‹ Gabrielle de Rochechouart de MortemartChapitre 4 sur 136 · L'ABBESSE DE FONTE VRAILI ET LE JOURNAL DE TRÉVOUX · texte numérisé non relu

L'ABBESSE DE FONTE VRAILI ET LE JOURNAL DE TRÉVOUX

« La république des Lettres prend trop de part à la^gloire de madame Marie-Madeleine-Gabi ielle de Rochechouart-Morlemart, abbesse, chef et générale de Tabbaye et ordre de Fontevrault, morte le 15 d'août 1704, pour l'oublier ici. Elle étoit née avec un esprit pénétrant, fertile, étendu. Elle avoit une mémoire très-fidèle et un génie propre à toutes les sciences. L'étude des langues grecque, latine, italienne, espagnole furent, ce semble, ses premiers divertissements. Elleentroit si bien dans le génie de chacune, que lorsqu'on la présenta à la reine Marie-Thérèse d'Autriche, nouvelkment arrivée en France, cette jeune enfant étonna toute la cour qui l'entendit parler espagnol avec tant d'élégance.

« Elle aima dès L^rs la conversation des personnes qui avoient le plus d'érudition. Dans la suite, l'ancienne et la

* Métnoires pour l'histoire des sciences et des benux-arts. Trévoux octobre 1704, p. 2118,

AVEKTISSEMEM. x

nouvelle philosophie ne furent plus des mystères pour elle. Elle se fit même expliquer ce qu'il y a de plus subtil dans la théologie scholaslique, et les opinions diverses qui partagent les écoles. Elle en jugeoit sainement, par la connoissance de l'Écriture , qui étoit sa véi itable théologie. Sans s'intriguer en des contestations qui gâtent plus l'esprit qu'elles ne le forment, elle se retranchoit, avec une simplicité chrétienne, dans une doctrine pure, orthodoxe et toujours réglée par les décisions de la foi.

(1 Madame de Fontevrault connoissoit le caractère de chaque Père de l'Église, les matières dont ils ont traité, les démêlés qu'ils ont eus avec les hérétiques, leur style, leur méthode, leur genre de philosophie.

« Plusieurs savants du premier ordre se trouvoient honorés qu'elle voulût bien les retenir dans son désert. Ils oublioienl alors qu'ils n'étoient plus à Paris. Elle les consultoit, etl'abbesse leur rendoit avec usure les lumières qu'ils lui communiquoient.

(' Entre les auteurs profanes, elle aimoit surtout à lire Platon. Elle y découvroit des beautés dont on ne s'étoil point aperçu, quoiqu'on eût passé beaucoup de fois sur les endroits qu'elle admiroit. Elle perçoit au travers des images dont ce philosophe enveloppe la vérité, et y découvroit des trésors de morale, des tours d'éloquence, et une délicatesse de pensées que les génies médiocres ne peuvent démêler. Elle n'étoit pas moins touchée des beautés d'Homère. On sait qu'il est malaisé d'en rendre en notre langue toute la noblesse et toute la force. Cependant madame de Piochechouart s'est quelquefois essayée à traduire les premiers livres de VJUade. Sans faire du tort aux habiles écrivains qui ont entrepris de la donner toute entière, peut-être n'a-t-on rien vu de si achevé en ce genre.

« Elle avoit une droiture et une justesse d'esprit qui lui

ïi! AVKHTISSEMKNT.

faisoit démêler à coup sûr le vrai d'avec le faux : les meilleurs écrivains de ce siècle lui ont souvent donné leurs ouvrages à examiner. Quelquefois elle y trouvoit des pensées fausses dans les endroits où ils s'étoient le plus applaudis. Elle en connoissoit le juste prix , elle en sentoit tout d'un coup le bon, le mauvais, le médiocre, l'excellent. Toujours elle y redressoit les raisonnements qui n'alloient pas au vrai. « Un homme d'un mérite distingué, qui connoissoit la droiture de son esprit, lui présenta une devise par laquelle il vouloit marquer la droiture de cœur qu'avoit l'abbesse : le corps de la devise étoit une colonne dressée sur sa base. Ces paroles lui servoient d'âme : Tuta quia recta ; — Je suis en sûreté, parce que je ^uis droite. Madame de Fontevrault, qui connut aussitôt la fausseté, de la pensée, répondit agréablement et chrétiennement tout à la fois : Cette colonne étoit bien plus en sûreté avant qu'elle fût élevée sur son piédestal, et certainement elle le sera bien plus encore quand on Vaura renversée. Elle vouloit parler de l'état tranquille où elle vivoit avant que d'être abbesse, et de la mort qui devoit bientôt la mettre à couvert des périls de cette vie.

