GABRIELLE DE ROCIIECIIOU ART
sèment convenable à son état ; mais ni les sciences, ni les lectures ne lui firent rien perdre de ce qu'elle avoit de naturels » Saint-Simon prétend de son côté qu'on l'avait contrainte, et qu'elle avait fait de nécessité vertu-. « Quoi qu'il en soit, à dix-neuf ans, elle prit l'habit en présence des deux reines, du duc d'Orléans, de madame Henriette d'Angleterre. L'année d'après, elle prononçait ses vœux. C'est alors qu'elle commença l'étude du grec et même de l'hébreu, pour lire le ^'ouveau Testament dans l'original. Madame de Chaulnes", qui l'avait dirigée à l'Abbaye-aux- Bois et qui l'aimait comme une fille, ayant obtenu du roi l'abbaye de Poissy, malgré les protestations des religieuses*, elle l'y suivit, et c'est là qu'elle apprit, le 18 août 1G70, qu'elle venait d'être nommée abbesse, chef et générale de l'abbaye et de l'ordre de Fontcvrault^
Fondée la dernière année du onzième siècle par un prèlre breton, Robert d'Arbrissel, dans un vallon inculte arrondi en amphithéâtre, près de la Loire et
* Souvenirs; édit. Techener, p. G9.
* Ce que disent madame de Caylus et Saint-Simon se rappoi terait-il à la première entrée de Gabrielle de Rochechouarl à TAbbaye-aux-Bois? Il résulte de tout ceci quelque incertitude sur un point très-important.
^ Sœur du duc de Chaulnes, ambassadeur, gouverneur, etc.; morte .en 1707. — Il faut voir Saint-Simon sur son caractère et ses travers. Mémoires, t. V, p. 544.^
* D'après Saint-Simon, le jour de la prise de possession, elles fermèrent les portes de labbaye, qu'il fallut faire ouvrir de force pour installer la nouvelle abbesse.
5 Lettre circulaire, elc
du Poitou , l'abbaye de Fontevrault élait devenue avec le temps l'une des plus importantes et des plus riches communautés du royaume. Ses commencements avaient été étranges. Une éloquence passionnée que les écoles de Paris et d'Angers avaient admirée, des conversions nombreuses et éclatantes, une foi ardente, avaient rendu Robert d'Arbrissel populaire dans la Bretagne, le Maine et l'Anjou. Le célèbre prédicateur s'était ensuite caché au monde dans une modeste chartreuse élevée pour lui et quelques disciples au milieu de la forêt de Craon ; mais appelé en 1096 à parler devant le pape Urbain II à Angers, sa parole eut un tel succès qu'il reçut l'ordre de se consacrer désormais à prêcher l'Évangile. Une vie nouvelle s'ouvrait devant lui, et c'était le chef de l'Église qui la lui imposait. Les désordres des sociétés modernes disent ce que devaient être les mœurs des temps féodaux et du moyen âge. Robert parcourut les villes, les villages, les hameaux, couvert d'un sac, les pieds nus, la barbe en désordre, tonnant contre la simonie et le concubinage des clercs, contre la licence effrénée des grands, contre les vices et les péchés de tous. Les populations accourent à sa voix, sont touchées, subjuguées, et ne peuvent plus se passer de l'entendre. Châtelains et châtelaines, bourgeois et paysans, mauvais garçons et courtisanes, toutes les classes subissent le charme de sa parole, s'attachent à ses pas et lui forment un cortège que les écrivains de Pépoque évaluent à plus de trois
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mille personnes^On devine la confusion qui devait s^ensuivre; les récriminations éclatèrent bientôt. Abandonnés de leurs ouailles, les prêtres des paroisses tonnent à leur tour contre celui qui les a dénoncés aux fidèles; l'évèque de Rennes, hier son ami, se joint à eux. Un autre grave personnage, Geoffroy, abbé de Vendôme, l'accable des plus sanglants reproches-. Mais
* D'autres contemporains disent cinq mille. Constatons que, vers le milieu du douzième siècle, la parole d'Abailard excita, mais dans de bien rnoindi'es proportions, un pareil entiiousiasme. Je laisse parler M. Guizot : « A peine ses disciples eurent-ils appris le lieu de sa retraite, qu'ils accoururent de tous côtés, et, le long de la rivière TÂrdisson, en Champagne' se bâtirent autour de lui de petites cabanes. Là, couchés sur la paille, vivant de pain grossier et d'herbes sauvages, mais heureux de retrouver leur maître, avides de l'entendre, ils se nourrissaient de sa porole, cultivaient ses champs et pourvoyaient à ses besoins. '» Ahailard et Héloïse, par M. et madame Guizot. >'ouvelle édition, 1855 )
La fondation des communautés religieuses qui s'élevèrent en si grand nombre du onzième au treizième siècle s'explique très-naturellement. « Les populations, dit M. Viollet-Le-Duc , voyaient un refuge efficace contre Foppression, dans ces monastères où se concentraient les hommes intelligents, les esprits d'élite, qui, par la seule puissance que diinnent une instruction profonde, une vie régulière et dévouée, te- Uciient en échec tous les grands du siècle... » Et ailleurs: « Rien de comparable au mouvement du onzième siècle vers la vie religieuse. C'est qu'en effet, là seulement les esprits d'élite pouvaient trouver un asile assuré et tranquille, une existence intellectuelle, l'ordre et la paix. La plupart des hommes et des femmes qui s'adonnaient à la vie monastique n'étaient pas sortis des classes inférieures de la société, mais au contraire de ses hautes régions. C'est la tète du pays qui se précipitait avec passion dans cette voie... » Dictionnaire raisonné de l'Architecture française du onzième au treizième siècle, t. I, p. 124 et 255.)
