‹ Gabrielle de Rochechouart de MortemartChapitre 5 sur 136 · CHAPITRE PREMIKR · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIKR

L'esprit cultivé et les talents de Gabriclie de Rochechouart très-appréciés par les contemporains. — Sa naissance. — Elle a pour marraine la fondatrice des Sœurs de la Charité. — Elle éprouve d'abord de la répugnance pour le couvent. — Ce sentiment ne dure pas. — Ses parents la fort't revenir dans le monde. — Elle soutient une conversation en latin avec le médecin du roi. — Rentre au couvent VI al g ré sa famille. — Assertion contraire de madame de Caylus et de Saint-Simon. — Elle prend l'iiabit devant toute la cour. — Quitte l'Abbaye-aux-Bois pour suivre madame de Chaulnes, supérieure à Poissy. — Est nommée abbesse de Fonlevrault, grâce à madame de Montcspan. — Fondation de l'abbaye au douzième siècle, par Robert d'Arbrissel. — Influence qu'il exerce sur les populations. — Rùle et nécessité des couvents dans les temps féodaux. — Ils sont le refuge des esprits délite et des opprimés.— Vives critiques dirigées contre Robert d'Arbrissel. — Ses anciens amis reviennent à lui. — Le monastère de Fontevrault se compose de trois couvents de femmes et

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d'un couvent dhommes. — Son fondateur adopte la règle de saint Benoît. — II soumet les religieux à lautorité d'une abbesse. — Costume des religieuses. — les abbesse? étaient presque toujours de sang royal. — Gabrielle de Rochecbouart succède à une fille naturelle de Henri IV. —Difficultés que fait le pape pour approuver sa nomination. — Elle est bénite en grande solennité au couvent des Filles-Dieu, à Paris. — Elle quitte Paris. — Est reçue triomphalement à Orléans et à Fontevrault. — L'opposition qu'on avait faite à sa nomination est bientôt apaisée. — Elle gagne le cœur de ses religieuses.

Une beauté pour Je moins égale à celle de madame de Montespan, l'esprit du monde dans ce qu'il a de plus aimable et de plus enjoué, un heureux fond d'indulgence et de bonté, une vertu réelle, avec cela de vrais instincts littéraires, un stvle épistolaire du meilleur aloi, le don des langues et Tétofte d un savant sans ombre de pédanterie, enfin une aptitude pour les affaires à rendre jaloux un ministre : tels sont les traits principaux d'une célébrité du grand règne, d'une femme supérieure, sans nul abus du mot, dont je voudi\ais aujourd'hui esquisser l'histoire. S"étonnera-t-on si les contemporains n'ont eu pour elle que des sympathies, si Bussy-Rabutin Fa respectée, si le terrible Saint-Simon en a longuement fait l'éloge, si madame de Caylus en a crayonné le plus charmant portrait? Seule, madame de Sévigné a répété, nous dirons pourquoi, de méchants propos sur la sœur de mesdames de Montespan, de Thianges et du duc de Vivonne, sœur par l'esprit autant que par le sang, et qui contribua pour sa bonne part à la réputation pro-

ABBESSE DE F ONTEYRAUI.T. 3

verbiale des Mortemart. Toute simple, unie el dénuée d'incidents qu'a été sa vie, elle mérite d'être racontée avec quelques détails. On y verrn, comme dans un miroir iidèle, ce qu'était l'abbesse d'un des grands couvents de France, au milieu du règne de Louis XIV, alors que la puissance ecclésiastique avait encore tout son prestige et que le clergé était, ou plutôt s'appelait le premier corps de TKlat. Divers écrits de sa composition paraissent avoir été brûlés par ses ordres; on ne connaît même d'elle jusqu'à ce jour, en fait de travaux de l'esprit, qu'un essai de quelques pages sur la Politesse. Je ne parle pas d'une traduction du Banquet de Platon qui lui est généralement attribuée, sans preuves décisives. Et pourtant, d'après Saint- Simon, « ses moindres lettres étoient des pièces à garder, ses conversations ordinaires, même celles d'affaires ou de discipline, charmantes, et ses discours au Chapitre, tous les jours de fête, admirables \ » Un lit, en outre, dans un journal du temps : « Ses lettres circulaires sur la mort de ses religieuses et de ses filles faisoient admirer la fécondité de son génie ^. » Que sont devenues toutes ces notices nécrologiques ? La seule que nous ayons trouvée fait vivement regretter les autres. Par bonheur, nous avons recueilli çà et là un certain nombre de lettres familières de l'aimable abbesse à la marquise de Sablé et au doc^