« La vertueuse abbesse consacroit à Dieu toute son érudition. Elle se servoitde la lecture des auteurs profanes pour se tourner du côté de la souveraine vérité et du Maître des sciences. A cela près, elle en connoissoit toute la vanité et ne s'en paroit jamais. On ne la vit point se prévaloir de ses lumières. El!e ne comptoit son savoir pour quelque chose que quand il étoit utile à l'Ordre dont elle étoit chef. Enfin, elle ne se savoit bon gré d'être plus instruite qu'un autre que quand elle se servoit de son avantage pour instruire les personnes quelle conduisoit. On peut dire qu'il lui étoit moins glorieux de posséder tant de talents qui la rendoient une personne extraordinaire, que de les avoir sacrifiés à Jésus-Christ.

A V EUT I s SEMENT. xki

(( Son esprit, toujours fécond, produisoit de temps en temps des ouvrages qu'elle ne coiifioit qu'à ses plus iutinies amis, sous le secret. Cependant elle se croyoit destinée à quelqne chose de plus important qu'à faire des livres. C'étoit à travailler au s;ilut des personnes de sa con<;régatioii. l'allé passoit donc des affaii'es à l'étude, ou à la composition <le quelques ouvrages, et ce second travail la délassoit du piemier. Les matières épineuses dont elle traitoit dans ses conseils ne ternissoient point la fleur de son esprit, et ses études ne l'indisposoient point pour retourner aux affaires de son Ordre. Elle passoit de l'un à l'autre avec une égale facilité.

(( Dans ses conversations, les personnes qui n'avoient qu'un médiocre esprit s'applaudissoient en secret de s'en trouver avec elle. Elle étoit attentive à faire valoir ce que les autres avoient de bonnes qualités , et ne laissoit alors paroltre des siennes qu'autant qu'il en falloit pour éclairer ceux qui en avoient de beaucoup inférieures, sans vouloir les éblouir. Mais quand elle étoit obligée de parler dans les actions publiques de sa maison, c'est alors qu'elle se mon- Iroit telle qu'elle étoit. Dans ces occasions, l'usage de son éloquence et de son savoir lui paroissoil légitime. Ce qu'on admirera sans doute, c'est qu'elle se conlentoit de méditer en substance ce qu'elle avoit à dire dans les discours fréquents que sa dignité l'obligeoit de faire. En les prononçant, les termes les plus brillants s'oftroient d'eux-mêmes pour expliquer ce qu'elle avoit pensé On trouvoit dans ses dis. cours un agrément, une justesse et une force qui se seroieni soutenus dans l'impression.

« On peut juger par là de sa manière d'écrire ou de dicter ce que l'on écrivoit sous elle. On y trouvoit un grand sens, un tour poli , une exactitude qu'à peine les gens éloquents pourroient attraper, après beaucoup de travail et de corrections. Les personnes qui écrivent avec le plus d'éloquence

XIV AVEIlTISsEMH>T.

et de facilité se sont étonnées mille fois de ce que les pensées les plus naturelles et les tours les plus ingénieux se piésentoient d'abord à son esprit. Elle n'otoil jamais dans la nécessité d'effacer pour choisir mieux, afin de le substituer à sa première idée ou à ses premières expressions.

(( Ses lettres étoient admirées à la cour et dans le monde le plus poli. Le roi aimoit à en recevoir. A chaque grand événement qui engageoit l'Académie françoise et les autres corps illustres à haranguer Sa Majesté, on se réjouissoit dans l'attente de voir bientôt une lettre de l'abbesse de Fontevrault sur le même sujet. Elle étoit reçue avec bonté et lue avec applaudissement.

« Madame de Fontevrault, non-seulement a tâché de sanctifier les religieux de son Ordre , mais encore on peut dire qu'elle les a polis. Elle a fait fleurir les belles-lettres et les sciences solides à Fontevrault ; elle y a fait élever de savants professeurs , elle y a rectifié le goût de la véritable éloquence, sans y diminuer rien de la simplicité claustrale qu'elle a même augmenlée.

« Il est vrai qu'on ne voit d'elle que des ordonnances et des lettres circulaires pour son Ordre. Mais son caractère de bien écrire est inséparable de tout ce qu'elle a écrit. Elle fait parler aux lois dans ses règlements une langue digne d'elle. Ses ordonnances sont si sensées , si précises , si judicieuses, que de grands prélats^ n'ont pas dédaigné de s'en servir pour le gouvernement des religieuses de leur diocèse. Elle auroit pu étendre les articles qui en font le sujet ; mais les lois ne s'expriment pas par des raisonnements. Sans doute les siennes seront respectées de son Ordre tant qu'il subsistera.

<x On convient que Marie-Madeleine de Rochechouart auroit

* Bossuet (voy. p. 333).

AVLUTlS^EMtNT. xf

scellé dans la poésie, si elle avoit jugé cet exercice digne d Vile. Les vers qu'elle a jetés au hasard sur le papier ont

• té trouvés si excellents, que nos meilleurs poètes ne les aiiroient pas désavoués : mais souvent , après une simple l'cture, elle les condamnoit au feu.