M. Viollet-Le-Duc cite justement à celte occasion le passage ci-après emprunté au beau travail de M. de I.émusat sur Saint Anselme de Canterbury : « Les abbés de ces temps d'austérité et de désordre ressemblaient fort peu à ces oisifs, grassement rentes, dont s'e.'-.t raillée plus tard notre littérature bourg oise et satirique : leur administration était laborieuse, et la houlette du pasteur n'était pas immobile entre leurs mains. »
* « Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis familiariter tecum l;abi-
ABBESSE DE rONTEVUAULT. 41
I un et Tautre avaient sans doute été trompés par de faux bruits, car ils ne tardèrent pas à rendre leur amitié à Robert. Pour lui, affligé de leur blâme, reconnaissant d'ailleurs les périls de cette vie nomade, il planta sa tente à Fontevraiilt. Grâce aux libéralités des seigneurs de Loudun, de Montreuil-Bellay, de Montsoreau, imités depuis par les princes et comtes d'Anjou, de Poitou, de Touraine et d'Angleterre, les bâtiments du monastère s'élevèrent rapidement. A peine achevés, trois mille femmes (triste témoignage des misères sociales et de la maladie des esprits!) y sollicitèrent un asile. « Les hommes, clercs et laïques, disent les chroniques, furent échelonnés sur le coteau qui domine la fontaine d'Evrault, tandis que les femmes furent distribuées sur les flancs d'une autre colline, en face de la première, de façon à laisser la source d'eau vive entre les deux camps. Un fossé hérissé d'épines leur servit de première clôture. Cette disposition une fois adoptée, les femmes furent elles-mêmes divisées en trois communautés distinctes , selon leur condition ou leur conduite antérieure. Les trois communautés , toutes comprises dans l'enceinte du grand monastère ou (jrand moustiery eurent cha-
lare permittis ; quibus privala verba stepius loqueris et cum ipsis etiam et inter ipsas, noclu Irequenter cubare non erubescis. Hinc tibi videris, ut asseris, Domiui Salvatoris digue bajulare crucem, cum extinguere conaris maie accensum carnis ardorem. Hoc si modo agis, vel aliquando egisli, novum et inauditum sed infructuosum genus marlyrii invenisti. 5 (Geoffroy, abbé de Vendôme, à Robert d'Arbrissel. — L'Anjou et ses imnuments, par Godard-Faultrier, t. II, p. 157.)
cune leui' oratoire particulier. La première, qui comprenait les vierges et les honnêtes femmes, au nombre de trois cents, fut placée sous le patronage de la sainte Vierge ; la seconde, composée de femmes repenties, eut pour patronne sainte Madeleine: et la troisième, dans laquelle furent enfermées les infirmes et les lépreuses, reçut le nom de moûtier Saint-Lazare ^ »
11 s'agissait de donner des statuts à l'abbaye nouvelle. L'histoire monastique des sixième et septième siècles offre divers exemples de couvents d'hommes soumis au commandement de l'abbesse d'un monastère voisin ; il y en avait môme un de ce genre à Poitiers au moment où Robert d'Arbrissel rédigea les constitutions de Fontevrault. C'était en 1119, vingt ans après la fondation de l'abbaye. L'observance de Saint- Benoît servit de modèle pour le grand moûtier. Les matines chantées à minuit, des jeûnes fréquents, des abstinences, un silence continuel, constituèrent une des règles les plus sévères du douzième siècle. Les vêtements furent ceux des Bénédictines : tunique brune, scapulaire de même couleur et d'étoffe gros-
* Les Vies des saints personnages de V Anjou, par dorn Chamard ; le Bienheureux Robert d'Arbrissel, t. II, p. 16. — o L'église des religieux, ajoute dorn Chamard, ne fut bâtie que bien plus tard, la ch;iritê publique ne se préoccupant pas des disciples de Robert d'Arbrissel, lesquels en elfet n'ont jamais été dans lOrdre de Fontevrault qu'un accessoire nécessaire, que des aides destinés à remplir auprès des religieuses les fonctions spirituelles ou temporelles qu'elles ne pouvaient exercer par elles-mêmes, n
Sur Robert d'Arbrissel, voir aussi l'Histoire littéraire de la France t. X, p. 153.
sière avec un voile couvrant tout le visage. Ce ne fut que plus tard que les Fontevristes prirent le surplis et les deux tuniques blanches par-dessus leur coule ^ noire à longues manches. Les religieux, établis uniquement pour le service de l'Ordre, furent dispensés en partie de l'office du chœur, et des frères lais remplirent les soins domestiques. Les lépreux des deux sexes eurent des règlements et des bâtiments à part. Enfin, Robert d'Arbrissel voulut que non-seulement les veuves et les vierges, les lépreux et les femmes repenties, mais encore tous les religieux prélres ou laïques de l'Ordre, fussent soumis à l'abbesse du grand moùlier, et il nomma pour première dignitaire Pétronille de Chemillé. Si singuliers qu'ils paraissent aujourd'hui, ces statuts obtinrent Tapprobation de Caliste II, et ils furent plusieurs fois ratifiés depuis par d'autres pontifes ^
Rigoureuse au début, la règle de Fontevrault s'était peu à peu relâchée de son austérité, sans que des troubles graves fussent signalés. D'autres couvents d'hommes et de femmes se formèrent successivement d'après les constitutions de la maison mère, et il n'y en avait pas moins de soixante dans le royaume à la fin du dix-septième siècle. Un personnel aussi considérable disséminé sur une immense étendue de pays, tant de biens à administrer, d'intérêts à défendre, de
* Robe garnie d'un capuchon.