' Mémoires, édit. Hachette, t. V, p. 209.

' Mémoires 2)our l' histoire des sciences; Trévoux, décembre 1704.

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tcur Vallant, si choyé et fêlé pour ses ordonnances, à Segrais, à Daniel Huet, au père Rapin, le gracieux auteur des Jardins, au célèbre collectionneur Gaignières, à quelques religieuses de l'Abbaye-aux- Bois, sans compter plusieurs lettres de direction aux couvents de l'Ordre, et divers mémoires sur des difficultés administratives. La lecture en est attrayante, et je ne crains pas d'être démenti en disant qu'elles justifient de tout point le jugement de Saint-Simon et des contemporains. D'autres, adressées à madame de La Fayette et les plus regretfables peut-être, semblent perdues sans retour; aussi ne savons-nous leur amitié que par ricochet. Ce qui reste suffit pour mesurer la portée de cet esprit toujours aisé et gracieux au milieu des occupations les plus sérieuses, soumis et orthodoxe quant aux doctrines, préférant avec les jansénistes la morale sévère, parce qu'elle lui parait la seule conforme aux règles de l'Évangile, dégagé, libre, élevé, se plaisant aux distractions littéraires et aux récréations de l'intelligence. C'est ainsi, c'est en étudiant dans leur intimité les hommes et les femmes qui, par le rang et l'esprit, tinrent la première place dans la période brillante du règne de Louis XÏY, qu'on parviendra à comprendre ce siècle singulier, étrange, où des vices effrayants s'alliaient aux convictions religieuses les plus sincères, où Molière faisait ses pâques^,

* Rediercltes sur Molière, par M. E. Soulié, p. 79 et 261, note.

OÙ deux prélals renommes, Daniel Iluet et Fléchier, rimaient de très-galanls madrigaux, où une abbesse, justement estimée et respectée, cultivait les lettres, la poésie, et lisait, traduisait peut-être, en tout bien tout Iionneur, les passages les plus scabreux du divin Platon.

Marie-Madeleine-Gabrielle de Uochecliouart de Mortemart était née en 1G45 dans un pavillon des Tuileries qu'occupait son père, gentilhomme du roi, nommé depuis gouverneur de Paris ^ Comme dans beaucoup de familles de son temps et de tous les temps, deux tendances opposées partageaient et troublaient la maison. Le duc de Rochechouart-Mortemart, que Tallemant des Réaux ne flatte guère, pouvait être considéré, sous le rapport de la fidélité, comme un détestable mari, et nous savons en outre qu'il était, vers 1G70, endetté de dix-sept cent mille livres ^ Une fois entré dans la vie de désordre, un grand seigneur tel que lui ne devait pas s'arrêter à mi-chemin; c'est ce qu'il fit. La duchesse, née Diane de Grandseigne, avait les qualités contraires ; mais, sans énergie, et par suite sans influence, à ce qu'il semble, car son rôle dans la famille est complètement effacé, elle subit passive-

* Gabriel de Rochechouart, duc de Mortemart, seigneur de Vivonne, né en 1600; gentilhomme de la chambre sous Louis XIII; pair de France en 1005; gouverneur de Paris au mois de mars 160'.^; mort le 26 décembre 1675. — >"ous l'avons déjà fait connaître dans Madame de Montespan et Louis XIV, p. 252 et passim.

* Lettre de Colbert à Louis XIV du 17 juin 1074 'Madame de Montespan et Ij)uis XIV, p. 224).

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