A LOUIS XIV
Sire, l'affaire que me veut susciter Mgr l'évêque de Poitiers me paroît toujours d'une si grande conséquence pour tout mon Ordre que je serai contrainte d'en importuner souvent Votre Majesté, à moins qu'elle ne veuille bien l'étouffer dans sa naissance en ordonnant qu'on nous laisse dans la possession dont nous jouis.-ons depuis près de six siècles. Celte bonté, Sire , seroit une suite de celle que vous témoignâtes à feu madame de Fontevrault dans une semblable occasion, lorsque feu M. de Poitiers, se récriant contre l'étendue de ses privilèges et suppliant Votre Majesté d'y donner des bornes, vous voulûtes bien imposer silence à ce prélat, qui, depuis ce temps-là, ne fit plus paroître aucune prétention contre nous.
Toute ma communauté; Sire, se souvient de cette grâce avec une respectueuse reconnoissance, et me demande à toute heure si je ne serai pas assez heureuse pour en obtenir une pareille. Si elle avoit été personnelle à feu madame de Fontevrault, je n'entirerois aucune conséquence pour moi; mais, Sire, quelque différence qu'il y ait entre les abbesses, Votre Majesté me permettra de lui représenter que c'est
* Bibl. imp.; dépaitement des Imprimés. Ms. [copie). H.— ^
toujours la même abbaye, c'est-à-dire la plus considérable do voire royaume et de toute l'Église, et que, moins je suis capable de la soutenir par moi-même, plus je me vois fondée d'avoir recours à votre protection.
J'essayerai à ne point rebaltre les raisons alléguées dans un mémoire que j'ai prié madame deMonlespan de présenter à Votre Majesté ^ et j'exposerai seulement celles que Texamen de nos litres et mes réflexions m'ont fournies depuis quelques jours.
S'il falloit juger la question selon le droit, j'ai fait dresser des écrits pour cela dont Votre Majesté ne sera point importunée qu'elle ne l'ordonne. Mais quoique j'ose dire avec vérité que nos moyens de défense sont beaucoup plus forts que ceux qu'on nous oppose, et que pour une bulle de quatre cents ans qui n'a jamais été exécutée ni peut-être reçue, dont M. de Poitiers fait son droit, nous en pouvons produire un grand nombre de plus anciennes et de postérieures qui autorisent clairement l'usage dans lequel nous nous efforçons d'être maintenues, je persévère à demander ardemment à Votre Majesté que l'affaire ne soit point entamée. Votre extrême bonté. Sire, m'mspireune confiance peut-être un peu trop bardie et me va faire entrer dans un détail bien indigne de l'attention de Votre Majesté ; mais la peine où je me trouve doit en quelque façon excuser m.a faute.
J'ai déjà insinué dans mon mémoire que l'activité de M. de Poitiers le rendoit redoutable dans les procès. C'est une vérité, Sire, qu'il prouve tous les jours par sa conduite et dont plusieurs de mes amis me font peur depuis trois ans qu'il me menace. Qu'upposerai-je à ses poursuites vives et concertées de si longue main, moi qui n'ai ni industrie ni intrigue, et qui aurois écboué dans les moindres affaires,
^ Nous n'avons pas trouvé ce mémoire.
>aiis la puissante protection de Votre Majesté? Elle considéi^ra aussi, s'il lui plaît, qu'un procès de cette conséquence (knianderoit que je l'allasse solliciter en personne. Je n'au- 1 cii pas riiypocrisie de dire que ce voyage me seroit désagréable, puisque naturellement il me plairoit fort. Cependant, Sire, je connois toutes les conséquences d'une pareille démarche, et je désire aussi sincèrement de ne la point faire que si j'y avois une véritable répugnance.
il est surprenant que M. de Poitiers ait osé alléguer que celte affaire lui est plus importante que celle qu'il a eue contre les chapitres de son diocèse, et que nos privilèges apportent de la confusion dans son église. Il est bien aisé de voir qu'un évéque qui est en guerre avec ses chanoines a en effet une grande affaire sur le§ bras; mais on ne comprend pas bien que ce lui en soit une de manquer à être reçu avec cérémonie chez des religieuses qu'il peut ne jamais voir, puisqu'il convient lui-même qu'il n'est pas chargé de leur conduite. Et pource qui regarde nos prêtres, j'ose avancer, Sire, qu'ils sont pour le moins aussi réglés que les siens, puisque j'ai ici des régents de philosophie et de théologie qui pourvoient à leur instruction, et que la discipline du cloître où ils sont toujours soumis est plus rigoureuse que celle des séminaires où les ecclésiastiques ne demeurent que peu de temps. D'ailleurs, nos rehgieux n^xercent point leur ministère à l'égard des séculiers que M. de Poitiers ne leur en donne la permission. Et quand quelques-uns d'entre eux sont pourvus de quelque cure, ils n'en prennent possession qu'avec le visa de l'évéque diocésain ; et dans toutes les fonctions curiales, ils sont aussi obéissants et ont la même relation avec lui que les autres curés de sa dépendance.
Ce que j'ai l'honneur de dire à Votre Majesté étant exactement vrai, elle jugera peut-être, ce que j'avoue que je crois voir clairement, que M. de Poitiers n'a nulle raison de cou-
science, ni même aucun intérêt solide dans les demandes qu'il fait contre nous, qu'il ne souffrira aucun mal réel quand elles lui seront interdites pour toujours, et que, s'il en obtient l'effet, sa vanité seule y trouvera son compte, sans que son diocèse en soit ni plus réglé ni plus raisonnable. J'ai au contraire représenté à Votre Majesté que nos moindres pertes à cet égard seroient funestes à tout TOrdre, qu'elles en détruiroient l'institut, la dignité singulière, la paix et la soumission que je m'efforce d'y maintenir.
S'il y alloit de moins, je me reprocherois comme un crime une lettre si .longue et si pleine de liberté. Je proteste encore à Votre Majesté que je n'y ai rien avancé que je ne prouve quand elle me l'ordonnera, et que je ne lui déguiserai jamais la vérité, pas même celle qui me condamneroit. Je me jette à vos pieds, Sire, avec tout mon Ordre, pour vous demander une paix qui ne fera tort à personne, et que nous désirons par des rnutifs que je puis dire légitimes et même louables, et que votre autorité nous peut donner avec une seule parole.
C'est la très-humble prière de la personne du monde qui est avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté la très-humble et très-obéissante sujette et servante.