2 Dom Chamard; loc. cit., p. 22
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questions de toute sorte à résoudre, donnaient à Tobbaye de Fontevrault une importance exceptionnelle. ^'ombre d'abbesses, choisies dans la famille royale ou sur les marches du trône, attestent combien ce quasi gouvernement était convoité. La trente-deuxième et dernière depuis la fondation, quand Gabrielle de Rochechouart fut nommée, était Jeanne-Baptiste de Bourbon, fille naturelle de Henri lY et de Charlotte des Essarts, dame de Roinorantin. Il faut bien reconnaître que madame de MontespaUj alors triomphante et toutepuissante, fut l'unique auteur d'un choix aussi inattendu, et qu'un vif mécontentement éclata à Fontevrault quand on y apprit cette nomination. Est-il extraordinaire qu'elle y ait été sévèrement jugée? Le pape ClémentXenfut de son côté étonné etaffligé. Trois dispenses étaient nécessaires, Tune parce que la nouvelle abbesse n'avait pas vingt-cinq ans, la seconde parce qu'elle changeait d'Ordre, la dernière parce qu'elle ne comptait pas cinq ans de profession, ^'ul doute que madame de Montespan et Louis XIY durent intervenir pour lever les obstacles. Dans tous les cas, l'affaire traîna en longueur. Heureusement pour l'abbesse de Fontevrault, un cardinal du consistoire Pavait vue à Paris. Il vanta son esprit, sa sagesse, son mérite. Le nonce du pape^ écrivit dans le même sens, et Clément X se laissa fléchir. Elle fut bénite au couvent des Filles-
* Bargellini, nonce en France, de 16G8 à 107 i.
Anr.nssK r»r roNTF.vnArLT. 15
Dieu^ à Paris, le 8 lévrier 1071, par larclievèque Hailay de Chanvalon, devanl une foule immense. La reine, le frère du roi, toute la cour, le cardinal de Bouillon, le nonce s'y trouvaient, ces deux derniers dans le chœur auprès de la reine, pour ne pas être confondus avec trenle évoques en rochet et en camail, ce qui fit dire à madame de Sévigné que « les prélats furent un peu fâchés den'yavoirquedestahourets'.» Les membres du Grand-Conseil, qui jugeaient les affaires de l'Ordre, y étaient aussi. La cérémonie terminée, des religieux et religieuses de Fontevrault vinrent baiser la main gantée de la nouvelle abbesse, en signe de sujétion. Elle quitta Paris au mois de mars, voyageant à petites journées, et recevant sur sa route des honneurs extraordinaires. Les magistrats la haranguaient à son
* Couvent de filles repenties fondé à Paris en 12'20. « Les Filles-Dieu, dit l'abbé Lebeuf, sont une communauté située sur cette paroisse '^Saint- Sauveur), et elle est ainsi appelée parce que des relitrieuses de ce nom, établies au treizième siècle proche Suint-Lazare, s'y sont retirées dans le temps des guerres des Anglois; car, auparavant, le lieu où elles sont étoit un simple hôpital fondé par un particulier, Humbert des Lyon.>. les religieuses réformées de Fontevrault y furent introduites sur la fin du quinzième siècle. » [Flisloirc de la ville et de tout le diocèse de Paris, t. I, p. 117.)
On lit, d'autre part, dans la Description des monuments de Paris, par M. de Guilheriny, p. 252 : « Le passage du Caire couvre l'emplacement de l'église el du mona-tère des Filles-Dieu, fondées en 12-26, hors la ville, protégées par saint Louis, transférées, en l'OO, dans l'enceinte des nmrs et soumises en H95 à l'ordre de Fontevrault. A l'époque où les exécutions avaient lieu au gibet de Montfaucon, les condamnés faisaient une station dans la cour des Filles-Dieu; on leur présentait le crucifix à baiser, de l'eau bénite, in verre de vin, et trois morceaux de pain. »
* Lettre du 0 février 1071.
passage, et la foule pour la voir était telle qu'à la Madeleine d'Orléans, elle faillit être étouffée. Plus de dix mille personnes accourues de toutes parts assistèrent, le 19 mars 1671, à son arrivée à Fonlevrault. Elle prit inimédiatemenlla direction de son abbaye, et, au bout de peu de temps, disent ses biograplies, elle eut ramené, par son hal)ileté et par sa douceur, celles-là mêmes qui avaient manifesté contre elle les plus fortes préventions \
< Arch. de l'Empire. L. 1,019. Biographie des abbesses de Fonlevrault. — Leltre circulaire, etc.
ClIAl'IÏItE [I
L'aLbé Tcstu à FonlevrauU. — Son caractère par trop mondain. — Louis XIY ne veut pas le nommer évèque, — Portrait qu'en fait Saint-Sliiion. — Insinuations de madame de Sévij,'n(': sur son scjour à Fontevrault. — Madame de Sablé averlit l'ablesse des bruits qui courent. — Vif chagrin de celle-ci. — Lettre remarquable à ce sujet, — Elle en appelle au bon témoignage do l'évéque d'Angers.
— Elle parle au docteur Yallanl des histoires qu'on fait sur Fontevrault. — Elle en est affectée. — Madame de Sévigné continue à la dénigrer et ne la trouve point jolie. — L'abbesse se fait peindre par Mignard. — Elle cultivait constamment son esprit. — Sa correspondance étendue. — Son intimité avec madame de Sablé.
