‹ Gabrielle de Rochechouart de MortemartChapitre 36 sur 136 · AU DOCTEl'R YALLANTi · texte numérisé non relu

AU DOCTEl'R YALLANTi

A Fontevrault, ce 5 janvier 1G77.

J'ai reçu, Monsieur, la lettre dont vous me parlez dans votre dernière; mais ce fut dans un temps où j'avois tant d'embarras qu'il me fut impossible d'y répondre. Cependant j'eus beaucoup de joie de voir que vous vouliez bien encore me faire pari de vos sentiments et que vous aviez assez bonne opinion de moi pour vouloir savoir les miens sur des matières aussi solides que le sont celles que vous me proposez.

Je ne vous puis répondre sur la question qui étoit dans votre autre lettre, parce que je l'ai oubliée et que par malheur la lettre s'est perdue ; mais pour la dernière, je vous dirai ce que j'ose penser.

* Bibl. imp. Mss. 17,050. Portefeuilles Vallanl, t. VII, fol. 502.

150 LETTRES DE GABRIELLE DE IlOCIIEClIOUART

Il est certain qu'en effet il n'y a point de personne raisonnable qui puisse hésiter à s'humilier devant Dieu, et qui, connoissant toutes les misères de la condition humaine, ne se trouve méprisable et infiniment éloignée de cet être parfait et éternel duquel toutes choses dépendent. Voilà un sentiment qui est, je crois, commun à tout le monde, et qui, à force d'être raisonnable, ne peut être d'aucun mérite et ne satisfait pas, à mon avis, à l'humilité que nous devons avoir devant Dieu. La première ^ naît de la seule lumière naturelle et se trouve aussi bien dans les païens que dans les fidèles; mais la seconde, qui, je crois, est la seule qui soit méritoire, suppose une grâce qui, nous faisant connoître l'horreur du péché, et surtout de ceux que nous avons commis, et nous approchant assez de Dieu pour nous donner quelque chose de sa pureté et de sa souveraine perfection, nous abîme en sa présence et nous persuade avec raison que nous nous sommes mis, par notre propre faute, au-dessous des bêtes, des créatures insensibles, du néant même.

11 est assez aisé d'avoir ces pensées dans la superficie de l'esprit, et il n'y a guère de gens qui ne soient assez instruits pour tenir le langage qu'il faut sur ce sujet ; mais je suis persuadée qu'il y en a peu qui en soient pénétrés au fond du cœur, et que, quand on est là, on a déjà fait bien du chemin dans la vertu.

Voilà, Monsieur, tout ce qui m'est venu dans l'esprit sur cette question. Je me suis hasardée à vous le mander pour vous obliger à m'en faire de nouvelles, et surtout à me faire part de tout ce que vous saurez sur chaque sujet. J'ai tant de confiance en vous que je m'assure que vous ne montrerez à personne ce que je vous mande, et même que vous serez assez bon pour ne vous en pas moquer en votre particulier.

^ Ou dirait qu'il y a ici une lacune; cependant le passage est reproduit textuellement. Il faut sans doute sous-entendre le mot humilité.

Jusqu'à ce que vous me détrompiez là-dessus, ce qui, je crois, n'arrivera jamais, je traiterai toujours avec la môme liberté tous les chapitres sur lesquels vous voudrez bien avoir mon sentiment.

Madame de Belin vous fait mille compliments et vous supplie de lui renvoyer au plus tôt des méditations manuscrites qu'elle vous prêta l'année passée; elle en est un peu en peine.

Vous m'obligerez fort de faire mes compliments au Père Martin, et de lui dire que j'ai une véritable honte du long temps qu'il y a que je ne lui ai écrit.

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