
* Bibl. imp. Mss. 17,0o0. Portefeuilles Vallant, t. VII, fol. 453. Publiée en partie par M. Cousin, dans Madame de Sablé, p. 267.
2 « Serait-ce une fille ou une parente du lieutenant-général de Fourille, excellent officier, tué à Senef, cette même année de 1674? Dans le Grand Diclionnaire historique des Précieuses, on trouve une demoiselle de Fouril sous le nom de Florelinde, mais elle est donnée comme mariée : ce ne peut donc être celle-ci.» (>'ote de M, Cousin.)
ABBESSE DE FONTEVRAULT, ET DE SES AMIS. Ilj
f|ni a beaucoup d'esprit et le goût très-fin. Ainsi, il ne peut 1 ien lui arriver de plus heureux dans tout son voyage que d'avoir l'honneur de vous entretenir. Comme elle est une de (lies de cette maison que j'aime le mieux, je lui ai dit mille lois ce que je savois sur votre sujet, et vous jugez bien, Madame, que je serai ravie qu'elle vous ait vue pour que nous puissions, elle et moi, avoir le plaisir de parler souvent de vous.
Je n'ai été nullement surprise de la froide réception que liiiulame de Thianges lui a faite; cela ressemble à tout le ii'ste de sa conduite à mon égard, et je commence à croire qu'elle se fait un point de conscience de me maltraiter, voyant que ce déchaînement a commencé presque en même It'inps que sa dévotion, et qu'il subsiste sans que j'en puisse deviner le fondement; car enfin, Madame, je ne lui ai rien lait en ma vie, et il me semble même que, quand je l'aurois offensée, l'éloignement et l'abandon où je suis devroient nain Tellement faire cesser ses persécutions. Je vous dis cela, Madame, parce que j'aime ta vous faire part de ce que je pense, et nullement pour que vous en fassiez usage. Je suis résolue à prendre patience, à me passer des gens et à me S(i avenir toujours des injustices dont ils sont capables, non }i;is pour leur en vouloir du mal, mais afin de n'être jamais as.•^ez sotte pour faire aucun fond sur eux. Voilà, Madame, lent ce que je pense sur ce sujet. Si je m'y suis un peu trop élendue, vous vous souviendrez, s'il vous plaît, que vous m'avez mandé de vous dire toutes mes pensées sur cette affaire.
Je vais écrire à madame de La Revnie ^ sur celle de ma-
'• Gobriellc de Garibal, fille d'un maîU^e des requêtes de riiûtel, se- 'le femme de >'icolas de La Reynie, ([u'elle avait époust' en fé- .. or 10G8. C'était sans doute une amie de couvent de l'abbesse de I oiitevrault.
110 LETTRES DE (lADRIELLE DE ROCIIECH OU ART
dame la princesse de Guêmené \ Il m'est bien glorieux de rendre quelques services à une personne de son mérite et de sa qualité; mais ce qui me touche principalement est de faire en cela quelque chose qui vous soit agréable. Je vous assurequeje solliciterai madame de LaReynieplus d'une fois; elle est tout à fait de mes amies, et il est vrai qu'elle avoit fort recommandé votre procès à monsieur son mari. Toutes les fois que vous aurez besoin de son crédit, je vous conjure, Madame, de ne faire nulle difficulié de m'employer. .le suis certaine que mes recommandations ne seront pas tout à fait inutiles de ce côté-là.
Cette lettre est si longue que je n'ose vous dire tout le bien que je pense de Mgr l'archevêque de Tours ^. En un mot, Madame, je le trouve digne de l'approbation que vous lui donnez, et il a tant de respect pour vos sentiments, qu'il n'y a point d'honnêtetés qu'il ne me fasse, fondées assurément sur la bonté qu'il" sait que vous avez pour moi. Je vous serai très-obligée si vous prenez la peine de lui témoigner que je lui en suis très-reconnoissante.
11 me semble que j'ai répondu à tous les articles de votre dernière lettre, excepté aux louanges qu'il vous plaît de donner à ce petit discours qui est tombé entre vos mains®; mais je suis si honteuse que vous l'ayez vu que je ne puis vous en rien dire. Je vous prie de ne prendre pas cela pour une façon.
* Anne de Rohan, princesse de Guémené.
5 Michel Amelot de Gournay, d'abord évoque de Lavaur en 1071, nommé archevêque de Tours en 1075. Mort le 7 février 1087, à l'âge de soixante-trois ans.
^ « Probablement le Discortrs sin- la Politesse. Il aurait donc été composé avant 1074. » [Note de M. Cousin.) >'ous le donnons à la suite de cette let're.