— Lettre piquante de celle-ci sur un sermon prêché à l'abbaye de Montmartre. — Elle ne trouve pas l'abbé Testu assez dévot. — Confiance de l'abbesse dans le docteur Yallant. — Elle le tient au courant de ses occupations et de ses lectures. — Conversion de madame de Thianges. — L'abbesse ne croit pas à sa durée. — Elle se plaint de la conduite de sa sœur à madame de Sablé. — Sa liaison avec madame de Saint-.\ubin. — Libre opinion sur le jansénisme. — Elle admire les solitaires de Port-Roval et leur morale.
Tout marchait donc au gré de la jeune et belle supérieure de Fontevrault. De son côté, désireuse de prouver aux couvents de TOrdre nue leurs intérêts ne péricliteraient pas entre ses mains, elle employait son crédit et celui de sa sœur pour obtenir, chaque fois que ces intérêts étaient en jeu, des solutions favo-
18 GaBRTELLE de ROCHECnorART
rables. Cependant, un vif chagrin, le plus grand peutêtre qu'elle eut jamais, ne tarda pas à Tatleindre. Elle connaissait l'abbé Testu^ ce prédicateur de la cour, très-spirituel, très-disert, très-aimable, mais d'une amabilité un peu trop mondaine, extérieure. On sait que, malgré son talent et ses mérites, Louis XIY, de tout temps rigide en matière de dignité, de tenue, et qui, suivant la piquante remarque de madame de Sévigné. n'aimait pas le bruit quand il ne le faisait pas, ne put se décider à le nommer évêque, et se contenta de lui donner des bénélices. Très-lié avec l'abbé de Rancé, faisant de fréquentes retraites dans diverses abbayes, rentrant ensuite dans le monde, gai et mélancolique tour à tour, l'abbé Testu avait, rapporte Saint- Simon, « une infinité d'amis considérables dans tous les états; bon ami lui-même et serviable, mais fort vif, fort dangereux et fort difficile à pardonner à quiconque l'avoit heurté. Il étoit grand, maigre et blond ^.. » La nouvelle abbesse lui avail-elle fait promettre de venir la voir? On peut le supposer, car, environ deux mois après son installation, le 15 mai 1671, madame de Sévigné écrivait à madame de Grignan . a L'abbé Testu est parti disant que Paris lui pèse sur les épaules ; il va droit à Fonlevrault; c'est le chemin, cela est heureux. De là, il va à Richelieu, qui n'est qu'à
* Jacques Testu, né vers 1626, abbé de Behal, prieur de Saint-Denis et de la Chartre ; auleur de divers ouvrages de piété ; membre de l'Aca demie française en 1CG5 ; mort au mois de juin 1706.
- Mémoires, t. V, p. lOi.
cinq lieues; il y demeurera ^.. Vous voyez qu'il ne s'accommode pas si bien de l'ahscuce de madame de Fonlevrault que de la vôtre... » Puis, le 20 juillet suivant : « Madame de Cliaulnes^ disait tantôt que l'abbé Testu, après avoir été quelque temps à Richelieu, enfin, sans autre façon, s'étoit établi à Fontevrault, où il est depuis deux mois. Le prétexte, c'est qu'il y a de la petite vérole à Richelieu. Si cette conduite ne lui est fort bonne, elle lui sera fort mauvaise^ »
Les commentaires sont faciles à deviner. Comme à l'ordinaire, les insinuations grossirent bien vite, et, si l'on en croyait la coterie de Chaulnes-Sévigné, le scandale aurait été complet. L'une des amies de la jeune abbesse, l'aimable marquise de Sabié\ pensa avec raison qu'il était important qu'elle connût les bruits malveillants de Paris pour les réfuter et se
* Chez madame de Richelieu. Anne Poussard, fille de François, marquis de Fors, seigneur de Vigean, etc., veuve en premières noces du frère aîné du maréchal d'Albret, dame d'honneur de la reine ; morte le 29 mai 1C84.
* Elisabeth Le Féron, duchesse de Chaulnes, veuve en premières noces du marquis de Saint-Mégrin ; morte le 5 janvier 1699,
5 Je ne sais qui a dit de l'abbé Testu qu'il passait ses quartiers d'été à Fontevrault et ses quartiers d'hiver auprès de madame de Coulanges. On ajoute que celle-ci ayant fait une grave maladie, M. de Coulanges allait partout répétant : « Qui en mourra? C'est l'abbé Testu. »
D'après madame de Caylus, madame d'ileudicourt le recommandait un jour au roi, qui ne le trouvait a pas assez homme de bien pour conduire les autres. » — « Sire, aurait-elle répondu, il attend, pour le devenir, que Votre Majesté l'ait fait évéque. »
* Madeleine de Souvré, née en 1599. mariée en 1614 au marquis de Sablé, de la maison de Montmorency-Laval. Devenue veuve en 1040, elle se retira vers 1650 à Port-Royal de Paris, où elle mourut, le 16 janvier 1678. M. Cousin lui a consacré un de ses plus cbarmanta volumes.
