‹ Gabrielle de Rochechouart de MortemartChapitre 30 sur 136 · QlESTIO>' SUR LA POLITESSE · texte numérisé non relu

QlESTIO>' SUR LA POLITESSE

Pour découvrir roriginc do la politesse, il faudrait la s;ivoir bien définir, et ce n'est pas une chose aisée. On la ' Mufond presque toujours avec la civilité et la flatterie, dont Il première est bonne, mais moins excellente et moins rare que la politesse ; et la seconde mauvaise et insupportable, lorsque cette même politesse ne lui prête pas ses )L:réments. Tout le monde est capable d'apprendre la civilité qui ne consiste qu'en certains termes et certaines cérémonies arbitraires, sujettes, comme le langage, aux pays et aux modes; mais la politesse ne s'apprend point sans une disposition naturelle, qui, à la vérité, a besoin d'être perlectionnée par l'instruction et par l'usage du monde. Elle t <t de tous les temps et de tous les pays, et ce qu'elle emprunte d'eux lui est si peu essentiel, qu'elle se fait sentir au travers du style ancien et des coutumes les plus étrangères.

La flatterie n'est pas moins naturelle, ni moins indépendante des temps et des lieux, puisque les passions qui la produisent ont toujours été et seront toujours dans le monde. 11 semble que les conditions élevées devroient galaiitir de celte bassesse ; mais il se trouve des flatteurs dans tous les étals. Quand l'esprit et l'usage du monde enseignent à déguiser ce défaut, sous la marque- de la politesse, en se roiidant agréable, il devient plus pernicieux ; mais toutes les lois qu'il se montre à découvert, il inspiie le mépris et le dégoût, souvent même aux personnes en faveur desquelles il est employé. 11 est donc autre eliose que la politesse, qui

' Recueil de direrfi écrits. Paris. in-l2, 17ÔG, p. 84. — Le titre porte : ij. istion sur la Polilessc, résolue par madame Vabbcssc de F... Voir la note 6 de la lettre précédente.

- Le texte porte bien la marque. Ne serait-ce pas lemascjuc?

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plaît toujours, et qui est toujours estimée. En effet, si on juge (le sa nature par le terme dont on se sert pour l'exprimer, on n'y découvre rien que d'innocent et de louable. Polir un ouvrage dans le langage des artisans, c'est en ôter ce qu'il y a de rude et d'ingrat, y mettre le lustre et la douceur dont la matière qui le compose se trouve susceptible, et en un mot le finir et le perfectionner. Si l'on donne à cette expression un sens spirituel, on trouve de môme que ce qu'elle renferme est bon et louable.

Un discours, un sens poli, des manières et des conversations polies, cela ne signifie-t-il pas que ces choses sont exemptes de l'enflure, de la rudesse, et des autres défauts contraires au bon sens et à la société civile, et qu'elles sont revêtues de la douceur, de la modestie, et de la justice que l'esprit cherche, et dont la société a besoin pour être paisible et agréable? Tous ces effets, renfermés dans de justes bornes, ne sont-ils pas bons, et ne conduisent-ils pas à conclure que la cause qui les produit ne peut aussi être que bonne? Je ne sais si je la connois bien, mais il me semble qu'elle est dans l'âme une inclination douce et bienfaisante qui rend l'esprit attentif et lui fait découvrir avec délicatesse tout ce qui a rapport à cette inchnation, tant pour le sentir dans ce qui est hors de soi, que pour le produire soi-même suivant sa portée; parce qu'il me paroît que la politesse, aussi bien que le goût, dépend de l'esprit, plutôt que de son étendue ; et que, comme il y a des esprits médiocres qui ont le goîit très-sûr dans tout ce qu'ils sont capables de connoitre, et d'autres très-élevés, qui Font mauvais et incertain ; il se trouve de même des esprits de la première classe, dépourvus de politesse, et de communs qui en ont beaucoup.

On ne finiroit point si on examinoit en détail combien ce défaut de politesse se fait sentir, et combien, s'il est permis

ABBESSE DE FONTEVRAULi, ET DE SES AMIS. ilO

de parler ainsi, elle embellit tout ce qu'elle touche. Quelle nttention ne faut-il pas avoir pour pénétrer les bonnes choses sous une enveloppe grossière et mal polie? Combien de gens (l'un mérite solide, combien d'écrits et de discours bons et

ivants, qui sont fuis et rejetés, et dont le mérite ne se dé-

•uvre qu'avec travail, par un petit nombre de personnes, jiarce que celte aimable politesse leur manque? Kt, au conhnire, qu'est-ce que celte même politesse ne fait pas valoir? I !i geste, une parole, le silence même; enfin, les moindres i hoses guidées par elle, sont toujours accompagnées de ;^ràces, et deviennent souvent considérables.

En effet, sans parler du reste, de quel usage n'est point quelquefois ce silence poli, dans les conversations même les })lus vives? C'est lui qui arrête les railleries, précisément au terme qu'elles ne pourroient passer sans devenir piquantes, Cl qui donne aussi des bornes aux discours qui montreroient plus d'esprit que les gens avec qui on parle n'en veulent trouver dans les autres. Ce même silence ne supprime-t-il l);is aussi fort à propos plusieurs réponses spirituelles, lorsqu'elles peuvent devenir ridicules ou dangereuses, soit en prolongeant trop les compliments, soit en évitant quelques disputes? Ce dernier usage de la politesse la relève infiniment, puisqu'il contribue à entretenir la paix, et que par là il devient, si on l'ose dire, une espèce de préparation à la cliarité. Il est encore bien glorieux à la politesse d'êlre souvent employée dans les écrits et dans les discours de morale, ceux mêmes de la morale chrétienne, comme un véhicule (|ui diminue en quelque sorte la pesanteur et l'austérité des })i éceptes et des corrections les plus sévères.

J'avoue que cette même politesse èlanl profanée et corrompue, devient souvent un des plus dangereux instruments de Tamour-propre mal réglé. Mais en convenant qu'elle est corrompue par quelque chose d'étranger, on prouve, ce me

semble, que de sa nature, elle est pure et innocente ; et c'est dans cet esprit simple qu'elle doit être considérée ici, pour répondre à la question proposée.

Il ne m'appartient pas de décider ; je ne puis seulement rn'empêcher de croire que la politesse tire son origine de la vertu; qu'en se renfermant dans l'usage qui lui est propre, elle demeure vertueuse; et que lorsqu'elle sert au vice, elle éprouve le sort des meilleures choses, dont les hommes vicieux corrompent l'usage : la beauté, l'esprit, le savoir. Toutes les créatures en un mot, ne sont-elles pas souvent employées au mal, et perdent-elles pour cela leur bonté naturelle?

Tous les abus qui naissent de la pohtesse n'empêchent pas qu'elle ne soit essentiellement un bien, tant dans son origine que dans ses effets, lorsque rien de mauvais n'en altère la simplicité.

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