« Cependant on aura de quoi se consoler de celte perte - l'on veut bien n'envier pas au public le reste de ses écrits. i>ii y trouvera des chefs-d'œuvre qui pourront servir de mo- (l<"'lc sur bien des matières : des ouvrages de piété, de mos 1 aie, de critique , des traductions admirables, des maximedr conduite , des sujets académiques traités finement et un grand nombre de lettres. Tous ces ouvrages rassemblés seront une preuve de ce que nous avons dit de leur auteur.

(( En attendant, toutes les personnes qui l'ont connue p 'uvent répondre de son mérite. Elles ont avoué bien des fois

• lue de l'assemblage de tant de vertus, d'un si grand noin- 1)10 de talents et d'un savoir si exquis, on auroit pu former un des plus grands hommes de ce siècle, o

Outre qu'ils ont, chacun dans son genre, leur intérêt parliculier, les trois portraits qu'on vient de lire témoignent du moins que je n'ai surfait, en publiant ce volume, ni le talent ni les qualités de l'éminente abbesse, dont un certain nombre de lettres paraissent ici pour la première fois, en attendant d'autres découvertes que le temps amènera sans doute, car il semble impossible que tous les écrits dont parle le Journal de Trévoux soient à jamais perdus.

lu des plus illustres savants du règiie que j'ai jusqu'à présent étudié de préférence, Etienne Baluze, bibliothécaire de Colbert jusqu'à la mort du grand ministre, a dit dans sa préface de V Histoire (jénéalofjirjue de la maison cCAnvergue: a J'ay toute ma vie fait profession de n'escrire rien que de vray ^ tout autant que j'ay sceu le connoistre. » J'ajoute que Fauteur de ce bel ouvrage, qu'on est tenté, à distance, de croire parfaitement inoffensif, paya cher son francparler, et que , pour avoir trop élevé la maison d'Auvergne, il se vit en butte aux inimitiés de la maison de Bourbon, perdit ses places, ses pensions, fut exilé en province, et ne se releva jamais de la disgrâce que sa louable hardiesse lui avait attirée.

Convaincu que le lecteur tient plus que jamais j à la vérité des faits historiques, et qu'il est curieux de connaître dans le détail , malgré des taches qu'Userait ridicule de nier, les principales figures du règne de Louis XIV, je poursuis, parmi d'autres travaux plus sérieux, des études biographiques depuis longtemps commencées, remontant, comme Baluze, avec bonheur, mais sans nul péril, je l'avoue, aux sources vives et aux documents de première main.

AVKr.iI>StMKM. wii

C'est la méthode que j'ai encoie suivie dans le nouveau volume que j 'offre au public. Le liut que je m'y suis proposé est de faire connaître, à l'aide de ses lettres mêmes et d'autres correspondances contemporaines , lillustre abbesse placée à vingt-cinq ans, par la scandaleuse protection d'une allière favorite , à la tête d'un des Ordres les plus considérables du royaume, et qui, par un merveilleux hasard, se trouva naturellement douée de toutes les qualités que ses difficiles fonctions réclamaient. On la verra, en effet, diriger avec une habileté rare soixante couvents et plus de cent cinquante prieurés , faire des sermons admirés à une époque où les grands prédicateurs s'appelaient Bourdaloue, Bossuet, Fléchier, rédiger d'une plume virile des mémoires au Conseil pour la conservation d'antiques privilèges, gagner ses procès à force d'instances, écrire chaque jour à des femmes du monde ou à des savants des lettres du meilleur style, retenir par la grâce de son accueil les visiteurs qu'attirait son aimable hospitalité, se distinguer enlin de toutes les autres abbesses par cette étrangeté, unique en France depuis des siècles, d'avoir sous ses ordres des religieux et des religieuses, des couvents d'hommes et des couvents de fem-

XVIII AVEI'.TISSEMENT.

mes , sans que la discipline en souffrit trop ^ Telle est l'existence qui, soit dans l'étude suivante, soit dans les lettres et les pièces diverses qui l'accompagnent, va se dérouler, avec toute l'authenticité désirable, sous les yeux du lecteur. Il m'a semblé, tant nous sommes loin du milieu où de telles singularités étaient toutes naturelles, qu'à défaut des grands scandales, des jalousies violentes, des chocs de passions et des bruyants re[»entirs que j'ai en à raconter dans une précédente étude, le simple récit de cette vie calme, régulière, je ne dis pas sans émotions intimes, mais unie et tranquille à la surface, de la plus aimable et de la plus spirituelle des abbesses, aurait son enseignement et son intérêt.

* Elle en souffrait cependant bien un peu. Voici en effet ce que j( trouve, au moment de mettre ces lignes sous presse, dans une lettre d( l'archevêque de Paris '{Si. de Noailles) à Roper de Gaigniéres, qui vivai dans l'intimité des >'oailles, et l'un des amis les plus dévoués de l'abbesse de Fonle^Tault ; a Je ne me plains point de madame de Fonte vrault, car je ne puis douter de sa bonne foi. Je la prie seulement de Si faire obéir et de ne pas souffrir que ce religieux soit reçu davantag aux Filles-Dieu de Paris. » (Bibl. imp., Mss. t>4,990, fol. 91.)

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