20 GABIUELLE DE ROCllECH OU AKT
mettre sur ses gardes; elle l'en informa. On a la réponse à cette lellre, et le Ion, l'émotion, l'accent qui y régnent, en font une pièce capitale. L'abbesse de Fontevrault dit tout d'abord qu'elle a bien compris et tout entendu. Elle est fort touchée du soin qu'a pris son amie de l'avertir, et en même temps fort en repos sur certaine affaire dont elle cherche à détourner son imagination, et qui, n'ayant aucun fondement, ne peut avoir une longue durée. Elle ajoute qu'elle ne veut pas faire pitié: mais le poids de sa charge est déjà bien lourd, et il faudrait mourir si l'on voulait encore être attentive aux persécutions du dehors. Tout à coup pourtant, sa pensée semble faire volte-face ; ce calme dispal'ait, cette feinte tranquillité s'évanouit, la glace se fond, et la nature prend le dessus.
« Dieu me fait la grâce de trouver des sujets de consolation dans des circonstances dont je serois naturellement plus blessée, car de recevoir les plus grands oulrages par des personnes auxquelles non-seulement on n'a jamais fait de mal, mais qu'on a aimées, et j'ose le dire, même servies en des occasions considérables, vous m'avouerez, Madame, que cela n'est point selon les régies communes, et qu'il faut bien que Dieu permette cet horrible renversement pour ma sanctification. Je le prie de tout mon cœur qu'il me fasse la grâce d'en faire bon usage et de regarder comme un bonheur une épreuve si extraordinaire.
« Voilà, au vrai, les dispositions où j'essaye d'être
sur ce sujet. Si, d'abord, il n'a pas paru tant do modération, cela est bien pardonnable, et vous m'avouerez qu'il y a des natures d'injusiicos qui font perdre toute la douceur et toute la patience qu'on pourroit avoir dans des occasions communes. Tous voyez bien, Madame, que je vous décharge mon cœur autant qu'on le peut par leltre. Je vous conjure de n'en rien faire paroitre,et si vous m'aimez, de m'aider à oublier toutes ces ravauderies. Je ne veux pas mettre à d'autre usage les offres que vous avez la bonté de me faire, parce que tout le mal qu'on m'a fait est irréparable.
« Au reste, je ne puis me passer de vous dire qucjc suis satisfaite de M. d'Angers^ au delà de toute expression, et qu'il n'y a point d'honnêtetés qu'il ne me fasse. Si vous lui écrivez, vous m'obligerez fort, Madame, de lui faire quelques remerciements pour moi. Si on vouloit demander à ce prélat des nouvelles de ma conduite, j'aurois, je crois, le bonheur d'être aulanl louée par lui que je suis blâmée des gens qui sont à cent lieues de moi. Quoique cela soit très-vrai, je pense que j'aurois mieux fait de ne le pas dire : mais je n'ai pu retenir ce trait de vanité ; l'extravagance des gens qui me persécutent m'a fait faire celle-là, que je vous supplie très-humblement de me pardonner. »
Le coup avait porté, et cependant tout prouve que
* Henri Arnauld, né en 1Ô97; appelé d'abord M. de Trie, il avait commencé par suivre le barreau. 11 embrassa plus tard l'état ecclésiastique, et fut sacré évèque d'Angers à Port-Royal de Paris, le 29 juin IGoO; mort le 8 juin 1G92.
22 GABRIELLE DE ROCIIECIIOUART
madame de Sévigné n'avait accueilli et colporté qu'une calomnie ^ On croit y \oir une allusion nouvelle dans ce quel'abbesse de FonlGvrault écrivait le 7 janvier 1673 au docteur Vallant% à qui l'on doit la conservation de la meilleure partie de ses lettres :
« Quoique je sois touchée vivement de l'exliortation que vous me faites sur le mépris qu'il faut avoir des choses de ce monde, je vous avoue cependant que je ne me trouve pas encore assez indifférente sur lesbruits qu'on voudroit faire courre. Pour oser vous éclaircir
^ M. Cousin a dit à ce sujet : « Madame de Sévigné, aussi sévère envers ceux qu'elle n'aime pas qu'indul^'-ente pour ceux qui lui plaisei.t, et qui ne pouvait souffrir tout ce qui tenait à madame de Monfespan, dit avec sa malice accoutumée : « L'abbé Testu la gouverne fort. » L'abbé Testu ne la gouvernait point, et l'agréable commerce qu'ils avaient ensemble, et que madame de Sévigné relève en divers endroits avec une affectation marquée, était tout aussi public et aussi innocent que celui de madame de Sévigné avec Corbinelli, de madame de Sablé avec Esprit, de madame de La Lavette avec Ménage... » {Madame de Sablé, p. 260.)
Je vais peut-être, à mon tour, être aussi injuste à Légard de madame de Sévigné qu'elle était malveillante pour l'abbesse de Fontevrault, mais véritablement quand on songe à ses complaintes éterneLles sur la ruine ! de sa mai-son et les dissipations de son gendre, à ses regrets incessants de ne pas voir sa fille à la cour dans une situation digne de sa beauté, à l'absence absolue de tout blâme sur la légitimation des enfants adultérins de Louis XIY, on est tenté de se demander si elle n'avait pas amljitionné pour madame de Grignan le poste de madame de Montespan: Je ne dis rien, bien entendu, du vif désir qu'en avait Bussy-Ributin, qui, lui, ne s'en cochait pas et en parlait crûment dans une lettre qu'on peut lire dans si correspondance.
^ Vallant ^Valant ou Valan' , originaire de Lyon, où, d'après une lettre de madame de Sablé, il avait un frère marcliand. [Les Anns de madame de Sable, par M. E, de Barthélémy, p. 551 et 567.) — Il était aussi le médecin de madame de Sablé, de la inarécbale de Rocliefort, de la marquise de Guise, do madame de Motteville, de madame de Périgny, et en outre, l'ami de Montausier et de Nicole, « Homme instruit, dit M: Cousin, aimant la liitérature. et surtout fort curieux. » 'Madame
ADBESSE DE FONTE VRAULT. 25
l'histoire que madame Teslu vous a commencée*, ce n'est pas de vous queje me méfie, comme vous pouvez penser. Je sais dans quelle sûreté seroit ma lettre, dés que vous l'auriez entre les mains ; mais je ne suis pas assurée de ce qui lui peut arriver sur les chemins, et c'est ce qui m'empêche devons dire ici ce queje vous conterois avec sincérité et avec joie, si je vous voyois. Vous saurez seulement en général qu'on a conté à x\ngers une histoire de Fontevrault trés-fausse dans plusieurs de ses circonstances essentielles. Madame Testu, qui n'aime pas l'injustice, surtout quand elle s'attaque à ses amis, souffre Irés-impatiemment quedes gens dont il y auroit grand plaisir d'être estimée, aient peut-être conçu de là une mauvaise opinion de moi ; j'en souffre aussi de mon côté ; mais, voyant qu^on ne peut s'éclair-
de Sable, p. 5.) Le 22 juillet 1G85, madame de Sévigné annonce sa mort en ces termes : a Madame de La Fayette pleure et regrette ce pauvre M. Valan, qui étoit, dit-elle, son médecin, son confesseur et son ami. »
Les pariicularitôs manquent sur cet homme assurément distingué, puisqu il était honoré de pareilles amitiés. La Bibliothèque impériale I possède, sous le titre de Portefeuilles Vallant, huit volumes in-folio de papiers conservés par lui. Ce sont des lettres de personnages célèbres, des pièces diverses, des recettes médicales contre toutes sortes de malad.cs. MM. Cousin et de Bartliélemy v ont fait beaucoup d'emprunts; nous y puisons a notre tour de nombreuses lettres inédites. Il va encore, a la Bibliothèque impériale, d'autres volumes de lettres de mesdames de Sablé et de Longueville, provenant des papiers de Vallant.
On peut conclure, il me semble, de cette lettre, qu'il v avait à l'abbaye de Fontevrault une madame Testu, et qu'elle était parente de labbe. Y etait-elle déjà en 1671? Cela aurait, dans ce cas, motivé la visite de 1 abbé Te.stti do la manière la plus naturelle. On comprend mtme que l'abbessc de Fontevrault n'ait pas parlé de madame Te<lu dans sa réponse a madame de Sablé ; cela aurait ressemblé à une .lustitication.
24 GADRIELI.E DE ROCIIECIIOUA HT
cir (le si loin, je me sers de vofrc exhortation pour prendre patience en cette rencontre. Je vous prie, Monsieur, de continuer à m'en faire ^ et de me donner toujours quelque part en vos prières. J'ai un besoin infini de tous ces secours dans la place où je suis. »
Reconnaissons au surplus, la vérité Texige, que les doutes persistèrent dans Tesprit de madame de Sévigné. Deux ans après, le 12 juin 1675, elle écrivait encore que l'abbé Teslu gouvernait fort l'abbessc deFontevrault. Puis, le 6 septembre de la même année : « Je n'ai pas vu Mignard ; il peignoit madame deFontevrault que fai regardée par le trou de la porte ; je ne l'ai pas trouvée jolie; l'abbé Testu étoit auprès d'elle dans un charmant badinage^ wUne lettre du 28 juillet
* Des exhorlations. Ce genre d'incorrection est le seul que l'on rencontre dans les lettres de l'abbesse de Fontevrault.
- On voit que madame de Sévigné ne trouvait pas l'abbesse de Fontevrault jolie. « Il faut être pour ceia bien difficile, s'écrie M. Cousin dans un de ses élans d'indignation ; nous renvoyons au portrait de Ganterel, et au témoignage unanime des contemporains. »
M. Cousin fait remarquer en même temps que le portrait peint par Ganterel est de 1695, quand labbesse avait quarante-huit ans, et que celui de Mignard est de 1675. [Madame de Sablé., p. 258.) Qu'est devenu ce dernier portrait?
Une autre lettre à madame de Grignan du 9 septembre IGTo prouve qu'on s'occupait alors beaucoup de portraits dans la société de madame de Sévigné : « Je dis adieu au plus beau des prélats Louis-Josepli- Adhémar de Monteil de Grignan, alors agent général du clergé, hier au soir. Il me pria de lui prêter mon portrait, c'est-à-dire le vôtre, pour le porter chez madame de Fontevrault, je le refusai rahvtincmcnt. . »
On dira cependant, le 5 novembre suivant : « Madame de Monlespan fut au-devant de ce j >li prince (le duc du Maine; avec la bonne abbesse de Fontevrault et madame deTliianges. » On égratigne, et l'on fait patte de velours ; mais les égratignures sont plus, fréquentes.
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1680 nous apprend enfin que celle-ci avait dîné chez l'aimable abbé^ Que conclure de là? Evidemment, les calomnies de 1671 et 1675 n'avaient pas l'ait une impression sérieuse dans la société de l'abbesse de Fonte- \Tault, et elle avait pris résolument son parti de les mépriser.
Si importantes que fussent (on en a de nombreuses preuves) les affaires de sa maison, elle les dominait et trouvait encore le temps de donner à son esprit les dis- I tractions qui lui étaient particulièrement chères. La lecture, des traductions, des compositions diverses, I un commerce non interrompu avec ses amis de I Paris furent, pendant trente-quatre ans, ses délassements ordinaires. La correspondance avec madame de Monlespan, l'auteur de sa fortune, qui eut tant ! d'incidents à lui raconter, et à laquelle elle n'épargna I sûrement pas les conseils, dut être suivie, incessante; il n'en reste rien. Heureusement, les lettres retrouvées ouvrent encore bien des jours sur ses habitudes et son caractère. La première en date est de madame de Sablé. Avec une exquise cordialité, elle écrit à sa jeune amie, au début de leurs relations : « Au nom de Dieu, ma très-chère et très-aimable madame, ne me mettez plus un mot de cérémonie dans vos lettres. Tout ce qui me vient de vous qui est contraire à l'amitié
' Quatre ans après l" octobre lG8i\ la rancuneuse marquise écrira encore à sa fille : « Il y a dix endroits dans votre lettre qu'il faudroit envoyer à Fontevrault, s'ils étoient mêlés avec des louan^res de l'abbé Testù. D
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m'est insupportable. » Le Ion et les plaisanteries de la spirituelle marquise sont bien quelquefois un peu vifs ; mais entre gens du monde, et du meilleur, cela ne tire pas à conséquence.
« Le prédicateur de Montmartre prêcha dimanche dernier sur la tentation, et dit qu'il ne falloit pas se mettre tant en peine lorsque Ton étoit tenté ; qu'il n'y. avoit qu'à dire non ; que David, étant vieux et comme usé lorsqu'il fit tuer le mari de Betsabée, ne pouvoit pas avoir une grande tentation ; qu'il y succomba, parce qu'il ne sut pas dire non ; que Joseph, au contraire, qui étoit jeune, sanguin, et vigoureux, en devoit avoir une fort grande; qu'il n'y succomba pas pourtant, parce qu'il sut dire non, et même laisser sa casaque; mais que, si elle avoit tenu au bouton, il ne savoit pas ce qui en seroit arrivé. — N'est-ce pas là un bon entretien pour des religieuses? Je ne sais pas comment madame de Montmartre^ l'aura pris; mais je gagerois toujours cent contre un qu'elle en sera mécontente. »
Une autre fois la marquise de Sablé, qui avait la première mandé à son amie, pour la mettre en garde, les déplaisants commérages de madame de Sévigné, revient en ces termes sur le personnage dont la vi-
* a Françoise-Renée de Guise, fille de Charles de Lorraine, duc de Guise, et de Henrielte-Catherine de Joyeuse; d'abord abbesse de h^ainl- Pierre de Reims, puis de Montmartre en 1657; morte en 10^2. Elle avait aussi pour médecin le docteur Yallant. qui nous en a conservé un assez grand nombre de lettres. » ;>'ote de M. Cousiu.)
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site à Fontevrault avait provoqué ces médisances : <( Nous avons quasi parlé de vous deux jours durant, M. Tabbé Teslu cl moi. lime scmhle qu'il ne lui manque rien i)our être un bon directeur que d'être un peu 2)lus dévot. » Rien que cela! Avouons que Louis XIV eut cent fois raison de refuser un évéché, malgré les sollicitations des belles dames, à un abbé qu'elles jugeaient de la sorte. Quant à l'abbesse de Fontevrault, elle eût certainement mieux fait de tenir à distance cet ami compromettant.
Mais c'est dans sa correspondance avec le docteur Yallant qu'on apprend à la bien connaître. Grave, sérieux, un peu lourd (des projets de lettres ôpars dans ses papiers le montrent assez), le docteur était tout le contraire de l'abbé Testu. Il avait été convenu entre eux qu'il lui ferait part de ses lectures, et qu'ils en raisonneraient ensemble. La jeune abbesse provoque souvent ces communications où elle se plait; elle y répond môme et, un jour, elle argumente sur l'bumilité, mais en suppliant gracieusement le docteur de ne point se moquer d'elle. Tantôt elle avoue ingénument que la honte Va prise de ne savoir rien de l histoire de France et qu'elle en fait sa principale lecture; tantôt qu'elle est loin d'être parfaite, et que, de tous ses défauts, la vanité est encore le moindre.
« Je sais très-bien que je ne remplis pas tous les devoirs de ma charge, que la force, la vigilance et la
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ferveur, qui sont des qualités si nécessaires à une supérieure, me manquent tout à fait. Ainsi, je vous assure que je ne suis encore nullement satisfaite de ma conduite. Souvenez-vous donc, Monsieur, de ne plus me donner à l'avenir des instructions si délicates, et commencez, s'il vous plaît, par m'exhorler à bien faire ; c'est de quoi j'ai besoin présentement. J'ai commencé depuis peu à lire la nouvelle traduction des Proverbes. C'est un livre admirable, et il me semble que j'y trouve bien des choses qui me sont propres. Si je vousvoyois, je prendrois grand plaisir à en parler avec vous ; mais il me semble que je serois trop longue si je vousécrivois tout ce que je pense là-dessus. Cependant, il faut que je vous dise, pour l'honneur de la vérité et pour le mien, que je donne tout le temps qui me reste, après les affaires principales, à des lectures solides dont j'espère profiler et qui me donnent même beaucoup de plaisir. Je sais que vous nie souhaitez assez de bien pour apprendre cela avec joie. »
Quoique toujours affectueuse et tendre, la correspondance avec madame de Sablé ne fut pas des plus actives ; nous n'avons d'ailleurs vraisemblablement qu'un petit nombre des lettres de l'abbesse à sa vieille amie. Quelques-unes sont surtout intéressantes par un ton de confiance et un abandon charmants. On a vu celle de 1671 sur Tabbé Testu. Deux autres des mois de janvier et de juin 1674, concernant madame de Thianges et sa conversion, ne sont
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pas moins curieuses. Madame de Sévigné a raconté plaisamment S que cette conversion se manifestait surtout par des algarades aux domestiques qui, à table, versaient des rasades comme auparavant, et par des temps d'arrêt risibles, au moment de lancer une médisance. La marquise de Sablé en écrivit sans doute un peu différemment, et l'abbesse de Fontevrault lui répondit, tout en se réjouissant de la nouvelle, que la conversion de sa sœur ne serait solide que si elle quittait la cour. « Je ne puis croire, non plus que vous, ajoutait-elle, qu'on puisse soutenir dans ce pays-là une vie aussi austère que le doit elre celle des véritables chrétiens, surtout de ceux qui, ayant été engagés dans les liens du monde, doivent songer à faire une sùrieuse pénitence. » Avait-elle tort? On voit là que l'affection pour madame de Thianges n'était pas bien grande. Quelques mois après, nous avons sur elle le cri du cœur. La plus hautaine des marquises avait assez mal reçu une religieuse que l'abbesse de Fontevrault lui avait recommandée.
« Je n'ai été nullement surprise, écrivit celle-ci à madame de Sablé, de la froide réception que madame de Thianges lui a faite : cela ressemble à tout le reste de sa conduite à mon égard, et je commence à croire qu'elle se fait un point de conscience de me maltraiter, voyant que ce déchaînement a commencé presque en même temps que sa dévotion, et qu'il subsiste sans que
* Lettre du 5 janvier 1074.
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j'en puisse deviner le fondement ; car, enfin, Madame, je ne lui ai rien fait en ma vie, et il me semble même que, quand je l'auruis offensée, l'éloignement et l'abandon où je suis devroient naturellement faire cesser ses persécutions. Je vous dis cela, Madame, parce que j'aime à vous faire part de ce que je pense, et nullement pour que vous en fassiez usage. Je suis résolue à prendre patience, à me passer des gens et à me souvenir toujours des injustices dont ils sont capables, non pas pour leur en vouloir du mal, mais afin de n'être jamais assez sotie pour faire aucun fond sur eux. Voilà, Madame, tout ce que je pense sur ce sujet. Si je m'y suis un peu trop étendue, vous vous souviendrez, si\ vous plaît, que vous m'avez mandé de vous dire toutes mes pensées sur cette affaire. »
Lien quç les visites affluassent à Fontevrault, et que Tabbesse, qui était, comme elle le dit en badinant, la plus grande dame du pays, se fît un plaisir d'y recevoir tour à tour ses meilleurs amis, la correspondance ne chômait pas. Plusieurs lettres d'un véritable enjouement, écrites dans les commencements à une dame de Saint-Aubin religieuse à FAbbaye-aux-Bois, où sans doute elle l'avait connue, annoncent une liaison étroite. Une grave question, celle du jansénisme, y est touchée avec la plus complète liberté. Persuadée que ses lettres sont ouvertes (elle ne sait par qui), Tabbesse de Fontevrault ne craint pas, tout en déclarant qu'elle n'est pas janséniste, d'exprimer à diverses
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reprises sa prédilection pour la morale de ces Messieurs, et son admiration pour le grand Arnauld. « Je ne sais que d'hier, écrit-elle le 2 février 1G73 au docteur Vallant, les honnêtetés que M. A... a voulu me l'aire... Prenez la peine de lui dire que ma vanité seroit agréablement flattée s'il étoit vrai que j'eusse quelque part à son estime.... » Puis, le 1 ô mai : « J'ai lu avec toute la complaisance possible les deux mots obligeants que I M. A... a bien voulu dire sur la lettre que vous lui avez montrée. Vous me ferez un sensible plaisir de lui témoigner dans l'occasion que j'en suis très-reconnoissante. Comme vous voulez savoir quelque chose de mes lectures, je crois vous devoir dire que je suis enchantée des Constitutions de Port-Roijal que j'ai lues depuis .peu. Je trouve que toutes les religieuses n'en devroient point avoir d'autres, et je m'eslimerois bien heureuse si je pouvois inspirer dans mon Ordre, et surtout dans cette maison, quelque chose de ce qu'elles prescrivent. » Enfin, une lettre du 16 mars 1G74 à I madame de Saint-Aubin nous livre, sur ce sujet im- I portant, la pensée intime :
: « Je suis très-aise que Madame (la prieure de l'Abj baye-aux-Bois) parle de moi avec amitié; mais assuré \ ment elle se trompe de me croire janséniste. Pour la j doctrine qu'on leur impute, je ne l'ai pas; il est vrai i que les livres de ces Messieurs me paroissent aud.ssus de tout ce qu'on peut lire en notre langue, et que la morale qui y est enseignée, quoique très-rude
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à la nalure, ne laisse pas de me plaire, parce qu'elle est conforme à la seule et véritable règle, qui est l'Évangile. Voilà ma profession de foi en raccourci. Je ne m'étonne pas qu'elle soit un peu suspecte chez vous, puisque les gens qui y gouvernent ne me voyant pas de leur cabale, seroient bien aises de faire croire que je suis aussi séparée de l'Église que de leur empire. Comme leurs jugements ne sont pas ceux de Dieu, je me console, et je suis même assurée que, dès ce monde, les honnêtes gens me feront justice. «
Ces quelques mots francs et nets sur la morale sévère font plaisir à entendre. La profession de foi en raccourci à l'amie de cœur et pour elle seule, vaut en effet cent fois mieux que des protestations retentissantes, et répond assez bien, ce semble, quoique d'une façon indirecte, aux caquetages de madame de Sévigné.